L’Aiglon (page 19)

Edmond Rostand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Aiglon · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

TOUS, se précipitant vers le Duc.

S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève !Oui ! Oui !

LE DUC, levant sa cravache.

S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève !Oui ! Oui !Place !

Place ! ou levant ce jonc qui vous cravachera,

Je charge à la façon de mon oncle Murat !

— À moi, Prokesch ! Flambeau !

UN CONSPIRATEUR.

— À moi, Prokesch ! Flambeau !De force, il faut le prendre !

LE DUC, à l’attaché français.

Et vous ! vous qui veniez ici pour me défendre,

C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi

Qu’on veut m’assassiner vraiment : défendez-moi !

L’ATTACHÉ.

Non, Monseigneur, partez !

LE DUC.

Non, Monseigneur, partez !Moi ? Comment ? Que je laisse ?…

L’ATTACHÉ.

Partez, je vais aller défendre la comtesse !

LE DUC.

Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan,

Vous assureriez donc ma fuite ?

L’ATTACHÉ.

Vous assureriez donc ma fuite ?Allez-vous-en !

Ce que j’en fais, c’est pour cette femme !

LE DUC.

Ce que j’en fais, c’est pour cette femme !Sans doute,

Mais…

L’ATTACHÉ, à Prokesch.

Mais…Courons tous les deux ! — Prokesch connaît la route !

LE DUC, hésitant encore.

Je ne peux…

PLUSIEURS VOIX.

Je ne peux…Si ! si ! si !

MARMONT.

Je ne peux…Si ! si ! si !C’est le meilleur parti !

(On entend le galop d’un cheval.)

TOUS.

Partez donc !

LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du duc, couverte de boue, pâle, échevelée, hors d’haleine.

Partez donc !Malheureux ! — vous n’êtes pas parti !

Scène III

Les Mêmes, LA COMTESSE

LE DUC, éperdu.

Vous !… Mais on m’avait dit !… Pouvais-je fuir ?

LA COMTESSE, rageusement.

Vous !… Mais on m’avait dit !… Pouvais-je fuir ?Oui, certe !

LE DUC.

Une femme…

LA COMTESSE, avec mépris.

Une femme…Une femme ! eh bien, la grande perte !

LE DUC, balbutiant.

Mais je…

LA COMTESSE.

Mais je…Mais vous deviez m’abandonner !

LE DUC.

Mais je…Mais vous deviez m’abandonner !Songez…

LA COMTESSE, furieuse.

Je songe au temps perdu !

LE DUC.

Je songe au temps perdu !Vos dangers…

LA COMTESSE.

Je songe au temps perdu !Vos dangers…Quels dangers ?

LE DUC.

Nos alarmes pour vous étaient…

LA COMTESSE, fièrement.

Nos alarmes pour vous étaient…Quelles alarmes ?

— Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes ?

LE DUC.

Mais cet homme ?…

LA COMTESSE.

Mais cet homme ?…Partez !

LE DUC.

Mais cet homme ?…Partez !Qu’avez-vous fait ?

LA COMTESSE.

Mais cet homme ?…Partez !Qu’avez-vous fait ?Oh rien !

Il a tiré son sabre — et j’ai tiré le mien !

LE DUC.

Pour moi !… tu t’es battue ?

LA COMTESSE.

Pour moi !… tu t’es battue ?« Oh ! oh ! le fils du Corse. »

Grondait-il, « j’ignorais qu’il fût de cette force ! »

— « Il ne s’en doutait pas lui-même ! »… Mais ma voix…

LE DUC, voyant du sang à la main de la comtesse.

Ah ! vous êtes blessée !

LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang.

Ah ! vous êtes blessée !Oh ! ce n’est rien, — es doigts !…

… Mais ma voix me trahit « Une femme ? » Il recule.

— « Défends-toi donc ! » — « Je ne peux pas, c’est ridicule !

Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon ! »

— « Défends-toi ! cette femme est un Napoléon ! »

Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe,

Il fonce !… et je lui fais…

FLAMBEAU.

Il fonce !… et je lui fais…Le coup de contre-pointe !

LA COMTESSE, mimant le coup.

Un ! deux !

FLAMBEAU.

Un ! deux !Vous avez dû l’étonner rudement !

LA COMTESSE.

Il ne reviendra pas de son étonnement !

LE DUC, se rapprochant, à voix basse.

Dieu ! — mais la jeune fille, alors ?

LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute.

Dieu ! — mais la jeune fille, alors ?Que vous importe ?

LE DUC.

Chut ! — Est-elle venue ?

LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation.

Chut ! — Est-elle venue ?Eh bien… non ! Quand la porte

S’écroula tout à coup sous un poing furieux,

J’étais seule !

LE DUC.

J’étais seule !Elle n’est pas venue ! — Ah ?…

(Et avec un léger dépit mélancolique.) J’étais seule !Elle n’est pas venue ! Ah ?…Tant mieux !

LA COMTESSE.

Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête

Le plan est découvert trop tôt ! Je perds la tête.

Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui

Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky…

Et je fuis en prenant votre cheval de selle !

— Je l’ai crevé ! — je n’en peux plus !…

LE DUC.

— Je l’ai crevé ! — je n’en peux plus !…Elle chancelle !

(Prokesch et Marmont la soutiennent.)

LA COMTESSE, défaillante.

Après ce que j’ai fait, ah ! j’espérais au moins

Apprendre son départ, ici, par les témoins !…

UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route, accourant, à la comtesse.

Vous êtes poursuivie ! — et dans une minute…

(Mouvement de tous pour fuir.)

LE DUC, criant.

Soignez-la ! cachez-la ! là, dans cette cahute !

(Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.)

LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane.

Partez !

LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent.

Partez !Elle n’a rien ?

LA COMTESSE.

Partez !Elle n’a rien ?Mais partez donc ! ah ! si

Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici,

Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes…

Mais cela lui ferait hausser les épaulettes !

LE DUC, s’élançant pour fuir.

Adieu !

Scène IV

Les Mêmes, SEDLINSKY, des Policiers.

FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés en courant.

Adieu !Nous sommes pris !

(En un clin d’œil, la petite bande est cernée.)

LA COMTESSE, avec désespoir.

Adieu !Nous sommes pris !Trop tard !

SEDLINSKY, s’avançant vers elle.

Adieu !Nous sommes pris !Trop tard !Oui, Monseigneur !

LA COMTESSE, au duc, avec rage.

Ah ! songe-creux ! idéologue ! barguigneur !

SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la Comtesse, aperçoit le duc. Il recule en s’écriant :

Votre Altesse…

(Se retournant vers la Comtesse.) Votre Altesse…Votre Alt…

(Se retournant vers le Duc.) Votre Altesse…Votre Alt…Votre Al…

FLAMBEAU.

Votre Altesse…Votre Alt…Votre Al…Ça, ça le trouble !

SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre.

Tiens !…

FLAMBEAU.

Tiens !…Vous avez soupé, Monsieur : vous voyez double !

SEDLINSKY.

Tiens ! tiens !

(Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux qui sont là.) Tiens ! tiens !Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch.

(Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au duc.)

FLAMBEAU, avec un soupir.

Ah ! nous ne serons pas sacrés par l’oncle Fesch !

SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français.

Reconduisez Monsieur.

(À l’attaché.) Reconduisez Monsieur.Vous, dans cette aventure ?

Votre gouvernement le saura.

LE DUC, s’avançant vivement.

Votre gouvernement le saura.Je vous jure

Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis…

L’ATTACHÉ.

Oh ! pardon ! maintenant qu’on arrête, j’en suis !

LE DUC, lui serrant la main avant qu’on ne l’emmène.

Au revoir donc !…

(À Sedlinsky, avec mépris.) Au revoir donc !Allons, policier, fais du zèle !

SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse.

Vous, vous ramènerez le faux prince… chez elle.

(Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.)

LE DUC, d’une voix qui les fait reculer.

Avec tous les égards qu’on me doit !…

LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse.

Avec tous les égards qu’on me doit !…Ce ton bref !…

(Elle se jette dans ses bras en pleurant.) Ah ! malheureux enfant, tu pouvais être un chef !

(Elle sort, suivie de deux policiers.)

SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.

Pour les autres… fermons les yeux !… qu’on en profite !

(Les conspirateurs chuchotent entre eux.)

L’UN D’EUX.

Je crois…

UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.

Je crois…… Dans l’intérêt du parti…

UN TROISIÈME.

Je crois…… Dans l’intérêt du parti…Filons vite !

(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands gestes nobles. On entend : … Se réserver… Plus tard… Le moment opportun… (Et il n’y a plus personne.)

FLAMBEAU, à Sedlinsky.

Et maintenant, rouvrez les yeux !… Il en reste un !

LE DUC.

Oh ! fuis ! pour moi !…

FLAMBEAU.

Oh ! fuis ! pour moi !…Pour vous ?…

(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.)

Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie :

Oh ! fuis ! pour moi !…Pour vous ?…Halte !

(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui. Sedlinsky au policier qui lui a parlé :) Oh ! fuis ! pour moi !…Pour vous ?…Halte !C’est lui !

LE POLICIER.

Oh ! fuis ! pour moi !…Pour vous ?…Halte !C’est lui !Peut-être.

(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant :) Réclamé par Paris…

SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne sourde que tient le policier.

Réclamé par Paris…Comment le reconnaître ?

(Il lit.) Nez moyen… front moyen… œil moyen…

FLAMBEAU, goguenard.

Nez moyen… front moyen… œil moyen…Pas moyen !

SEDLINSKY, feignant de lire à la suite.

Deux balles… dans le dos.

FLAMBEAU, bondissant.

Deux balles… dans le dos.Ça, c’est faux !

SEDLINSKY, souriant.

Deux balles… dans le dos.Ça, c’est faux !Je sais bien.

FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi.

Je suis perdu. — C’est bon. — Du luxe ! Une débauche !

Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.

LE DUC, à Sedlinsky.

Le livrer à la France !

SEDLINSKY.

Le livrer à la France !Oui.

LE DUC.

Le livrer à la France !Oui.Comme un criminel ?

Vous n’avez pas le droit !

SEDLINSKY.

Vous n’avez pas le droit ! Mais nous le prendrons.

LE DUC.

Vous n’avez pas le droit ! Mais nous le prendrons.Ciel !

FLAMBEAU.

Il était immoral que tu t’accoutumasses

À ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces !

SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.

Il n’est pas décoré, d’ailleurs. — Port illégal !

(À un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.) Ôtez-lui donc ce rouge !

FLAMBEAU.

Ôtez-lui donc ce rouge !Ôtez. Ça m’est égal.

(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son pardessus.) Ça repousse tant que je veux sur ma pelure !

SEDLINSKY.

Ôtez-lui son manteau !

(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.) Ôtez-lui son manteau !Hein ? Quoi ?

FLAMBEAU, souriant.

Ôtez-lui son manteau !Hein ? Quoi ?J’ai plus d’allure.

LE DUC, avec angoisse.

Mais que va-t-on te faire ?

FLAMBEAU, froidement.

Mais que va-t-on te faire ?À Ney, que lui fit-on ?

LE DUC.

Non ! ce n’est pas possible !

FLAMBEAU.

Non ! ce n’est pas possible !Un feu de peloton !

— Rrrran !

LE DUC, poussant un cri.

— Rrrran !Ah !

FLAMBEAU.

— Rrrran !Ah !J’ai toujours fait aux balles la risette ;

Mais ces françaises-là… non, pas de ça, Lisette !

(Et sa main, doucement, gagne sa poche.)

LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.

Vous n’allez pas livrer cet homme ?

SEDLINSKY.

Vous n’allez pas livrer cet homme ?Sans surseoir !

FLAMBEAU.

Séraphin, c’est la fin ! Flambé, Flambeau ! Bonsoir !

(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air de se croiser tranquillement les bras ; sa main droite, où brille la lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras croisés.)

SEDLINSKY.

Marchons !

(On pousse Flambeau pour qu’il marche.)

LE DUC.

Marchons !Mais qu’a-t-il donc ? Il chancelle ?

UN POLICIER, grossièrement.

Marchons !Mais qu’a-t-il donc ? Il chancelle ?Il titube !

FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt pas.

Le duc vous parle ! Ôtez cette espèce de tube !

(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine : elle est tachée de rouge, à gauche.)

LE DUC.

Flambeau ! tu t’es tué !

FLAMBEAU.

Flambeau ! tu t’es tué !Pas du tout, Monseigneur !

Mais je me suis refait la Légion d’honneur !

(Il tombe.)

LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui vont pour le relever.

Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche !

Ce clair soldat touché par un policier louche !…

Je ne veux pas. — Laissez-nous seuls. — Allez-vous en !

FLAMBEAU, d’une voix étouffée.

Monseigneur…

SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de Flambeau avec émotion.

Monseigneur…Emmenez ce gueux de paysan !

(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)

LE DUC.

J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine !…

L’étendard saluera de son bouquet de chêne

Sur l’air triste et guerrier que mes Hongrois joueront…

(Il regarde Flambeau.) Et ce sont des soldats qui le ramasseront !

SEDLINSKY, bas à un policier.

Les chevaux ?

LE POLICIER, bas.

Les chevaux ?Supprimés.

SEDLINSKY.

Les chevaux ?Supprimés.Bien. Alors qu’on le laisse !

Il ne peut fuir.

(Haut, avec une affectation de douceur.) Il ne peut fuir.On peut céder à Son Altesse…

LE DUC, violemment.

Allez-vous-en !

SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances.

Allez-vous-en !Oui… oui… je comprends votre émoi !

LE DUC, le balayant du geste.

Je vous chasse !

SEDLINSKY, voulant se redresser.

Je vous chasse !Pardon…

LE DUC, montrant la plaine de Wagram.

Je vous chasse !Pardon…Je suis ici chez moi !

(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)

Scène V

LE DUC, FLAMBEAU

FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.

C’est drôle tout de même, — ici — sur cette terre,

Où je me suis déjà fait tuer pour le père,

De venir retomber pour le fils aujourd’hui !

LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.

Non ! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui !

Pas pour moi ! pas pour moi ! je n’en vaux pas la peine !

FLAMBEAU, avec égarement.

Pour lui ?

LE DUC, vivement.

Pour lui ?Mais oui, pour lui !

(Et dans une brusque inspiration.) Pour lui ?Mais oui, pour lui !C’est Wagram, cette plaine !

(Il lui crie tout bas.) Wagram !

FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.

Wagram !Wagram !…

LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette âme qui vacille.

Wagram !Wagram !Vois-tu Wagram ?… Reconnais-tu

La plaine, la colline et le clocher pointu ?

FLAMBEAU.

Oui…

LE DUC.

Oui…Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille ?

C’est le champ de bataille !… Entends-tu la bataille ?

FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent.

La bataille !…

LE DUC.

La bataille !…Entends-tu ces confuses rumeurs ?

FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.

Oui… Oui… c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs ?

LE DUC.

Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre,

Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère ?

(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe :) Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel.

Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel.

L’Empereur a levé sa petite lunette.

On vient de te blesser d’un coup de baïonnette.

Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai…

FLAMBEAU.

Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé ?

LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.

Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye,

Ce sont des tirailleurs, là-bas !

FLAMBEAU, avec un faible sourire.

Ce sont des tirailleurs, là-bas !Général Reille.

LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille.

Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot !

Mais il laisse enfoncer sa gauche !

FLAMBEAU, clignant de l’œil.

Mais il laisse enfoncer sa gauche !Ah ! le finaud !

LE DUC.

On se bat ! on se bat ! Macdonald se dépêche,

Et Masséna blessé passe dans sa calèche !

FLAMBEAU.

Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd !

LE DUC, criant.

Tout va bien !

FLAMBEAU, vivement.

Tout va bien !On se bat ?

LE DUC, avec une fièvre croissante.

Tout va bien !On se bat ?Le prince d’Auersperg

Est pris par les lanciers polonais de la Garde !

FLAMBEAU, essayant de se soulever.

Et l’Empereur ? que fait l’Empereur ?

LE DUC.

Et l’Empereur ? que fait l’Empereur ?Il regarde !

FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.

L’Archiduc se prend-il au piège du Petit ?

LE DUC.

Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty !

FLAMBEAU, avidement.

L’Archiduc étend-il l’aile de son armée ?

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