Bérénice (page 2)
ANTIOCHUS.
Ah ! que me dites-vous ? Je me suis tu cinq ans,
Madame, et vais encor me taire plus longtemps.
De mon heureux rival j’accompagnai les armes ;
J’espérai de verser mon sang après mes larmes,
Ou qu’au moins, jusqu’à vous porté par mille exploits,
Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix.
Le ciel sembla promettre une fin à ma peine :
Vous pleurâtes ma mort, hélas ! trop peu certaine.
Inutiles périls ! Quelle était mon erreur !
La valeur de Titus surpassait ma fureur.
Il faut qu’à sa vertu mon estime réponde.
Quoique attendu, madame, à l’empire du monde,
Chéri de l’univers, enfin aimé de vous,
Il semblait à lui seul appeler tous les coups,
Tandis que, sans espoir, haï, lassé de vivre,
Son malheureux rival ne semblait que le suivre.
Je vois que votre cœur m’applaudit en secret ;
Je vois que l’on m’écoute avec moins de regret,
Et que, trop attentive à ce récit funeste,
En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siége aussi cruel que lent,
Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant
Des flammes, de la faim, des fureurs intestines,
Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines.
Rome vous vit, madame, arriver avec lui.
Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !
Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée.
Je vous redemandais à vos tristes États ;
Je cherchais en pleurant les traces de vos pas.
Mais enfin succombant à ma mélancolie,
Mon désespoir tourna mes pas vers l’Italie.
Le sort m’y réservait le dernier de ses coups.
Titus en m’embrassant m’amena devant vous :
Un voile d’amitié vous trompa l’un et l’autre,
Et mon amour devint le confident du vôtre.
Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs ;
Rome, Vespasien, traversaient vos soupirs ;
Après tant de combats Titus cédait peut-être.
Vespasien est mort, et Titus est le maître.
Que ne fuyais-je alors ! J’ai voulu quelques jours
De son nouvel empire examiner le cours.
Mon sort est accompli ; votre gloire s’apprête.
Assez d’autres, sans moi, témoins de cette fête,
À vos heureux transports viendront joindre les leurs;
Pour moi, qui ne pourrais y mêler que des pleurs,
D’un inutile amour trop constante victime,
Heureux dans mes malheurs d’en avoir pu sans crime
Conter toute l’histoire aux yeux qui les ont faits,
Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.
BÉRÉNICE.
Seigneur, je n’ai pas cru que, dans une journée
Qui doit avec César unir ma destinée,
Il fût quelque mortel qui pût impunément
Se venir à mes yeux déclarer mon amant.
Mais de mon amitié mon silence est un gage ;
J’oublie en sa faveur un discours qui m’outrage.
Je n’en ai point troublé le cours injurieux ;
Je fais plus, à regret je reçois vos adieux.
Le ciel sait qu’au milieu des honneurs qu’il m’envoie,
Je n’attendais que vous pour témoin de ma joie ;
Avec tout l’univers j’honorais vos vertus ;
Titus vous chérissait, vous admiriez Titus.
Cent fois je me suis fait une douceur extrême
D’entretenir Titus dans un autre lui-même…
ANTIOCHUS.
Et c’est ce que je fuis. J’évite, mais trop tard,
Ces cruels entretiens où je n’ai point de part.
Je fuis Titus, je fuis ce nom qui m’inquiète,
Ce nom qu’à tous moments votre bouche répète :
Que vous dirai-je enfin ? je fuis des yeux distraits,
Qui, me voyant toujours, ne me voyaient jamais.
Adieu. Je vais, le cœur trop plein de votre image,
Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.
Surtout ne craignez point qu’une aveugle douleur
Remplisse l’univers du bruit de mon malheur :
Madame, le seul bruit d’une mort que j’implore
Vous fera souvenir que je vivais encore.
Adieu.
Scène V.
BÉRÉNICE, PHÉNICE.
PHÉNICE.
Adieu. Que je le plains ! Tant de fidélité,
Madame, méritait plus de prospérité.
Ne le plaignez-vous pas ?
BÉRÉNICE.
Ne le plaignez-vous pas ? Cette prompte retraite
Me laisse, je l’avoue, une douleur secrète.
PHÉNICE.
Je l’aurais retenu.
BÉRÉNICE.
Je l’aurais retenu. Qui ? moi, le retenir ?
J’en dois perdre plutôt jusques au souvenir.
Tu veux donc que je flatte une ardeur insensée ?
PHÉNICE.
Titus n’a point encore expliqué sa pensée.
Rome vous voit, madame, avec des yeux jaloux ;
La rigueur de ses lois m’épouvante pour vous :
L’hymen chez les Romains n’admet qu’une Romaine ;
Rome hait tous les rois, et Bérénice est reine.
BÉRÉNICE.
Le temps n’est plus, Phénice, où je pouvais trembler.
Titus m’aime ; il peut tout ; il n’a plus qu’à parler,
Il verra le sénat m’apporter ses hommages,
Et le peuple de fleurs couronner ses images.
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ?
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?
Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée,
Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,
Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ;
Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire,
Et ces lauriers encor témoins de sa victoire ;
Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts
Confondre sur lui seul leurs avides regards ;
Ce port majestueux, cette douce présence…
Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance
Tous les cœurs en secret l’assuraient de leur foi !
Parle : peut-on le voir sans penser, comme moi,
Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,
Le monde en le voyant eût reconnu son maître ?
Mais, Phénice, où m’emporte un souvenir charmant ?
Cependant Rome entière, en ce même moment,
Fait des vœux pour Titus, et par des sacrifices,
De son règne naissant consacre les prémices.
Que tardons-nous ? Allons, pour son empire heureux,
Au ciel, qui le protége, offrir aussi nos vœux.
Aussitôt, sans l’attendre, et sans être attendue,
Je reviens le chercher, et dans cette entrevue
Dire tout ce qu’aux cœurs l’un de l’autre contents
Inspirent des transports retenus si longtemps.
ACTE SECOND.
Scène première.
TITUS, PAULIN, suite.
TITUS.
A-t-on vu de ma part le roi de Comagène ?
Sait-il que je l’attends ?
PAULIN.
Sait-il que je l’attends ? J’ai couru chez la reine :
Dans son appartement ce prince avait paru ;
Il en était sorti lorsque j’y suis couru.
De vos ordres, seigneur, j’ai dit qu’on l’avertisse.
TITUS.
Il suffit. Et que fait la reine Bérénice ?
PAULIN.
La reine, en ce moment, sensible à vos bontés,
Charge le ciel de vœux pour vos prospérités.
Elle sortait, Seigneur.
TITUS.
Elle sortait, Seigneur. Trop aimable princesse !
Hélas !
PAULIN.
Hélas ! En sa faveur d’où naît cette tristesse ?
L’Orient presque entier va fléchir sous sa loi :
Vous la plaignez !
TITUS.
Vous la plaignez ! Paulin, qu’on vous laisse avec moi.
Scène II.
TITUS, PAULIN.
TITUS.
Eh bien, de mes desseins Rome encore incertaine
Attend que deviendra le destin de la reine,
Paulin ; et les secrets de son cœur et du mien
Sont de tout l’univers devenus l’entretien.
Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique.
De la reine et de moi que dit la voix publique ?
Parlez : qu’entendez-vous ?
PAULIN.
Parlez : qu’entendez-vous ? J’entends de tous côtés
Publier vos vertus, seigneur, et ses beautés.
TITUS.
Que dit-on des soupirs que je pousse pour elle ?
Quel succès attend-on d’un amour si fidèle ?
PAULIN.
Vous pouvez tout : aimez, cessez d’être amoureux,
La cour sera toujours du parti de vos vœux.
TITUS.
Et je l’ai vue aussi cette cour peu sincère,
À ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire,
Des crimes de Néron approuver les horreurs ;
Je l’ai vue à genoux consacrer ses fureurs.
Je ne prends point pour juge une cour idolâtre,
Paulin : je me propose un plus noble théâtre ;
Et, sans prêter l’oreille à la voix des flatteurs,
Je veux par votre bouche entendre tous les cœurs :
Vous me l’avez promis. Le respect et la crainte
Ferment autour de moi le passage à la plainte :
Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux.
Je vous ai demandé des oreilles, des yeux ;
J’ai mis même à ce prix mon amitié secrète :
J’ai voulu que des cœurs vous fussiez l’interprète ;
Qu’au travers des flatteurs votre sincérité
Fît toujours jusqu’à moi passer la vérité.
Parlez donc ! que faut-il que Bérénice espère ?
Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère,
Dois-je croire qu’assise au trône des Césars,
Une si belle reine offensât ses regards ?
PAULIN.
N’en doutez point, seigneur : soit raison, soit caprice,
Rome ne l’attend point pour son impératrice.
On sait qu’elle est charmante ; et de si belles mains
Semblent vous demander l’empire des humains ;
Elle a même, dit-on, le cœur d’une Romaine ;
Elle a mille vertus ; mais, seigneur, elle est reine :
Rome, par une loi qui ne se peut changer,
N’admet avec son sang aucun sang étranger,
Et ne reconnaît point les fruits illégitimes
Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes.
D’ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois,
Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois,
Attacha pour jamais une haine puissante ;
Et quoique à ses Césars fidèle, obéissante,
Cette haine, seigneur, reste de sa fierté,
Survit dans tous les cœurs après la liberté.
Jules, qui le premier la soumit à ses armes,
Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes,
Brûla pour Cléopâtre ; et, sans se déclarer,
Seule dans l’Orient la laissa soupirer.
Antoine, qui l’aima jusqu’à l’idolâtrie,
Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie,
Sans oser toutefois se nommer son époux :
Rome l’alla chercher jusques à ses genoux,
Et ne désarma point sa fureur vengeresse,
Qu’elle n’eût accablé l’amant et la maîtresse.
Depuis ce temps, seigneur, Caligula, Néron,
Monstres dont à regret je cite ici le nom,
Et qui, ne conservant que la figure d’homme,
Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome,
Ont craint cette loi seule, et n’ont point à nos yeux
Allumé le flambeau d’un hymen odieux.
Vous m’avez commandé surtout d’être sincère.
De l’affranchi Pallas nous avons vu le frère,
Des fers de Claudius Félix encor flétri,
De deux reines, seigneur, devenir le mari ;
Et, s’il faut jusqu’au bout que je vous obéisse,
Ces deux reines étaient du sang de Bérénice.
Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards,
Faire entrer une reine au lit de nos Césars,
Tandis que l’Orient dans le lit de ses reines
Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes !
C’est ce que les Romains pensent de votre amour :
Et je ne réponds pas, avant la fin du jour,
Que le sénat, chargé des vœux de tout l’empire,
Ne vous redise ici ce que je viens de dire ;
Et que Rome avec lui, tombant à vos genoux,
Ne vous demande un choix digne d’elle et de vous.
Vous pouvez préparer, seigneur, votre réponse.
TITUS.
Hélas ! à quel amour on veut que je renonce !
PAULIN.
Cet amour est ardent, il le faut confesser.
TITUS.
Plus ardent mille fois que tu ne peux penser,
Paulin. Je me suis fait un plaisir nécessaire
De la voir chaque jour, de l’aimer, de lui plaire.
J’ai fait plus, je n’ai rien de secret à tes yeux,
J’ai pour elle cent fois rendu grâces aux dieux
D’avoir choisi mon père au fond de l’Idumée,
D’avoir rangé sous lui l’Orient et l’armée,
Et soulevant encor le reste des humains,
Remis Rome sanglante en ses paisibles mains.
J’ai même souhaité la place de mon père ;
Moi, Paulin, qui, cent fois, si le sort moins sévère
Eût voulu de sa vie étendre les liens,
Aurais donné mes jours pour prolonger les siens :
Tout cela (qu’un amant sait mal ce qu’il désire !)
Dans l’espoir d’élever Bérénice à l’empire,
De reconnaître un jour son amour et sa foi,
Et de voir à ses pieds tout le monde avec moi.
Malgré tout mon amour, Paulin, et tous ses charmes,
Après mille serments appuyés de mes larmes,
Maintenant que je puis couronner tant d’attraits,
Maintenant que je l’aime encor plus que jamais,
Lorsqu’un heureux hymen, joignant nos destinées,
Peut payer en un jour les vœux de cinq années,
Je vais, Paulin… Ô ciel ! puis-je le déclarer ?
PAULIN.
Quoi, seigneur ?
TITUS.
Quoi, seigneur ? Pour jamais je vais m’en séparer.
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se rendre :
Si je t’ai fait parler, si j’ai voulu t’entendre,
Je voulais que ton zèle achevât en secret
De confondre un amour qui se tait à regret.
Bérénice a longtemps balancé la victoire ;
Et, si je penche enfin du côté de ma gloire,
Crois qu’il m’en a coûté, pour vaincre tant d’amour,
Des combats dont mon cœur saignera plus d’un jour.
J’aimais, je soupirais dans une paix profonde :
Un autre était chargé de l’empire du monde.
Maître de mon destin, libre dans mes soupirs,
Je ne rendais qu’à moi compte de mes désirs.
Mais à peine le ciel eut rappelé mon père,
Dès que ma triste main eut fermé sa paupière,
De mon aimable erreur je fus désabusé :
Je sentis le fardeau qui m’était imposé ;
Je connus que bientôt, loin d’être à ce que j’aime,
Il fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même ;
Et que le choix des dieux, contraire à mes amours,
Livrait à l’univers le reste de mes jours.
Rome observe aujourd’hui ma conduite nouvelle :
Quelle honte pour moi, quel présage pour elle,
Si, dès le premier pas, renversant tous ses droits,
Je fondais mon bonheur sur le débris des lois !
Résolu d’accomplir ce cruel sacrifice,
J’y voulus préparer la triste Bérénice ;
Mais par où commencer ? Vingt fois depuis huit jours
J’ai voulu devant elle en ouvrir le discours,
Et, dès le premier mot, ma langue embarrassée
Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée.
J’espérais que du moins mon trouble et ma douleur
Lui feraient pressentir notre commun malheur ;
Mais, sans me soupçonner, sensible à mes alarmes,
Elle m’offre sa main pour essuyer mes larmes,
Et ne prévoit rien moins, dans cette obscurité,
Que la fin d’un amour qu’elle a trop mérité.
Enfin, j’ai ce matin rappelé ma constance :
Il faut la voir, Paulin, et rompre le silence.
J’attends Antiochus pour lui recommander
Ce dépôt précieux que je ne puis garder :
Jusque dans l’Orient je veux qu’il la remène.
Demain Rome avec lui verra partir la reine.
Elle en sera bientôt instruite par ma voix ;
Et je vais lui parler pour la dernière fois.
PAULIN.
Je n’attendais pas moins de cet amour de gloire
Qui partout après vous attacha la victoire.
La Judée asservie, et ses remparts fumants,
De cette noble ardeur éternels monuments,
Me répondaient assez que votre grand courage
Ne voudrait pas, seigneur, détruire son ouvrage,
Et qu’un héros vainqueur de tant de nations
Saurait bien tôt ou tard vaincre ses passions.
TITUS.
Ah ! que sous de beaux noms cette gloire est cruelle !
Combien mes tristes yeux la trouveraient plus belle,
S’il ne fallait encor qu’affronter le trépas !
Que dis-je ? cette ardeur que j’ai pour ses appas,
Bérénice en mon sein l’a jadis allumée.
Tu ne l’ignores pas : toujours la renommée
Avec le même éclat n’a pas semé mon nom ;
Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron,
S’égarait, cher Paulin, par l’exemple abusée,
Et suivait du plaisir la pente trop aisée.
Bérénice me plut. Que ne fait point un cœur
Pour plaire à ce qu’il aime, et gagner son vainqueur !
Je prodiguai mon sang ; tout fit place à mes armes :
Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes
Ne me suffisaient pas pour mériter ses vœux :
J’entrepris le bonheur de mille malheureux :
On vit de toutes parts mes bontés se répandre :
Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendre,
Quand je pouvais paraître à ses yeux satisfaits
Chargé de mille cœurs conquis par mes bienfaits !
Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle !
Tout ce que je lui dois va retomber sur elle.
Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus,
Je lui dirai : Partez, et ne me voyez plus.
PAULIN.
Eh quoi, seigneur ! eh quoi ! cette magnificence
Qui va jusqu’à l’Euphrate étendre sa puissance,
Tant d’honneurs dont l’excès a surpris le sénat,