Bajazet (page 6)
À tout autre désir mon cœur était fermé.
Vous me vîntes offrir et la vie et l’empire ;
Et même votre amour, si j’ose vous le dire,
Consultant vos bienfaits, les crut, et, sur leur foi,
De tous mes sentiments vous répondit pour moi.
Je connus votre erreur. Mais que pouvais-je faire ?
Je vis en même temps qu’elle vous était chère.
Combien le trône tente un cœur ambitieux !
Un si noble présent me fit ouvrir les yeux.
Je chéris, j’acceptai, sans tarder davantage,
L’heureuse occasion de sortir d’esclavage,
D’autant plus qu’il fallait l’accepter ou périr ;
D’autant plus que vous-même, ardente à me l’offrir,
Vous ne craigniez rien tant que d’être refusée ;
Que même mes refus vous auraient exposée ;
Qu’après avoir osé me voir et me parler,
Il était dangereux pour vous de reculer.
Cependant je n’en veux pour témoins que vos plaintes,
Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes ?
Songez combien de fois vous m’avez reproché
Un silence témoin de mon trouble caché :
Plus l’effet de vos soins et ma gloire étaient proches,
Plus mon cœur interdit se faisait de reproches.
Le ciel qui m’entendait, sait bien qu’en même temps
Je ne m’arrêtais pas à des vœux impuissants ;
Et si l’effet enfin, suivant mon espérance,
Eût ouvert un champ libre à ma reconnaissance,
J’aurais par tant d’honneurs, par tant de dignités,
Contenté votre orgueil, et payé vos bontés,
Que vous-même peut-être…
ROXANE.
Que vous-même peut-être… Et que pourrais-tu faire ?
Sans l’offre de ton cœur, par où peux-tu me plaire ?
Quels seraient de tes vœux les inutiles fruits ?
Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis ?
Maîtresse du sérail, arbitre de ta vie,
Et même de l’État, qu’Amurat me confie,
Sultane, et, ce qu’en vain j’ai cru trouver en toi,
Souveraine d’un cœur qui n’eût aimé que moi :
Dans ce comble de gloire où je suis arrivée,
À quel indigne honneur m’avais-tu réservée ?
Traînerais-je en ces lieux un sort infortuné,
Vil rebut d’un ingrat que j’aurais couronné,
De mon rang descendue à mille autres égale,
Ou la première esclave enfin de ma rivale ?
Laissons ces vains discours ; et, sans m’importuner,
Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner ?
J’ai l’ordre d’Amurat, et je puis t’y soustraire.
Mais tu n’as qu’un moment : parle.
BAJAZET.
Mais tu n’as qu’un moment : parle. Que faut-il faire ?
ROXANE.
Ma rivale est ici, suis-moi sans différer ;
Dans la main des muets viens la voir expirer ;
Et, libre d’un amour à ta gloire funeste,
Viens m’engager ta foi ; le temps fera le reste.
Ta grâce est à ce prix, si tu veux l’obtenir.
BAJAZET.
Je ne l’accepterais que pour vous en punir ;
Que pour faire éclater aux yeux de tout l’empire
L’horreur et le mépris que cette offre m’inspire.
Mais à quelle fureur me laissant emporter,
Contre ses tristes jours vais-je vous irriter !
De mes emportements elle n’est point complice,
Ni de mon amour même et de mon injustice ;
Loin de me retenir par des conseils jaloux,
Elle me conjurait de me donner à vous.
En un mot, séparez ses vertus de mon crime.
Poursuivez, s’il le faut, un courroux légitime ;
Aux ordres d’Amurat hâtez-vous d’obéir :
Mais laissez-moi du moins mourir sans vous haïr.
Amurat avec moi ne l’a point condamnée :
Épargnez une vie assez infortunée.
Ajoutez cette grâce à tant d’autres bontés,
Madame ; et si jamais je vous fus cher…
ROXANE.
Madame ; et si jamais je vous fus cher… Sortez.
Scène V.
ROXANE, ZATIME.
ROXANE.
Pour la dernière fois, perfide, tu m’as vue,
Et tu vas rencontrer la peine qui t’est due.
ZATIME.
Atalide à vos pieds demande à se jeter,
Et vous prie un moment de vouloir l’écouter,
Madame ; elle vous veut faire l’aveu fidèle
D’un secret important qui vous touche plus qu’elle.
ROXANE.
Oui, qu’elle vienne. Et toi, suis Bajazet qui sort ;
Et quand il sera temps, viens m’apprendre son sort.
Scène VI.
ROXANE, ATALIDE.
ATALIDE.
Je ne viens plus, madame, à feindre disposée,
Tromper votre bonté si longtemps abusée ;
Confuse, et digne objet de vos inimitiés,
Je viens mettre mon cœur et mon crime à vos pieds.
Oui, madame, il est vrai que je vous ai trompée :
Du soin de mon amour seulement occupée,
Quand j’ai vu Bajazet, loin de vous obéir,
Je n’ai dans mes discours songé qu’à vous trahir.
Je l’aimai dès l’enfance ; et dès ce temps, madame,
J’avais par mille soins su prévenir son âme.
La sultane sa mère, ignorant l’avenir,
Hélas ! pour son malheur, se plut à nous unir.
Vous l’aimâtes depuis : plus heureux l’un et l’autre,
Si, connaissant mon cœur, ou me cachant le vôtre,
Votre amour de la mienne eût su se défier !
Je ne me noircis point pour le justifier.
Je jure par le ciel qui me voit confondue,
Par ces grands Ottomans dont je suis descendue,
Et qui tous avec moi vous parlent à genoux,
Pour le plus pur du sang qu’ils ont transmis en nous,
Bajazet à vos soins tôt ou tard plus sensible,
Madame, à tant d’attraits n’était pas invincible.
Jalouse, et toujours prête à lui représenter
Tout ce que je croyais digne de l’arrêter.
Je n’ai rien négligé, plaintes, larmes, colère,
Quelquefois attestant les mânes de sa mère ;
Ce jour même, des jours le plus infortuné,
Lui reprochant l’espoir qu’il vous avait donné,
Et de ma mort enfin le prenant à partie,
Mon importune ardeur ne s’est point ralentie,
Qu’arrachant malgré lui des gages de sa foi,
Je ne sois parvenue à le perdre avec moi.
Mais pourquoi vos bontés seraient-elles lassées ?
Ne vous arrêtez point à ses froideurs passées :
C’est moi qui l’y forçai. Les nœuds que j’ai rompus
Se rejoindront bientôt quand je ne serai plus.
Quelque peine pourtant qui soit due à mon crime,
N’ordonnez pas vous-même une mort légitime,
Et ne vous montrez point à son cœur éperdu,
Couverte de mon sang par vos mains répandu :
D’un cœur trop tendre encore épargnez la faiblesse
Vous pouvez de mon sort me laisser la maîtresse,
Madame ; mon trépas n’en sera pas moins prompt.
Jouissez d’un bonheur dont ma mort vous répond ;
Couronnez un héros dont vous serez chérie :
J’aurai soin de ma mort ; prenez soin de sa vie.
Allez, madame, allez : avant votre retour,
J’aurai d’une rivale affranchi votre amour.
ROXANE.
Je ne mérite pas un si grand sacrifice :
Je me connais, madame, et je me fais justice.
Loin de vous séparer, je prétends aujourd’hui
Par des nœuds éternels vous unir avec lui :
Vous jouirez bientôt de son aimable vue.
Levez-vous. Mais que veut Zatime toute émue ?
Scène VII.
ROXANE, ATALIDE, ZATIME.
ZATIME.
Ah ! venez vous montrer, madame, ou désormais
Le rebelle Acomat est maître du palais :
Profanant des sultans la demeure sacrée,
Ses criminels amis en ont forcé l’entrée.
Vos esclaves tremblants, dont la moitié s’enfuit,
Doutent si le vizir vous sert ou vous trahit.
ROXANE.
Ah ! les traîtres ! Allons et courons le confondre.
Toi, garde ma captive, et songe à m’en répondre.
Scène VIII.
ATALIDE, ZATIME.
ATALIDE.
Hélas ! pour qui mon cœur doit-il faire des vœux ?
J’ignore quel dessein les anime tous deux.
Si de tant de malheurs quelque pitié te touche,
Je ne demande point, Zatime, que ta bouche
Trahisse en ma faveur Roxane et son secret ;
Mais, de grâce, dis-moi ce que fait Bajazet.
L’as-tu vu ? Pour ses jours n’ai-je encor rien à craindre ?
ZATIME.
Madame, en vos malheurs je ne puis que vous plaindre.
ATALIDE.
Quoi ! Roxane déjà l’a-t-elle condamné ?
ZATIME.
Madame, le secret m’est surtout ordonné.
ATALIDE.
Malheureuse, dis-moi seulement s’il respire.
ZATIME.
Il y va de ma vie, et je ne puis rien dire.
ATALIDE.
Ah ! c’en est trop, cruelle. Achève, et que ta main
Lui donne de ton zèle un gage plus certain ;
Perce toi-même un cœur que ton silence accable,
D’une esclave barbare esclave impitoyable ;
Précipite des jours qu’elle me veut ravir :
Montre-toi, s’il se peut, digne de la servir.
Tu me retiens en vain, et dès cette même heure,
Il faut que je le voie, ou du moins que je meure.
Scène IX.
ATALIDE, ACOMAT, ZATIME.
ACOMAT.
Ah ! que fait Bajazet ? Où le puis-je trouver,
Madame ? Aurai-je encor le temps de le sauver ?
Je cours tout le sérail ; et même dès l’entrée
De mes braves amis la moitié séparée
A marché sur les pas du courageux Osmin :
Le reste m’a suivi par un autre chemin.
Je cours, et je ne vois que des troupes craintives
D’esclaves effrayés, de femmes fugitives.
ATALIDE.
Ah ! je suis de son sort moins instruite que vous.
Cette esclave le sait.
ACOMAT.
Cette esclave le sait. Crains mon juste courroux,
Malheureuse ! réponds.
Scène X.
ATALIDE, ACOMAT, ZATIME, ZAÏRE.
ZAÏRE.
Malheureuse ! réponds. Madame…
ATALIDE.
Malheureuse ! réponds. Madame… Eh bien, Zaïre ?
Qu’est-ce ?
ZAÏRE.
Qu’est-ce ? Ne craignez plus : votre ennemie expire.
ATALIDE.
Roxane ?
ZAÏRE.
Roxane ? Et ce qui va bien plus vous étonner,
Orcan lui-même, Orcan vient de l’assassiner.
ATALIDE.
Quoi ! lui ?
ZAÏRE.
Quoi ! lui ? Désespéré d’avoir manqué son crime,
Sans doute il a voulu prendre cette victime.
ATALIDE.
Juste ciel, l’innocence a trouvé ton appui !
Bajazet vit encor : vizir, courez à lui.
ZAÏRE.
Par la bouche d’Osmin vous serez mieux instruite.
Il a tout vu.
Scène XI.
ATALIDE, ACOMAT, OSMIN, ZAÏRE.
ACOMAT.
Il a tout vu. Ses yeux ne l’ont-ils point séduite ?
Roxane est-elle morte ?
OSMIN.
Roxane est-elle morte ? Oui, j’ai vu l’assassin
Retirer son poignard tout fumant de son sein.
Orcan, qui méditait ce cruel stratagème,
La servait à dessein de la perdre elle-même ;
Et le sultan l’avait chargé secrètement
De lui sacrifier l’amante après l’amant.
Lui-même, d’aussi loin qu’il nous a vus paraître :
« Adorez, a-t-il dit, l’ordre de votre maître ;
« De son auguste seing reconnaissez les traits,
« Perfides, et sortez de ce sacré palais. »
À ce discours, laissant la sultane expirante,
Il a marché vers nous ; et d’une main sanglante
Il nous a déployé l’ordre dont Amurat
Autorise ce monstre à ce double attentat.
Mais, seigneur, sans vouloir l’écouter davantage,
Transportés à la fois de douleur et de rage,
Nos bras impatients ont puni ce forfait,
Et vengé dans son sang la mort de Bajazet.
ATALIDE.
Bajazet !
ACOMAT.
Bajazet ! Que dis-tu ?
OSMIN.
Bajazet ! Que dis-tu ? Bajazet est sans vie.
L’ignoriez-vous ?
ATALIDE.
L’ignoriez-vous ? Ô ciel !
OSMIN.
L’ignoriez-vous ? Ô ciel ! Son amante en furie,
Près de ces lieux, seigneur, craignant votre secours,
Avait au nœud fatal abandonné ses jours.
Moi-même des objets j’ai vu le plus funeste,
Et de sa vie en vain j’ai cherché quelque reste :
Bajazet était mort. Nous l’avons rencontré
De morts et de mourants noblement entouré,
Que, vengeant sa défaite, et cédant sous le nombre,
Ce héros a forcés d’accompagner son ombre.
Mais puisque c’en est fait, seigneur, songeons à nous.
ACOMAT.
Ah ! destins ennemis, où me réduisez-vous ?
Je sais en Bajazet la perte que vous faites,
Madame ; je sais trop qu’en l’état où vous êtes
Il ne m’appartient point de vous offrir l’appui
De quelques malheureux qui n’espéraient qu’en lui :
Saisi, désespéré d’une mort qui m’accable,
Je vais, non point sauver cette tête coupable,
Mais, redevable aux soins de mes tristes amis,
Défendre jusqu’au bout leurs jours qu’ils m’ont commis.
Pour vous, si vous voulez qu’en quelque autre contrée
Nous allions confier votre tête sacrée,
Madame, consultez : maîtres de ce palais,
Mes fidèles amis attendront vos souhaits ;
Et moi, pour ne point perdre un temps si salutaire,
Je cours où ma présence est encor nécessaire ;
Et jusqu’au pied des murs que la mer vient laver,
Sur mes vaisseaux tout prêts je viens vous retrouver.
Scène XII.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDE.
Enfin c’en est donc fait ; et par mes artifices,
Mes injustes soupçons, mes funestes caprices,
Je suis donc arrivée au douloureux moment
Où je vois par mon crime expirer mon amant !
N’était-ce pas assez, cruelle destinée,
Qu’à lui survivre, hélas ! je fusse condamnée ?
Et fallait-il encor que pour comble d’horreurs
Je ne pusse imputer sa mort qu’à mes fureurs ?
Oui, c’est moi, cher amant, qui t’arrache la vie ;
Roxane, ou le sultan, ne te l’ont point ravie :
Moi seule, j’ai tissu le lien malheureux
Dont tu viens d’éprouver les détestables nœuds.
Et je puis sans mourir en souffrir la pensée,
Moi qui n’ai pu tantôt, de ta mort menacée,
Retenir mes esprits, prompts à m’abandonner !
Ah ! n’ai-je eu de l’amour que pour t’assassiner ?
Mais c’en est trop : il faut, par un prompt sacrifice,
Que ma fidèle main te venge et me punisse.
Vous, de qui j’ai troublé la gloire et le repos,
Héros, qui deviez tous revivre en ce héros ;
Toi, mère malheureuse, et qui dès notre enfance
Me confias son cœur dans une autre espérance ;
Infortuné vizir, amis désespérés,
Roxane, venez tous, contre moi conjurés,
Tourmenter à la fois une amante éperdue ;
Et prenez la vengeance enfin qui vous est due.
(Elle se tue.)
ZAÏRE.
Ah ! madame !…… Elle expire. Ô ciel ! en ce malheur
Que ne puis-je avec elle expirer de douleur !