Britannicus (page 8)

Jean Racine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Britannicus (1670) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que je receus de Claude avec la liberté,

J’ay cent fois dans le cours de ma gloire paſſée

Tenté leur patience, & ne l’ay point laſſée.

D’un empoiſonnement vous craignez la noirceur ?

Faites perir le Frere, abandonnez la Sœur.

Rome ſur ſes Autels prodiguant les victimes,

Fuſſent-ils innocens, leur trouvera des crimes.

Vous verrez mettre au rang des jours infortunez :

Ceux où jadis la Sœur & le Frere ſont nez.

NERON. Narciſſe, encore un coup, je ne puis l’entreprendre.

J’ay promis à Burrhus, il a falu me rendre.

Je ne veux point encore en luy manquant de foy

Donner à ſa vertu des armes contre moy.

J’oppoſe à ſes raiſons un courage inutile,

Je ne l’écoute point avec un cœur tranquille.

NARCISSE. Burrhus ne penſe pas, Seigneur, tout ce qu’il dit.

Son adroitte vertu ménage ſon credit.

Ou pluſtoſt ils n’ont tous qu’une même penſée,

Ils verroient par ce coup leur puiſſance abaiſſée,

Vous ſeriez libre alors, Seigneur, & devant vous

Ces Maiſtres orgueilleux flêchiroient comme nous.

Quoy donc ignorez-vous tout ce qu’ils oſent dire ?

Neron, s’ils en ſont crus, n’eſt point né pour l’Empire.

Il ne dit, il ne fait, que ce qu’on luy preſcrit,

Burrhus conduit ſon cœur, Seneque ſon eſprit.

Pour toute ambition, pour vertu ſinguliere,

Il excelle à conduire un char dans la carriere,

A diſputer des prix indignes de ſes mains,

A ſe donner luy-même en ſpectacle aux Romains,

A venir prodiguer ſa voix ſur un theatre,

A reciter des chants, qu’il veut qu’on idolatre,

Tandis que des Soldats de momens en momens

Vont arracher pour luy les Applaudiſſemens.

Ah ne voulez vous pas les forcer à ſe taire ?

NERON. Viens, Narciſſe. Allons voir ce que nous devons faire.

&c : etc

A cela : À cela

a consacrez : a consacrés

a consultez : a consultés

a coustez : a coûtés

a laissez : a laissés

A MONSEIGNEUR : À MONSEIGNEUR

A PARIS : À PARIS

a rassemblez : a rassemblés

a Rome : à Rome

a separez : a séparés

a signalez : a signalés

absẽce : absence

Abusoient : Abusaient

accordoient : accordaient

accuserent : accusèrent

accusoit : accusait

acheve : achève

volontez : volontés

vôtre appuy : votre appui

voudrois : voudrais

voudrois tu : voudrais-tu

voudroit : voudrait

voulois : voulais

Vouloit : Voulait

voulust : voulut

vous mesme : vous-même

voyent : voient

voyoit : voyait

vrai semblables : vraisemblables

vray : vrai

vû : vu

vy : vis

yeux dessillez : yeux dessillés

yeux moüillez : yeux mouillés

yvre : ivre

zele : zèle

ACTE V.

Scène PREMIERE.

BRITANNICUS, JUNIE.

BRITANNICUS.

OUY Madame, Neron (qui l’auroit pû penſer ?)

Dans ſon Appartement m’attend pour m’embraſſer.

Il y fait de ſa Cour inviter la Jeuneſſe.

Il veut que d’un Feſtin la pompe & l’allegreſſe

Confirment à leurs yeux la foy de nos ſermens,

Et réchauffent l’ardeur de nos embraſſemens.

Il éteint cét amour ſource de tant de haine,

Il vous fait de mon ſort arbitre ſouveraine.

Pour moy, quoy que banny du rang de mes Ayeux,

Quoy que de leur dépoüille il ſe pare à mes yeux,

Depuis qu’à mon amour ceſſant d’être contraire

Il ſemble me ceder la gloire de vous plaire,

Mon cœur, je l’avoüray, luy pardonne en ſecret,

Et luy laiſſe le reſte avec moins de regret.

Quoy je ne ſeray plus ſeparé de vos charmes ?

Quoy même en ce momẽt je puis voir ſans allarmes

Ces yeux, que n’ont émus ny ſoûpirs, ny terreur,

Qui m’ont ſacrifié l’Empire & l’Empereur ?

Ah Madame ! Mais quoy ? Quelle nouvelle crainte

Tient parmy mes tranſports voſtre joye en contrainte ?

D’où vient qu’en m’écoutant, vos yeux, vos triſtes yeux

Avec de longs regards ſe tournent vers les Cieux ?

Qu’eſt-ce que vous craignez ?

JUNIE. Qu’eſt-ce que vous craignez ? Je l’ignore moy-même.

Mais je crains.

BRITANNICUS. Mais je crains. Vous m’aimez ?

JUNIE. Mais je crains. Vous m’aimez ? Helas, ſi je vous aime !

BRITANNICUS. Neron ne trouble plus noſtre felicité.

JUNIE. Mais me répondez-vous de ſa ſincerité ?

BRITANNICUS. Quoy vous le ſoupçonnez d’une haine couverte ?

JUNIE. Neron m’aimoit tantoſt, il juroit voſtre perte.

Il me fuit, il vous cherche. Un ſi grand changement

Peut-il eſtre, Seigneur, l’ouvrage d’un moment ?

BRITANNICUS. Cet ouvrage, Madame, eſt un coup d’Agrippine.

Elle a crû que ma perte entraînoit ſa ruine.

Grace aux preventions de ſon eſprit jaloux,

Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.

Je m’en fie aux tranſports qu’elle m’a foit paraiſtre.

Je m’en fie à Burrhus. J’en croy même ſon Maiſtre.

Je croy, qu’à mon exemple impuiſſant à trahir

Il hait à cœur ouvert, ou ceſſe de haïr.

JUNIE. Seigneur, ne jugez pas de ſon cœur par le voſtre.

Sur des pas differens vous marchez l’un & l’autre.

Je ne connoy Neron & la Cour que d’un jour.

Mais (ſi je l’oſe dire,) helas ! dans cette Cour

Combien tout ce qu’on dit eſt loin de ce qu’on pẽſe !

Que la bouche & le cœur ſont peu d’intelligence !

Avec combien de joye on y trahit ſa foy !

Quel ſéjour eſtranger & pour vous & pour moy !

BRITANNICUS. Mais que ſon amitié ſoit veritable ou feinte,

Si vous craignez Neron, luy-même eſt-il ſãs crainte ?

Non, non, il n’ira point par un lâche attentat

Soûlever contre-luy le Peuple & le Senat.

Que dis-je ? Il reconnoiſt ſa derniere injuſtice.

Ses remords ont paru même aux yeux de Narciſſe.

Ah s’il vous avoit dit, ma Princeſſe, à quel point…

JUNIE. Mais Narciſſe, Seigneur, ne vous trahit-il point ?

BRITANNICUS. Luy me trahir ? Hé quoy vous voulez dõc, Madame,

Qu’à d’éternels ſoupçons j’abandonne mon ame ?

Seul de tous mes Amis Narciſſe m’eſt reſté.

L’a-t-on veu de mon Pere oublier la bonté ?

S’eſt-il rendu, Madame, indigne de la mienne ?

Neron de temps en temps ſouffre qu’il l’entretiẽne,

Je le ſçay. Mais il peut, ſans violer ſa foy,

Tenir lieu d’Interprete entre Neron & moy.

Et pourquoy voulez-vous que mon cœur s’en défie ?

JUNIE. Et que ſçay-je ? Il y va, Seigneur, de voſtre vie.

Tout m’eſt ſuſpect. Je crains que tout ne ſoit ſeduit.

Je crains Neron. Je crains le mal-heur qui me ſuit.

D’un noir preſſentiment malgré moy prevenuë,

Je vous laiſſe à regret éloigner de ma veuë.

Helas ! Si cette paix, dont vous vous repaiſſez,

Couvroit contre vos jours quelques pieges dreſſez !

Si Neron irrité de noſtre intelligence

Avoit choiſi la nuit pour cacher ſa vengeance !

S’il preparoit ſes coups tandis que je vous vois !

Et ſi je vous parlois pour la derniere fois !

Ah Prince !

BRITANNICUS. Ah Prince ! Vous pleurez ! Ah ma chere Princeſſe !

Et pour moy juſques la voſtre cœur s’intereſſe ?

Quoy Madame, en un jour, où plein de ſa grandeur

Neron croit ébloüir vos yeux de ſa ſplendeur,

Dans des lieux où chacun me fuit & le revere,

Aux pompes de ſa Cour preferer ma miſere !

Quoy dans ce même jour, & dans ces mêmes lieux,

Refuſer un Empire & pleurer à mes yeux !

Mais, Madame, arreſtez ces pretieuſes larmes ;

Mon retour va bien-toſt diſſiper vos alarmes.

Je me rendrois ſuſpect par un plus long ſéjour.

Adieu, je vais le cœur tout plein de mon amour

Au milieu des tranſports d’une aveugle Jeuneſſe,

Ne voir, n’entretenir que ma belle Princeſſe.

Adieu.

JUNIE. Adieu. Prince…

BRITANNICUS. Adieu. Prince… On m’attend, Madame, il faut partir.

JUNIE. Mais du moins attendez qu’on vous vienne avertir.

Scène II.

AGRIPPINE, BRITANNICUS, JUNIE.

AGRIPPINE.

PRince, que tardez-vous ? Partez en diligence.

Neron impatient ſe plaint de voſtre abſence.

La joye & le plaiſir de tous les Conviez

Attend pour éclatter que vous vous embraſſiez.

Ne faites point languir une ſi juſte envie,

Allez. Et nous, Madame, allons chez Octavie.

BRITANNICUS. Allez, belle Junie, & d’un eſprit content

Haſtez-vous d’embraſſer ma Sœur qui vous attend.

Dés que je le pourray je reviens ſur ſes traces,

Madame, & de vos ſoins j’iray vous rendre graces.

Scène III.

AGRIPPINE, JUNIE.

AGRIPPINE.

MAdame, ou je me trõpe, ou durant vos Adieux

Quelques pleurs répandus ont obſcurcy vos yeux.

Puis-je ſçavoir quel trouble a formé ce nuage ?

Doutez-vous d’une Paix, dont je fay mon ouvrage ?

JUNIE. Apres tous les ennuis que ce jour m’a couſtez,

Ay-je pû raſſurer mes eſprits agités ?

Helas ! à peine encor je conçoy ce miracle.

Quand même à vos bontez je craindrois quelque obſtacle,

Le changement, Madame, eſt commun à la Cour,

Et toûjours quelque crainte accompagne l’amour.

AGRIPPINE. Il ſuffit, j’ay parlé, tout a changé de face.

Mes ſoins à vos ſoupçons ne laiſſent point de place.

Je répons d’une Paix jurée entre mes mains,

Neron m’en a donné des gages trop certains.

Ah ſi vous aviez veu par combien de careſſes

Il m’a renouvellé la foy de ſes promeſſes !

Par quels embraſſemens il vient de m’arreſter !

Ses bras dans nos Adieux ne pouvoient me quitter.

Sa facile bonté ſur ſon front répanduë

Juſqu’aux moindres ſecrets eſt d’abord deſcenduë,

Il s’épanchoit en Fils, qui vient en liberté

Dans le ſein de ſa Mere oublier ſa fierté.

Mais bien-toſt reprenant un viſage ſevere,

Tel que d’un Empereur qui conſulte ſa Mere,

Sa confidence auguſte a mis entre mes mains

Des ſecrets d’où dépend le deſtin des humains.

Non, il le faut icy confeſſer à ſa gloire.

Son cœur n’enferme point une malice noire,

Et nos ſeuls ennemis alterant ſa bonté,

Abuſoient contre nous de ſa facilité.

Mais enfin à ſon tour leur puiſſance decline.

Rome encore une fois va connoiſtre Agrippine.

Déja, de ma faveur on adore le bruit.

Cependant en ces lieux n’attendons pas la nuit,

Paſſons chez Octavie, & donnons luy le reſte

D’un jour autant heureux que je l’ay crû funeſte.

Mais qu’eſt-ce que j’entens ? Quel tumulte confus ?

Que peut-on faire ?

JUNIE. Que peut-on faire ? O Ciel ! ſauvez Britannicus.

Scène IV.

AGRIPPINE, JUNIE, BURRHUS.

AGRIPPINE.

BUrrhus, où courez-vous ? Arreſtez. Que veut dire…

BURRHUS. Madame, c’en eſt fait, Britannicus expire.

JUNIE. Ah mon Prince !

AGRIPPINE. Ah mon Prince ! Il expire ?

BURRHUS. Ah mon Prince ! Il expire ? Ou pluſtoſt il eſt mort,

Madame.

JUNIE. Madame. Pardonnez, Madame, à ce tranſport.

Je vais le ſecourir, ſi je puis, ou le ſuivre.

Scène V.

AGRIPPINE, BURRHUS.

AGRIPPINE.

QUel attentat, Burrhus !

BURRHUS. QUel attentat, Burrhus ! Je n’y pourray ſurvivre,

Madame, il faut quitter la Cour & l’Empereur.

AGRIPPINE. Quoy du ſang de ſon Frere il n’a point eu d’horreur ?

BURRHUS. Ce deſſein s’eſt conduit avec plus de myſtere.

A peine l’Empereur a veu venir ſon Frere,

Il ſe leve, il l’embraſſe, on ſe taiſt, & ſoudain

Ceſar prend le premier une coupe à la main.

Pour achever ce jour ſous de meilleurs auſpices,

Ma main de cette coupe épanche les premices,

Dit-il, Dieux, que j’appelle à cette effuſion,

Venez favoriſer noſtre reünion.

Par les meſmes ſermens Britannicus ſe lie,

La coupe dans ſes mains par Narciſſe eſt remplie,

Mais ſes levres à peine en ont touché les bords,

Le fer ne produit point de ſi puiſſans efforts

Madame, la lumiere à ſes yeux eſt ravie,

Il tombe ſur ſon lit ſans chaleur & ſans vie.

Jugez combien ce coup frappe tous les eſprits.

La moitié s’épouvante, & ſort avec des cris.

Mais ceux qui de la Cour ont un plus long uſage

Sur les yeux de Ceſar compoſent leur viſage.

Cependant ſur ſon lit il demeure penché,

D’aucun eſtonnement il ne paroiſt touché.

Ce mal dont vous craignez, dit-il, la violence

A ſouvent ſans peril attaqué ſon enfance.

Narciſſe veut en vain affecter quelque ennuy,

Et ſa perfide joye éclate malgré luy.

Pour moy, dûſt l’Empereur punir ma hardieſſe,

D’une odieuſe Cour j’ay traverſé la preſſe,

Et j’allois accablé de cét Aſſaſſinat

Pleurer Britannicus, Ceſar & tout l’Eſtat.

AGRIPPINE. Le voicy. Vous verrez ſi je ſuis ſa complice,

Demeurez.

Scène VI.

NERON, AGRIPPINE, JUNIE, BURRHUS, NARCISSE.

NERON, à Junie. Demeurez. DE vos pleurs j’approuve la juſtice.

Mais, Madame, évitez ce ſpectacle odieux.

Moy-meſme en fremiſſant j’en détourne les yeux.

Il eſt mort. Toſt ou tard il faut qu’on vous l’avoüe.

Ainſi de nos deſſeins la Fortune ſe jouë.

Quand nous nous rapprochons, le Ciel nous deſunit.

JUNIE. J’aimois Britannicus, Seigneur, je vous l’ay dit.

Si de quelque pitié ma miſere eſt ſuivie,

Qu’on me laiſſe chercher dans le ſein d’Octavie

Un entretien conforme à l’eſtat où je ſuis.

NERON. Belle Junie, allez, moy-meſme je vous ſuis.

Je vais par tous les ſoins que la tendreſſe inſpire

Vous…

Scène VII.

AGRIPPINE, NERON, BURRHUS, NARCISSE.

AGRIPPINE. Vous… ARreſtez Neron. J’ay deux mots à vous dire.

Britannicus eſt mort, je reconnoy les coups.

Je connoy l’Aſſaſſin.

NERON. Je connoy l’Aſſaſſin. Et qui, Madame ?

AGRIPPINE. Je connoy l’Aſſaſſin. Et qui, Madame ? Vous.

NERON. Moy ! Voilà les ſoupçons dont vous eſtes capable.

Il n’eſt point de mal-heur dont je ne ſois coupable,

Et ſi l’on veut, Madame, écouter vos diſcours,

Ma main de Claude meſme aura tranché les jours.

Son Fils vous eſtoit cher, ſa mort peut vous cõfõdre.

Mais des coups du deſtin je ne puis pas répondre.

AGRIPPINE. Non non, Britannicus eſt mort empoiſonné.

Narciſſe a fait le coup, vous l’avez ordonné.

NERON. Madame, mais qui peut vous tenir ce langage ?

NARCISSE. Hé Seigneur, ce ſoupçon vous fait-il tant d’outrage ?

Britannicus, Madame, eut des deſſeins ſecrets

Qui vous auroient couſté de plus juſtes regrets.

Il aſpiroit plus loin qu’à l’Hymen de Junie.

De vos propres bontez il vous auroit punie,

Madame, il vous trompoit, & ſon cœur offenſé

Prétendoit toſt ou tard rappeller le paſſé.

Soit donc que malgré vous le ſort vous ait ſervie ;

Soit qu’inſtruit des complots qui menaſſoient ſa vie

Sur ma fidelité Ceſar s’en ſoit remis,

Laiſſez les pleurs, Madame, à vos ſeuls ennemis.

Qu’ils mettent ce mal-heur au rãg des plus ſiniſtres,

Mais vous…

AGRIPPINE. Mais vous… Pourſuy, Neron, avec de tels Miniſtres.

Par des faits glorieux tu te vas ſignaler.

Pourſuy. Tu n’as pas fait ce pas pour reculer.

Ta main a commencé par le ſang de ton Frere.

Je prevoy que tes coups viendront juſqu’à ta Mere.

Tu te fatigueras d’entendre tes forfaits.

Tu voudras t’affranchir du joug de mes bien-faits.

Mais je veux que ma mort te ſoit même inutile,

Ne crois pas qu’en mourant je te laiſſe tranquille.

Rome, ce Ciel, ce jour, que tu receus de moy,

Par tout, à tout moment, m’offriront devant toy,

Tes remors te ſuivront comme autant de furies.

Tu croiras les calmer par d’autres barbaries.

Ta fureur s’irritant ſoy-meſme dans ſon cours

D’un ſãg toûjours nouveau marquera tous tes jours.

Mais j’eſpere qu’enfin le Ciel las de tes crimes

Ajoûtera ta perte à tant d’autres victimes,

Qu’apres t’eſtre couvert de leur ſang & du mien,

Tu te verras forcé de répandre le tien,

Et ton nom paroiſtra dans la race future

Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.

Voilà ce que mon cœur ſe preſage de toy.

Adieu, tu peux ſortir.

NERON. Adieu, tu peux ſortir. Narciſſe, ſuivez-moy.

Scène VIII.

AGRIPPINE, BURRHUS.

AGRIPPINE.

AH Ciel ! de mes ſoupçons quelle étoit l’injuſtice !

Je condamnois Burrhus pour écouter Narciſſe.

Burrhus avez-vous veu quels regards furieux

Neron en me quittant m’a laiſſez pour Adieux.

C’en eſt fait. Le cruel n’a plus rien qui l’arreſte :

Le coup qu’on m’a predit va tomber ſur ma teſte.

Il vous accablera vous-meſme à voſtre tour.

BURRHUS. Ah Madame, pour moy j’ay vêcu trop d’un jour.

Pluſt au Ciel que ſa main heureuſement cruelle

Euſt fait ſur moy l’eſſay de ſa fureur nouvelle !

Qu’il ne m’eût pas donné par ce triſte attentat

Un gage trop certain des mal-heurs de l’Eſtat !

Son crime ſeul n’eſt pas ce qui me deſeſpere ;

Sa jalouſie a pû l’armer contre ſon Frere.

Mais, s’il vous faut, Madame, expliquer ma douleur,

Neron l’a veu mourir, ſans changer de couleur.

Ses yeux indifferens ont déja la conſtance

D’un Tyran dans le crime endurcy dés l’enfance.

Qu’il acheve, Madame, & qu’il faſſe perir

Un Miniſtre importun, qui ne le peut ſouffrir.

Helas ! Loin de vouloir éviter ſa colere

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