Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 9)

Salluste · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les Romains étaient brisés de fatigue par la marche, l'établissement du camp, la bataille, dont l'issue les rendait heureux ; cependant, comme Métellus tardait plus qu'on ne l'avait pensé, ils vont au-devant de lui, en rangs et l'oeil ouvert. Car le caractère rusé des Numides ne permettait ni torpeur ni relâche. Tout d'abord, dans l'obscurité de la nuit, quand ils sont près les uns des autres, le bruit leur fait supposer que l'ennemi approche. Des deux côtés l'épouvante naît et le désordre éclate ; la méprise pouvait produire une catastrophe, si, des deux parts, on n'avait envoyé une reconnaissance de cavalerie. Alors, brusquement, la crainte devient joie, les soldats, dans leur allégresse, s'interpellent, racontent, écoutent ce qui s'est passé, exaltent chacun leurs exploits. Ainsi vont les choses humaines : dans la victoire, le lâche lui-même peut se vanter ; la défaite rabaisse même les braves.

LIV. - Métellus s'attarde dans ce camp pendant quatre jours ; il fait soigner et remettre sur pied les blessés, distribue à ceux qui les ont méritées dans la bataille des décorations militaires, réunit ses soldats pour les féliciter et les remercier, les engage à montrer la même vigueur dans la suite, quand la tâche sera plus facile : jusqu'alors on s'est battu pour la victoire, désormais on se battra pour le butin. Malgré tout, en attendant il envoie en reconnaissance des transfuges et des émissaires habiles pour savoir où est Jugurtha, ce qu'il complote, s'il a avec lui quelques hommes ou toute une armée, comment il s'accommode de sa défaite.

Le roi s'était retiré dans des forêts, à l'abri de défenses naturelles, et là, il regroupait une armée plus nombreuse que la première, mais faible et sans force, étant composée de cultivateurs et de bergers plus que d'hommes de guerre. Ceci s'explique par ce fait que, chez les Numides, en dehors des cavaliers de la garde royale, nul ne suit le roi dans sa fuite ; ils se dispersent pour aller où il leur plaît, et cette conduite n'est pas regardée comme déshonorante pour un soldat. Telles sont leurs moeurs.

Métellus comprend que le caractère du roi demeure toujours aussi farouche et qu'il faut recommencer une guerre, où il sera encore manoeuvré par l'adversaire, que la lutte sera inégale, et que l'ennemi perdra moins à la défaite que les Romains à la victoire ; il décide donc de conduire la campagne, non à coup de combats et de batailles rangées, mais sur un autre mode.

Il pénètre dans les coins les plus riches de la Numidie, dévaste les cultures, prend et incendie maints ports et maintes places mal fortifiées ou sans garnison, fait tuer toute la population en état de porter les armes, abandonnant le reste à la fureur des soldats. La terreur qu'il inspire vaut aux Romains de nombreux otages, du blé en quantité et tout ce qui peut leur servir ; des garnisons sont mises partout où le besoin s'en fait sentir.

Ces procédés, beaucoup plus que la bataille perdue par les siens, épouvantent le roi : il avait mis tout son espoir dans la fuite, et était maintenant contraint de suivre l'ennemi ; lui, qui n'avait pas su défendre ses positions, devait faire la guerre sur celles d'autrui. Pourtant, il consulte ses moyens et prend le parti qui lui semble le meilleur : il laisse à couvert au même endroit la plus grande partie de ses troupes, et lui-même, avec des cavaliers d'élite, suit Métellus, et dans des marches de nuit, par des chemins non tracés, sans se faire voir, il tombe brusquement sur les Romains vaguant à l'aventure, et dont la plupart, sans armes, tombent sous ses coups ; beaucoup sont faits prisonniers, pas un ne peut s'enfuir indemne ; et les Numides, avant qu'un secours ait pu venir du camp, se perdent dans les collines voisines, suivant l'ordre donné.

LV. - A Rome éclatèrent des transports d'allégresse quand on connut les exploits de Métellus : lui et son armée s'étaient comportés comme l'eussent fait les ancêtres ; dans une position défavorable il avait dû la victoire à sa valeur ; il était maître du territoire ennemi, et avait obligé Jugurtha, grandi par la lâcheté d'Albinus, à ne compter pour son salut que sur le désert ou la fuite. Aussi le Sénat, pour fêter ces heureux événements, prescrivit-il des actions de grâces aux dieux immortels, et Rome, précédemment troublée et inquiète de l'issue de la guerre, vécut dans la joie ; Métellus connut la gloire.

Il s'applique alors d'autant plus à s'assurer la victoire, emploie tous les moyens de la rendre plus rapide, veille pourtant à ne jamais donner à l'ennemi l'occasion d'un 'avantage, et n'oublie pas que la gloire ne va pas sans l'envie. Plus on parlait de lui, plus il était anxieux. Depuis que Jugurtha avait multiplié ses embuscades, il ne permettait pas aux troupes de piller à la débandade ; quand il fallait faire provision de blé ou fourrager, les cohortes et toute la cavalerie escortaient les travailleurs. Il avait divisé l'armée en deux corps, commandés, l'un par lui-même, l'autre par Marius. Mais c'est par le feu plus que par le pillage qu'il faisait le désert. Les deux corps établissaient leur camp dans deux endroits différents, non loin l'un de l'autre : quand il le fallait, ils se réunissaient ; mais pour disperser plus sûrement les populations et semer plus loin la terreur, ils agissaient chacun de son côté.

Pendant ce temps Jugurtha le suivait le long des collines, cherchait l'heure et le terrain favorables aux engagements ; là où il apprenait que devait passer l'ennemi, il empoisonnait fourrages et sources, ces dernières très rares, se montrait tantôt à Métellus, tantôt à Marius, attaquait l'arrière-garde, puis remontait tout de suite dans les collines, recommençait à inquiéter l'un, lavis l'autre, sans jamais engager de lutte ouverte, sans se lasser, se bornant à empêcher l'ennemi de faire ce qu'il voulait.

LVI. - Le général romain, las des ruses d'un ennemi qui ne lui donne jamais l'occasion d'une vraie bataille, décide d'investir Zama, une grande ville qui était la principale place forte de la partie du royaume où elle était située dans sa pensée, l'affaire obligerait Jugurtha à venir au secours des siens en danger, et un combat pourrait s'engager. Mais Jugurtha, informé par des déserteurs de ce qui se préparait, prévient Métellus par des marches forcées. Il invite les habitants à défendre leurs murs, et leur donne les déserteurs pour les aider : c'était ce qu'il y avait de plus solide dans les troupes royales, parce qu'ils ne pouvaient trahir impunément. Il leur promet en outre que le moment venu, il sera présent avec une armée.

L'affaire ainsi réglée, il s'éloigne et s'enfonce dans des terrains où l'on peut aisément se cacher. Peu après, il apprend que Marius, changeant de route, a été envoyé avec quelques cohortes pour s'approvisionner de blé à Sicca, la première ville qui, après la défaite, avait abandonné la cause royale. Il gagne cette ville, de nuit, avec des cavaliers d'élite, et, au moment où les Romains en sortaient, sur la porte même, il engage le combat : d'une voix forte, il demande aux habitants d'envelopper les cohortes en passant derrière : la fortune, leur donne l'occasion d'un exploit ; s'ils l'accomplissent, ils vivront désormais sans crainte, lui dans son royaume, eux dans leur indépendance. Si Marius n'avait hâté sa marche et n'était promptement sorti de la ville, tous les habitants de Sicca, ou du moins une bonne partie auraient certainement abandonné sa cause ; tant sont changeants les sentiments des Numides ! Les soldats de Jugurtha, soutenus un moment par la vue de leur roi, s'enfuient en tous sens, quand l'ennemi les presse avec un peu de vigueur, et ils ne subissent que des pertes légères.

LVII. - Marius arrive à Zama. Cette place, située au milieu d'une plaine, devait ses moyens de défense moins à la nature qu'au travail des hommes : rien n'y manquait de ce qu'il faut pour la guerre, elle regorgeait d'armes et de soldats. Métellus, tenant compte des circonstances et du terrain, procède avec son armée à un investissement complet, et il fixe à chacun de ses lieutenants son poste et son rôle.

Puis, à un signal donné, d'immenses cris s'élèvent de part et d'autre, sans que les Numides en soient effrayés ; ils restent menaçants, l'oeil ouvert, sans se débander ; le combat commence. Chaque Romain agit suivant son caractère : les uns luttent de loin avec des balles ou des pierres, les autres se glissent sous les murs pour les saper ou les franchir avec des échelles, ils brûlent d'en venir aux mains. En face, les défenseurs font rouler des roches sur les plus rapprochés, lancent sur eux des pieux et des javelots enflammés, de la poix mélangée de soufre et de résine. Ceux là mêmes qui étaient demeurés loin ne trouvent pas un abri dans leur lâcheté : presque tous sont blessés par les traits que lancent les machines ou la main des ennemis ; le danger, sinon la gloire, était le même pour le brave et pour le lâche.

LVIII. - Pendant qu'on se bat ainsi sous les murs de Zama, Jugurtha, à l'improviste, se jette sur le camp ennemi avec de grandes forces ; il profite de la négligence de ceux qui en avaient la garde et s'attendaient à tout, plutôt qu'à une attaque ; il force une porte. Les nôtres, frappés d'une épouvante subite, cherchent à se sauver, chacun suivant sa nature : tel fuit, tel autre prend ses armes, la plupart sont blessés ou massacrés. Dans toute cette foule, il n'y eut guère que quarante hommes pour se souvenir qu'ils étaient Romains : ils se groupèrent, occupèrent un petit monticule, d'où toutes les forces de l'ennemi ne purent les chasser ; les traits qu'on leur lançait de loin, ils les renvoyaient le plus souvent avec succès, étant donné l'épaisseur de la masse ennemie. Si les Numides s'approchaient un peu, les quarante montraient toute leur valeur et, avec la plus grande vigueur, taillaient, dispersaient, mettaient en fuite leurs assaillants.

Cependant au moment le plus dur, Métellus entend derrière lui les clameurs ennemies ; il tourne bride et voit des fuyards venir de son côté, preuve que c'étaient des compatriotes ; il envoie donc en hâte et sans délai vers le camp toute sa cavalerie, et, avec les cohortes alliées, Marius, qu'il supplie en pleurant, au nom de leur amitié et de la république, de ne pas laisser une armée victorieuse subir un pareil outrage et l'ennemi échapper à une punition méritée. Marius se conforme sans retard à ces instructions. Jugurtha, empêtré dans les retranchements du camp, voyant les siens ou franchir les fossés ou s'embarrasser dans leur hâte à sortir par des passages trop étroits, se retire, après des pertes sévères, sur de bonnes positions. Métellus, sans avoir réussi, rentre, à l'approche de la nuit dans son camp avec son armée.

LIX. - Le lendemain, avant de sortir du camp pour reprendre l'assaut, Métellus envoie toute sa cavalerie prendre position devant le camp, à l'endroit où Jugurtha avait paru ; il partage entre les tribuns la garde des portes et des lieux voisins, revient ensuite vers la ville et, comme la veille, tente l'assaut du mur. Jugurtha bondit hors de sa cachette et se jette sur les nôtres. Les plus rapprochés, un moment épouvantés, se débandent, les autres viennent bien vite les soutenir. Les Numides n'auraient pas résisté longtemps, si leurs fantassins mêlés aux cavaliers, ne nous eussent, dans le choc, fait subir de grosses pertes. Appuyée sur l'infanterie, leur cavalerie ne fit pas comme d'ordinaire des charges, puis des bonds en arrière ; elle s'élança en niasse, brisant les rangs, semant le désordre ; et ainsi elle livra à l'infanterie légère un ennemi déjà presque défait.

LX. - Au même moment, devant Zama, la lutte battait son plein. Là où avaient été placés des lieutenants ou des tribuns, l'effort était particulièrement âpre ; chacun ne comptait que sur soi ; les assiégés n'étaient pas moins actifs ; sur tous les points, c'était l'attaque ou la défense ; on était plus ardent à blesser l'ennemi, qu'à se garantir de ses traits ; partout, des cris mêlés d'exhortations, de clameurs d'allégresse, de gémissements ; le bruit des armes montait jusqu'au ciel, les flèches volaient de part et d'autre.

Les défenseurs de la ville, quand les Romains ralentissaient un peu l'attaque, ne quittaient pas des yeux le combat de cavalerie. Suivant les succès ou les revers de Jugurtha, on pouvait observer leur joie ou leurs craintes ; comme si les leurs pouvaient les voir ou les entendre, ils leur envoyaient avertissements ou encouragements, leur faisaient des signes de la main, donnaient à leur corps toutes sortes d'attitudes, celles de gens qui cherchent à éviter des traits ou en lancent. Marius s'en aperçoit - c'est lui qui commandait de ce côté - ; il ralentit son action, en homme qui n'a pas confiance, et laisse, sans les troubler, les Numides contempler la bataille de leur roi. Puis quand ils sont occupés par le spectacle, brusquement il lance un furieux assaut. Déjà ses soldats, sur des échelles, avaient presque atteint le sommet : les assiégés accourent et lancent pierres, feux, traits de toute espèce. Les nôtres résistent d'abord ; mais une, puis deux échelles se brisent, ceux qu'elles portaient sont précipités, et tous les autres filent comme ils peuvent, quelques-uns sans mal, la plupart grièvement blessés. Enfin, des deux parts, la nuit met fin à la lutte.

LXI - Métellus constate la vanité de son entreprise impossible de prendre la ville ; Jugurtha ne consent à se battre que par surprise ou sur un terrain favorable ; de plus l'été va finir. Métellus s'éloigne de Zama et met garnison dans les villes qui s'étaient livrées à lui et étaient défendues ou parleur position ou par de bonnes murailles. Le reste de l'armée, il l'envoie prendre ses quartiers d'hiver dans la partie de la province romaine la plus proche de la Numidie. Mais il ne fait pas comme d'autres généraux, qui laissent le temps se perdre dans l'oisiveté et les plaisirs ; et, puisque la guerre n'avance pas par les armes, il songe à user des amis du roi pet le prendre au piège et à demander des armes à la trahison.

On se rappelle ce Bomilcar, qui avait été à Rome avec Jugurtha et, après avoir donné des cautions, s'en était secrètement enfui, quand il avait été poursuivi pour le meurtre de Massiva. Uni au roi par des liens étroits, il avait cent moyens de le trahir : c'est lui que Métellus entreprend par maintes promesses ; il réussit d'abord à l'appeler secrètement à lui pour l'entretenir ; il lui engage sa parole que si Jugurtha est livré mort ou vif, le Sénat lui accordera et l'impunité et la libre possession de tous ses biens ; il n'a pas de peine à le convaincre : c'était un homme de mauvaise foi, et qui craignait que, le jour où on ferait la paix avec Rome, sa mort ne figurât parmi les conditions du traité.

LXII - Bomilcar, à la première occasion favorable, aborde Jugurtha, qu'il trouve anxieux et inquiet sur son sort. Il lui demande, il le conjure en pleurant' de penser enfin à lui, à ses enfants et au peuple numide, qui s'est toujours si bien comporté ; toutes les rencontres avec les Romains ont été des défaites, le pays a été dévasté ; les prisonniers, les morts ne se comptent pas ; le royaume s'est appauvri ; trop souvent on a mis à l'épreuve le courage des soldats et la fortune ; que Jugurtha prenne garde, pour peu qu'il tarde, les Numides eux-mêmes veilleront à leur salut.

Par ces propos et d'autres semblables, il amène Jugurtha à se rendre. On envoie des députés chargés d'affirmer au général romain que le roi se soumettra aux ordres donnés et livrera sans réserve à la loyauté de son ennemi sa personne et son royaume. En toute hâte Métellus convoque tous les personnages de l'ordre sénatorial qui se trouvaient dans les quartiers d'hiver, d'autres citoyens qualifiés, et forme ainsi un conseil de guerre. En conformité d'un décret rendu par ce conseil, suivant la forme ancienne, Métellus ordonne à Jugurtha, représenté par ses députés, de livrer deux cent mille livres pesant d'argent, tous ses éléphants, des chevaux et des armes. La livraison se fait sans retard. Le général demande que tous les déserteurs lui soient remis enchaînés. L'ordre est presque entièrement exécuté : quelques déserteurs seulement, au moment où avaient commencé les pourparlers, avaient fui en Mauritanie, chez le roi Bocchus. Dépouillé de ses armes, de ses hommes et de son argent, Jugurtha est lui-même appelé aux ordres à Tisidium ; le voici, une fois encore, qui sent fléchir ses résolutions ; la conscience de ses crimes lui en fait redouter le châtiment. Il passe plusieurs jours à ne savoir que faire : tantôt, par dégoût de sa situation précaire, il préfère à la guerre n'importe quelle solution ; tantôt il se dit que la chute sera bien lourde du trône dans l'esclavage, et qu'il a vainement sacrifié tant de riches ressources ; bref, il décide de reprendre les hostilités. Et pendant ce temps, à Rome, le Sénat, procédant au partage des provinces, maintenait Métellus en Numidie.

LXIII. - A peu près à cette époque, il se trouva que Marius, faisant à Utique un sacrifice aux dieux, entendit un haruspice lui prédire un grand et merveilleux destin : tout ce à quoi il pensait lui réussirait, avec l'aide des dieux ; il pouvait, aussi souvent qu'il le voudrait, faire l'épreuve de la fortune, toujours l'événement répondrait à son attente. Or, depuis longtemps déjà, le consulat était l'objet de ses plus violents désirs ; il y avait tous les titres, hormis l'ancienneté de sa famille : activité, honnêteté, grand talent militaire, une belle âme guerrière, de la modération dans la paix, le mépris des jouissances et de l'argent, la seule passion de la gloire.

Il était né à Arpinum, où s'était écoulée toute son enfance ; dès qu'il eut l'âge d'être soldat, il s'engagea, plutôt que de cultiver l'éloquence grecque et les élégances mondaines ; et ainsi une noble activité l'empêcha de se gâter et bien vite le rendit fort. Aussi, lorsqu'il posa sa candidature au tribunat militaire, les électeurs, sans l'avoir jamais vu, le connaissaient-ils de réputation, et il fut élu par toutes les tribus. Puis il obtint, l'une après l'autre, toutes les magistratures, et, dans chacune, il se comporta de façon à paraître mériter mieux que ce qu'il avait. Pourtant cet homme, jusqu'alors grand dans la suite son ambition causa sa chute - n'osait pas briguer le consulat. A ce moment encore, les plébéiens arrivaient bien aux autres magistratures, mais les nobles se transmettaient de main en main le consulat. Un homme nouveau, même illustre, même hors de pair par ses exploits, semblait indigne de cet honneur ; sa naissance était une tache.

LXIV. - Marius, voyant les paroles de l'haruspice concorder avec ses désirs, demande à Métellus un congé pour aller poser sa candidature. Sans doute ce dernier excellait en vertu, en gloire, dans tous les mérites qui sont le lot de l'homme de bien ; mais il avait aussi un orgueil fait de mépris, vice commun à toute la noblesse. Aussi, choqué d'une démarche si insolite, s'étonne-t-il d'un pareil projet ; sur un ton amical, il invite son lieutenant à ne pas se lancer dans une si piètre entreprise et à ne pas viser plus haut que sa condition ; tous les hommes ne doivent pas avoir mêmes désirs, et ce qu'il a doit lui suffire ; il vaut donc mieux ne pas demander au peuple ce qu'on aurait raison de lui refuser. Il continua encore sur ce ton sans fléchir la résolution de Marius, et finit par déclarer que, lorsque les affaires publiques le permettraient, il lui accorderait le congé demandé. Marius dans la suite renouvela fréquemment sa demande ; Métellus, dit-on, l'invita à ne pas se montrer si pressé de partir :

"Il sera temps pour toi, lui dit-il, de demander le consulat, quand mon fils pourra s'y présenter." Or, à cette époque, ce jeune homme faisait son service sous les ordres de son père, et avait à peu prés vingt ans.

Ces propos rendaient plus vif le goût de Marius pour la magistrature qu'il convoitait et allumaient en lui un violent ressentiment contre Métellus. Il se laisse aller à la passion et à la colère, ces détestables conseillères, et saisit toutes les occasions d'accroître, en actes ou en paroles, sa popularité ; aux soldats qu'il commande dans leurs quartiers d'hiver il accorde une discipline plus douce ; aux gens d'affaires, nombreux à Utique, il tient sur la guerre des propos où la critique se mêle à la vantardise : qu'on mît à sa disposition la moitié seulement des troupes, et quelques jours lui suffiraient pour enchaîner Jugurtha ; c'est à dessein que le général faisait durer la guerre ; il avait la vanité et l'orgueil d'un roi et était trop heureux d'exercer le pouvoir. Ces paroles semblaient avoir d'autant plus de poids, que la longueur des hostilités faisait du tort aux intérêts particuliers et que, au jugement des impatients, on ne va jamais assez vite.

LXV. - Il y avait alors dans notre armée un Numide nommé Gauda, fils de Manastabal, petit-fils de Masinissa, que Micipsa avait, dans son testament, inscrit comme héritier en second; accablé de maladies, il en avait l'esprit un peu affaibli. Il avait demandé à Métellus d'avoir son siège à côté du sien, comme on fait aux rois, et, pour sa garde, un escadron de cavaliers romains ; Métellus avait répondu par un double refus : l'honneur d'un siège à côté du consul était accordé seulement à ceux que le peuple romain appelait rois, et il serait humiliant pour des cavaliers romains de servir de satellites à un Numide.

Marius profite de sa fureur pour l'entreprendre ; il l'incite à s'appuyer sur lui pour tirer vengeance de l'outrage du général ; il exalte par des paroles flatteuses cette tête affaiblie par le mal : après tout, il est roi, il est un grand homme, il est le petit-fils de Masinissa ; si l'on réussit à prendre ou à tuer Jugurtha, c'est à lui que, tout de suite, reviendra le trône de Numidie ; et c'est ce qui arriverait bien vite, si Marius lui-même était consul et chargé de la guerre. Ainsi Gauda et les chevaliers romains, soldats ou hommes d'affaires, poussés, les uns par Marius, presque tous par l'espoir d'une paix prochaine, écrivent à leurs amis de Rome, pour dénigrer les opérations militaires de Métellus et réclamer Marius comme général. Ainsi, se formait, entre beaucoup d'électeurs, une coalition, d'ailleurs honorable, pour pousser Marius au consulat. A ce moment-là précisément la plèbe, en face d'une noblesse affaiblie par la loi Mamilia, prônait les hommes nouveaux. Tout favorisait Marius.

LXVI -- Jugurtha, ayant renoncé à se soumettre, recommence les hostilités ; sans perdre de temps il se prépare avec le plus grand soin, rassemble une armée, rallie à sa cause, par la terreur ou l'appât des récompenses, les cités qui l'avaient abandonné, fortifie ses positions, refait ou achète les armes d'attaque, de défense et tout ce dont l'espérance de la paix l'avait privé, séduit les esclaves romains, cherche à gagner à prix d'or nos garnisons, bref, ne laisse rien en dehors de son action, sème partout le désordre et l'agitation.

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