La Hiérarchie ecclésiastique (De ecclesiastica hierarchia) (page 6)
TROISIÈME PARTIE. (suite)
Mais l’explication de ces prières que l’hiérarque prononce sur le défunt, je crois nécessaire de la donner, d’après les enseignements que nous ont transmis nos maîtres inspirés.
VII. Le pontife sacré est l’interprète des jugements divins, comme le dit l’Écriture ; il est l’ange du Seigneur tout-puissant. Or, il sait par les livres inspirés qu’une vie glorieuse et divine est réservée, d’après une équitable appréciation et en raison du mérite de chacun, à tous ceux qui auront vécu saintement, et que la charitable indulgence de Dieu daigne fermer les yeux sur les taches qu’ils ont contractées par humaine faiblesse ; car nul n’est exempt de souillure, comme il est encore écrit. L’hiérarque a lu ces promesses dans nos infaillibles oracles. Il demande donc qu’elles s’accomplissent et que les saintes récompenses soient accordées à ceux qui ont vécu dans la piété. De plus, il représente comme une image de la divine bonté en priant pour les autres comme s’il s’agissait de ses intérêts personnels. En même temps, certain de l’immanquable effet des promesses sacrées, il explique et fait entendre aux assistants que ce qu’il demande, conformément aux prescriptions célestes, s’accomplira infailliblement en ceux qui ont persévéré dans une vie divine. Car l’hiérarque, interprète de l’équité divine, ne demanderait pas des choses que Dieu ne tiendrait point pour agréables et qu’il n’aurait pas promis de donner. Aussi ne fait-il pas de semblables prières pour ceux qui meurent dans le péché, non-seulement parce qu’en cela il serait infidèle à sa mission d’interprète et s’ingérerait en des fonctions pontificales témérairement et sans l’inspiration de celui qui est l’auteur de nos mystères saints, mais encore parce que son imprudente prière serait sans résultat, et qu’il mériterait d’entendre cette parole pleine de justesse : « Vous demandez et ne recevez point parce que vous demandez mal[25]. » L’hiérarque demande donc seulement ce que Dieu a promis, ce qu’il a pour agréable, ce qu’il accordera infailliblement ; et par là, il témoigne au Dieu bon de la pureté de ses intentions saintes, et révèle clairement à l’assemblée quels biens sont réservés aux élus.
Comme interprètes des jugements divins, les pontifes ont également le droit de prononcer des exclusions, non pas, si l’on me permet cette explication, que la sagesse infinie obéisse avec dépendance à leurs transports déraisonnables, mais c’est que, par le mouvement du Saint-Esprit qui préside à notre hiérarchie, et dont ils sont les organes, ils séparent ceux que la justice de Dieu a déjà condamnés. Car il est écrit : « Recevez le Saint-Esprit ; à ceux dont vous remettrez les péchés, les péchés seront remis ; à ceux dont vous les retiendrez, ils seront retenus[26]. » Et il a été dit encore à celui qui fut illuminé par les révélations du Père très-saint : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans les cieux[27]. » Tellement que cet apôtre et tout pontife qui lui ressemble admettent les amis de Dieu et excluent les impies, en conséquence de la manifestation que le Père leur fait de ses augustes jugements, qu’ils interprètent ensuite et font connaître aux hommes. Car, comme nous l’apprend l’Écriture, ce n’est pas de son mouvement propre ni par les instincts de la chair et du sang, mais par l’inspiration de Dieu, qui l’instruisait en esprit des saints mystères, que Pierre a prononcé sa glorieuse profession de foi en Jésus-Christ. Nos pontifes sacrés doivent donc user de leur droit d’excommunier et de tous leurs pouvoirs hiérarchiques par le mouvement de Dieu, qui a établi nos cérémonies saintes ; à son tour, le peuple fidèle doit obéir aux pontifes dans l’exercice de leurs fonctions, comme à des hommes inspirés ; car il est dit : « Qui vous méprise me méprise[28]. »
VIII. Mais revenons aux cérémonies qui suivent la prière. Quand elle est achevée, l’hiérarque salue le défunt que tous les assistants saluent à leur tour : car celui-là est digne de l’amour et de l’honneur de tous les justes qui a fini sa vie dans la sainteté. Après le salut, le pontife répand de l’huile sur le défunt. Or, souvenez-vous que, dans le sacrement de régénération, avant le saint baptême et quand l’initié a totalement dépouillé ses vêtements anciens, sa première participation aux choses sacrées consiste en l’onction de l’huile bénite ; et, au terme de la vie, c’est encore l’huile sainte qu’on répand sur le défunt. Par l’onction du baptême, on appelait l’initié dans la lice des saints combats ; l’huile versée sur le défunt signifie qu’il a fourni sa carrière et mis fin à ses glorieuses luttes.
IX. Cette cérémonie terminée, le pontife place le corps du défunt dans un lieu honorable, parmi les corps sacrés de ceux qui appartiennent au même ordre. Car, si le défunt a mené dans son corps et dans son âme une vie agréable à Dieu, le corps, aussi bien que l’âme, est digne d’honneur, parce qu’il a combattu avec elle en répandant de nobles sueurs. C’est pourquoi la justice divine réserve à l’âme et en même temps au corps, son collaborateur et son compagnon, des récompenses proportionnées à leur vie, soit bonne, soit mauvaise. Par la même raison, la hiérarchie divinement instituée appelle l’une et l’autre substance à la participation des grâces célestes : l’âme, par la contemplation pure et la science des sacrements qui s’accomplissent ; le corps, par l’onction figurative de l’huile sainte et par les symboles sacrés de la divine communion. De la sorte, l’homme est sanctifié dans sa nature entière ; son salut total est opéré, et il lui est donné de comprendre, par cette purification complète, que sa résurrection sera également entière, totale.
X. Quant aux invocations consécratoires des divers sacrements, on ne doit pas les expliquer par écrit ni dévoiler et produire publiquement ce qu’elles ont de mystérieux, et la vertu secrète que Dieu y a déposée. Mais lorsque, d’après les ordonnances de notre sainte tradition, vous aurez appris ces choses qu’il ne faut jamais divulguer, et que le divin amour et des œuvres pieuses vous auront confirmé dans une sainteté plus parfaite et plus intelligente, vous serez élevé par l’illumination mystique à la sublime science de ces réalités.
XI. Que les enfants qui ne sauraient comprendre les choses divines soient admis à recevoir la régénération sainte et les symboles vénérables de la divine communion, c’est pour les profanes, dites-vous, le sujet de railleries qu’ils croient légitimes : car alors l’hiérarque enseigne les choses divines à ceux qui ne peuvent écouter, il communique en vain les traditions saintes à ceux qui ne peuvent comprendre ; et, ce qui n’est pas moins ridicule, d’autres font pour ces enfants des abjurations et prennent de saints engagements. Mais il ne faut pas que votre prudence sacerdotale s’indigne contre ces mécréants ; il vaut mieux les amener à la lumière avec piété et avec douceur, en réfutant leurs objections et en ajoutant, d’après nos saintes lois, que la science humaine n’est pas la limite des divins secrets, et que beaucoup de réalités mystérieuses ont des causes sublimes qui nous restent cachées, mais qui sont connues des hiérarchies supérieures à la nôtre : même beaucoup de choses échappent aux intelligences angéliques et ne sont exactement comprises que par Dieu infiniment sage et auteur de toute sagesse.
Cependant disons sur cette matière ce qui nous fut transmis par nos pieux initiateurs, qui, eux-mêmes, avaient été instruits par la tradition primitive. Ils nous ont donc appris, ce qui est véritable, que les enfants, élevés dans la pratique de la religion, contractent des habitudes de sainteté en se conservant libres de toute erreur et exempts de toute souillure. Ce qu’ayant compris nos maîtres, il leur parut bon de recevoir les enfants en cette sorte : les parents naturels de l’enfant qu’on présente au baptême le confient à quelqu’un de nos initiés qui puisse l’instruire convenablement des choses divines, et qui en prenne soin désormais comme père spirituel et comme responsable du salut de son protégé. Quand donc ce fidèle a promis de former l’enfant à une vie sainte, le pontife lui ordonne de prononcer les abjurations et de contracter les engagements voulus : non pas qu’ici, comme le disent en raillant les infidèles, l’un reçoive l’initiation au lieu de l’autre ; car le parrain ne dit pas : C’est à la place de cet enfant que je fais les abjurations et les promesses ; mais il affirme que son pupille lui-même abjure et promet, comme s’il disait : Je m’engage, lorsque cet enfant sera capable de comprendre les choses saintes, à lui persuader par mes religieuses instructions de renoncer aux choses mauvaises, et de prononcer et d’accomplir des promesses de vertu. Je ne vois donc rien d’absurde à ce qu’un enfant soit présenté au saint baptême par le ministère d’un guide et d’un protecteur pieux qui se propose de l’habituer aux choses divines et de le préserver des atteintes du vice. Et l’hiérarque admet l’enfant à la participation des sacrés mystères, afin qu’il en soit nourri, qu’il vive constamment occupé à la contemplation des choses divines, qu’il s’unisse à elles par de pieux progrès, qu’il se fixe en leur possession et s’élève à la sainteté par les soins de son guide religieux.
Tels sont, mon fils, les beaux et divins spectacles que m’a présentés notre hiérarchie : peut-être des esprits plus clairvoyants auront fait, non pas seulement ces considérations, mais d’autres plus brillantes et plus célestes. Et j’estime que des beautés plus radieuses et plus augustes resplendiront à vos regards si vous suivez la route que j’ai indiquée pour arriver à un foyer de lumière supérieure. Alors, mon bien-aimé, communiquez-moi ces clartés parfaites et révélez à mes yeux ces connaissances plus excellentes, plus intuitives que vous pourrez découvrir : car j’ai confiance que ce que j’ai dit fera jaillir les étincelles du feu divin que vous portez en votre cœur.
↑ Hiérarchie céleste, ch. 13, n° 3.
↑ Marc., 4, 11.
↑ Joan., 14, 23.
↑ Joan., 1, 12.
FIN DE LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE.
↑ Les commentateurs et paraphrases recherchant ce que saint Denys nomme ici choses plus élevées, pensent qu’il s’agit de quelque sainte prière qui terminait la cérémonie du baptême solennel, ou bien de la célébration du sacrifice de la messe.
↑ Joan., 14, 30.
↑ Sapien., 5, 6 ; Joan., 11, 25.
↑ II. Timot., 2, 19.
↑ Psalm. 115, 15.
↑ Joan., 13, 10.
↑ Luc., 22, 19.
↑ Ibid.
↑ Psalm. 33, 9.
↑ Ces expressions ne signifient pas qu’il faille attribuer au sacrement du saint chrême les mêmes effets absolument qu’opère la sainte Eucharistie, car alors ces deux sacrements se confondraient en un seul. L’auteur a seulement voulu marquer que tous deux confèrent des grâces semblables, donnant à l’âme chrétienne lumière, force et amour.
↑ Heb., 2, 11.
↑ Galat., 3, 24.
↑ Exod., 25, 40.
↑ Hebr., 5, 5.
↑ Psalm., 109, 4.
↑ Act., 1, 4.
↑ Ibid., 1, 24.
↑ I. Cor., 2, 9.
↑ II. Cor., 5, 10.
↑ I. Reg., 15, 11 ; Exod., 32, 10 ; Jerem., 7, 16, et 11, 14.
↑ Jac., 4, 3.
↑ Joan., 20, 22.
↑ Matt., 16, 19.
↑ Luc., 10, 16.