Conjuration de Catilina et Guerre de Jugurtha (page 7)
XXV. - Après la lecture de cette lettre, quelques sénateurs demandèrent l'envoi immédiat d'une armée en Afrique au secours d'Adherbal ; il convenait de statuer sans retard sur Jugurtha, qui n'avait pas obéi aux envoyés romains. Mais ces mêmes partisans du roi < dont j'ai déjà parlé > firent tous leurs efforts pour s'opposer à un tel décret ; et l'intérêt public, comme presque toujours, fut sacrifié à l'intérêt privé.
Pourtant on expédia en Afrique quelques nobles d'un certain âge, et qui avaient rempli de hautes charges ; parmi eux, M. Scaurus, dont j'ai parlé plus haut, consulaire et, à ce moment-là, prince du Sénat. Comme l'affaire soulevait l'indignation générale et que les Numides insistaient, la délégation s'embarqua au bout de trois jours ; ils arrivèrent vite à Utique et prescrivirent par lettre à Jugurtha de se rendre immédiatement dans la province romaine, où il trouverait les envoyés du Sénat.
Quand il apprit que des citoyens illustres, dont il avait entendu vanter l'influence à Rome, venaient d'arriver pour s'opposer à ses menées, il éprouva un certain trouble et se sentit ballotté entre la crainte et l'ambition. Il redoutait le Sénat, en cas de désobéissance ; mais aveuglé par la passion, il inclinait vers ses projets scélérats. Et c'est le mauvais parti qui finit, dans son âme avide, par triompher. Il dispose son armée autour de Cirta et fait tout ce qu'il peut pour emporter la place de vive force, espérant surtout que l'ennemi, en se divisant, lui fournirait l'occasion de vaincre ou par force ou par ruse. Mais les choses n'allèrent pas à son gré, et il ne réussit pas, comme il l'avait cru, à faire Adherbal, prisonnier avant de joindre les envoyés romains. Alors, pour ne pas exaspérer par un plus long retard Scaurus, qu'il redoutait plus que tout autre, il alla dans la province accompagné de quelques cavaliers. Mais malgré les ter ribles menaces du Sénat, au cas où il ne renoncerait pas au siège, on perdit le temps en discours, et les envoyés partirent sans que le Numide eût rien concédé.
XXVI. - Au moment où ces nouvelles parviennent à Cirta, les Italiens qui, par leur courage, assuraient la défense de la place, comptent, si la ville se rend, sur la grandeur de Rome pour empêcher qu'aucune violence leur soit faite à eux-mêmes ; ils conseillent donc à Adherbal de se rendre à Jugurtha, lui et la place, en demandant pour lui ta vie sauve, et s'en remettant, pour le reste, au Sénat. Pour Adherbal, tout valait mieux que compter sur la bonne foi de son ennemi ; pourtant, comme les Italiens, s'il résistait, avaient les moyens de le contraindre, il fit ce qu'on lui conseillait et se rendit. Jugurtha le fait d'abord périr dans les supplices, puis il fait massacrer tous les Numides adultes, tous les gens d'affaires indistinctement, à mesure que ses soldats les rencontrent.
XXVII. - Quand l'affaire fut connue à Rome et portée devant le Sénat, les mêmes agents du roi intervinrent ; soit par leur crédit, soit par des chicanes, ils cherchèrent à gagner du temps et à adoucir la noirceur de ce forfait. Si C. Memmius, tribun de la plèbe désigné, citoyen énergique et ennemi de la noblesse, n'avait donné au peuple la preuve que quelques intrigants cherchaient à faire oublier le crime de Jugurtha, la colère publique se serait évaporée dans des délibérations sans fin : tant avaient d'influence le crédit et l'or du roi numide. Conscient des fautes commises, le Sénat eut peur du peuple ; en vertu de la loi Sempronia, il attribua aux futurs consuls les provinces de Numidie et d'Italie. Furent élus P. Scipion Nasica et L. Calpurnius Bestia ; la Numidie revint à ce dernier, et l'Italie au premier. On leva alors l'armée destinée à l'Afrique ; on fixa la solde et les autres dépenses de guerre.
XXVIII. - Jugurtha est dérouté par ces nouvelles l'idée que tout se vendait à Rome s'était implantée dans son esprit ; il envoie comme délégués au Sénat son fils et deux de ses amis, qu'il charge, comme il avait fait pour ceux qu'il avait députés à la mort d'Hiempsal, de corrompre tout le monde par des distributions d'argent. Avant leur arrivée à Rome, Bestia demande au Sénat s'il lui plaît de les laisser pénétrer dans la ville. Le Sénat décrète que, s'ils ne viennent pas remettre à discrétion Jugurtha et son royaume, ils sont tenus de quitter l'Italie avant dix jours. Le consul leur communique le décret du Sénat : ils regagnent leur pays sans avoir rempli leur mission.
Cependant Calpurnius, ayant organisé son armée, s'adjoint quelques intrigants de la noblesse, dont il espère que l'autorité couvrira ses méfaits et, parmi eux, Scaurus, dont j'ai rappelé plus haut le caractère et la nature. Le consul avait bon nombre de qualités d'esprit et de corps, gâtées par sa cupidité ; gros travailleur, caractère énergique, assez prévoyant, homme de guerre, très ferme contre les dangers et les embuscades.
Les légions sont conduites à travers l'Italie, jusqu'à Régium, transportées de là en Sicile, puis de Sicile en Afrique. Calpurnius, qui avait préparé ses approvisionnements, pénètre vivement en Numidie ; en quelques combats, il fait une foule de prisonniers et s'empare de quelques villes.
XXIX. - Mais sitôt que, par ses émissaires, Jugurtha eut essayé de l'acheter et lui eut clairement fait voir combien serait rude la guerre qu'on l'avait chargé de conduire, son âme, d'une cupidité maladive, n'eut pas de peine à changer. Au demeurant, il avait pris comme associé et comme instrument Scaurus qui, au début, dans la corruption générale des gens de son clan, avait lutté contre le roi numide avec la dernière vigueur, mais que le chiffre de la somme promise détourna de la vertu et de l'honneur, pour faire de lui un malhonnête homme. Tout d'abord Jugurtha se bornait à payer pour retarder les opérations militaires, comptant obtenir mieux à Rome, en y mettant le prix et grâce à son crédit. Mais, quand il apprit que Scaurus était mêlé à l'affaire, il ne douta plus guère de voir rétablir la paix et décida d'aller lui-même discuter toutes les conditions avec Bestia et Scaurus. En attendant, le consul, pour prouver sa bonne foi, expédie son questeur Sextius à Vaga, place forte de Jugurtha, et donne comme prétexte de ce déplacement la livraison du blé qu'il avait ouvertement exigé des envoyés de Jugurtha pour leur accorder une trêve, en attendant la soumission du roi.
Jugurtha, comme il l'avait décidé, va au camp romain ; devant le conseil, il dit quelques mots pour flétrir l'indignité de sa conduite et offrir de se soumettre ; puis il règle le reste en secret avec Bestia et Scaurus. Le lendemain, on vote en bloc sur le traité et on accepte la soumission du roi. Suivant les décisions impératives prises en conseil, Jugurtha livre au questeur trente éléphants, du bétail et des chevaux en grand nombre, et une petite somme d'argent. Calpurnius part pour Rome procéder à l'élection des magistrats. En Numidie et dans notre armée, c'est le régime de la paix.
XXX. - Quand on sut le tour qu'avaient pris les événements d'Afrique, il ne fut bruit à Rome dans toutes les assemblées et réunions que des faits et gestes du consul. Dans la plèbe, grande indignation; chez les patriciens, vive inquiétude. Approuverait-on un pareil forfait ? casserait-on la décision du consul ? on ne savait trop. Surtout, l'autorité de Scaurus, qu'on donnait comme conseiller et complice de Bestia, écartait les patriciens de la vraie voie de justice.
En revanche, Memmius - j'ai parlé plus haut de sa nature indépendante et de sa haine de l'autorité patricienne -, tandis que le Sénat hésitait et attendait, mettait à profit les assemblées pour exciter le peuple à la vengeance, le poussait à ne pas renoncer à sa liberté, étalait au grand jour l'orgueil et la cruauté de la noblesse, bref, ne laissait passer aucun moyen d'échauffer la plèbe. Comme, à cette époque, Memmius était connu et tout puissant à Rome par son éloquence, j'ai jugé bon, parmi ses nombreux discours, d'en transcrire un en entier. Je choisirai de préférence celui qu'il prononça dans l'assemblée du peuple, à peu près en ces termes, après le retour de Bestia :
XXXI. - "Bien des motifs me détourneraient de vous adresser la parole, citoyens. Mais ma passion du bien de l'État est plus forte que tous les obstacles : puissance de la faction patricienne, résignation populaire, carence du droit, surtout cette considération que, à être honnête, on recueille plus de dangers que d'honneur. J'ai honte de vous le dire : pendant ces quinze dernières années, vous avez été le jouet d'une minorité orgueilleuse, vous avez, misérablement et sans les venger, laissé périr vos défenseurs et affaiblir votre vigueur par mollesse et lâcheté ; même aujourd'hui, quand vos ennemis sont entre vos mains, vous ne savez pas vous relever, et vous avez encore peur de ceux que vous devriez faire trembler. Eh bien ! malgré tout, je ne puis pas ne pas faire front contre les abus de la faction. Oui, je suis décidé à user de la liberté que m'a léguée mon père. Ma peine sera-t-elle sans effet, ou vous profitera-t-elle ? C'est affaire à vous d'en décider, citoyens.
Et je ne vais pas vous engager à user du moyen qu'ont souvent employé vos ancêtres : prendre les armes contre l'injustice. Non, ni la violence ni la sécession ne sont nécessaires ; vos adversaires tomberont fatalement victimes de leurs propres procédés. Après le meurtre de Tibérius Gracchus, qu'ils accusaient d'aspirer à la royauté, ils imaginèrent contre la plèbe romaine des enquêtes. Après celui de C. Gracchus et de M. Fulvius, nombreux furent ceux de votre classe qui furent jetés en prison et massacrés. Dans les deux cas, les violences prirent fin, non par la loi, mais parce qu'ils le voulurent bien. Admettons pourtant que ce soit aspirer à la royauté de rendre ses droits à la plèbe et que soit légitime tout ce qu'on ne peut punir sans verser le sang des citoyens.
Les années précédentes, vous vous indigniez, sans rien dire, de voir piller le trésor public, les rois et les peuples libres payer un tribut à quelques nobles, qui gardaient pour eux gloire et argent. Et pourtant, de tels méfaits, impunément répétés, leur parurent des misères, et ils finirent par livrer aux ennemis du pays vos lois, votre majesté, toutes les choses humaines et divines. Et ils n'ont de leurs actes ni honte, ni regret, mais ils se pavanent orgueilleusement devant vous, étalant leurs sacerdoces, leurs consulats, quelques-uns leurs triomphes, comme si c'étaient là des titres d'honneur et non le fruit de leurs brigandages. Des esclaves, achetés avec de l'argent, n'acceptent pas d'ordres injustes de leurs maîtres ; et vous, citoyens, qui tenez de votre naissance le droit de commander, vous vous résignez d'un coeur léger à la servitude !
Eh ! que sont-ils donc, ces hommes qui se sont rendus maîtres de l'État ? Des scélérats, aux mains rouges de sang, d'une insatiable cupidité, des monstres à la fois de perversité et d'orgueil, pour qui la loyauté, l'honneur, la piété, le bien et le mal, tout est marchandise. Pour les uns, l'assassinat des tribuns de la plèbe, pour d'autres des enquêtes contraires au droit, pour presque tous le massacre des vôtres ont été des moyens de se mettre à l'abri. Aussi, plus ils sont criminels, plus ils sont en sûreté. La crainte que leurs crimes devaient leur donner, c'est à votre pusillanimité qu'ils la font éprouver : l'identité de désirs, de haines, de craintes a fait d'eux un bloc. Ce qui, entre gens de bien est amitié, est complicité entre des coquins.
Si vous aviez, vous, autant de souci de votre liberté, qu'ils ont de feu pour être les maîtres, l'État certes ne serait pas pillé comme aujourd'hui, et vos faveurs iraient aux bons, et non aux audacieux. Vos ancêtres, pour obtenir justice et fonder leur grandeur, se sont, deux fois, retirés en armes sur l'Aventin ; et vous, pour garder la liberté que vous avez reçue d'eux, ne ferez-vous pas un suprême effort ? oui, un effort d'autant plus vigoureux qu'il y a plus de déshonneur à perdre ce qu'on a qu'à ne l'avoir jamais possédé.
On me dira : Que demandes-tu donc ? Ce que je demande ? La punition de ceux qui ont livré l'État à l'ennemi, non pas en usant contre eux de la force et de la violence - procédé indigne de vous, sinon d'eux mais en vous appuyant sur des enquêtes, et sur le témoignage même de Jugurtha. S'il s'est livré de bonne foi, il ne manquera pas de se soumettre à vos ordres ; s'il fait fi de votre volonté, alors vous aurez une idée de ce que valent cette paix et cette soumission, qui procurent à Jugurtha l'impunité de ses crimes, à quelques hommes puissants une grosse fortune, à l'État le dommage et la honte. A moins que vous n'en ayez pas encore assez de les avoir pour maîtres, et que vous préfériez à notre temps celui où royauté, gouvernement, lois, droits, tribunaux, guerre et paix, ciel et terre, tout était aux mains de quelques-uns ; alors que vous, peuple romain, jamais vaincu par l'ennemi, maîtres du monde, vous deviez vous contenter de sauvegarder votre vie ? Y en avait-il un parmi vous qui fût assez énergique pour s'insurger contre la servitude ?
Pour moi, si j'estime que le pire déshonneur pour un homme de coeur, est de supporter l'injustice sans en tirer vengeance, j'accepterais pourtant de vous voir pardonner à ces scélérats, puisqu'ils sont vos concitoyens, si votre pitié ne devait causer votre perte. Ils ont si peu le sens de ce qui convient, que l'impunité de leurs crimes passés leur paraît peu de chose, si on ne leur enlève pour l'avenir la liberté de mal faire ; et il vous restera une éternelle inquiétude, quand vous comprendrez qu'il vous faudra ou être esclaves, ou user de force pour garder votre liberté. Car quel espoir pouvez vous avoir dans leur bonne foi ou dans un accord avec eux ? Ils veulent être les maîtres, et vous voulez, vous, être libres ; ils veulent pratiquer l'injustice, et vous, l'empêcher ; ils traitent nos alliés en ennemis, nos ennemis, en alliés. Avec des sentiments si contraires, peut-il y avoir paix et amitié ?
Voilà pourquoi je vous engage, je vous invite à ne pas laisser un si grand crime impuni. Il n'est pas question ici de pillage du trésor public, d'argent arraché par force aux alliés : ce sont là de grands crimes, mais si fréquents qu'on n'y fait plus attention. Il s'agit de l'autorité sénatoriale et de votre empire, livrés à votre plus redoutable ennemi ; on a fait, en paix et en guerre, marché de la république. Si l'on ne fait pas une enquête, si l'on ne punit pas les coupables, il ne nous restera qu'à vivre asservis aux auteurs de ces crimes. Car faire impunément ce qui plaît, c'est être roi.
Je vous demande, citoyens, non de préférer chez des compatriotes le mal au bien, mais de ne pas causer, en pardonnant aux méchants, la perte des bons. Dans les affaires politiques, il vaut infiniment mieux oublier le bien que le mal. L'homme de bien, si l'on ne fait pas attention à lui, perd seulement un peu de son ardeur ; le méchant, en revanche, devient plus méchant. De plus, si l'on ne tolère pas l'injustice, on n'a généralement pas besoin dans l'avenir d'y porter remède."
XXXII. - A prodiguer ces propos et d'autres semblables, Memmius finit par persuader au peuple de choisir Cassius, alors préteur, pour l'envoyer à Jugurtha et amener ce prince à Rome sous la sauvegarde de la foi publique : son témoignage ferait plus aisément ressortir les méfaits de Scaurus et de ceux que Memmius accusait de s'être vendus.
Tandis que ces faits s'accomplissent à Rome, les hommes que Bestia a laissés en Numidie comme chefs de l'armée, suivant l'exemple de leur général, se signalent par de honteux forfaits. Les uns se laissent corrompre à prix d'or pour restituer à Jugurtha ses éléphants, d'autres vendent des déserteurs, d'autres encore pillent des régions pacifiées : tant était violente la cupidité qui avait empoisonné tous les coeurs.
La proposition de Memmius fut adoptée, à la colère de toute la noblesse, et le préteur Cassius partit pour joindre Jugurtha. Il mit à profit l'anxiété du Numide et les troubles de conscience qui l'amenaient à douter de sa réussite, pour le convaincre que, s'étant livré au peuple romain, il valait mieux, pour lui, faire l'expérience de sa mansuétude que de sa force. Aussi bien, Cassius lui engageait-il sa propre foi, dont Jugurtha ne faisait pas moins de cas que de celle de l'État romain si grande était alors la réputation de Cassius.
XXXIII. - Jugurtha, laissant de côté tout faste royal, prend le costume le plus propre à exciter la pitié, et va à Rome avec Cassius. Certes, il y avait en lui une énergie accrue encore par l'action de ceux dont le crédit ou l'influence criminelle lui avaient, comme je l'ai dit, permis d'agir ; pourtant, il achète un bon prix le tribun de la plèbe C. Bébius dont il suppose que l'impudence lui servira d'appui contre le droit et la violence.
Memmius convoque l'assemblée : sans doute, la plèbe était hostile au roi : les uns voulaient qu'il fût jeté en prison ; les autres estimaient que, s'il ne dénonçait pas ses complices, il convenait de le soumettre au supplice y de règle chez les anciens. Mais Memmius, plus soucieux de la dignité romaine que de son irritation, s'attache à calmer l'émotion générale, à adoucir les sentiments, répétant avec force que lui-même ne violerait jamais la foi publique. Puis, dans le silence enfin rétabli, il fait comparaître Jugurtha, et, prenant la parole, rappelle ses forfaits à Rome et en Numidie, son action criminelle à l'encontre de son père et de ses frères. Quels ont été ses aides et ses complices dans cette oeuvre, le peuple romain le sait bien ; mais il veut, lui, Memmius, que l'évidence éclate, par les aveux mêmes du coupable. S'il dit la vérité, il peut compter entièrement sur la loyauté et la clémence du peuple romain ; s'il a des réticences, il ne sauvera pas ses complices, et il se perdra lui-même en compromettant absolument sa situation.
XXXIV. - Quand Memmius eut terminé, on enjoignit ix Jugurtha de répondre ; alors le tribun C. Bébius qui - nous l'avons dit - avait été acheté, ordonna au roi de garder le silence. La foule qui composait l'assemblée, prise d'une violente colère, essaya d'effrayer Bébius par ses cris, son attitude, ses violences et toutes les marques habituelles d'irritation ; et pourtant l'impudence du tribun fut la plus forte. Et ainsi, le peuple joué quitta l'assemblée, pendant que Jugurtha, Bestia et tous ceux que troublait l'enquête, sentaient se ranimer leur audace.
XXXV. - Il y avait à ce moment à Rome un Numide appelé Massiva, fils de Gulussa, petit-fils de Masinissa, qui, dans le différend entre les rois, avait pris parti contre Jugurtha et, après la capitulation de Cirta et la mort d'Adherbal, avait fui sa patrie. Sp. Albinus qui, l'année précédente, après Bestia, avait, avec Q. Minucius Rufus, exercé le consulat, persuade à ce Massiva de mettre en avant et sa parenté avec Masinissa et les sentiments d'indignation et de crainte provoqués par les crimes de Jugurtha, pour réclamer au Sénat le trône de Numidie. Le consul brûlait de diriger une guerre et aimait mieux s'agiter que de laisser vieillir les événements. Il avait eu en partage la province de Numidie, tandis que la Macédoine était échue à Minucius.
Quand Massiva eut commencé à se remuer, Jugurtha comprit qu'il ne pouvait guère s'appuyer sur ses amis, empêchés les uns par leurs remords, les autres par leur mauvaise réputation et leurs craintes ; il donna l'ordre à Bomilcar, un de ses proches en qui il avait une entière confiance, de soudoyer à prix d'or, suivant son habitude, des sicaires contre Massiva et d'assassiner le Numide, de préférence en cachette et, en cas d'impossibilité, par n'importe quel moyen.
Sans retard, Bomilcar se conforme aux ordres du roi et, par des agents habiles en cet art, il surveille les marches et contre-marches de Massiva, les lieux où il se rend, les moments favorables ; puis, quand les circonstances sont propices, il dresse ses filets. Un de ceux qui avaient été choisis pour le crime attaque Massiva, mais sans prendre assez de précautions ; il lui coupe la tête, mais est lui-même arrêté ; le consul Albinus, entre beaucoup d'autres, le presse de parler : il fait des aveux. Bomilcar, ayant naguère accompagné à Rome le roi sous la garantie de l'État, fut poursuivi en vertu des principes généraux du droit, plutôt que d'après les règles du droit des gens.