Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 6)
Des rois, vaincus par vous à la guerre, ont ensuite bénéficié de votre amitié ; d'autres, dans une situation incertaine, ont sollicité votre alliance ; notre famille, à nous, est devenue l'amie du peuple romain pendant la guerre contre Carthage, à un moment où votre fortune était moins désirable que votre amitié. Pères conscrits, vous ne voudrez pas qu'un descendant de ces hommes, qu'un petit-fils de Masinissa vous demande vainement votre aide. Si je n'avais d'autre raison de l'obtenir que ma pitoyable destinée, moi qui, hier encore, étais un roi puissant par la race, la réputation et la richesse, et ne suis aujourd'hui qu'un malheureux sans ressources, réduit à compter sur celles d'autrui, je dis que la majesté du peuple romain serait engagée à empêcher l'injustice et à ne pas permettre qu'un royaume puisse prospérer par le crime. En réalité, j'ai été chassé d'un pays qui fut donné à mes ancêtres par le peuple romain, d'où mon père et mon grand-père, unis à vous, ont expulsé Syphax et les Carthaginois. Ce sont vos présents qu'on m'a arrachés, Pères conscrits ; c'est vous qu'on méprise dans l'injustice dont je suis victime.
Malheureux que je suis ! O Micipsa, mon père, le résultat de tes bienfaits, le voici : celui que tu as appelé à partager ton trône, à parts égales, avec tes enfants, doit donc être le destructeur de ta race ? notre maison ne connaîtra-t-elle donc jamais le repos ? vivra-t-elle donc toujours dans le sang, la bataille et l'exil ? Tant qu'exista Carthage, nous avions - c'était normal - à supporter tous les sévices. L'ennemi était près de nous, et vous, nos amis, étiez loin ; tout notre espoir était dans nos armes. Cette peste une fois chassée d'Afrique, nous vivions allègrement en paix ; nous n'avions d'autres ennemis que ceux que vous nous ordonniez de regarder comme tels. Et voici qu'à l'improviste, Jugurtha, laissant éclater avec une audace intolérable sa scélératesse et sa tyrannie, assassine mon frère, son propre parent, s'approprie d'abord son royaume comme prix du crime qu'il a commis, puis, ne pouvant me prendre dans ses filets, moi qui, sous votre autorité, ne m'attendais pas du tout à la violence et à la guerre, me chasse, vous le voyez, de ma patrie, de ma maison, indigent et misérable, si bien que, n'importe où, je me trouve plus en sécurité que dans mes propres États.
Je croyais, Pères conscrits, à ce que j'avais entendu répéter à mon père, que, à cultiver avec soin votre amitié, on s'imposait une lourde tâche, mais du moins on n'avait absolument rien à craindre de personne. Notre famille, autant qu'elle l'a pu, a, dans toutes vos guerres, été à vos côtés : notre sécurité dans la paix est donc affaire à vous, Pères conscrits.
Mon père a laissé deux fils, mon frère et moi ; il en a adopté un troisième, Jugurtha, dans la pensée que ses bienfaits l'attacheraient à nous. L'un de nous a été massacré ; et moi, j'ai eu du mal à échapper à ses mains impies. Que faire ? où aller dans mon infortune ? Tous les appuis que je pouvais trouver dans les miens se sont écroulés : mon père a subi la loi fatale, il a succombé à une mort naturelle ; mon frère, qui, plus qu'un autre, devait être épargné, s'est vu ravir la vie par le crime d'un parent ; mes alliés, mes amis, tous mes proches ont été victimes de diverses calamités : les uns, pris par Jugurtha, ont été mis en croix, d'autres jetés aux bêtes ; quelques-uns, qu'on a laissés vivre, sont enfermés dans de sombres cachots et traînent dans les pleurs et le deuil une existence plus pénible que la mort.
Si j'avais conservé tout ce que j'ai perdu, toutes les amitiés qui me sont devenues contraires, c'est encore vous, Pères conscrits, que j'implorerais, au cas où des malheurs inattendus auraient fondu sur moi ; votre puissance vous fait un devoir de faire respecter le droit et de punir l'injustice. Mais, en fait, je suis exilé de ma patrie, de ma maison, je suis seul, privé de tous les honneurs : où puis-je aller ? qui puis-je appeler ? les peuples et les rois dont notre amitié pour vous a fait les ennemis de ma maison ? puis-je me réfugier quelque part sans y trouver accumulées les traces de la guerre faite par mes aïeux ? Puis-je compter sur la pitié de ceux qui ont été un jour vos ennemis ?
Enfin Masinissa nous a appris, Pères conscrits, à ne nous lier qu'avec le peuple romain, à ne conclure aucune nouvelle alliance, aucun traité nouveau, à chercher notre unique appui dans votre amitié ; si les destins de votre empire devaient changer, à succomber avec vous. Votre courage et la volonté divine vous ont faits grands et riches ; tout vous réussit, tout vous est soumis : il vous est d'autant plus aisé de punir les injustices dont souffrent vos alliés.
Ma seule crainte, c'est que les relations particulières que certains d'entre vous ont, sans examen sérieux, contractées avec Jugurtha, ne les induisent en erreur. J'entends dire qu'on multiplie efforts, démarches, pressions auprès de chacun de vous, pour vous empêcher de statuer sur Jugurtha en son absence et sans l'entendre ; on ajoute que je vous paie de mots, que ma fuite est simulée, que je pouvais rester dans mon royaume. Ah ! puissé-je voir l'homme dont l'exécrable forfait m'a plongé dans cette misère, mentir comme je mens moi-même 1 puissiez-vous enfin, vous ou les dieux immortels, prendre souci des affaires humaines ! Cet homme, aujourd'hui si fier de son crime et si puissant, souffrant mille maux pour son ingratitude envers notre père, pour la mort de mon frère, pour les malheurs dont il m'accable, recevrait alors son châtiment.
O mon frère, toi que j'ai tant aimé ; la vie t'a été enlevée avant l'heure par celui à qui tout interdisait de te toucher ; et pourtant ton sort me paraît plus heureux que lamentable. Ce n'est pas un trône que tu as perdu avec la vie, mais la fuite, l'exil, l'indigence et toutes les misères qui m'accablent. Moi au contraire, infortuné, précipité du trône paternel dans un abîme de maux, je suis un exemple des vicissitudes humaines ; je me demande que faire : venger le tort qu'on t'a fait, manquant moi-même de tout secours, ou songer à mon pouvoir royal, alors que ma vie et ma mort dépendent de l'étranger ? Plût aux dieux que la mort fût une issue honorable à mes infortunes et que je ne fusse pas à bon droit exposé au mépris, pour céder devant l'injustice par lassitude des maux soufferts 1 Aujourd'hui je n'ai aucune joie à vivre, et il ne m'est pas sans déshonneur permis de mourir.
Pères conscrits, par vous, par vos enfants, par vos pères, par la majesté du peuple romain, secourez-moi dans ma misère, luttez contre l'injustice ; ne laissez pas le royaume de Numidie, qui est à vous, se dissoudre par le crime dans le sang de notre maison."
XV. - Quand le roi eut fini de parler, les envoyés de Jugurtha, comptant plus sur leurs distributions d'argent que sur leur bon droit, répondirent en quelques mots : Hiempsal avait été massacré par les Numides en raison de sa cruauté ; Adherbal avait, sans provocation, commencé les hostilités ; après sa défaite, il se plaignait de n'avoir pu lui-même faire de mal aux autres ; Jugurtha demandait au Sénat de le juger tel qu'il s'était fait connaître à Numance, et de s'en rapporter moins aux articulations d'un ennemi, qu'à ses propres actes.
Les adversaires quittent la curie. Sans retard, le Sénat met l'affaire en délibéré. Les partisans des députés et, avec eux, la majorité des sénateurs, corrompus par l'intrigue, parlent avec dédain du discours d'Adherbal, exaltent le mérite de Jugurtha ; crédit, paroles, tous les procédés leur sont bons pour vanter le crime et la honte d'autrui, comme s'il s'agissait de leur propre gloire. La minorité, qui préférait à l'argent le bien et l'équité, demanda par son vote qu'on vint en aide à Adherbal et qu'on punît sévèrement la mort d'Hiempsal ; au premier rang de ces derniers, Émilius Scaurus, un noble actif, chef de parti, avide d'autorité, d'honneurs, d'argent, au demeurant habile à dissimuler ses vices. Voyant prodiguer les largesses royales avec une scandaleuse impudence, il appréhenda ce qui se produit d'ordinaire dans ce cas, je veux dire la colère publique soulevée par un dévergondage si éhonté, et il mit le holà à son habituelle cupidité.
XVI. - Dans le Sénat pourtant, la victoire resta au parti qui faisait moins de cas de la justice que de l'argent et du crédit. On décréta l'envoi de dix délégués chargés de partager entre Jugurtha et Adherbal le royaume de Micipsa. Comme chef de la délégation, on choisit L. Opimius, citoyen illustre et alors incluent au Sénat, parce que, consul après la mort de C. Gracchus et de M. Fulvius Flaccus, il avait tiré avec une grande vigueur toutes les conséquences de la victoire de la noblesse sur la plèbe. Il était à Rome parmi les ennemis de Jugurtha ; celui-ci pourtant le reçut avec un soin infini, et l'amena par des dons et des promesses à sacrifier sa réputation, sa loyauté, sa personne enfin, aux intérêts du roi. On entreprit les autres délégués par les mêmes moyens ; la plupart se laissèrent séduire ; quelques-uns seulement préférèrent l'honneur à l'argent. Dans le partage, la partie de la Numidie, voisine de la Mauritanie, plus riche et plus peuplée, fut attribuée à Jugurtha ; le reste, qui avait plus d'aspect que de valeur propre, avec des ports plus nombreux et de beaux édifices, fut le lot d'Adherbal.
XVII. - Mon sujet parait comporter un court exposé sur la position de l'Afrique et quelques mots sur les nations que nous y avons eues pour ennemies ou pour alliées. Quant aux régions et aux peuplades qui, en raison de la chaleur, des difficultés de toute sorte et de leur état désertique, ont été moins visitées par les voyageurs, je ne saurais rien en dire de certain. Sur les autres, je m'expliquerai brièvement.
Dans la division du globe, la plupart des auteurs ont fait de l'Afrique une troisième partie du monde ; quelques-uns ne comptent que l'Asie et l'Europe et placent l'Afrique en Europe. L'Afrique a pour limites, à l'ouest, le détroit qui réunit la méditerranée à l'Océan, à l'est un plateau incliné, appelé par les habitants Catabathmon. La mer y est orageuse, la côte sans ports, la terre fertile, propre à l'élevage, sans arbres, sans eaux de pluie, sans sources. Les hommes sont vigoureux, agiles, rudes à l'ouvrage ; ils meurent généralement de vieillesse, sauf le cas de mort violente par le fer ou les bêtes féroces ; rarement ils succombent à la maladie. Les animaux malfaisants sont nombreux.
Quels ont été les premiers habitants de l'Afrique ? Quels sont ceux, qui y sont venus ensuite ? Comment s'est effectué le mélange ? je pense sur ces points autrement que la majorité des auteurs. Les livres carthaginois attribués au roi Hiempsal m'ont été expliqués : ils s'accordent avec les idées des gens de là-bas ; je vais les résumer, laissant d'ailleurs à mes répondants la responsabilité de leurs dires.
XVIII. - L'Afrique, au début, était habitée par les Gétules et les Libyens, rudes, grossiers, nourris de la chair des fauves, mangeant de l'herbe comme des bêtes. Ils n'obéissaient ni à des coutumes, ni à des lois, ni à des chefs ; errants, dispersés, ils s'arrêtaient à l'endroit que la nuit les empêchait de dépasser. Mais, après la mort d'Hercule en Espagne - croyance africaine, - son armée composée de peuples divers, ayant perdu son chef et voyant plusieurs rivaux se disputer le commandement, se débanda bien vite. Les Mèdes, les Perses, les Arméniens passèrent en Afrique sur des bateaux et occupèrent les territoires les plus rapprochés de la Méditerranée. Les Perses s'établirent plus prés de l'Océan, renversèrent les coques de leurs navires pour en faire des cabanes, parce qu'ils ne trouvaient point de matériaux dans le pays et n'avaient aucun moyen de faire des achats ou des échanges en Espagne : l'étendue de la mer et leur ignorance de la langue leur interdisaient tout commerce. Insensiblement, ils s'unirent aux Gétules par des mariages ; et, comme ils avaient fait l'ai de plusieurs régions, allant sans cesse d'un lieu dans un autre, ils se donnèrent le nom de Nomades. Aujourd'hui encore, les maisons des paysans numides, qu'ils appellent mapalia, sont allongées, aux flancs cintrés, et font l'effet de carènes de bateaux.
Aux Mèdes et aux Arméniens s'unirent les Libyens qui vivaient plus près de la mer d'Afrique, les Gétules étant plus sous le soleil, non loin des pays caniculaires -, et bien vite ils bâtirent des places fortes ; séparés de l'Espagne par le détroit, ils pratiquaient des échanges avec ce pays. Petit à petit, les Libyens altérèrent le nom des nouveau-venus et, dans leur langue barbare, les appelèrent Maures au lieu de Mèdes.
La puissance des Perses ne tarda pas à s'accroître ; et, dans la suite, sous le nom de Numides, les jeunes, en raison de la superpopulation, se séparèrent de leurs pères et s'installèrent dans la région voisine de Carthage appelée Numidie ; puis, s'appuyant sur les anciens habitants, ils se rendirent, par les armes ou la terreur, maîtres des régions voisines, et se firent un nom glorieux, ceux surtout qui s'étaient avancés plus près de la Méditerranée, parce que les Libyens sont moins belliqueux que les Gétules. Enfin, presque tout le nord de l'Afrique appartint aux Numides ; les vaincus se fondirent avec les vainqueurs, qui leur donnèrent leur nom.
XIX. - Dans la suite, les Phéniciens, poussés, les uns par le désir de diminuer chez eux la population, les autres par l'ambition d'étendre leur empire, engagèrent à partir la plèbe et des gens avides de nouveautés, qui fondèrent Hippone, Hadrumète, Leptis, et d'autres villes sur les côtes méditerranéennes ; très vite ces cités prospérèrent et furent, les unes l'appui, les autres la gloire de leur patrie. Quant à Carthage, j'aime mieux n'en rien dire que d'en parler brièvement ; aussi bien ai-je hâte d'aller où mon sujet m'appelle.
Ainsi donc, à partir de la région de Catabathmon, qui sépare l'Égypte de l'Afrique, on rencontre d'abord, en suivant la mer, Cyrène, colonie de Théra, puis les deux Syrtes, et entre elles, Leptis, puis les autels des Philènes, limite, du côté de l'Égypte, de l'empire carthaginois, et, en continuant, d'autres villes puniques. Les territoires à la suite, jusqu'à la Mauritanie, appartiennent aux Numides ; les peuples les plus rapprochés de l'Espagne sont les Maures. En arrière de la Numidie sont, dit-on, les Gétules, les uns vivant dans des cabanes, les autres, plus barbares encore, allant à l'aventure. Derrière sont les Éthiopiens, et plus loin enfin, les pays brûlés par le soleil.
Au moment de la guerre de Jugurtha, la plupart des places puniques et les territoires Carthaginois que nous possédions depuis peu, étaient administrés par des magistrats romains. Presque tous les Gétules et les Numides jusqu'au fleuve Mulucha étaient sujets de Jugurtha. Tous les Maures avaient pour roi Bocchus, qui ne connaissait que de nom le peuple romain, et que nous ignorions nous-mêmes comme ennemi ou comme ami. De l'Afrique et de ses habitants, j'ai dit tout ce qui était nécessaire à mon sujet.
XX. - Après le partage du royaume, les délégués du Sénat avaient quitté l'Afrique. Jugurtha, contrairement à ce qu'il redoutait, se voit maître du prix de son crime ; il tient pour assuré ce que ses amis lui avaient affirmé à Numance, que tout, à Rome, était à vendre ; d'autre part, excité par les promesses de ceux que, peu auparavant, il avait comblés de présents, il tourne toutes ses pensées vers le royaume d'Adherbal. Il était ardent, belliqueux ; celui qu'il songeait à attaquer était calme, peu fait pour la guerre, d'esprit tranquille ; c'était une victime toute désignée, plus craintif qu'à craindre.
Brusquement, avec une forte troupe, Jugurtha envahit son territoire, fait de nombreux prisonniers, met la main sur les troupeaux et sur d'autre butin, brûle les maisons, et, avec sa cavalerie, pénètre partout en ennemi ; puis, à la tête de toute sa troupe, il rentre dans son royaume. Il se doute bien qu'Adherbal, plein de ressentiment, voudra se venger du tort qu'il lui a fait et qu'ainsi on aura une raison de se battre. Mais ce dernier ne se jugeait pas égal en force à son adversaire, et il avait plus confiance dans l'amitié des Romains, que dans ses Numides. Il envoie donc des députés à Jugurtha pour se plaindre des violences qui lui ont été faites. Malgré la réponse insolente qu'on leur oppose, il aime mieux se résigner à tout que de recommencer la guerre, la précédente lui ayant si mal réussi. L'ambition de Jugurtha n'en est pas diminuée : déjà, par la pensée, il avait conquis tout le royaume d'Adherbal. Aussi n'est-ce pas avec des fourrageurs comme la première fois, mais avec une grande armée qu'il commence la guerre pour conquérir ouvertement toute la Numidie. Partout où il passait, il dévastait villes et champs, raflait du butin, encourageait les siens, terrifiait l'ennemi.
XXI. - Adherbal comprend que, au point où en sont les choses, il doit, ou renoncer au trône ou le défendre par les armes ; la nécessité l'oblige à lever des troupes et à marcher contre Jugurtha. Non loin de la mer, près de la place de Cirta, les deux armées prennent position ; le jour baissant, on n'en vint pas aux mains. Mais, vers la fin de la nuit, au petit jour, les soldats de Jugurtha, à un signal donné, se jettent sur le camp ennemi et, tombant sur l'adversaire à moitié endormi ou cherchant ses armes, ils le mettent en fuite et le massacrent. Adherbal avec quelques cavaliers s'enfuit à Cirta, et, sans une foule d'Italiens qui arrêtèrent devant les murs la poursuite des Numides, la même journée eût vu le début et la fin des hostilités entre les deux rois. Jugurtha investit la ville, en entreprend le siège avec des mantelets, des tours, des machines de toute sorte, se hâtant surtout, afin de neutraliser l'action des députés qu'il savait avoir été, avant le combat, envoyés à Rome par Adherbal.
Le Sénat, informé de la lutte, expédie en Afrique trois jeunes gens, chargés d'aller trouver les deux rois et de leur notifier les décisions et volontés du Sénat et du peuple : ordre de mettre bas les armes et de régler leurs différends par l'arbitrage, non par la guerre ; c'était le seul procédé digne d'eux et de Rome.
XXII. - Les députés firent d'autant plus diligence pour débarquer en Afrique, qu'à Rome, au moment de leur départ, on parlait déjà du combat et du siège de Cirta ; mais ce n'était qu'un bruit imprécis. Jugurtha les écouta et leur répondit que rien n'avait plus d'importance et de prix à ses yeux que l'autorité du Sénat. Depuis son adolescence, il avait fait effort pour mériter l'éloge des honnêtes gens ; c'est par son mérite, non par ses vices qu'il s'était fait bien voir de Scipion, ce grand homme ; ces mêmes qualités avaient décidé Micipsa, qui pourtant avait des fils, à l'adopter pour l'associer au trône. Au demeurant, plus il avait, par ses actes, montré d'honneur et de courage, moins il tolérerait qu'on lui fît tort. Adherbal avait sournoisement attenté à sa vie ; quand il s'en était rendu compte, il avait devancé le criminel. Rome manquerait au bien et à la justice en lui interdisant de recourir au droit des gens. Aussi bien, allait-il sous peu envoyer à Rome des délégués pour tout dire. Sur ce, on se sépara. Les Romains ne réussirent pas à se rencontrer avec Adherbal.
XXIII. - Dés qu'il les suppose partis, Jugurtha comprenant bien que la position naturelle de Cirta ne permettra pas de prendre cette ville d'assaut, l'entoure de tranchées et de fossés, élève des tours qu'il garnit de postes; jour et nuit, par force ou par ruse, il renouvelle ses démonstrations, fait aux défenseurs soit des offres, soit des menaces, ranime par ses encouragements la bravoure des siens, a l'oeil à tout, ne néglige rien. Adherbal comprend qu'il en est réduit aux dernières extrémités, qu'il a affaire à un ennemi implacable, sans pouvoir compter sur l'aide de personne, et que, manquant des objets de première nécessité, il ne peut continuer la guerre; il choisit deux hommes particulièrement actifs parmi ceux qui avec lui s'étaient enfuis à Cirta. Il leur prodigue les promesses, excite leur pitié sur sa situation, et les amène à traverser, la nuit, les défenses ennemies, pour gagner la mer, toute proche, et, de là, Rome.
XXIV. - En quelques jours, les Numides s'acquittent de leur mission. Lecture est faite au Sénat de la lettre d'Adherbal, dont voici le contenu :
"Ce n'est pas ma faute, Pères conscrits, si j'envoie si souvent vers vous pour vous supplier : j'y suis contraint par les violences de Jugurtha, qui a été pris d'un tel besoin de me faire disparaître, qu'il n'a plus, ni pour vous, ni pour les dieux la moindre considération ; avant tout, il veut mon sang. Et voilà comment, depuis cinq mois, un allié, un ami, comme moi, du peuple romain, est assiégé par lui, sans que ni les bienfaits de Micipsa, ni vos décisions me soient de quelque secours. Est-ce le fer, est-ce la faim qui me presse davantage ? je ne sais pas. Mon triste sort ne m'engage pas à en écrire plus long sur Jugurtha ; déjà j'ai constaté par expérience qu'on croit peu les malheureux. Mais je comprends bien qu'il s'attaque à plus fort que moi, et qu'il ne peut guère espérer à la fois obtenir mon royaume et garder votre amitié. Laquelle des deux alternatives a le plus de prix à ses yeux ? nul ne l'ignore. Il a d'abord assassiné mon frère Hiempsal, puis il m'a chassé du royaume paternel. Certes, peu vous chaut du tort qui m'a été fait ; mais tout de même, aujourd'hui, c'est votre royaume qu'il a conquis ; c'est moi, moi dont vous avez fait le chef suprême des Numides, qu'il tient assiégé ; le cas qu'il fait des ordres de vos délégués apparaît clairement par ma situation périlleuse. Vos armes seules peuvent avoir effet sur lui.
Ah ! comme je voudrais que fussent mensongers et mes propos d'aujourd'hui et mes plaintes antérieures au Sénat ! Malheureusement ma misère présente donne crédit à mes paroles. Puisque je suis né pour procurer à Jugurtha une occasion de manifester sa scélératesse, je demande à échapper, non à la mort et au malheur, mais seulement à l'autorité de mon ennemi et aux tortures qu'il me réserve. Le royaume de Numidie est à vous ; faites en ce que vous voudrez. Mais moi, arrachez-moi à des mains impies, je vous le demande par la majesté de votre empire et par le caractère sacré de l'amitié, si vous gardez encore le moindre souvenir de mon aïeul, Masinissa."