Lettres (Epistulae)
Saint Denys l’Aréopagite Lettres Traduction par l’abbé Darboy. Sagnier et Bray, 1845 (p. 479-518).
LETTRES
DE SAINT DENYS L’ARÉOPAGITE
DE SAINT DENYS L’ARÉOPAGITEDarboy - Œuvres de saint Denys l’Aréopagite.djvuDarboy - Œuvres de saint Denys l’Aréopagite.djvu/3479-518
À CAÏUS, THÉRAPEUTE.
Argument. — L’ignorance dont il est question dans le Traité de la Théologie mystique, n’est point la privation, mais bien plutôt l’excès, la sublimité de la connaissance, qui n’est jamais qu’imparfaite quand elle nous vient par les créatures.
Les ténèbres se dissipent devant la lumière, surtout devant une abondante lumière ; l’ignorance se corrige par les connaissances, surtout par des connaissances variées. Il n’en est pas ainsi de l’ignorance mystique, qui n’est point une privation, mais une supériorité de science. Dites donc, et c’est vrai, que la lumière réelle n’est point aperçue de ceux qui en jouissent, et que l’ignorance qui est selon Dieu ne va pas avec la connaissance des créatures. Ainsi ces sublimes ténèbres sont inaccessibles à toute lumière, et elles éclipsent toute science. Et si, en voyant Dieu, on comprend ce que l’on voit, ce n’est pas Dieu qu’on a contemplé, mais bien quelqu’une des choses qui sont de lui, et que nous pouvons connaître. Pour lui, supérieur à tout entendement, à toute existence, il subsiste suréminemment, et il est connu d’une manière transcendante, par cela même qu’il ne subsiste pas, et qu’on ne le connaît pas. Et cette absolue et heureuse ignorance constitue précisément la science de celui qui surpasse tous les objets de la science humaine.
AU MÊME CAÏUS.
Argument. — On explique en quel sens Dieu est supérieur au principe même de la divinité et de la bonté participées par les créatures.
Est-il vrai que l’être suprême soit supérieur au principe même de la divinité, au principe même de la bonté ? Oui, si par divinité et bonté vous entendez la grâce de ce don merveilleux qui nous bonifie et nous divinise, et cette sublime imitation du type souverainement divin et souverainement bon, par laquelle nous devenons à notre tour bons et divins. Car, si cette grâce est réellement pour l’homme un principe de déification et d’amélioration, sans doute le principe radical de tout principe l’emportera sur la divinité et la bonté par lesquelles, ainsi qu’il a été dit, nous sommes déifiés et rendus bons ; sans doute encore, parce qu’il est inimitable et n’a pas de manières d’être, il l’emportera sur les imitations et manières d’être des créatures, et sur ceux qui le copient et participent de lui.
Argument. — De la signification du mot soudainement dans ce passage du prophète Malachie, chap. 3, v. 1 : Et statim veniet ad templum.
En général, le mot soudainement s’applique à ce qui arrive contre toute attente, et qui du sein de l’obscurité se produit au grand jour. Quand les Écritures emploient ce mot en parlant de l’incarnation de Jésus-Christ[1], elles veulent, à mon avis, faire entendre que notre incompréhensible Seigneur, en prenant la nature humaine, est sorti de son secret, pour se révéler à nos yeux. Non pas qu’il cesse d’être caché après cette manifestation, ou pour m’exprimer d’une façon plus divine, dans cette manifestation même : car ce mystère demeure scellé, sans que nul discours, sans que nul entendement le divulgue. La parole le nomme, mais ne l’explique point ; la pensée le conçoit, mais ne le connaît pas.
Argument. — Que Jésus-Christ est vraiment homme, parce que, Dieu, il a daigné prendre le vêtement de notre humanité.
Vous demandez comment Jésus-Christ, qui est supérieur à tous les êtres, se trouve naturellement rangé parmi les hommes ? Car en le nommant homme ici, on ne veut pas seulement dire qu’il soit le créateur de l’humanité, mais encore qu’il possède en réalité tout ce qui constitue essentiellement notre nature.
Je réponds que l’on ne circonscrit pas le Seigneur dans les limites de l’humanité : en effet, ce n’est pas un pur homme, puisque, comme tel, il ne serait plus l’infini ; mais véritablement homme, et épris d’une immense charité pour les hommes, au-dessus d’eux et comme eux tout ensemble, il a daigné revêtir sa majesté de la nature même de l’homme. Et néanmoins éternellement parfait, il jouit avec plénitude et dans une infinie abondance de son être infini ; de sorte qu’en s’abaissant jusqu’à notre substance, il lui a communiqué la supériorité de son être, et qu’il a fait les actions humaines d’une façon surhumaine. Ceci paraît en ce qu’une vierge l’enfanta miraculeusement, et en ce que l’eau s’affermit sous ses pieds de chair et soutint le poids de son corps, devenue tout à coup ferme et stable par une force surnaturelle. Il y aurait à raconter encore une foule d’autres merveilles ; et quiconque les considère d’un œil pieux, comprendra admirablement que les affirmations dont la sainte humanité de Jésus-Christ est l’objet ont toute l’excellence et la valeur des négations les plus formelles. Car, pour m’exprimer d’un seul mot, on peut dire qu’il n’était point un homme, non pas qu’il n’eût notre nature, mais parce que, placé au-dessus de l’humanité, il se fit réellement homme comme nous, homme supérieur à nous. Au reste, il accomplit les œuvres divines non-seulement comme Dieu ; et les actions humaines non-seulement comme homme, mais Dieu et homme tout ensemble, il fit connaître au monde un mode d’agir nouveau, l’opération théandrique.
À DOROTHÉE, DIACRE.
Argument. — De l’obscurité divine dont il est parlé au livre de la Théologie mystique.
L’obscurité divine n’est autre chose que cette inaccessible lumière dans laquelle il est dit que le Seigneur habite[2]. Bien qu’elle soit invisible, à raison de ses splendeurs éblouissantes, et inabordable, à cause de l’abondance de sa surnaturelle clarté, néanmoins quiconque a mérité de voir et de connaître Dieu, repose en elle, et par cela même qu’il ne voit ni ne connaît, il est véritablement en celui qui surpasse toute vue et toute connaissance ; il sait seulement que la divinité s’élève par delà le monde matériel et intelligible, et il répète avec le prophète : Vous pénétrez ce qui est en moi d’une manière admirable, et votre science est si élevée que je ne pourrai jamais l’atteindre[3]. Ainsi est-il écrit que le divin apôtre Paul connut la divinité, quand il dit qu’elle échappe à toute pensée et à toute science : c’est pourquoi il proclame que ses voies sont impénétrables et ses jugements incompréhensibles[4] ; que ses dons sont ineffables, et que sa paix surpasse tout entendement[5] ; car il avait trouvé celui qui est supérieur à tout, et il savait d’une science transcendante que, souverain auteur de toutes choses, Dieu est aussi par-dessus toutes choses.
À SOSIPATRE, PRÊTRE.
Argument. — On conseille à Sosipatre de s’appliquer plutôt à établir la vérité qu’à réfuter les opinions erronées.
Ne regardez pas comme une victoire, mon cher Sosipatre, les invectives contre un culte, ou une opinion qui ne semble pas légitime. Tout n’est pas fini pour Sosipatre, quand il a judicieusement réfuté ses adversaires ; car il se peut faire que, parmi une foule de faussetés et de vaines apparences, la vérité qui est une et cachée vous échappe, à vous et aux autres. Pour n’être pas noire, une chose n’est pas précisément blanche ; et de ce qu’on n’est pas un cheval, il ne s’ensuit pas qu’on soit un homme. Voici comment il faut faire, si vous m’en croyez : cessez de combattre l’erreur, et établissez si bien la vérité que les raisons dont vous l’appuierez soient complètement irréfutables.
À POLYCARPE, ÉVÊQUE.
Argument. — I. Il ne faut pas disputer avec contention contre les infidèles, mais établir solidement la vérité, d’où suivra la ruine de l’erreur. II. On ne doit se soucier que fort peu des injures que nous adressent les infidèles. Polycarpe fera bien, entre autres arguments, de rappeler au sophiste Apollophane l’éclipse que ce dernier avait observée en la société de Denys au temps du crucifiement de Jésus ; III, car Apollophane pourra se souvenir qu’autrefois ce phénomène l’avait frappé et convaincu.
I. Je ne sache pas avoir jamais disputé contre les Grecs, ou d’autres errants, persuadé qu’il suffit aux hommes de bien de connaître et d’exposer la vérité directement et telle qu’elle est. Car dès qu’on l’aura légitimement démontrée, et clairement établie, en quelque espèce que ce soit, par là même il sera prouvé que tout ce qui n’est pas elle, tout ce qui en porte frauduleusement la ressemblance, n’est effectivement pas elle, ne lui ressemble pas, et que c’est plutôt une apparence qu’une réalité. Vainement donc l’apôtre de la vérité réfute tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là. Ainsi, par exemple, un homme dit bien qu’il a la monnaie du prince ; pourtant il peut se faire qu’il n’ait qu’une trompeuse imitation de quelque pièce valable ; je suppose même que vous le lui avez démontré ; un autre après lui, puis un autre encore reviendront discuter sur le même objet. Mais au contraire, si on établit positivement une assertion de sorte qu’elle puisse braver les attaques des adversaires, alors tout ce qui lui est absolument opposé tombera de lui-même devant l’immuable persistance de la vérité prouvée. C’est par suite de cette conviction, à mon avis, fort judicieuse, que je n’ai pas tenu beaucoup à discuter contre les Grecs et les autres gentils : ce m’est assez, si Dieu te permet, de connaître la vérité d’abord, et puis de l’exposer comme il convient.
II. Vous dites que le sophiste Apollophane m’injurie, et me nomme parricide, parce que j’aurais manqué de piété filiale en me servant contre les Grecs de ce que j’ai appris des Grecs. Mais nous pourrions à plus juste titre reprocher aux Grecs d’abuser des dons de Dieu contre Dieu même, puisqu’ils appliquent à détruire son véritable culte par la sagesse qu’ils ont reçue de lui. Et je ne veux pas seulement flétrir les erreurs de la multitude qui s’attache avec grossièreté et convoitise aux fictions des poëtes, et adresse son adoration à la créature plutôt qu’au Créateur ; je dirai de plus qu’Apollophane fait un étrange usage des choses divines en parlant de Dieu : car cette science des êtres à laquelle il donne lui-même le beau nom de philosophie, et que le divin Paul appelle sagesse de Dieu, devrait élever les vrais philosophes vers celui qui est l’auteur de la nature et de la connaissance que nous en avons. Et pour ne pas entreprendre, contrairement à mon dessein, la réfutation d’Apollophane ou d’aucun autre, je dis simplement que lui, homme sage, sait sans doute que l’ordre et le mouvement des cieux ne peuvent jamais subir d’altération, si ce n’est par l’impulsion de celui qui les a créés et qui les maintient, et qui fait et change toutes choses, comme parle l’Écriture[6]. Comment donc ne pas adorer celui qui de la sorte se révèle à nous comme Dieu de l’univers ? Comment ne pas admirer sa puissance inénarrable et sa causalité féconde ? Car c’est par un miraculeux déploiement de sa force, que le soleil et la lune avec le monde céleste virent soudain leur cours suspendu, et demeurèrent fixés tout un jour au même point de l’espace[7] ; ou bien il faudrait dire, ce qui serait un plus grand prodige, que les sphères supérieures, et qui environnent les autres, poursuivirent leur carrière, tandis que celles-ci restèrent immobiles. C’est ainsi qu’on vit encore un jour égaler presque trois jours par sa durée continue[8] : alors il fallut, ou bien que pendant vingt heures entières tous les corps célestes, doués d’un mouvement anormal, se prissent à rétrograder, et à décrire merveilleusement leur orbite en sens inverse ; ou bien que le soleil, se déplaçant seul, parcourût en dix heures le cercle de l’année, et employât dix autres heures à revenir par une route nouvelle au point de son écart. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce phénomène jeta les Babyloniens dans la stupéfaction, et qu’ils se soumirent sans combat à Ézéchias, comme à un homme divin, et certainement supérieur à l’humanité. Je ne parle pas des miracles d’Égypte, ni des autres prodiges que la divinité opéra en d’autres lieux ; je n’ai rappelé que ceux qui, se passant dans le ciel, furent observés partout, et sont partout récités.
Mais Apollophane nie formellement la vérité de ces choses ; et cependant elles sont consignées en Perse dans les monuments de la science sacerdotale ; et aujourd’hui encore les mages célèbrent une fête en mémoire de ce soleil de trois jours. Mais permis à lui de n’en rien croire, à raison de son ignorance ou de son inexpérience. Demandez-lui toutefois ce qu’il pense de l’éclipse qui se remarqua lorsque le Sauveur était en croix. Tous deux nous nous trouvions à Héliopolis ; tous deux nous vîmes que la lune était venue inopinément se placer devant le soleil (car ce n’était pas l’époque de sa conjonction), et qu’ensuite, depuis la neuvième heure jusqu’au soir, elle revint miraculeusement en opposition directe avec le soleil. Faites-le encore souvenir de ceci : il sait que la lune entra en conjonction par le côté de l’orient et atteignit jusqu’au bord occidental du soleil, et qu’ensuite, au lieu d’avancer en droiture pour opérer sa sortie, elle rebroussa chemin et ne quitta que le dernier le point de l’astre qu’elle avait voilé le premier. Tels sont les prodiges qui s’accomplirent en ces temps-là : et on ne peut les attribuer qu’à la cause universelle, Jésus-Christ, qui produit une foule de grandes et admirables œuvres.
III. Trouvez occasion de dire toutes ces choses à Apollophane. Pour lui, s’il le peut, qu’il me convainque de fausseté, moi qui étais à côté de lui et avec lui quand j’aperçus, quand j’étudiai, quand j’admirai le phénomène. Même en ce moment, Apollophane fut saisi de je ne sais quel sens prophétique, et comme s’il eût conjecturé ce qui se passait : Ô mon ami, dit-il, il y a une révolution dans les choses divines ! Mais c’est bien assez pour une épître. Vous êtes très-capable de suppléer à ce que j’omets et d’amener à Dieu en toute perfection cet homme qui ne manque certes pas de philosophie, et qui peut-être jugera convenable d’apprendre humblement la véritable et sublime philosophie de notre religion.
AU MOINE DÉMOPHILE. COMMENT ON DOIT SE TENIR EN SON PROPRE EMPLOI ; ET DE LA MANSUÉTUDE.
Argument. — I. Les principaux serviteurs de Dieu, Abel, Job, Moïse, Joseph et David sont renommés pour leur douceur ; entre toutes les vertus dont le Christ donne l’exemple, brillent surtout la clémence et la mansuétude. C’est pourquoi Démophile est souverainement blâmable d’avoir maltraité un pénitent que le prêtre avait jugé digne d’absolution, et injurié ce prêtre lui-même. II. On prévient une objection de Démophile. III. On prouve qu’il ne convient pas que les inférieurs reprennent leurs supérieurs. IV. On enseigne que la subordination et l’ordre doivent être respectueusement gardés. V. On rappelle qu’il vaut mieux imiter la mansuétude du Seigneur que le zèle d’Élie, la douceur et la dureté ayant chacune leur récompense. VI. On appuie ces enseignements par une vision du saint personnage Carpus.
I. Nous lisons dans l’histoire du peuple hébreu, ô vaillant Démophile, que le saint personnage Moïse dut à sa grande mansuétude l’honneur qui lui fut accordé de voir Dieu. Si parfois on le représente comme déchu de la contemplation divine, il ne perdit ce don précieux qu’après avoir perdu sa douceur habituelle : ainsi est-il dit qu’il provoqua le courroux du Seigneur par son opiniâtre résistance aux divins commandements. Au contraire, quand on proclame les dignités glorieuses dont le ciel l’investit, on loue en même temps son éminente fidélité à imiter Dieu souverainement bon : car il était plein de douce bonté, et c’est pourquoi on le nomme serviteur de Dieu, et on le répute plus digne que tous les prophètes de contempler la divinité. Également lorsque quelques téméraires voulurent lui contester ainsi qu’à Aaron le commandement du peuple et l’honneur du sacerdoce, il se montra supérieur à tout sentiment d’ambition et offrit de céder le gouvernement de la nation à celui que Dieu choisirait[9]. Et comme les conspirateurs, lui reprochant le passé, se portaient à des menaces injurieuses et déjà presque à la violence, dans sa bénignité, il invoqua le secours de Dieu très-bon, et protesta avec une mansuétude infinie qu’il était innocent de toutes les calamités qui frappaient la multitude : car il savait parfaitement que ceux qui jouissent de la familiarité de Dieu si clément doivent s’appliquer à lui devenir semblables, autant qu’il est possible, et se rendre le témoignage qu’ils agissent avec un esprit de douceur. Et pourquoi le Seigneur daigna-t-il tant aimer David son aïeul ? C’est que le Seigneur, infiniment bon et ami de la bonté, trouva en David un homme selon son cœur, et qui fut doux et indulgent envers ses envieux[10]. Au reste, d’après la loi, on devait prendre soin du bœuf de son ennemi[11]. Job dut sa justification à son innocente bonté[12]. Joseph ne se vengea pas de la perfidie de ses frères[13], et Abel s’en alla avec simplicité et sans défiance en la compagnie du fratricide Caïn[14]. Enfin la théologie a proclamé bons tous ceux qui ne soupçonnent et n’accomplissent pas le mal, et que la méchanceté même d’autrui ne fait pas sortir de leur bonté ; qui, au contraire, à l’exemple de la nature divine, rendent bons les mauvais, et déploient à leur égard une bonté immense, et leur inspirent doucement une utile émulation.
Mais élevons les yeux plus haut. Cessons de louer la mansuétude des saints personnages et la charité des anges nos protecteurs ; ne rappelons pas que les esprits célestes prennent en pitié les gentils et intercèdent pour eux auprès de l’éternelle bonté ; qu’ils répriment les efforts hostiles des puissances de ténèbres ; qu’ils s’affligent de la malice des pécheurs et se réjouissent du salut de ceux qui reviennent au bien[15] ; ne rappelons pas ce que la théologie nous enseigne touchant la bienfaisance des anges. Mais contemplons dans ses splendides rayonnements, et parmi le calme de nos âmes, le Seigneur Jésus si bon, si infiniment bon, et que cette divine lumière nous élève jusqu’aux œuvres de sa douce miséricorde. Car n’est-ce pas un trait d’ineffable et incompréhensible bonté qu’il féconde le néant, et qu’après avoir produit les êtres, il les appelle à la gloire de lui ressembler, et se communique à eux autant qu’ils en sont respectivement dignes ? Bien plus : il aime éperdument ceux qui le fuient, il les recherche avec ardeur ; il les conjure, eux ses bien-aimés, et qui abusent de sa longanimité, de ne pas le rejeter avec dédain ; il ne souffre pas qu’on les accuse ; il prend en main leur défense, et promet de travailler à leur salut ; il court avec empressement à la rencontre de ceux qui, encore éloignés, cependant s’avancent vers lui ; il les embrasse, corps et âme, avec effusion, s’abstient de leur reprocher le passé, se contente de leur conversion actuelle, et parmi les douceurs de cette fête, il appelle ses amis, qui sont les bons, afin que sa maison se remplisse d’une allégresse unanime[16]. Là, si Démophile, ou quelque autre, trouve la clémence odieuse, on lui adresse de légitimes reproches ; on lui apprend ce que c’est que le bien et à se convertir à la bonté. Ne fallait-il pas, lui dit-on, que celui qui est bon se réjouît du salut de ceux qui étaient perdus, et de la vie de ceux qui étaient morts ? Enfin il prend sur ses épaules la brebis nouvellement convertie et invite à la joie les bons anges ; il est généreux envers les ingrats, fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons, et donne sa vie même pour ceux qui le fuient[17].
Mais vous, comme il apparaît par votre lettre, vous avez odieusement repoussé, en vertu de je ne sais quel droit, celui que vous nommez un impie et un pécheur, et qui se jetait aux pieds du prêtre en votre présence ; puis, comme il suppliait avec humilité, comme il confessait n’être venu que pour chercher la guérison de ses maux, vous, vous avez eu l’impudeur d’attrister par d’injurieuses paroles ce bon prêtre, parce qu’il accueillait le repentir, et qu’il jugeait un pécheur digne de miséricorde. Enfin vous avez dit au prêtre : « Sors d’ici avec tes pareils ; » et contre toute loi, vous avez fait invasion dans le sanctuaire et enlevé les redoutables mystères. Et vous osez nous écrire : « J’ai sauvé les choses saintes d’une profanation imminente, et je prends soin de les conserver dans leur pureté ! »
Voici donc notre jugement sur ce point : il n’appartient pas aux diacres, bien qu’ils vous soient supérieurs, il n’appartient pas à un moine tel que vous de censurer un prêtre, lors même qu’il semble ne pas traiter les choses divines avec respect, lors même qu’il est sorti de la ligne du devoir. Car, si la transgression des lois et des commandements célestes est une laideur et un désordre, ce n’est pas une raison de renverser par amour de Dieu la dépendance hiérarchique que Dieu même a établie. Dieu n’est pas divisé contre lui-même : car autrement son royaume pourrait-il subsister[18] ? Si le jugement est au Seigneur, comme disent les Écritures[19], et si les prêtres, après les évêques, sont anges et interprètes des jugements divins, c’est d’eux, par la médiation des diacres, que vous devez apprendre en temps opportun les secrets d’en haut, comme c’est d’eux que vous avez reçu la consécration monastique. Et n’est-ce pas là ce que proclament les rites symboliques de la hiérarchie ? Car tous ne sont pas admis à nos saints mystères avec une faveur égale ; les évêques sont au premier rang ; puis viennent les prêtres et ensuite les diacres. Hors de l’enceinte réservée aux clercs se trouvent les moines ; c’est là, c’est près des portes qu’on les initie ; c’est près des portes qu’ils se tiennent, non qu’ils en soient les gardiens, mais parce que telle est leur place, et pour leur apprendre qu’ils font plutôt partie du peuple que des ordres sacrés. C’est pourquoi, d’après les sages constitutions de l’Église, les moines sont appelés à la participation des choses saintes, mais le soin de les administrer est confié à d’autres, à ceux du sanctuaire : car ceux qui environnent avec piété l’autel, voient et entendent les mystères augustes dont une claire révélation leur est faite ; puis s’inclinant avec amour vers la foule que n’admet pas l’enceinte voilée, ils les manifestent aux moines dociles, au peuple saint, à ceux qui se purifient encore, à chacun selon sa force. Et les mystères augustes ont échappé avec bonheur au sacrilége jusqu’au moment où votre brutalité s’en est emparée et les a traînés au grand jour avec une violence impie. Et vous dites que vous les tenez en votre possession et sous votre garde, vous qui ne pouvez ni les voir, ni les entendre, et qui n’avez rien du prêtre : car vous ignorez même le vrai sens des Écritures que vos disputes de chaque jour combattent, au scandale de quiconque vous écoute.
On punirait assurément celui qui, sans ordre du monarque, irait s’emparer du gouvernement d’une province, ou qui, soumis à la juridiction de quelque magistrat, aurait la prétention de casser sa sentence d’absolution ou de condamnation, et même l’accablerait d’injures et le dépouillerait de ses fonctions. Or, vous, homme impuissant, vous avez bien pu méconnaître les droits d’un Dieu bon et clément et violer les règles divines de notre hiérarchie ! Au reste, ce blâme frappe quiconque excède son pouvoir, encore que son acte ne manque pas d’à-propos : car, même en ce cas, on doit s’abstenir. Semble-t-il effectivement qu’Ozias fit mal d’offrir de l’encens au Seigneur ? et Saül de sacrifier ? et les démons impurs de confesser hautement la divinité de Jésus Christ ? L’Écriture réprouve ceux qui s’ingèrent dans la charge d’autrui : chacun restera fidèlement dans les fonctions de son ministère. Et : Le seul grand-prêtre entrera dans le saint des saints, mais une fois par an et avec toute la pureté que la loi réclame d’un pontife. Et encore : Aux prêtres de prendre soin des choses saintes ; mais les lévites n’y toucheront pas, de peur qu’ils ne meurent. Et ailleurs : Le Seigneur s’indigne de la témérité d’Oza ; Marie est frappée de la lèpre pour avoir essayé de fixer des lois au souverain législateur ; les démons saisissent les fils de Scéva. Et enfin : Je ne les envoyais point, et ils couraient ; je ne leur parlais pas, et ils prophétisaient ; l’impie qui me sacrifie un veau est devant mes yeux comme celui qui tue un chien. En un mot, la parfaite justice de Dieu ne saurait tolérer les violateurs de la loi ; et quand ils disent : Nous avons fait beaucoup de miracles en votre nom, elle répond : Je ne vous connais pas ; retirez-vous de moi, vous tous, ouvriers d’iniquité. Ainsi, et selon la parole des saintes Lettres, il n’est pas bon de faire illégitimement des choses justes d’ailleurs. Il importe que chacun reste attentif à soi-même, et, sans présumer rien de trop élevé et de trop profond, s’occupe seulement des choses qui lui furent prescrites en raison de son mérite et de son rang[20].
II. Et quoi ! direz-vous, on ne saurait donc reprendre les prêtres qui manquent de piété, ou commettent quelque autre faute dans leur ministère ! Il sera permis à ceux qui se glorifient dans la loi de déshonorer Dieu par la transgression de la loi[21] ! Les prêtres ne sont-ils pas les interprètes de Dieu ? Et comment donc iront-ils annoncer au peuple les vertus divines qu’ils ignorent eux-mêmes ? Comment pourra illuminer celui qui est enveloppé de ténèbres ? Et donnera-t-il le Saint-Esprit celui qui ne croit pas au Saint-Esprit, ni dans sa conscience, ni dans sa conduite[22] ?
Je répondrai à ces objections sans détour ; car je ne hais pas Démophile, et je ne voudrais pas qu’il fût séduit par Satan. Les ordres qui environnent immédiatement la Divinité ont plus de conformité avec elle que ceux qui s’en éloignent ; et les choses plus proches de la vraie lumière sont aussi mieux éclairées et plus lumineuses. Mais vous comprenez qu’il ne s’agit pas ici d’une proximité locale, mais bien de l’aptitude avec laquelle les esprits se présentera à Dieu. Si donc le privilége d’illuminer est dévolu aux prêtres, l’ordre et le pouvoir sacerdotal n’appartiennent pas à celui qui ne peut conférer la lumière, bien moins encore à celui qui n’est pas illuminé. Je trouve donc grandement téméraire quiconque, en cet état, usurpe les fonctions sacrées et ne s’abstient pas, par crainte ou par pudeur, de toucher à des mystères dont il n’est pas digne, et pensant que Dieu ignore ce que sa propre conscience connaît, essaie d’abuser celui qu’il nomme hypocritement son père, et ose enfin, au nom du Christ, prononcer sur le pain et le vin mystiques ses impures malédictions ; car je ne nommerai jamais cela une prière. Non ! assurément non ! un tel homme n’est pas un prêtre, c’est un ennemi, un fourbe, qui se fait à lui-même illusion ; c’est un loup armé d’une peau de brebis contre le troupeau du Seigneur.
III. Mais ce n’est pas à Démophile de réprimer ces désordres. Car, si la parole divine nous ordonne d’accomplir justement ce qui est juste (et la justice consiste à rendre à chacun selon son mérite), tous doivent assurément agir en ce sens, mais dans les limites de leur ordre et de leur dignité. Ainsi les fonctions des anges leur sont départies en raison de leurs mérites ; mais ce n’est pas nous qui faisons ce discernement, ô Démophile ; c’est Dieu qui donne les attributions, à nous par le ministère des anges, et à ceux-ci par l’intervention d’anges plus élevés. En un mot, c’est toujours par le moyen d’êtres supérieurs que la Providence universelle, dans sa sagesse et son équité, décerne aux êtres inférieurs ce qui leur échoit. Aussi quiconque est appelé de Dieu à gouverner les autres doit, dans l’exercice du commandement, avoir égard au mérite de ses subordonnés. Que Démophile traite donc avec cette discrète équité la partie raisonnable de son âme et sa colère et sa concupiscence ; qu’il n’intervertisse pas en lui l’ordre voulu et que la raison, qui est plus noble, commande aux autres puissances qui le sont moins. Car, si nous voyions sur la place publique le serviteur quereller son maître, le jeune homme outrager le vieillard, le fils injurier son père, se précipiter sur lui, le frapper indignement, n’est-il pas vrai que nous serions, au tribunal de notre propre conscience, dignes d’un blâme sévère pour n’être pas venus en aide à l’autorité compromise, quoique peut-être elle ait de son côté les premiers torts ? Comment donc n’aurions-nous pas honte de souffrir que la raison fût vaincue par la colère et par la convoitise et dépouillée de l’empire que Dieu lui a décerné, et par là d’exciter en nous un trouble, une révolte, une confusion pleine d’injustice et d’impiété ? Aussi notre divin apôtre et bienheureux législateur a-t-il dit qu’il exclurait du gouvernement de l’Église de Dieu celui qui n’avait pas su gouverner comme il convient sa propre maison[23] : car quiconque règle sa conduite, réglera celle d’autrui ; qui dirige autrui, dirigera une famille ; qui régit une famille, régira une ville ; qui commande à une ville, commandera à une nation. En somme, et pour employer la parole des Écritures, qui est fidèle dans les petites choses, l’est aussi dans les grandes ; et qui est infidèle dans les petites choses, l’est également dans les grandes[24].
IV. Vous donc, faites une part légitime à la concupiscence, à la colère, à la raison ; mais aussi que les diacres vous commandent, et à ceux-ci les prêtres, et aux prêtres les évêques, et aux évêques les apôtres et les successeurs des apôtres. Si par hasard quelqu’un d’entre eux s’écarte de la ligne du devoir, les pieux personnages de son rang le redresseront ; et, de la sorte, les ordres ne seront pas confondus, et chacun restera à son poste et en son ministère. J’étais bien aise de vous donner ces instructions touchant ce que vous devez savoir et faire en votre charge.