Lettres (Epistulae) (page 2)
AU MOINE DÉMOPHILE. COMMENT ON DOIT SE TENIR EN SON PROPRE EMPLOI ; ET DE LA MANSUÉTUDE. (suite)
Quant à votre dureté brutale envers cet homme que vous nommez impie et souillé de crimes, je ne saurais assez déplorer la ruine où fut précipitée votre âme qui m’est toujours chère. Et de qui donc pensez-vous avoir été consacré thérapeute, c’est-à-dire serviteur ? Si ce n’est pas du Dieu bon, il faut de toute nécessité que vous n’apparteniez ni à lui, ni à, nous, ni à notre culte ; alors cherchez-vous un Dieu et d’autres prêtres qui vous initient à l’inhumanité plutôt qu’à la perfection, et devenez l’implacable instrument d’une barbarie qui a pour vous des charmes ! Dites, sommes-nous donc élevés à une si parfaite sainteté ? Et n’avons-nous plus besoin de la clémence infinie ? Ah ! plutôt, n’imitons-nous pas les impies dans leur double délit, comme parle l’Écriture ? Nous faisons le mal sans comprendre en quoi nous sommes mauvais ; puis, justifiant nos œuvres, nous croyons voir tandis que nous sommes aveugles. Oui, le ciel s’en est étonné, et moi j’en ai frémi et je ne pouvais m’en croire. Si je n’eusse pas lu votre lettre (et pourquoi faut-il qu’elle me soit parvenue !), non, je n’aurais jamais pensé, et nul n’aurait pu me persuader ceci : Démophile n’admet pas que Dieu, si bon envers toutes choses, soit bon envers les hommes, ni que lui-même ait besoin de miséricorde et de salut ! Bien plus, il dégrade les prêtres qui inclinent avec tendresse à supporter les fautes de la multitude ignorante, et savent très-bien qu’ils sont eux-mêmes pleins de faiblesse et d’infirmités !
Comme Démophile est éloigné de la route suivie par le suprême et divin pontife, qui cependant était séparé des pécheurs, selon la parole de l’Écriture[25], et qui manifeste la charité que nous avons pour lui en nous confiant le soin de faire paître ses brebis avec mansuétude ! Au contraire, on nomme méchant le serviteur qui refuse de remettre la dette à son compagnon et de lui appliquer un peu de cette indulgence qu’il avait lui-même si largement éprouvée, et on le condamne à des châtiments mérités[26]. C’est là ce que tous devraient craindre, Démophile et moi. Nous voyons encore qu’en sa passion, le Seigneur demanda pardon pour ses impies bourreaux. Enfin il réprimande ses disciples parce qu’ils réclamaient une trop cruelle vengeance des Samaritains ses persécuteurs[27]. Et votre imprudente lettre répète cent fois, ce dont vous tirez gloire à tort et à travers, que vous soutenez la cause de Dieu et non pas la vôtre ! Et vous trouvez beau de défendre avec méchanceté les intérêts de la bonté infinie !
V. Mais non : car nous n’avons point un pontife qui ne puisse pas compatir à nos infirmités : au contraire, il est bon et miséricordieux ; il ne disputera ni ne poussera des cris ; il est la mansuétude même ; il est la propitiation pour nos péchés[28]. Nous ne saurions donc approuver les accès de votre zèle indiscret, quoique vous citiez mille fois à votre appui Phinée et Élie. Le Seigneur n’agréa pas de semblables prétextes émis par ses disciples, alors qu’ils n’avaient pas encore reçu l’esprit de douceur et de bonté. Aussi notre auguste initiateur instruit en toute charité ceux qui résistent à la doctrine de Dieu[29] ; car il faut éclairer et non punir les ignorants : c’est ainsi qu’on ne frappe pas les aveugles, mais on les guide par la main. Mais vous, vous avez souffleté et découragé cet homme qui essayait d’ouvrir les yeux à la lumière ; et tandis qu’il s’approchait avec timidité et confusion, vous l’avez outrageusement chassé : c’est horrible à dire ! Et le Seigneur, plein de clémence, poursuivait cette brebis égarée sur les montagnes ; il la rappelait dans sa fuite, et, l’ayant trouvée, il la rapportait sur ses épaules[30] ! Je vous en conjure, soyons mieux avisés en ce qui nous concerne et ne nous plongeons pas l’épée dans le sein. Car ceux qui ont le désir de commettre l’injustice ou de faire le bien, lors même qu’il devient impossible d’exécuter leurs intentions, amassent sur leur tête des trésors de malice ou de bonté, et ils seront riches de vertus divines ou ensevelis dans d’affreux tourments : les uns fraternellement admis en la compagnie des anges, et affranchis de tous les maux, jouiront ici-bas et dans les cieux d’une paix parfaite, entreront par droit d’héritage dans la douceur d’un éternel repos et, ce qui dépasse tous les biens, habiteront pour toujours avec Dieu ; les autres, au contraire, n’auront jamais la paix ni avec Dieu ni avec eux-mêmes, et sur terre, et après la mort, ils seront condamnés à vivre avec les cruels démons. Que toute notre ardeur soit donc de nous attacher au Dieu bon, et d’avoir commerce intime avec le Seigneur, et de n’être pas rangés par le souverain juge au rang des réprouvés pour y endurer des peines méritées. Tel est le sujet de mes plus grandes alarmes ; et je demande la grâce de n’être pas précipité dans tous ces maux.
Mais il faut que je vous fasse part de la vision que Dieu envoya un jour à un saint personnage : n’en raillez pas ; car ce que je dirai est vrai.
VI. Étant un jour en Crète, je reçus l’hospitalité chez Carpus, personnage, s’il en fut, éminemment propre aux contemplations divines, à cause de l’extrême pureté de son esprit. Il n’abordait jamais la célébration des saints mystères sans qu’auparavant, dans ses prières préparatoires, il ne fût consolé par quelque douce vision. Or, il me racontait qu’il conçut un jour une tristesse profonde, parce qu’un infidèle avait ravi à l’Église et ramené au paganisme un nouveau chrétien dans le temps même des pieuses fêtes qui suivirent son baptême. Il devait prier avec amour pour tous les deux et invoquer le secours de Dieu Sauveur à dessein de convertir le païen et de vaincre l’apostat par la mansuétude ; il devait passer sa vie entière à les exhorter, jusqu’à ce qu’enfin ils trouvassent une solution parfaite à tous leurs doutes et que, corrigés de la témérité et de la folie du passé par une légitime et salutaire punition, ils fussent conduits ainsi à la connaissance de Dieu. Mais, ce qui auparavant ne lui était jamais arrivé, il fut violemment saisi d’une amère indignation. C’était le soir : il se couche et s’endort avec ces haineux sentiments. Il avait coutume d’interrompre son repos et de s’éveiller dans la nuit pour la prière : l’heure à peu près venue, après un sommeil pénible, entrecoupé, il se lève plein de trouble. Mais en entrant en commerce avec la divinité, il se livre à un chagrin peu religieux, il s’indigne, il trouve injuste que des hommes impies et qui traversent les voies du Seigneur vivent plus longtemps. Là-dessus il prie Dieu d’envoyer la foudre et de détruire sans pitié ces deux pécheurs à la fois. À ces mots, il croit voir soudain la maison où il était, ébranlée d’abord, puis se divisant en deux dans toute sa hauteur. Devant lui se dressait une flamme d’un éclat immense qui, du haut des cieux, à travers le faîte déchiré, semblait descendre jusqu’à ses pieds. Dans la profondeur du firmament entr’ouvert, apparaissait Jésus environné de la multitude des anges qui avaient revêtu une forme humaine.
Carpus, les yeux élevés, contemple cette merveille et s’étonne. Ensuite, abaissant ses regards, il voit au-dessous du sol bouleversé un vaste et ténébreux abîme. Les deux pécheurs qu’il avait maudits se tenaient sur le bord du précipice, tremblants, misérables, se soutenant à peine, près de tomber. Du fond du gouffre, d’affreux serpents rampaient vers eux et s’entortillaient autour de leurs pieds, et tantôt les saisissaient, les enveloppaient, les entraînaient, tantôt de la dent et de la queue les déchirant ou les caressant, essayaient en toute manière de les renverser dans l’abîme. Bien plus, des hommes se joignaient à ces serpents pour assaillir en même temps le couple infortuné, lui imprimer des secousses, le pousser, le frapper de coups. Enfin le moment vint où ces deux hommes semblaient près de périr, moitié de plein gré, moitié par force, contraints pour ainsi dire et tout à la fois séduits par le mal. Cependant Carpus triomphe d’aise en contemplant ce spectacle et en oubliant celui du ciel ; il s’irrite et s’indigne de ce que leur ruine ne s’accomplissait pas assez vite ; il essaie plusieurs fois, mais en vain, de la consommer lui-même ; il redouble de colère ; il les maudit. Mais son regard se décide enfin à interroger encore les cieux. Le prodige y continuait : seulement Jésus était ému de compassion ; il se levait de son trône, il descendait vers les malheureux, leur tendait une main secourable. Et les anges leur venaient aussi en aide et les soutenaient chacun de leur côté. Et le Seigneur disait à Carpus : « Lève la main et frappe-moi désormais ; car je suis prêt à mourir encore une fois pour le salut des hommes, et cela me serait doux si l’on pouvait me crucifier sans crime. Vois donc si tu aimes mieux être précipité dans ce gouffre avec les serpents, que d’habiter avec Dieu et avec les anges si bons et si amis de l’humanité. »
Voilà le récit que m’a fait Carpus, et j’y crois volontiers.
À L’ÉVÊQUE TITUS,
QUI AVAIT DEMANDÉ PAR LETTRE CE QUE C’EST QUE LA MAISON DE LA SAGESSE, SON CALICE, SA NOURRITURE ET SON BREUVAGE.
Argument. — I. On montre que le langage figuratif des Écritures donne aux ignorants de grossières pensées ; qu’il y a deux théologies, l’une secrète et mystérieuse, l’autre plus claire et évidente. II. On fait voir de quelles interprétations sont susceptibles les divers symboles, et ce que signifie le feu et la nourriture en Dieu et chez les anges ; III, ce que représente la coupe, IV, les aliments et les breuvages, V, l’ivresse divine et les bienheureux s’asseyant dans le ciel, VI, et le sommeil et la veille en Dieu.
I. Mon cher Titus, je ne sais si le pieux Timothée serait parti sans avoir rien lu de ce que j’ai écrit touchant les figures que l’Écriture emploie en parlant de Dieu. Dans le traité de la théologie symbolique, j’ai voulu lui expliquer nettement toutes ces locutions sacrées, que plusieurs esprits trouvent prodigieusement étranges. Encore imparfaits, il leur semble quelque peu absurde que nos maîtres dans l’ineffable sagesse ne révèlent la vérité inconnue des profanes, la vérité divine et mystérieuse, que sous le voile d’obscurs et audacieux symboles. C’est pourquoi plusieurs d’entre nous n’ont qu’une foi médiocre en ce qui est dit des secrets divins ; car ils les contemplent seulement à travers les figures matérielles qui nous les déguisent. Mais il faut, au contraire, briser cette enveloppe et les considérer dans leur nudité et leur pureté natives : car ainsi révérerons-nous cette fontaine de vie, qui tout à la fois s’écoule et se maintient en elle-même : force unique et simple, douée d’un mouvement et d’une activité spontanés et persistant dans une immuable identité ; connaissance radicale de toutes les connaissances ; intime objet de sa propre et éternelle contemplation. Je me suis donc cru dans l’obligation de donner à tous en général, et à Titus en particulier, la meilleure explication possible des formes diverses que l’on applique mystérieusement à la divinité ; car, à n’en juger que par l’extérieur, ne sont-elles pas remplies d’un merveilleux qu’il est difficile de croire et qui ressemble à des chimères ? C’est ainsi qu’on nous peint, en parlant de la génération éternelle, le sein de Dieu engendrant Dieu à la façon des corps, pour ainsi dire[31] ; on nous rappelle le Verbe procédant d’un cœur d’homme et répandu dans les airs[32], et l’Esprit procédant de la bouche comme un souffle[33] ; on célèbre le Fils éternel porté dans les entrailles du Père comme s’il s’agissait d’un enfantement corporel : ou bien, empruntant des symboles au règne végétal, on nous parle d’arbres, de rejetons, de fleurs et de racines ; on nous décrit des sources d’eau jaillissante, une fécondité qui produit de glorieuses splendeurs, d’autres images encore qui symbolisent les incompréhensibles perfections de Dieu.
Ainsi encore, lorsqu’il est question des vues providentielles de la divinité, de ses bienfaits, de ses manifestations, de sa force, de ses propriétés, de son repos, de sa stabilité, de ses émanations éternelles, et enfin de sa puissance de séparer et d’unir, on donne à Dieu les formes multiples d’hommes, de bêtes sauvages et d’autres animaux, de plantes et de pierres ; on le revêt d’ornements de femme et de l’armure des barbares ; on lui attribue, comme à un vil artisan, l’art du potier et le creuset du fondeur ; on lui prépare des coursiers, des chars et des trônes ; on lui organise de somptueux banquets ; on dit qu’il boit, s’enivre et dort appesanti par le vin. Faut-il rappeler encore son courroux et ses tristesses, ses serments nombreux, ses regrets divers, ses malédictions, ses longs ressentiments ; et les promesses éludées par de tortueuses et sophistiques interprétations ; et la lutte contre les géants que la Genèse mentionne et où l’on voit que, dans sa crainte, le Seigneur prit des résolutions contre ces hommes puissants qui élevaient un grand édifice pour protéger, non pas leur brigandage, mais leur propre existence ; et cette assemblée convoquée dans les cieux pour tendre des embûches au roi Achab ; et les charnelles et amollissantes voluptés des Cantiques ; et en un mot toutes les fictions pareilles, à la fois hardies et respectueuses : symboles palpables de choses dérobées à nos yeux ; symboles multiples et divisés de choses simples et indivisibles ; symboles à formes et à figures diverses de choses qui n’ont ni forme ni figure ; tels enfin, que si l’on en peut contempler la beauté interne et cachée, on trouvera que tout y est mystérieux, divin et rempli d’une immense lumière théologique[34] ?
Car il ne faut pas imaginer que tous ces signes n’aient été créés que pour eux-mêmes ; ils sont, au contraire, destinés à déguiser la science mystérieuse que tous ne peuvent avoir, les choses sacrées échappant à l’appréhension des profanes intelligences. Le voile n’est levé que pour les vrais amis de la sainteté, qui sont bien loin d’interpréter d’une façon puérile ces pieux symboles, et qui, par leur pureté d’esprit et la puissance de leur faculté contemplative, sont aptes à pénétrer le vrai dans sa simplicité intime et dans sa surnaturelle profondeur qui dépasse si excellemment de grossières images.
Au reste, il faut observer que les théologiens ont une double doctrine : l’une secrète et mystique, l’autre évidente et plus connue ; l’une symbolique et sacramentelle, l’autre philosophique et démonstrative. Mais toujours le mystère, qui est inénarrable, se trouve impliqué dans le symbole décrit : le symbole démontre et persuade la vérité des affirmations ; le mystère agit efficacement et opère l’union avec la divinité par une sorte de discipline qui s’apprend sans maître. Aussi voyons-nous, par les cérémonies qui s’accomplissent dans les mystères augustes, que nos premiers chefs dans la doctrine sacrée, maintenant et sous la loi, ont fait usage de ce religieux symbolisme ; les anges nous transmettent les divins secrets sous le voile de mystiques emblèmes ; le Seigneur lui-même a parlé du ciel en parabole et nous a donné son sacrement déifique sous la figure d’un banquet. Car il était bon non-seulement que les choses saintes fussent assurées contre l’indiscrétion des profanes, mais aussi que la vie humaine, où se mêlent ensemble le simple et le multiple, reçût la lumière des connaissances divines, sous des conditions analogues à sa nature complexe. À cette portion de l’âme que les passions n’atteignent pas, il convenait d’assigner la contemplation de ces pures et profondes vérités que recouvrent les saints emblèmes. Quant à notre sensibilité, il convenait de s’adapter à elle, autant pour la guérir que pour relever aux choses divines, et d’imaginer pour cela les diverses fictions du symbolisme religieux. Que ces moyens soient en harmonie parfaite avec nos besoins, c’est ce que démontrent ceux qui, instruits des secrets divins directement et non par les figures, se forgent néanmoins une sorte d’image pour arriver à l’intelligence de ce qu’ils ont entendu.
III. Et l’édifice de cet univers sensible cache, ainsi qu’un voile, les choses invisibles qui sont en Dieu, comme l’a dit saint Paul, et avant lui le Verbe de vérité. Aussi les discours de la théologie font allusion, tantôt à la vie civile et à la législation, tantôt à la vie d’expiation et à l’innocence : ici elle s’exprime d’une façon humaine et moins relevée ; là, d’une manière surnaturelle et plus parfaite. Parfois elle invoque des lois manifestes, et parfois de secrètes ordonnances, mais en s’accommodant toujours aux exigences du sujet qu’elle traite et à la capacité des intelligences qu’elle instruit ; car ses paroles, dans toute leur teneur, contiennent, non point un simple récit, mais une perfection qui communique la vie. C’est pourquoi, au mépris de l’opinion du vulgaire, nous devons pénétrer saintement le sens des sacrés symboles et non les traiter avec irrévérence, puisqu’ils sont la fidèle copie des choses divines et la sensible image d’augustes et surnaturelles réalités. Et non-seulement les intelligibles et adorables splendeurs de l’infini, et en général les choses divines, ont été mystérieusement revêtues de symboles multiples, comme lorsqu’on dit que Dieu incompréhensible est un feu et que ses oracles sont comme la flamme[35] ; mais, de plus, on dépeint les rangs sacrés des esprits angéliques à la fois intelligibles et intelligents sous des images diverses, sous des emblèmes sans nombre, sous la forme de flammes ardentes. Mais ce symbole du feu doit être diversement interprété, selon qu’il s’applique à la divinité qui surpasse tout entendement, ou bien aux paroles et aux actes divins que nous comprenons, ou bien encore aux saints anges. Dans le premier cas, il s’applique à Dieu, à cause de son incompréhensibilité ; dans le second, à la parole divine, à raison de son efficacité ; dans le troisième, aux anges, parce qu’ils participent à Dieu, et ainsi du reste, comme l’insinue assez la savante institution de ces symboles et l’étude qu’on en fait. Il faut aussi du discernement dans l’appréciation des saints emblèmes, et les appliquer, selon les occurrences, aux causes, aux essences, aux puissances, aux ordres divers et aux dignités : toutes choses qui sont exprimées par ce langage figuratif.
Mais je ne veux pas dépasser les bornes d’une lettre, et j’arrive à la question que nous voulons résoudre. Or, nous disons que tout aliment a la vertu de parfaire ceux qui s’en nourrissent ; qu’il supplée ce qui leur manque et satisfait à leurs besoins ; qu’il remédie à leur faiblesse et leur conserve la vie, les fait refleurir et les renouvelle, leur donne la richesse de la santé ; en un mot, corrige en eux la tristesse et l’imperfection et leur confère la joie et la perfection.
III. C’est pourquoi les Écritures s’expriment avec bonheur quand elles nous montrent la sagesse si bonne et si élevée au-dessus de toute sagesse, présentant une coupe mystérieuse et versant un breuvage sacré après avoir servi sa table de mets opulents et invité à grands cris et avec bonté ceux qui avaient besoin d’elle. Les convives trouvent donc chez elle un double aliment : la consistance de viandes solides et le charme d’un doux breuvage, et de sa coupe s’échappe le fleuve de ses paternels bienfaits. Le calice, par sa rondeur et son large évasement, est le symbole de la Providence qui embrasse indistinctement toutes les créatures dans sa sollicitude, et qui n’a ni commencement ni fin. Mais bien qu’elle s’étende à tout, elle demeure en elle-même, garde une identité permanente et se maintient dans une immobilité parfaite ; comme la coupe qui conserve invariablement la même forme. Quand on dit que la sagesse s’est bâti une maison où elle a préparé des mets, des breuvages et un calice, c’est pour faire entendre à ceux qui savent convenablement juger les choses divines que les soins providentiels viennent de cet artisan suprême qui donne aux créatures et l’être et le bonheur ; qui s’étend à tout, est présent à tout et embrasse tout. Tout en lui-même par l’excellence de sa nature, il n’est rien de ce qui est, en quelque sens que ce soit. Séparé du reste des êtres, éternellement le même et éternellement en lui, il est, il subsiste, il demeure dans une absolue et permanente identité, sans jamais sortir de lui-même, sans quitter jamais son trône ; son séjour, la stabilité de sa demeure. Dans cette immutabilité, il opère ses œuvres saintes et providentielles ; il s’étend à tout et demeure en lui-même ; il est en repos et en mouvement, et l’on pourrait dire que, naturellement et surnaturellement tout ensemble, il déploie l’activité de sa providence en sa stabilité et garde sa stabilité parmi les opérations de sa providence.
IV. Mais que signifient les mets et les breuvages ? Car il est dit que la sagesse, dans sa bonté, offre l’un et l’autre à ses convives. Je crois donc que les aliments solides sont la figure de la perfection spirituelle, de l’immuable constance dans le bien. C’est aux âmes intérieures placées en cet état, élevées à une science fixe, puissante, absolument pure de toute conception matérielle et admises à la participation des choses divines, que le bienheureux Paul distribuait la nourriture forte qu’il avait reçue de la sagesse même. Les breuvages symbolisent le fleuve de la doctrine qui se répand avec abondance et amour sur toutes choses, et qui s’attempère charitablement à ceux qu’elle nourrit, et au moyen du multiple et du variable les élève à la simple et immuable connaissance de Dieu. De là vient que les enseignements spirituels de Dieu sont comparés à la rosée, à l’eau, au lait, au vin et au miel : ainsi, leur fécondité est désignée par l’eau ; par le lait, leur énergie à donner accroissement ; par le vin, leur aptitude à rendre la vigueur ; par le miel enfin, leur propriété de purifier et de conserver. Voilà ce que la divine sagesse distribue à ses serviteurs : voilà le fleuve sans cesse jaillissant des immenses délices qu’elle leur prépare. C’est véritablement là s’enivrer de la joie des banquets, et on attribue avec raison à la sagesse le privilége de vivifier, de nourrir, de renouveler et de parfaire.
V. C’est en ce sens mystique qu’on dit que l’auteur de tous les biens, que Dieu s’enivre ; et l’on veut marquer ainsi la plénitude parfaite et l’immensité ineffable de la jouissance, ou, pour mieux dire, de l’essence divine. L’ivresse, chez nous, se prend en mauvaise part et n’est autre chose que l’excès dans le boire et une défaillance des sens et de l’entendement ; mais chez Dieu, elle se prend en bonne part, et elle est l’abondance infinie de tous les biens s’écoulant dans sa source même. Également dans ce renversement d’esprit qui accompagne l’ivresse, il faut voir la suréminence incompréhensible par laquelle Dieu échappe à l’entendement et dépasse toute idée, toute intelligence, tout être. En un mot, il est troublé d’ivresse et hors de lui-même, parmi toutes ses perfections, parce qu’il en est inondé au delà de toute mesure, et parce qu’il habite en dehors d’elles et par-dessus elles.
Et ces locutions nous conduisent à comprendre de la même sorte les festins des élus dans le royaume des cieux. Car il est dit ; « Le roi passera ; il les fera asseoir et les servira[36]. » Ceci désigne la fraternelle concorde des bienheureux dans la participation aux mêmes grâces, et l’assemblée des premiers-nés qui sont inscrits dans le ciel, et les esprits des justes enrichis de tous les dons parfaits. Quand on dit qu’ils s’asseoiront, je crois qu’on veut figurer la fin de leurs travaux multipliés, leur vie calme et tranquille, leur divin état dans la lumière et dans la région des vivants, leur félicité sainte, la pure et abondante possession de tous les trésors célestes qui les plonge dans un océan d’allégresse. Et c’est Jésus qui les réjouit, les fait asseoir et les sert, qui leur donne cet éternel repas, et leur distribue les flots de ce bonheur si plein.
VI. Mais je vous entends ; vous m’allez demander l’explication de ce qu’on nomme le sommeil et le réveil de Dieu. Et quand j’aurai montré que ce sommeil est la mystérieuse profondeur de Dieu et sa parfaite incommunicabilité ; que ce réveil est l’attention même avec laquelle la Providence veille au gouvernement et au salut de ses créatures, vous me ferez sur le symbolisme théologique des questions ultérieures. Mais, d’une part, je ne veux pas avoir l’air de dire des choses nouvelles quand je ne puis que retomber dans les mêmes discours ; et, de l’autre, je crois avoir satisfait heureusement à vos demandes. C’est pourquoi je termine ici ma lettre dans la conviction que j’ai surabondamment répondu à la vôtre.
Je vous envoie mon Traité de la Théologie symbolique ; vous y verrez avec de plus amples explications ce que c’est que le palais de la sagesse, les sept colonnes qui le décorent, et pourquoi les mets sont distingués en victimes et en pains, et ce que veut dire le mélange du vin, la fatigue qui suit l’ivresse en Dieu, et tout ce que renferme ma lettre. Il m’a semblé que ce livre rend facile l’explication des symboles théologiques et s’accorde très-bien avec la doctrine et la vérité des saintes Écritures.
APÔTRE, ÉVANGÉLISTE, EN EXIL DANS L’ÎLE DE PATHMOS.
Argument. — Saint Denys annonce prophétiquement au disciple bien-aimé, en exil à Pathmos, sa délivrance prochaine et son retour en Asie.
Je vous salue, ô âme sainte ! vous êtes mon bien-aimé ; et je vous donne plus volontiers ce titre qu’à tous les autres. Je vous salue encore, ô bien-aimé, si cher à celui qui est véritablement beau, plein d’attraits et digne d’amour. Faut-il s’étonner que le Christ ait dit la vérité, et que les méchants chassent ses disciples des villes, et que les impies se rendent à eux-mêmes la justice qu’ils méritent en se retranchant de la société des saints ? Vraiment les choses visibles sont une frappante image des choses invisibles : car, dans le siècle à venir, ce n’est pas Dieu qui accomplira la séparation méritée, mais les mauvais s’éloigneront eux-mêmes de Dieu. C’est ainsi que, même ici-bas, les justes sont avec Dieu, parce que, dévoués à la vérité et sincèrement détachés des choses matérielles, affranchis de tout ce qui est mal et épris d’amour pour tout ce qui est bien, ils chérissent la paix et la sainteté ; parce que, dès ce monde, ils préludent aux joies des temps futurs, menant une vie angélique au milieu des hommes, en toute tranquillité d’esprit, vrais enfants de Dieu, pleins de bonté et enrichis de tous les biens.
Je ne suis donc pas assez insensé pour imaginer que vous ayez de la douleur ; quant à vos tourments corporels, vous les sentez, mais vous n’en souffrez pas.
Au reste, tout en adressant un blâme légitime à ceux qui vous persécutent et qui pensent follement éteindre le soleil de l’Évangile, je prie Dieu qu’ils cessent enfin de se nuire, qu’ils se convertissent au bien et vous attirent à eux pour entrer en participation de la lumière. Mais, quoi qu’il arrive, rien ne nous ravira les splendeurs éblouissantes de l’apôtre Jean ; car, pour le présent, nous jouissons des vérités de votre enseignement que nous rappelons à notre mémoire ; et bientôt (et je le dis hardiment), bientôt nous serons réunis à vous. Car je mérite confiance quand je dis ce que vous et moi nous avons appris de Dieu : c’est que vous serez délivré de la prison de Pathmos ; que vous retournerez en Asie, et que, là, vous donnerez l’exemple d’imiter le Dieu bon, laissant à la postérité de suivre vos traces. FIN.
↑ Malach., 3, 1.
↑ I. Timot., 6, 16.
↑ Psalm., 138, 6.
↑ Rom., 11, 33.
↑ Phil., 4, 7.
↑ Dan., 2, 21.
↑ Josue, 10, 12.
↑ IV. Reg., 20, 11.
↑ Num., 10.
↑ Psalm., 88, 21.
↑ Exod., 23, 4.
↑ Job., I. 8 ; et 42, 7.
↑ Gen., 50, 20.
↑ Gen., 4, 8.
↑ Script., passim.
↑ Matt., 11 ; Luc., 15.
↑ Matt., 5, 45. — Joan., 10, 11.
↑ Matt., 12, 25.
↑ Isai., 30, 18 ; Rom., 2, 16 ; Malach., 2, 7.
↑ Script., passim.
↑ Rom., 2, 23.
↑ Act., 19, 2.
↑ I. Tim., 2, 5. — Tit., 1.
↑ Luc, 16, 10.
↑ Hebr., 7, 26.
↑ Luc, 15, 6.
↑ Script., passim.
↑ Script., passim.
↑ II. Tim., 2, 24.
↑ Luc., 15, 6.
↑ Psalm., 109, 4.
↑ Ibid., 44, 1.
↑ Ibid., 32, 6.
↑ Script., passim.
↑ Deuter., 4. — Psalm., I 18.
↑ Luc., 12, 37.