Poésies (page 4)

Arthur Rimbaud · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies (Rimbaud), éd. Vanier 1895 · 6 pages

De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,

De penser que cela prépare bien du pain…

Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s’allume,

Chanter joyeusement en martelant l’enclume,

Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,

Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !

— Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !…

« Mais je sais, maintenant ! Moi je ne peux plus croire,

Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,

Qu’un homme vienne là, dague sur le manteau,

Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;

Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre,

Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !

— Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,

Tu me dirais : Je veux !… — Tu vois bien, c’est stupide.

Tu crois que j’aime voir ta baraque splendide,

Tes officiers dorés, tes mille chenapans,

Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :

Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles

Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles

Et nous dirons : C’est bien ; les pauvres à genoux !

Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !

Et tu te soûleras, tu feras belle fête.

— Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !

« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !

Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pas

Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.

Cette bête suait du sang à chaque pierre

Et c’était dégoûtant, la Bastille debout

Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout

Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !

— Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre

Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !

Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.

Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.

Et, comme des chevaux, en soufflant des narines

Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là…

Nous marchions au soleil, front haut ; comme cela, —

Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.

Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,

Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :

Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,

Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,

Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,

— Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !

Le tas des ouvriers a monté dans la rue,

Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue

De sombres revenants, aux portes des richards.

Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :

Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule,

Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,

Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !

— Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais

Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes

Pour se les renvoyer comme sur des raquettes

Et, tout bas, les malins ! se disent : « Qu’ils sont sots ! »

Pour mitonner des lois, coller de petits pots

Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,

S’amuser à couper proprement quelques tailles,

Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux

— Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! —

Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes…,

C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !

Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats

Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats

Que tu nous sers bourgeois, quand nous sommes féroces,

Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !… »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il le prend par le bras, arrache le velours

Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours

Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,

La foule épouvantable avec des bruits de houle,

Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,

Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,

Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,

Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :

L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout

Au roi pâle et suant qui chancelle debout,

Malade à regarder cela !

Malade à regarder cela !« C’est la Crapule,

Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :

— Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !

Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,

Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !

— On ne veut pas de nous dans les boulangeries.

J’ai trois petits. Je suis crapule. — Je connais

Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets

Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :

C’est la crapule. — Un homme était à la Bastille,

Un autre était forçat : et, tous deux, citoyens

Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :

On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose

Qui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est cause

Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,

Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !

Crapule. — Là-dedans sont des filles, infâmes

Parce que, — vous saviez que c’est faible, les femmes, —

Messeigneurs de la cour, — que ça veut toujours bien, —

Vous avez craché sur l’âme, comme rien !

Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Oh ! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle

Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,

Qui dans ce travail-là sentent crever leur front,

Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !

Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes

Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,

Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir,

Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes

Où, lentement vainqueur, il domptera les choses

Et montera sur Tout, comme sur un cheval !

Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal,

Plus ! — Ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :

Nous saurons ! — Nos marteaux en main ; passons au crible

Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !

Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant

De vivre simplement, ardemment, sans rien dire

De mauvais, travaillant sous l’auguste sourire

D’une femme qu’on aime avec un noble amour :

Et l’on travaillerait fièrement tout le jour,

Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :

Et l’on se sentirait très heureux : et personne,

Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !

On aurait un fusil au-dessus du foyer…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !

Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !

Il reste des mouchards et des accapareurs.

Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs

Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure

Je parlais de devoir calme, d’une demeure…

Regarde donc le ciel ! — C’est trop petit pour nous,

Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !

Regarde donc le ciel ! — Je rentre dans la foule

Dans la grande canaille effroyable qui roule,

Sire, tes vieux canons sur les sales pavés ;

— Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés !

— Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,

Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France

Poussent leurs régiments en habits de gala,

Eh bien, n’est-ce pas, vous tous ? — Merde à ces chiens-là ! »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Il reprit son marteau sur l’épaule.

— Il reprit son marteau sur l’épaule.La foule

Près de cet homme-là se sentait l’âme soûle,

Et, dans la grande cour, dans les appartements,

Où Paris haletait avec des hurlements,

Un frisson secoua l’immense populace.

Alors, de sa main large et superbe de crasse,

Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,

Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !

Soleil et chair Fichier • • Portail

SOLEIL ET CHAIR

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,

Verse l’amour brûlant à la terre ravie,

Et, quand on est couché sur la vallée, on sent

Que la terre est nubile et déborde de sang ;

Que son immense sein, soulevé par une âme,

Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,

Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,

Le grand fourmillement de tous les embryons !

Et tout croît, et tout monte !

Et tout croît, et tout monte !Ô Vénus, ô Déesse !

Je regrette les temps de l’antique jeunesse,

Des satyres lascifs, des faunes animaux,

Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux

Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !

Je regrette les temps où la sève du monde,

L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts

Dans les veines de Pan mettaient un univers !

Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;

Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre

Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;

Où, debout sur la plaine, il entendait autour

Répondre à son appel la Nature vivante ;

Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,

La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleu

Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !

Je regrette les temps de la grande Cybèle

Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,

Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;

Son double sein versait dans les immensités

Le pur ruissellement de la vie infinie.

L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,

Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.

— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.

Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,

Et va, les yeux fermés et les oreilles closes :

— Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi,

L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !

Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,

Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;

S’il n’avait pas laissé l’immortelle Astarté

Qui jadis, émergeant dans l’immense clarté

Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,

Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,

Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,

Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs !

II

Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,

Aphrodité marine ! — Oh ! la route est amère

Depuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;

Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !

— Oui, l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,

Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,

Parce qu’il a sali son fier buste de dieu,

Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,

Son corps olympien aux servitudes sales !

Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles

Il veut vivre, insultant la première beauté !

— Et l’Idole où tu mis tant de virginité,

Où tu divinisas notre argile, la Femme,

Afin que l’Homme pût éclairer sa pauvre âme

Et monter lentement, dans un immense amour,

De la prison terrestre à la beauté du jour,

La femme ne sait plus même être courtisane !

— C’est une bonne farce ! et le monde ricane

Au nom doux et sacré de la grande Vénus !

III

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !

— Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !

Au grand jour, fatigué de briser des idoles

Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,

Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !

L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,

Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,

Montera, montera, brûlera sous son front !

Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,

Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,

Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !

— Splendide, radieuse, au sein des grandes mers

Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers

L’Amour infini dans un infini sourire !

Le Monde vibrera comme une immense lyre

Dans le frémissement d’un immense baiser :

— Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

IV

Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !

Ô renouveau d’amour, aurore triomphale

Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,

Kallipyge la blanche et le petit Éros

Effleureront, couverts de la neige des roses,

Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !

— Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots

Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,

Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,

Ô douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,

Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,

Lysios, promené dans les champs Phrygiens

Par les tigres lascifs et les panthères rousses,

Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.

— Zeus, Taureau, sur son cou berce comme un enfant

Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc

Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague.

Il tourne lentement vers elle son œil vague ;

Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur

Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt

Dans un divin baiser, et le flot qui murmure

De son écume d’or fleurit sa chevelure.

— Entre le laurier-rose et le lotus jaseur

Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur

Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;

— Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,

Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,

Etale fièrement l’or de ses larges seins

Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,

— Héraclès, le Dompteur, qui comme d’une gloire

Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,

S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !

Par la lune d’été vaguement éclairée,

Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée

Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,

Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile,

La Dryade regarde au ciel silencieux…

— La blanche Séléné laisse flotter son voile,

Craintive, sur les pieds du bel Endymion,

Et lui jette un baiser dans un pâle rayon…

— La Source pleure au loin dans une longue extase…

C’est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,

Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.

— Une brise d’amour dans la nuit a passé,

Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,

Majestueusement debout, les sombres Marbres,

Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,

— Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini !

7 mai 1870.

Le Dormeur du val Fichier • • Portail

LE DORMEUR DU VAL

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

7 octobre 1870.

AU CABARET-VERT

Cinq heures du soir.

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.

— Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table

Verte : je contemplai les sujets très naïfs

De la tapisserie. — Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

— Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! —

Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse

D’ail, — et m’emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre 1870.

LA MALINE

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel met

Belge, et je m’épatais dans mon immense chaise.

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