Mithridate (page 6)

Jean Racine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mithridate (éditions Didot, 1854) · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Rome tient maintenant sa victoire assurée !

Quel ennemi son bras leur allait opposer !

Mais sur qui, malheureuse, oses-tu t’excuser ?

Quoi ! tu ne veux pas voir que c’est toi qui l’opprimes,

Et dans tous ses malheurs reconnaître tes crimes !

De combien d’assassins l’avais-je enveloppé !

Comment à tant de coups serait-il échappé ?

Il évitait en vain les Romains et son frère :

Ne le livrais-je pas aux fureurs de son père ?

C’est moi qui, les rendant l’un de l’autre jaloux,

Vins allumer le feu qui les embrase tous :

Tison de la discorde, et fatale furie,

Que le démon de Rome a formée et nourrie.

Et je vis ! et j’attends que, de leur sang baigné,

Pharnace des Romains revienne accompagné ;

Qu’il étale à mes yeux sa parricide joie !

La mort au désespoir ouvre plus d’une voie :

Oui, cruelles, en vain vos injustes secours

Me ferment du tombeau les chemins les plus courts,

Je trouverai la mort jusque dans vos bras même.

Et toi, fatal tissu, malheureux diadème,

Instrument et témoin de toutes mes douleurs,

Bandeau que mille fois j’ai trempé de mes pleurs,

Au moins, en terminant ma vie et mon supplice,

Ne pouvais-tu me rendre un funeste service ?

À mes tristes regards, va, cesse de t’offrir ;

D’autres armes sans toi sauront me secourir ;

Et périsse le jour et la main meurtrière

Qui jadis sur mon front t’attacha la première !

PHŒDIME.

On vient, madame, on vient ; et j’espère qu’Arcas,

Pour bannir vos frayeurs, porte vers vous ses pas.

Scène II.

MONIME, PHŒDIME, ARCAS.

MONIME.

En est-ce fait, Arcas ? et le cruel Pharnace…

ARCAS.

Ne me demandez rien de tout ce qui se passe,

Madame, on m’a chargé d’un plus funeste emploi ;

Et ce poison vous dit les volontés du roi.

PHŒDIME.

Malheureuse princesse !

MONIME.

Malheureuse princesse ! Ah ! quel comble de joie !

Donnez. Dites, Arcas, au roi qui me l’envoie,

Que de tous les présents que m’a faits sa bonté

Je reçois le plus cher et le plus souhaité.

À la fin je respire ; et le ciel me délivre

Des secours importuns qui me forçaient de vivre.

Maîtresse de moi-même, il veut bien qu’une fois

Je puisse de mon sort disposer à mon choix.

PHŒDIME.

Hélas !

MONIME.

Hélas ! Retiens tes cris, et, par d’indignes larmes,

De cet heureux moment ne trouble point les charmes.

Si tu m’aimais, Phœdime, il fallait me pleurer

Quand d’un titre funeste on me vint honorer,

Et lorsque, m’arrachant du doux sein de la Grèce,

Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse.

Retourne maintenant chez ces peuples heureux ;

Et si mon nom encor s’est conservé chez eux,

Dis-leur ce que tu vois ; et de toute ma gloire,

Phœdime, conte-leur la malheureuse histoire.

Et toi qui de ce cœur, dont tu fus adoré,

Par un jaloux destin fus toujours séparé,

Héros avec qui, même en terminant ma vie,

Je n’ose en un tombeau demander d’être unie,

Reçois ce sacrifice ; et puisse en ce moment

Ce poison expier le sang de mon amant !

Scène III.

MONIME, ARBATE, PHŒDIME, ARCAS.

ARBATE.

Arrêtez ! arrêtez !

ARCAS.

Arrêtez ! arrêtez ! Que faites-vous, Arbate ?

ARBATE.

Arrêtez ! j’accomplis l’ordre de Mithridate.

MONIME.

Ah ! laissez-moi…

ARBATE, jetant le poison.

Ah ! laissez-moi… Cessez, vous dis-je, et laissez-moi,

Madame, exécuter les volontés du roi :

Vivez. Et vous, Arcas, du succès de mon zèle

Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.

Scène IV.

MONIME, ARBATE, PHŒDIME.

MONIME.

Ah ! trop cruel Arbate, à quoi m’exposez-vous !

Est-ce qu’on croit encor mon supplice trop doux ?

Et le roi m’enviant une mort si soudaine,

Veut-il plus d’un trépas pour contenter sa haine ?

ARBATE.

Vous l’allez voir paraître ; et j’ose m’assurer

Que vous-même avec moi vous allez le pleurer.

MONIME.

Quoi ! le roi…

ARBATE.

Quoi ! le roi… Le roi touche à son heure dernière,

Madame, et ne voit plus qu’un reste de lumière.

Je l’ai laissé sanglant, porté par des soldats ;

Et Xipharès en pleurs accompagne leurs pas.

MONIME.

Xipharès ! Ah, grands dieux ! Je doute si je veille,

Et n’ose qu’en tremblant en croire mon oreille.

Xipharès vit encor ! Xipharès, que mes pleurs…

ARBATE.

Il vit chargé de gloire, accablé de douleurs.

De sa mort en ces lieux la nouvelle semée

Ne vous a pas vous seule et sans cause alarmée :

Les Romains, qui partout l’appuyaient par des cris,

Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits.

Le roi, trompé lui-même, en a versé des larmes,

Et désormais certain du malheur de ses armes,

Par un rebelle fils de toutes parts pressé,

Sans espoir de secours tout près d’être forcé,

Et voyant pour surcroît de douleur et de haine,

Parmi ses étendards porter l’aigle romaine,

Il n’a plus aspiré qu’à s’ouvrir des chemins

Pour éviter l’affront de tomber dans leurs mains.

D’abord il a tenté les atteintes mortelles

Des poisons que lui-même a crus les plus fidèles ;

Il les a trouvés tous sans force et sans vertu.

« Vain secours, a-t-il dit, que j’ai trop combattu !

« Contre tous les poisons soigneux de me défendre,

« J’ai perdu tout le fruit que j’en pouvais attendre.

« Essayons maintenant des secours plus certains,

« Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains. »

Il parle ; et défiant leurs nombreuses cohortes,

Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes.

À l’aspect de ce front dont la noble fureur

Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur,

Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière,

Laisser entre eux et nous une large carrière ;

Et déjà quelques-uns couraient épouvantés

Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.

Mais, le dirai-je ? ô ciel ! rassurés par Pharnace,

Et la honte en leurs cœurs réveillant leur audace,

Ils reprennent courage, ils attaquent le roi,

Qu’un reste de soldats défendait avec moi.

Qui pourrait exprimer par quels faits incroyables,

Quels coups accompagnés de regards effroyables,

Son bras se signalant pour la dernière fois,

A de ce grand héros terminé les exploits ?

Enfin, las et couvert de sang et de poussière,

Il s’était fait de morts une noble barrière :

Un autre bataillon s’est avancé vers nous :

Les Romains pour le joindre ont suspendu leurs coups.

Ils voulaient tous ensemble accabler Mithridate.

Mais lui : « C’en est assez, m’a-t-il dit, cher Arbate,

« Le sang et la fureur m’emportent trop avant.

« Ne livrons pas surtout Mithridate vivant. »

Aussitôt dans son sein il plonge son épée.

Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée.

Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant,

Faible, et qui s’irritait contre un trépas si lent ;

Et se plaignant à moi de ce reste de vie,

Il soulevait encor sa main appesantie ;

Et marquant à mon bras la place de son cœur,

Semblait d’un coup plus sûr implorer la faveur.

Tandis que, possédé de ma douleur extrême,

Je songe bien plutôt à me percer moi-même,

De grands cris ont soudain attiré mes regards :

J’ai vu, qui l’aurait cru ? j’ai vu de toutes parts

Vaincus et renversés les Romains et Pharnace,

Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la place ;

Et le vainqueur, vers nous s’avançant de plus près,

À mes yeux éperdus a montré Xipharès.

MONIME.

Juste ciel !

ARBATE.

Juste ciel ! Xipharès, toujours resté fidèle,

Et qu’au fort du combat une troupe rebelle,

Par ordre de son frère, avait enveloppé,

Mais qui, d’entre leurs bras à la fin échappé,

Força les plus mutins, et regagnant le reste,

Heureux et plein de joie, en ce moment funeste,

À travers mille morts, ardent, victorieux,

S’était fait vers son père un chemin glorieux.

Jugez de quelle horreur cette joie est suivie.

Son bras aux pieds du roi l’allait jeter sans vie ;

Mais on court, on s’oppose à son emportement.

Le roi m’a regardé dans ce triste moment,

Et m’a dit, d’une voix qu’il poussait avec peine :

« S’il en est temps encor, cours, et sauve la reine. »

Ces mots m’ont fait trembler pour vous, pour Xipharès :

J’ai craint, j’ai soupçonné quelques ordres secrets.

Tout lassé que j’étais, ma frayeur et mon zèle

M’ont donné pour courir une force nouvelle ;

Et, malgré nos malheurs, je me tiens trop heureux

D’avoir paré le coup qui vous perdait tous deux.

MONIME.

Ah ! que, de tant d’horreurs justement étonnée,

Je plains de ce grand roi la triste destinée !

Hélas ! et plût aux dieux qu’à son sort inhumain

Moi-même j’eusse pu ne point prêter la main ;

Et que, simple témoin du malheur qui l’accable,

Je le pusse pleurer sans en être coupable !

Il vient. Quel nouveau trouble excite en mes esprits

Le sang du père, ô ciel ! et les larmes du fils !

Scène V.

MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, PHŒDIME, ARCAS, gardes qui soutiennent Mithridate.

MONIME.

Ah ! que vois-je, seigneur, et quel sort est le vôtre !

MITHRIDATE.

Cessez et retenez vos larmes l’un et l’autre :

(montrant Xipharès.) Mon sort de sa tendresse et de votre amitié

Veut d’autres sentiments que ceux de la pitié ;

Et ma gloire, plutôt digne d’être admirée,

Ne doit point par des pleurs être déshonorée.

J’ai vengé l’univers autant que je l’ai pu :

La mort dans ce projet m’a seule interrompu.

Ennemi des Romains et de la tyrannie,

Je n’ai point de leur joug subi l’ignominie ;

Et j’ose me flatter qu’entre les noms fameux

Qu’une pareille haine a signalés contre eux,

Nul ne leur a plus fait acheter la victoire,

Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire.

Le ciel n’a pas voulu qu’achevant mon dessein

Rome en cendres me vît expirer dans son sein ;

Mais au moins quelque joie en mourant me console :

J’expire environné d’ennemis que j’immole ;

Dans leur sang odieux j’ai pu tremper les mains ;

Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

À mon fils Xipharès je dois cette fortune ;

Il épargne à ma mort leur présence importune.

Que ne puis-je payer ce service important

De tout ce que mon trône eut de plus éclatant !

Mais vous me tenez lieu d’empire, de couronne ;

Vous seule me restez : souffrez que je vous donne,

Madame ; et tous ces vœux que j’exigeais de vous,

Mon cœur pour Xipharès vous les demande tous.

MONIME.

Vivez, seigneur, vivez, pour le bonheur du monde,

Et pour sa liberté, qui sur vous seul se fonde ;

Vivez pour triompher d’un ennemi vaincu,

Pour venger…

MITHRIDATE.

Pour venger… C’en est fait, madame, et j’ai vécu.

Mon fils, songez à vous : gardez-vous de prétendre

Que de tant d’ennemis vous puissiez vous défendre.

Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités,

Viendront ici sur vous fondre de tous côtés.

Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite

À rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte :

Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés,

Suffisent à ma cendre et l’honorent assez.

Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie.

Allez, réservez-vous…

XIPHARÈS.

Allez, réservez-vous… Moi, seigneur ! que je fuie !

Que Pharnace impuni, les Romains triomphants,

N’éprouvent pas bientôt…

MITHRIDATE.

N’éprouvent pas bientôt… Non, je vous le défends.

Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse :

Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice.

Mais je sens affaiblir ma force et mes esprits ;

Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fils,

Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,

Venez, et recevez l’âme de Mithridate.

MONIME.

Il expire.

XIPHARÈS.

Il expire. Ah ! madame, unissons nos douleurs,

Et par tout l’univers cherchons-lui des vengeurs.

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