Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 2)
XVIII. - Antérieurement, quelques hommes avaient déjà organisé un complot contre l'État : parmi eux était Catilina. Je vais rappeler la chose aussi exactement que possible. Sous le consulat de L. Tullus et de Manius Lépidus, les consuls désignés, P. Autronius et P. Sylla, traduits en justice en vertu des lois sur la brigue, avaient été condamnés. Peu après, Catilina, accusé de concussion, avait été empêché de poser sa candidature au consulat, parce qu'il n'avait pu faire sa déclaration dans le temps prescrit.
Il y avait au même moment un jeune noble, Cn. Pison, d'une audace sans limite, réduit à la misère, violent homme de parti, que sa détresse et ses vices poussaient à bouleverser l'ordre établi. C'est à lui que Catilina et Autronius, vers les nones de décembre, firent part de leur projet de massacrer dans le Capitole, aux calendes de janvier, les nouveaux consuls L. Cotta et L. Torquatus : ils prendraient alors eux mêmes les faisceaux et donneraient une armée 1 Pison pour aller mettre la main sur les deux Espagnes. L'affaire s'ébruita et on en remit l'exécution aux nones de février. Ce n'étaient plus alors les consuls seulement, mais la majorité des sénateurs dont on projetait l'assassinat. Si Catilina ne s'était pas trop pressé de donner, devant la curie, le signal à ses complices, ce jour-là eût été perpétré le plus exécrable forfait qu'on eût vu depuis la fondation de Rome. Mais les conjurés en armes n'étaient pas encore arrivés en assez grand nombre, et l'affaire fut manquée.
XIX. - Dans la suite, Pison, nommé questeur, fut envoyé en Espagne comme propréteur, avec l'appui de Crassus, qui connaissait son hostilité déclarée à l'égard de Pompée. D'ailleurs, le Sénat n'avait pas fait de difficulté pour lui donner cette province, parce qu'il était bien décidé à éloigner du centre des affaires un homme pourri de vices ; et d'autre part, un certain nombre d'honnêtes gens comptaient s'appuyer sur lui pour s'opposer à Pompée, dont la puissance commençait à être redoutable. Mais Pison fut assassiné dans sa province par des cavaliers espagnols qui lui faisaient escorte loin de l'armée, pendant un déplacement. Pour certaines gens, ces barbares n'avaient pu supporter une autorité faite d'injustice, de superbe et de cruauté ; pour d'autres, ces cavaliers, anciens et sûrs clients de Pompée, avaient tué Pison pour plaire à leur patron ; car jamais jusqu'alors les Espagnols n'avaient commis pareil forfait, bien qu'ils eussent eu maintes fois dans le passé à souffrir de la cruauté de leurs maîtres. Pour moi, la chose reste douteuse. Aussi bien, en ai-je assez dit sur cette première conjuration.
XX.
Catilina, voyant réunis les gens dont j'ai parlé, bien qu'il eût avec chacun d'eux traité maintes fois de l'affaire, crut utile de les haranguer et de les exhorter tous ensemble; il les mena dans une pièce secrète de sa maison et là, loin des indiscrets, il leur adressa la parole à peu près en ces termes : « Si je ne connaissais bien votre courage et votre attachement, c'est en vain que les circonstances actuelles seraient favorables; nous aurions en vain devant nous et de grandes espérances et le pouvoir; si je ne devais compter que sur la lâcheté et l'inconsistance, je ne lâcherais pas le certain pour l'incertain. Mais dans beaucoup d'occasions graves, j'ai éprouvé votre courage et votre fidélité, et c'est ce qui me donne le cœur de ne pas reculer devant la plus grande et la plus belle des entreprises. J'ai compris aussi que maux et biens sont pour vous ce qu'ils sont pour moi; car avoir les mêmes désirs et les mêmes répugnances, c'est là en somme l'amitié dans toute sa force. Mes projets, je les ai déjà fait connaître à chacun de vous séparément. Mais je sens mon cœur s'enflammer chaque jour davantage, quand je considère ce que sera notre vie dans l'avenir, si nous ne travaillons pas nous-mêmes à conquérir notre liberté. Depuis que la république est devenue la possession, la chose de quelques grands personnages, invariablement c'est à eux que rois et tétrarques ont versé les impôts, que peuples et nations ont payé les tributs; nous autres, les braves et les énergiques, nobles ou plébéiens, nous sommes la racaille, sans crédit, sacs influence, esclaves de gens dont nous nous ferions craindre, si tout marchait bien. Crédit, pouvoir, honneurs, argent, tout est à eux ou à leurs amis; à nous ils laissent les échecs, les dangers, les condamnations, la misère. Jusques à quand le permettrez-vous, hommes sans peur? Une mort que notre courage rendra honorable n'est-elle pas préférable à une vie misérable, sans pouvoir, que nous perdrons dans le déshonneur, après avoir servi de jouet à la tyrannie d'autrui? Ah ! je prends à témoin les dieux et les hommes, la victoire est là, dans notre main. Nous sommes jeunes, énergiques; d'eux au contraire, le temps et la richesse ont fait des vieillards. Nous n'avons qu'à commencer; pour le reste, nous verrons bien. Peut-on, si l'on a du cœur, peut-on tolérer ces énormes fortunes, qu'ils gaspillent à bâtir sur la mer, à niveler les montagnes, pendant que nous n'avons pas d'argent même pour le nécessaire? peut-on leur laisser édifier deux ou trois maisons à côté l'une de l'autre, tandis que nous n'avons nulle part un foyer bien à nous? Ils achètent des tableaux, des statues, des objets d'art, font démolir une maison qu'ils viennent de construire pour en bâtir une autre, bref imaginent cent moyens de dissiper et de gaspiller leur argent, sans que par leurs folies ils puissent jamais en venir à bout. Et pendant ce temps, c'est chez nous l'indigence, au dehors les dettes, un présent sinistre, un avenir encore plus sombre; en un mot, une seule chose nous reste, l'air que nous respirons pour notre malheur. Réveillez-vous donc ! elle est là, oui, elle est là, cette liberté que vous avez toujours désirée, et avec elle, la richesse, l'honneur, la gloire sont là, devant vous; toutes ces récompenses, la fortune les donne au vainqueur. La situation, les circonstances, les dangers à courir, votre misère, le riche butin de la guerre, tout, mieux que mes paroles, vous pousse à l'action. Pour moi, usez de moi comme chef ou comme soldat; ni mon intelligence, ni mes forces ne vous feront défaut. Voilà, je l'espère, ce que je ferai avec vous, si je suis consul, à moins que je ne me trompe et que vous ne soyez plus disposés à rester des esclaves, qu'à devenir les maîtres."
XXI. - Chez les hommes qui venaient d'entendre ce discours, le mal avait tout envahi, et il n'y avait chez eux rien de bon, ni dans le présent, ni dans l'avenir, il est vrai que c'était déjà pour eux une belle récompense de troubler la paix publique ; - et pourtant, presque tous lui demandèrent de leur faire connaître les conditions de l'affaire, les avantages que leur procurerait la lutte, les ressources actuelles et les espérances qu'on pouvait avoir. Catilina leur promit l'abolition des dettes, la proscription des riches, les magistratures, les sacerdoces, le pillage, tout ce que peuvent rapporter la guerre et les violences de la victoire. Il ajouta que Pison était dans l'Espagne citérieure, P. Sittius Nucerinus en Mauritanie avec une armée, tous deux au courant de son projet ; qu'Antoine était candidat au consulat et qu'il espérait bien avoir pour collègue un homme qui était son ami et avait mille embarras d'argent ; consul avec lui, il pourrait commencer à agir.
Puis il s'emportait en invectives contre tous les gens de bien, faisait à chacun des assistants des compliments en l'appelant par son nom, rappelait à l'un son indigence, à l'autre sa passion, à ceux-ci les dangers et les condamnations probables, à un grand nombre la victoire de Sylla et le butin qu'elle avait donné. Quand il les vit bien montés, il leur demanda de s'intéresser activement à sa candidature, puis il les renvoya.
XXII. - A ce moment-là, on prétendit que Catilina, son discours terminé, voulut lier ses complices par un serment ; qu'il fit circuler un grand vase, plein de vin mêlé à du sang humain, et que tous y trempèrent les lèvres en lançant des imprécations, comme on fait dans les sacrifices solennels ; puis qu'il s'ouvrit de son projet répétant qu'il avait voulu se les attacher davantage en les liant les uns aux autres par cet exécrable forfait. Certains ont vu, dans ces histoires et quelques autres, des récits imaginés pour atténuer, par l'atrocité du crime, la haine que devait plus tard attirer à Cicéron la condamnation des conjurés. Pour moi, l'horreur d'un tel acte me le rend suspect.
XXIII. - Parmi les conjurés figurait Q. Curius, d'une famille assez distinguée, mais pourri de vices et de crimes, et que les censeurs avaient, pour indignité, chassé du sénat. C'était une nature non moins légère qu'audacieuse ; il était incapable de garder pour lui ce qu'il avait appris, même de tenir cachés ses propres crimes et de peser ses paroles et ses actions. Il avait une vieille liaison avec une femme noble, Fulvie ; elle lui était moins attachée, depuis que son indigence lui permettait moins de générosité : tout d'un coup, le voilà qui se vante et lui promet monts et merveilles, puis il la menace de la tuer, si elle ne se montre pas complaisante ; bref, sa conduite avec elle est plus arrogante que d'ordinaire.
Fulvie se rendit compte des motifs de ce changement, et, devant le danger couru par l'État, ne voulut pas garder la chose pour elle ; sans nommer celui dont elle tenait ses renseignements sur la conjuration, elle raconta de différents côtés ce qu'elle savait et comment elle l'avait appris. Cette révélation eut pour premier effet d'attirer les sympathies à la candidature de Cicéron au consulat. Jusqu'alors, la noblesse, en majorité, manifestait contre lui une vive antipathie et estimait presque que ce serait souiller le consulat, que d'y laisser arriver un homme nouveau, malgré tout son mérite. Mais, en présence du danger, mauvaise volonté et orgueil ne comptèrent plus.
XXIV. - Les comices se réunirent : Cicéron et Antoine furent élus consuls. Cette élection jeta d'abord le trouble parmi les conjurés. Pourtant les folles violences de Catilina n'en étaient pas diminuées ; chaque jour, il combinait quelque chose de nouveau ; il installait des dépôts d'armes en Italie, dans des endroits bien choisis ; il envoyait à Fésules, à un certain Manlius, de l'argent emprunté grâce à son crédit ou à celui de ses amis ; c'était ce Manlius, qui, dans la suite, devait commencer les hostilités. A ce moment, il s'adjoignit un grand nombre de gens de toutes les classes, et aussi quelques femmes qui, d'abord, avaient par la prostitution suffi à leurs énormes dépenses ; puis, quand l'âge avait réduit leurs bénéfices sans modérer leur goût du luxe, elles avaient contracté de grosses dettes. Par elles, Catilina pensait pouvoir soulever les esclaves urbains, mettre le feu à la ville et gagner les maris à sa cause, ou se débarrasser d'eux en les massacrant.
XXV. - Parmi toutes ces femmes, je citerai Sempronia, auteur de maints forfaits perpétrés avec une audace toute virile. Pour la famille et la beauté, comme pour son mari et ses enfants, la fortune l'avait bien traitée. Versée dans les lettres grecques et latines, elle chantait et dansait trop élégamment pour une honnête femme, et elle avait bien d'autres talents, vrais instruments de volupté. Mais toujours elle eut à cœur tout autre chose que l'honneur et la pudeur ; il est difficile de dire lequel pesait le moins pour elle, de son argent ou de sa réputation ; elle brûlait d'un tel feu qu'elle cherchait les hommes, plus qu'elle n'était recherchée par eux. Souvent, avant le moment où nous sommes, elle avait trahi sa foi, nié les dépôts qu'on lui avait confiés, joué son rôle dans des assassinats ; le luxe et le manque de ressources l'avaient jetée tête baissée dans l'abîme. Au demeurant, son esprit ne manquait pas de distinction ; elle savait faire des vers, manier la plaisanterie ; sa conversation était tantôt modeste, tantôt provocante et dévergondée ; enfin, c'était une femme extrêmement spirituelle et gracieuse.
XXVI. - Ces préparatifs une fois faits, Catilina n'en pose pas moins sa candidature au consulat pour l'année suivante, dans l'espoir, s'il était désigné, de faire d'Antoine tout ce qu'il voudrait. En attendant, il ne restait pas inactif, mais préparait toutes sortes de traquenards à Cicéron. Celui-ci, pour se garder, ne manquait ni d'habileté ni d'adresse : dès le début de son consulat, il avait, par des promesses répétées, obtenu de Fulvie que ce Curius dont j'ai parlé plus haut lui révélât les projets de Catilina. Et puis, en troquant sa province contre celle d'Antoine, il avait amené son collègue à ne rien faire contre le gouvernement ; enfin il s'était secrètement entouré d'amis et de clients qui étaient pour lui des gardes du corps.
Le jour des comices, Catilina ne réussit ni à se faire élire, ni à consommer l'attentat qu'il avait préparé au Champ de Mars contre les consuls ; alors, il se décida à la guerre et aux dernières extrémités, du moment où ses entreprises secrètes ne lui avaient rapporté que honte et difficultés.
XXVII. - II renvoie donc Manlius à Fésules et dans la partie de l'Etrurie où se trouve cette ville ; il expédie dans le Picénum un certain Septimius de Camérinum et C. Julius en Apulie, d'autres encore dans différents endroits, en désignant chacun pour le poste où il fera le mieux l'affaire. Pendant ce temps, lui, à Rome, ourdit simultanément plusieurs trames, tend des pièges au consul, prépare l'incendie, place des hommes en armes à des points bien choisis, porte toujours sur lui un poignard, enjoint aux autres d'en faire autant, leur prescrit d'être à tous moments prêts et sur leurs gardes, s'active jour et nuit, ne dort plus, sans que le manque de sommeil et la peine se traduisent chez lui par de la fatigue. Enfin, constatant que tout ce mouvement n'aboutit à rien, il fait adresser par Porcius Léca une nouvelle convocation aux chefs de la conjuration pour le milieu de la nuit : dans cette réunion, il donne toutes les raisons qu'il a de se plaindre de leur indolence ; il leur apprend qu'il a envoyé en avant Manlius vers les nombreuses bandes réunies pour prendre les armes, puis d'autres dans d'autres bonnes positions, pour commencer les hostilités ; quant à lui, son désir est de partir pour l'armée, après avoir fait disparaître Cicéron ; car le consul le gêne beaucoup pour la réalisation de ses projets.
XXVIII. - Tous tremblent et hésitent ; mais un chevalier romain, C. Cornélius, s'offre avec un sénateur, L. Varguntéius ; ils décident d'aller cette nuit même, sur le matin, chez Cicéron, avec des hommes armés, comme pour le saluer, de le surprendre ainsi chez lui sans qu'il se doute de rien, et de l'assassiner. Curius, mesurant le danger couru par le consul, se hâte de faire révéler par Fulvie à Cicéron l'attentat qui se prépare. La porte est fermée aux conjurés, qui se trouvent ainsi avoir inutilement projeté un odieux forfait.
Pendant ce temps, Manlius en Etrurie cherchait à soulever la plèbe, à qui la misère et le ressentiment de l'injustice dont elle avait été victime faisaient souhaiter une révolution, la dictature de Sylla lui ayant fait perdre ses terres et tout ce qu'elle possédait. Manlius s'abouche encore avec les brigands de toute espèce qui pullulaient dans le pays, et dont certains étaient d'anciens soldats de Sylla, établis comme colons, et à qui leurs passions et leur amour du luxe n'avaient rien laissé de tout ce qu'ils avaient pillé.
XXIX. - En apprenant tous ces faits, Cicéron est profondément troublé par le double péril que courait l'État : à Rome même, il lui était impossible de continuer plus longtemps à ne prendre de mesures de défense que de son autorité privée ; d'autre part, il ne savait rien de précis sur les forces de Manlius et sur ses projets. II soumet donc officiellement l'affaire au sénat, que déjà auparavant agitaient les bruits en circulation dans le public. Et cette assemblée, comme il arrive d'ordinaire dans les situations très graves, chargea par décret les consuls de veiller à ce que la république ne subît aucun dommage.
D'après la coutume romaine, le sénat, par cette formule, donne au magistrat le pouvoir suprême de lever des troupes, de faire la guerre, de contraindre par tous les moyens à l'obéissance les alliés et les citoyens, d'avoir, à Rome et dans les camps, une autorité et un pouvoir sans limites. Hors de ce cas, le consul n'a aucun de ces droits, sans un vote formel du peuple.
XXX. - Quelques jours après, le sénateur L. Sénius lut en séance une lettre, qu'il disait lui avoir été apportée de Fésules : on lui faisait savoir que Manlius avait pris les armes le six avant les calendes de novembre avec une énorme foule. En même temps, comme il arrive dans des cas semblables, les uns annoncent des prodiges et des faits terrifiants, les autres parlent de rassemblements, de transports d'armes, d'un soulèvement d'esclaves à Capoue et en Apulie.
Le sénat décrète l'envoi de Q. Marcius Rex à Fésules, de Q. Métellus le Crétique en Apulie et dans les régions avoisinantes ; tous deux étaient sous les murs de Rome à la tête de leurs armées, retardés dans leur triomphe par les calomnies de quelques misérables accoutumés à trafiquer du bien comme du mal. On expédie les préteurs Q. Pompéius Rufus à Capoue, Q. Métellus Céler dans le Picénum, en leur prescrivant de s'inspirer des circonstances et du danger pour lever une armée. De plus, toute révélation sur le complot organisé contre l'État sera payée, à un esclave, de la liberté et de cent mille sesterces, à un homme libre, de sa mise hors de cause et de deux cent mille sesterces. On décrète de plus que les familles de gladiateurs seront réparties entre Capoue et les autres municipes, suivant les ressources de chacun, et que, dans tous les quartiers de Rome, seront postés des policiers avec, à leur tête, des magistrats subalternes.
XXXI. - Tous ces incidents jettent dans la cité un trouble profond et changent l'aspect de la ville ; à la vie joyeuse et légère qu'avait engendrée une longue période de tranquillité, succède tout à coup une tristesse générale ; on s'agite, on court sans savoir où, on ne se fie ni aux lieux, ni aux hommes ; ce n'est pas la guerre, et ce n'est plus la paix ; on mesure à ses craintes le danger qu'on redoute. Les femmes, que la force de l'État avait déshabituées de la crainte de la guerre, se tourmentaient, levaient au ciel leurs mains suppliantes, se lamentaient sur leurs petits enfants, pressaient tout le monde de questions, étaient effrayées de tout, et, oubliant tout ce qui rendait la vie brillante et douce, croyaient tout perdu, elles-mêmes et le pays.
Catilina, avec sa violence, n'en persistait pas moins dans ses projets, malgré les mesures militaires prises contre lui et l'interrogatoire que, en vertu de la loi Plautia, lui avait fait subir L. Plancus. Enfin, pour cacher son jeu, ou pour se justifier en cas d'attaque et d'altercation, il vint au sénat. Alors le consul Cicéron, soit que la présence à Rome de Catilina lui parût redoutable, soit qu'il fût poussé par la colère, prononça un discours remarquable et utile à la république, discours qu'il publia plus tard. Mais, quand il se fut assis, Catilina, en homme qui avait pris ses dispositions pour tout cacher, baissa la tête et, d'une voix suppliante, demanda aux sénateurs de ne pas croire aveuglément tout ce qu'on racontait sur lui ; la famille à laquelle il appartenait, la vie qu'il avait menée depuis son adolescence lui donnaient le droit d'avoir les plus belles espérances ; il était peu croyable qu'un patricien comme lui, qui avait, comme ses ancêtres, fait tant de bien à la plèbe romaine, eût intérêt à ruiner la république, alors qu'il faudrait, pour la sauver, un Cicéron, citoyen romain de rencontre. A ces violences il ajouta d'autres calomnies, si bien que l'assemblée éclata en murmures et le traita d'ennemi public et de parricide. Alors furieux : « Puisqu'on m'attaque de toutes parts, s'écria-t-il, et que mes adversaires veulent me jeter au gouffre, j'éteindrai sous des ruines l'incendie qu'on allume contre moi. »
XXXII. - Il s'élança hors du sénat pour courir chez lui. Là, il roule mille pensées dans son esprit, constate qu'il n'a pas réussi dans ses embuscades contre le consul et qu'on a constitué des postes pour protéger la ville contre l'incendie ; il estime que le mieux à faire, c'est d'augmenter l'effectif de son armée, avant qu'on ait pu lever les légions, et de prendre toutes les mesures préparatoires à la guerre ; puis, par une nuit profonde, avec quelques affidés, il se met en route pour le camp de Manlius. Mais il a chargé Céthégus, Lentulus et tous ceux dont il connaissait bien l'esprit de décision et la promptitude dans l'action, de fortifier par tous les moyens possibles les ressources du parti, de précipiter l'attentat contre le consul, de préparer les incendies et les autres mesures de guerre ; pour lui, un jour très prochain, avec une grande armée, il se rapprocherait de Rome.
XXXIII. - Tandis que ces faits se déroulent à Rome, C. Manlius envoie à Marcius Rex des députés pris dans son entourage avec le message suivant : u Général, nous attestons les dieux et les hommes que nous avons pris les armes, non pour lutter contre le pays ou faire du mal à nos concitoyens, mais pour mettre nos personnes à l'abri de l'injustice : misérables, manquant de tout, nous sommes, par le fait des violences et de la cruauté des usuriers, presque tous sans patrie et tous sans considération et sans argent ; il n'en est pas un seul de nous qui puisse, à la façon de nos ancêtres, jouir de la protection de la loi et, une fois ses biens perdus, garder la liberté de sa personne : tant les usuriers et le préteur se sont montrés impitoyables ! Souvent vos ancêtres, prenant en pitié la plèbe romaine, ont, par leurs décrets, soulagé sa détresse ; et, tout dernièrement encore, on peut s'en souvenir, en raison de l'énormité des dettes, et du consentement de tous les bons citoyens, on décréta une réduction du quart. Souvent la plèbe, de son propre mouvement, poussée par le désir d'être la plus forte, ou amenée à prendre les armes par la superbe des magistrats, se sépara des patriciens.
« Ce que nous demandons, nous, ce n'est pas l'autorité suprême ou la richesse, qui ont causé tant de guerres, tant de luttes entre les mortels, mais la liberté, qu'un homme de coeur ne consent à perdre qu'avec la vie. Nous vous supplions, le Sénat et toi, d'avoir égard à des citoyens infortunés, de les replacer sous l'égide de la loi, que leur a ravie l'iniquité du préteur, et de ne pas nous réduire à cette extrémité de rechercher le meilleur moyen de faire payer notre mort à ceux qui l'auront causée. »
XXXIV. - Q. Marcius lui répondit que, si les insurgés avaient quelque demande à adresser au Sénat, ils devaient mettre bas les armes et rentrer à Rome en suppliants, que toujours le Sénat romain avait fait preuve de mansuétude et de pitié, et que jamais personne n'avait en vain imploré son secours. Pendant ce temps, Catilina, en cours de route, avait adressé des lettres à la plupart des consulaires et aux plus grands personnages ; il déclarait que, faussement accusé et ne pouvant résister au parti de ses ennemis, il cédait à la fortune et se retirait en exil à Marseille, non qu'il se reconnût par là coupable du forfait qu'on lui reprochait, mais il ne voulait pas troubler la tranquillité publique ni, par son obstination, provoquer une révolution. Bien différente de ton était la lettre lue au Sénat par Catulus, et que celui-ci affirmait lui avoir été remise de la part de Catilina. J'en donne ci-dessous la copie.
XXXV. - «L. Catilina à Q. Catulus. Ton admirable dévouement m'est connu par des faits, et je l'apprécie au milieu de mes dangers ; il me permet de t'adresser avec confiance mes recommandations. Aussi, n'ai-je pas dessein de me justifier devant toi du projet imprévu que j'ai formé ; je veux seulement, ne me sentant pas coupable, te fournir une explication dont - j'en atteste les dieux - tu pourras reconnaître la sincérité. Poussé par les injustices et les outrages, privé du fruit de mes peines et de mon activité, ne pouvant obtenir la situation qui convient à ma dignité, j'ai, suivant mon habitude, pris ouvertement en main la cause des malheureux : non que je ne puisse, en vendant mes biens, acquitter mes dettes personnelles, puisque la libéralité d'Orestilla et de sa fille m'aurait permis de payer avec leur argent, même les dettes de mes amis ; mais je voyais combler d'honneurs des hommes qui n'en étaient pas dignes, et je sentais que, sur d'injustes soupçons, on me tenait à l'écart. C'est à ce titre que j'ai voulu réaliser mon espoir, assez honorable dans mon état présent, de sauver ce qui me restait de dignité. Je voulais t'en écrire plus long ; mais je suis informé qu'on se prépare à me faire violence. Je me borne à te recommander Orestilla et je la confie à ta loyauté ; protège-la contre les injustices, je t'en supplie au nom de tes enfants. Adieu. »
XXXVI. - Catilina demeura quelques jours chez C. Flaminius dans la campagne d'Arrétium ; puis, tout en donnant des armes aux gens du voisinage, déjà en ébullition, il prend les faisceaux et d'autres insignes du pouvoir suprême et marche vers le camp de Manlius. Dès que ces faits furent connus à Rome, le Sénat mit hors la loi Catilina et Manlius, et aux autres conjurés il fixa un délai pour mettre bas les armes sans être exposés à aucun risque, exception faite pour les gens précédemment condamnés à mort. En outre, par décret il prescrivit aux consuls de faire une levée de troupes, à Antoine de poursuivre sans retard Catilina avec une armée, à Cicéron de défendre la ville même.
Jamais autant que dans ces tristes jours, la puissance romaine ne m'a paru plus digne de pitié. Alors que, de l'occident à l'orient, Rome avait conquis et soumis le monde, qu'au dedans régnait la tranquillité et abondaient les richesses, ces biens primordiaux aux yeux des hommes, il se trouva des citoyens pour travailler avec obstination à leur perte et à celle de l'État. Et en effet, malgré les deux décrets du Sénat, il n'y eut pas, dans toute cette masse d'insurgés, un seul homme pour se laisser amener, par l'espoir d'une récompense, à révéler les détails de la conjuration ou à quitter le camp de Catilina : tant la force contagieuse du mal avait gagné la majorité des esprits !
XXXVII. - Et ce n'étaient pas seulement les gens affiliés à la conjuration, dont l'esprit était égaré ; mais la plèbe tout entière, par goût de la révolution, se montrait favorable aux entreprises de Catilina ; elle ne faisait que se conformer à ses habitudes. Toujours en effet dans une cité, ceux qui n'ont rien jalousent les bons citoyens, exaltent les méchants, détestent la tradition, souhaitent des nouveautés ; par dégoût de leur situation, ils désirent tout bouleverser ; ils vivent sans soucis dans le trouble et la révolution, parce que l'indigent n'a pas de grands risques à courir. Mais la plèbe de Rome, elle, s'y précipitait tête baissée, et pour plus d'une raison.