Poésies (page 5)

Arthur Rimbaud · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies (Rimbaud), éd. Vanier 1895 · 6 pages

En mangeant, j’écoutais l’horloge, — heureux et coi.

La cuisine s’ouvrit avec une bouffée

— Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Et tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;

— Puis, comme ça, — bien sûr, pour avoir un baiser, —

Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… »

Charleroi, octobre 1870.

L’ÉCLATANTE VICTOIRE DE SARREBRUCK

REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L’EMPEREUR !

(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.)

Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose

Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada

Flamboyant ; très heureux, ― car il voit tout en rose,

Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste

Près des tambours dorés et des rouges canons,

Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,

Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms

À droite, Dumanet, appuyé sur la crosse

De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,

Et : « Vive l’Empereur !! » − Son voisin reste coi…

Un schako surgit, comme un soleil noir… − Au centre,

Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre

Se dresse, et, − présentant ses derrières : « De quoi ?… »

Octobre 1870.

RÊVÉ POUR L’HIVER

À Elle.

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose

Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose

Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,

Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…

Un petit baiser, comme une folle araignée,

Te courra par le cou…

Et tu me diras : « Cherche ! », en inclinant la tête ;

— Et nous prendrons du temps, à trouver cette bête !

— Qui voyage beaucoup…

En wagon, le 7 octobre 1870.

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Le Buffet Fichier • • Portail

LE BUFFET

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;

— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

— Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Octobre 1870.

Ma Bohême Fichier • • Portail

MA BOHÊME

(Fantaisie.)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;

Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.

— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;

— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Octobre 1870.

Ma Bohême Fichier • • Portail

MA BOHÊME

(Fantaisie.)

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;

Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.

— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;

— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Octobre 1870.

ENTENDS COMME BRAME

Entends comme brame

près des acacias

en avril la rame

viride du pois !

Dans sa vapeur nette,

vers Phœbé ! tu vois

s’agiter la tête

de saints d’autrefois…

Loin des claires meules

des caps, des beaux toits,

ces chers Anciens veulent

ce philtre sournois…

Or ni fériale

ni astrale ! n’est

la brume qu’exhale

ce nocturne effet.

Néanmoins ils restent,

— Sicile, Allemagne,

dans ce brouillard triste

et blêmi, justement !

Chant de guerre parisien Fichier • • Portail

CHANT DE GUERRE PARISIEN

Le Printemps est évident, car

Du cœur des Propriétés vertes

Le vol de Thiers et de Picard

Tient ses splendeurs grandes ouvertes.

Ô mai ! Quels délirants cul-nus !

Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,

Écoutez donc les bienvenus

Semer les choses printanières !

Ils ont schako, sabre et tamtam

Non la vieille boîte à bougies

Et des yoles qui n’ont jam…jam…

Fendent le lac aux eaux rougies !…

Plus que jamais nous bambochons

Quand arrivent sur nos tanières

Crouler les jaunes cabochons

Dans des aubes particulières.

Thiers et Picard sont des Éros

Des enleveurs d’héliotropes

Au pétrole ils font des Corots.

Voici hannetonner leurs tropes…

Ils sont familiers du grand turc !…

Et couché dans les glaïeuls, Favre,

Fait son cillement aqueduc

Et ses reniflements à poivre !

La Grand-Ville a le pavé chaud

Malgré vos douches de pétrole

Et décidément il nous faut

Nous secouer dans votre rôle…

Et les ruraux qui se prélassent

Dans de longs accroupissements

Entendront des rameaux qui cassent

Parmi les rouges froissements.

MES PETITES AMOUREUSES

Un hydrolat lacrymal lave

Les cieux vert-chou :

Sous l’arbre tendronnier qui bave,

Vos caoutchoucs.

Blancs de lunes particulières

Aux pialats ronds,

Entrechoquez vos genouillères,

Mes laiderons !

Nous nous aimions à cette époque,

Bleu laideron :

On mangeait des œufs à la coque

Et du mouron !

Un soir, tu me sacras poète,

Blond laideron.

Descends ici que je te fouette

En mon giron ;

J’ai dégueulé ta bandoline

Noir laideron ;

Tu couperais ma mandoline

Au fil du front.

Pouah ! mes salives desséchées

Roux laideron,

Infectent encor les tranchées

De ton sein rond !

Ô mes petites amoureuses,

Que je vous hais !

Plaquez de fouffes douloureuses,

Vos tétons laids !

Piétinez mes vieilles terrines

De sentiment ;

Hop donc soyez-moi ballerines

Pour un moment !…

Vos omoplates se déboîtent,

Ô mes amours !

Une étoile à vos reins qui boitent

Tournez vos tours.

Et c’est pourtant pour ces éclanches

Que j’ai rimé !

Je voudrais vous casser les hanches

D’avoir aimé !

Fade amas d’étoiles ratées,

Comblez les coins

— Vous creverez en Dieu, bâtées

D’ignobles soins !

Sous les lunes particulières

Aux pialats ronds

Entrechoquez vos genouillères,

Mes laiderons !

Les Poètes de sept ans Fichier • • Portail

LES POÈTES DE SEPT ANS

À M. P. Demeny.

Et la Mère, fermant le livre du devoir,

S’en allait satisfaite et très fière sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,

L’âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d’obéissance ; très

Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,

Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.

Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poings

À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s’ouvrait sur le soir ; à la lampe

On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,

Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été

Surtout, vaincu, stupide, il était entêté

À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :

Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet

Derrière la maison, en hiver, s’illunait,

Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne

Et pour des visions écrasant son œil darne,

Il écoutait grouiller les galeux espaliers.

Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers

Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,

Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue,

Sous des habits puant la foire et tout vieillots,

Conversaient avec la douceur des idiots !

Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,

Sa mère s’effrayait ; les tendresses profondes,

De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.

C’était bon. Elle avait le bleu regard, — qui ment !

À sept ans, il faisait des romans, sur la vie

Du grand désert, où luit la Liberté ravie,

Forêts, soleils, rios, savanes ! — Il s’aidait

De journaux illustrés où, rouge, il regardait

Des Espagnoles rire et des Italiennes.

Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes,

— Huit ans, — la fille des ouvriers d’à côté,

La petite brutale, et qu’elle avait sauté,

Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,

Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,

Car elle ne portait jamais de pantalons ;

— Et, par elle meurtri des poings et des talons

Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre,

Il craignait les blafards dimanches de décembre,

Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,

Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;

Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.

Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve,

Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg

Où les crieurs, en trois roulements de tambour

Font autour des édits rire et gronder les foules.

— Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles

Lumineuses, parfums sains, pubescence d’or,

Font leur remuement calme et prennent leur essor !

Et comme il savourait surtout les sombres choses,

Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,

Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,

Il lisait son roman sans cesse médité,

Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,

De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,

Vertige, écroulements, déroutes et pitié !

— Tandis que se faisait la rumeur du quartier,

En bas, — seul, et couché sur des pièces de toile

Écrue, et pressentant violemment la voile !

26 mai 1871.

LE CŒUR VOLÉ

Mon pauvre cœur bave à la poupe,

Mon cœur est plein de caporal ;

Ils lui lancent des jets de soupe,

Mon triste cœur bave à la poupe :

Sous les quolibets de la troupe

Qui pousse un rire général,

Mon triste cœur bave à la poupe

Mon cœur est plein de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques,

Leurs insultes l’ont dépravé.

À la vesprée, ils font des fresques

Ithyphalliques et pioupiesques,

Ô flots abracadabrantesques

Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô cœur volé ?

Ce seront des refrains bachiques

Quand ils auront tari leurs chiques :

J’aurai des sursauts stomachiques

Si mon cœur triste est ravalé :

Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô cœur volé ?

TÊTE DE FAUNE

Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,

Dans la feuillée incertaine et fleurie,

D’énormes fleurs où l’âcre baiser dort

Vif et devant l’exquise broderie,

Le Faune affolé montre ses grands yeux

Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches

Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux,

Sa lèvre éclate en rires par les branches ;

Et quand il a fui, tel un écureuil,

Son rire perle encore à chaque feuille

Et l’on croit épeuré par un bouvreuil

Le baiser d’or du bois qui se recueille.

Poison perdu Fichier • • Portail

POISON PERDU

Des nuits du blond et de la brune

Pas un souvenir n’est resté ;

Pas une dentelle d’été,

Pas une cravate commune.

Et sur le balcon, où le thé

Se prend aux heures de la lune.

Il n’est resté de trace aucune,

Aucun souvenir n’est resté,

Au bord d’un rideau bleu piquée,

Luit une épingle à tête d’or

Comme un gros insecte qui dort.

Pointe d’un fin poison trempée,

Je te prends, sois-moi préparée

Aux heures des désirs de mort.

LES CORBEAUX

Seigneur, quand froide est la prairie,

Quand dans les hameaux abattus,

Les longs angelus se sont tus

Sur la nature défleurie,

Faites s’abattre des grands cieux

Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,

Les vents froids attaquent vos nids !

Vous, le long des fleuves jaunis,

Sur les routes aux vieux calvaires,

Sur les fossés et sur les trous,

Dispersez-vous, ralliez-vous !

Par milliers, sur les champs de France,

Où dorment les morts d’avant-hier,

Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,

Pour que chaque passant repense !

Sois donc le crieur du devoir,

Ô notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,

Mât perdu dans le soir charmé,

Laissez les fauvettes de mai

Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,

Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,

La défaite sans avenir.

1872.

PATIENCE

D’un été.

Aux branches claires des tilleuls

Meurt un maladif hallali.

Mais des chansons spirituelles

Voltigent partout les groseilles.

Que notre sang rie en nos veines,

Voici s’enchevêtrer les vignes.

Le ciel est joli comme un ange,

Azur et Onde communient.

Je sors ! Si un rayon me blesse,

Je succomberai sur la mousse.

Qu’on patiente et qu’on s’ennuie,

C’est si simple !… Fi de ces peines !

Je veux que l’été dramatique

Me lie à son char de fortune.

Que par toi beaucoup, ô Nature,

— Ah ! moins nul et moins seul ! je meure.

Au lieu que les bergers, c’est drôle,

Meurent à peu près par le monde.

Je veux bien que les saisons m’usent.

À toi, Nature ! je me rends,

Et ma faim et toute ma soif ;

Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.

Rien de rien ne m’illusionne ;

C’est rire aux parents qu’au soleil ;

Mais moi je ne veux rire à rien,

Et libre soit cette infortune.

JEUNE MÉNAGE

La chambre est ouverte au ciel bleu turquin ;

Pas de place : des coffrets et des huches !

Dehors le mur est plein d’aristoloches

Où vibrent les gencives des lutins.

Que ce sont bien intrigues de génies

Cette dépense et ces désordres vains !

C’est la fée africaine qui fournit

La mûre, et les résilles dans les coins.

Plusieurs entrent, marraines mécontentes,

En pans de lumière dans les buffets,

Puis y restent ! le ménage s’absente

Peu sérieusement, et rien ne se fait.

Le marié a le vent qui le floue

Pendant son absence, ici, tout le temps.

Même des esprits des eaux, malfaisants

Entrent vaguer aux sphères de l’alcôve.

La nuit, l’amie oh, la lune de miel

Cueillera leur sourire et remplira

De mille bandeaux de cuivre le ciel.

Puis ils auront affaire au malin rat.

— S’il n’arrive pas un feu follet blême,

Comme un coup de fusil, après des vêpres.

— Ô spectres saints et blancs de Bethléem,

Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre !

27 juin 1872.

MÉMOIRE

I

L’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance ;

L’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;

La soie, en foule et de lys pur des oriflammes

Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;

L’ébat des anges ; — non… le courant d’or en marche,

Meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d’herbe. Elle.

Sombre, avant le ciel bleu pour ciel de lit, appelle

Pour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche.

II

Eh ! l’humide carreau tend ses bouillons limpides !

L’eau meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes.

Les robes vertes et déteintes des fillettes

Font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides.

Plus pure qu’un louis, jaune et chaude paupière

Le souci d’eau — ta foi conjugale, ô l’Épouse ! —

Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse

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