Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 4)
Assurément, je ne redoute rien de tel avec un homme comme Cicéron, et dans les circonstances présentes ; mais dans un grand État, il y a bien des gens, et de caractères fort différents. A un autre moment, sous un autre consul, qui aura, comme aujourd'hui, une armée à sa disposition, un crime imaginé pourra passer pour vrai ; avec ce précédent, appuyé d'un décret du sénat, si ce consul tire l'épée, où s'arrêtera-t-on et quelle mesure gardera-t-on ?
Nos ancêtres, Pères conscrits, n'ont jamais manqué de sagesse et de résolution ; et pourtant l'orgueil ne les empêchait pas d'imiter ce qu'on faisait ailleurs, si toutefois ils le trouvaient bon. Aux Samnites ils prirent bon nombre d'armes défensives et offensives ; aux Étrusques, presque tous les insignes de leurs magistratures ; en un mot, tout ce qui leur paraissait avantageux ailleurs, chez les alliés et chez les ennemis, ils s'appliquaient de toute leur âme à l'introduire chez eux, aimant mieux suivre un bon modèle que de le jalouser. A la même époque, par imitation des Grecs, ils appliquèrent les verges aux citoyens et la peine de mort aux condamnés. Quand la république grandit et que le nombre des citoyens donna plus de force aux partis, on persécuta les innocents et on commit bien des méfaits de ce genre ; alors furent votées la loi Porcia et d'autres lois qui frappaient de l'exil les condamnés. Voilà, Pères conscrits, la raison qui doit nous empêcher de prendre une mesure nouvelle, et je la trouve capitale. Sans doute, il y avait plus de courage et de sagesse chez nos ancêtres qui, avec de maigres ressources, ont constitué un si grand empire, que chez nous, qui gardons péniblement cette grandeur si brillamment réalisée.
Suis-je donc d'avis de renvoyer les coupables et d'accroître les forces de Catilina ? Pas du tout. Mon avis, le voici : que leurs biens soient confisqués, qu'ils soient eux-mêmes emprisonnés dans des municipes, spécialement bien munis de tout le nécessaire ; que personne ne puisse désormais soumettre de nouveau leur cas au Sénat ou à l'assemblée du peuple ; que celui qui agirait autrement soit déclaré par le Sénat ennemi de la république et dangereux pour le salut de tous. »
LII. - Quand César eut terminé, les sénateurs se rangèrent, d'un mot, à l'un ou à l'autre avis. Quand ce fut le tour de Caton, il s'exprima à peu près en ces termes :
"Mon avis, à moi, Pères conscrits, est très sensiblement différent, quand j'observe la situation périlleuse où nous sommes et que je réfléchis aux opinions émises par quelques sénateurs. Ils m'ont paru discuter sur le châtiment à infliger à des hommes qui ont décidé la guerre contre notre patrie, nos familles, nos autels et nos foyers ; or la situation nous invite à nous garder de leurs attaques, plutôt qu'à déterminer leur peine. Les autres méfaits ne peuvent se poursuivre qu'une fois accomplis ; aujourd'hui, si nous ne savons pas empêcher le crime, quand il sera commis, c'est en vain que nous ferons appel à la loi : une fois la ville prise, il ne reste rien aux vaincus. Par les dieux immortels, je fais appel à vous, qui, toujours, avez fait de vos maisons de ville et de campagne, de vos statues, de vos tableaux, plus de cas que de l'État ; si tous ces objets de votre amour, tous quels qu'ils soient, vous voulez les conserver, si vous voulez réserver du temps à vos jouissances, réveillez-vous enfin, et prenez en mains les affaires publiques. Il ne s'agit pas aujourd'hui des impôts et du tort fait à nos alliés : c'est votre liberté, votre vie qui sont en question.
Souvent, Pères conscrits, j'ai longuement parlé devant vous ; souvent j'ai déploré le luxe et l'avidité de nos concitoyens, et, par là, je me suis fait beaucoup d'ennemis. Moi, qui ne me suis jamais pardonné une faute que mon inclination m'aurait fait commettre, je n'excusais pas facilement les méfaits où d'autres étaient entraînés par leurs passions. Sans doute vous faisiez peu de cas de mes paroles, mais la république était solide et sa puissance excusait votre négligence. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de vivre bien ou mal, d'assurer la grandeur et l'éclat de l'empire romain, mais de savoir si ces biens, quels qu'ils soient, qui sont encore à nous, nous resteront ou passeront, avec nos personnes, aux mains de nos ennemis.
Et il se trouve des gens pour parler de douceur et de pitié ? Depuis longtemps, nous ne donnons plus aux mots leur sens exact : faire largesse des biens d'autrui s'appelle libéralité ; audace dans le crime a nom courage ; et voilà comment la république en est réduite à la dernière extrémité. Soit ! puisque telles sont nos mœurs, qu'on soit libéral du bien des alliés, miséricordieux pour les voleurs du trésor ; mais que l'on ne prodigue pas notre sang, et, pour épargner quelques malfaiteurs, qu'on n'aille pas perdre tous les bons citoyens.
César vient, avec éloquence et avec art, de s'expliquer devant vous sur la vie et la mort ; il regarde, je crois bien, comme des fables, tout ce qu'on raconte sur les enfers et sur les retraites obscures, sauvages, affreuses et redoutables que les méchants gagnent par une autre route que les honnêtes gens. Voilà pourquoi il est d'avis de confisquer les biens des coupables et de les emprisonner eux-mêmes dans des municipes : sans doute redoute-t-il, en les laissant à Rome, que les complices de la conjuration ou une multitude payée ne les délivre par la force. Comme s'il n'y avait de méchants et de scélérats qu'à Rome et non dans toute l'Italie ! comme si l'audace n'avait pas plus de chances de triompher là où l'on a moins de moyens de s'en garantir ! Aussi, la mesure proposée est-elle sans effet, si les conjurés inspirent des craintes à César ; au contraire, si dans la terreur générale, il est seul à ne pas être effrayé, c'est, pour moi, comme pour vous, une raison plus forte encore d'avoir peur.
Dès lors, quand vous statuerez sur Lentulus et sur tous les autres, soyez bien assurés que votre décision portera à la fois et sur l'armée de Catilina et sur tous les conjurés. Plus vous agirez avec fermeté, plus vous affaiblirez leur résolution ; s'ils vous voient un peu faiblir, ils se montreront tous intraitables.
N'allez pas croire que les armes aient été, pour nos ancêtres, le moyen de donner à Rome, primitivement si petite, tant de grandeur. S'il en était ainsi, Rome serait aujourd'hui bien plus belle, puisque nous avons plus d'alliés et de citoyens, plus d'armes et de chevaux que n'en avaient nos pères. Autres sont les causes de la grandeur de nos aïeux, et ces causes manquent aujourd'hui à l'intérieur, de l'activité ; au dehors une autorité appuyée sur la justice ; dans la délibération, un esprit libre, que n'asservit ni la faute ni la passion. Ces vertus ont, chez nous, fait place au luxe et à l'avidité, à la détresse de l'État, à l'opulence des particuliers ; nous exaltons la richesse, nous nous laissons aller à l'inaction ; entre les bons et les méchants point de différence ; les récompenses dues au mérite, c'est l'ambition qui les obtient. A cela rien d'étonnant ; du moment où chacun de vous songe exclusivement à lui, où vous vous faites les esclaves, chez vous, de vos jouissances, ici, de l'argent et du crédit, fatalement on se jette sur la république, qui est un bien sans maître. Mais laissons tout cela.
Des citoyens des plus hautes classes ont conspiré pour mettre le feu à la république ; ils poussent à la guerre les Gaulois, le peuple qui nous a fait le plus de mal ; le chef ennemi est là, avec une armée, sur notre tête ; et vous hésitez, et vous vous demandez ce que vous avez à faire d'ennemis arrêtés dans vos murs ! Ah oui ! soyez pitoyables pour des jeunes gens que l'ambition a rendus criminels ; allez jusqu'à les relâcher avec leurs armes ! mais prenez garde que votre douceur et votre pitié, quand ils se seront armés, ne tournent à votre perte ! Je sais bien la situation est grave, mais vous n'avez pas peur ! Vraiment ? ... Vous tremblez d'effroi ; mais par apathie, par faiblesse, vous hésitez, comptant les uns sur les autres, vous en rapportant sans doute aux dieux immortels, qui souvent ont tiré Rome des plus grands dangers. Ce ne sont pas des vœux et des prières de femmes qui nous vaudront l'aide des dieux ; c'est la vigilance, l'action, la sagesse qui nous permettront de réussir. Quand on s'abandonne à la mollesse et à la lâcheté, c'est en vain qu'on implore les dieux ; ils nous répondent par leur colère et leur hostilité.
Dans l'ancien temps, pendant la guerre contre les Gaulois, Manlius Torquatus fit mettre à mort son fils pour s'être battu malgré son ordre ; ce jeune homme peu ordinaire fut puni pour n'avoir pas su modérer son courage ; et vous hésitez sur la mesure à prendre contre d'exécrables parricides ? C'est sans doute que le reste de leur vie vous empêche de voir leur crime ? Respectez donc la dignité de Lentulus, s'il a respecté lui-même la pudeur, sa réputation, les dieux et les hommes ; pardonnez à la jeunesse de Céthégus, si ce n'est pas la seconde fois qu'il prend les armes contre son pays. Mais que dire de Gabinius, de Statilius, de Céparius ? S'ils avaient eu le respect de quelque chose, jamais ils n'auraient conçu de tels projets contre la république.
Enfin, Pères conscrits, si les circonstances présentes permettaient de commettre une faute, je laisserais volontiers à l'événement le soin de vous corriger, puisque vous ne faites aucun cas de mes paroles. Mais l'attaque nous presse de toutes parts ; Catilina avec son armée nous serre à la gorge ; d'autres, dans ces murs, au cœur de la ville, sont des ennemis publics ; aucun préparatif, aucune délibération ne sont possibles en secret ; raison de plus pour aller vite. Voici donc mon avis : puisque, par la volonté impie de citoyens criminels, la république est exposée aux plus grands dangers, qu'ils sont convaincus par les dénonciations de Volturcius et des députés Allobroges, et qu'ils ont eux-mêmes reconnu leurs projets de massacre, d'incendie et de tous autres procédés scélérats et violents contre leurs concitoyens et contre l'État, qu'ils soient sur leur aveu, et comme s'ils avaient été pris en flagrant délit de crime entraînant la mort, condamnés suivant les habitudes de nos pères, à la peine capitale ! »
LIII. - Caton s'assied ; alors tous les consulaires et la majorité des sénateurs l'applaudissent, exaltent son courage, se gourmandent les uns les autres en se traitant de lâches ; Caton est proclamé grand et illustre ; le sénat prend un décret conforme à l'avis qu'il a exprimé.
Pour moi, qui ai beaucoup lu et souvent entendu parler des exploits du peuple romain en paix et en guerre, sur terre et sur mer, je me suis plu à rechercher ce qui avait pu rendre possibles de si grandes actions. Je savais que, souvent, avec quelques hommes, Rome s'était opposée à de grandes armées ennemies ; je n'ignorais pas que, avec de pauvres ressources, elle avait soutenu la lutte contre des rois opulents ; que de plus elle avait souvent victorieusement supporté des coups de fortune ; que les Grecs par leur facilité de parole, les Gaulois par leur réputation comme soldats avaient été supérieurs aux Romains. Et de toutes mes réflexions résultait cette vérité évidente, que la merveilleuse vertu de quelques citoyens avait tout fait et avait assuré l'avantage à la pauvreté sur la richesse, au petit nombre sur la foule.
Puis, lorsque la cité fut gâtée par le luxe et la mollesse, la force même de l'état lui permit de ne pas souffrir de l'insuffisance de ses généraux et de ses magistrats ; puis, comme il arrive quand une mère est épuisée, on ne vit, pendant longtemps, naître aucun Romain grand par la vertu. De nos jours cependant se montrèrent deux hommes, très vertueux, mais de caractères opposés, Caton et César. Puisque l'occasion s'offre, je ne veux pas me taire et la laisser échapper, et je vais faire connaître leur nature et leur caractère à tous deux, aussi bien qu'il me sera possible.
LIV. - Donc pour la race, l'âge, l'éloquence, ils étaient à peu prés semblables ; égale était leur grandeur d'âme et aussi leur gloire, mais sous des formes différentes. César s'était fait une grande place par sa bienfaisance et sa libéralité, Caton par son intégrité. L'un devait sa célébrité à sa douceur et à sa pitié ; l'austérité de l'autre ajoutait à la haute idée qu'on avait de lui. A donner, à soulager, à pardonner, César avait acquis de la gloire, et Caton, à ne rien accorder par faveur. Chez l'un, les malheureux trouvaient un refuge ; chez l'autre, les méchants un juge sans pitié. On exaltait la complaisance de l'un, la fermeté de l'autre. Enfin, César s'était astreint au travail, à la vigilance : attentif aux affaires de ses amis, il négligeait les siennes ; il ne refusait rien de ce qui méritait d'être donné, souhaitant pour lui un grand commandement, une armée, une guerre entièrement nouvelle, où son mérite pût briller en pleine lumière. Caton avait le goût de la modération, de la convenance, surtout de l'austérité ; il luttait, non d'opulence avec les riches, non d'intrigue avec les intrigants, mais de courage avec les braves, de retenue avec les modestes, de réserve avec les purs ; il aimait mieux être honnête que de le paraître ; et ainsi, moins il recherchait la gloire, plus elle venait à lui.
LV. - Lorsque le Sénat eut, comme je l'ai dit, adopté la motion de Caton, le consul, estimant que le mieux à faire était de tout terminer avant la nuit toute proche, afin d'empêcher toute tentative révolutionnaire, donne l'ordre aux triumvirs de tout préparer pour le supplice ; il dispose des soldats et conduit lui-même sous escorte Lentulus à la prison ; les préteurs mènent les autres. Il est dans la prison un endroit appelé le Tullianum, où l'on arrive en descendant un peu à gauche ; c'est un cachot souterrain, profond de douze pieds environ. Il est de tous côtés entouré de gros murs et couvert d'une voûte formée de fortes pierres de taille bien jointes ; il est sale, obscur, d'une odeur repoussante, d'un aspect terrible. C'est là qu'on descendit Lentulus : les préposés aux exécutions capitales, à qui des ordres avaient été donnés, le firent étrangler. Ainsi, ce patricien, de l'illustre famille des Cornélius, qui avait été revêtu de l'autorité consulaire, trouva une fin digne de son caractère et de ses forfaits. Céthégus, Statilius, Gabinius, Céparius subirent le même supplice.
LVI. - Tandis que ces faits se passent à Rome, Catilina, avec les gens qu'il avait amenés et ceux qu'avait déjà Manlius, forme deux légions ; il constitue toutes ses cohortes avec, pour chacune, un effectif proportionné au nombre total des soldats ; puis, à mesure qu'arrivent au camp des volontaires ou des conjurés, il les répartit également, et, en peu de temps, amène ses légions au nombre d'hommes réglementaire, alors qu'au début chacune d'elles n'en avait pas plus de deux mille. Mais un quart seulement environ de cette foule avait les armes normales ; les autres, armés au hasard, portaient, ceux-ci des javelots de chasse ou des lances, ceux-là des pieux aiguisés. A l'approche de l'armée d'Antoine, Catilina marche en traversant les montagnes, portant son camp tantôt du côté de Rome, tantôt en direction de la Gaule, sans donner à ses ennemis l'occasion d'engager la bataille ; il comptait avoir bientôt de sérieux renforts, si à Rome les conjurés réussissaient. Il refusait d'enrôler les esclaves qui, au début, venaient vers lui en foule ; car il avait confiance dans la force de la conjuration, et en même temps jugeait contraire à ses intérêts de paraître assimiler la cause des citoyens à celle des esclaves fugitifs.
LVII. - Lorsque arriva au camp la nouvelle que, à Rome, la conjuration était découverte et que Lentulus, Céthégus et les autres dont j'ai parlé plus haut avaient été exécutés, la plupart de ceux qui avaient été poussés à la lutte par l'espoir du pillage ou leur ardeur révolutionnaire s'échappèrent de tous côtés ; Catilina emmena ceux qui restaient à marches forcées à travers les montagnes abruptes dans les campagnes de Pistoia ; son intention était de prendre des chemins de traverse pour s'enfuir secrètement en Gaule transalpine. Mais Métellus Céler, avec ses trois légions, commandait dans le Picénum, pensant bien que Catilina, pour sortir de la situation difficile où il se trouvait, ferait précisément ce que je viens de dire. Aussi, dès qu'il connut par des transfuges le chemin suivi par lui, se finit-il vite en mouvement pour se poster au pied même des monts, d'où devait descendre son adversaire dans sa marche rapide vers la Gaule.
Antoine n'était pas loin avec son armée nombreuse, et par des chemins moins escarpés, sans être gêné par rien, il poursuivait Catilina dans sa fuite.
Celui-ci, se voyant pris entre les montagnes et les troupes ennemies, constatant qu'à Rome les affaires vont mal et qu'il ne peut ni échapper ni compter sur des renforts, juge que le mieux à faire, dans ces circonstances, est de tenter les chances du combat et il décide de s'attaquer le plus tôt possible à Antoine. Il convoque ses soldats en assemblée et s'exprime à peu prés en ces termes :
LVIII. - « Je suis bien certain, soldats, qu'avec des mots on ne donne pas du courage, et qu'une armée ne passe pas de la lâcheté à l'action et de la peur à la bravoure pour avoir entendu une harangue de son général. Toute l'ardeur que la nature ou l'habitude ont mise au cœur de l'homme se montre dans la lutte ; celui que n'excitent ni l'amour de la gloire ni le danger, c'est en vain qu'on l'exhorterait : la peur l'empêche d'entendre. Si je vous ai appelés c'est pour vous donner quelques conseils et m'ouvrir à vous des motifs de ma décision.
Vous savez, soldats, que la stupidité et la lâcheté de Lentulus ont été pour lui comme pour nous un désastre ; vous savez comment, au moment où j'attendais de Rome des renforts, je n'ai pu partir pour la Gaule. Et maintenant, dans quel état sont mes affaires ? tous vous vous en rendez compte aussi bien que moi. Deux armées ennemies nous barrent la route, dans la direction, l'une de Rome, l'autre de la Gaule ; rester plus longtemps ici, même si nous le voulions, nous ne le pourrions : nous manquons de blé et de tout le nécessaire. Quel que soit le point qu'il nous plaise d'atteindre, c'est par le fer que nous devons nous frayer un chemin.
Voilà pourquoi je vous engage à faire preuve de courage et de décision et, en commençant la lutte, à vous souvenir que vous avez dans vos mains la richesse, l'honneur, la gloire, et aussi la liberté et la patrie. Si nous sommes vainqueurs, tout devient sûr pour nous les communications seront faciles ; municipes et colonies s'ouvriront à nous. Si la crainte nous fait lâcher pied, tout nous devient contraire : aucun abri, aucun ami ne protège celui qui n'a pas su se protéger par les armes. Et puis, soldats, si nous sommes, eux et nous, obligés de combattre, ce n'est pas dans les mêmes conditions : nous luttons de toutes nos forces, nous, pour la patrie, la liberté et notre vie ; ils se battent, eux, sans y être intéressés, pour maintenir à une oligarchie sa puissance. Attaquez donc avec une ardeur accrue et rappelez-vous votre courage d'autrefois.
Certes vous auriez pu traîner dans l'exil une honteuse existence. Quelques-uns d'entre vous auraient pu, à Rome même, compter, après avoir perdu leurs biens, sur des secours étrangers. Mais une telle conduite vous a paru honteuse et intolérable pour des hommes, et vous avez choisi votre sort actuel. Si vous voulez en changer, il vous faut de l'audace ; c'est seulement par la victoire qu'on change la guerre en paix. Croire se sauver par la fuite en détournant de l'ennemi les armes qui servent à se défendre, c'est pure folie. Toujours dans le combat, le danger est surtout pour ceux qui ont le plus peur ; l'audace est un mur protecteur.
Quand je vous regarde, soldats, et que j'apprécie vos grandes actions, je compte fermement sur la victoire. Vos sentiments, votre âge, votre valeur me donnent bon espoir, sans compter la nécessité, qui, même aux faibles, donne du cœur. Quant à nos ennemis, si nombreux qu'ils soient, ils seront empêchés de nous encercler dans ces étroits défilés. Si enfin la fortune ne répond pas à votre courage, veillez à ne pas mourir sans vengeance, et, plutôt que de vous laisser prendre et massacrer comme du bétail, battez-vous en hommes, et ne laissez à vos ennemis qu'une victoire sanglante et endeuillée par les larmes."
LIX. - Ayant ainsi parlé, il attend un instant, fait sonner de la trompette, puis reforme ses troupes pour les conduire dans la plaine. Il fait éloigner tous les chevaux afin d'égaliser les chances de tous et de donner plus de cœur aux soldats ; lui-même, à pied, dispose son armée en tenant compte du terrain et de ses forces. Dans la plaine où il se trouve, limitée à gauche par la montagne, à droite par un rocher escarpé, il forme un front de huit cohortes, tenant les autres en réserve, en files plus serrées. Il en retire tous les centurions, guerriers d'élite qui ont repris du service, et aussi, après les avoir armés, les meilleurs d'entre les simples soldats, et tous ces hommes, il les place en première ligne. Il donne à Manlius le commandement de l'aile droite, à un homme de Fésules celui de l'aile gauche ; lui-même, avec ses affranchis et les valets du train, se tient à côté de l'aigle qui avait été, dit-on, celle de Marius au milieu de son armée, dans la guerre contre les Cimbres.
En face de lui, Antoine, souffrant d'un accès de goutte et ne pouvant assister au combat, remet le commandement à son lieutenant Pétréius. Ce dernier place sur le front les cohortes de vétérans qu'on avait levées en raison du danger couru par l'État ; il met derrière elles en réserve le reste de son armée ; il en fait le tour à cheval, appelant chaque soldat par son nom, l'encourageant, lui demandant de se souvenir qu'il lutte contre des brigands sans armes, pour sa patrie, ses enfants, ses autels et ses foyers. C'était un soldat expérimenté, qui, pendant plus de trente ans, s'était, comme tribun militaire, chef de la cavalerie, lieutenant du général, général lui-même, couvert de gloire dans les armées, et il connaissait bien la plupart des soldats et leurs exploits ; en les leur rappelant, il enflammait leur courage.
LX. - Cette revue générale terminée, Pétréius fait donner le signal par la trompette, puis commande aux légions d'avancer lentement ; l'ennemi en fait autant. Arrivés au point d'où l'on pouvait, avec les armes de trait, engager le combat, les soldats poussent de grands cris et s'élancent les uns contre les autres ; laissant de côté le javelot, on en vient aux mains avec l'épée. Les vétérans se rappellent leur courage d'autrefois et pressent vivement l'ennemi qui résiste avec vigueur ; la lutte est de la dernière violence. Cependant Catilina, avec des troupes légères, se démène au premier rang, se porte au secours de ceux qui sont en mauvaise posture, bouche avec des hommes valides les trouées faites par les blessés, veille à tout, lutte énergiquement lui-même, frappe souvent l'ennemi ; il remplit en même temps l'office d'un brave soldat et d'un bon général.