Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 10)

Salluste · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A Vaga, où Métellus avait mis garnison, lors de ses premiers pourparlers avec Jugurtha, les principaux habitants, lassés des supplications du roi, à qui d'ailleurs ils n'avaient jamais été vraiment hostiles, finirent par comploter en sa faveur ; le peuple inconstant, comme toujours, et surtout chez les Numides, aspirait au désordre et à la discorde par amour de la révolution et aversion pour les situations calmes et tranquilles. Toutes dispositions prises, on s'entendit pour agir trois jours plus tard : le jour choisi était une fête, célébrée dans toute l'Afrique, et qui promettait des jeux et des réjouissances, plutôt que des violences. Ce jour-là les centurions, les tribuns militaires, le commandant même de la place, T. Turpilius Silanus sont invités de différents côtés. Tous, sauf Turpilius, sont égorgés pendant le repas. Les soldats se promenaient dans la ville, sans armes, ce qui se comprend un pareil jour, où n'avait été donnée aucune consigne ; ils sont attaqués eux aussi. Les plébéiens prennent part au coup de main, les uns mis au courant par les nobles, les autres excités par leur goût naturel du désordre ; sans savoir ce qui se passait ou ce qu'on projetait, il leur suffisait que la situation fût troublée et révolutionnaire.

LXVII. - Les soldats romains, ne comprenant rien à ce coup imprévu et ne sachant que faire, s'élancent en désordre vers la citadelle, où étaient leurs enseignes et leurs boucliers ; ils y rencontrent une troupe ennemie ; les portes fermées les empêchent de fuir. Et puis, les femmes et les enfants, perchés sur le toit des maisons, leur jettent à qui mieux mieux des pierres et tout ce qui leur tombe sous la main. Ils ne savent comment se garantir de ce double danger ; les plus courageux ne peuvent résister aux attaques du sexe faible ; bons et mauvais, braves et lâches sont massacrés sans défense possible. Dans cette situation désespérée, avec les Numides qui s'acharnent et dans cette ville close de toutes parts, seul de tous les Italiens, Turpilius le commandant put s'échapper sans blessure. Son hôte eut-il pitié de lui ? S'était-il entendu avec lui ? fut-ce le hasard ? Je n'en sais rien. Mais lorsque, dans une telle calamité, un homme préfère une vie honteuse à un nom sans tache, je l'estime malhonnête et méprisable.

LXVIII. - Métellus, informé des événements de Vaga, est désespéré et ne se laisse pas voir de quelques jours. Puis, la colère se mêlant au chagrin, il prépare tout pour aller sans retard venger son injure. Il prend la légion avec laquelle il hivernait et le plus possible de cavaliers numides ; il les emmène sans bagages au coucher du soleil. Le lendemain, vers neuf heures, il arrive dans une plaine, bordée de petites collines. Ses soldats étaient harassés par la longueur de la route et déjà allaient refuser d'avancer ; il leur dit que Vaga n'est plus qu'à mille pas et qu'ils doivent volontiers s'imposer encore une légère fatigue pour venger leurs concitoyens, aussi malheureux que braves ; il ne manque pas de faire luire à leurs yeux l'espoir du butin. Il leur redonne ainsi de l'énergie, place en tête sa cavalerie sur un large front, derrière, l'infanterie en rangs bien serrés, avec ordre de dissimuler les drapeaux.

LXIX. - Les habitants de Vaga, apercevant une armée en marche vers leur ville, crurent d'abord avoir affaire à Métellus, ce qui était vrai, et ils fermèrent leurs portes. Puis ils observent qu'on ne dévaste pas la campagne ^t que des cavaliers numides sont en tête de la troupe. Ils croient alors à l'arrivée de Jugurtha et, avec de grands transports de joie, marchent à sa rencontre. Tout à coup, à un signal donné, cavaliers et fantassins massacrent la foule répandue au dehors, se précipitent aux portes, s'emparent des tours ; fureur, espérance du butin sont plus fortes que la lassitude. Deux jours seulement, les habitants de Vaga avaient pu jouir de leur perfidie. Tout, dans cette grande et riche cité, fut livré au massacre et au pillage. Turpilius, le commandant de la place, qui, nous l'avons dit, avait seul pu s'enfuir, fut invité par Métellus à se justifier ; il y réussit assez mal. Condamné et battu de verges, il eut la tête tranchée ; c'était un citoyen latin.

LXX. - A peu prés au même moment, Bomilcar, qui avait poussé Jugurtha à une soumission dont la crainte lui avait fait ensuite abandonner l'idée, s'était rendu suspect au roi, qu'il suspectait lui-même ; il voulait du nouveau et cherchait un moyen détourné de perdre le prince ; jour et nuit, son esprit était en quête. Enfin, après plusieurs tentatives, il s'assura la complicité de Nabdalsa, un noble très riche, connu et aimé de ses concitoyens ; d'ordinaire ce Nabdalsa commandait une division séparée de l'armée royale et remplaçait Jugurtha dans toutes les affaires que lui abandonnait le roi, lorsqu'il était fatigué ou occupé de questions plus graves : cette situation lui avait valu gloire et richesse.

Tous deux s'entendent : on fixe le jour du complot ; pour le reste, les circonstances dicteront, au moment même, la conduite à suivre. Nabdalsa part pour l'armée, qu'il avait reçu l'ordre de poster près des quartiers d'hiver des Romains, pour intervenir si ceux-ci dévastaient les terres cultivées. Mais, bouleversé par l'énormité de son crime, il n'arriva pas à l'heure dite, et ses craintes empêchèrent l'affaire d'aboutir. Bomilcar au contraire avait hâte d'en finir ; les hésitations de son complice l'inquiètent, il suppose qu'à la première combinaison Nabdalsa en a substitué une autre ; alors, par des hommes sûrs, il lui écrit pour lui reprocher sa mollesse et sa lâcheté ; il lui rappelle son serment fait au nom des dieux ; il ne faudrait pas que les récompenses promises par Métellus tournent à leur perte. Jugurtha est à bout : la seule question est de savoir s'il périra par leur main ou par celle de Métellus. Bref le problème se ramène à choisir entre la récompense et le supplice : à lui d'aviser.

LXXI. - Au moment où on lui avait apporté la lettre, Nabdalsa venait de faire de la gymnastique, et, fatigué, se reposait sur son lit. Les propos de Bomilcar l'inquiétèrent d'abord, puis, comme il arrive dans les moments d'abattement, il s'endormit. Il avait, pour s'occuper de ses affaires, un Numide fidèle, dévoué, au courant de tous ses projets, le dernier excepté. Cet homme apprit qu'une lettre était venue : comme d'ordinaire, il pensa qu'on pouvait avoir besoin de son aide ou de ses avis, et il entra dans la tente. La lettre était au-dessus de la tête du dormeur, sur un coussin, posée au hasard ; il la prend, la lit jusqu'au bout, et apprenant le complot, court en toute hâte chez le roi. Peu après, Nabdalsa se réveille, ne retrouve plus sa lettre et comprend tout ce qui s'est passé. Il cherche d'abord à poursuivre son dénonciateur, puis, n'y réussissant pas, il se rend chez Jugurtha afin de le calmer : il lui dit que la perfidie de son serviteur l'a prévenu dans la démarche qu'il comptait faire lui-même, et, en versant des larmes, il supplie le roi, en attestant son amitié et sa loyauté antérieure, de ne pas le supposer capable d'un tel crime.

LXXII. - A ces protestations le roi répondit avec calme, sans laisser voir ses véritables sentiments. Il avait fait exécuter Bomilcar avec plusieurs de ses complices, et il avait étouffé sa colère, dans la crainte de voir ses partisans l'abandonner. Dès lors, Jugurtha ne connut de tranquillité ni jour ni nuit ; de tout, lieux, gens, heures du jour, il se défiait ; il redoutait ses compatriotes autant que ses ennemis, tournait sur toutes choses un oeil inquiet, tremblait au moindre bruit, dormait la nuit dans des endroits différents, souvent sans même tenir compte de son rang ; parfois s'éveillant brusquement, il se jetait sur ses armes, faisait lever tout le monde, et était agité de terreurs qui ressemblaient à de la folie.

LXXIII.

- Métellus apprend, par des transfuges, la mort de Bomilcar et la découverte de la conjuration ; alors, comme pour une guerre entièrement nouvelle, il fait en hâte ses préparatifs. Marius le harcelait pour partir ; estimant qu'un homme gardé malgré lui et qui ne l'aimait pas lui serait d'un mince secours, il lui donne l'autorisation. A Rome, la plèbe avait lu les lettres envoyées sur Métellus et Marius, et avait volontiers accepté ce qu'on y disait de l'un et de l'autre. La noblesse du général, qui était jusqu'alors un de ses titres à la considération, excitait maintenant l'irritation populaire ; l'humble origine de Marius lui valait la faveur publique. D'ailleurs, les jugements portés sur l'un et l'autre s'inspiraient plus de l'esprit de parti que des mérites ou des défauts de chacun. De plus, des magistrats factieux excitaient la foule, accusaient, dans toutes les assemblées, Métellus de crimes capitaux, célébraient sans mesure les qualités de Marius. La plèbe était si échauffée, que les ouvriers et les paysans, dont le travail manuel est la seule richesse et l'unique ressource, cessaient de travailler pour suivre Marius et sacrifiaient leur propre intérêt pour assurer son succès. C'est ainsi qu'au profond mécontentement de la noblesse, et après pas mal de troubles, le consulat fut conféré à un homme nouveau. Le tribun de la plèbe. T Manlius Mancinus demanda ensuite à qui le peuple entendait confier la guerre contre Jugurtha : la majorité se prononça pour Marius. Un peu plus tôt, le Sénat avait choisi Métellus : sa décision fut nulle et non avenue.

LXXIV. - Jugurtha avait alors perdu ses amis ; il les avait lui-même massacrés en grande partie ; la crainte avait fait fuir les autres, soit chez les Romains, soit chez le roi Bocchus. Or, il lui était bien difficile de faire la guerre sans lieutenants, et il jugeait qu'il était chanceux d'expérimenter la loyauté de nouveaux amis, quand les anciens l'avaient si indignement trompé : de là, son inquiétude et sa perplexité. Des faits, des projets, des hommes il était mécontent. Chaque jour, il changeait de route et de lieutenants, tantôt marchant contre l'ennemi, tantôt s'enfonçant dans les déserts, mettant son espoir d'abord dans la fuite, un instant après dans les armes, se demandant s'il devait plus se défier du courage que de la loyauté de ses peuples ; partout où se portait son attention, le destin lui était contraire. Au milieu de ces hésitations, il rencontre tout à coup Métellus avec son armée. Tenant compte des circonstances, il prépare et dispose ses Numides ; puis le combat commence. La bataille se prolongea un peu, là où il se trouvait lui-même ; partout ailleurs, ses soldats furent, au premier choc, repoussés et mis en fuite. Les Romains prirent un bon nombre de drapeaux et d'armes ; ils firent peu de prisonniers ; presque toujours dans les combats, les Numides doivent leur salut à leur vitesse plus qu'à leurs armes.

LXXV. - Cette débâcle plongea Jugurtha dans un découragement profond ; avec les déserteurs et une partie de sa cavalerie il entra dans le désert, puis arriva à Thala, grande et riche cité, où se trouvaient presque tous ses trésors et aussi ses fils, avec tout leur train de maison. Métellus l'apprend : il n'ignorait pas qu'entre Thala et la rivière la plus proche, s'étendait un désert inculte de cinquante milles ; cependant, dans l'espoir d'en finir au cas où il prendrait la ville, il veut triompher de toutes les difficultés et vaincre la nature elle-même. Il fait donc enlever aux bêtes de somme leurs fardeaux, ne leur laisse que des sacs de blé pour dix jours, des outres et d'autres vases. Il ramasse dans les champs tout ce qu'il peut en fait d'animaux domestiques, les fait charger de récipients de toute espèce, surtout en bois, pris dans les cabanes numides. Aux peuples voisins qui s'étaient soumis après la fuite de Jugurtha, il ordonne de lui apporter toute l'eau possible et leur fait connaître le jour et l'endroit où ils auront à se tenir à sa disposition. Il charge les bêtes de somme de l'eau de la rivière dont nous avons dit qu'elle était la plus proche de la ville ; et, dans cet équipage, il part pour Thala.

Dès qu'il fut arrivé au rendez-vous fixé, et qu'il eut installé et fortifié son camp, la pluie tomba brusquement si abondante, qu'elle eût largement suffi aux besoins de l'armée. D'autre part, les Numides avaient apporté plus d'eau qu'on n'en attendait, comme il arrive aux peuples nouvellement soumis, qui font du zèle et dépassent le but. Les soldats, obéissant à un sentiment religieux, préférèrent user d'eau de pluie et sentirent redoubler leur courage : ils se croyaient l'objet d'une attention des immortels. Et le lendemain, contrairement à ce qu'avait pu croire Jugurtha, ils arrivaient à Thala. Les habitants, se croyant bien en sûreté dans un pays si difficile à traverser, furent abasourdis de cette réussite si complète et si imprévue ; mais ils se préparèrent avec ardeur pendant que les nôtres faisaient comme eux.

LXXVI. - Jugurtha jugea que rien n'était impossible à Métellus, du moment où armes, traits, lieux, moments, la nature même, maîtresse de toute chose, tout enfin cédait devant lui. Avec ses enfants et presque toutes ses richesses, il sortit de la ville pendant la nuit. Désormais, il ne resta jamais dans le même endroit plus d'un jour ou d'une nuit ; il prétendait que ses affaires l'obligeaient à se hâter ; en fait, il craignait la trahison, qu'il pensait éviter en allant vite, car, pour trahir, il faut avoir du temps et savoir choisir le moment.

Métellus, voyant les habitants décidés à la lutte et leur ville aussi bien défendue par les travaux d'art que par la nature, l'entoure d'un retranchement et d'un fossé ; puis, dans deux endroits qui répondent bien à son objet, il pousse des mantelets, dresse des terrassements destinés à soutenir des tours, faites pour protéger à la fois les travaux d'approche et les hommes. Les habitants répondent par une égale activité, sans perdre de temps, si bien que, d'un côté comme de l'autre, on ne laisse rien à faire. Enfin les Romains, épuisés de peines et de luttes, prirent la ville quarante jours après leur arrivée, mais tout ce qu'il y avait à prendre avait été détruit par les déserteurs. Ces derniers, quand ils avaient vu les béliers battre les murs, avaient compris que, pour eux, l'affaire était mauvaise ; ils avaient porté au palais royal l'or, l'argent, toutes les richesses ; puis ayant bien bu et bien mangé, ils avaient mis le feu au butin, à la maison et à eux-mêmes ; ils se condamnèrent ainsi volontairement au supplice auquel leur défaite les aurait exposés de la part de leurs vainqueurs.

LXXVII ---- Au moment même de la prise de Thala, la ville de Leptis envoya demander à Métellus de lui donner une garnison et un gouverneur : un certain Hamilcar, noble factieux, y manifestait une action révolutionnaire, et contre lui l'autorité des magistrats et les lois étaient impuissantes : si on ne prenait de rapides mesures, Leptis et les alliés de Rome seraient sérieusement en danger. Dés le début de la guerre contre Jugurtha, Leptis avait envoyé au consul Bestia, puis à Rome, des députés solliciter un traité d'amitié et d'alliance. Ils l'avaient obtenu et étaient toujours demeurés loyaux et fidèles : ils avaient toujours obéi avec empressement aux ordres de Bestia, d'Albinus et de Métellus. Aussi leur demande fut-elle aisément accueillie par ce dernier, qui leur expédia quatre cohortes de Ligures et C. Annius comme gouverneur.

LXXVIII. - Cette ville avait été fondée par des Tyriens qui, à la suite de troubles civils, s'étaient, dit-on, enfuis sur des navires pour venir aborder en ce lieu ; elle est située entre les deux Syrtes, dont le nom vient de cette situation. Ce sont, en effet, deux golfes, presque à l'extrémité de l'Afrique, inégaux en étendue, mais de nature semblable. Tout près de la terre, les eaux sont très profondes ; plus loin, par l'effet du hasard et des tempêtes, ou elles sont profondes ou ce ne sont que des bas-fonds. Quand la mer est grosse et que le vent souffle, le flot entraîne de la boue, du sable, de grosses roches ; et ainsi l'aspect des lieux change avec le vent. Le mot de Syrtes exprime l'idée de traîner.

La langue parlée à Leptis s'est récemment modifiée par des emprunts faits au numide ; mais les lois et la manière de vivre sont, dans l'ensemble demeurées tyriennes, d'autant mieux qu'on y est très éloigné de Jugurtha : entre Leptis et la partie peuplée de la Numidie sont de grandes étendues désertiques.

LXXIX. - Puisque les affaires de Leptis m'ont conduit à parler de ce pays, il me paraît tout naturel de rappeler l'acte héroïque et admirable de deux Carthaginois : c'est le lieu qui m'en fait souvenir.

A cette époque, Carthage était maîtresse de la plus grande partie de l'Afrique, mais Cyrène aussi était puissante et riche. Les territoires qui les séparaient étaient sablonneux, d'aspect uniforme ; il n'y avait ni fleuve, ni montagne pour fixer la frontière ; de là, entre les deux pays, des guerres longues, interminables. Des deux parts, il y eut maintes fois et des légions et des flottes mises en déroute, et les deux peuples finirent par s'user sensiblement l'un l'autre ; alors la peur les prit d'un agresseur qui profiterait de l'accablement des vainqueurs comme des vaincus, et pendant une trêve, ils firent une convention : à un jour fixé, des envoyés partiraient des deux pays ; l'endroit où ils se rencontreraient serait tenu pour la frontière commune des deux nations. En conséquence, deux frères, du nom de Philènes, partirent de Carthage, et, en hâte, poussèrent le plus loin possible ; les Cyrénéens marchèrent plus lentement. Fut-ce apathie ou accident ? je ne le sais pas bien. D'ailleurs, dans ces régions, la tempête, exactement comme en -mer, empêche souvent d'avancer. Quand le vent se lève dans ces plaines dépourvues de toute végétation, il soulève le sable qui, violemment chassé, fouette le visage et remplit les yeux ; on ne voit rien devant soi, et la marche en est ralentie.

Les Cyrénéens, se voyant fort en retard et redoutant le châtiment que leur vaudrait, dans leur pays, l'échec de leur mission, accusèrent les Carthaginois d'être partis de chez eux avant l'heure, et ils brouillèrent toute l'affaire ; bref, ils aimèrent mieux n'importe quoi que de repartir ayant eu le dessous. Les Carthaginois leur demandèrent de fixer d'autres conditions, pourvu qu'elles fussent équitables. Alors les Grecs leur proposèrent l'alternative suivante : ou bien les deux frères seraient enterrés vivants sur les frontières qu'ils avaient obtenues pour Carthage ; ou bien ils le seraient eux-mêmes à l'endroit qu'ils choisiraient en continuant leur marche en avant. Les Philènes acceptèrent : ils se sacrifièrent et donnèrent leur vie à leur patrie : ils furent enterrés vivants. Les Carthaginois élevèrent à cette place un autel aux frères Philènes, et d'autres honneurs leur furent rendus à Carthage.

LXXX. - Après la prise de Thala, Jugurtha comprend qu'il n'y a pas de force capable de résister à Métellus. A travers de grands déserts il part avec quelques hommes et arrive chez les Gétules, peuplade sauvage et barbare, ignorant même à cette époque le nom de Rome. De cette foule éparse il fait un bloc ; il l'habitue petit à petit à marcher en rangs, à suivre les drapeaux, à obéir aux commandements, bref à se façonner aux exercices de guerre. De plus, par de beaux présents et de plus belles promesses, il amène à son parti ceux qui touchaient de près au roi Bocchus et, avec leur aide, entreprend ce roi pour le déterminer à entrer en guerre contre Rome ; résultat obtenu d'autant plus aisément et plus vite, qu'au début des hostilités, Bocchus avait envoyé une députation à Rome demander un traité d'alliance et d'amitié, et que cette offre, alors si avantageuse, avait été repoussée à la suite de l'intervention de quelques hommes aveuglés par la cupidité et habitués à faire marché du bien comme du mal. D'autre part, Jugurtha avait précédemment épousé une fille de Bocchus. Mais le mariage n'est pas chez les Numides et les Maures une chaîne bien lourde, le même individu pouvant, suivant ses ressources, prendre plusieurs femmes, dix et même davantage, et les rois encore plus. Entre cette foule de femmes se partagent les sentiments du mari ; aucune n'est vraiment pour lui une compagne, et il fait aussi peu de cas des unes que des autres.

LXXXI. - Les deux armées se réunissent à l'endroit fixé d'avance. Les deux rois engagent leur parole, et Jugurtha, par ses propos, enflamme le coeur de Bocchus : les Romains sont iniques, d'une insondable cupidité, ils sont l'ennemi commun du genre humain ; ils ont, pour faire la guerre à Bocchus, la même raison que pour la faire à lui, Jugurtha, et aux autres peuples : à savoir leur soif d'être les maîtres, qui dresse contre eux tous les empires ; aujourd'hui c'est Jugurtha, hier c'était Carthage, le roi Persée ; si un peuple est fort, il devient un ennemi pour les Romains. A ces griefs, il en ajoute d'autres du même genre ; puis tous deux marchent vers la place de Cirta où Métellus avait accumulé butin, prisonniers et bagages. Jugurtha pensait que la prise de la ville serait pour lui une bonne opération, ou, si Métellus venait la secourir, que les forces adverses se rencontreraient dans un combat. Ce que voulait surtout le rusé personnage, c'était mettre fin à l'état de paix entre Rome et Bocchus, pour que de nouveaux délais ne permissent pas à celui-ci d'autre issue que la guerre.

LXXXII. -- Quand le général romain connut l'alliance des deux rois, il ne voulut pas engager la bataille au hasard, ni, comme il avait pris l'habitude de le faire après les nombreuses défaites de Jugurtha, dans un endroit quelconque. II fortifia son camp non loin de Cirta, et y attendit ses adversaires, dans la pensée qu'il valait mieux bien connaître les Maures, ces nouveaux ennemis, pour engager la bataille dans les meilleures conditions. Une lettre de Rome lui apprit que Marius avait obtenu la province de Numidie ; il savait déjà sa nomination au consulat. Dans sa consternation, il ne garda ni raison, ni dignité ; il ne put ni retenir ses larmes, ni surveiller sa langue ; cet homme, si grand par ailleurs, était faible à l'excès devant le chagrin. Certains attribuaient cet état à son orgueil, d'autres à la colère que cause un affront à une âme bien née, beaucoup au dépit de se voir ravir une victoire déjà acquise. Pour moi, je suis assuré qu'il fut tourmenté, moins de l'honneur conféré à Marius, que de l'injustice qui lui était faite ; et il aurait eu, je crois, moins de peine, si la province dont on le privait avait été donnée à un autre qu'à Marius.

LXXXIII. - Entravé dans son action par son chagrin, et trouvant stupide de s'exposer pour une affaire qui ne le regardait plus, il envoie une députation à Bocchus pour lui demander de ne pas se poser, sans motifs, en ennemi de Rome, avec laquelle il a au contraire une belle occasion de conclure alliance et amitié ; un traité vaudra mieux que la guerre ; quelque confiance qu'il ait dans sa force, il ferait bien de ne pas changer le certain pour l'incertain ; rien de plus facile que de commencer une guerre, rien de plus pénible que d'y mettre fin ; le début et l'issue ne sont pas au pouvoir du même homme ; n'importe qui, un lâche même, peut commencer ; mais la fin dépend du bon vouloir du vainqueur ; bref, Bocchus devrait songer à lui et à son trône, et ne pas associer sa prospérité actuelle à la situation désespérée de Jugurtha.

Le roi répondit sur un ton assez modéré : pour lui, il désirait la paix ; mais les misères de Jugurtha l'avaient ému ; si à celui-ci étaient accordées les mêmes facilités qu'à lui-même, tout s'arrangerait. A ces demandes le général répondit par de nouvelles propositions portées par des délégués ; Bocchus, accepta les unes, écarta les autres. Et ainsi le temps passa en propositions et contrepropositions, et, par la volonté de Métellus, les opérations furent suspendues.

LXXXIV.

- Marius porté, nous l'avons dit, au consulat par l'ardente volonté de la plèbe et chargé par le peuple de la province de Numidie, redoubla de violence dans ses attaques contre la noblesse, dont il était depuis longtemps l'ennemi ; il s'en prenait aux nobles, tantôt individuellement, tantôt en bloc, répétant que sa victoire au consulat était comme une proie arrachée au vaincu ; il parlait de lui-même avec grandiloquence, et d'eux avec mépris. En attendant, la guerre était sa première préoccupation, il réclamait pour les légions un supplément d'effectifs, demandait des troupes auxiliaires aux peuples et aux rois alliés, tirait du Latium d'excellents soldats, qu'il connaissait, la plupart pour les avoir vus lui-même, quelques-uns de réputation, et, par ses instances, déterminait des soldats libérés à reprendre du service pour partir avec lui. Et le Sénat, quelque hostile qu'il lui fût, n'osait rien lui refuser. Il avait même eu plaisir à voter les suppléments d'effectifs demandés, dans la pensée que la plèbe rechignerait au service militaire, et que Marius ou n'aurait pas les moyens de faire la guerre, ou s'aliénerait la faveur populaire. Vaine espérance f c'était, chez presque tous, une vraie fureur de partir avec lui. Chacun se flattait de revenir, riche du butin conquis, de rentrer chez lui en vainqueur, et roulait dans son esprit mille pensées de ce goût ; et un discours de Marius n'avait pas peu fait pour entretenir cette fièvre. En effet, quand le vote des décrets qu'il avait sollicités lui permit de procéder à l'enrôlement des soldats, il convoqua le peuple en assemblée, pour l'exhorter, et aussi pour attaquer la noblesse, suivant son habitude. Il s'exprima ainsi :

LXXXV. - "Je sais, citoyens, qu'en général on n'emploie pas les mêmes procédés pour vous demander le pouvoir et, après l'avoir obtenu, pour l'exercer ; on est d'abord actif, modeste, on a l'échine souple ; et puis on ne fait rien, tout en se montrant plein de morgue. Ce n'est pas là ma manière. Si la république entière est tout autre chose qu'un consulat ou une préture, il faut plus d'application pour l'administrer que pour solliciter ces magistratures. Je n'ignore pas tout ce que m'impose de travail votre très grande bienveillance. Préparer la guerre et en même temps économiser ; forcer au service des gens à qui on ne voudrait pas être désagréable ; veiller sur tout à Rome et au dehors, et cela, au milieu des jaloux, des opposants, des partis contraires, c'est une tâche, citoyens, plus rude qu'on ne peut croire.

Les autres, s'ils se trompent, sont défendus par l'ancienneté de leur noblesse, les exploits de leurs ancêtres, la situation de leurs parents et de leurs proches, leur grosse clientèle ; moi, c'est en moi seul que je mets toutes mes espérances ; et mes seuls appuis sont mon mérite et ma probité ; tout le, reste est sans force. Je le comprends, citoyens, toits les yeux sont fixés sur moi : les citoyens justes et honnêtes me soutiennent - ils savent que la république est intéressée à mon succès - ; la noblesse ne cherche qu'une occasion de m'attaquer. Il me faut donc redoubler d'efforts pour vous empêcher d'être victimes et pour frustrer les nobles de leurs espérances. Depuis mon enfance jusqu'à ce jour, j'ai eu l'habitude des fatigues et des dangers. Ce que je faisais pour rien avant d'avoir éprouvé votre bienveillance, je n'ai pas le dessein d'y renoncer, maintenant, citoyens, que vous m'en avez récompensé. Il est difficile d'user du pouvoir avec modération quand c'est par ambition qu'on a feint d'être honnête. Mais chez moi, qui toute ma vie ai pratiqué la vertu, l'habitude du bien est devenue naturelle.

Vous m'avez confié la direction de la guerre contre Jugurtha, décision dont la noblesse est furieuse. Réfléchissez, je vous prie : ne vaudrait-il pas mieux vous déjuger et prendre, dans ce bloc de la noblesse, pour lui donner cette charge ou telle autre semblable, un homme de souche ancienne, qui ait de nombreuses statues d'ancêtres, sans jamais avoir été soldat ? Dans une tâche de cette importance, il ignorerait tout, tremblerait, se démènerait, et irait enfin chercher dans le peuple quelqu'un pour lui apprendre son métier. Généralement, celui que vous avez choisi pour exercer le commandement suprême, essaie d'en trouver un autre qui lui commande à lui-même. J'en connais, citoyens, qui ont attendu d'être nommés consuls pour lire l'histoire de nos pères et les leçons militaires des Grecs, faisant ainsi tout à rebours ; sans doute on exerce une magistrature, après y avoir été appelé ; mais en fait, il faut, d'abord, par une action continue, s'y être préparé.

Maintenant, citoyens, à ces hommes pleins de superbe comparez l'homme nouveau que je suis. Ce qu'ils ont appris par ouï-dire ou par les lectures, je l'ai vu, moi, ou bien je l'ai fait ; ce qu'ils savent par des livres, je le sais, moi, par mes campagnes. A vous de dire ce qui vaut mieux, les actes ou les paroles. Ils méprisent ma basse origine, je méprise leur lâcheté ; on m'objecte, à moi, un accident du hasard, d eux leur malhonnêteté. Sans doute, la nature est une, elle est la même pour tous ; mais le plus brave est le mieux né. Et si l'on pouvait demander aux ancêtres d'Albinus ou de Bestia qui, d'eux ou de moi, ils préféreraient avoir pour descendants, quelle serait, à votre avis, leur réponse ? ils voudraient avoir pour fils le plus honnête, S'ils ont raison de me dédaigner, qu'ils dédaignent aussi leurs ancêtres, devenus, comme moi, nobles par leur courage ! Ils m'envient l'honneur que vous m'avez fait ; qu'ils envient donc ma peine, ma probité, les dangers que j'ai courus, puisque c'est par ces moyens que j'ai obtenu cet honneur. Mais, pourris d'orgueil, ils vivent comme s'ils méprisaient les dignités que vous conférez, et, en même temps, ils les briguent, comme si leur conduite était honorable. Certes, leur erreur est grande à vouloir obtenir deux résultats incompatibles, les plaisirs de la paresse et les récompenses de la vertu. Leurs discours, devant nous ou devant le Sénat, sont pleins des éloges de leurs ancêtres ; ils pensent que le rappel de ces grandes actions ajoutera à leur propre illustration. Grave erreur : plus la vie de ceux-là a eu d'éclat, plus la lâcheté de ceux-ci est honteuse. Oui, oui, il en est ainsi : la gloire des ancêtres jette sur leurs descendants une vive lumière ; elle ne laisse dans l'ombre ni les vertus, ni les crimes.

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