Esther (page 4)
Ô douce paix !
Ô lumière éternelle !
Heureux le cœur qui ne te perd jamais !
LE CHŒUR.
Ô douce paix !
Ô lumière éternelle !
Beauté toujours nouvelle !
Ô douce paix !
Heureux le cœur qui ne te perd jamais !
LA MÊME, seule.
Nulle paix pour l’impie : il la cherche, elle fuit ;
Et le calme en son cœur ne trouve point de place :
Le glaive au dehors le poursuit ;
Le remords au dedans le glace.
UNE AUTRE.
La gloire des méchants en un moment s’éteint :
L’affreux tombeau pour jamais les dévore.
Il n’en est pas ainsi de celui qui te craint.
Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l’aurore.
LE CHŒUR.
Ô douce paix !
Heureux le cœur qui ne te perd jamais !
ÉLISE, sans chanter.
Mes sœurs, j’entends du bruit dans la chambre prochaine.
On nous appelle : allons rejoindre notre reine.
ACTE TROISIÈME.
Le théâtre représente les jardins d’Esther, et un des côtés du salon où se fait le festin.
Scène première.
AMAN, ZARÈS.
ZARÈS.
C’est donc ici d’Esther le superbe jardin ;
Et ce salon pompeux est le lieu du festin ?
Mais tandis que la porte en est encor fermée,
Écoutez les conseils d’une épouse alarmée.
Au nom du sacré nœud qui me lie avec vous,
Dissimulez, seigneur, cet aveugle courroux ;
Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte :
Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.
Seul entre tous les grands par la reine invité,
Ressentez donc aussi cette félicité.
Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche.
Je l’ai cent fois appris de votre propre bouche :
Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
Loin de l’aspect des rois qu’il s’écarte, qu’il fuie.
Il est des contre-temps qu’il faut qu’un sage essuie :
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
AMAN.
Ô douleur, ô supplice affreux à la pensée !
Ô honte, qui jamais ne peut être effacée !
Un exécrable Juif, l’opprobre des humains,
S’est donc vu de la pourpre habillé par mes mains !
C’est peu qu’il ait sur moi remporté la victoire ;
Malheureux, j’ai servi de héraut à sa gloire !
Le traître, il insultait à ma confusion ;
Et tout le peuple même, avec dérision
Observant la rougeur qui couvrait mon visage,
De ma chute certaine en tirait le présage.
Roi cruel, ce sont là les jeux où tu te plais !
Tu ne m’as prodigué tes perfides bienfaits
Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie
Et m’accabler enfin de plus d’ignominie.
ZARÈS.
Pourquoi juger si mal de son intention ?
Il croit récompenser une bonne action.
Ne faut-il pas, seigneur, s’étonner au contraire
Qu’il en ait si longtemps différé le salaire ?
Du reste, il n’a rien fait que par votre conseil.
Vous-même avez dicté tout ce triste appareil :
Vous êtes après lui le premier de l’empire.
Sait-il toute l’horreur que ce Juif vous inspire ?
AMAN.
Il sait qu’il me doit tout, et que pour sa grandeur
J’ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur ;
Qu’avec un cœur d’airain exerçant sa puissance
J’ai fait taire les lois, et gémir l’innocence ;
Que pour lui, des Persans bravant l’aversion,
J’ai chéri, j’ai cherché la malédiction :
Et pour prix de ma vie à leur haine exposée,
Le barbare aujourd’hui m’expose à leur risée !
ZARÈS.
Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter ?
Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater,
Ce soin d’immoler tout à son pouvoir suprême,
Entre nous, avaient-ils d’autre objet que vous-même ?
Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés,
N’est-ce pas à vous seul que vous les immolez ?
Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste…
Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste.
Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi,
Ce Juif, comblé d’honneurs, me cause quelque effroi.
Les malheurs sont souvent enchaînés l’un à l’autre,
Et sa race toujours fut fatale à la vôtre.
De ce léger affront songez à profiter.
Peut-être la fortune est prête à vous quitter ;
Aux plus affreux excès son inconstance passe :
Prévenez son caprice avant qu’elle se lasse.
Où tendez-vous plus haut ? Je frémis quand je voi
Les abîmes profonds qui s’offrent devant moi :
La chute désormais ne peut être qu’horrible.
Osez chercher ailleurs un destin plus paisible :
Regagnez l’Hellespont et ces bords écartés
Où vos aïeux errants jadis furent jetés,
Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée
Chassa tout Amalec de la triste Idumée.
Aux malices du sort enfin dérobez-vous.
Nos plus riches trésors marcheront devant nous :
Vous pouvez du départ me laisser la conduite ;
Surtout de vos enfants j’assurerai la fuite.
N’ayez soin cependant que de dissimuler.
Contente, sur vos pas vous me verrez voler :
La mer la plus terrible et la plus orageuse
Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse.
Mais à grands pas vers vous je vois quelqu’un marcher.
C’est Hydaspe.
Scène II.
AMAN, ZARÈS, HYDASPE.
HYDASPE, à Aman.
C’est Hydaspe. Seigneur, je courais vous chercher.
Votre absence en ces lieux suspend toute la joie ;
Et pour vous y conduire Assuérus m’envoie.
AMAN.
Et Mardochée est-il aussi de ce festin ?
HYDASPE.
À la table d’Esther portez-vous ce chagrin ?
Quoi ! toujours de ce Juif l’image vous désole !
Laissez-le s’applaudir d’un triomphe frivole.
Croit-il d’Assuérus éviter la rigueur ?
Ne possédez-vous pas son oreille et son cœur ?
On a payé le zèle, on punira le crime ;
Et l’on vous a, seigneur, orné votre victime.
Je me trompe, ou vos vœux par Esther secondés
Obtiendront plus encor que vous ne demandez.
AMAN.
Croirai-je le bonheur que ta bouche m’annonce ?
HYDASPE.
J’ai des savants devins entendu la réponse :
Ils disent que la main d’un perfide étranger
Dans le sang de la reine est prête à se plonger.
Et le roi, qui ne sait où trouver le coupable,
N’impute qu’aux seuls Juifs ce projet détestable.
AMAN.
Oui, ce sont, cher ami, des monstres furieux :
Il faut craindre surtout leur chef audacieux.
La terre avec horreur dès longtemps les endure ;
Et l’on n’en peut trop tôt délivrer la nature.
Ah ! je respire enfin. Chère Zarès, adieu.
HYDASPE.
Les compagnes d’Esther s’avancent vers ce lieu :
Sans doute leur concert va commencer la fête.
Entrez, et recevez l’honneur qu’on vous apprête.
Scène III.
ÉLISE, le chœur.
(Ceci se récite sans chant.)
UNE DES ISRAÉLITES.
C’est Aman.
UNE AUTRE.
C’est Aman. C’est lui-même, et j’en frémis, ma sœur.
LA PREMIÈRE.
Mon cœur de crainte et d’horreur se resserre.
L’AUTRE.
C’est d’Israël le superbe oppresseur.
LA PREMIÈRE.
C’est celui qui trouble la terre.
ÉLISE.
Peut-on, en le voyant, ne le connaître pas !
L’orgueil et le dédain sont peints sur son visage.
UNE ISRAÉLITE.
On lit dans ses regards sa fureur et sa rage.
UNE AUTRE.
Je croyais voir marcher la mort devant ses pas.
UNE DES PLUS JEUNES.
Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie :
Mais, en nous regardant, mes sœurs, il m’a semblé
Qu’il avait dans les yeux une barbare joie
Dont tout mon sang est encore troublé.
ÉLISE.
Que ce nouvel honneur va croître son audace !
Je le vois, mes sœurs, je le voi :
À la table d’Esther l’insolent près du roi
A déjà pris sa place.
UNE DES ISRAÉLITES.
Ministres du festin, de grâce, dites-nous,
Quels mets à ce cruel, quel vin préparez-vous ?
UNE AUTRE.
Le sang de l’orphelin,
UNE TROISIÈME.
Le sang de l’orphelin, Les pleurs des misérables,
LA SECONDE.
Sont ses mets les plus agréables ;
LA TROISIÈME.
C’est son breuvage le plus doux.
ÉLISE.
Chères sœurs, suspendez la douleur qui vous presse.
Chantons, on nous l’ordonne, et que puissent nos chants
Du cœur d’Assuérus adoucir la rudesse,
Comme autrefois David, par ses accords touchants,
Calmait d’un roi jaloux la sauvage tristesse !
(Tout le reste de cette scène est chanté.)
UNE ISRAÉLITE.
Que le peuple est heureux
Lorsqu’un roi généreux,
Craint dans tout l’univers, veut encore qu’on l’aime !
Heureux le peuple ! heureux le roi lui-même !
TOUT LE CHŒUR.
Ô repos ! ô tranquillité !
Ô d’un parfait bonheur assurance éternelle,
Quand la suprême autorité
Dans ses conseils a toujours auprès d’elle
La justice et la vérité !
(Ces quatre stances sont chantées alternativement par une voix seule et par tout le chœur.)
UNE ISRAÉLITE.
Rois, chassez la calomnie :
Ses criminels attentats
Des plus paisibles États
Troublent l’heureuse harmonie.
Sa fureur, de sang avide,
Poursuit partout l’innocent.
Rois, prenez soin de l’absent
Contre sa langue homicide.
De ce monstre si farouche
Craignez la feinte douceur :
La vengeance est dans son cœur,
Et la pitié dans sa bouche.
La fraude adroite et subtile
Sème de fleurs son chemin :
Mais sur ses pas vient enfin
Le repentir inutile.
UNE ISRAÉLITE, seule.
D’un souffle l’aquilon écarte les nuages,
Et chasse au loin la foudre et les orages.
Un roi sage, ennemi du langage menteur,
Écarte d’un regard le perfide imposteur.
UNE AUTRE.
J’admire un roi victorieux,
Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux ;
Mais un roi sage et qui hait l’injustice,
Qui sous la loi du riche impérieux
Ne souffre point que le pauvre gémisse,
Est le plus beau présent des cieux.
UNE AUTRE.
La veuve en sa défense espère.
UNE AUTRE.
De l’orphelin il est le père.
TOUTES ENSEMBLE.
Et les larmes du juste implorant son appui
Sont précieuses devant lui.
UNE ISRAÉLITE, seule.
Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
De tout conseil barbare et mensonger.
Il est temps que tu t’éveilles :
Dans le sang innocent ta main va se plonger
Pendant que tu sommeilles.
Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
De tout conseil barbare et mensonger.
UNE AUTRE.
Ainsi puisse sous toi trembler la terre entière !
Ainsi puisse à jamais contre tes ennemis
Le bruit de ta valeur te servir de barrière !
S’ils t’attaquent, qu’ils soient en un moment soumis ;
Que de ton bras la force les renverse ;
Que de ton nom la terreur les disperse :
Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldats
Comme d’enfants une troupe inutile ;
Et si par un chemin il entre en tes États,
Qu’il en sorte par plus de mille.
Scène IV.
ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, le chœur.
ASSUÉRUS, à Esther.
Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes :
Une noble pudeur à tout ce que vous faites
Donne un prix que n’ont point ni la pourpre ni l’or.
Quel climat renfermait un si rare trésor ?
Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance,
Et quelle main si sage éleva votre enfance ?
Mais dites promptement ce que vous demandez :
Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés ;
Dussiez-vous, je l’ai dit, et veux bien le redire,
Demander la moitié de ce puissant empire.
ESTHER.
Je ne m’égare point dans ces vastes désirs.
Mais puisqu’il faut enfin expliquer mes soupirs,
Puisque mon roi lui-même à parler me convie,
(elle se jette aux pieds du roi.) J’ose vous implorer, et pour ma propre vie,
Et pour les tristes jours d’un peuple infortuné
Qu’à périr avec moi vous avez condamné.
ASSUÉRUS, la relevant.
À périr ! vous ! Quel peuple ? Et quel est ce mystère ?
AMAN, tout bas.
Je tremble.
ESTHER.
Je tremble. Esther, seigneur, eut un Juif pour son père :
De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.
AMAN, à part.
Ah dieux !
ASSUÉRUS.
Ah dieux ! Ah ! de quel coup me percez-vous le cœur !
Vous la fille d’un Juif ! Eh quoi ! tout ce que j’aime,
Cette Esther, l’innocence et la sagesse même,
Que je croyais du ciel les plus chères amours,
Dans cette source impure aurait puisé ses jours !
Malheureux !
ESTHER.
Malheureux ! Vous pourrez rejeter ma prière :
Mais je demande au moins que, pour grâce dernière,
Jusqu’à la fin, seigneur, vous m’entendiez parler,
Et que surtout Aman n’ose point me troubler.
ASSUÉRUS.
Parlez.
ESTHER.
Parlez. Ô Dieu, confonds l’audace et l’imposture !
Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature,
Que vous croyez, seigneur, le rebut des humains,
D’une riche contrée autrefois souverains,
Pendant qu’ils n’adoraient que le Dieu de leurs pères,
Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.
Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,
N’est point tel que l’erreur le figure à vos yeux :
L’Éternel est son nom ; le monde est son ouvrage ;
Il entend les soupirs de l’humble qu’on outrage,
Juge tous les mortels avec d’égales lois,
Et du haut de son trône interroge les rois :
Des plus fermes États la chute épouvantable,
Quand il veut, n’est qu’un jeu de sa main redoutable.
Les Juifs à d’autres dieux osèrent s’adresser :
Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser :
Sous les Assyriens leur triste servitude
Devint le juste prix de leur ingratitude.
Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
Dieu fit choix de Cyrus avant qu’il vît le jour,
L’appela par son nom, le promit à la terre,
Le fit naître, et soudain l’arma de son tonnerre,
Brisa les fiers remparts et les portes d’airain,
Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
De son temple détruit vengea sur eux l’injure :
Babylone paya nos pleurs avec usure.
Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines ;
Et le temple déjà sortait de ses ruines.
Mais, de ce roi si sage héritier insensé,
Son fils interrompit l’ouvrage commencé,
Fut sourd à nos douleurs : Dieu rejeta sa race,
Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.
Que n’espérions-nous point d’un roi si généreux !
Dieu regarde en pitié son peuple malheureux,
Disions-nous : un roi règne, ami de l’innocence.
Partout du nouveau prince on vantait la clémence :
Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris.
Ciel ! verra-t-on toujours par de cruels esprits
Des princes les plus doux l’oreille environnée,
Et du bonheur public la source empoisonnée ?
Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté
Est venu dans ces lieux souffler la cruauté ;
Un ministre ennemi de votre propre gloire…
AMAN.
De votre gloire ! Moi ? Ciel ! le pourriez-vous croire ?
Moi qui n’ai d’autre objet ni d’autre dieu…
ASSUÉRUS.
Moi qui n’ai d’autre objet ni d’autre dieu… Tais-toi.
Oses-tu donc parler sans l’ordre de ton roi ?
ESTHER.
Notre ennemi cruel devant vous se déclare :
C’est lui, c’est ce ministre infidèle et barbare
Qui, d’un zèle trompeur à vos yeux revêtu,
Contre notre innocence arma votre vertu.
Et quel autre, grand Dieu ! qu’un Scythe impitoyable
Aurait de tant d’horreurs dicté l’ordre effroyable !
Partout l’affreux signal en même temps donné
De meurtres remplira l’univers étonné :
On verra, sous le nom du plus juste des princes,
Un perfide étranger désoler vos provinces ;
Et dans ce palais même, en proie à son courroux,
Le sang de vos sujets regorger jusqu’à vous.
Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée ?
Quelle guerre intestine avons-nous allumée ?
Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis ?
Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis ?
Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie,
Pendant que votre main sur eux appesantie
À leurs persécuteurs les livrait sans secours,
Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours,
De rompre des méchants les trames criminelles,
De mettre votre trône à l’ombre de ses ailes.
N’en doutez point, seigneur, il fut votre soutien :
Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l’Indien,
Dissipa devant vous les innombrables Scythes,
Et renferma les mers dans vos vastes limites ;
Lui seul aux yeux d’un Juif découvrit le dessein
De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein.
Hélas ! ce Juif jadis m’adopta pour sa fille.
ASSUÉRUS.
Mardochée ?
ESTHER.
Mardochée ? Il restait seul de notre famille.
Mon père était son frère. Il descend comme moi
Du sang infortuné de notre premier roi.
Plein d’une juste horreur pour un Amalécite,