Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 3)
D'abord ceux qui, en tout lieu, se signalaient par leurs vices et leur audace, ceux qui, par des actes déshonorants, avaient perdu leur patrimoine, tous ceux enfin que leurs forfaits et leurs crimes avaient chassés de chez eux, tous ces gens-là avaient reflué à Rome comme dans un bourbier. En outre, beaucoup se rappelaient la victoire de Sylla ; ils voyaient d'anciens simples soldats devenus, les uns sénateurs, les autres si riches, qu'ils avaient un train de vie vraiment royal ; et chacun espérait, en prenant les armes, retirer de la victoire de semblables avantages. Les jeunes gens de la campagne, qui n'avaient, comme salaire de leur travail manuel, qu'une existence chétive, étaient attirés à Rome par les largesses des particuliers et de l'État, et préféraient les flâneries de la ville à un travail ingrat ! Ces gens-là et tous les autres vivaient des malheurs publics. Voilà pourquoi il ne faut pas être surpris que des indigents, sans moralité et le cœur plein d'espoir, se soient aussi peu préoccupés de l'État que d'eux-mêmes. De plus, ceux dont les pères avaient été proscrits par Sylla victorieux, dont on avait ravi les biens et diminué les droits d'hommes libres, attendaient, dans un état d'esprit identique, l'issue de la lutte. Enfin, tous ceux qui n'étaient pas du parti du Sénat préféraient des troubles publics à une diminution d'influence personnelle. Oui, c'était bien là le mal qui, après un intervalle de quelques années, tombait de nouveau sur l'État.
XXXVIII. - En effet après que, sous le consulat de Pompée et de Crassus, fut rétablie la puissance tribunitienne, des hommes jeunes, en possession de ce pouvoir considérable, ardents parce qu'ils étaient jeunes, se mirent, en attaquant le Sénat, à agiter la plèbe, puis à l'enflammer de plus en plus par leurs largesses et leurs promesses, et acquirent ainsi réputation et puissance. Contre eux luttaient de toutes leurs forces la plupart des nobles, sous prétexte de défendre les droits du Sénat, en fait pour maintenir leur propre autorité. Car, pour dire d'un mot toute la vérité, depuis ce temps-là, tous ceux qui troublèrent l'État sous d'honorables prétextes, défense des droits populaires pour les uns, accroissement de l'autorité sénatoriale pour les autres, tous feignaient de soutenir l'intérêt public et luttaient en réalité pour leur propre puissance. Et la lutte n'avait ni modération ni mesure ; et les uns et les autres usaient cruellement de la victoire.
XXXIX. - Mais quand Pompée eut reçu mission de combattre les pirates et Mithridate, le pouvoir populaire alla en décroissant et l'influence de l'oligarchie devint plus grande. Celle-ci était en possession des magistratures, du gouvernement des provinces et de tout le reste ; ceux qui en faisaient partie n'avaient rien à craindre, étaient heureux ; ils vivaient sans crainte, tenaient leurs adversaires sous la terreur des jugements, pour les obliger à traiter plus doucement le peuple dans l'exercice de leur magistrature. Mais dès que l'incertitude générale eut offert aux chefs de la plèbe un espoir de changement, le souvenir des vieilles rivalités leur rendit leur ardeur. Si, à la première rencontre, Catilina avait été vainqueur, ou même que le combat eût été incertain, certainement, c'eût été pour la république une calamité et un désastre ; mais les vainqueurs eux-mêmes n'auraient pu jouir longtemps de leur succès, et, accablés et épuisés, ils se seraient laissé arracher par de plus puissants l'autorité et la liberté.
Il y eut pourtant plusieurs personnages étrangers à la conjuration qui, dés le début, rejoignirent Catilina ; parmi eux, Fulvius, fils d'un sénateur, que son père fit arrêter en route et exécuter. Au même moment, à Rome, Lentulus, suivant les instructions de Catilina, faisait, ou directement ou par intermédiaire, des avances à tous ceux qui lui semblaient, par leur caractère ou leur situation, animés de goûts révolutionnaires, et il s'adressait, non seulement à des citoyens, mais à des hommes de toutes conditions, si seulement ils étaient aptes à la guerre.
XL. - Il charge donc un certain Umbrénus d'entrer en relations avec les députés des Allobroges et, si possible, de les affilier à la conjuration, dans la pensée que ce peuple, accablé de dettes gouvernementales et privées, et d'autre part, naturellement belliqueux comme tous les Gaulois, se laisserait facilement amener à ce parti. Umbrénus avait fait de la banque en Gaule ; il était connu des principaux citoyens de chaque ville et les connaissait. Aussi, sans perdre de temps, sitôt qu'il vit les députés sur le forum, il leur demanda quelques renseignements sur la situation de leur pays ; et, comme il s'affligeait de leur triste sort, il les interrogea d'une manière pressante sur les chances qu'ils voyaient d'échapper à de telles misères. Ils répondirent en se plaignant de l'avidité des magistrats et en accusant le Sénat de ne point venir à leur aide ; la mort, voilà le remède qu'ils attendaient de leurs maux. "Eh bien ! moi, leur dit Umbrénus, si seulement vous voulez être des hommes, je vous montrerai le moyen d'y échapper." A ces mots, les Allobroges, alléchés par l'espérance, supplièrent Umbrénus de les prendre en pitié : rien ne pouvait être si rude et si difficile, qu'ils ne fussent tout disposés à le faire, pour libérer par ce moyen leur pays de ses dettes.
Umbrénus conduit alors les députés dans la maison de D. Brutus, voisine du forum, et qui, à cause de Sempronia, n'était pas demeurée étrangère à la conjuration Brutus lui-même était alors absent de Rome. - Il fait venir Gabinius, pour donner plus de poids à ses paroles ; devant lui il expose en détail le complot, donne les noms des conjurés et en ajoute un bon nombre d'autres, hommes de toute condition, étrangers à l'affaire, pour donner plus de cœur aux députés ; ceux-ci promettent leur aide, et Umbrénus les renvoie.
XLI. - Les Allobroges furent longtemps incertains sur la résolution à prendre : d'un côté, leurs dettes, leur amour de la guerre, l'espoir de la victoire et le fruit à en retirer ; de l'autre, plus de ressources, plus de sécurité, et, au lieu d'un espoir douteux, une récompense assurée. Dans cette incertitude, c'est la république qui eut le bonheur de l'emporter. Ils vont trouver Q. Fabius Sanga, leur patron habituel, et lui révèlent tout ce qu'ils savent de l'affaire. Informé par Sanga, Cicéron prescrit aux députés de feindre pour la conjuration un zèle ardent, d'aller trouver les autres, de leur prodiguer de belles promesses et de tout faire pour les amener à se découvrir le plus possible.
XLII. - A peu près au même moment, en Gaule cisalpine et transalpine, comme dans le Picénum, le Bruttium et l'Apulie, il y avait du remue-ménage. Les gens que Catilina avait auparavant envoyés de tous côtés brouillaient tout, sans réflexion, comme des insensés : réunions nocturnes, transports d'armes de trait et de défense, démarches précipitées et agitées, tout était cause de crainte plus que de dangers réels. Un bon nombre de ces gens avaient été, après instruction de leur affaire, jetés en prison par le préteur Métellus Céler, en vertu d'un sénatus-consulte ; en Gaule transalpine, des mesures analogues avaient été prises par C. Muréna, lieutenant-gouverneur de cette province.
XLIII. - A Rome, Lentulus et les autres chefs de la conjuration, ayant réuni des forces qu'ils jugeaient considérables, avaient décidé que, aussitôt Catilina arrivé avec son armée au camp de Fésules, L. Bestia, tribun de la plèbe, convoquerait l'assemblée du peuple, s'y plaindrait des menées de Cicéron, et rejetterait sur le très honorable consul tout l'odieux des graves événements ; ce serait, pour tous les autres artisans de la conjuration, le signal de remplir chacun sa mission. On prétendait que la tâche avait été répartie de la manière suivante : Statilius et Gabinius, avec une troupe nombreuse, mettraient le feu en même temps dans douze endroits de la ville, bien choisis, pour que le désordre permît d'approcher plus aisément le consul et tous ceux qu'il s'agissait de surprendre ; Céthégus s'attaquerait à la porte de Cicéron et l'assassinerait, chacun faisant de même pour les autres. Les fils de famille, appartenant en majorité à la noblesse, massacreraient leurs pères, puis, ensemble, dans le trouble général déterminé par le meurtre et l'incendie, ils sortiraient de Rome pour aller retrouver Catilina.
Devant ces préparatifs et ces décisions, Céthégus ne cessait de critiquer la mollesse des conjurés : toutes ces hésitations et ces délais faisaient perdre les meilleures occasions ; c'étaient des actes qu'il fallait, et non des délibérations, dans ces périlleuses conjonctures ; quant à lui, pour peu que quelques-uns lui prêtassent main forte, même si les autres mollissaient, il attaquerait le sénat. Il était naturellement farouche, violent, prompt à l'action ; l'essentiel pour lui était d'agir vite.
XLIV. - Les Allobroges, suivant les instructions de Cicéron, sont par Gabinius conduits vers les autres affidés ; à Lentulus, Géthégus, Statilius et aussi Cassius ils demandent un engagement écrit, revêtu de leur cachet, qu'ils puissent montrer à leurs concitoyens ; faute de quoi, il ne serait pas facile de les lancer dans une telle affaire. Tous, sans soupçons, y consentent, sauf Cassius qui promet aux Allobroges d'aller bientôt dans leur pays, et qui sort de Rome un peu avant les députés. Lentulus leur adjoint un certain Volturcius de Crotone, pour les obliger, avant de rentrer chez eux, à renforcer, par des engagements réciproques, leur association avec Catilina. Il remet à Volturcius pour Catilina une lettre dont voici le texte :
"Qui suis-je ? celui que je t'envoie te le dira. Réfléchis bien à ta misère et souviens-toi que tu es un homme ; examine ce que réclame ton intérêt ; demande leur aide à tous, même aux gens de la plus basse condition."
Il ajoute des recommandations de vive voix : le sénat ayant déclaré Catilina ennemi public, pourquoi écarter les esclaves ? à Rome même, tout est prêt, conformément à ses ordres ; qu'il ne tarde pas à s'en rapprocher.
XLV. - Tout cela étant fait, on choisit une nuit pour le départ. Cicéron, tenu au courant de tout par les députés, donne aux préteurs L. Valérius Flaccus et C. Promptinus l'ordre de se mettre en embuscade au pont Mulvius et d'y surprendre le cortège des Allobroges ; il leur explique par le menu l'objet de leur expédition ; sur les moyens d'action, il leur donne toute liberté. C'étaient des hommes de guerre : sans désordre, ils placent leurs troupes comme ils en ont reçu l'ordre, et gardent, sans rien laisser deviner, les côtés du pont. Les députés avec Volturcius arrivent ; alors, des deux côtés en même temps s'élèvent de grands cris. Les Gaulois comprennent bien vite ce qui se passe, et, sans tarder, se rendent aux préteurs. Volturcius commence par encourager ses compagnons et, l'épée à la main, se défend contre la foule qui l'assaille ; puis, se voyant abandonné par les députés, il s'adresse d'abord à Promptinus, qui lui était connu, et lui demande de le sauver ; puis, tout tremblant et voyant sa vie menacée, il se livre aux préteurs, comme il eût fait à des généraux ennemis.
XLVI. - L'affaire terminée, tout est bien vite porté par des estafettes à la connaissance du consul. Il éprouve en même temps un gros souci et une grande joie ; il était heureux, comprenant bien que la découverte de la conjuration sauvait l'État du danger ; mais, poursuivant ses réflexions, il était bien inquiet, se demandant ce qu'il fallait faire, alors que de si grands personnages étaient compromis dans un pareil crime ; il songeait aux ennuis personnels que lui causerait leur châtiment, ou à la ruine de l'État, conséquence de leur impunité. Enfin, reprenant courage, il fait appeler Lentulus, Céthégus, Statilius, Gabinius, et aussi Céparius de Terracine qui se disposait à aller en Apulie soulever les esclaves. Sans tarder, tous arrivent, excepté Céparius, qui avait un peu plus tôt quitté son domicile et, ayant appris la dénonciation, s'était enfui de Rome. Le consul prenant lui-même par la main Lentulus, qui était préteur, le conduit à la séance du sénat et fait amener les autres par la garde au Temple de la Concorde. Il y convoque le sénat et, devant une assemblée nombreuse, fait entrer Volturcius avec les ambassadeurs ; il ordonne au préteur Flaccus d'apporter l'écrin avec la lettre qu'il avait reçue des députés.
XLVII.
- Questionné sur son voyage, sur sa lettre, sur ses projets et sur ses motifs d'action, Volturcius commence par donner le change et à tout cacher sur la conjuration ; puis, invité à parler sous la garantie des promesses faites par l'État, il explique comment les choses se sont passées, et expose que, affilié depuis quelques jours au complot par Gabinius et Céparius, il n'en sait pas plus long que les députés, qu'il a seulement appris par Gabinius que I'. Autronius, Servius Sylla, L. Varguntéius et beaucoup d'autres sont des conjurés. Mêmes déclarations de la part des Gaulois. Lentulus cherchait à dissimuler : ils lui opposent non seulement sa lettre, mais ses propos habituels : les livres sibyllins avaient promis, disait-il, la royauté à Rome à trois membres de la famille Gornélia ; après Cinna et Sylla, c'était lui le troisième, dont la destinée était d'être le maître de Rome ; il ajoutait que vingt ans s'étaient écoulés depuis l'incendie du Capitole, et que maints prodiges avaient fait connaître aux aruspices que Rome serait alors ensanglantée par la guerre civile. On lut les lettres en entier, tous ayant au préalable reconnu que leurs cachets étaient intacts. Le sénat décréta que Lentulus devait se démettre de ses fonctions et être, avec tous les autres, placé sous la garde de certains citoyens. Lentulus fut remis à P. Lentulus Spinther, alors édile, Céthégus à Q. Cornificius, Statilius à C. César, Gabinius à M. Crassus, Céparius, qui un peu plus tôt avait été arrêté dans sa fuite, au sénateur Cn. Térentius.
XLVIII. - Cependant, la conjuration découverte, la plèbe, qui d'abord, par goût pour la révolution, s'était montrée très favorable au mouvement, change d'avis : elle maudit l'entreprise de Catilina et porte Cicéron aux nues ; comme si elle avait échappé à la servitude, elle manifeste sa joie et son allégresse. Toutes les violences de la guerre devaient, pensait-elle, lui apporter plus de butin que de dommage ; mais l'incendie était chose affreuse, excessive, fâcheuse surtout pour elle, dont tout l'avoir consistait en objets nécessaires à la vie quotidienne et à l'entretien du corps. Le lendemain, on avait amené au sénat un certain Tarquinius, qu'on disait avoir été arrêté en route, au moment où il allait rejoindre Catilina. Cet homme se disait prêt à fournir des renseignements sur la conjuration, si on lui promettait la vie : le consul lui donna l'ordre de dire ce qu'il savait : il parla au sénat, à peu près comme Volturcius, des préparatifs d'incendie, du massacre des bons citoyens, de la marche des ennemis de l'État ; il ajouta qu'il avait été envoyé par M. Crassus pour dire à Catilina de ne pas se laisser effrayer par l'arrestation de Lentulus, de Céthégus et des autres conjurés, et d'en profiter au contraire pour s'approcher plus vite de Rome ; il ranimerait ainsi le courage des autres et sauverait plus aisément ceux qui avaient été pris.
Quand on entendit nommer Crassus, un patricien, très riche, très influent, les uns proclamèrent la chose invraisemblable, d'autres, tout en la tenant pour exacte, pensèrent que dans des circonstances aussi graves, il valait mieux user de douceur que de violence avec un personnage si considérable ; la plupart étaient, pour leurs affaires particulières, les obligés de Crassus. Tous s'écrièrent qu'il y avait faux témoignage et que l'affaire devait être mise en délibéré par le sénat. C'est pourquoi le sénat, en nombre, sous la présidence de Cicéron, décréta que la révélation paraissant fausse, Tarquinius serait emprisonné, et qu'on ne lui redonnerait la parole que s'il faisait connaître le nom de celui qui l'avait poussé à articuler un pareil mensonge.
Plusieurs alors crurent que la dénonciation avait été arrangée par P. Autronius, pour que Crassus, étant mis en cause, couvrît de son crédit ceux avec qui il s'était associé. D'autres soutenaient que Tarquinius avait été suborné par Cicéron, pour empêcher Crassus de se charger, suivant son habitude, de la défense des scélérats et de troubler ainsi la république, J'ai, pour ma part, entendu plus tard Crassus répéter que c'était Cicéron qui avait répandu contre lui cette calomnie.
XLIX. - Au même moment, Q. Catulus et C. Pison ne purent, ni par leurs instances, ni par leur autorité, ni à prix d'argent, pousser Cicéron à faire dénoncer mensongèrement César par les Allobroges ou par tel autre. Tous deux lui manifestaient une vive hostilité : Pison, parce que, impliqué dans un procès de concussion, il avait été poursuivi par César pour avoir fait supplicier un homme de la Gaule transpadane ; Catulus parce qu'il le haïssait depuis qu'ils s'étaient disputé le pontificat et que le jeune César l'avait emporté sur lui, qui était chargé d'honneurs et d'années. Le moment paraissait bien choisi de jeter le soupçon sur César, qui, par sa générosité comme simple particulier, sa somptuosité comme magistrat, s'était couvert de dettes. Quand ils comprirent qu'ils ne pouvaient amener le consul à un pareil forfait, ils se mirent à semer çà et là des bruits mensongers, qu'ils prétendaient tenir de Volturcius et des Allobroges ; et ils soulevèrent contre César une telle animosité, que quelques chevaliers romains, postés en armes, pour former la garde du sénat, autour du temple de la Concorde, incités soit par la grandeur du péril, soit par la noblesse de leurs sentiments et leur zèle pour l'ordre social, levèrent leurs épées sur lui au moment où il sortait du sénat.
L. - Pendant que ces faits se passent au sénat, et que les députés Allobroges et Volturcius reçoivent des récompenses pour leur dénonciation reconnue fondée des affranchis et quelques clients de Lentulus cherchent, par des rues différentes, à soulever dans les carrefours les artisans et les esclaves, pour délivrer leur patron ; d'autres cherchent des chefs de bandes, habitués à semer, à prix d'argent, le désordre dans la cité. De son côté, Céthégus demandait, par des émissaires, à ses esclaves et à ses affranchis, gens de choix pour un coup d'audace, de former une colonne pour pousser en armes jusqu'à lui.
Le consul mis au courant de ces projets, s'inspire de la situation et des circonstances pour disposer ses troupes, convoque le sénat, et lui demande ce qu'il convient de faire des hommes qui ont été arrêtés. Déjà, quelques heures auparavant, le sénat, en nombre, les avait décrétés ennemis de l'État. Alors D. Junius Silanus, invité le premier à donner son avis, en qualité de consul désigné, opina pour la mort des détenus et aussi de L. Cassius, de P. Furius, de P. Umbrénus et de Q. Annius, si on pouvait mettre la main sur eux. Mais ensuite, ébranlé par le discours de César, il déclara se ranger à l'avis de Tibérius Néron, qui demandait l'ajournement, jusqu'au moment où on aurait renforcé les mesures de défense. César, quand vint son tour, interpellé par le consul, s'était exprimé ainsi :
LI.
- « Pères conscrits, tout homme appelé à discuter sur une affaire douteuse doit se libérer de la haine et de l'amitié, de la colère et de la pitié. Il n'est pas facile de discerner la vérité, lorsque ces sentiments y font obstacle, et jamais on ne se laisse conduire en même temps et par la passion et par le souci de son intérêt. Qu'on bande sa volonté, elle reste forte ; qu'on la livre à la passion, celle-ci est maîtresse et l'esprit ne peut plus rien. Il me serait facile, Pères conscrits, de rappeler force exemples de rois et de peuples qui, se laissant aller à la colère ou à la pitié, ont pris de fâcheuses décisions ; mais je préfère vous dire comment nos ancêtres, en luttant contre la passion, sont allés droit au but et ont respecté la loi. Pendant la guerre de Macédoine, quand nous luttions contre le roi Persée, Rhodes, grande et prospère, qui devait à Rome cette prospérité, nous manqua de parole et se déclara contre nous. La guerre terminée, on discuta sur la conduite à tenir à l'égard des Rhodiens : nos ancêtres, afin de n'être pas accusés d'avoir ouvert contre eux les hostilités moins pour leurs torts que pour leurs richesses, les laissèrent impunis. De même, à l'époque des guerres puniques, si les Carthaginois, et dans les périodes de paix et dans les trêves, commirent une foule d'abominations, jamais les Romains n'en firent autant, même quand se présenta une occasion favorable ; ils s'attachaient à ce qui était digne d'eux, plutôt qu'aux droits qu'ils pouvaient avoir.
De même vous, Pères conscrits, prenez garde : laissez-vous guider moins par le crime de Lentulus et de ses complices, que par votre dignité, et consultez moins votre irritation que votre gloire. Si on m'indique un châtiment proportionné à leur crime, je me rallie à une mesure contraire à la loi ; mais, si la grandeur de leur crime dépasse tout ce qu'on peut concevoir, j'estime que nous devons recourir aux moyens que nous donne la loi. La plupart de ceux qui ont parlé avant moi ont avec art et avec force déploré les misères de l'État ; ils ont minutieusement fait connaître les funestes conséquences de la lutte, le triste sort qui attend les vaincus : rapt des jeunes filles et des jeunes garçons, enlèvement des enfants à la tendresse de leurs parents, mères de famille livrées à la lubricité des vainqueurs, pillage des temples et des maisons particulières, meurtres, incendies, et partout armes, cadavres, sang répandu, deuil. Mais, dieux immortels, à quoi visaient tous ces discours ? A vous donner la haine de la conjuration ? Qui d'entre vous, s'il n'a pas été touché par la triste et effroyable réalité, se laisserait enflammer par des mots ? Il n'en est pas ainsi ; car personne ne trouve légères les injustices dont il est victime, et beaucoup les ressentent plus vivement qu'il ne faudrait. Mais, Pères conscrits, tout le monde n'a pas la même liberté. Si un homme de condition obscure se met en faute par colère, peu de gens le savent, parce que, en raison de sa condition, on parle peu de lui ; celui qui jouit d'une grande autorité et vit sur les sommets, ne peut rien faire sans que tout le monde soit au courant. Ainsi, la situation la plus haute est la moins libre ; on ne doit alors avoir ni partialité, ni haine, surtout pas de colère. Ce qui s'appelle colère chez les autres, se nomme, chez les gens au pouvoir, orgueil et cruauté.
A mon avis, Pères conscrits, tous les supplices sont trop faibles pour le crime des conjurés ; mais l'homme, en général, garde le souvenir des derniers événements ; et, quand il s'agit de scélérats, on oublie leur crime, et on ne parle que du châtiment, s'il a été un peu trop sévère.
D. Silanus est un homme énergique de volonté et d'action : je suis assuré qu'il a parlé comme il l'a fait, par patriotisme et que, dans une affaire si grave, il n'a cédé ni au désir de plaire, ni au ressentiment ; je connais son caractère et son esprit de mesure. Pourtant son avis me parait, non trop dur, - comment pourrait-on l'être à l'égard de pareilles gens ? - mais contraire à notre droit public. Assurément, Silanus, tu t'es laissé dominer par la crainte ou la grandeur du crime, pour proposer, toi, un consul désigné, un châtiment inédit. Ne parlons pas de crainte, surtout lorsque, grâce à l'activité de notre illustre consul, tant de soldats ont été armés ; quant au châtiment, j'ai bien, je pense, le droit de dire ce qui en est : dans le deuil et la misère la mort est la fin des maux, elle n'est pas un supplice, elle met un terme à toutes les infortunes ; après elle, il n'y a place ni pour le souci ni pour la joie.
Par les dieux immortels, pourquoi à ta proposition ne pas avoir ajouté que les coupables seraient d'abord battus de verges ? Est-ce parce que la loi Porcia l'interdit ? Mais d'autres lois interdisent aussi de mettre à mort un citoyen condamné et n'autorisent que l'exil. Ou bien est-ce parce que les verges sont une peine plus dure que la mort ? Or y a-t-il une peine trop forte et trop dure pour qui est convaincu d'un si grand crime ? Si tu ne l'as pas fait parce que les verges sont un châtiment plus léger, convient-il de respecter la loi sur le point le moins important, et de la violer sur le plus grave ?
Mais, dira-t-on, qui aura l'idée de blâmer un décret pris contre les meurtriers de la république ? Qui ? les circonstances, la suite des jours, le hasard, dont les caprices gouvernent les hommes. Ils auront, les conjurés, mérité leur sort, quelle que soit la décision prise ; mais vous, Pères conscrits, considérez que votre décision d'aujourd'hui vaudra pour d'autres. Toutes les mesures fâcheuses ont leur source dans des mesures qui étaient bonnes quand on les prit ; mais lorsque l'autorité passe aux mains des ignorants et des gens moins honnêtes, la mesure exceptionnelle prise contre des hommes qui la méritaient, à qui elle convenait, est appliquée à d'autres qui ne sont pas coupables et à qui elle ne convient pas.
Les Lacédémoniens, vainqueurs des Athéniens, leur imposèrent les Trente Tyrans pour administrer la cité. Tout d'abord, les Trente firent mettre à mort, sans jugement, les criminels, odieux à tous ; le peuple s'en réjouit et déclara que c'était justice. Puis, se laissant peu à peu aller à l'arbitraire, ils massacrèrent Indifféremment par passion bons et méchants et terrifièrent tout le monde ; et ainsi Athènes, accablée sous la servitude, fut lourdement punie de sa sotte joie.
De notre temps, Sylla vainqueur, en faisant étrangler Damasippe et d'autres gens de même sorte, dont la force était faite des malheurs de l'État, qui ne le louait de ce qu'il avait fait ? ces scélérats, ces factieux, qui avaient troublé l'État par leurs menées révolutionnaires, ah ! disait-on, comme il avait eu raison de les tuer ! Mais ce fut là le début d'un grand désastre : désirait-on une maison de ville ou de campagne, ou simplement un vase, un vêtement appartenant à autrui, on travaillait à le faire inscrire sur la liste des proscrits. Ainsi ceux qui avaient poussé des cris d'allégresse à la mort de Damasippe, furent bientôt eux-mêmes traînés à la mort ; et les assassinats ne prirent fin que lorsque Sylla eut comblé d'argent tous ses partisans.