Athalie (page 2)
À ce fils de David qu’on leur doit révéler.
Mais, quelque noble ardeur dont ils puissent brûler,
Peuvent-ils de leur roi venger seuls la querelle ?
Pour un si grand ouvrage est-ce assez de leur zèle ?
Doutez-vous qu’Athalie, au premier bruit semé
Qu’un fils d’Ochozias est ici renfermé,
De ses fiers étrangers assemblant les cohortes,
N’environne le temple, et n’en brise les portes ?
Suffira-t-il contre eux de vos ministres saints,
Qui, levant au Seigneur leurs innocentes mains,
Ne savent que gémir et prier pour nos crimes,
Et n’ont jamais versé que le sang des victimes ?
Peut-être dans leurs bras Joas percé de coups…
JOAD.
Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous ;
Dieu, qui de l’orphelin protége l’innocence,
Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance ;
Dieu, qui hait les tyrans, et qui dans Jezraël
Jura d’exterminer Achab et Jézabel ;
Dieu, qui frappant Joram, le mari de leur fille,
A jusque sur son fils poursuivi leur famille ;
Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu,
Sur cette race impie est toujours étendu ?
JOSABETH.
Et c’est sur tous ces rois sa justice sévère
Que je crains pour le fils de mon malheureux frère.
Qui sait si cet enfant, par leur crime entraîné,
Avec eux en naissant ne fut pas condamné ?
Si Dieu, le séparant d’une odieuse race,
En faveur de David voudra lui faire grâce ?
Hélas ! l’état horrible où le ciel me l’offrit
Revient à tout moment effrayer mon esprit.
De princes égorgés la chambre était remplie ;
Un poignard à la main l’implacable Athalie
Au carnage animait ses barbares soldats,
Et poursuivait le cours de ses assassinats.
Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue :
Je me figure encor sa nourrice éperdue,
Qui devant les bourreaux s’était jetée en vain,
Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
Je le pris tout sanglant. En baignant son visage
Mes pleurs du sentiment lui rendirent l’usage ;
Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,
De ses bras innocents je me sentis presser.
Grand Dieu ! que mon amour ne lui soit point funeste !
Du fidèle David c’est le précieux reste :
Nourri dans ta maison, en l’amour de ta loi,
Il ne connaît encor d’autre père que toi.
Sur le point d’attaquer une reine homicide,
À l’aspect du péril si ma foi s’intimide,
Si la chair et le sang, se troublant aujourd’hui,
Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,
Conserve l’héritier de tes saintes promesses,
Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses !
JOAD.
Vos larmes, Josabeth, n’ont rien de criminel ;
Mais Dieu veut qu’on espère en son soin paternel.
Il ne recherche point, aveugle en sa colère,
Sur le fils qui le craint l’impiété du père.
Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux
Lui viendront aujourd’hui renouveler leurs vœux :
Autant que de David la race est respectée,
Autant de Jézabel la fille est détestée.
Joas les touchera par sa noble pudeur,
Où semble de son sang reluire la splendeur ;
Et Dieu par sa voix même appuyant notre exemple,
De plus près à leur cœur parlera de son temple.
Deux infidèles rois tour à tour l’ont bravé :
Il faut que sur le trône un roi soit élevé,
Qui se souvienne un jour qu’au rang de ses ancêtres
Dieu l’a fait remonter par la main de ses prêtres,
L’a tiré par leur main de l’oubli du tombeau,
Et de David éteint rallumé le flambeau.
Grand Dieu, si tu prévois qu’indigne de sa race
Il doive de David abandonner la trace,
Qu’il soit comme le fruit en naissant arraché,
Ou qu’un souffle ennemi dans sa fleur a séché !
Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,
Doit être à tes desseins un instrument utile,
Fais qu’au juste héritier le sceptre soit remis ;
Livre à mes faibles mains ses puissants ennemis ;
Confonds dans ses conseils une reine cruelle :
Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle
Répandre cet esprit d’imprudence et d’erreur,
De la chute des rois funeste avant-coureur !
L’heure me presse : adieu. Des plus saintes familles
Votre fils et sa sœur vous amènent les filles.
Scène III.
JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, le chœur.
JOSABETH.
Cher Zacharie, allez, ne vous arrêtez pas ;
De votre auguste père accompagnez les pas.
Ô filles de Lévi, troupe jeune et fidèle,
Que déjà le Seigneur embrase de son zèle,
Qui venez si souvent partager mes soupirs,
Enfants, ma seule joie en mes longs déplaisirs,
Ces festons dans vos mains, et ces fleurs sur vos têtes,
Autrefois convenaient à nos pompeuses fêtes :
Mais, hélas ! en ce temps d’opprobre et de douleurs,
Quelle offrande sied mieux que celle de nos pleurs !
J’entends déjà, j’entends la trompette sacrée,
Et du temple bientôt on permettra l’entrée.
Tandis que je me vais préparer à marcher,
Chantez, louez le Dieu que vous venez chercher.
Scène IV.
LE CHŒUR.
TOUT LE CHŒUR chante.
Tout l’univers est plein de sa magnificence :
Qu’on l’adore ce Dieu, qu’on l’invoque à jamais !
Son empire a des temps précédé la naissance,
Chantons, publions ses bienfaits.
UNE VOIX, seule.
En vain l’injuste violence
Au peuple qui le loue imposerait silence :
Son nom ne périra jamais.
Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance ;
Tout l’univers est plein de sa magnificence :
Chantons, publions ses bienfaits.
TOUT LE CHŒUR répète.
Tout l’univers est plein de sa magnificence :
Chantons, publions ses bienfaits.
UNE VOIX, seule.
Il donne aux fleurs leur aimable peinture ;
Il fait naître et mûrir les fruits :
Il leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits ;
Le champ qui les reçut les rend avec usure.
UNE AUTRE.
Il commande au soleil d’animer la nature,
Et la lumière est un don de ses mains ;
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu’il ait fait aux humains.
UNE AUTRE.
Ô mont de Sinaï, conserve la mémoire
De ce jour à jamais auguste et renommé,
Quand, sur ton sommet enflammé,
Dans un nuage épais le Seigneur enfermé
Fit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire.
Dis-nous pourquoi ces feux et ces éclairs,
Ces torrents de fumée, et ce bruit dans les airs,
Ces trompettes et ce tonnerre :
Venait-il renverser l’ordre des éléments ?
Sur ses antiques fondements
Venait-il ébranler la terre ?
UNE AUTRE.
Il venait révéler aux enfants des Hébreux
De ses préceptes saints la lumière immortelle ;
Il venait à ce peuple heureux
Ordonner de l’aimer d’une amour éternelle.
TOUT LE CHŒUR.
Ô divine, ô charmante loi !
Ô justice, ô bonté suprême !
Que de raisons, quelle douceur extrême
D’engager à ce Dieu son amour et sa foi !
UNE VOIX, seule.
D’un joug cruel il sauva nos aïeux,
Les nourrit au désert d’un pain délicieux ;
Il nous donne ses lois, il se donne lui-même :
Pour tant de biens, il commande qu’on l’aime.
LE CHŒUR.
Ô justice, ô bonté suprême !
LA MÊME VOIX.
Des mers pour eux il entr’ouvrit les eaux ;
D’un aride rocher fit sortir des ruisseaux ;
Il nous donne ses lois, il se donne lui-même :
Pour tant de biens, il commande qu’on l’aime.
LE CHŒUR.
Ô divine, ô charmante loi !
Que de raisons, quelle douceur extrême
D’engager à ce Dieu son amour et sa foi !
UNE AUTRE VOIX, seule.
Vous qui ne connaissez qu’une crainte servile,
Ingrats ! un Dieu si bon ne peut-il vous charmer ?
Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile
Et si pénible de l’aimer ?
L’esclave craint le tyran qui l’outrage,
Mais des enfants l’amour est le partage.
Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits,
: Et ne l’aimer jamais !
TOUT LE CHŒUR.
Ô divine, ô charmante loi !
Ô justice, ô bonté suprême !
Que de raisons, quelle douceur extrême
D’engager à ce Dieu son amour et sa foi !
ACTE SECOND.
Scène première.
JOSABETH, SALOMITH, le chœur.
JOSABETH.
Mes filles, c’est assez ; suspendez vos cantiques :
Il est temps de nous joindre aux prières publiques.
Voici notre heure : allons célébrer ce grand jour,
Et devant le Seigneur paraître à notre tour.
Scène II.
JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, le chœur.
JOSABETH.
Mais que vois-je ? Mon fils, quel sujet vous ramène ?
Où courez-vous ainsi tout pâle et hors d’haleine ?
ZACHARIE.
Ô ma mère !
JOSABETH.
Ô ma mère ! Eh bien ! quoi ?
ZACHARIE.
Ô ma mère ! Eh bien ! quoi ? Le temple est profané…
JOSABETH.
Comment ?
ZACHARIE.
Comment ? Et du Seigneur l’autel abandonné.
JOSABETH.
Je tremble. Hâtez-vous d’éclaircir votre mère.
ZACHARIE.
Déjà, selon la loi, le grand prêtre mon père,
Après avoir au Dieu qui nourrit les humains
De la moisson nouvelle offert les premiers pains,
Lui présentait encore entre ses mains sanglantes
Des victimes de paix les entrailles fumantes ;
Debout à ses côtés le jeune Éliacin
Comme moi le servait en long habit de lin ;
Et cependant du sang de la chair immolée
Les prêtres arrosaient l’autel et l’assemblée :
Un bruit confus s’élève, et du peuple surpris
Détourne tout à coup les yeux et les esprits.
Une femme… Peut-on la nommer sans blasphème !
Une femme… C’était Athalie elle-même…
JOSABETH.
Ciel !
ZACHARIE.
Ciel ! Dans un des parvis aux hommes réservé
Cette femme superbe entre, le front levé,
Et se préparait même à passer les limites
De l’enceinte sacrée ouverte aux seuls lévites.
Le peuple s’épouvante, et fuit de toutes parts.
Mon père… Ah ! quel courroux animait ses regards !
Moïse à Pharaon parut moins formidable :
« Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,
« D’où te bannit ton sexe et ton impiété.
« Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté ? »
La reine alors, sur lui jetant un œil farouche,
Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.
J’ignore si de Dieu l’ange se dévoilant,
Est venu lui montrer un glaive étincelant ;
Mais sa langue en sa bouche à l’instant s’est glacée,
Et toute son audace a paru terrassée ;
Ses yeux, comme effrayés, n’osaient se détourner ;
Surtout Éliacin paraissait l’étonner.
JOSABETH.
Quoi donc ! Éliacin a paru devant elle ?
ZACHARIE.
Nous regardions tous deux cette reine cruelle,
Et d’une égale horreur nos cœurs étaient frappés.
Mais les prêtres bientôt nous ont enveloppés :
On nous a fait sortir. J’ignore tout le reste,
Et venais vous conter ce désordre funeste.
JOSABETH.
Ah ! de nos bras sans doute elle vient l’arracher ;
Et c’est lui qu’à l’autel sa fureur vient chercher.
Peut-être en ce moment l’objet de tant de larmes…
Souviens-toi de David, Dieu qui vois mes alarmes !
SALOMITH.
Quel est-il, cet objet des pleurs que vous versez ?
ZACHARIE.
Les jours d’Éliacin seraient-ils menacés ?
SALOMITH.
Aurait-il de la reine attiré la colère ?
ZACHARIE.
Que craint-on d’un enfant sans support et sans père ?
JOSABETH.
Ah ! la voici. Sortons : il la faut éviter.
Scène III.
ATHALIE, ABNER, AGAR, suite d’athalie.
AGAR.
Madame, dans ces lieux pourquoi vous arrêter ?
Ici tous les objets vous blessent, vous irritent.
Abandonnez ce temple aux prêtres qui l’habitent ;
Fuyez tout ce tumulte, et dans votre palais
À vos sens agités venez rendre la paix.
ATHALIE.
Non, je ne puis : tu vois mon trouble et ma faiblesse.
Va, fais dire à Mathan qu’il vienne, qu’il se presse ;
Heureuse si je puis trouver par son secours
Cette paix que je cherche, et qui me fuit toujours !
(Elle s’assied.)
Scène IV.
ATHALIE, ABNER, suite d’athalie.
ABNER.
Madame, pardonnez si j’ose le défendre :
Le zèle de Joad n’a point dû vous surprendre.
Du Dieu que nous servons tel est l’ordre éternel ;
Lui-même il nous traça son temple et son autel,
Aux seuls enfants d’Aaron commit ses sacrifices,
Aux lévites marqua leur place et leurs offices,
Et surtout défendit à leur postérité
Avec tout autre dieu toute société.
Eh quoi ! vous de nos rois et la femme et la mère,
Êtes-vous à ce point parmi nous étrangère ?
Ignorez-vous nos lois ? et faut-il qu’aujourd’hui…
Voici votre Mathan : je vous laisse avec lui.
ATHALIE.
Votre présence, Abner, est ici nécessaire.
Laissons là de Joad l’audace téméraire,
Et tout ce vain amas de superstitions
Qui ferment votre temple aux autres nations :
Un sujet plus pressant excite mes alarmes.
Je sais que, dès l’enfance élevé dans les armes,
Abner a le cœur noble, et qu’il rend à la fois
Ce qu’il doit à son Dieu, ce qu’il doit à ses rois.
Demeurez.
Scène V.
ATHALIE, ABNER, MATHAN, suite d’athalie.
MATHAN.
Demeurez. Grande reine, est-ce ici votre place ?
Quel trouble vous agite, et quel effroi vous glace ?
Parmi vos ennemis que venez-vous chercher ?
De ce temple profane osez-vous approcher ?
Avez-vous dépouillé cette haine si vive…
ATHALIE.
Prêtez-moi l’un et l’autre une oreille attentive.
Je ne veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang que j’ai versé :
Ce que j’ai fait, Abner, j’ai cru le devoir faire.
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire :
Quoi que son insolence ait osé publier,
Le ciel même a pris soin de me justifier.
Sur d’éclatants succès ma puissance établie
A fait jusqu’aux deux mers respecter Athalie ;
Par moi Jérusalem goûte un calme profond ;
Le Jourdain ne voit plus l’Arabe vagabond,
Ni l’altier Philistin, par d’éternels ravages,
Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages ;
Le Syrien me traite et de reine et de sœur ;
Enfin de ma maison le perfide oppresseur,
Qui devait jusqu’à moi pousser sa barbarie,
Jéhu, le fier Jéhu, tremble dans Samarie ;
De toutes parts pressé par un puissant voisin,
Que j’ai su soulever contre cet assassin,
Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.
Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse ;
Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours,
De mes prospérités interrompre le cours.
Un songe (me devrais-je inquiéter d’un songe !)
Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge :
Je l’évite partout, partout il me poursuit.
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit ;
Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée ;
Ses malheurs n’avaient point abattu sa fierté ;
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage,
Pour réparer des ans l’irréparable outrage :
« Tremble, m’a-t-elle dit, fille digne de moi ;
« Le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur toi.
« Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
« Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables,
Son ombre vers mon lit a paru se baisser ;
Et moi je lui tendais les mains pour l’embrasser ;
Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange
D’os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,
Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux…
ABNER.
Grand Dieu !
ATHALIE.
Grand Dieu ! Dans ce désordre à mes yeux se présente
Un jeune enfant couvert d’une robe éclatante,
Tels qu’on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
Sa vue a ranimé mes esprits abattus ;
Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,
J’admirais sa douceur, son air noble et modeste,
J’ai senti tout à coup un homicide acier
Que le traître en mon sein a plongé tout entier.
De tant d’objets divers le bizarre assemblage
Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage :
Moi-même quelque temps, honteuse de ma peur,
Je l’ai pris pour l’effet d’une sombre vapeur.
Mais de ce souvenir mon âme possédée
A deux fois en dormant revu la même idée ;
Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
Ce même enfant toujours tout prêt à me percer.
Lasse enfin des horreurs dont j’étais poursuivie,
J’allais prier Baal de veiller sur ma vie,
Et chercher du repos au pied de ses autels :
Que ne peut la frayeur sur l’esprit des mortels !
Dans le temple des Juifs un instinct m’a poussée,
Et d’apaiser leur Dieu j’ai conçu la pensée ;
J’ai cru que des présents calmeraient son courroux,
Que ce Dieu, quel qu’il soit, en deviendrait plus doux.
Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
J’entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse,