Politique (page 7)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Barthélemy Saint-Hilaire · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voir la République, liv. I, ch. XXIX et XLV, et liv. II, ch. XXIX et XXXIX, éd. de M. Leclerc. Après eux, Machiavel a reproduit cette théorie, Discours sur les Décades de Tite-Live, liv. I, ch. II. Enfin cette savante combinaison des diverses formes politiques, est aussi le but où vise le gouvernement représentatif, appliqué par les Anglais, vanté par Montesquieu et si vainement essayé chez nous depuis soixante ans. Voir plus haut, liv. III, ch. V.

§ 2. Dans nos outrages exotériques. Aristote renvoie encore pour le même objet à ses ouvrages exotériques, dans la Morale à Nicomaque, liv. I, ch. XI, 9, page 59 de ma traduction ; il n'est donc point ici question de la Morale, comme on pourrait d'abord le croire.

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Ni courage, ni tempérance... Ce sont les quatre vertus tant de fois analysées par Platon. Voir la République, liv. IV, p. 209, et passim, trad. de M. Cousin.

§ 4. Indépendamment des faits. Voir des théories pareilles sur le bonheur de la vertu, dans les Lois de Platon, liv. II, p. 92 et suiv., et liv. V, p. 270 et suiv., et dans la République, trad. de M. Cousin.

§ 5. Le bonheur est toujours en proportion de la vertu. On reconnaît ici sans peine tous les principes de Socrate et de Platon.

Dieu lui-même. Voir le développement de cette grave théorie dans la Métaphysique, liv. XII, ch. VII, p. 1072, b, éd. de Berlin.

§ 6. A un autre ouvrage, c'est-à-dire la Morale ; Voir la Morale à Nicomaque, livre I, chapitre XI, 10, page 59 de ma traduction.

-- Plus tard. On ne trouve pas, dans la Politique, cette discussion postérieure dont parle ici Aristote, mais qu'il n'annonce, il est vrai, que conditionnellement.

CHAPITRE II. Suite ; le bonheur a-t-il les mêmes éléments pour l'État que pour l'individu ? Des avantages et des inconvénients de la domination ; exemples divers de quelques peuples qui l'ont toujours ambitionnée ; condamnation de ce système politique ; la conquête ne doit pas être le but de la cité.

§ 1. Il nous reste à rechercher si le bonheur se constitue d'éléments identiques ou divers, pour les individus et pour l'État. Mais évidemment chacun convient que ces éléments sont identiques. Si l'on place la félicité de l'individu dans la richesse, on n'hésitera point à déclarer l'État parfaitement heureux, dès qu'il est riche ; si pour l'individu l'on estime par-dessus tout un pouvoir tyrannique, l'État sera d'autant plus heureux que sa domination sera plus vaste ; si pour l'homme on trouve la félicité suprême dans la vertu, l'État le plus sage sera également le plus fortuné. § 2. Deux points ici méritent surtout notre attention : d'abord la vie politique, la participation aux affaires de l'État, est-elle préférable pour l'individu ? Ou vaut-il mieux qu'il vive partout en étranger, et libre de tout engagement public ? Et en second lieu, quelle constitution, quel système politique doit-on adopter de préférence : ou de celui qui admet tous les citoyens sans exception au maniement des affaires, ou de celui qui, en faisant quelques exceptions, y appelle du moins la majorité ? Cette dernière question intéresse la science et la théorie politiques, qui ne s'inquiètent pas des convenances individuelles ; et comme ce sont précisément des considérations de ce genre qui nous occupent ici, nous laisserons de côté la seconde question pour nous attacher à la première, qui formera l'objet spécial de cette portion de notre traité.

§ 3. D'abord, l'État le plus parfait est évidemment celui où chaque citoyen, quel qu'il soit, peut, grâce aux lois, pratiquer le mieux la vertu, et s'assurer le plus de bonheur. Tout en accordant que la vertu doit être l'objet capital de la vie, bien des gens se demandent si la vie politique et active vaut mieux qu'une vie dégagée de toute obligation extérieure, et donnée tout entière à la méditation, la seule vie qui, selon quelques-uns, soit digne du philosophe. Les partisans les plus sincères qu'ait comptés la vertu, soit de nos jours, soit autrefois, ont tous embrassé l'une ou l'autre de ces occupations, la politique ou la philosophie. § 4. Ici la vérité est de haute importance ; car tout individu, s'il est sage, et tout État aussi bien que l'individu, adoptera nécessairement la voie qui lui semblera la meilleure. Dominer ce qui nous entoure est aux yeux de quelques gens une criante injustice, si le pouvoir est exercé despotiquement ; et, quand le pouvoir est légal, s'il cesse d'être injuste, c'est pour devenir un obstacle au bonheur personnel de celui qui l'exerce. Dans une opinion diamétralement opposée, et qui a aussi ses partisans, on prétend que la vie pratique et politique est la seule qui convienne à l'homme, et que la vertu, sous toutes ses formes, n'appartient pas plus aux simples particuliers qu'à ceux qui dirigent les affaires générales de la société. § 5. [1324b] Les partisans de cette opinion, adversaires de l'autre, persistent et soutiennent qu'il n'y a de félicité possible pour l'État que par la domination et le despotisme : et de fait, dans quelques États, la constitution elle-même et les lois sont tournées tout entières vers la conquête des peuples voisins. Aussi, au milieu de cette confusion générale que présentent presque partout les matières législatives, si les lois ont un but unique, c'est toujours la domination. C'est ainsi qu'à Lacédémone et en Crète le système de l'éducation publique et la plupart des lois ne sont calculés que pour la guerre. Toits les peuples qui sont en position de satisfaire leur ambition, font le plus grand cas de la valeur guerrière. On peut citer les Perses, les Scythes, les Thraces, les Celtes. § 6. Souvent les lois elles-mêmes encouragent cette vertu. A Carthage, par exemple, on s'honore de porter aux doigts autant d'anneaux qu'on a fait de campagnes. Jadis aussi, en Macédoine, la loi condamnait le guerrier qui n'avait pas tué d'ennemi, à porter un licou. Chez les Scythes, la coupe, dans un certain repas solennel, circulait sans pouvoir être touchée de celui qui n'avait tué personne dans le combat. Enfin, les Ibères, race belliqueuse, plantent, sur la tombe du guerrier, autant de pieux de fer qu'il a immolé d'ennemis. On pourrait rappeler encore chez d'autres peuples bien d'autres usages du même genre, établis par les lois ou sanctionnés par les mœurs.

§ 7. Il suffit de quelques instants de réflexion pour trouver bien étrange qu'un homme d'État puisse jamais méditer la conquête et la domination des peuples voisins, qu'ils consentent ou non à supporter le joug. Comment l'homme politique, le législateur, devraient-ils s'occuper d'un but qui n'est pas même légitime ? C'est renverser toutes les lois que de rechercher la puissance par tous les moyens, non pas seulement de justice mais d'iniquité ; car le triomphe même peut n'être pas juste. § 8. Les sciences autres que la politique ne nous offrent rien de pareil. Le médecin et le pilote ne songent ni à persuader ni à contraindre, celui-là les malades qu'il soigne, celui-ci les passagers qu'il conduit. Mais on dirait que l'on confond généralement le pouvoir politique et le pouvoir despotique du maître ; et ce qu'on ne trouve ni équitable ni bon pour soi-même, on ne rougit pas de chercher à l'appliquer à autrui ; pour soi, l'on réclame hautement la justice ; on l'oublie complètement à l'égard des autres. § 9. Tout despotisme est illégitime, excepté quand le maître et le sujet le sont l'un et l'autre de droit naturel ; et si ce principe est vrai, il ne faut vouloir régner en maître que sur les êtres destinés au joug d'un maître, et non pas sur tous indistinctement ; de même que pour un festin ou un sacrifice, on va non pas à la chasse des hommes, mais à celle des animaux qu'on peut chasser dans cette vue, c'est-à-dire, des animaux sauvages et bons à manger. Mais certes un État, si l'on trouvait les moyens de l'isoler de tout autre, pourrait être heureux par lui-même, [1325a] à la seule condition d'être bien administré et d'avoir de bonnes lois. Dans cette cité-là, la constitution ne sera certainement tournée ni à la guerre ni à la conquête, idées que personne n'y peut même supposer. § 10. Ainsi donc, il est clair que ces institutions guerrières, quelque belles qu'elles soient, doivent être non point le but suprême de l'État, mais seulement des moyens pour l'atteindre. Le vrai législateur ne songera qu'à donner à la cité entière, aux individus divers qui la composent, et à tous les autres membres de l'association, la part de vertu et de bonheur qui peut leur appartenir, modifiant selon les cas le système et les exigences de ses lois : et si l'État a des voisins, la législation aura soin de prévoir les relations qu'il convient d'entre-tenir avec eux, et les devoirs que l'on doit remplir à leur égard. Cet objet aussi sera traité plus tard par nous comme il mérite de l'être, quand nous déterminerons quel est le but où doit tendre le gouvernement parfait.

§ 5. A Lacédémone. Voir plus haut, liv. II, ch. VI, § 22.

-- Les Scythes. Hippocrate rapporte que, chez les Saurornates, les jeunes filles ne se mariaient pas avant d'avoir tué trois ennemis, en combattant aux côtés de leurs pères, Traité des Eaux, des Airs et des Lieux, éd. de M. Littré, t. II, p. 67.

-- Les Celtes. Aristote a déjà rangé les Celtes parmi les nations les plus belliqueuses. Voir plus haut, liv. Il, ch. VI, § 6.

§ 6. Les Ibères, les Espagnols, qui avaient, même chez les Romains, grande réputation de courage.

§ 7. Le triomphe mérite. On peut comparer ceci avec les principe qu'Aristote a déjà établis, liv. 1, ch. II, § 17.

§ 10. Plus tard. Voir plus bas, même livre, ch. III, § 6.

CHAPITRE III. Suite : examen des deux opinions opposées qui recommandent ou qui proscrivent la vie politique ; l'activité est le véritable but de la vie, aussi bien pour les individus que pour l'État ; la véritable activité est celle de la pensée, qui prépare et gouverne les actes extérieurs.

§ 1. On convient, avons-nous dit, que l'objet qu'on doit rechercher essentiellement dans la vie, c'est la vertu ; mais on ne s'accorde pas sur l'emploi qu'on doit donner à la vie. Examinons les deux opinions contraires. Ici l'on condamne toutes fonctions politiques, et l'on soutient que la vie d'un véritable homme libre, à laquelle on donne une haute préférence, diffère complètement de la vie de l'homme d'État ; là, on met au contraire la vie politique au-dessus de toute autre, parce que celui qui n'agit pas ne peut faire acte de vertu, et que bonheur et actions vertueuses sont choses identiques. Ces opinions sont toutes en partie vraies, en partie fausses. Qu'il vaille mieux vivre comme un homme libre que de vivre comme un maître d'esclaves, cela est vrai ; l'emploi d'un esclave, en tant qu'esclave, n'est pas chose fort noble ; et les ordres d'un maître pour les détails de la vie de chaque jour n'ont rien de commun avec le beau. § 2. Mais c'est une erreur de croire que toute autorité soit nécessairement une autorité de maître. L'autorité sur des hommes libres et l'autorité sur des esclaves, ne diffèrent pas moins que la nature de l'homme libre et la nature de l'esclave ; c'est ce que nous avons assez démontré au début de cet ouvrage. Mais on a grand tort de préférer l'inaction au travail ; car le bonheur n'est que dans l'activité, et les hommes justes et sages ont toujours dans leur actions des fins aussi nombreuses qu'honorables.

§ 3. Mais, pourrait-on dire, en partant de ces principes mêmes : « Une puissance absolue est le plus grand des biens, puisqu'elle permet de multiplier autant qu'on le veut les belles actions. Lors donc qu'on peut s'emparer du pouvoir, il ne faut pas le laisser à d'autres mains ; il faut même au besoin le leur arracher. Relation de fils, de père, d'amis, les uns envers les autres, tout doit être repoussé, sacrifié ; il faut saisir à tout prix le bien suprême, et ici le bien suprême c'est le succès. » § 4. Cette objection serait vraie, tout au plus, [1325b] si les spoliations et la violence pouvaient jamais donner le bien suprême ; mais comme il n'est point possible que jamais elles le donnent, l'hypothèse est radicalement fausse. Pour faire de grandes choses, il faut l'emporter sur ses semblables autant que l'homme l'emporte sur la femme, le père sur les enfants, le maître sur l'esclave ; et celui qui aura d'abord violé les lois de la vertu, ne pourra jamais faire autant de bien qu'il aura premièrement fait de mal. Entre créatures semblables, il n'y a d'équité, de justice, que dans la réciprocité ; c'est elle qui constitue la ressemblance et l'égalité. L'inégalité entre égaux, la disparité entre pairs sont des faits contre nature ; et rien de ce qui est contre nature ne peut être bien. Mais s'il se rencontre un mortel supérieur par son mérite, et par des facultés toutes puissantes qui le portent sans cesse au bien, c'est celui-là qu'il convient de prendre pour guide, c'est à celui-là qu'il est juste d'obéir. Toutefois la vertu seule ne suffit pas, il faut encore la puissance de la mettre en action. §

5. Si donc ce principe est vrai, si le bonheur consiste à bien faire, l'activité est, pour l'État en masse aussi bien que pour les individus en particulier, l'affaire capitale de la vie. Ce n'est pas à dire pour cela que la vie active doive nécessairement, comme on le pense en général, se rapporter aux autres hommes, et que les seules pensées vraiment actives soient celles qui ne visent qu'à des résultats positifs, suites de l'action même. Les pensées actives sont bien plutôt les réflexions et les méditations toutes personnelles, qui n'ont pour sujet que de s'étudier elles-mêmes ; bien faire est leur but ; et cette volonté est déjà presque une action ; l'idée d'activité s'applique éminemment à la pensée ordonnatrice qui combine et dispose les actes extérieurs. § 6. L'isolement, lors même qu'il est volontaire, avec toutes les conditions d'existence qu'il amène après lui, n'impose donc pas nécessairement à l'État d'être inactif. Chacune des parties qui composent la cité peut être active, par les relations mêmes qu'elles ont toujours nécessairement entre elles. On en peut dire autant de tout individu pris à part quel qu'il soit ; car autrement Dieu et le monde n'existeraient pas, puisque leur action n'a rien d'extérieur et qu'elle reste concentrée en eux-mêmes.

§ 7. Ainsi le but suprême de la vie est nécessairement le même pour l'homme pris individuellement, que pour les hommes réunis et pour l'État en général.

§ 1. L'emploi d'un esclave. Aristote a déjà exprimé la même pensée, liv. I, ch. II, § 23.

§ 3. Au début de cet ouvrage. Liv. 1, ch. II.

§ 4. Prendre pour guide. La même pensée se retrouve plus haut, liv. III, ch. VIII, § 1.

§ 5. L'idée d'activité. L'empereur Julien (p. 263) cite encore ce passage d'Aristote, et il se prononce comme lui pour la vie intellectuelle. Voir liv. III, ch. X. § 3, 5, et suiv., et la Morale à Nicomaque, liv. X, ch. VII, p. 452 de ma traduct.

§ 6. N'a rien d'extérieur. Voir plus haut, ch. I, § 5, et liv. I, ch. II, § 9.

CHAPITRE IV. Suite. De la juste grandeur que l'État parfait doit avoir ; il y a des limites en plus et en moins qu'il ne faut point dépasser ; sans fixer un nombre précis de citoyens, il faut que ce nombre soit tel qu'il puisse suffire à tous les besoins de la vie commune, et qu'il ne soit pas assez considérable pour que les citoyens puissent échapper à la surveillance ; dangers d'une trop grande population.

§ 1. Après les considérations préliminaires que nous venons de développer, et celles auxquelles nous nous sommes livrés sur les diverses formes de gouvernements, nous aborderons ce qui nous reste à dire en indiquant quels seraient les principes nécessaires et essentiels d'un gouvernement fait à souhait. Comme cet État parfait ne peut exister sans les conditions indispensables à sa perfection même, il est permis de se les donner toutes, par hypothèse, telles qu'on les désire, pourvu qu'on n'aille point jusqu'à l'impossible ; par exemple, en ce qui concerne le nombre des citoyens et l'étendue du territoire.

§ 2. Si l'ouvrier en général, le tisserand, le constructeur de navires ou tout autre artisan, [1326a] doit, préalablement à tout travail, avoir la matière première, dont la bonne disposition préparatoire importe tant au mérite de l'exécution, il faut donner aussi à l'homme d'État et au législateur une matière spéciale, convenablement préparée pour leurs travaux. Les premiers éléments qu'exige la science politique, ce sont les hommes avec le nombre et les qualités naturelles qu'ils doivent avoir, le sol avec l'étendue et les propriétés qu'il doit posséder.

§ 3. On croit vulgairement qu'un État, pour être heureux, doit être vaste. Si ce principe est vrai, ceux qui le proclament ignorent bien certainement en quoi consiste l'étendue ou la petitesse d'un État ; car ils en jugent uniquement par le nombre de ses habitants. Pourtant il faut bien moins regarder au nombre qu'à la puissance. Tout État a une tâche à remplir ; et celui-là est le plus grand qui peut le mieux s'acquitter de sa tâche. Ainsi, je puis dire d'Hippocrate, non pas comme homme, mais comme médecin, qu'il est beaucoup plus grand qu'un autre homme d'une taille plus élevée que la sienne.

§ 4. En admettant même qu'on ne dût regarder qu'au nombre, il ne faudrait pas encore confondre tous les éléments qui le forment. Bien que tout l'État renferme à peu près nécessairement une foule d'esclaves, de domiciliés, d'étrangers, il ne faut réellement tenir compte que des membres mêmes de la cité, de ceux qui la composent essentiellement ; c'est le grand nombre de ceux-là qui est le signe certain de la grandeur de l'État. La cité d'où sortirait une multitude d'artisans, et peu de guerriers, ne serait jamais un grand État; car il faut bien distinguer entre un grand État et un État populeux.

§ 5. Les faits sont là pour prouver qu'il est bien difficile, et peut-être impossible, de bien organiser une cité trop peuplée ; aucune de celles dont on vante les lois n'a renfermé, comme on peut le voir, une population excessive. Le raisonnement vient ici à l'appui de l'observation. La loi est l'établissement d'un certain ordre ; de bonnes lois produisent nécessairement le bon ordre; mais l'ordre n'est pas possible dans une trop grande multitude. La puissance divine, qui embrasse l'univers entier, serait seule capable de l'y établir.

§ 6. Le beau résulte ordinairement de l'accord du nombre et de l'étendue ; et la perfection pour l'État sera nécessairement de réunir à une juste étendue un nombre convenable de citoyens. Mais l'étendue des États est soumise à certaines bornes comme tout autre objet, comme les animaux, les plantes , les instruments. Chaque chose, pour posséder toutes les propriétés qui lui sont propres, ne doit être ni démesurément grande ni démesurément petite ; car alors, ou elle a perdu complètement sa nature spéciale, ou elle est pervertie. Un vaisseau d'un pouce ne serait pas plus un vaisseau qu'un vaisseau de deux stades. Avec de certaines dimensions, [1326b] il sera complètement inutile, soit par son exiguïté, soit par sa grandeur. § 7. Et de même pour la cité : trop petite, elle ne peut suffire à ses besoins, ce qui est cependant une condition essentielle de la cité; trop étendue, elle y suffit non plus comme cité, mais comme nation. Il n'y a presque plus là de gouvernement possible. Au milieu de cette immense multitude, quel général se ferait entendre ? Quel Stentor y servira de crieur public ? La cité est donc nécessairement formée au moment même où la masse politiquement associée peut pourvoir à toutes les commodités de son existence. Au delà de cette limite, la cité peut encore exister sur une plus grande échelle ; mais cette progression, je le répète, a des bornes. Les faits eux-mêmes nous apprendront sans peine ce qu'elles doivent être. Dans la cité, les actes politiques sont de deux espèces : autorité, obéissance. Le magistrat commande et juge. Pour juger les affaires litigieuses, pour répartir les fonctions suivant le mérite, il faut que les citoyens se connaissent et s'apprécient mutuellement. Partout où ces conditions n'existent pas, élections et sentences juridiques sont nécessairement mauvaises. A ces deux égards, toute résolution prise à la légère est funeste, et elle ne peut évidemment manquer de l'être dans une masse innombrable.

§ 8. D'autre part, il sera très facile aux domiciliés, aux étrangers, d'usurper le droit de cité, et leur fraude passera sans peine inaperçue au milieu de la multitude assemblée. On peut donc avancer que la juste proportion pour le corps politique, c'est évidemment la plus grande quantité possible de citoyens capables de satisfaire aux besoins de leur existence, mais point assez nombreux cependant pour se soustraire à une facile surveillance.

§ 9. Tels sont nos principes sur la grandeur de l'État.

§ 1. Et celles auxquelles nous nous sommes livrés. Voir plus haut, livre III, chapitre V, § 3, et suiv.

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Un gouvernement fait à souhait. Aristote n'a point prétendu donner ici le type imaginaire d'une république parfaite, comme l'a essayé Platon. Il s'est toujours tenu fort près de la réalité, et lui a fait tous ses emprunts; il ne propose en définitive qu'un choix parmi toutes les conditions politiques dont il parle comme de faits positifs, dans le cours de son ouvrage.

§ 3. Doit être vaste. Montesquieu a traité aussi de l'étendue de l'État relativement à sa nature et à sa forme, Esprit des Lois, liv. VIII, ch. XVI et suiv. Rousseau a discuté le même sujet, Contrat social, liv. II, ch. IV.

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Hippocrate. Voilà un des plus anciens témoignages, avec celui de Platon dans le Phèdre, que l'antiquité nous ait laissés sur Hippocrate.

§ 5. Une cité trop peuplée. C'était une opinion générale, dans l'antiquité, qu'un État fort populeux ne peut être bien administré. La conclusion était très logique, en partant des principes politiques adoptés dans presque toutes les républiques de la Grèce, où les citoyen, faisaient directement les affaires publiques. Le système représentatif peut seul résoudre le problème d'un grand État bien gouverné, et la Grèce ne l'a jamais connu. Voir VII (6), ch. II, § 2. Il faut ajouter que le morcellement de la Grèce en villes indépendantes et souveraines, si favorable d'ailleurs au mouvement de l'intelligence, s'est opposé à tout grand développement politique. Rome, la cité, la ville unique et suprême (Urbs), maîtresse et régulatrice de l'univers, a été le dernier terme en politique des idées grecques ; mais Rome a guéri le mal en le portant au plus haut degré qu'il pût atteindre; elle a absorbé le monde.

§ 7. Comme cité... comme nation. La manière dont ces deux mots sont opposés ici montre assez le sens qu'Aristote y attache. « La nation », c'est un immense rassemblement d'hommes, une multitude, sans organisation politique, sans ordre ; « la cité », au contraire, c'est l'association, l'État soumis à des lois régulières. Voir encore cette différence fort nettement tracée, liv. II, ch. I, § 5.

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Quel Stentor. Cette idée, qui peut aujourd'hui nous paraître assez bizarre, tenait à toutes les conditions politiques de l'antiquité.

Il fallait de toute nécessité que tous les citoyens de l'État, tous les hommes libres et jouissant de droits politiques, pussent se réunir sur la place publique, y entendre les orateurs, y sanctionner des décrets. Aujourd'hui, trente six millions d'hommes, sur une éten­due de plus de vingt-cinq mille lieues carrées, peuvent fonctionner politiquement avec le plus grand ordre. Ils n'ont pas besoin de héraut, de crieur ; ou, pour mieux dire, le télégraphe leur sert de héraut ; et cette voix-là, en quelques moments, se fait entendre à deux ou trois cents lieues de distance.

§ 8. La juste proportion pour le corps politique. Cette solution générale est empruntée à Platon, Lois, liv. V, p. 277, trad. de M. Cousin .

CHAPITRE V.

Suite. Du territoire de l'État parfait ; conditions militaires qu'il doit remplir ; la cité doit avoir une position maritime ; moyens assurés de tirer parti du voisinage de la mer ; dangers de la préoccupation exclusive du commerce maritime ; précautions que le législateur doit prendre, afin que les relations maritimes soient sans inconvénients pour le bon ordre de la cité.

§ 1. Les principes que nous venons d'indiquer pour la grandeur de l'État, peuvent jusqu'à certain point s'appliquer au territoire. Le territoire le plus favorable, sans contredit, est celui dont les qualités assurent le plus d'indépendance à l'État ; et c'est précisément celui qui fournira tous les genres de productions. Tout posséder, n'avoir besoin de personne, voilà la véritable indépendance. L'étendue et la fertilité du territoire doivent être telles que tous les citoyens puissent y vivre dans le loisir d'hommes libres et sobres. Nous examinerons plus tard la valeur de ce principe avec plus de précision, quand nous traiterons en général de la propriété, de l'aisance et de l'emploi de la fortune, questions fort controversées, parce que les hommes tombent souvent dans l'excès : ici, la sordide avarice ; là, le luxe effréné.

§ 2. La configuration du territoire n'offre aucun embarras. Les tacticiens, dont il faut prendre aussi l'avis, exigent qu'il soit d'un accès difficile pour l'ennemi, et d'une sortie commode pour les citoyens. [1327a] Ajoutons que le territoire, comme la masse de ses habitants, doit être d'une surveillance facile, et qu'un terrain aisé à observer n'est pas moins aisé à défendre. Quant à la position de la cité, si l'on peut la déterminer à son choix, il faut qu'elle soit également bonne et par terre et par mer. La seule condition à exiger, c'est que tous les points puissent s'y prêter un mutuel secours, et que le transport des denrées, des bois et de tous les produits ouvrés du pays, quel qu'ils puissent être, y soit commode. § 3. C'est une grande question de savoir si ce voisinage de la mer est avantageux ou funeste à la bonne organisation de l'État. Ce contact d'étrangers élevés sous des lois toutes différentes, est nuisible au bon ordre ; et la population que forme cette foule de marchands qui vont et qui viennent par mer, est certainement fort nombreuse, mais elle est bien rebelle à toute discipline politique. § 4. En faisant abstraction de ces inconvénients, nul doute qu'en vue de la sûreté et de l'abondance nécessaires à l'État, il ne faille pour la cité et le reste du territoire préférer une position maritime. On soutient mieux une agression ennemie, quand on peut recevoir les secours de ses alliés par terre et par mer à la fois ; et si l'on ne peut faire du mal aux assaillants des deux côtés en même temps, on leur en fera certainement davantage de l'un des deux, quand on peut occuper simultanément l'un et l'autre.

§ 5. La mer permet encore de satisfaire les besoins de la cité, c'est-à-dire, d'importer ce que le pays ne produit pas et d'exporter les denrées dont il abonde. Mais la cité dans son commerce doit ne penser qu'à elle et jamais aux autres peuples. On ne se fait le marché commercial de toutes les nations que par avidité ; et l'État, qui doit trouver ailleurs l'élément de sa richesse, ne doit jamais se livrer à de semblables trafics. Mais dans quelques pays, dans quelques États, la rade, le port creusé par la nature sont merveilleusement situés par rapport à la ville, qui sans en être fort éloignée, en est cependant séparée et les domine par ses remparts et ses fortifications. Grâce à cette situation, la ville évidemment profitera de toutes ces communications, si elles lui sont utiles ; et si elles peuvent lui être dangereuses, une simple disposition législative pourra la garantir de tout danger, en désignant spécialement les citoyens auxquels cette communication avec les étrangers sera permise ou défendue.

§ 6. Quant aux forces navales, personne ne doute que l'État ne doive dans une certaine mesure être puissant sur mer ; [1327b] et ce n'est pas seulement en vue de ses besoins intérieurs, c'est aussi par rapport à ses voisins, qu'il doit pouvoir secourir ou inquiéter, selon les cas, par terre et par mer. Le développement des forces maritimes doit être réglé proportionnellement à l'existence même de la cité. Si cette existence est toute de domination et de relations politiques, il faut que la marine de la cité ait des proportions analogues à ses entreprises. § 7. L'État n'a généralement pas besoin de cette population énorme que composent les gens de mer ; ils ne doivent jamais être membres de la cité. Je ne parle pas des guerriers qui montent les flottes, qui les commandent et qui les dirigent ; ceux-là sont des citoyens libres et sont pris dans les troupes de terre. Partout où les gens de la campagne et les laboureurs sont nombreux, il y a nécessairement abondance de marins. Quelques États nous fournissent des preuves de ce fait : le gouvernement d'Héraclée, par exemple, quoique la cité comparée à tant d'autres soit fort petite, n'en équipe pas moins de nombreuses galères. § 8. Je ne pousserai pas plus loin ces considérations sur le territoire de l'État, sur ses ports, ses villes, ses relations avec la mer et ses forces navales.

§ 1. Sobres. Voir plus haut, liv. II, ch, 5.

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Plus tard. Dans l'Économique, dont le livre Ier est le seul, à ce qu'il semble, qui appartienne à Aristote.

§ 3. C'est une grande question. Aristote semble avoir ici en vue l'opinion de Platon. Voir les Lois, liv. IV, p. 203 et suiv., trad. de M. Cousin. Le maître condamne la position maritime pour la cité : le disciple est moins sévère. Cicéron incline à l'avis d'Aristote. Voir la République, livre II, chapitre III et IV, édition de M. Leclerc.

§ 5. Le marché commercial de toutes les nations. Cette réprobation du commerce pour l'État est la suite des principes établis dans le liv. Ier, ch. III, § 23.

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Merveilleusement situés. C'était la position du Pirée relativement à Athènes, qui y était jointe par des murailles.

§ 7. Le gouvernement d'Héraclée. Voir liv. VIII (5), ch. IV, § 2, et ch. V, § 2.

CHAPITRE VI. Suite. Des qualités naturelles que doivent avoir les citoyens dans la république parfaite ; caractères divers des peuples suivant les climats qu'ils habitent ; diversité de leurs institutions politiques. - Supériorité incontestable de la race grecque ; un peuple doit avoir à la fois intelligence et courage ; rôle considérable que joue le coeur dans la vie humaine.

§ 1. Nous avons déterminé plus haut les limites numériques du corps politique ; voyons ici quelles qualités naturelles sont requises dans les membres qui le composent. On peut déjà, s'en faire quelque idée en jetant les yeux sur les cités les plus célèbres de la Grèce, et sur les diverses nations qui se partagent la terre. Les peuples qui habitent les climats froids, même dans l'Europe, sont en général pleins de courage. Mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie ; aussi conservent-ils leur liberté ; mais ils sont politiquement indisciplinables, et n'ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude pour les arts ; mais ils manquent de coeur, et ils restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race grecque, qui topographiquement est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux autres. Elle possède à la fois l'intelligence et le courage. Elle sait en même temps garder son indépendance et former de très bons gouvernements, capable, si elle était réunie en un seul État, de conquérir l'univers. § 2. Dans le sein même de la Grèce, les divers peuples présentent entre eux des dissemblances analogues à celles dont nous venons de parler : ici, c'est une seule qualité naturelle qui prédomine ; là elles s'harmonisent toutes dans un heureux mélange. On peut dire, sans crainte de se tromper, qu'un peuple doit posséder à la fois intelligence et courage, pour que le législateur puisse le guider aisément à la vertu. Quelques écrivains politiques exigent de leurs guerriers affection pour ceux qu'ils connaissent, et férocité contre les inconnus ; c'est le coeur qui produit en nous l'affection, et le coeur est précisément cette faculté de l'âme qui nous fait aimer. [1328a] § 3. En preuve on pourrait dire que le coeur, quand il croit être dédaigné, s'irrite bien plus contre des amis que contre des inconnus. Archiloque, quand il veut se plaindre de ses amis, s'adresse à son coeur :

O mon coeur, n'est-ce pas un ami qui t'outrage ?

Chez tous les hommes, le désir de la liberté et celui de la domination partent de ce même principe : le coeur est impérieux et ne sait point se soumettre. Mais les auteurs que j'ai cités plus haut ont tort d'exiger qu'on soit dur envers les étrangers ; il ne faut l'être avec personne, et les grandes âmes ne sont jamais intraitables qu'envers le crime ; mais, je le répète, elles s'irritent davantage contre des amis, quand elles croient en avoir reçu une injure.

§ 4. Ce courroux est parfaitement raisonnable ; car ici, outre le dommage qu'on peut éprouver, on croit perdre encore une bienveillance sur laquelle on pouvait avoir le droit de compter. De là ces pensées du poète :

Entre frères la lutte est la plus acharnée.

et ailleurs :

Qui chérit à l'excès sait haïr à l'excès.

§ 5. En spécifiant, à l'égard des citoyens, quels doivent être leur nombre, leurs qualités naturelles, et en déterminant l'étendue et les conditions du territoire, nous nous sommes bornés à des à-peu-près ; mais il ne faut pas exiger, dans de simples considérations théoriques, la même exactitude que dans des observations de faits qui nous sont fournies par les sens.

§ 1. Les diverses nations qui se partagent la terre. Hippocrate est, comme on sait, un des premiers qui aient observé cette influence des climats sur le caractère et les institutions des peuples. Voir le traité des Eaux, des Airs et des Lieux, éd. et trad. de M. Littré, t. II, p. 53. Hippocrate est allé plus loin : il a montré comment les lois à leur tour agissent sur le caractère des peuples ; et il a attribué l'inactivité générale des Asiatiques aux royautés et aux gouvernements despotiques qui pesaient sur eux. Platon a présenté aussi quelques vues sur ce grand sujet, Lois, liv. V, à la fin. Montesquieu, qui a donné dans son ouvrage, liv. XIV, XV, XVI, XVII, une place si considérable à la théorie des climats, n'aurait pas dû passer sous silence les auteurs de l'antiquité qui l'avaient établie avant lui. La théorie des races a succédé, dans notre siècle, à celle des climats, qu'elle modifiera, mais ne détruira point.

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Réunie en un seul État. Cette pensée d'Aristote a sans doute quelque rapport aux entreprises politiques des rois de Macédoine. Ce fut Alexandre qui réussit enfin à réunir la Grèce en un seul État ; et ce fut là, en quelque sorte, la condition préalable de sa grande expédition.

§ 2. Quelques écrivains politiques. C'est de Platon qu'Aristote veut ici parler. Voir la République, liv. II, p. 101, trad. de M. Cousin ; mais Platon dit « dureté », comme Aristote plus bas, et non point « férocité », comme Aristote ici le lui fait dire. Aussi des commentateurs ont-ils reproché à Aristote d'attaquer Platon peu loyalement : cette accusation n'est pas très juste, comme la suite même de la pensée suffit à le prouver. Voir plus haut, liv. IV, ch. II, § 16, une remarque analogue.

§ 3. Archiloque, de Paros, poète lyrique et satirique, vivait dans le viiie siècle av. J. C.

§ 4. Ces pensées du poète. Ces vers sont tirés de pièces d'Euripide que nous n'avons pas. On peut les retrouver en partie dans les fragments d'Euripide, édition de Firmin Didot, fragment 916.

CHAPITRE VII.

Suite. Des éléments indispensables à l'existence de la cité ; ils sont de six espèces : les subsistances, les arts, les armes, les finances, le sacerdoce, et enfin la gestion des intérêts généraux et la décision des jugements ; sans ces éléments, la cité ne peut subsister et être indépendante.

§ 1 . De même que, dans les autres composés que crée la nature, il n'y a point identité entre tous les éléments du corps entier, quoiqu'ils soient essentiels à son existence, de même on peut évidemment ne pas compter parmi les membres de la cité tous les éléments dont elle a pourtant un besoin indispensable, principe également applicable à toute autre association, qui ne doit se former que d'éléments d'une seule et même espèce. Il faut nécessairement à des associés un point d'unité commune, que leurs portions soient d'ailleurs pareilles ou inégales : les aliments, par exemple, la possession du sol, ou tout autre objet semblable. § 2. Deux choses peuvent être faites l'une pour l'autre, celle-ci comme moyen, celle-là comme but, sans qu'il y ait entre elles rien de commun que l'action produite par l'une et reçue par l'autre. Tel est le rapport, dans un travail quelconque, de l'instrument à l'ouvrier. La maison n'a certainement rien qui puisse devenir commun entre elle et le maçon, et cependant l'art du maçon n'a pas d'autre objet que la maison. Et de même, la cité a besoin assurément de la propriété ; mais la propriété n'est pas le moins du monde partie essentielle de la cité, bien que la propriété renferme comme éléments des êtres vivants. La cité n'est qu'une association d'êtres égaux, recherchant en commun une existence heureuse et facile. § 3. Mais comme le bonheur est le bien suprême, comme il réside dans l'exercice et l'application complète de la vertu, et que, dans l'ordre naturel des choses, la vertu est fort inégalement répartie entre les hommes, car quelques-uns en ont fort peu et en sont même tout à fait dénués, c'est évidemment là qu'il faut chercher la source des différences et des divisions entre les gouvernements. [1328b] Chaque peuple, poursuivant le bonheur et la vertu par des voies diverses, organise aussi sa vie et l'État, sur des bases qui ne le sont pas moins.

Voyons donc combien d'éléments sont indispensables à l'existence de la cité ; car la cité résidera nécessairement dans ceux à qui nous reconnaîtrons ce caractère. § 4. Énumérons les choses elles-mêmes afin d'éclaircir la question : d'abord les subsistances, puis les arts, tous objets indispensables à la vie, qui a besoin de bien des instruments ; puis les armes, dont l'association ne peut se passer, pour appuyer l'autorité publique dans son propre sein contre les factieux, et pour repousser les ennemis du dehors qui peuvent l'assaillir ; en quatrième lieu, une certaine abondance de richesses, tant pour les besoins intérieurs que pour les guerres ; en cinquième lieu, et j'aurais pu placer ceci en tête, le culte divin ou, comme on l'appelle, le sacerdoce ; enfin, et c'est ici l'objet sans contredit le plus important, la décision des intérêts généraux et des procès individuels.

§ 5. Telles sont les choses dont la cité, quelle qu'elle soit, ne peut absolument point se passer. L'agrégation qui constitue la cité n'est pas une agrégation quelconque; mais, je le répète, c'est une agrégation d'hommes pouvant satisfaire à tous les besoins de leur existence. Si l'un des éléments énumérés plus haut vient à manquer, il est dès lors radicalement impossible que l'association se suffise à elle-même. L'État exige impérieusement toutes ces fonctions diverses ; il lui faut donc des laboureurs qui assurent la subsistance des citoyens ; il lui faut des artisans, des guerriers, des gens riches, des pontifes et des magistrats, pour veiller à ses besoins et à ses intérêts.

§ 2. Une association d'êtres égaux. Aristote a proclamé dans tout le cours de son ouvrage ce principe d'égalité pour tous les membres de l'État. Il est difficile de concevoir comment, en présence de déclarations aussi formelles, on a pu l'accuser de soutenir la tyrannie. Voir le début de la Politique, liv. 1, ch. I, § 1, et liv. III, ch. VIII, § 1, et la préface, où cette question est discutée tout au long.

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Une existence heureuse et facile. Voir plus haut, liv. III, ch. III, § 9 ; ch. VI, § 14, et la distinction des gouvernements, ch. IV, § 7.

§ 5. Je le répète. Voir plus haut, § 2.

CHAPITRE VIII. Suite. Réduction des éléments politiques de la cité à deux seulement dans le gouvernement parfait ; les citoyens sont uniquement ceux qui portent les armes et qui ont droit de voter à l'assemblée publique ; exclusion de tous les artisans ; les biens-fonds ne doivent appartenir qu'aux citoyens ; parmi les citoyens, les armes doivent être remises à la jeunesse, les fonctions politiques à l'âge mur, et le sacerdoce aux vieillards.

§ 1. Après avoir ainsi posé les principes, nous avons encore à examiner si toutes ces fonctions doivent appartenir sans distinction à tous les citoyens. Trois choses ici sont possibles : ou tous les citoyens seront à la fois et indistinctement laboureurs, artisans, juges et membres de l'assemblée délibérante ; ou bien chaque fonction aura ses hommes spéciaux ; ou enfin les unes appartiendront nécessairement à quelques citoyens en particulier, les autres appartiendront à la masse. La promiscuité des fonctions ne peut convenir à tout État indistinctement. Nous avons déjà dit qu'on pouvait supposer diverses combinaisons, admettre et ne pas admettre tous les citoyens à tous les emplois, et qu'on pouvait conférer certaines fonctions par privilège. C'est même là ce qui constitue la dissemblance des gouvernements. Dans les démocraties, tous les droits sont communs ; c'est le contraire dans les oligarchies.

§ 2. Le gouvernement parfait que nous cherchons est précisément celui qui assure au corps social la plus large part de bonheur. Or le bonheur, avons-nous dit, est inséparable de la vertu; ainsi, dans cette république parfaite où la vertu des citoyens sera réelle, dans toute l'étendue du mot, et non point relativement à un système donné, ils s'abstiendront soigneusement de toute profession mécanique, de toute spéculation mercantile, travaux dégradés et contraires à la vertu. Ils ne se livreront pas davantage à l'agriculture ; [1329a] il faut du loisir pour acquérir la vertu et pour s'occuper de la chose publique. § 3. Reste encore la classe des guerriers ; et la classe qui délibère sur les affaires de l'État et juge les procès. Ces deux éléments-là surtout semblent devoir constituer essentiellement la cité. Les deux ordres de fonctions qui les concernent, seront-ils remis à des mains séparées, ou réunis dans les mêmes mains ? A cette question aussi, la réponse est évidente ; ils doivent être séparés jusqu'à certain point, et jusqu'à certain point réunis : séparés, parce qu'ils se rapportent à des âges différents, et qu'il faut, ici de la prudence, là de ]a vigueur ; réunis, parce qu'il est impossible que des gens qui ont la force en main et qui peuvent en user, se résignent à une soumission éternelle. Les citoyens armés sont toujours les maîtres de maintenir ou de renverser le gouvernement. § 4. Il n'y a donc qu'à confier toutes ces fonctions aux mêmes mains, mais seulement à des époques différentes de la vie, et comme l'indique la nature elle-même ; puisque la vigueur appartient à la jeunesse, et la prudence à l'âge mûr, qu'on partage les attributions d'après ce principe aussi utile qu'équitable, et qui repose sur la diversité même des mérites.

§ 5. C'est aussi à ces deux classes que les biens-fonds doivent appartenir ; car nécessairement l'aisance doit être acquise aux citoyens, et ceux-là le sont essentiellement. Quant à l'artisan, il n'a pas de droits politiques, non plus que toute autre classe étrangère aux nobles occupations de la vertu. C'est une conséquence évidente de nos principes. Le bonheur réside exclusivement dans la vertu ; et pour dire d'une cité qu'elle est heureuse, il faut tenir compte non pas de quelques-uns de ses membres, mais de tous les citoyens sans exception. Ainsi, les propriétés appartiendront en propre aux citoyens ; et les laboureurs seront nécessairement ou des esclaves, ou des barbares, ou des serfs.

§ 6. Enfin parmi les éléments de la cité, reste l'ordre des pontifes, dont la position est bien marquée dans l'État. Un laboureur, un ouvrier ne peut jamais arriver aux fonctions du pontificat ; c'est aux citoyens seuls qu'appartient le service des dieux; or le corps politique est divisé en deux parties, l'une guerrière, l'autre délibérante ; mais comme il est à la fois convenable et qu'on rende un culte à la Divinité, et qu'on assure le repos aux citoyens épuisés par l'âge, c'est à ceux-là qu'il faut remettre le soin du sacerdoce.

§ 7. Tels sont donc les éléments indispensables à l'existence de l'État, les parties réelles de la cité. Elle ne peut d'une part se passer de laboureurs, d'artisans et de mercenaires de tout genre ; mais d'autre part, la classe guerrière et la classe délibérante sont les seules qui la composent politiquement. Ces deux grandes divisions de l'État se distinguent encore entre elles, l'une par la perpétuité, l'autre par l'alternative des fonctions.

§ 1. Nous avons déjà dit. Un des derniers éditeurs de la Politique, M. Goettling, s'est appuyé sur ce passage pour soutenir (voir sa préface, p. 22) que l'ancien VIIe livre devait venir après l'ancien IVe, puisque Aristote a traité à la fin de ce dernier le sujet qu'il rappelle ici. Mais cette question n'a été traitée dans le passage qu'indique M. Goettling que par rapport à la démocratie. Elle a été au contraire traitée d'une manière générale, quoique avec moins d'étendue, dans le IIIe livre, ch. VI, § 6, et ch. VII, § 9, à propos de la souveraineté.

-- La dissemblance des gouvernements. Voir liv. III, ch. V § 2 et suiv.

§ 2. Avons-nous dit. Voir plus haut, ch. 1, § 3.

- A l'agriculture, ce préjugé n'a pas arrêté les Romains ; et l'agriculture a été une des causes les plus énergiques de leur valeur guerrière et de leur grandeur.

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Du loisir. Voir plus haut, liv. II, ch. VI, § 2.

§ 5. L'aisance. Voir plus haut, § 2.

-- Ou des serfs. Voir liv. II, ch. VI, § 3.

CHAPITRE IX. Suite. Antiquité de certaines institutions politiques, et spécialement de la division par castes et des repas communs ; exemples de l'Égypte, de la Crète et de l'Italie ; de la division des propriétés dans la république parfaite ; du choix des esclaves.

§ § 1. Ce n'est point du reste, en philosophie politique, une découverte contemporaine ni même récente, [1239b] que cette division nécessaire des individus en classes distinctes, les guerriers d'un côté, les laboureurs de l'autre. Elle existe encore aujourd'hui en Égypte et en Crète, instituée là, dit-on, par les lois de Sésostris, ici par celles de Minos. § 2. L'établissement des repas communs n'est pas moins antique, et remonte pour la Crète au règne de Minos, et pour l'Italie, à une époque encore plus reculée. Les savants de ce dernier pays assurent que c'est d'un certain Italus, devenu roi de l'Oenotrie, que les Oenotriens ont changé leur nom en celui d'Italiens, et que le nom d'Italie fut donné à toute cette partie des rivages d'Europe comprise entre les golfes Scyllétique et Lamétique, distants l'un de l'autre d'une demi-journée de route. §

3. On ajoute qu'Italus rendit agriculteurs les Oenotriens auparavant nomades, et que, parmi d'autres institutions, il leur donna celle des repas communs. Aujourd'hui même il y a des cantons qui ont conservé cette coutume, avec quelques-unes des lois d'Italus. Elle existait chez les Opiques, habitants des rivages de la Tyrrhénie, et qui portent encore leur ancien surnom d'Ausoniens ; on la retrouve chez les Choniens, qui occupent le pays nommé Syrtis, sur les côtes de l'Iapygie et du golfe Ionique. On sait d'ailleurs que les Choniens étaient aussi d'origine oenotrienne.

§ 4. Les repas communs ont donc pris naissance en Italie. La division des citoyens par classes vient d'Égypte, et le règne de Sésostris est bien antérieur à celui de Minos. On doit croire du reste que, dans le cours des siècles, les hommes ont dû imaginer ces institutions et bien d'autres ; plusieurs fois, ou, pour mieux dire, une infinité de fois. D'abord le besoin même a nécessairement suggéré les moyens de satisfaire les premières nécessités ; et ce fonds une fois acquis, les perfectionnements et l'abondance ont dû, selon toute apparence, se développer dans le même rapport ; c'est donc une conséquence fort logique que de croire cette loi également applicable aux institutions politiques. § 5. Tout à cet égard est bien vieux ; l'Égypte est là pour le prouver. Personne ne contestera sa prodigieuse antiquité, et de tout temps elle a possédé des lois et une organisation politique. Il faut donc suivre nos prédécesseurs partout où ils ont bien fait, et ne songer à l'innovation que là où ils nous ont laissé des lacunes à remplir. § 6. Nous avons dit que les biens-fonds appartenaient de droit à ceux qui possèdent les armes et les droits politiques ; et nous avons ajouté, en déterminant les qualités et l'étendue du territoire, que les laboureurs devaient former une classe séparée de celle-là. Nous parlerons ici de la division des propriétés, du nombre et de l'espèce des laboureurs. Nous avons déjà rejeté la communauté des terres admise par quelques auteurs ; mais nous avons déclaré que la bienveillance des citoyens entre eux devait en rendre l'usage commun, [1330a) pour que tous fussent assurés au moins de leur subsistance. On regarde généralement l'établissement des repas communs comme parfaitement profitable à tout État bien constitué. Nous dirons plus tard pourquoi nous adoptons aussi ce principe ; mais il faut que tous les citoyens sans exception viennent y prendre place ; et c'est chose difficile que les pauvres, en y apportant la part fixée par la loi, puissent en outre subvenir à tous les autres besoins de leur famille. § 7. Les frais du culte divin sont encore une charge commune de la cité. Ainsi donc, le territoire doit être divisé en deux portions, l'une au public, l'autre aux particuliers ; et toutes deux seront subdivisées en deux autres. La première portion sera subdivisée pour four­nir à la fois, et aux dépenses du culte et à celles des repas communs. Quant à la seconde, on la divisera pour que, chaque citoyen possédant quelque chose en même temps, et sur la frontière et aux environs de la cité, soit intéressé également à la défense des deux localités. § 8. Cette répartition, équitable en elle-même, assure l'égalité des citoyens, et leur union plus intime contre les ennemis communs qui les avoisinent. Partout où elle n'est pas établie, les uns s'inquiètent fort peu des hostilités qui désolent la frontière ; les autres les redoutent avec une honteuse pusillanimité. Aussi, dans quelques États, la loi exclut les propriétaires de la frontière de toute délibération sur les agressions ennemies qui les atteignent, comme trop directement intéressés pour être bons juges. Tels sont les motifs qui doivent faire partager le territoire comme nous venons de le dire. § 9. Quant à ceux qui le doivent cultiver, si l'on a le choix, il faut prendre surtout des esclaves, et avoir soin qu'ils ne soient pas tous de la même nation, et surtout qu'ils ne soient pas belliqueux. Avec ces deux conditions, ils seront excellents pour accomplir leur travail et ne songeront point à s'insurger. Ensuite, à ces esclaves il faut joindre quelques barbares à l'état de serfs, et qui présenteront les mêmes qualités que les esclaves. Sur les terres particulières, ils appartiendront au propriétaire ; sur les terres publiques, ils seront à l'État. Nous dirons plus loin comment il faut agir avec les esclaves, et pourquoi l'on doit toujours leur présenter la liberté comme le prix de leurs travaux.

§ 1. Sésostris. Il résulte des recherches les plus récentes qu'on doit placer Sésostris dix-huit cents ans au moins avant J.-C. ; Aristote parle donc ici d'une institution qui, de son temps, comptait déjà quinze siècles d'existence.

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Ici par celles de Minos. Minos peut être placé trois ou quatre cents ans après Sésostris. Voir plus loin, § 4 et 5.

§ 2. Les savants de ce dernier pays. Niebuhr pense qu'Aristote a dû tirer tous ces renseignements sur l'Italie des ouvrages d'Antiochus de Syracuse, historien qui vivait à peu près cent ans avant lui, et dont parlent Denys d'Halicarnasse, Antiq. Rom., livre XII, chap. LXXI, et Strabon, liv. VI, p. 202, lig. 13, édit. Firmin Didot ; et passim. Voir Niebuhr, Hist. Rom., t. 1, p. 32.

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Une demi-journée de route. Cent soixante stades, selon Strabon, liv. VI, ch. 1, p. 245, un peu plus de six lieues. Le golfe de Scyllace ou Squillace porte encore ce nom, et est placé à l'orient de l'isthme que forme l'Italie à sa pointe méridionale. Le golfe Lamétique, qu'Antiochus et Strabon nomment Napitinique, est le golfe de Sainte-Euphémie, sur la mer de Naples, à la partie occidentale de l'isthme.

§ 3. Les Oenotriens, auparavant nomades. Les Oenotriens habitaient dans le Brutium et dans la partie sud-est de la Laconie. Voir Niebuhr, p. 39.

-- La Tyrrhénie. Les Grecs appelaient du nom commun de Tyrrhénie toute la partie occidentale de l'Italie.

-- Opiques... Ausoniens. Voir Niebuhr, p. 39 et 48.

Les Choniens étaient dans la Grande-Grèce, à l'extrémité méridionale de l'Italie ; les Chaoniens habitaient de l'autre côté du golfe Adriatique, en Épire. Voir Niebuhr, p. 40.

§ 5. Sa prodigieuse antiquité. L'astronomie moderne croit avoir constaté , d'après divers monuments authentiques, que les observations positives des Égyptiens remontaient à 3285 ans avant l'ère chrétienne. Voir la séance de l'Académie des sciences, du 30 juin1834.

- Une organisation politique. La Grèce avait reçu, dans les temps les plus reculés, des colonies et des institutions égyptiennes ; Inachus, Phoronée, Cécrops, Cadmus, Danaüs, venaient d'Égypte.

§ 6. Nous avons dit. Voir plus haut, ch. VIII, § 5.

-- Par quelques auteurs. C'est Platon qu'Aristote désigne ici. Voir plus haut, liv. II ch. II, § 4.

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Nous avons déclaré. Liv. II, chap. II, § 5.

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Plus tard, Aristote parle plus loin, il est vrai, des repas publics (ch. X, § 8, et ch. XI, § 3) ; mais il n'explique point ses motifs pour approuver cette institution, ainsi qu'il l'annonce ici.

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