Esther (page 2)
A, pour ce coup funeste, armé tout son crédit ;
Et le roi, trop crédule, a signé cet édit.
Prévenu contre nous par cette bouche impure,
Il nous croit en horreur à toute la nature.
Ses ordres sont donnés ; et, dans tous ses États,
Le jour fatal est pris pour tant d’assassinats.
Cieux, éclairerez-vous cet horrible carnage !
Le fer ne connaîtra ni le sexe ni l’âge ;
Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours ;
Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.
ESTHER.
Ô Dieu, qui vois former des desseins si funestes,
As-tu donc de Jacob abandonné les restes ?
UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.
Ciel, qui nous défendra, si tu ne nous défends ?
MARDOCHÉE.
Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants.
En vous est tout l’espoir de vos malheureux frères :
Il faut les secourir ; mais les heures sont chères :
Le temps vole, et bientôt amènera le jour
Où le nom des Hébreux doit périr sans retour.
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes,
Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.
ESTHER.
Hélas ! ignorez-vous quelles sévères lois
Aux timides mortels cachent ici les rois ?
Au fond de leur palais leur majesté terrible
Affecte à leurs sujets de se rendre invisible ;
Et la mort est le prix de tout audacieux
Qui, sans être appelé, se présente à leurs yeux,
Si le roi dans l’instant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable.
Rien ne met à l’abri de cet ordre fatal,
Ni le rang, ni le sexe ; et le crime est égal.
Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise,
Je suis à cette loi, comme une autre, soumise ;
Et, sans le prévenir, il faut pour lui parler,
Qu’il me cherche, ou du moins qu’il me fasse appeler.
MARDOCHÉE.
Quoi ! lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie !
Dieu parle, et d’un mortel vous craignez le courroux !
Que dis-je ? votre vie, Esther, est-elle à vous ?
N’est-elle pas au sang dont vous êtes issue ?
N’est-elle pas à Dieu dont vous l’avez reçue ?
Et qui sait, lorsqu’au trône il conduisit vos pas,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ?
Songez-y bien : ce Dieu ne vous a point choisie
Pour être un vain spectacle aux peuples de l’Asie,
Ni pour charmer les yeux des profanes humains :
Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
S’immoler pour son nom et pour son héritage,
D’un enfant d’Israël voilà le vrai partage :
Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours !
Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours ?
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre ?
En vain ils s’uniraient pour lui faire la guerre :
Pour dissiper leur ligue il n’a qu’à se montrer ;
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble ;
Il voit comme un néant tout l’univers ensemble ;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s’ils n’étaient pas.
S’il a permis d’Aman l’audace criminelle,
Sans doute qu’il voulait éprouver votre zèle.
C’est lui qui, m’excitant à vous oser chercher,
Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher ;
Et s’il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
Nous n’en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers
Par la plus faible main qui soit dans l’univers ;
Et vous, qui n’aurez point accepté cette grâce,
Vous périrez peut-être, et toute votre race.
ESTHER.
Allez : que tous les Juifs dans Suse répandus,
À prier avec vous jour et nuit assidus,
Me prêtent de leurs vœux le secours salutaire,
Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère.
Déjà la sombre nuit a commencé son tour :
Demain, quand le soleil rallumera le jour,
Contente de périr, s’il faut que je périsse,
J’irai pour mon pays m’offrir en sacrifice.
Qu’on s’éloigne un moment.
(Le chœur se retire vers le fond du théâtre.)
Scène IV.
ESTHER, ÉLISE, le chœur.
ESTHER.
Qu’on s’éloigne un moment. Ô mon souverain roi,
Me voici donc tremblante et seule devant toi !
Mon père mille fois m’a dit dans mon enfance
Qu’avec nous tu juras une sainte alliance,
Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux :
Même tu leur promis de ta bouche sacrée
Une postérité d’éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi ;
La nation chérie a violé sa foi ;
Elle a répudié son époux et son père,
Pour rendre à d’autres dieux un honneur adultère :
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c’est peu d’être esclave, on la veut égorger :
Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes,
Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,
Et veulent aujourd’hui qu’un même coup mortel
Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
Ainsi donc un perfide, après tant de miracles,
Pourrait anéantir la foi de tes oracles,
Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,
Le saint que tu promets et que nous attendons ?
Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
Ivres de notre sang, ferment les seules bouches
Qui dans tout l’univers célèbrent tes bienfaits ;
Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.
Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles,
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
Et que je mets au rang des profanations
Leur table, leurs festins, et leurs libations ;
Que même cette pompe où je suis condamnée,
Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée
Dans ces jours solennels à l’orgueil dédiés,
Seule et dans le secret, je le foule à mes pieds ;
Qu’à ces vains ornements je préfère la cendre,
Et n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre.
J’attendais le moment marqué dans ton arrêt,
Pour oser de ton peuple embrasser l’intérêt.
Ce moment est venu : ma prompte obéissance
Va d’un roi redoutable affronter la présence.
C’est pour toi que je marche : accompagne mes pas
Devant ce fier lion qui ne te connaît pas ;
Commande en me voyant que son courroux s’apaise,
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise :
Les orages, les vents, les cieux te sont soumis :
Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.
Scène V.
(Toute cette scène est chantée.)
LE CHŒUR.
UNE ISRAÉLITE, seule.
Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes :
À nos sanglots donnons un libre cours ;
Levons les yeux vers les saintes montagnes
D’où l’innocence attend tout son secours.
Ô mortelles alarmes !
Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux :
Il ne fut jamais sous les cieux
Un si juste sujet de larmes.
TOUT LE CHŒUR.
Ô mortelles alarmes !
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
N’était-ce pas assez qu’un vainqueur odieux
De l’auguste Sion eût détruit tous les charmes,
Et traîné ses enfants captifs en mille lieux ?
TOUT LE CHŒUR.
Ô mortelles alarmes !
LA MÊME ISRAÉLITE.
Faibles agneaux livrés à des loups furieux,
Nos soupirs sont nos seules armes.
TOUT LE CHŒUR.
Ô mortelles alarmes !
UNE ISRAÉLITE.
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tête.
UNE AUTRE.
Revêtons-nous d’habillements
Conformes à l’horrible fête
Que l’impie Aman nous apprête.
TOUT LE CHŒUR.
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tête.
UNE ISRAÉLITE, seule.
Quel carnage de toutes parts !
On égorge à la fois les enfants, les vieillards,
Et la sœur, et le frère,
Et la fille, et la mère,
Le fils, dans les bras de son père !
Que de corps entassés, que de membres épars,
Privés de sépulture !
Grand Dieu, tes saints sont la pâture
Des tigres et des léopards.
UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.
Hélas ! si jeune encore,
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?
Ma vie à peine a commencé d’éclore :
Je tomberai comme une fleur
Qui n’a qu’une aurore.
Hélas ! si jeune encore,
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?
UNE AUTRE.
Des offenses d’autrui malheureuses victimes,
Que nous servent, hélas ! ces regrets superflus ?
Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus.
Et nous portons la peine de leurs crimes.
TOUT LE CHŒUR.
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats :
Non, non, il ne souffrira pas
Qu’on égorge ainsi l’innocence.
UNE ISRAÉLITE, seule.
Eh quoi ! dirait l’impiété,
Où donc est-il ce Dieu si redouté
Dont Israël nous vantait la puissance ?
UNE AUTRE.
Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux,
Frémissez, peuples de la terre,
Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux,
Est le seul qui commande aux cieux :
Ni les éclairs ni le tonnerre
N’obéissent point à vos dieux.
UNE AUTRE.
Il renverse l’audacieux.
UNE AUTRE.
Il prend l’humble sous sa défense.
TOUT LE CHŒUR.
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats :
Non, non, il ne souffrira pas
Qu’on égorge ainsi l’innocence.
DEUX ISRAÉLITES.
Ô Dieu, que la gloire couronne,
Dieu, que la lumière environne,
Qui voles sur l’aile des vents,
Et dont le trône est porté par les anges ;
DEUX AUTRES DES PLUS JEUNES.
Dieu, qui veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges ;
TOUT LE CHŒUR.
Tu vois nos pressants dangers :
Donne à ton nom la victoire ;
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.
UNE ISRAÉLITE, seule.
Arme-toi, viens nous défendre.
Descends, tel qu’autrefois la mer te vit descendre ;
Que les méchants apprennent aujourd’hui
À craindre ta colère :
Qu’ils soient comme la poudre et la paille légère
Que le vent chasse devant lui.
TOUT LE CHŒUR.
Tu vois nos pressants dangers :
Donne à ton nom la victoire ;
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.
ACTE SECOND.
Le théâtre représente la chambre où est le trône d’Assuérus.
Scène première.
AMAN, HYDASPE.
AMAN.
Eh quoi ! lorsque le jour ne commence qu’à luire,
Dans ce lieu redoutable oses-tu m’introduire ?
HYDASPE.
Vous savez qu’on s’en peut reposer sur ma foi ;
Que ces portes, seigneur, n’obéissent qu’à moi :
Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.
AMAN.
Quel est donc le secret que tu me veux apprendre ?
HYDASPE.
Seigneur, de vos bienfaits mille fois honoré,
Je me souviens toujours que je vous ai juré
D’exposer à vos yeux, par des avis sincères,
Tout ce que ce palais renferme de mystères.
Le roi d’un noir chagrin paraît enveloppé :
Quelque songe effrayant cette nuit l’a frappé.
Pendant que tout gardait un silence paisible,
Sa voix s’est fait entendre avec un cri terrible.
J’ai couru. Le désordre était dans ses discours :
Il s’est plaint d’un péril qui menaçait ses jours ;
Il parlait d’ennemi, de ravisseur farouche ;
Même le nom d’Esther est sorti de sa bouche.
Il a dans ces horreurs passé toute la nuit.
Enfin, las d’appeler un sommeil qui le fuit,
Pour écarter de lui ces images funèbres,
Il s’est fait apporter ces annales célèbres
Où les faits de son règne, avec soin amassés,
Par de fidèles mains chaque jour sont tracés ;
On y conserve écrits le service et l’offense,
Monuments éternels d’amour et de vengeance.
Le roi, que j’ai laissé plus calme dans son lit,
D’une oreille attentive écoute ce récit.
AMAN.
De quel temps de sa vie a-t-il choisi l’histoire ?
HYDASPE.
Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire,
Depuis le fameux jour qu’au trône de Cyrus
Le choix du sort plaça l’heureux Assuérus.
AMAN.
Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée ?
HYDASPE.
Entre tous les devins fameux dans la Chaldée,
Il a fait assembler ceux qui savent le mieux
Lire en un songe obscur les volontés des cieux…
Mais quel trouble vous-même aujourd’hui vous agite ?
Votre âme, en m’écoutant, paraît tout interdite :
L’heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis ?
AMAN.
Peux-tu le demander dans la place où je suis ?
Haï, craint, envié, souvent plus misérable
Que tous les malheureux que mon pouvoir accable !
HYDASPE.
Eh ! qui jamais du ciel eut des regards plus doux ?
Vous voyez l’univers prosterné devant vous.
AMAN.
L’univers ! Tous les jours un homme… un vil esclave,
D’un front audacieux me dédaigne et me brave.
HYDASPE.
Quel est cet ennemi de l’État et du roi ?
AMAN.
Le nom de Mardochée est-il connu de toi ?
HYDASPE.
Qui ? ce chef d’une race abominable, impie ?
AMAN.
Oui, lui-même.
HYDASPE.
Oui, lui-même. Eh, seigneur ! d’une si belle vie
Un si faible ennemi peut-il troubler la paix ?
AMAN.
L’insolent devant moi ne se courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand des monarques
Tout révère à genoux les glorieuses marques ;
Lorsque d’un respect saint tous les Persans touchés
N’osent lever leurs fronts à la terre attachés,
Lui, fièrement assis, et la tête immobile,
Traite tous ces honneurs d’impiété servile,
Présente à mes regards un front séditieux,
Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux !
Du palais cependant il assiége la porte :
À quelque heure que j’entre, Hydaspe, ou que je sorte,
Son visage odieux m’afflige et me poursuit ;
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j’ai voulu devancer la lumière :
Je l’ai trouvé couvert d’une affreuse poussière,
Revêtu de lambeaux, tout pâle ; mais son œil
Conservait sous la cendre encor le même orgueil.
D’où lui vient, cher ami, cette impudente audace ?
Toi qui dans ce palais vois tout ce qui se passe,
Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui ?
HYDASPE.
Seigneur, vous le savez, son avis salutaire
Découvrit de Tharès le complot sanguinaire.
Le roi promit alors de le récompenser :
Le roi, depuis ce temps, paraît n’y plus penser.
AMAN.
Non, il faut à tes yeux dépouiller l’artifice.
J’ai su de mon destin corriger l’injustice :
Dans les mains des Persans jeune enfant apporté,
Je gouverne l’empire où je fus acheté ;
Mes richesses des rois égalent l’opulence ;
Environné d’enfants soutiens de ma puissance,
Il ne manque à mon front que le bandeau royal.
Cependant (des mortels aveuglement fatal !)
De cet amas d’honneurs la douceur passagère
Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère ;
Mais Mardochée, assis aux portes du palais,
Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits ;
Et toute ma grandeur me devient insipide,
Tandis que le soleil éclaire ce perfide.
HYDASPE.
Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours :
La nation entière est promise aux vautours.
AMAN.
Ah ! que ce temps est long à mon impatience !
C’est lui, je te veux bien confier ma vengeance,
C’est lui qui, devant moi refusant de ployer,
Les a livrés au bras qui les va foudroyer.
C’était trop peu pour moi d’une telle victime :
La vengeance trop faible attire un second crime.
Un homme tel qu’Aman, lorsqu’on l’ose irriter,
Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.
Il faut des châtiments dont l’univers frémisse ;
Qu’on tremble en comparant l’offense et le supplice ;
Que les peuples entiers dans le sang soient noyés.
Je veux qu’on dise un jour aux siècles effrayés :
« Il fut des Juifs, il fut une insolente race ;
« Répandus sur la terre, ils en couvraient la face ;
« Un seul osa d’Aman attirer le courroux,
« Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »
HYDASPE.
Ce n’est donc pas, seigneur, le sang amalécite
Dont la voix à les perdre en secret vous excite ?
AMAN.
Je sais que descendu de ce sang malheureux,
Une éternelle haine a dû m’armer contre eux ;
Qu’ils firent d’Amalec un indigne carnage ;
Que, jusqu’aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage ;
Qu’un déplorable reste à peine fut sauvé ;
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,
Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est faiblement touchée.
Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus ?
Je prévins donc contre eux l’esprit d’Assuérus,
J’inventai des couleurs, j’armai la calomnie,
J’intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux ;
Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.
« Jusqu’à quand souffre-t-on que ce peuple respire,