Premiers Analytiques (page 2)
AVERTISSEMENT
Des six parties distinctes dont se compose l’Organon, les Premiers Analytiques sont la plus importante peut-être, et la plus parfaite. La théorie du syllogisme est le centre de toute la logique. C’est à elle que viennent aboutir, comme préliminaires, les Catégories et l’Herméneia ; et elle a pour conséquences, les Derniers Analytiques, les Topiques et les Réfutations des Sophistes. Sans elle, la théorie des éléments simples de la proposition, comme celle de la proposition elle-même, celle de la démonstration, et enfin celle de la discussion régulière ou sophistique, sont incomplètes ou obscures. La théorie du syllogisme unit et éclaircit tout ce qui la précède et tout ce qui la suit. C’est ce qui m’a déterminé à publier d’abord les Premiers Analytiques.
Je n’ai point reproduit le texte, parce qu’il est, en général, très-pur, et que je crains d’augmenter le nombre, déjà si considérable, des volumes qui formeront la traduction générale d’Aristote.
Voici l’ordre et le contenu des trois autres, qui donneront, après celui-ci, le reste de la Logique : le 3e renfermera les Derniers Analytiques ; le 4e, les Topiques et les Réfutations des Sophistes ; le 1er enfin, les Catégories et l’Herméneia, avec le traité de Porphyre, précédés d’une introduction, où la logique d’Aristote sera comparée à celle de Kant et de Hégel. J’espère terminer, dans le courant de l’année prochaine, cette traduction de l’Organon : elle est préparée dès longtemps ; il ne me reste plus qu’à y mettre la dernière main, et à y joindre des notes, comme je l’ai fait pour la portion que je soumets aujourd’hui au jugement du public.
Je ne dois rien à mes devanciers pour la traduction elle-même, puisqu’elle est la première en son genre. La paraphrase, ou plutôt l’extrait de Canaye, publié à la fin du seizième siècle, n’a pu m’être d’aucun secours. Mais, pour l’intelligence du texte, j’ai les plus grandes obligations, d’abord aux commentateurs grecs, Alexandre d’Aphrodise en tête, puis à ceux du moyen-âge, arabes ou européens, Averroës et Albert-le-Grand ; et enfin à ceux de la Renaissance, Pacius et Lucius, dignes héritiers de tous les travaux précédents. Leur appui constant m’a soutenu dans cette difficile carrière. Sans eux, le chemin m’eût été bien plus pénible encore et bien plus long.
La traduction des Premiers Analytiques m’a coûté, à elle seule, près de deux années de travail. Mes peines seront amplement récompensées, si, comme j’ose
AVERTISSEMENT l’espérer, il est possible désormais d’étudier et de connaître, en langue française, la logique péripatéticienne.
16 Mars 1839.
PLAN GÉNÉRAL DES PREMIERS ANALYTIQUES.
L’objet commun des deux Analytiques, c’est la place de la démonstration. Toute démonstration vient d’un syllogisme. La théorie du syllogisme doit toujours précéder la théorie de la démonstration. La théorie du syllogisme est l’objet spécial des Premiers Analytiques, comme la théorie de la démonstration est l’objet des Derniers.
FORMATION DU SYLLOGISME
Le syllogisme est une énonciation dans laquelle certaines propositions étant posées, on en conclut nécessairement quelque autre proposition différente de celles-là, par cela seul que celles-là sont posées. Le syllogisme est complet, lorsque la conséquence nécessaire ressort directement de ces données mêmes ; il est incomplet, lorsque, pour obtenir la conclusion nécessaire, il faut faire subir quelque changement de forme aux propositions initiales. De même que le syllogisme se compose de deux propositions, de même la proposition se compose de deux termes : le sujet et l’attribut. La proposition affirme ou nie ; elle est universelle ou particulière, selon que le sujet en est pris dans toute son extension ou dans une partie de son extension. Le sujet est d’ailleurs toujours compris dans la totalité ou l’extension de l’attribut, de même que l’attribut est renfermé dans la compréhension du sujet.
Pour ramener un syllogisme incomplet à être complet, on emploie la conversion. La conversion garde les deux termes de la proposition ; mais du sujet elle fait l’attribut ; et de l’attribut, elle fait le sujet. Tantôt elle change, tantôt elle conserve la quantité de la proposition. Ainsi, d’une proposition universelle affirmative, elle fait une particulière affirmative ; et d’une proposition universelle négative, elle fait encore une universelle négative ; de même que d’une particulière affirmative, elle fait aussi une proposition de semblable espèce. La conversion ne peut rien sur la proposition particulière négative.
La conversion ne s’applique pas seulement aux propositions absolues ; elle s’applique aussi aux propositions modales. Parmi les modales, on ne distinguera que celles qui affectent l’existence d’un caractère de nécessité, et celles qui l’affectent d’un caractère de contingence. Pour les modales nécessaires, les règles sont entièrement les mêmes que pour les propositions absolues ; pour les modales contingentes, les règles changent avec le sens même qu’on attache à contingent. Lorsque le contingent signifie ce qui n’est pas toujours, mais qui peut être ou ne pas être de telle ou telle façon, les propositions modales qu’il forme se convertissent à l’inverse des propositions absolues ; c’est-à-dire que l’universelle négative se convertit en particulière, et que la particulière négative qui ne se convertissait pas se convertit en ses propres termes. Les affirmatives contingentes suivent d’ailleurs la règle générale.
Lorsque trois termes sont entre eux dans ce rapport que le premier contienne le second qui contient le troisième, ces trois termes forment un syllogisme de la première figure. Le premier terme se nomme le majeur, comme étant le plus étendu des trois ; le second se nomme le moyen parce que son étendue tient le milieu entre celle du premier et celle du troisième ; enfin, celui-ci se nomme le mineur, parce que son étendue est moindre que celle des deux autres. Le premier et le dernier se nomment aussi les extrêmes. Comme toute proposition se compose de deux termes, et que l’attribut est plus étendu que le sujet, la proposition qui renfermera le majeur avec le moyen formera la majeure du syllogisme ; la proposition qui renfermera le mineur avec le moyen, sera la mineure ; enfin, la conclusion ne renfermera que le mineur et le majeur. Dans la première figure, où ces relations du moyen et des extrêmes devront toujours être conservées, certaines combinaisons des propositions pourront donner une conclusion ; certaines autres n’en donneront pas. La majeure, avec les quatre formes diverses qu’elle peut recevoir en tant que proposition, et la mineure qui en reçoit autant qu’elle et au même titre, forment, réunies ensemble, seize combinaisons possibles. De ces seize combinaisons, douze ne donnent point de conclusions dans la première figure et sont inutiles ; quatre donnent des conclusions ; et ces quatre conclusions représentent les quatre formes possibles de la proposition : universelle affirmative, universelle négative, particulière affirmative, particulière négative. De plus, tous les syllogismes de la première figure sont complets ; car, pour obtenir la conclusion nécessaire et évidente, il n’est pas besoin de faire subir de changement aux propositions initiales.
Au lieu d’être intermédiaire aux deux termes, sujet du majeur et attribut du mineur, le moyen peut être placé en dehors des extrêmes. Quand il leur sert à tous deux d’attribut, c’est la seconde figure. Des seize combinaisons que la majeure et la mineure réunies peuvent encore ici former entre elles, douze sont inutiles, comme dans la première figure, attendu qu’elles ne donnent pas de conclusions ; quatre donnent des conclusions ; et, de ces quatre conclusions, deux sont universelles négatives, et deux sont particulières négatives. Ainsi la seconde figure n’a point de conclusion affirmative. De plus, tous les syllogismes y sont incomplets ; car, pour y rendre la conclusion évidente, il faut leur appliquer la conversion ou la réduction à l’absurde. La conversion les ramène alors aux modes utiles de même espèce de la première figure, modes qui, sans aucun changement des termes, portent avec eux l’évidence de leur conclusion.
Au lieu d’être attribut des extrêmes, le moyen peut être sujet des deux ; c’est alors la troisième figure. Des seize combinaisons que peuvent former la majeure et la mineure, dix sont inutiles comme ne donnant pas de conclusion ; six sont utiles parce qu’ils en donnent. De ces six conclusions, trois soit particulières affirmatives, et trois sont particulières négatives. Ainsi, la troisième figure n’a point de conclusion universelle. De plus, tous les syllogismes y sont incomplets ; et ils sont ramenés, comme ceux de la seconde, et par les mêmes procédés qu’eux, aux modes de même espèce de la première.
Dans aucune des trois figures, il n’y a de conséquence nécessaire, quand les deux propositions sont particulières. Il se peut dans certains modes, qui tous sont particuliers négatifs, que le mineur soit attribué au majeur. La conclusion est alors indirecte, puisqu’elle est opposée à la conclusion directe et régulière dans laquelle, au contraire, le majeur est attribué au mineur. Ces modes indirects se ramènent tous aux modes de même espèce de la première figure, par la conversion, soit de l’une des propositions, soit des deux ; et de plus, par la transposition des prémisses. — Dans tous les syllogismes, la proposition indéterminée aura la même valeur que la proposition particulière. — Les syllogismes, quels qu’ils soient, peuvent toujours être ramenés aux syllogismes universels de la première figure, soit par la conversion, soit par la réduction à l’absurde. Les deux syllogismes particuliers de cette même figure, tout complets qu’ils sont par eux-mêmes, peuvent aussi être ramenés à ces deux modes universels, par la réduction à l’absurde dans la seconde. Donc, en résumé, tous les modes des trois figures peuvent être ramenés aux deux modes universels, affirmatifs et négatifs, de la première.
Après les syllogismes formés de propositions absolues, viennent les syllogismes formés de propositions modales ; car ce sont là les deux seules espèces que l’on a distinguées dans la nature de la proposition. Lorsque, dans chacune des figures, les deux propositions sont modales nécessaires, les règles des syllogismes à propositions absolues leur sont applicables.
Mais l’une des propositions peut être absolue et l’autre nécessaire, dans la première figure. La conclusion alors est modale nécessaire, quand c’est la majeure qui est nécessaire, et la mineure, absolue. La conclusion au contraire est absolue, si la majeure est absolue, et la mineure, nécessaire.
Dans la seconde figure, la conclusion est modale nécessaire, lorsque celle des prémisses, qui est universelle négative, est aussi modale nécessaire. La conclusion est absolue, quand c’est la majeure affirmative, soit universelle, soit particulière, qui est nécessaire.
Enfin, dans la troisième figure, la conclusion est modale nécessaire et affirmative, quand la proposition universelle, soit majeure, soit mineure, est nécessaire ; elle est nécessaire négative, quand la proposition universelle et nécessaire est aussi négative.
En comparant l’absolu et le nécessaire, on voit que, de prémisses absolues, on ne peut tirer qu’une conclusion absolue, tandis qu’on peut obtenir une conclusion modale nécessaire, quand l’une des deux propositions seulement est modale nécessaire. Du reste, dans les conclusions de mode absolu ou de mode nécessaire, il faut toujours que l’une des deux propositions au moins soit pareille à la conclusion.
Les propositions modales contingentes ont ceci de particulier, qu’outre la conversion ordinaire, elles peuvent encore en recevoir une autre, par laquelle le mode ne change pas de qualité, tandis que le sujet du mode en change ; en d’autres termes, une proposition contingente peut passer de l’affirmative à la négative ; et réciproquement. C’est qu’en effet l’idée de contingent implique l’idée de non-être, tout aussi bien que l’idée d’être. Le contingent est précisément tout ce dont la supposition n’implique aucune absurdité. Donc, n’étant pas nécessaire, il peut ne pas être tout aussi bien qu’il peut être.
Avec deux propositions contingentes dans la première figure, on obtient toujours une conclusion régulière contingente, en observant les règles de cette figure. On peut même, tout en les violant, c’est-à-dire, en admettant une mineure négative, obtenir encore une conclusion, au moyen de la conversion spéciale des contingentes ; car la conversion peut rendre cette mineure affirmative.
Lorsque l’une des propositions est contingente et l’autre absolue dans la première figure, on obtient une conclusion régulière contingente, pourvu que la majeure soit universelle ; on n’obtient point de conclusion, si la majeure est particulière, ou si c’est la mineure qui est universelle.
Lorsque l’une des propositions est contingente et l’autre nécessaire dans la première figure, les règles sont les mêmes que lorsque l’une des propositions est contingente et l’autre absolue. Seulement, avec une majeure absolue universelle négative et une mineure contingente, on n’obtient qu’une conclusion contingente ; avec une majeure nécessaire négative et une mineure contingente, la conclusion peut être soit contingente, soit absolue. Du reste, quand c’est la majeure qui est nécessaire, et la mineure, contingente, les conclusions sont indirectes ; et elles se complètent par la conversion spéciale des contingentes.
Avec deux propositions contingentes, dans la seconde figure, on ne peut jamais obtenir de conclusion ; car on ne pourrait ramener les syllogismes de ce genre à ceux de la première figure.
Lorsque l’une des propositions est absolue et l’autre contingente dans la seconde figure, le syllogisme est impossible, si la proposition absolue est affirmative ou particulière négative. Le syllogisme a lieu, si cette proposition est universelle et négative.
Lorsque l’une des propositions est contingente et l’autre nécessaire dans la seconde figure, le syllogisme est possible, si la proposition négative est universelle et nécessaire. Il ne peut avoir lieu, si c’est l’affirmative qui est nécessaire.
Avec deux propositions contingentes dans la troisième figure, on peut obtenir la conclusion contingente dans les six modes de cette figure, pourvu que la majeure ne soit pas particulière ; et si la mineure est négative, on peut encore obtenir une conclusion contingente, par la conversion spéciale des contingentes appliquée à cette mineure.
Lorsque l’une des propositions est contingente et l’autre absolue dans la troisième figure, la conclusion est contingente dans les six modes de cette figure.
Lorsque l’une des propositions est contingente et l’autre nécessaire dans la troisième figure, le syllogisme ne peut avoir lieu, si la majeure est contingente et affirmative, et la mineure, nécessaire et négative.
Tous les syllogismes, quels qu’ils soient, se forment dans les trois figures, et sont ramenés, par conséquent, aux deux modes universels de la première. Ceci est vrai des syllogismes ostensifs, et l’est également pour les syllogismes hypothétiques. D’abord, pour le syllogisme ostensif, il faut supposer au moins une première proposition ; car, sans proposition, pas de syllogisme. Il faut de plus que cette proposition soit différente de la conclusion ; car autrement on prouverait le même par le même ; ce qui serait ne rien prouver. D’une seule proposition, il est impossible de tirer régulièrement une conclusion nécessaire ; il faut donc au moins deux propositions. Ces propositions, pour être syllogistiques, doivent avoir un terme intermédiaire qui les unisse et enchaîne les attributions.