Cyrano de Bergerac (page 16)

Edmond Rostand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cyrano de Bergerac (Rostand) · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Roxane.

"Mon trésor…"D’une voix…"Mon amour !…"D’une voix…

(Elle tressaille.)

Mais… que je n’entends pas pour la première fois !

(Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. — L’ombre augmente.)

Cyrano.

« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,

« Et je suis et serai jusque dans l’autre monde

« Celui qui vous aima sans mesure, celui… »

Roxane, lui posant la main sur l’épaule.

Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.

(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.)

Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle

D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !

Cyrano.

Roxane !

Roxane.

Roxane !C’était vous.

Cyrano.

Roxane !C’était vous.Non, non, Roxane, non !

Roxane.

J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !

Cyrano.

Non ! ce n’était pas moi !

Roxane.

Non ! ce n’était pas moi !C’était vous !

Cyrano.

Non ! ce n’était pas moi !C’était vous !Je vous jure…

Roxane.

J’aperçois toute la généreuse imposture :

Les lettres, c’était vous…

Cyrano.

Les lettres, c’était vous…Non !

Roxane.

Les lettres, c’était vous…Non !Les mots chers et fous,

C’était vous…

Cyrano.

C’était vous…Non !

Roxane.

C’était vous…Non !La voix dans la nuit, c’était vous.

Cyrano.

Je vous jure que non !

Roxane.

Je vous jure que non !L’âme, c’était la vôtre !

Cyrano.

Je ne vous aimais pas.

Roxane.

Je ne vous aimais pas.Vous m’aimiez !

Cyrano, se débattant.

Je ne vous aimais pas.Vous m’aimiez !C’était l’autre !

Roxane.

Vous m’aimiez !

Cyrano, d’une voix qui faiblit.

Vous m’aimiez !Non !

Roxane.

Vous m’aimiez !Non !Déjà vous le dites plus bas !

Cyrano.

Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

Roxane.

Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !

— Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,

Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,

Ces pleurs étaient de vous ?

Cyrano, lui tendant la lettre.

Ces pleurs étaient de vous ?Ce sang était le sien.

Roxane.

Alors pourquoi laisser ce sublime silence

Se briser aujourd’hui ?

Cyrano.

Se briser aujourd’hui ?Pourquoi ?…

(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)

Scène VI

Les Mêmes, LE BRET et RAGUENEAU.

Le Bret.

Se briser aujourd’hui ?Pourquoi ?…Quelle imprudence !

Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !

Cyrano, souriant et se redressant.

Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !Tiens, parbleu !

Le Bret.

Il s’est tué, Madame, en se levant !

Roxane.

Il s’est tué, Madame, en se levant !Grand Dieu !

Mais tout à l’heure alors… cette faiblesse ?… cette ?…

Cyrano.

C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette :

… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,

Monsieur de Bergerac est mort assassiné.

(Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.)

Roxane.

Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !…

Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

Cyrano.

Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?« D’un coup d’épée,

Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »…

— Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !…

Et voilà que je suis tué dans une embûche,

Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !

C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.

Ragueneau.

Ah ! Monsieur !…

Cyrano.

Ah ! Monsieur !…Ragueneau, ne pleure pas si fort !…

(Il lui tend la main.)

Qu’est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?

Ragueneau, à travers ses larmes.

Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière.

Cyrano.

Molière !

Ragueneau.

Molière !Mais je veux le quitter, dès demain ;

Oui, je suis indigné !… Hier, on jouait Scapin,

Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !

Le Bret.

Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !Entière !

Ragueneau.

Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?… »

Le Bret, furieux.

Molière te l’a pris !

Cyrano.

Molière te l’a pris !Chut ! chut ! Il a bien fait !…

(À Ragueneau.)

La scène, n’est-ce pas, produit beaucoup d’effet ?

Ragueneau, sanglotant.

Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !

Cyrano.

Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !Oui, ma vie

Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie !

(À Roxane.)

Vous souvient-il du soir où Christian vous parla

Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là :

Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,

D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !

C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :

Molière a du génie et Christian était beau !

(À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l’allée, les religieuses se rendant à l’office.)

Qu’elles aillent prier puisque leur cloche sonne !

Roxane, se relevant pour appeler.

Ma sœur ! ma sœur !

Cyrano, la retenant.

Ma sœur ! ma sœur !Non ! non ! n’allez chercher personne :

Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.

(Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l’orgue.)

Il me manquait un peu d’harmonie… en voilà.

Roxane.

Je vous aime, vivez !

Cyrano.

Je vous aime, vivez !Non ! car c’est dans le conte

Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de honte,

Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…

Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.

Roxane.

J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !

Cyrano.

J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !Vous ?… au contraire !

J’ignorais la douceur féminine. Ma mère

Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.

Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.

Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.

Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

Le Bret, lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches.

Ton autre amie est là, qui vient te voir !

Cyrano, souriant à la lune.

Ton autre amie est là, qui vient te voir !Je vois.

Roxane.

Je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois !

Cyrano.

Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,

Sans qu’il faille inventer, aujourd’hui, de machine…

Roxane.

Que dites-vous ?

Cyrano.

Que dites-vous ?Mais oui, c’est là, je vous le dis,

Que l’on va m’envoyer faire mon paradis.

Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée,

Et je retrouverai Socrate et Galilée !

Le Bret, se révoltant.

Non ! non ! C’est trop stupide à la fin, et c’est trop

Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !

Mourir ainsi !… Mourir !…

Cyrano.

Mourir ainsi !… Mourir !…Voilà Le Bret qui grogne !

Le Bret, fondant en larmes.

Mon cher ami…

Cyrano, se soulevant, l’œil égaré.

Mon cher ami…Ce sont les cadets de Gascogne…

— La masse élémentaire… Eh oui ?… voilà le hic…

Le Bret.

Sa science… dans son délire !

Cyrano.

Sa science… dans son délire !Copernic

A dit…

Roxane.

A dit…Oh !

Cyrano.

A dit…Oh !Mais aussi que diable allait-il faire,

Mais que diable allait-il faire en cette galère ?…

Philosophe, physicien,

Rimeur, bretteur, musicien,

Et voyageur aérien,

Grand riposteur du tac au tac,

Amant aussi — pas pour son bien ! —

Ci-gît Hercule-Savinien

De Cyrano de Bergerac

Qui fut tout, et qui ne fut rien.

… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre :

Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !

(Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles :)

Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,

Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement

Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,

Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,

Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

Roxane.

Je vous jure !…

Cyrano, est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.

Je vous jure !…Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !

(On veut s’élancer vers lui.)

— Ne me soutenez pas ! — Personne !

(Il va s’adosser à l’arbre.)

Ne me soutenez pas ! — Personne ! Rien que l’arbre !

(Silence.)

Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,

— Ganté de plomb !

(Il se raidit.)

Ganté de plomb ! Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,

Je l’attendrai debout,

(Il tire l’épée.)

Je l’attendrai debout, et l’épée à la main !

Le Bret.

Cyrano !

Roxane, défaillante.

Cyrano ! Cyrano !

(Tous reculent épouvantés.)

Cyrano.

Cyrano ! Cyrano ! Je crois qu’elle regarde…

Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !

(Il lève son épée.)

Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !

Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !

Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !

— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ?

Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !

Le Mensonge ?

(Il frappe de son épée le vide.)

Le Mensonge ? Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,

Les Préjugés, les Lâchetés !…

Les Préjugés, les Lâchetés !…(Il frappe.)

Les Préjugés, les Lâchetés !…Que je pactise ?

Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !

— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;

N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !

(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)

Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !

Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose

Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,

Mon salut balaiera largement le seuil bleu,

Quelque chose que sans un pli, sans une tache,

J’emporte malgré vous,

(Il s’élance l’épée haute.)

J’emporte malgré vous, et c’est…

(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)

Roxane, se penchant sur lui et lui baisant le front.

J’emporte malgré vous, et c’est…C’est ?…

Cyrano, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.

J’emporte malgré vous, et c’est… C’est ?…Mon panache.

RIDEAU.

‌

Tous les livres