Saturnalia (page 2)
Lorsque le mundus est ouvert, la porte des divinités du malheur et de l'enfer peut être aussi considérée comme ouverte; c'est pourquoi il est irréligieux, en ces jours-là, non seulement d'engager un combat, mais aussi de faire des levées de soldats, ou de les faire partir pour l'armée, ou de lever l'ancre, ou d'épouser une femme légitime dans la vue d'en avoir des enfants.
Les anciens évitaient, pour appeler des citoyens à l'armée, les jours signalés par des malheurs : ils évitaient même les féries, comme l'a dit Varron dans son traité des Augures, où il s'exprime en ces termes :
Viros vocare feriis non oportet: si vocavit, piaculum esto.
Il ne faut point appeler les citoyens à l'armée pendant les féries. Si on l'a fait, il y a lieu à expiation.
Remarquons cependant que les Romains devaient choisir le jour du combat, lorsqu'ils étaient assaillants; mais lorsqu'ils étaient attaqués, aucun jour ne les empêchait de défendre, ou leur propre sûreté, ou la dignité publique. Quel moyen en effet d'être fidèle à aucune observation, lorsqu'on n'a pas la faculté de choisir?
Nos ancêtres ont en toutes choses considéré les lendemains (des féries) comme impropices; aussi les ont-ils marqués de la qualification funeste d'atri. Quelques-uns cependant, comme par mitigation, les appelèrent jours communs.
Voici la raison qu'en rapporte Aulu-Gelle, dans le quinzième livre de ses Annales, et Cassius Hemina, dans le second livre de ses Histoires : L'an trois cent soixante-trois de la fondation de Rome, les tribuns militaires Virginius, Manlius, Aemilius, Postumius et leurs collègues, discutant dans le sénat quelle était la cause pour laquelle la république venait d'être affligée de si grands malheurs dans l'espace d'un petit nombre d'années, l'aruspice Aquinius ayant été mandé par ordre des pères conscrits, pour consulter la religion sur ce point; il dit que Q. Sulpicius, tribun militaire, prêt à combattre les Gaulois sur l'Allia, avait offert un sacrifice, à cette intention, le lendemain des ides Quintiles; que de même, auprès de Créméra et dans plusieurs autres lieux et circonstances, le combat avait eu une issue malheureuse après un sacrifice offert un lendemain (de férie). Alors les pères conscrits décidèrent qu'il serait référé au collège des pontifes, touchant cette observation religieuse; et les pontifes prononcèrent que tous les lendemains des calendes, des nones et des ides devaient être regardés comme jours funestes (atri), et n'étaient ni proeliales, ni puri, ni comitiales.
Le pontife Fabius Maximus Servilianus prétend, au livre douzième, qu'on ne doit point offrir des sacrifices funéraires pour ses parents, en un jour « ater », parce que, dans ces cas, il faut invoquer Jupiter et Janus, dont les noms ne doivent pas être prononcés en de pareils jours. Plusieurs évitent aussi, comme innominal, le quatrième jour avant les calendes, les nones, ou les ides. On demande si quelque tradition religieuse nous a transmis cette observation? nous ne trouvons rien dans les auteurs sur ce sujet, si ce n'est que Q. Claudius (Quadrigarius), dans le cinquième livre de ses Annales, place l'effroyable carnage de la bataille de Cannes au quatrième jour avant les nones sextiles. Varron observe qu'il n'importe rien dans les choses purement militaires, que le jour soit faste ou néfaste; et que cela ne concerne que les seules actions privées.
J'ai placé les nundines parmi les féries; cette assertion peut être infirmée, puisque Titius, écrivant sur les féries, ne range point les nundines dans leur nombre, il les appelle seulement des jours solennels; puisque encore Julius Modestus assure que l'augure Messala ayant consulté les pontifes pour savoir si les jours des nones et des nundines romaines devaient être considérés comme féries, ils répondirent que la négative leur paraissait devoir être prononcée pour les nundines, puisque Trébatius, dans son premier livre des Observances religieuses, dit que les magistrats, aux jours des nundines, peuvent affranchir les esclaves et prononcer des jugements. Mais, d'un autre côté, Jules César, dans son sixième livre du Traité des auspices, nie qu'on puisse, pendant les nundines, convoquer les assemblées pour faire voter le peuple; et, par conséquent, que les comices puissent avoir lieu ces jours-là chez les Romains. Cornélius Labéo prononce aussi, au livre premier des Fastes, que les nundines sont des féries. Le lecteur attentif découvrira la cause de cette variété d'opinion dans Granius Licinianus, au livre second ; cet auteur dit qu'en effet les nundines sont des féries consacrées à Jupiter, puisque la femme du flamine est dans l'usage, à toutes les nundines, d'immoler dans sa demeure royale un bélier à Jupiter; mais la loi Hortensia a rendu ces jours fastes, dans l'intention que les habitants des campagnes qui venaient dans la ville tenir les marchés pussent aussi suivre leurs affaires judiciaires : car, les jours néfastes, le préteur ne pouvait prononcer judiciairement (fari).
Ainsi donc ceux qui soutiennent que les nundines sont des féries restent à l'abri de fausse allégation, par l'autorité de l'antiquité; et ceux qui pensent le contraire disent la vérité relativement à l'époque qui a suivi la loi précitée. Quelques-uns attribuent l'origine des nundines à Romulus, lequel ayant associé C. Tatius au gouvernement, aurait institué des sacrifices et le collége des prêtres Sodales pour accompagner l'institution des nundines: ainsi l'affirme Tuditanus. Mais Cassius (Hemina) attribue cette institution a Servius Tullius, dans la vue de rassembler à Rome les habitants des campagnes, poury régler les affaires tant de la ville que des champs. Géminus dit qu'on ne commença de célébrer les nundines qu'après l'expulsion des rois, à l'occasion de ce que plusieurs d'entre le peuple, pour rappeler la mémoire de Servius Tullius, offraient en son honneur des sacrifices funéraires pendent les nundines. Varron adhère à cette opinion. Rutilius dit que les Romains instituèrent les nundines, afin que les habitants des campagnes, après s'être livrés dans les champs pendant huit jours aux travaux rustiques, quittassent les champs le neuvième jour, et vinssent à Rome pour tenir les marchés, et recevoir notification des lois, afin que les actes du sénat et des magistrats fussent déférés à une plus nombreuse assemblée du peuple, et que, proposés pendant trois nundines consécutives, ils fussent facilement connus de tous et de chacun. De là vient aussi la coutume de promulguer les lois pendant trois nundines.
Par là pareillement s'introduisit l'usage que les candidats vinssent dans le lieu de la réunion des comices pendant les nundines, et se plaçassent sur une éminence, d'où ils pussent être vus de tous. Mais ces usages commencèrent d'abord à être négligés, et furent dans la suite abolis, lorsque l'accroissement de la population fit que, les jours d'intervalle entre les marchés le concours du peuple ne fut pas moins considérable.
Les Romains ont aussi une déesse Nundina, ainsi nommée du neuvième jour des nouveau-nés, qui est appelé lustricus (purificatoire); ce jour est celui où ils sont purifiés par l'eau lustrale et reçoivent un nom. Mais ce jour, qui est le neuvième pour les hommes est le huitième pour les femmes.
Telle est la constitution des mois et de l'année; et je pense qu'il est pleinement, satisfait aux questions de notre ami Horus touchant les dénominations des jours et leurs observances. Je désirerais savoir à mon tour, s'il est quelque chose dans l'organisation de l'année romaine qui provoque le sourire de l'ingénieux riverain du Nil, voisin de la nation qui excelle dans le calcul (l'Arabe); ou s'il ne désavoue pas ce que les Toscans riverains du Tibre ont puisé dans les institutions de son pays.
Eustathe prit alors la parole : - Je ne dis pas seulement notre ami Horus, homme grave et d'un esprit orné, mais même qui que ce soit, quelque futile que fût son jugement, ne saurait, je pense, refuser son approbation à l'organisation rectifiée de l'année romaine; taillée, ainsi qu'on dit, comme l'ongle; organisation qui a reçu un nouveau lustre de l'imperturbable mémoire et de l'éloquence lumineuse de celui qui nous l'a expliquée. Au reste, il n'est pas surprenant que cette organisation échappe aux morsures de la critique, puisque sa dernière réformation est appuyée sur l'autorité dé l'Égypte. En effet, Jules César, qui apprit plusieurs choses des Égyptiens, notamment les mouvements des astres, sur lesquels il a laissé de savants ouvrages, puisa à la même source l'idée de fixer la durée de l'année sur la durée de la course du soleil; tandis que les anciens habitants du Latium, qui, n'ayant aucun moyen de communiquer avec les Égyptiens, ne pouvaient rien apprendre d'eux, ont adopté, dans la computation des jours de leurs mois, la manière des Grecs, qui allaient comptant à rebours du plus au moins. Ainsi nous disons le dixième jour, puis le neuvième et puis le huitième, comme les Athéniens comptaient, δεκάτην καὶ ἐννάτην φθίνοντος,
en déclinant, dix et puis neuf. Ainsi encore dans ce vers d'Homère :
Τοῦ μὲν φθίνοντος μηνὸς, τοῦ δ᾽ ἰσταμένοιο,
Un mois sur son déclin (φθίνοντος), et l'autre s'approchant (ἱσταμενοιο).
L'expression φθίνοντος ne désigne-t-elle pas la supputation du mois courant, qui va s'amoindrissant peu à peu en terminant par le nom du mois qui succède? tandis que le mot ἱστάμενος indique cette autre numération prête à succéder à celle qui s'éteint. C'est de même ainsi que votre Homère de Mantoue, considérant comme fixe tout but vers lequel on tend, a dit :
Stat sua cuique dies
Chacun a son jour fixe.
On voit qu'il considère comme fixe le dernier jour, lequel est en effet celui qui arrête le rang de tous les autres. Le même poète, non moins illustre par sa science que par sa piété, sachant que les anciens Romains avaient réglé la durée de l'année sur le cours de la lune, tandis que leurs descendants l'avaient réglé sur celui du soleil, et voulant rendre hommage aux opinions de ces deux époques, a dit :
- labentem caelo qui ducitis annum
Liber et alma Ceres,
O vous, Liber, et vous, bienfaisante Cérès, flambeaux éclatants du monde, qui dirigez dans le ciel la course décroissante de l'année!
Dans cette invocation, le soleil et la lune sont tous deux pareillement désignés comme étant les régulateurs de l'année.
CHAPITRE XVII.
Que tous les dieux se rapportent au soleil et qu'il est démontré par les divers noms d'Apollon, qu'il est lui aussi le même dieu que le soleil.
Ici Aviénus prit la parole.
- J'ai souvent et longtemps réfléchi à part moi pourquoi nous honorons le soleil, tantôt sous le nom d'Apollon, tantôt sous le nom de Liber, tantôt sous diverses autres dénominations. Or puisque les dieux ont voulu, ô Vettius Praetextatus, que vous exerciez les suprêmes fonctions de notre culte, continuez, je vous prie, de parler, pour m'expliquer la raison d'une si grande diversité de noms donnés à la même divinité.
- Croyez, cher Avienus, répondit alors Praetextatus, que lorsque les poètes parlent des dieux, ils puisent ordinairement leurs sujets dans les mystères de la philosophie. Aussi ce n'est point une vaine superstition, mais c'est une raison divine, qui ramène au soleil presque tous les dieux, du moins ceux qui sont sous le ciel. En effet, si le soleil, comme l'ont pensé les anciens, est le conducteur et le modérateur des autres lumières célestes; si lui seul préside aux étoiles errantes, et si la course de ces étoiles, ainsi que quelquesuns le croient, est la puissance qui règle l'ordre des choses humaines, ou bien qui la pronostique, comme il est certain que Plotin l'a pensé; il faut bien que nous reconnaissions le soleil pour l'auteur de tout ce qui se meut autour de nous, puisqu'il est le régulateur de nos régulateurs eux-mêmes. Ainsi donc, de même que Virgile, lorsqu'il a dit, en parlant de la seule Junon : « Par l'offense de quelle divinité --- » a montré que les divers attributs du même dieu devaient être considérés comme autant de divinités; pareillement les différentes vertus du soleil ont produit les noms d'autant de dieux : ceci a conduit les princes de la science à admettre ἓν τὸ πᾶν, un seul tout. Donc on appela la vertu divinatoire et médicinale du soleil, Apollon. La vertu, source de la parole, reçut le nom de Mercure; car la parole étant l'interprète des secrets de la pensée, Hermès a reçu, du grec ἑρμηνεύειν (interpréter), le nom qui lui est approprié. C'est la vertu et la puissance du soleil qui produit les plantes et les fruits de la terre; et de là sont nés les noms des dieux qui président à ces objets, comme de tous ceux qui ont un rapport mystérieux, mais certain, avec le soleil. Et pour qu'une révélation si importante- ne repose pas sur une assertion isolée, consultons, touchant chacun des noms du soleil, l'autorité des anciens.
Différentes manières d'interpréter le nom d'Apollon le font rapporter au soleil. Je vais les dévoiler successivement. Platon dit que le soleil est surnommé Apollon, ἀπὸ τοῦ ἀποπάλλειν τάς ἀκτῖνας (lancer continuellement des rayons). Chrysippe dit qu'Apollon est ainsi nommé, ὡς οὐχὶ τῶν πολλῶν καὶ φαύλων οὐσιῶν τοῦ πυρὸς ὄντα, parce que le feu du soleil n'est pas de la substance commune des autres feux. En effet, la première lettre de ce nom (A) ayant en grec une signification, privative (ἢ ὅτι μόνος ἐστὶ καὶ οὐχὶ πολλοί), indique qu'il s'agit d'une qualité unique, et que d'autres ne partagent point avec le soleil. Ainsi il a été appelé, en latin, sol (seul), à cause du grand éclat qui lui est exclusivement propre.
Speusippe dit que le nom d'Apollon signifie que c'est par la diversité et la quantité de ses feux qu'est produite sa force (ὡς ἀπὸ πολλῶν οὐσιῶν πυρὸς αὐτοῦ συνεστῶτος). Cléanthe dit que ce nom signifie que le point du lever du soleil est variable (ὡς ἀπ᾽ ἄλλων καὶ ἄλλων τόπων τὰς ἀνατολὰς ποιουμένου,). Cornificius pense que le nom d'Apollon vient d' g-anapolein; c'est-à-dire que le soleil, lancé par son mouvement naturel dans les limites du cercle du monde, que les Grecs appellent pôles, est toujours ramené au point d'où il est parti.
D'autres croient que le nom d'Apollon vient
ἀπὸ τοῦ ἀναπολεῖν, faisant périr les êtres vivants. Il fait périr en effet les êtres animés, lorsque, par une chaleur excessive, il produit la peste. C'est pourquoi Euripide dit, dans Phaëthon :
Ὦ χρυσοφεγγές ἥλι᾽ ὡς μ᾽ ἀπώλεσας,
ὅθεν σ᾽ ἀπόλλων᾽ ἐμφανῶς κλῄζει βροτός
Soleil aux rayons dorés, puisque tu m'as donné la mort, tu mérites bien le nom d'Apollon que te décernent les mortels.
Archiloque dit de même:
ἄναξ Ἄπολλον, καὶ σὺ τοὺς μὲν αἰτίους
σήμαινε, καὶ σφᾶς ὄλλυ᾽ ὥσπερ ὀλλύεις,
O puissant Apollon, punis les coupables et fais-les périr, comme tu en as le pouvoir.
Enfin on désigne ceux que la maladie consume, par les mots d'ἀπολλωνοβλήτους καὶ ἡλιοβλήτους (frappés par Apollon et frappés par le soleil). Et comme les effets bienfaisants ou nuisibles, du soleil et ceux de la lune sont semblables entre eux, les femmes affectées de leurs maladies périodiques sont dites frappées par Sélène, et frappées par Artémis (la Lune) (σεληνοβλήτους et ἀρτεμιδοβλήτους). Les simulacres d'Apollon. sont ornés d'un arc et de flèches, lesquelles figurent la force des rayons que lance le soleil. Ce qui a fait dire à Homère:
Αὐτὰρ ἔπειτ᾽ αὐτοῖσι βέλος ἐχεπευκὲς ἐφιεὶς
βάλλ'.
Mais ensuite Apollon les frappe (les Grecs), en leur lançant un trait mortel.
Le soleil est aussi l'auteur de la santé publique, que l'on considère comme produite par l'effet de sa température sur les êtres animés. Et attendu que le soleil n'est pestilentiel qu'accidentellement et rarement, et qu'au contraire il est le principe de la salubrité habituelle, les statues d'Apollon portent les Grâces dans la main droite, et tiennent de la gauche l'arc et les flèches; ce qui indique que le soleil est lent à nuire, et qu'il prodigue la santé d'une main plus prompte. On attribue à Apollon le pouvoir de guérir, parce que la chaleur modérée du soleil fait fuir toutes les maladies. Aussi en est-il qui croient que son nom vient ὡς ἀπελαύνοντα τὰς νόσους ἀπόλλωνα (détournant les maladies), dont on aurait fait ἀπόλλωνα pour ἀπέλλωνα. Cette interprétation, qui concorde avec la signification latine de ce mot, nous a dispensés de traduire du grec le nom du dieu; en sorte que, quand nous disons Apollon, il faut entendre aspellens mala (repoussant les maux), dans le même sens que les Athéniens appellent ce dieu ἀλεξίκακος (Sauveur du mal). Les Indiens honorent Apollon Λοίμον, surnom qu'ils lui donnèrent après la cessation d'une peste.
Nos rites sacrés favorisent aussi l'opinion qui considère Apollon comme le dieu de la salubrité et de la médecine; car, les vierges vestales l'invoquent en ces termes : Apollon médecin, Apollon Paean. Le soleil ayant deux effets principaux; la chaleur tempérée propice à la vie des mortels, et un virus pestilentiel qu'il lance quelquefois, avec ses rayons, on donne à ce dieu deux surnoms dont la double signification convient a ces deux effets, savoir : Ἰήϊος et Παιᾶν; dans le premier dérivant de ἰᾶσθαι (guérir), et de παύειν τὰς ἀνίας (faire cesser les chagrins), ou bien dans le second cas, dérivant Ἰήϊος, de ἱέναι (envoyer des traits mortels); et Παιὰν, de παὶειν (frapper).
Cependant l'usage s'établit que, lorsqu'on priait Apollon pour demander la santé, on disait ἰὴ Παιὰν, par un η, c'est-à-dire, Guéris, Paean ; mais que lorsqu'on disait ἵε Παιὰν par un ε, et l'-ι étant aspiré, cela avait le sens d'une imprécation contre quelqu'un, comme si l'on eût dit, Frappe, Paean. C'est de cette expression qu'on dit que se servit Latone, lorsqu'elle invita Apollon à s'opposer avec ses flèches à la fureur de Python : ce dont je donnerai en son lieu l'interprétation naturelle. On rapporte aussi que l'oracle de Delphes consacra l'expression ἵε Παιὰν, en répondant aux Athéniens qui, sous le règne de Thésée, invoquaient l'assistance du dieu contre les Amazones. Il prescrivit qu'avant de commencer la guerre on invoquât son secours, par ces mêmes expressions.
Apollodore, au livre quatorze de son Traité des Dieux, dit qu'Apollon considéré comme le soleil est appelé Ἰήϊον, de ἵεσθαι καὶ ἰέναι, à raison de l'impulsion qui le pousse autour du globe. Timothée s'exprime ainsi:
Σύ τε, ὦ τὸν ἀεὶ πόλον οὐράνιον
λαμπραῖς ἀκτῖσ᾽ ἥλιε βάλλων,
πέμψον ἑκαβόλον ἐχθροῖσι βέλος
σᾶς ἀπὸ νεύρας, ὢ ἵε Παιάν.
Et toi, Soleil (ἥλιε), qui toujours éclaires le ciel par tes rayons; darde et lance contre tes ennemis un trait de ton arc qui frappe au loin.
Ce même dieu considéré comme présidant aux causes de la salubrité est appelé Oulios, c'est-à-dire principe de la santé; nom dérivé d'une expression d'Homère, salut et grande joie (Οὖλέ τε καὶ μάλα χαῖρε.).
Méandre dit que les Milésiens sacrifiaient pour leur santé à Apollon Oulios (auteur de la santé). Phérécyde rapporte que Thésée, lorsqu'il était conduit en Crète vers le Minotaure, fit des vœux pour sa conservation et pour son rteour à Apollon Oulios et à Artémide (Diane) Oulia (ἀπόλλωνι Οὐλίῳ καὶ ἀρτέμιδι Οὐλίᾳ). Or, il n'est pas surprenant que deux effets géminés soient célébrés sous divers noms; puisque nous savons que, par un procédé contraire, on attribue à d'autres dieux une double puissance et un double nom à l'égard d'une même chose. Ainsi Neptune tantôt est appelég-enosichthona, c'est-à-dire ébranlant la terre; et tantôt g-asphaliohna, c'est-à-dire, affermissant la terre. De même Mercure assoupit ou bien réveille les esprits et les yeux des mortels ;
Εἴλετο δὲ ῥάβδον, τῇτ᾽ ἀνδρῶν ὄμματα θέλγει.
Il prend sa verge, dit Homère, et fascine les yeux des mortels.
C'est ainsi et de même que nous adorons Apollon, c'est-à-dire le soleil, sous des noms qui signifient tantôt la salubrité, tantôt la contagion. Néanmoins c'est aux méchants qu'il envoie la contagion, ce qui prouve évidemment que ce dieu protège les bons. De là vient qu'on rend à Apollon Libystinus un culte solennel à Pachynum, promontoire de Sicile. La flotte des Libyens ayant abordé ce promontoire pour envahir la Sicile, imploré parles habitants, Apollon, qui y est honoré, envoya chez les ennemis une peste qui les fit périr presque tous subitement; ce qui le fit surnommer Libystinus. Dans nos propres annales est aussi consigné un pareil effet de la puissance de ce dieu. Pendant qu'on célébrait à Rome pour la première fois les jeux Apollinaires, d'après les vaticinations du devin Marcius, et d'après les vers Sibyllins, une attaque subite de l'ennemi fit courir, le peuple aux armes, et marcher au combat. Dans ce même temps, on vit une nuée de flèches fondre sur les assaillants, les mettre en fuite, et les Romains vainqueurs retourner aux fêtes du dieu qui venait de les sauver. C'est d'après cette version qu'on croit que les jeux Apollinaires ont été institués à cause de cette victoire, et non à cause d'une peste , comme quelques-uns le pensent. Voici quel est le fondement de cette dernière opinion. Le soleil, à l'époque de ces jeux, darde à plomb sur nos demeures; car le signe du Cancer est situé dans le tropique d'été. Pendant que le soleil parcourt ce signe, ce n'est plus de loin que les rayons de cet astre atteignent notre climat, mais ils sont dardés directement au-dessus de nos têtes. Voilà ce qui a fait croire à quelquesuns qu'on célébrait à cette époque les jeux Apollinaires pour se rendre propice alors surtout, le dieu de la chaleur. Mais je trouve dans divers écrits que ces jeux ont été établis à raison d'une victoire, et non pour des causes sanitaires, comme le rapportent certains annalistes. C'est en effet pendant la guerre punique que la première institution de ces jeux fut prise des livres Sibyllins, sur l'avis du décemvir Cornélius Rufus, lequel, à raison de cela, fut surnommé Sibylla, dont on fit depuis, par corruption, le nom de Sylla, qu'il fut le premier à porter. On dit qu'on trouva les paroles suivantes écrites dans les textes du devin Marcius, dont deux volumes furent portés dans le sénat:
Hostem, Romani, si ex agro expellere vultis, vomicam quae gentium venit longe, Apollini censeo vovendos ludos qui quotannis comiter Apollini fiant. His ludis faciendis praesit is praetor qui ius populo plebique dabit summum: decemviri Graeco ritu hostiis sacra faciant. Hoc si recte facietis, gaudebitis semper fietque res publica melior: nam is divus extinguet perduelles vestros qui vestros campos pascunt placide.
Romains, si vous voulez chasser l'ennemi du territoire et repousser l'inondation des peuples lointains, je suis d'avis qu'il faut voter en l'honneur d'Apollon des jeux qui soient célébrés annuellement aux frais de l'État; qu'à la célébration de ces jeux préside le même préteur qui rend souverainement la justice au peuple; que les décemvirs offrent des sacrifices selon le rite grec. Si vous faites cela exactement, vous vous en réjouirez; et la république prospérera toujours de plus en plus; car le dieu exterminera vos ennemis qui dévorent tranquillement vos campagnes.
Pour obéir à ces textes prophétiques, un jour fut d'abord consacré à des cérémonies religieuses. Ensuite il intervint un sénatus-consulte qui ordonnait aux décemvirs de consulter les livres Sibyllins, pour se mieux instruire touchant la célébration des jeux d'Apollon, et de la manière dont il convenait d'organiser cette fête. Ces livres ayant dit la même chose que ceux de Marcius, les pères conscrits délibérèrent qu'il serait voté et célébré en l'honneur d'Apollon des jeux pour lesquels on mettrait à la disposition du préteur douze mille (livres) de cuivre et deux hosties majeures. Avec ces deux hosties, il fut ordonné aux décemvirs d'offrir un sacrifice selon le rite grec, savoir : à Apollon un boeuf et deux chèvres blanches ayant les cornes dorées, et à Latone une vache ayant aussi les cornes dorées ; il fut ordonné au peuple d'assister à ces jeux, dans le cirque, la tète couronnée. Telle est l'origine la plus accréditée des jeux Apollinaires.
Maintenant prouvons encore, par les autres noms d'Apollon, que ce dieu est le même que le soleil. Il est surnommé Loxias, comme dit Oenopides, de λοξὸς (oblique), parce que de l'orient à l'occident le soleil parcourt une ligne circulaire oblique (ὅτι ἐκπορεύεται τὸν λοξὸν κύκλον ἀπὸ δυσμῶν ἐπ᾽ ἀνατολὰς κινούμενος); ou, comme le dit Cléanthe, parce qu'il suit le même mouvement que l'hélice, et que l'un et l'autre ont une course oblique (ἐπειδὴ καθ᾽ ἕλικας κινεῖται· λοξαὶ γάρ εἰσιν καὶ αὗται), ou bien parce que, situés au septentrion relativement au soleil, ses sayons nous viennent transversalement du midi (ἢ ὅτι λοξὰς τὰς ἀκτῖνας ἵησιν ἐφ᾽ ἡμᾶς βορείους ὅντας νότειος ὢν).
Apollon est surnommé Délius, ἀπὸ τοῦ δῆλα καὶ φανερὰ πάντα ποιεῖν τῷ φωτὶ, (clair, qui éclaire et illumine l'œil); parce que c'est la lumière qui nous fait voir toutes choses. Il est appelé Φοῖβος, dit Cornificius, ἀπὸ τοῦ φοιτᾶν βίᾳ, (force énergique), à raison de la force de son mouvement. D'autres croient que ce nom de Phébus vient de la purété et de l'éclat de son aspect. On l'appelle aussi Φάνητα, ἀπὸ τοῦ φαίνειν (briller) et Φανεὸν, ἐπειδὴ φαίνεται νέος, parce qu'il éclaire en se renouvelant chaque jour : ce qui a fait dire à Virgile : mane nouum (le matin nouveau). Les Camérienses, qui habitent une île consacrée au soleil, sacrifient à Apollon ἀειγενέτῆς (toujours engendré et qui engendre toujours), τῷ τὸν ἥλιον ἀεὶ γίγνεσθαι καὶ ἀεὶ γεννᾶν, parce qu'en effet il est toujours engendré chaque fois qu'il se lève, et qu'il engendre lui-même toutes choses, en les semant, en les échauffant, en les produisant, en les alimentant, en les développant.
Nous connaissons plusieurs origines du surnom d'Apollon. Lycius Antipater le stoïque dit qu'Apollon est appelé Lycius, ἀπὸ τοῦ λευκαίνεσθαι πάντα φωτίζοντος ἡλίου (blanchir), parce que le soleil blanchit toutes choses en les éclairant. Cléanthe observe qu'Apollon est appelé Lycius, parce que, de même que les loups enlèvent les brebis, de même le soleil enlève l'humidité avec ses rayons. Les anciens Grecs appelèrent la première lueur qui précède le lever du soleil, λύκη, c'est-à-dire temps clair : on l'appelle aujourd'hui Λυκόφως (Lycophos); C'est de ce moment qu'Homère a dit :
Ἦμος δ᾽ οὔτ᾽ ἄρ πω ἠὼς, ἔτι δ᾽ ἀμφιλύκη νύξ.
Lorsque l'aurore n'a pas commencé à briller, et que la nuit domine encore le crépuscule.
Ailleurs, le même Homère dit encore :
Εὒχεο δ᾽ Ἀπόλλωνι Λυκηγενει κλυτοτόχῳ,
J'invoque Apollon générateur de la lumière (Λυκηγενει), et célèbre par son arc.
Comme qui dirait : celui qui par son lever engendre la lumière. En effet, la splendeur des rayons qui précèdent dans tous les sens l'approche du soleil, dissipe peu à peu l'épaisseur des ténèbres, et engendre la lumière. Les Romains, qui ont pris plusieurs choses des Grecs, paraissent avoir emprunté d'eux l'usage de représenter la lumière sous la figure d'un loup. Aussi les plus anciens écrivains grecs ont-ils donné à l'année l'épithète de λυκάβαντα (marchant comme le loup), mot ἀπὸ τοῦ λύκου (le loup) qui est le soleil, et de βαινόμενον καὶ μετρούμενον (qui marche et qui mesure). Une autre preuve que le soleil reçoit le nom de Lycos, c'est que Lycopolis, ville de Thébaïde, rend un culte pareil à Apollon et au loup (λύκος), adorant le soleil dans tous les deux : parce qu'en effet cet animal enlève et dévore tout, comme fait le soleil, et, par son regard pénètrant, triomphe presque entièrement, comme cet astre, des ténèbres de la nuit. Quelques-uns pensent aussi que le loup tire son nom λύκος de λυκῆ, c'est-à-dire la lumière du crépuscule; parce que cet animal choisit ce moment comme le plus favorable pour enlever les troupeaux, que le jeûne de la nuit fait sortir de leurs étables avant le jour, pour aller paître.
Apollon reçut aussi le nom de Πατρῷος (paternel), non de la piété particulière d'une nation ou d'une ville, mais comme l'auteur de la génération de toutes choses; car le soleil en absorbant les eaux devint la cause efficiente de toutes les générations. Aussi Orphée a dit en parlant du soleil :
Πατρὸς ἔχοντα νόον καὶ ἐπίφρονα βουλήν·
Père ayant la sagesse et le bon conseil.
A notre tour, nous disons « Janus pater », adorant le soleil sous ce nom. On a aussi surnommé Apollon Νόμιος (berger), non parce qu'il aurait exercé l'état de berger, ou à raison de la fable qui feint qu'il fut pasteur des troupeaux du roi Admète, mais parce que le soleil nourrit toutes les productions de la terre; ce qui lui a valu d'être célébré, non comme le pasteur de quelque espèce particulière, mais comme le pasteur de toutes les espèces de troupeaux. Ainsi, dans Homère, Neptune dit :
Φοῖβε, σὺ δ᾽ εἰλίποδας ἕλικας βοὺς βουκολέεσκες.
Phébus, tu faisais paître les boeufs qui courbent, en marchant, leur pied à forme de croissant.
Cependant le même est encore désigné, dans le même poète, comme pasteur de juments, en ces termes :
Τὰς ἐν Φηρίῆ θρέψ᾽ ἀργυρότοχος Ἀπόλλων,
ἄμφω θηλείας, φόβον ἄρηος φορεούσας.
Apollon, ce dieu armé d'un arc d'argent, a nourri sur le mont Piéris deux juments portant la terreur de Mars.
De plus, Apollon a un temple, comme pasteur des brebis, chez les Camirenses, sous le nom de Épimélios (qui préside aux brebis) ; et chez les Naxiens, sous celui de Poïmnios (berger de brebis). Il est aussi honoré chez les Lesbiens sous les noms d'Arnocomès (ἀρνοκόμης - toison de brebis), et de Napaïos (Ναπαῖος - habitant des bois). Il porte encore, dans différentes villes, divers autres surnoms, ayant tous rapport à l'office d'un dieu pasteur. Aussi il est universellement reconnu comme le pasteur et le gardien de toute espèce de troupeau.
Apollon est encore appelé Eléléus (Ἐλελεὺς), ἀπὸ τοῦ ἐλίττεσθαι περὶ τὴν γῆν (tourner autour), parce qu'un continuel mouvement parait entraîner le soleil à rouler circulairement autour de la terre:
Ἥλιε θοαῖς ἵπποισιν ἐλίσσων φλόγα,
ἢ ὅτι συναλισθέντος πολλοῦ πυρὸς περιπολεῖ, ut ait Empedocles:
Οὒνεκ᾽ ἀναλισθεὶς μέγαν οὐρανὸν ἀμφιπολεύει.
O soleil, dit Euripide : dont les rapides coursiers répandent circulairement la lumière par allusion et à la direction circulaire de sa course, et à la masse de feu dont il est formé; et, comme dit Empédocle : Ainsi formé de ces substances réunies ἀναλισθεὶς), ils parcourt circulairement la vaste étendue des cieux.
D'autres voient dans le mot g-analistheis la propriété qu'a le soleil de convoquer en se levant et de réunir les hommes.
Apollon est nommé Χρυσοκόμας, à cause de la splendeur de ses rayons, qu'on appelle les cheveux d'or du Soleil. C'est encore par rapport à ses rayons qu'il est appelé ἀκερσικόμης, parce qu'ils ne peuvent jamais être arrachés de la source de leur lumière. Il est aussi appelé ἀργυρότοξος, (arc d'argent), parce qu'à son lever il parait à l'extrémité de l'horizon du globe comme un arc d'un argent éclatant, qui lance des rayons brillants, semblables à des flèches. Le soleil est surnommé Smyntheus, ὅτι ζέων θεῖ, qui court enflammé, et Carnéios, parce qu'il paraît toujours brûlant, et toujours jeune (Καρνεῖος, ἐπεὶ καιόμενος ὁρᾶται νέος), ou parce que, tandis que tout ce qui brûle se consume, lui, par son incandescence, ne fait que renouveler son éclat. Apollon a aussi été surnommé Κiallios, (Ἀπόλλων Κιλλαῖος, ὅτι τὰς κινήσεις λαιὰς ποιεῖ (produire l'ombre ailleurs), parce que le soleil court constamment du midi vers nous, et projette l'ombre du côté opposé. On appelle Apollon Thymbraïos, parce qu'il est le dieu de la pluie Θυμβραῖος ἀπόλλων, ὁ τοὺς ὄμβρους θεὶς). On l'appelle Philesios (aimable), parce qu'à son lever nous saluons sa clarté chérie avec une tendre vénération. Les physiciens pensent qu'Apollon est surnommé Pythios, (ἀπόλλων Πύθιος οὐκ ἀπὸ τῆς πεύσεως - interrogation), c'est-à-dire non à cause des consultations qu'on adresse à ses oracles, ἀπὸ τοῦ πύθειν, id est σήπειν, (mais de πύθειν, qui est la même chose que σήπειν (pourrir), effet qui n'est jamais produit sans une forte chaleur. C'est de là qu'on estime qu'il a pris le nom de Pythios, malgré la fiction des Grecs qui fait venir ce surnom du dieu du meurtre d'un dragon, fiction qui cependant n'est point contradictoire avec le sens du mystère de la nature: ce qui va paraître évident, si nous parcourons la série des faits qui concernent la naissance d'Apollon, comme je me suis engagé à le faireun peu plus haut.
On raconte que Junon voulut s'opposer à l'enfantement de Latone, prête à mettreau monde Apollon et Diane; et l'on ajoute qu'à peine ceux-ci eurent vu le jour, qu'un serpent nommé Python attaqua leur berceau; et qu'Apollon, dans sa première enfance, tua le monstre à coups deflèches: ce que la raison naturelle explique ainsi qu'il suit : Après le chaos, quand, pour la première fois, la matière informe, et confuse commença à prendre les formes des corps divers; quand les éléments parurent, et que la terre, substance encore humide, vacillait sur sa base instable et molle; quand la chaleur éthéréenne, augmentant peu à peu répandait sur elle des semences enflammées; c'est alors, comme on le croit, que les deux astres dont nous parlons furent produits; le soleil fût enlevé dans les régions supérieures par un très grand degré de chaleur; tandis que la lune, appesantie par une tiédeur humide, semblable à celle qui est naturelle au sexe féminin, resta dans des régions inférieures, comme si l'un eût participé de la substance du père et l'autre de celle de la mère. Les physiciens veulent que Latone soit la terre. Junon s'opposa longtemps à ce qu'elle mit au monde les divinités dont nous venons de parler; c'est-à-dire que l'air, qui alors était encore humide et pesant, empêchait que l'éclat des feux de l'éther pût rayonner, comme par une sorte d'enfantement, à travers son humide épaisseur. Mais la, Providence divine favorisait, ajoute-t-on, cet enfantement; et sa puissance triompha. Ce qui confirme la vérité de cette manière d'expliquer la fiction, c'est qu'on a élevé dans l'île de Délos un temple à la Providence, qu'on appelle le temple de la prescience d'Athéna. On lui rend un culte approprié à la nature de sa divinité. On dit que l'enfantement a eu lieu dans une île, parce que les deux astres nous paraissent sortir de la mer. Cette île est appelée Délos, parce que le lever, et, pour ainsi dire, l'enfantement des deux astres, fait apparaître clairement (δῆλα) tous les objets.
Voici maintenant l'explication physique du meurtre du dragon, telle qu'elle est donnée par Antipater le stoïque. Les exhalaisons de la terre encore humide s'élevaient en haut par tourbillons, et puis après s'être échauffées se repliaient sinueusement en bas comme un serpent venimeux, corrompaient toutes choses par l'action de la putréfaction, laquelle est produite par la combinaison de la chaleur et de l'humidité, et, voilant le soleil lui-même par leur épaisse vapeur, paraissaient en quelque sorte anéantir sa lumière. Mais enfin ces exhalaisons furent aspirées, desséchées, absorbées par l'ardeur des rayons célestes, pareils à des flèches; ce qui donna lieu à la fable du dragon tué par Apollon. Il est encore une autre interprétation du meurtre du dragon. Le cours du soleil, quoiqu'il ne s'écarte jamais de la ligne de l'écliptique, est sinueux comme le corps d'un dragon, s'élevant et s'abaissant alternativement, et variant ainsi, par une certaine inflexion, les alternatives des vents. Ce qui fait dire à Euripide :
- Πυριγενὴς δὲ δράκων
ὁδὸν ἡγεῖται ταῖς τετραμόρφοις
ὥραισι ζευγνὺς ἁρμονίᾳ
πλούτου πολύκαρπον ὄχημα.
Le dragon enflammé conduit les quatre saisons; et son char, sous les pas duquel naissent les fruits, roule avec harmonie.
On exprimait donc, sous cette dénomination de dragon, cette route céleste du soleil; et lorsque cet astre l'avait accomplie (confecisset), on disait qu'il avait tué le dragon (draconem confecisset); et de là est venue la fable du meurtre du dragon. Les flèches indiquent les rayons que lance le soleil, lesquels paraissent les plus longs à l'époque où le soleil, parvenu à la plus grande élévation de son parcours annuel, donne lieu aux plus longs jours du solstice d'été. De là vient que le soleil est appelé Ἑκηβόλος (Hékebolos) et Ἑκατηβόλος (Hécatebolos), noms formés de ἕκαθεν τὰς ἀκτῖνας βάλλων, c'est-à-dire lançant ses rayons sur la terre de très haut et de très loin. Nous en aurions assez dit sur le surnom de Python, s'il ne s'en offrait encore une autre origine. Le soleil accomplit le solstice d'été lorsqu'il est parvenu dans le signe du Cancer, qui est le terme des jours les plus longs, et le commencement de l'inclinaison graduelle vers les jours les plus courts. A cette époque, le soleil est appelé Pythius, de πύματον θέων (le dieu qui finit); ce qui signifie qu'il est parvenu à l'extrémité de sa carrière. Ce même nom lui convient aussi, lorsque, rentrant dans le Capricorne, il a terminé la course du jour le plus bref et, par conséquent, le parcours de sa carrière annuelle dans l'un et l'autre signe. C'est pourquoi on dit qu'Apollon a tué le dragon, c'est-à-dire qu'il a terminé en cet endroit sa course sinueuse. Cornificius rapporte cette autre opinion dans ses Étymologies. Les deux signes appelés portes du soleil ont reçu le nom de Cancer (écrevisse) et de Capricorne (chèvre) : l'un, parce que le cancer est un animal qui marche obliquement et à reculons, et que le soleil commence dans ce signe sa course rétrograde et oblique; l'autre, parce que l'habitude des chèvres paraît être de gagner toujours les hauteurs en paissant, et que le soleil, dans le Capricorne, commence à remonter de haut en bas.
On appelle Apollon Didyme (Jumeau ), parce qu'il reproduit une seconde image de sa divinité, en illuminant et en rendant visible la lune; et que ces deux astres éclairent les jours et les nuits par une double lumière qui découle de la même source. C'est pourquoi les Romains honorent le soleil sous le nom et sous la figure de Janus et d'Apollon Didyme. On appelle Apollon Delphien, parce que le soleil fait apparaître, par la clarté de sa lumière, les choses obscures: ce nom dérive de δηλοῦν ἀφανῆ (manifestant ce qui est obscur); ou bien ce nom signifie, ainsi que le veut Numénius, que le soleil est seul et unique. Car, dit cet auteur, en vieux grec, un se dit δέλφος : « c'est pourquoi frère se dit ἀδέλφος, c'est-à-dire qui n'est pas un ».
Les Hiérapolitains, qui sont de la nation des Assyriens, ramènent toutes les vertus et tous les attributs du soleil à un simulacre barbu, qu'ils appellent Apollon. Sa tête, d'une forme allongée, est terminée par une barbe pointue, et surmontée d'un calathus. Son corps est couvert d'une cuirasse. De la main droite il élève une pique, au-dessus de laquelle est placée une petite statue de la Victoire; et de la gauche il présente l'effigie d'une fleur. Du haut de ses épaules pend un voile bordé de serpents, comme ceux des Gorgones, qui le couvre par derrière. Auprès de lui sont des aigles qui semblent prêts à s'envoler. A ses pieds est l'image d'une femme, avec deux autres figures, de femmes, placées l'une à sa droite et l'autre à sa gauche. Un dragon les entoure des replis de son corps. La barbe pendante désigne que les rayons sont lancés d'en haut sur la terre. Le calathus, qui s'élève au-dessus de la tête, désigne la masse de l'éther, qu'on croit être la substance du soleil. Par la pique et la cuirasse, on veut représenter Mars, que nous prouverons, dans la suite, être le même que le soleil. L'image de la Victoire témoigne que toutes choses sont soumises à la puissance du soleil. L'effigie de la fleur figure les fleurs de toutes les plantes, que ce dieu ensemence et fait germer, développe, nourrit, et fait mûrir. La figure de femme est l'image de la terre, que le soleil éclaire d'en haut. Les deux autres statues de femmes qui l'environnent sont la Nature et la Matière, qui servent ensemble la Terre : le dragon représente la carrière sinueuse que parcourt le soleil. Les aigles, par la vélocité et la hauteur de leur vol, désignent la hauteur du soleil. La statue porte un vêtement de Gorgone, parce que, comme on sait, c'est l'attribut de Minerve, laquelle est une vertu du soleil. En effet, Porphyre dit que Minerve est cette vertu du soleil qui donne la prudence à l'esprit humain. C'est à cause de cela qu'on la dit sortie de la tête de Jupiter; c'est-à-dire de la partie la plus élevée de l'éther, d'où le soleil aussi tire son origine.
CHAPITRE XVIII.
Que le dieu appelé Liber
pater est le même que le soleil.
Ce que nous avons dit d'Apollon peut être considéré comme si nous l'avions dit de Liber pater. En effet, Aristote qui a écrit les Théologumènes, entre plusieurs arguments par lesquels il prouve qu'Apollon et Liber pater ne sont qu'un seul et même dieu, raconte qu'il y a en Thrace, chez les Ligyréens, un temple consacré à Liber, où l'on rend des oracles. Dans ce temple, les vaticinateurs ne proclament l'avenir qu'après avoir bu beaucoup de vin; de même que, dans celui d'Apollon de Claros, c'est après avoir bu beaucoup d'eau.
Les Lacédémoniens, pendant les fêtes appelées Hyacinthia, qu'ils célèbrent en l'honneur d'ApolIon, se couronnent de lierre, comme il se pratique dans le culte de Bacchus. Les Béotiens, tout en reconnaissant que le Parnasse est une montagne consacrée à Apollon, y révèrent à la fois, comme étant consacrés au même dieu, et l'oracle de Delphes et les cavernes bachiques: c'est pourquoi on sacrifie sur le Parnasse à Apollon et à Pater-Liber. C'est ce qu'affirment Varron et Granius Flaccus, et ce qu'Euripide nous apprend avec eux.
Διόνυσος ὃς θύρσοισι καὶ νεβρῶν δοραῖς
καθαπτὸς ἐν πεύκαισι Παρνασσὸν κάτα
πηδᾷ χορεύων.
Bacchus, portant des thyrses et des peaux de faon, danse sur le Parnasse, au milieu des torches d'arbres résineux.
C'est sur ce mont Parnasse, qu'une fois chaque deux ans se célèbrent les Bacchanales, où l'on voit, à ce qu'on assure, de nombreux rassemblements de Satyres, et où souvent l'on entend leurs voix. Un retentissement de cymbales vient aussi, de cette montagne, frapper souvent les oreilles des hommes. Et que personne ne croie que le Parnasse est consacré à des dieux différents; car le même Euripide (cité plus haut) nous apprend, dans ce vers de Licyninius, qu'Apollon et Liber ne désignent qu'un seul et même dieu:
Δέσποτα φιλόδαφνε Βάκχε, Παιὰν ἄπολλων εὔλυρε.
O dieu amant du laurier, Bacchus, Païan, Apollon habile à jouer de la lyre.
Eschyle dit, dans le même sens :
Ὁ Κισσεὺς ἀπόλλων, ὁ Βακχεῖος, ὁ μάντις.
O Apollon qui portes le lierre, O Cabaïos, O devin.
Puis donc qu'il a été prouvé peu auparavant, qu'Apollon et le soleil ne font qu'un, et que nous apprenons après cela que Pater-Liber est le même qu'Apollon, on ne doit nullement douter que le soleil et Pater-Liber ne soient la même divinité; ce qui va être positivement prouvé par des arguments encore plus clairs.
C'est une pratique mystérieuse de la religion, dans les cérémonies sacrées, que tandis que le soleil est dans l'hémisphère supérieur, c'est-à-dire pendant le jour, on l'appelle Apollon, et que, tandis qu'il est dans l'hémisphère inférieur, c'est-à-dire pendant la nuit, on l'appelle Dionysius, qui est le même que Liber-Pater. De plus, les simulacres de Pater-Liber sont représentés les uns sous la figure d'un enfant, ou d'un adolescent; et d'autres sous celle d'un homme barbu, et même d'un vieillard; tels que ceux des Grecs, qui l'appellent Bassarea et Brisea, et ceux des Napolitains dans la Campanie, qui l'honorent sous le nom d'Hélion.
Ces diversités d'àges se rapportent au soleil. Il est en effet considéré comme un enfant au solstice d'hiver, époque à laquelle les Égyptiens le portent sous cette figure hors de son temple. Alors en effet, à cause de la brièveté du jour, le soleil parait être dans son enfance. Ensuite, lorsque, vers l'équinoxe du printemps, les journées augmentent, semblable à un adolescent, il acquiert des forces, et on le représente sous la figure d'un jeune homme. Enfin, au solstice d'été, il entre dans la plénitude de l'àge, figurée par la barbe; et alors aussi le jour est parvenu à son plus grand accroissement. Les diminutions des jours le font ensuite ressembler à un homme qui vieillit; ce qui est la quatrième figure sous laquelle on représente le dieu.
Nous savons aussi que, chez les Thraces, le soleil est regardé comme étant le même que Liber. Ils l'appellent Sébadius, et ils l'honorent, au rapport d'Alexandre, avec la plus grande solennité. Un temple de forme ronde, éclairé par le milieu du toit, lui est consacré sur la colline Zilmissus. La rondeur de cet édifice figure la forme de l'astre. Il est éclairé par le sommet de la voûte, pour indiquer que le soleil éclaire tout par la lumière qu'il lance du haut du ciel, et que son lever rend perceptibles tous les objets. Orphée, voulant parler du soleil, dit, entre autres choses :
Τήκων αἰυέρα δι᾽ ον, άκίνητον πρὶν ἐοντα,
ἐξανέφηνε θεοῖσιν ὁρᾶν κάλλιστον ίδέσθαι,
ὃν δὴ νῦν καλέουσι Φάνητά τε καὶ Διόνυσον
Εὐβουλῆα τ᾽ ἄνακτα καὶ Ἀνταύγην ἀρίδηλον·
ἄλλοι δ᾽ ἄλλο καλοῦσιν ἐπιχθονίων ἀνθρώπων.
Πρῶτος δ᾽ ἐς φάος η\λθε, Διόνυσος δ᾽ ἐπεκλήθη,
οὗνεκα δινεῖται κατ᾽ ἀπείρονα μακρὸν Ὄλυμπον·
ἀλλαχθεὶς δ᾽ ὄνομ᾽ ἔσχε, προσωνυμίας πρὸς ἕκαστον
παντοδαπὰς κατὰ καιρὸν, ἀμειβομένοιο χρόνοιο.
Dios (Jupiter), ayant liquéfié l'Éther, qui était auparavant solide, rendit visible aux dieux le plus beau phénomène qu'on puisse voir. On l'a appelé Phanès Dionysos, seigneur, sage conseiller, éclatant procréateur de soi-même; enfin, les hommes lui donnent des dénominations diverses. Il fut le premier qui se montra avec la lumière; et s'avança sous le nom de Dionysos, pour parcourir le contour sans bornes de l'Olympe. Mais il change ses dénominations et ses formes, selon les époques et les saisons.
Orphée appelle le soleil Phanès ἀπὸ τοῦ φῶτος καὶ φανεροῦ, c'est-à-dire lumière et illumination; parce qu'en effet, voyant tout, il est vu partout. Orphée l'appelle encore Dionysos, de δινεῖσθαι et de περιφέρεσθαι, à cause de sa marche circulaire; ce qui a fait dire à Cléanthe que le soleil était surnommé Dionysius, de διανύσαι (qui termine une marche) ; parce que, dans sa course quotidienne de l'orient à l'occident, qui forme le jour et la nuit, il parcourt le contour du ciel. Les physiciens l'ont appelé Dionysos, de Διὸς νοῦν (intelligence divine), parce qu'ils disent que le soleil est l'âme du monde. Par le monde, ils entendent le ciel, auquel ils donnent le nom de Jupiter. C'est pourquoi Aratus, s'apprêtant à chanter le ciel, a dit :
Ἐκ Διὸς ἀρχώμεσθα.
Commençons par Dios.
Les Romains appellent le soleil Liber, parce qu'il est libre et vagabond (vagus). Comme dit Naevius :
Hac qua sol vagus igneas habenas
Inmittit propius iugatque terrae.
Le soleil vagabond retire à soi ses rênes de feu, et dirige son char vers la terre.
Les vers d'Orphée que nous avons cités, en donnant à Apollon l'épithète d'Εὐβουλῆα (qui conseille bien), prouvent que ce dieu préside aux bons conseils. Car si les conseils naissent des conceptions de l'esprit, et si le soleil, comme le pensent les auteurs, est cette âme du monde d'où émane le principe de l'intelligence humaine, c'est avec raison qu'on a cru que le soleil présidait aux bons conseils.
Orphée prononce clairement, dans le vers suivant, que le soleil est le même que Liber :
Ἥλιος ὃν Διόνυσον ἐπίκλησιν καλέουσιν.
Le soleil, qu'on a appelé du surnom de Dionysos.
Ce vers est positif. En voici un du même poète, dont le sens est plus difficile:
Εἷς Ζεὺς, εἷς Ἅιδης, εἷς Ἥλιος, εἷς Διόνυσος.
Un Zeus, un Adès, un Soleil, un Dionysos.
Ce vers est fondé sur l'autorité de l'oracle d'Apollon de Claros, dont les vers sacrés ajoutent aux autres noms du soleil celui d' g-iaoh. Car Apollon de Claros, consulté pour savoir quel était ce dieu appelé Ἰαὼ, répondit ainsi :
Ὄργια μὲν δεδαῶτας ἐχρῆν νηπευθέα κεύθειν,
εἰ δ᾽ ἄρα τοι παύρη σύνεσις καὶ νοῦς ἀλαπαδνός,
φράζεο τὸν πάντων ὕπατον θεὸν ἔμμεν Ἰαὼ,
χείματι μέν τ᾽ ἀΐδην, Δία δ᾽ εἴαρος ἀρχομένοιο,
Ἠέλιον δὲ θέρευς, μετοπώρου δ᾽ ἁβρὸν Ἰαώ.
Ιl faut, après avoir été initié dans les mystères, les tenir cachés sans en parler à personne; car l'intelligence (de l'homme) est étroite, sujette à l'erreur, et son esprit est faible. Je déclare que le plus grand de tous les dieux est « Iao », lequel est Aïdès (le dieu de l'enfer) , en hiver; au commencement du printemps, Dia (Jupiter); en été, Hélios (le soleil); et en automne, le glorieux « Iad ».
Cornélius Labéo, dans son livre intitulé De l'oracle d'Apollon de Claros, s'est conformé à l'autorité divine de cette réponse de l'oracle, et à l'explication qu'il donne de la signification du nom d'Iaô; d'où il résulte qu'il est le même dieu que Liber-Pater et le soleil. Orphée, en démontrant que Liber et le soleil ne font qu'un seul et même dieu, a décrit ainsi ses ornements et son costume pendant les fêtes appelées Libérales :
Ταῦτά τε πάντα τελεῖη, ἦρι σκευῇ πυκάσαντα
σῶμα θεοῦ, μίμημα περικλύτου ἠελινοιο·
πρῶτα μὲν οὖν φλογέαις ἐναλίγκιον ἀκτίνεσσιν
πέπλον φοινίκεον πυρὶ εἴκελον ἀμφιβαλέσθαι·
αὐτὰρ ὗπερθε νεβροῖο παναίολον εὐρὺ καθάψαι
δέρμα πολύστικτον θηρὸς κατὰ δεξιὸν ὦμον,
ἄστρων δαιδαλέων μίμημ᾽ ἱεροῦ τε πόλοιο.
Εὶτα δ᾽ ὕπερθε νεβρῆς χρύσεον ζωστῆρα βαλέσθαι,
παμφανόωντα, πέριξ στέρνων φορέειν, μέγα σῆμα,
εὐθὺς ὅτ᾽ ἐκ περάτων γαίης φαέθων ἀνορούων
χρυσείαις ἀκτῖσι βάλῆ ῥόον ὠκεανοῖο,
αὐγὴ δ᾽ ἄσπετος ᾖ, ἀνὰ δὲ δρόσῳ ἀμφιμιγεῖσα
μαρμαίρῆ δίνῆσιν ἑλισσομένη κατὰ κύκλον,
πρόσθε θεοῦ· ζωστὴρ δ᾽ ἄρ᾽ ὑπὸ στέρνων ἀμετρήτων
φαίνεται ὠκεανοῦ κύκλος, μέγα θαῦμα ἰδέσθαι.
Voici les vêtements sacrés dont on doit revêtir la statue éclatante du soleil. D'abord un péplos couleur de pourpre et de feu, et, sur l'épaule droite, la peau tachetée d'un faon aux diverses couleurs, à l'imitation de l'admirable disposition des étoiles et du sacré firmament. Ensuite il faut mettre, par-dessus la peau du faon, une ceinture d'or brillant, passée autour de la poitrine de la statue, symbole du soleil; qui, lorsqu'il vient à paraître et à briller aux extrémités de la terre, frappe de ses rayons d'or les ondes de l'Océan. Dans cet instant, sa splendeur immense, se mêlant avec la rosée, fait rouler devant lui la lumière en tourbillons; et alors (chose merveilleuse à voir!) la vaste circonférence de la mer paraît une ceinture placée sous sa poitrine.
Virgile sachant que Pater-Liber est le soleil, et Cérès la lune, lesquels influent également et sur la fertilité de la terre et sur la maturité des fruits, l'un par la température douce de la nuit, et l'autre par la chaleur du jour, a dit:
- Vestro, ait, si munere tellus
Chaoniam pingui glandem mutavit arista.
Si par vos bienfaits l'épi fertile a remplacé au sein de la terre le gland de Chaonie.
Le même poète prouve bientôt après, par un exemple puisé hors de la religion, que le soleil est le principe de la fécondité de la terre, lorsqu'il dit:
Saepe etiam steriles incendere profuit agros
Souvent il est utile d'incendier les champs stériles.
En effet, si l'emploi du feu imaginé par l'homme est d'une grande utilité, que ne doit-on pas attribuer à la chaleur éthérée du soleil ?
CHAPITRE XIX.
Que Mars aussi, ainsi que Mercure, sont la même divinité que le soleil.
Ce qui vient d'être dit sur Pater-Liber démontre que Mars aussi est le même que le soleil; car on les réunit quelquefois comme n'étantqu'un même dieu. En effet, Bacchus est surnommé Ἐνυάλιος (meurtrier), ce qui est un des noms propres à Mars. Chez les Lacédémoniens, la statue de Liber est représentée avec une pique, et non point avec un thyrse. Mais-même lorsqu'elle tient ce thyrse, qu'est-ce que ce thyrse, sinon une lance déguisée, dont le fer est couvert par le lierre qui l'entortille? Ce qui signifie que la modération doit servir comme un lien pour modifier l'impétuosité guerrière. Or, d'un côté le lierre a la propriété de lier et d'étreindre; tandis que, d'un autre côté, la chaleur du vin, dont Liber-Pater est le principe, pousse souvent les hommes à la fureur des combats. C'est donc à cause du rapport qui existe entre ces deux effets, qu'on n'a voulu faire qu'un même dieu de Mars et de Liber. Aussi les Romains les honoraient tous deux du nom de père, appelant l'un Liber-Pater, et l'autre Marspiter, c'est-à-dire Mars père. Ce qui prouve encore que Liber-Pater est le dieu de la guerre, c'est qu'on le regarde comme le premier inventeur de la cérémonie du triomphe. Puis donc que Liber-Pater est le même que le soleil, et que Mars est le même que Liber-Pater, qui peut douter que Mars ne soit le même que le soleil? Les Accitains, nation espagnole, honorent très religieusement, sous le nom de Néton, le simulacre de Mars orné de rayons.
D'ailleurs, la raison veut que les dieux, principes de la céleste chaleur, s'ils sont distingués par le nom, ne soient en effet qu'une même chose et une même substance. Ainsi, on a nommé Mars cette ardeur qui, lorsque l'âme en est embrasée, l'excite tantôt à la colère, tantôt au courage, tantôt aux excès passagers de la fureur, sentiments d'où naissent les combats. C'est pour exprimer cette force qu'Homère, en la comparant au feu, a dit:
Μαίνετο δ᾽ ὡς ὅτ᾽ ἄρης ἐγχέσπαλος ἢ ὀλοὸν πῦρ.
La fureur (d'Hector) était semblable à celle de Mars lorsqu'il fait vibrer sa lance, ou bien à celle du feu destructeur.
De tout cela on peut conclure qu'on appelle Mars cet effet du soleil qui produit l'ardeur des esprits et excite la chaleur du sang. Des autorités d'un grand poids prouvent aussi que Mercure est le même que le soleil. En effet, on peut croire qu'Apollon est le même que Mercure, soit parce que, chez plusieurs nations, l'astre de Mercure porte le nom d'Apollon, soit parce qu'Apollon préside le choeur des Muses, et que Mercure est le dieu de la parole, qui est l'attribut des Muses. Il est en outre plusieurs motifs de croire que Mercure est pris pour le soleil.
D'abord les statues de Mercure ont des ailes, ce qui fait allusion à la vélocité du soleil. En effet, nous regardons Mercure comme le dieu de l'intelligence, et nous pensons que son nom vient de ἑρμηνεύειν (interpréter). D'un autre côté, le soleil est l'intelligence du monde et la vélocité de l'intelligence est extrême.
Elle est, ainsi que le dit Homère,
- ὡσεὶ πτερὸν ἠὲ νόημα·
Rapide comme l'oiseau.
Voilà pourquoi on donne des ailes à Mercure, comme pour indiquer la nature du soleil. Les Égyptiens rendent cette preuve plus évidente, en représentant le soleil sous la forme d'une statue ailée. Ces simulacres n'ont pas tous la même couleur. Les uns sont bleus, les autres d'une couleur claire. Des Égyptiens appellent ceux de couleur claire, supérieurs; et ceux de couleur bleue, inférieurs. Or le soleil est qualifié inférieur, lorsqu'il parcourt l'hémisphère inférieur, c'est-à-dire les signes de l'hiver; et il est qualifié supérieur, lorsqu'il parcourt dans le zodiaque les signes de l'été. La même fiction, sous une autre forme, existe à l'égard de Mercure, considéré comme ministre et messager entre les dieux du ciel et ceux des enfers. De plus, il est surnommé Argiphontès, non pour avoir tué Argus, qui, dit-on, ayant la tête pourvue d'yeux dans tout son contour, gardait, par ordre de Junon, Io, fille d'Inachus, sa rivale, métamorphosée en vache; mais parce que, dans cette fiction, Argus figure le ciel qui est parsemé d'étoiles, lesquelles paraissent en quelque sorte être ses yeux. Le ciel a été appelé Argus, des mots grecs λευκὸν et ταχὺ, qui signifient éclat et vélocité. Par sa position supérieure, il semble considérer la terre, que les Égyptiens désignent, dans leurs caractères hiéroglyphiques, sous la figure d'une vache. Argus tué par Mercure signifie la voûte du ciel ornée d'étoiles, que le soleil tue, pour ainsi parler, en les obscurcissant, et en les dérobant par l'éclat de sa lumière aux yeux des mortels.
On représente aussi Mercure sous la forme d'un bloc carré, n'ayant de modelé que la tête, et le membre viril en érection. Cette figure signifie que le soleil est la tête du monde et le procréateur des choses, et que toute sa force réside dans l'intelligence; dont la tête est le siége, et non dans les fonctions réparties entre les divers membres.
On donne à cette figure quatre côtés, par la même raison pour laquelle on place le tétrachorde au nombre des attributs de Mercure. Le nombre quatre fait allusion, ou au nombre pareil des parties du monde, ou bien aux quatre saisons qui embrassent la durée de l'année, ou enfin à la division du zodiaque en deux équinoxes et en deux solstices.
C'est ainsi que la lyre à sept cordes d'Apollon est considérée comme l'emblème du mouvement des sphères célestes, à qui la nature a donné le soleil pour modérateur.
Il est encore évident que c'est le soleil qu'on honore sous le nom de Mercure, d'après le caducée que les Égyptiens ont consacré à ce dieu, sous la figure de deux serpents, mâle et femelle, entrelacés. Ces serpents se tiennent ensemble par le milieu du corps, au moyen d'un nœud dit nœud d'Hercule. Leurs extrémités supérieures se replient en rond, et, se baisant mutuellement, forment un cercle; tandis que leurs queues, après avoir formé le noeud, viennent aboutir au manche du caducée, et sont garnies d'ailes qui partent de ce même point.
Les Égyptiens appliquent la fiction du caducée à la génération des hommes, appelée (en grec) γένεσις.
Ils disent qu'il y a quatre dieux qui président à la naissance de l'homme: Δαίμων (le génie individuel), Τύχη (la fortune), Ἔρως (l'amour), Ἄναγκη (la nécessité). Par les deux premiers, ils entendent le soleil et la lune. Le soleil, étant le principe de la chaleur et de la lumière, est l'auteur et le conservateur de la vie humaine : c'est pourquoi il est regardé comme le démon, c'est-à-dire le dieu du nouveau-né. La lune est appelée Τύχη (la fortune), parce qu'elle est la divinité des corps, lesquels sont sujets aux chances fortuites des événements. L'amour est figuré par le baisement des serpents; la nécessité, par le nœud qu'ils forment. Nous avons expliqué plus haut pourquoi on leur donne des ailes. En suivant cette interprétation, le motif qui avait fait choisir pour allégorie des serpents au corps onduleux doit être le cours sinueux des deux astres.
CHAPITRE XX.
Qu'Esculape, Hercule, Salus, ainsi qu'Isis et Sérapis, sont la même divinité que le soleil.
C'est parce qu'Esculape et Salus sont les mêmes divinités que le soleil et la lune, qu'on donne un serpent pour attribut à leurs statues. Esculape est cette force salutaire, émanant de la substance du soleil, qui soutient les esprits et les corps des mortels.
Salus est cet effet propre à la lune, qui maintient les corps animés dans un état de santé. On joint à leurs statues des figures de serpents, parce que ce sont ces divinités qui font que le corps humain, dépouillant, pour ainsi parler, la peau de la maladie, recouvre sa primitive verdeur; de même que les serpents rajeunissent chaque année, en se dépouillant de leur peau.
C'est aussi par la même raison que le serpent représente le soleil, parce que cet astre est toujours ramené du point de sa plus grande déclinaison, qui est en quelque sorte sa vieillesse, à celui de sa plus grande hauteur, où il semble recouvrer la force de la jeunesse. On prouve aussi que le serpent (draco) est un des principaux emblèmes du soleil, par son nom formé de δέρκειν, qui signifie voir. Son oeil perçant et vigilant participe, dit-on, de la nature du soleil. Aussi désigne-t-on le dragon comme gardien des temples, des oracles, des édifices publics et des trésors.
Quant à Esculape, ce qui prouve qu'il est le même qu'Apollon, c'est non seulement qu'il est regardé comme son fils, mais encore qu'il partage avec lui la prérogative de la divination. Car Apollodore, dans l'ouvrage intitulé Des Dieux, dit qu'Esculape préside aux divinations et aux augures. Et cela n'est point surprenant, puisque l'art de la médecine et celui de la divination ont des principes communs.
En effet, le médecin prévoit les biens et les maux qui doivent survenir au corps.
Aussi, dit Hippocrate, le médecin doit pouvoir dire du malade :
τά τε παρεόντα καὶ τὰ προγεγονότα καὶ τὰ μέλλοντα ἔσεσθαι
Ce qui est, ce qui a été, ce qui doit être
Cela est rendu par ce vers de Virgile:
Quae sint, quae fuerint, quae mox ventura sequentur
(Embrasse) le passé, le présent, l'avenir.
Et cela correspond aussi à la science de la divination, qui fait connaître
- τά τ᾽ ἔοντα τά τ᾽ ἐσσόμενα πρό τ᾽ ἐόντα.
les choses présentes, futures et passées.
Hercule n'est pas non plus une divinité autre que le soleil ; car Hercule est cette vertu du soleil qui donne à l'espèce humaine un courage qui l'élève à la ressemblance des dieux. Et ne croyez pas que le fils d'Alcmène, né à Thèbes en Béotie, soit le seul ou le premier, qui ait porté le nom d'Hercule. Au contraire, il fut le dernier qui ait été jugé digne et honoré de ce nom, après plusieurs autres, pour avoir mérité par son grand courage, de porter le nom du dieu qui préside aux actes de la force. Hercule est religieusement honoré comme dieu à Tyr. Les Égyptiens lui rendent un culte des plus solennels et des plus sacrés; et, quelle que soit la. haute antiquité où remontent leurs traditions, ils l'honorent comme n'ayant point eu de commencement, du moins en deçà de la mémoire des hommes. Hercule est la valeur des dieux; et c'est pourquoi on croit que ce fut lui qui tua les Géants, en défendant le ciel contre eux. Mais que doit-on penser que furent les Géants, si ce n'est une race d'hommes impies, qui méconnaissait les dieux? Voilà ce qui a fait croire qu'ils ont voulu les chasser des célestes demeures. Les pieds des Géants se terminaient roulés sur eux-mêmes, dans la forme du corps des serpents : ce qui signifie qu'ils n'ont eu aucun sentiment droit ni élevé, et que toutes les actions de leur vie se sont traînées dans la bassesse. Le soleil punit avec justice cette race, par le violent effet d'une chaleur pestilentielle. Le nom même d'Hercule montre aussi clairement qu'il n'est autre que le soleil.
Car Ἡρακλῆς n'est-il pas formé de Ἥρας κλέος (gloire de l'air)? Or, qu'est-ce que la gloire de l'air, si ce n'est la lumière du soleil, en l'absence de laquelle l'air est couvert de ténèbres profondes? Les cérémonies sacrées des Égyptiens représentent, dans leurs divers détails, les diverses puissances du dieu, et prouvent qu'Hercule est cet Hélios (soleil) qui est partout et dans tout. Un autre argument, qui n'est point à mépriser, se tire d'un événement arrivé dans une contrée étrangère aux nôtres. Théron, roi de l'Espagne citérieure, équipa une flotte, poussé par la fureur de détruire le temple d'Hercule. Les Gaditains vinrent à sa rencontre, montés sur des vaisseaux longs. Le combat était engagé et se soutenait avec des succès balancés, lorsque tout à coup les navires de l'armée du roi furent mis en fuite, et se trouvèrent envahis en même temps par un subit incendie, qui les consuma. Le peu d'ennemis qui se sauvèrent. furent pris, et déclarèrent que des lions leur étaient apparus sur la proue des vaisseaux gaditains, et qu'au même instant leurs vaisseaux avaient été brûlés par des rayons tels que ceux qu'on figure autour de la tête du soleil.
Une ville adjacente à l'Égypte, et qui se glorifie d'avoir pour fondateur Alexandre le Macédonien, rend un culte qu'on peut dire extraordinaire à Sérapis et à Isis, mais elle témoigne que, sous ces noms, tout ce culte se rapporte au soleil; soit lorsqu'elle place sur la tête de la statue un calathus, soit lorsqu'elle place auprès de ce simulacre l'image d'un animal à trois têtes: celle du milieu, qui est aussi la plus élevée, appartient à un lion; celle de droite est d'un chien, à l'air doux et caressant; et celle de gauche est d'un loup rapace. Un serpent entoure de ses noeuds le corps de ces animaux, et sa tête vient s'abaisser sous la main droite du dieu. Or, la tête du lion figure le temps présent, qui, placé entre le passé et l'avenir, jouit d'une force énergique par le fait de son action actuelle. Le temps passé est figuré par la tête du loup, parce que le souvenir des choses passées est enlevé et dévoré. La tête caressante du chien désigne les événements futurs à l'égard desquels l'espérance nous flatte, bien qu'incertaine à qui cependant le temps obéirait-il, si ce n'est à celui qui en est l'auteur? Le calathus qui surmonte la tête de la statue figure la hauteur du soleil et la puissance de sa capacité, qui est telle que tous les éléments terrestres reviennent en lui, enlevés par la force de la chaleur qui émane de son sein. Voici maintenant ce qu'un oracle a prononcé touchant le soleil, ou Sérapis. Sérapis, que les Égyptiens proclamèrent le plus grand des dieux, consulté par Nicocréonte, roi de Chypre; pour savoir quelle divinité il était, satisfit par les vers suivants à la religieuse curiosité de ce roi:
Εἰμὶ θεὸς τοιόσδε μαθεῖν, οἷόν κ᾽ ἐγὼ εἴπω·
οὐράνιος κόσμος κεφαλὴ, γαστὴρ δὲ θάλασσα,
γαῖα δέ μοι πόδες εἰσὶ, τὰ δ᾽ ουἄτ᾽ ἐν αἰθέρι κεῖται,
ὄμμα τε τηλαυγὲς λαμπρὸν φάος ἠελίοιο.
La nature de ma divinité est celle que je vais te faire connaître. Ma tête est l'ornement du ciel, mon ventre est la mer, mes pieds sont la terre, mes oreilles sont l'air, et mon oeil resplendissant au loin est la lumière brillante du soleil.
D'après cela il est clair que Sérapis et le soleil sont une seule et même divinité. On joint à son culte celui d'Isis, qui est, ou la terre, ou la nature des choses qui sont sous le soleil. De là vient que tout le corps de la déesse est couvert de mamelles, serrées l'une sur l'autre, parce que la nature ou la terre nourrit toutes choses.
CHAPITRE XXI.
Qu'Adonis, Attis, Osiris, et Horus, ne sont autres que le soleil; et que les douze signes du zodiaque se rapportent à la nature du soleil.
On ne doutera pas non plus qu'Adonis ne soit le soleil„ si l'on considère la religion des Assyriens, chez lesquels florissait autrefois le culte de Vénus Architis et d'Adonis, lequel est passé maintenant chez les Phéniciens. Or les physiciens ont attribué le nom de Vénus à la partie supérieure, que nous habitons, de l'hémisphère terrestre; et ils ont appelé Proserpine la partie inférieure de cet hémisphère. Voilà pourquoi Vénus, chez les Assyriens et chez les Phéniciens, est en pleurs lorsque le soleil, parcourant dans sa course annuelle les douze signes du zodiaque, entre dans la partie inférieure de l'hémisphère; car, des douze signes du zodiaque, six sont réputés inférieurs, et six supérieurs. Lorsque le soleil est dans les signes inférieurs, et que, par conséquent, les jours sont plus courts, la déesse est censée pleurer la mort temporaire et la privation du soleil, enlevé et retenu par Proserpine, que nous regardons comme la divinité de l'hémisphère inférieur, appelé par nous antipodes.
On veut qu'Adonis soit rendu à Vénus, lorsque le soleil, ayant accompli la traversée annuelle des six signes inférieurs, commence à parcourir le circuit de ceux de notre hémisphère, avec accroissement de lumière et prolongement du jour. On dit qu'Adonis fut tué par un sanglier : c'est qu'on veut figurer l'hiver par cet animal au poil rude et hérissé, qui se plaît dans les lieux humides, fangeux, couverts de gelée, et qui se nourrit de gland, fruit particulier à l'hiver. Or l'hiver est comme une blessure pour le soleil, dont il diminue pour nous la lumière et la chaleur; ce qui est aussi l'effet que produit la mort sur les êtres animés. Vénus est représentée sur le mont Liban, la tête voilée, l'attitude affligée, soutenant son visage dans les plis de sa robe, avec la main droite, et paraissant verser des larmes. Cette image, outre qu'elle représente la déesse pleurant pour le motif que nous avons dit plus haut, figure aussi la terre pendant l'hiver, époque à laquelle, voilée par les nuages et privée du soleil, elle est dans l'engourdissement. Les fontaines, qui sont comme les yeux de la terre, coulent abondamment, et les champs dépouillés de leurs ornements n'offrent qu'un triste aspect. Mais lorsque le soleil s'élève au-dessus des régions inférieures de la terre, lorsqu'il franchit l'équinoxe du printemps et prolonge la durée du jour, alors Vénus est dans la joie. Les champs s'embellissent de leurs moissons, les prés de leurs herbes, les arbres de leur feuillage.
C'est pourquoi nos ancêtres consacrèrent le mois d'avril à Vénus.
Les traditions et les diverses cérémonies religieuses qui existèrent jadis chez les Phrygiens, bien que différentes de celles qui précèdent, donnent les mêmes choses à entendre à l'égard de la mère des dieux et d'Attis. Qui doute en effet que cette mère des dieux ne soit la terre? La déesse est portée par des lions, animaux d'une force ardente et impétueuse, ce qui est aussi la nature du ciel, dans le contour duquel est contenu l'air qui porte la terre. On donne pour attribut au soleil, sous le nom d'Attis, une verge et une flûte. La flûte comporte une série de souffles inégaux; ce qui désigne l'inégalité des vents, dont la substance émane de celle du soleil. La verge témoigne la puissance du soleil, qui régit toutes choses. Parmi toutes les cérémonies des Phrygiens, la principale circonstance dont on peut conclure qu'elles se rapportent au soleil, c'est que, d'après les rites de ce peuple, la fin du déclin de l'astre étant arrivée, et avec elle la simulation du deuil ayant cessé, on célèbre la renaissance de la joie le 8 des calendes d'avril, jour qu'ils appellent des Hilaries, et qui est le premier que le soleil fait plus long que la nuit.
La cérémonie qui a lieu chez les Égyptiens lorsqu'ils pleurent Osiris, est la même chose sous d'autres noms; car on n'ignore pas qu'Osiris n'est autre que le soleil, et Isis, comme nous l'avons dit, la terre, ou la nature. Pour les mêmes motifs que ceux qui concernent Adonis et Attis, la religion de l'Égypte prend aussi alternativement, suivant les phases de l'année, les marques de la joie, ou du deuil. De plus les Égyptiens, toutes les fois qu'ils veulent exprimer dans leur écriture hiéroglyphique qu'Osiris est le soleil, gravent un sceptre, sur lequel est sculptée la figure d'un oeil. Cet emblème représente Osiris, et signifie que ce dieu est le soleil, lequel voit de sa région sublime toutes les choses sur lesquelles il exerce son souverain pouvoir. Et en effet, l'antiquité appela le soleil l'oeil de Jupiter. Chez les mêmes Égyptiens, Apollon, c'est-à-dire le soleil, est appelé Horus, d'où les vingt-quatre parties dont le jour et la nuit sont composés ont tiré leur nom; ainsi que les quatre saisons qui forment le cercle de l'année, et qui sont aussi appelées heures. Ces mêmes Égyptiens, voulant consacrer au soleil une statue sous son propre nom, le figurèrent la tête rase, à laquelle il ne restait des cheveux que du côté droit. Ces cheveux qui restent indiquent que le soleil n'est jamais caché à la nature; les cheveux coupés, mais dont cependant la racine existe, désignent que cet astre, même lorsqu'il n'est pas visible pour nous, conserve, comme les cheveux, la propriété de reparaître. Cette fiction désigne encore l'époque des jours les plus brefs, alors que, privée de tous ses accroissements, la journée se trouve réduite à sa plus courte durée, parce que le soleil est parvenu au point le plus étroit de sa carrière diurne.
C'est cette époque que les anciens appelèrent solstice brumal; car le nom de (hiver (bruma), est dérivé de βραχὺ (court), ἥμαρ (jour), à raison de la brièveté des jours.
Mais ensuite, sortant de son étroite et obscure prison, le soleil s'élève vers l'hémisphère de l'été, et semble renaître par ses accroissements progressifs. C'est alors qu'il est réputé parvenu dans son empire. Aussi les Égyptiens lui consacrèrent un animal dans le zodiaque, et dans cette partie du ciel où sa course annuelle est animée de la chaleur la plus ardente.
Ils appelèrent cette demeure du soleil le signe du Lion, parce que la nature de cet animal parait émaner de la substance du soleil, et qu'il est au-dessus de tous les autres animaux par son ardeur et son impétuosité, de la même façon que le soleil est au-dessus des autres astres.
Le lion est robuste principalement de la poitrine et de la partie antérieure du corps, tandis que ses membres inférieurs dégénèrent; de même la force du soleil va toujours croissant, soit pendant la première partie du jour, jusqu'à midi; soit pendant la première partie de l'année, depuis le printemps jusqu'à l'été; tandis qu'ensuite il va s'affaiblissant, soit jusqu'au couchant, qui parait être la partie inférieure du jour, soit jusqu'à l'hiver, qui parait être la partie inférieure de l'année. L'oeil du lion est toujours ouvert et enflammé : ainsi l'oeil toujours ouvert et enflammé du soleil embrasse la terre d'un regard perpétuel et infatigable.
Ce n'est pas seulement le lion, mais encore tous les signes du zodiaque, qu'on peut a bon droit rapporter à la nature du soleil. Et, pour commencer par le bélier, ne lui trouve-t-on pas un grand rapport avec cet astre ? car cet animal, pendant les six mois de l'hiver, se couche sur le côté gauche; tandis qu'il se couche sur le côté droit, à partir dé l'équinoxe du printemps. De même le soleil, pendant la première de ces époques, parcourt le côté droit de l'hémisphère, et, pendant la seconde, l'hémisphère gauche. C'est pour cela que les Libyens représentent Hammon, qu'ils regardent comme le soleil couchant, avec les cornes du bélier, dans lesquelles réside la principale force de cet animal, de même que celle du soleil réside dans des rayons. Aussi est-il appelé chez les Grecs corne de bélier. La religion des Égyptiens fournit aussi plusieurs preuves du rapport qui existe entre le taureau et le soleil, soit parce qu'ils rendent un culte solennel, dans la ville d'Héliopolis, à un taureau consacré au soleil et qu'ils appellent Néton, soit parce que le boeuf Apis est honoré à Memphis, comme étant le soleil ; soit enfin parce qu'en la ville d'Hermunthis, dans un magnifique temple d'Apollon, on honore un taureau nommé Pacin, célèbre par des prodiges qui ont rapport à la nature du soleil. Caron assure qu'à chaque heure il change de couleur, et que son poil est disposé en sens contraire de celui de tous les autres animaux; ce qui le rend en quelque sorte l'image du soleil, qui brille dans la partie du monde qui lui est opposée. Les Gémeaux, dont la vie se compose de morts alternatives, que figurent-ils, sinon le soleil, qui seul et toujours le même, tantôt descend au point le plus bas du monde, et tantôt remonte au point le plus élevé? Que signifie la démarche oblique du cancer, si ce n'est la route du soleil, qui n'est jamais directe, puisqu'il est toujours obligé :
Obliquus qua se signorum verteret ordo
De se plier à la disposition oblique des signes?
Et c'est principalement dans le signe du Cancer que le soleil commence à dériver obliquement de la partie supérieure. Nous avons déjà parlé du Lion. Que signifie la Vierge, qui dans sa main tient un épi, si ce n'est cette puissance du soleil qui préside aux produits de la terre? C'est pourquoi l'on croit aussi que la Vierge figure la justice, qui seule permet de conserver pour l'usage des hommes les fruits que la terre produit. Le Scorpion, dans lequel est contenue la Balance, est une image complète de la nature du soleil; car, engourdi pendant l'hiver, après cette saison il relève son aiguillon par la force qui lui est propre, sans avoir éprouvé aucun détriment de cette torpeur passagère.
Le Sagittaire est la plus basse des douze demeures du zodiaque. Aussi la partie supérieure de son corps est de forme humaine, tandis que les parties inférieures dégénèrent en la forme d'un animal, comme si les parties supérieures de son corps refoulaient les parties inférieures dans les basses régions. Il lance cependant sa flèche, ce qui indique que tout puise la vie dans les rayons du soleil, alors même qu'ils viennent du point le plus abaissé. Le Capricorne, qui ramène le soleil des signes inférieurs vers les signes supérieurs, paraît imiter le caractère de la chèvre, qui, en paissant, tend toujours des lieux les plus bas vers la cime des rochers les plus élevés. Le Verseau désigne spécialement la puissance du soleil; car d'où la pluie tomberait-elle sur la terre, si la chaleur du soleil n'attirait en haut les vapeurs humides, dont la réfusion forme la pluie? Au dernier rang dans l'ordre du zodiaque, sont placés les Poissons, consacrés au soleil, non pour quelque similititude à sa nature, comme les autres signes; mais en témoignage de la puissance de cet astre qui donne la vie, non seulement aux animaux de l'air et de la terre, mais même à ceux dont le séjour, étant au fond des eaux, sont comme exilés de sa présence : tant est grande la puissance du soleil, qu'il vivifie même les choses qui lui sont cachées, en pénétrant dans elles !
CHAPITRE XXII.
Que Némésis, Pan (qu'on appelle aussi Inuus), et Saturne, ne sont autres que le soleil.
Je reviens aux divers effets de la puissance du soleil. Nemésis, qu'on invoque contre l'orgueil, qu'est-ce autre chose que la puissance du soleil, qui est de telle nature qu'elle obscurcit et dérobe à la vue les objets brillants, tandis qu'elle illumine et fait ressortir à la vue ceux qui sont dans l'obscurité? Les esprits les plus avisés doivent aussi reconnaître le soleil dans les formes sous lesquelles on représente Pan, surnommé Inuus. Les Arcadiens honorent ce dieu sous le nom de seigneur de la matière (ὕλης κύριον); n'entendant pas par le mot ὕμης les forêts, mais la matière universelle, dont ils veulent dire qu'il est la divinité: c'est-à-dire cette substance qui constitue l'essence de tous les corps, soit terrestres, soit célestes. Ainsi les cornes d'Inuus et sa longue barbe pendante figurent la lumière du soleil ; qui éclaire et la voûte élevée des cieux et les parties inférieures du monde. Ce qui a fait dire à Homère, en parlant du soleil:
Ὤρνυθ᾽ ἵν᾽ ἀθανάτοισι φόως φέροι, ἠδὲ βροτοῖσιν.
Qu'il se levait pour porter la lumière aux mortels comme aux immortels.
Nous avons dit plus haut, en parlant des attributs d'Attis, ce que signifient la flûte et la verge. Voici l'explication des pieds de chèvre qu'on donne à la statue de Pan. La matière qui, par l'intermédiaire du soleil, entre dans la composition de toutes les substances, après avoir donné naissance aux corps divins, a fini par former l'élément de la terre. On a choisi, pour figurer cette dernière destination de la nature, les pieds de la chèvre, parce que, quoiqu'elle soit un animal terrestre, néanmoins en paissant elle tend toujours vers les lieux élevés : à l'exemple du soleil , qui tantôt lance ses rayons du haut du ciel, et tantôt, lorsqu'il se couche, paraît se montrer sur les montagnes. L'invisible Écho passe pour être l'amour et les délices d'Inuus. C'est l'emblème de l'harmonie céleste, qui est l'amie du soleil, comme du modérateur des sphères qui la produisent, en même temps que cette harmonie n'est jamais perceptible pour nos sens. Saturne lui-même, qui est le principe du temps, et qui, à cause de cela, est appelé par les Grecs Κρόνος (le temps), avec le changement d'une lettre (χρόνος), quel autre serait-il que le soleil, si l'on considère cet ordre constant des éléments, que divisent les périodes du temps, éclairé par la lumière, dont l'éternité enchaîne le noeud, et qui n'est pas accessible à notre vue? toutes choses où se manifeste l'action du soleil.
CHAPITRE XXIII.
Que Jupiter lui-même, et l'Adad des Assyriens, ne sont autres que le soleil; et qu'on peut prouver par l'autorité d'Orphée, aussi bien que des autres théologiens, que tous les dieux se rapportent au soleil.
Jupiter lui-même, le roi des dieux, n'est point un être supérieur au soleil : mais, au contraire, il est des preuves évidentes qu'ils ne sont tous deux qu'un même dieu. Quand, par exemple, Homère dit .
Ζεὺς γὰρ ἐς ὠκεανὸν μετ᾽ ἀμύμονας Αἰθιοπῆας
χθιζὸς ἔβη μετὰ δαῖτα, θεοὶ δ᾽ ἅμα πάντες ἕποντο,
δωδεκάτῆ δέ τοι αὖθις ἐλεύσεται Οὐλυμπόνδε,
Hier Jupiter, suivi de tous les autres dieux, est allé dans l'Océan souper chez les vaillants Éthiopiens, et dans douze (heures) il retournera dans le ciel.
Cornificius écrit que, sous le nom de Jupiter, il faut entendre le soleil, auquel l'Océan fournit ses ondes, afin de lui servir comme d'aliment. C'est pour cette cause que la carrière du soleil, ainsi que l'affirment Possidonius et Cléanthe, ne s'écarte pas de la zone dite torride ; parce que l'Océan, qui embrasse et divise la terre, coule dans cette partie. Or il est certain, d'après le témoignage de tous les physiciens, que la chaleur s'alimente de l'humidité.
Quand Homère dit : θεοὶ δ᾽ ἅμα πάντες ἕποντο (Jupiter suivi de tous les autres dieux), il désigne les astres, qui, avec le soleil, sont portés, par le mouvement diurne du ciel, vers le levant envers le couchant, et, comme lui, s'alimentent de la même substance humide. Car par θεοὺς on entend les étoiles et les astres en général : ce mot est dérivé de θέειν, qui est la même chose que τρέχειν (courir), parce que les astres sont toujours en course; ou bien il est dérivé de θεωρεῖσθαι (être contemplé). Quand le poëte dit : δωδεκατῆ (douze), il entend parler, non du nombre des jours, mais de celui des heures, qui ramènent les astres au-dessus de l'hémisphère supérieur.
Les paroles suivantes du Timée de Platon nous conduisent à la même opinion touchant le soleil :
Ὁ μὲν δὴ μέγας ἡγεμὼν ἐν οὐρανῷ Ζεὺς ἐλαύνων πτηνὸν ἅρμα πρῶτος πορεύεται διακοσμῶν πάντα καὶ ἐπιμελούμενος· τῷ δὲ ἕπεται στρατιὰ θεὼν καὶ δαιμόνων κατὰ ἕνδεκα μέρη κεκοσμημένη, μένει δὲ Ἑστία ἐν θεῶν οἴκῳ μόνη.
Jupiter, le grand souverain des cieux, s'avance le premier, conduisant un char ailé, gouvernant et embellissant toutes choses. Le cortége des dieux et des démons (génies), rangés en onze groupes, le suit. Hestia seule reste dans la demeure des dieux.
Par ces paroles, Platon établit que le soleil, sur un char ailé qui désigne la vélocité de l'astre, est le souverain régulateur du ciel, sous le nom de Jupiter. En effet, comme, dans quelque signe qu'il se trouve, il éclipse tous les signes et tous les astres, ainsi que les dieux qui y président, on a pensé qu'il marche au-devant de tous les dieux et les conduit, en ordonnant et embellissant toutes choses. Et parce qu'en quelque signe qu'il se trouve, il occupe le douzième rang à cause de leur disposition circulaire, les autres dieux, distribués dans les diverses parties des autres signes, paraissent former son armée. Platon joint à l'énonciation de la dénomination des dieux, celle des démons; ou parce que les dieux sont instruits de l'avenir (δαίμονες) ou bien, comme l'a dit Possidonius dans l'ouvrage intitulé Des dieux et des Héros, parce qu'ils ont été admis à la participation de la substance éthérée; ce qui ferait dériver leur dénomination, ou de g-deomenos, qui signifie la même chose que g-καίομενος (enflammé), ou de δαιόμενος, qui signifie la même chose que μεριζόμενος (divisé). Ce que Platon ajoute ensuite :
μένει δὲ Ἑστία ἐν θεῶν οἴκῳ μόνη
Qu'Hestia reste seule dans la demeure des dieux,
signifie que la terre, que nous savons être cette Hestia, demeure seule immobile dans la maison des dieux, c'est-à-dire dans le monde. Cela est conforme à ce que dit Euripide :
Καὶ Γαῖα μῆτερ, Ἑστίαν δέ σ᾽ οἱ σοφοὶ
Βροτῶν καλοῦσιν ἡμένην ἐν αἰθέρι.
O terre, notre mère, que les sages d'entres les mortels appellent Hestia, et qui es assise dans l'éther!
Νous apprenons aussi, dans les deux passages suivants, ce qu'il faut penser du soleil et de Jupiter. On lit dans le premier que
Πάντα ἰδὼν Διὸς ὀφθαλμὸς καὶ πάντα νοήσας,
L'oeil de Jupiter voit et pénètre toutes choses.
Dans l'autre :
Ἠέλιος θ᾽ ὃς πάντ᾽ ἐφορᾷς καὶ πάντ᾽ ἐπακούεις,
Que le soleil voit et entend toutes choses.
Il résulte de ces deux passages, que le soleil et Jupiter sont tous deux une même puissance. Aussi les Assyriens rendent au soleil, dans la ville d'Héliopolis, un culte solennel, sous le nom de Jupiter, qu'ils nomment Dia Heliopolites. La statue de ce dieu fut tirée, sous le règne de Sénémure, qui est peut-être le même que Sénépos, d'une ville d'Égypte nommée aussi Héliopolis. Elle y avait été primitivement apportée par Opia, ambassadeur de Déléboris, roi des Assyriens, et par des prêtres Égyptiens, dont le chef se nommait Partémétis. Après avoir longtemps séjourné chez les Assyriens, elle fut de nouveau transférée à Héliopolis. Je remets à un autre moment, parce que cela est étranger au sujet actuel, de dire comment tout cela arriva; comment cette statue est venue de l'Égypte au lieu où elle est maintenant, et pourquoi elle y est honorée conformément aux rites du culte des Assyriens, plutôt que selon ceux des Égyptiens. Mais on reconnaît, aux cérémonies de son culte et à ses attributs, que ce dieu est le même que Jupiter et le soleil. En effet, sa statue est d'or, sans barbe, la main droite levée et tenant un fouet, dans l'attitude du conducteur d'un char; sa main gauche tient la foudre et des épis : toutes choses qui figurent la puissance réunie du soleil et de Jupiter. Le temple du dieu est principalement consacré à la divination, objet qui rentre dans les attributions du pouvoir d'Apollon, qui est le même que le soleil. Le simulacre du dieu d'Héliopolis est promené sur un brancard, de la même manière qu'on promène ceux des autres dieux, dans la pompe des jeux du cirque. Les personnes les plus distinguées de la province, la tête rasée, et purifiées par une longue continence, le portent sur leurs épaules. Agitées par l'esprit divin, elles ne transportent point le simulacre au gré de leur propre pensée, mais là où elles sont poussées par le dieu : comme nous voyons à Antium les statues de la Fortune se mouvoir pour donner leurs réponses. Les absents consultent aussi le dieu par des écrits cachetés, auxquels il répond en suivant l'ordre des demandes qui y sont consignées.
Ainsi l'empereur Trajan, près de passer, avec une armée, de l'Assyrie dans la Parthie, engagé par des amis d'une ferme religion, qui avaient grandement expérimenté la puissance du dieu, à le consulter sur le sort futur de son entreprise, voulut auparavant, de l'avis de son conseil romain, mettre à l'épreuve l'authenticité de ce culte, de peur qu'il ne couvrît quelque fraude de la part des hommes. C'est pourquoi il envoya d'abord des lettres cachetées, auxquelles il demandait qu'il fût répondu. Le dieu ordonna qu'on apportât un papier, qu'on le scellât en blanc et qu'on l'envoyât en cet état, au grand étonnement des prêtres, qui ignoraient le contenu des lettres de l'empereur. Trajan reçut cette réponse avec une grande admiration, car il avait lui-même envoyé au dieu des tablettes en blanc. Alors il écrivit et scella d'autres lettres, dans lesquelles il demanda s'il était destiné à retourner à Rome après la fin de la guerre. Le dieu ordonna qu'on prit, parmi les objets consacrés dans le temple, un sarment de centurion, et qu'après l'avoir divisé en plusieurs morceaux, on l'enveloppât dans un suaire, et qu'on l'envoyât à l'empereur. Le sens de cette allégorie fut expliqué par la mort de Trajan et la translation à Rome de ses os. Les sarments divisés en morceaux désignaient l'état des restes de Trajan; et la vigne, l'époque de l'événement.
Maintenant, sans parcourir les noms de tous les dieux, je vais dire quelle était l'opinion des Assyriens sur la puissance du soleil. Ils ont donné le nom d'Adad au dieu qu'ils honorent comme le premier et le plus grand de tous. Ce mot signifie unique. Ils honorent donc ce dieu comme le plus puissant; mais ils lui adjoignent une déesse nommée Adargatis, et attribuent à ces deux divinités toute puissance sur toute chose entendant par elles, le soleil et la terre. Sans énoncer par une multitude de noms, les divers effets de leur puissance, ils en expriment la multiple prééminence par les attributs dont ils décorent les deux divinités. Ces attributs désignent le soleil. Car la statue d'Adad est entourée de rayons inclinés qui indiquent que la force du ciel réside dans les rayons que le soleil envoie sur la terre. Les rayons de la statue d'Adargatis s'élèvent en haut, ce qui marque que c'est par la force des rayons envoyés d'en haut, que naît tout ce que produit la terre. Au-dessus de cette même statue sont des figures de lions, qui désignent la terre, par la même raison que les Phrygiens représentèrent la mère des dieux, c'est-à-dire la terre, portée par des lions. Enfin les théologiens enseignent que la suprématie de toute puissance se rapporte à la puissance du soleil, d'après cette courte invocation qu'on prononce dans les sacrifices:
Ἥλιε παντοκράτορ, κόσμου πνεῦμα, κόσμου δύναμις, κόσμου φῶς.
O Soleil tout puissant, âme du monde, puissance du monde, flambeau du monde.
Orphée aussi, dans les vers suivants, rend témoignage que le soleil est tout:
Κέκλυθι τηλεπόρου δίνης ἑλικαύγεα κύκλον
οὐρανίαις στροφάλιγξι περίδρομον αἰὲν ἑλίσσων,
ἄγλαε Ζεῦ Διόνυσε, πάτερ ποντου, πάτερ αἴης,
ἥλιε παγγενέτορ πανταίολε χρυσεοφεγγές.
Écoute-moi, ô toi qui parcours dans l'espace un cercle brillant autour des sphères célestes, et qui poursuis ta course immense, brillant Jupiter, Dionysos, père de la mer, père de la terre, Soleil à la lumière dorée et aux couleurs diverses, toi qui as tout engendré ---.
CHAPITRE XXIV.
Éloge de Virgile et son érudition variée. De l'ordre des matières qui doivent être traitées dans les livres suivants.
Ici Praetextatus ayant cessé de parler, les assistants, les yeux fixés sur lui, témoignaient leur admiration par leur silencieux étonnement. Ensuite l'un se mit à louer sa mémoire, l'autre sa science, tous son instruction religieuse, chacun proclamant que lui seul était initié au secret de la nature des dieux, et que seul il avait l'intelligence pour pénétrer les choses divines, et le génie pour en parler. Sur ces entrefaites, Évangélus prenant la parole, dit: J'admire, je l'avoue, que Praetextatus ait pu discerner le genre de puissance de tant de divinités différentes. Mais si, toutes les fois qu'il s'agit de religion, vous appelez en témoignage notre poète de Mantoue, je pense que c'est plutôt pour l'agrément du discours, que pour un motif très judicieux. Croirai-je que lorsqu'il a dit: « Liber, et vous bienfaisante Cérès » pour le soleil et la lune, il n'ait pas écrit cela à l'imitation de quelque autre poète ; sachant sans doute qu'on l'avait dit avant lui, mais ignorant pourquoi? A moins que nous ne voulions imiter les Grecs, qui, en parlant de tout ce qui leur appartient, exagèrent toujours à l'excès, et qu'à leur exemple, nous ne voulions aussi faire des philosophes de nos poètes : alors que Cicéron lui-même, qui cultiva avec une égale application la philosophie et l'art de la parole, toutes les fois qu'il traite ou de la nature des dieux, ou du destin, ou de la divination, affaiblit par l'incohérence de ses raisonnements la gloire qu'il tira de son éloquence.
Symmaque répliqua - : Plus tard nous nous occuperons de Cicéron, qui d'ailleurs, Évangélus, est au-dessus du blâme. Maintenant, puisqu'il s'agit de Virgile, je veux que tu me dises si tu penses que les ouvrages de ce poète ne sont propres seulement qu'à instruire les enfants, ou si tu avoues qu'ils contiennent des choses au-dessus de cet âge. Car il me paraît que les vers de Virgile sont encore pour toi ce qu'ils étaient pour nous, lorsque dans notre enfance nous les récitions d'après nos maîtres. Évangélus lui répondit: - Lorsque nous étions enfants, Symmaque, nous admirions Virgile sans connaissance de cause; car ni nos maîtres, ni notre âge, ne nous permettaient d'apercevoir ses défauts. Qui oserait cependant les nier, alors que l'auteur lui-même les a avoués? En léguant, avant de mourir, son poème aux flammes, n'a-t-il pas voulu sauver sa mémoire des affronts de la postérité? Et certes l'on s'aperçoit que ce n'est pas sans raison qu'il a redouté le jugement de l'avenir; quand on lit, ou le passage dans lequel Vénus demande des armes pour son fils au seul mari qu'elle avait épousé, et dont elle savait bien qu'elle n'avait point eu d'enfant, ou mille autres choses bien plus honteuses pour le poète; soit en ce qui concerne les expressions tantôt grecques, tantôt barbares; soit dans la disposition même de l'ouvrage. A ces paroles, qui faisaient frémir l'assemblée, Symmaque répondit :
- Évangélus, telle est la gloire de Virgile, qu'aucune louange ne peut l'accroître, qu'aucune critique ne peut l'affaiblir. Quant à tes tranchantes assertions, le moindre des grammairiens est en état d'y répondre, sans qu'il soit besoin de faire l'injure à notre ami Servius (lequel, à mon avis, surpasse en savoir tous les maîtres anciens), d'avoir recours à lui pour réfuter de telles inculpations. Mais enfin, puisque les vers d'un si grand poète t'ont déplu, je te demanderai si du moins la force de l'éloquence, portée chez lui à un si haut degré, est digne de te plaire.
Évangelus accueillit d'abord cette question par un sourire. Il répondit ensuite : - En vérité, il nevous reste plus qu'à proclamer encore que Virgile est un orateur. Au reste, ce n'est pas surprenant, après que, tout à l'heure, vous aviez l'ambition de le placer aussi au rang des philosophes. - Puisque tu as l'opinion, répliqua Symmaque, que Virgile n'a rien envisagé que comme poète, quoique tu lui envies encore ce titre, écoute ce qu'il dit lui-même des connaissances variées qu'exigeait son ouvrage. Une de ses lettres, adressée à Auguste, commence ainsi :
Ego vero frequentes a te litteras accipio
Je reçois de fréquentes lettres de toi.
Et plus bas :
De Aenea quidem meo, si mehercle iam dignum auribus haberem tuis, libenter mitterem: sed tanta inchoata res est, ut paene vitio mentis tantum opus ingressus mihi videar, cum praesertim, ut scis, alia quoque studia ad id opus multoque potiora inpertiar.
Quant à mon Énée, certainement si je le jugeais digne de t'être lu, je te l'enverrais volontiers; mais l'ouvrage est encore tellement ébauché, que, par suite de mon incapacité, un si grand travail me parait à peine commencé; surtout depuis que j'y consacre, comme tu le sais, de nouvelles études d'une grande importance.
Ces paroles de Virgile sont concordantes avec l'abondance des choses que renferme son ouvrage, sur lesquelles la plupart des littérateurs passent légèrement; comme si les grammairiens n'avaient autre chose à connaître que d'épiloguer sur les mots. Ces beaux diseurs ont posé des bornes à la science, et lui ont tracé comme une enceinte consacrée, que nul ne peut avoir l'audace de franchir, sans être accusé d'avoir porté des regards dans l'intérieur du temple de la déesse dont les mâles sont repoussés. Pour nous, à qui cette sagesse grossière ne saurait convenir, nous ne souffrirons pas que les mystères du poème sacré restent voilés; mais, par l'investigation du sens qui s'y trouve caché, nous offrirons au culte des savants la connaissance de choses qui n'avaient pas encore été pénétrées. Et afin qu'on ne croie pas que je veuille moi seul tout embrasser, je ne m'engage qu'à démontrer, dans l'ouvrage de Virgile, les plus fortes conceptions et les plus puissants artifices de la rhétorique. Mais je n'enlève point à Eusèbe, le plus éloquent de nos orateurs, le soin de le considérer sous le rapport de l'art oratoire: il s'en acquittera mieux que moi par son savoir, et par l'habitude qu'il a d'enseigner. Vous tous enfin qui êtes ici présent, je vous conjure instamment de mettre en commun, chacun pour sa part, vos observations particulières sur le génie de Virgile.
Ces. paroles causèrent un vif plaisir à tous les assistants. Chacun eût désiré entendre parler les autres, sans qu'aucun voulût se charger de prendre la parole. Après s'être engagés d'abord mutuellement à parler, on tomba d'accord, avec facilité et de bonne grâce. Tout le monde ayant d'abord jeté les yeux sur Praetextatus, on le pria de donner le premier son opinion; après quoi chacun parlerait à son tour, dans l'ordre où le hasard les avait fait trouver assis.
Praetextatus dit aussitôt : Parmi tant de choses dans lesquelles brille le mérite de Virgile, dont je suis le lecteur assidu, ce que j'y admire le plus, c'est qu'en plusieurs parties de son ouvrage il a aussi savamment observé les règles du droit pontifical que s'il l'eût professé spécialement. Si la conversation permet de traiter une matière si importante, je m'engage à démontrer que Virgile est le plus grand de tous nos pontifes.
Flavien dit à son tour. Je trouve notre poète si profondément versé dans la science du droit augural, que, quand même il manquerait de savoir en d'autres sciences , celle-là seule suffirait pour le placer à un rang élevé. Quant à moi, dit Eusthate, je vanterais principalement avec quelle adresse et quel art il a su profiter des ouvrages des Grecs, tantôt en dissimulant avec habileté, tantôt par une imitation avouée, si je n'admirais encore davantage sa philosophie en général, et en particulier les connaissances astronomiques qu'il a semées dans son ouvrage, avec une sobriété qui n'encourt jamais le blâme. Furius Albin, placé à l'autre côté de Praetextatus, et auprès de lui Cécina Albin, louèrent tous deux, dans Virgile, le goût de l'antiquité, l'un dans la versification, l'autre dans les expressions.
Pour moi, dit Aviénus, je ne me chargerai de démontrer. en particulier aucune des qualités de Virgile; mais en vous entendant parler, soit que je trouve quelque chose à observer dans ce que vous direz, soit que j'aie déjà fait mon observation en lisant, je vous la produirai dans l'occasion; pourvu que vous n'oubliiez pas d'exiger de notre ami Servius qu'il nous explique, lui, qui est le premier des grammairiens, tout ce qui paraîtra obscur.
Après ces discours, qui obtinrent l'adhésion universelle, Praetextatus, voyant tous les yeux fixés sur lui, dit : - La philosophie, qui est le don unique des dieux et l'art des arts, doit obtenir l'honneur de la première dissertation. C'est pourquoi Eusthate se souviendra qu'il est le premier à parler, toute autre question devant céder à la sienne.
Tu lui succéderas, mon cher Flavien, et pour que je jouisse du plaisir de vous entendre tous deux, et afin que, par un moment de silence, je reprenne des forces pour parler. - Sur ces entrefaites, le chef du service des esclaves, chargé de brûler l'encens aux Pénates, de dresser les mets sur la table et de diriger les actes du service domestique, vient avertir le maître que ses serviteurs ont terminé le repas d'usage en cette solennité annuelle. Car en cetté fête (les Saturnales) on fait l'honneur aux esclaves, dans les maisons religieuses, de les servir les premiers, et à des tables disposées comme pour les maîtres.
On renouvelle ensuite le service de la table pour le repas des maîtres. Celui qui avait présidé à ce repas des esclaves venait donc avertir que le moment du repas des maîtres était arrivé. Alors Praetextatus dit : - Il faut réserver notre Virgile pour un moment plus favorable de la journée, et lui consacrer une autre matinée, où nous parcourrons avec ordre son poème. Maintenant l'heure nous avertit de venir honorer cette table de votre présence. Mais Eustathe, et après lui Nicomaque, se souviendront qu'ils ont le premier rang pour nos dissertations de demain.
- D'après votre consentement, dit Flavien, je suis convenu avec vous que, le jour suivant, mes Pénates auront le bonheur et l'honneur d'offrir l'hospitalité à une réunion si distinguée. - Tous en ayant été d'accord, ils allèrent prendre le repas du soir avec beaucoup de gaieté, chacun se rappelant et confirmant quelqu'une des questions qu'ils avaient traitées entre eux.
MACROBE
SATURNALES
LIVRE DEUX
livre 1
livre 3
CHAPITRE I.
A quelle occasion la conversation des convives tomba sur les plaisanteries et les bons mots des anciens.
Après un frugal repas, quand la gaieté commença à naître avec les petites coupes, Aviénus prit la parole :
- Notre Virgile, dit- il, a caractérisé avec autant de justesse que d'intelligence un repas bruyant et un repas sobre, par un seul et même vers, au moyen du changement d'un petit nombre d'expressions. Ainsi, lorsqu'il s'agit du fracas occasionné par le déploiement d'un luxe royal, il dit
Postquam prima, inquit, quies epulis
« Après qu'un premier calme eut succédé aux mets. »
Mais lorsqu'il fait asseoir ses héros à une table modeste, il ne ramène point parmi eux le calme, puisque le tumulte n'a pas précédé; mais il se contente de dire
Postquam exempta fames epulis.
« Après que les mets eurent apaisé leur faim. »
Quant à notre repas, puisqu'il réunit à la modestie des temps héroïques l'élégance de moeurs de notre siècle, puisqu'on y rencontre la sobriété à côté du luxe et l'abondance auprès de l'économie, dois je craindre non de le comparer, mais de le mettre au-dessus de celui d'Agathon, même après le magnifique éloge que Platon a fait de ce dernier? En effet, le roi de notre festin n'est pas inférieur à Socrate par son caractère moral; et comme philosophe, il n'a pas moins d'influence que lui sur sa patrie. Quant à vous tous qui êtes ici présents, vos vertus sont trop éminentes pour que personne puisse vous comparer à des poètes comiques, à cet Alcibiade qui fut si fort pour le crime, et à tous ceux enfin qui fréquentaient la table d'Agathon.
- Parle mieux, je te prie, dit Praetextatus ; plus de révérence pour la gloire de Socrate ! car pour tous les autres qui assistèrent à ce banquet, qui pourrait contester leur infériorité respectivement à des hommes aussi éclairés que le sont nos convives? Mais dis-moi, Aviénus, à quoi tend ta comparaison?
- C'est pour en venir, répondit-il, à dire qu'il y en eut parmi ceux-là qui ne craignirent pas de proposer d'introduire une de ces joueuses d'instruments à cordes, formées artificiellement à une souplesse plus que naturelle, qui par les charmes de la mélodie et les attraits de la danse vint récréer nos philosophes. Cela se fit pour célébrer la victoire d'Agathon. Quant à nous, nous ne cherchons point à rendre honneur au dieu dont nous célébrons la fête, en y mêlant la volupté. Et toutefois je n'ignore pas que vous ne placez point au rang des biens la tristesse et un front obscurci de nuages, et que vous n'êtes pas grands admirateurs de ce Crassus qui, comme l'écrit Cicéron d'après Lucilius, ne rit qu'une seule fois dans sa vie.
- Praetextatus ayant répondu à ce discours que ses Pénates n'étaient point accoutumés aux plaisirs folâtres, qui d'ailleurs ne devaient point être introduits au milieu d'une aussi grave réunion, Symmaque repartit :
- Puisque pendant les Saturnales, « les meilleurs des jours, » ainsi que le dit le poète de Vérone, nous ne devons ni proscrire le plaisir comme un ennemi, à l'exemple des stoïciens, ni, comme les épicuriens, y placer le souverain bonheur, imaginons des récréations d'où l'indécence soit bannie. Je crois les avoir découvertes, si je ne me trompe: elles consisteront à nous raconter mutuellement les plaisanteries des hommes illustres de l'antiquité, recueillies de nos diverses lectures. Que ces doctes jeux, que ces amusements littéraires nous tiennent lieu de ces bateleurs, de ces acteurs planipèdes, qui profèrent des paroles déshonnêtes et équivoques, couvertes des apparences de la modestie et de la pudeur. Cet exercice a paru à nos pères digne de leur étude et de leur application. En effet, j'observerai d'abord que deux des hommes les plus éloquents de l'antiquité, le poète comique Plaute et l'orateur Tullius, se distinguèrent tous deux par la finesse de leurs plaisanteries. Plaute se signala tellement dans ce genre, qu'après sa mort on le reconnut, à la profusion des saillies, dans des comédies dont l'auteur était incertain. Quant à Cicéron, ceux qui ont lu le recueil qu'a composé son affranchi, des bons mots de son maître, recueil que quelques-uns lui attribuent à lui-même, savent combien il a excellé en ce genre. Qui ignore aussi que ses ennemis l'appelaient bouffon consulaire, expression que Vatinius introduisit dans son oraison ? Si je ne craignais d'être trop long, je rapporterais dans quelles causes défendant des accusés très gravement incriminés, il les sauva avec des plaisanteries, comme par exemple L. Flaccus, qu'il fit absoudre des concussions les plus manifestes par un bon mot placé à propos. Ce mot ne se trouve point dans l'oraison de Cicéron : il m'est connu par un ouvrage de Fusius Bibaculus, où il est célébré entre tous les autres bons mots (dicteria) de Cicéron. Je n'ai point employé l'expression dicteria par hasard, je l'ai bien proférée à dessein : car c'était là le nom que nos ancêtres donnaient à ce genre de plaisanterie témoin ce même Cicéron qui, dans le second livre de ses lettres à Cornélius Népos, s'exprime de la manière suivante :
« Ainsi, quoique tout ce que nous disons soit des mots (dicta), nos ancêtres ont néanmoins voulu consacrer spécialement l'expression dicteria aux mots courts, facétieux et piquants. »
Ainsi parle Cicéron; Nonius et Pomponius appellent souvent aussi les plaisanteries du nom de dicteria. Marcus Caton le Censeur était lui-même dans l'habitude de plaisanter subtilement. L'autorité de ces hommes, quand même nous dirions des plaisanteries de notre propre fonds, nous mettrait à l'abri de tout reproche; mais lorsque nous ne faisons que rapporter les bons mots des anciens, la gravité de leurs auteurs nous sert encore de défense. Si donc vous approuvez mon idée, mettez-la à exécution : que chacun de nous recherche dans sa mémoire, pour les rapporter à son tour, les bons mots qui lui viendront dans la pensée.
- Le caractère modéré de cet amusement le fit approuver de tout le monde, et l'on invita Praetextatus à commencer de l'autoriser par son exemple.
CHAPITRE II.
Plaisanteries et bons mots de divers personnages.
Alors Praetextatus commença en ces termes
- Je veux vous rapporter le mot d'un ennemi, mais d'un ennemi vaincu, et dont le nom rappelle les triomphes des Romains. Le Carthaginois Annibal, réfugié auprès du roi Antiochus, dit une plaisanterie remplie de finesse; la voici : Antiochus lui montrait, rangées en bataille, des troupes nombreuses qu'il avait rassemblées pour faire la guerre au peuple romain; il faisait manoeuvrer cette armée, dont les étendards brillaient d'or et d'argent; il faisait défiler devant lui les chariots armés de faux, les éléphants chargés de tours, la cavalerie, dont les harnais, les mors, les colliers, les caparaçons, brillaient du plus grand éclat. Enflé d'orgueil à la vue d'une armée si nombreuse et si magnifique, le roi se tourne vers Annibal, et lui dit : « Pensez-vous que tout cela soit assez pour les Romains? » Alors le Carthaginois, raillant la mollesse et la lâcheté de ces soldats si richement armés, répondit :
Plane, inquit, satis esse credo Romanis haec, etsi avarissimi sunt
« Oui, je crois que tout cela c'est assez pour les Romains, quelque avares qu'ils soient. »
Certainement on ne peut rien dire de plus spirituel et en même temps de plus mordant. Le roi, dans son interrogation, parlait du grand nombre de ses soldats et de leurs précieux équipements : la réponse d'Annibal faisait allusion au butin qu'ils allaient fournir.
Flavien dit après Praatextatus :
- Un sacrifice était usité chez les anciens, appelé proptervia c'était l'usage, s'il restait quelque chose des viandes qui y avaient été offertes, de le consumer par le feu. De là le mot suivant de Caton. Il disait d'un certain Q. Albidius qui, après avoir mangé son bien, perdit dans un incendie une maison qui lui restait, qu'il avait fait un proptervia, puisqu'il avait brûlé ce qu'il n'avait pu manger.
Symmaque :
- Servilia, mère de M. Brutus, ayant obtenu de César, lorsqu'il faisait vendre aux enchères les biens des citoyens, un riche fonds de terre à vil prix, ne put éviter l'épigramme suivante de Cicéron :
Equidem, quo melius emptum sciatis, conparavit Servilia hunc fundum tertia deducta.
« Il faut que vous sachiez que Servilia a acheté ce fonds d'autant meilleur marché, que Tertia (ou le tiers) en a été déduite. »
Or la fille de Servilia, épouse de C. Cassius, se nommait Junia Tertia, et était, ainsi que sa mère, l'objet des amours impudiques du dictateur. Les propos et les plaisanteries de la ville tombaient sur les débauches de l'adultère vieillard, et venaient égayer un peu les malheurs publics.
Cécina Albin :
- Planeus, dans le jugement d'un de ses amis, voulant détruire un témoignage incommode, et sachant que le témoin était cordonnier, lui demanda de quel métier il vivait. Celui-ci répondit élégamment.
Gallam subigo
« Je travaille ma Galla. »
On sait que galla est un ustensile du cordonnier. L'ambiguité de l'expression lançait très ingénieusement l'incrimination d'adultère contre Planeus, qui était inculpé de vivre avec Mœvia Galla, femme mariée. Furius : -Après la déroute,de Modène, on rapporte qu'un serviteur d'Antoine avait répondu à ceux qui lui demandaient ce que faisait son maître:
Quod canis in Aegypto: bibit et fugit
« II fait comme font les chiensen Égypte, il boit en fuyant. »
Il est certain en effet que, dans ce pays, les chiens, redoutant d'être enlevés par les crocodiles, boivent en courant.
Eusthate :
- Publius ayant aperçu Mucius, homme d'un caractère malveillant, plus triste qu'à l'ordinaire, dit :
Aut Mucio nescio quid incommodi accessit, aut nescio cui aliquid boni.
« Je ne sais quel mal est arrivé à Mucius, ou quel bien est arrivé à un autre. »
Aviénus :
- Faustus, fils de Sylla, avait une soeur qui avait en même temps deux amants Fulvius, fils d'un foulon, et Pompéius Macula (tache); ce qui lui faisait dire :
Miror sororem meam habere maculam, cum fullonem habeat.
« Je m'étonne que ma soeur conserve une tache lorsqu'elle a un foulon. »
Évangélus:
- Servilius Géminus soupait un jour chez L. Mallius, qui était à Rome le meilleur peintre de son temps; et s'apercevant que ses enfants étaient mal conformés :
Non similiter, Malli, fingis et pingis.
« Mallius, lui dit-il, tu ne sais pas aussi bien sculpter que peindre; »
à quoi Mallius répondit :
In tenebris enim fingo luce pingo.
« C'est que je sculpte dans les ténèbres, au lieu que je peins de jour. »
Eusèbe :
- Démosthène, attiré par la réputation de Lais, dont toute la Grèce admirait de son temps la beauté, se mit sur les rangs pour obtenir ses faveurs si vantées; mais dès qu'il sut qu'il en coûtait un demi-talent pour une nuit, il se retira, en disant :
Οὐκ ἀγοράζω τοσούτου μετανοῆσαι
« Je ne veux pas acheter si cher un repentir. »
C'était à Servius de parler, mais il se taisait par modestie : c'est nous accuser tous grammaticalement d'impudeur, lui dit Évangélus, que de prétendre en pareille matière garder le silence par modestie : c'est pourquoi, ni toi, ni Disaire, ni Horus, vous ne serez exempts du reproche d'orgueil, si vous refusez d'imiter Praetextatus et nous tous. Alors Servius, voyant qu'il serait plus blâmable de se taire que de parler, s'enhardit à prendre la liberté d'une narration analogue.
- « Marcus Otacilius Pitholaüs, dit-il, à propos de ce que Caninius Révillus n'avait été consul qu'un jour, disait :
Ante flamines, nunc consules diales fiunt.
« On avait jadis les flamines du jour (Diales); maintenant ce sont les Consuls qui deviennent diales. »
Pour Disaire, sans attendre qu'on lui reprochât son silence, il dit :.......
(Il y a ici une lacune dans les manuscrits.)
Après lui, Horus dit à son tour :
- Je vous apporte un distique de Platon, qu'il s'amusa à faire dans sa jeunesse, au même âge où il s'essayait à composer des tragédies.
Τὴν ψυχὴν ᾿Αγαθωνα φιλῶν ἐπὶ χείλεσιν ἔσχον
ἦλθε γὰρ ἡ τλήμων ὡς διαβησομύνη
« Quand j'embrassais Agathon, mon âme accourait sur mes lèvres, et semblait, dans son délire, vouloir s'envoler. »
Ces propos firent naître la gaieté; on passa de nouveau en revue ces traits exquis de plaisanterie antique qui venaient d'être rapportés, et on les soumit tour à tour à un examen critique.
Symmaque prenant la parole dit
- Je me souviens d'avoir lu de petits vers de Platon, dans lesquels on ne pourrait dire ce qu'il faut admirer davantage de la grâce ou de la précision : je me rappelle les avoir lus traduits en latin, avec toute la liberté qu'exige notre idiome pauvre et borné, comparativement à celui des Grecs. Voici ces vers
Dum semiulco savio
Meum puellum savior,
Dulcemque florem spiritus
Duco ex aperto tramite:
Anima aegra et saucia
Cucurrit ad labias mihi
Rictumque in oris pervium,
Et labra pueri mollia
Rimata itiner transitus
Ut transire nititur!
Tum si morae quid plusculae
Fuisset in coetu osculi,
Amoris igne percita
Transisset et me linqueret:
Et mira prosum res fieret,
Ut ad me fierem mortuus,
Ad puerum intus viverem.
« Quand je savoure un demi-baiser sur les lèvres demi-closes de mon adolescent, et que de sa bouche entr'ouverte je respire la douce fleur de son haleine, mon âme blessée et malade d'amour accourt sur mes lèvres, et s'efforce de trouver un passage entre l'ouverture de ma bouche et les douces lèvres de mon adolescent pour passer en lui. Alors, si je tenais tant soit peu plus longtemps mes lèvres attachées sur les siennes, mon âme, chassée par la flamme de l'amour, m'abandonnerait et passerait en lui; en sorte qu'il arriverait une chose vraiment merveilleuse : que j'aurais expiré, pour aller vivre dans l'adolescent. »
CHAPITRE III.
Les plaisanteries de M. Tullius Cicéron.
Mais je étonne que vous ayez tous passé sous silence les plaisanteries de Cicéron, qui cependant n'excella pas moins en ce genre que dans tous les autres; je vais donc, si vous le trouvez bon, vous rapporter tous ceux de ses bons mots qui me reviendront dans la mémoire, à peu près comme l'aedituus d'un temple répète les réponses de l'oracle qui y réside. Tout le monde à ces mots redoublant d'attention, Symmaque commença ainsi :
M. Cicéron soupait chez Damasippe; celui-ci ayant servi du vin médiocre, disait :
Bibite Falernum hoc, annorum quadraginta est: Bene, inquit, aetatem fert
« Buvez de ce Falerne, il a quarante ans. - Il porte bien son âge, »
repartit Cicéron.
Une autre fois voyant Lentulus son gendre, homme d'une petite taille, ceint d'une longue épée, il dit:
Quis generum meum ad gladium alligavit?
« Qui a attaché mon gendre à cette épée? »
Il n'épargna pas non plus un trait de causticité du même genre à son frère Q. Cicéron. Ayant aperçu, dans la province que celui-ci avait gouvernée, l'image de son frère ornée d'un bouclier, et modelée comme il est d'usage dans de grandes proportions (or son frère Quintus était aussi de petite taille,) il dit :
Frater meus dimidius maior est quam totus
« La moitié de mon frère est plus grande que son tout. »
On a beaucoup parlé des bons mots que Cicéron laissa échapper durant le consulat de quelques jours de Vatinius.
Magnum ostentum anno Vatinii factum est, quod illo consule nec bruma nec ver nec aestas nec autumnus fuit
« II est arrivé, disait-il, un grand prodige dans l'année de Vatinius : c'est qu'il n'y a eu, durant son consulat, ni hiver, ni printemps, ni été, ni automne. »
Une autre fois Vatinius se plaignant de qu'il n'était pas venu chez lui pendant qu'il était malade, Cicéron lui répondit :
Volui in consulatu tuo venire, sed nox me conprehendit
« Je voulais t'aller voir durant ton consulat, mais la nuit m'a surpris en route. »
Cicéron semblait parler ainsi par un sentiment de vengeance, se ressouvenant que lorsqu'il se vantait d'être revenu de son exil porté sur les épaules du peuple, Vatinius lui avait répondu
Unde ergo tibi varices?
« D'où sont donc venues tes varices? »
Caninius Révilius, qui, comme Servius l'a déjà dit, ne fut consul qu'un jour, monta à la tribune aux harangues pour y recevoir les honneurs du consulat et les y déposer en même temps; ce que Cicéron, qui saisissait avec plaisir toutes les occasions de plaisanter, relevaen disant:
Λογοθεώρητος est Caninius consul,
« Caninius est un consul logothéorète.»
Il disait aussi :
Hoc consecutus est Revilus, ut quaereretur quibus consulibus consul fuerit
« Révilius a si bien fait, qu'on est obligé de chercher sous quels consuls il a été consul; »
ce qui ne l'empêcha pas d'ajouter encore
Vigilantem habemus consulem Caninium, qui in consulatu suo somnum non vidit
« Nous avons dans Caninius un consul vigilant, qui n'a point goûté le sommeil de tout son consulat. »
Pompée supportait impatiemment les plaisanteries de Cicéron; voici ce que celui-ci disait sur son compte :
Ego vero quem fugiam habeo, quem sequar non habeo.
« J'ai bien qui fuir, mais je n'ai pas qui suivre. »
Cependant il vint trouver Pompée; et comme on lui reprochait qu'il venait tard:
Minime sero veni: nam nihil hic paratum video.
« Nullement, puisque je ne vois ici rien de prêt. »
Il répondit ensuite à Pompée, qui lui demandait où était son gendre Dolabella :
Cum socero tuo.
« Il est avec votre beau-père ( César). »
Une autre fois Pompée ayant accordé à un transfuge les droits de citoyen romain :
Hominem bellum Gallis civitatem promittit alienam, qui nobis nostram non potest reddere.
« Un bel homme, dit Cicéron, peut promettre aux Gaulois les droits de citoyen chez les autres, lui qui ne peut pas nous les rendre à nous-mêmes dans notre patrie. »
Ces mots paraissent justifier celui que dit Pompée
Cupio ad hostes Cicero transeat, ut nos timeat
« Je souhaite que Cicéron passe à nos ennemis, pour qu'il nous craigne. »
La mordante causticité de Cicéron s'exerça aussi sur César lui-même. Interrogé, peu après la victoire de César, comment il s'était trompé dans le choix d'un parti, il répondit :
Praecinctura me decepit
« La ceinture m'a trompé; »
voulant par là railler César, qui ceignait sa toge de manière qu'en laissant traîner le pan, il avait la démarche d'un homme efféminé; ce qui même fut cause que Sylla avait dit presque prophétiquement à Pompée :
Cave tibi illum puerum male praecinctum.
« Prenez garde à ce jeune homme mal ceint. »
Une autre fois, Labérius, à la fin des jeux publics, après avoir reçu les honneurs de l'anneau d'or de la main de César, passa aussitôt après, du théâtre parmi les spectateurs, aux siéges du quatorzième rang, comme étant réhabilité dans l'ordre des chevaliers, dont il avait dérogé en jouant un rôle de comédien. Cicéron lui dit, au moment où il passait devant lui pour chercher un siège :
Recepissem te, nisi anguste sederem,
« Je te recevrais si je n'étais assis trop à l'étroit. »
Par ces mots, en même temps qu'il le repoussait, il raillait le nouveau sénat, que César avait porté au delà du nombre légal. Mais son sarcasme ne resta pas impuni, car Labérius lui répondit :
Mirum, si anguste sedes, qui soles duabus sellis sedere
« Il est merveilleux que tu soies assis à l'étroit, toi qui as l'habitude de siéger sur deux bancs. »
II censurait par ces mots la mobilité de Cicéron, imputation qui pesait injustement sur cet excellent citoyen. Le même Cicéron railla publiquement, dans une autre occasion, la facilité de César pour la nomination des sénateurs. L. Mallius, hôte du dictateur, le sollicitant de nommer décurion le fils de sa femme, Cicéron dit, en présence d'un grand nombre de personnes :
Romae, si vis, habebit: Pompeis difficile est.
« Il le sera à Rome; si tu veux; mais c'est difficile à Pompéium. »
Sa causticité ne s'arrêta pas là. Un Laodicéen nommé Andron étant venu le saluer, il lui demanda la cause de sa venue, et apprit de lui qu'il était député vers César pour solliciter la liberté de sa patrie; ce qui lui donna occasion de s'expliquer ainsi sur la servitude publique :
᾿Εὰν ἐπιτύχῃς, καὶ περὶ ῆμῶν πρέσβευσον
« Si vous obtenez, négociez aussi pour nous. »
Il avait aussi un genre de causticité sérieuse et qui passait la plaisanterie, comme par exemple lorsque il écrivait à C. Cassius, un des meurtriers de César :
Vellem Idibus Martiis me ad coenam invitasses, profecto reliquiarum nihil fuisset: nunc me reliquiae vestrae exercent
« J'aurais désiré que vous m'eussiez invité au souper des ides de mars: certainement il n'y aurait point eu de restes; tandis que maintenant vos restes me donnent de l'exercice. »
Il a fait encore une plaisanterie très piquante sur son gendre Pison et sur M. Lépidus.
Symmaque parlait, et paraissait avoir encore plusieurs choses à dire, lorsque Aviénus lui coupant la parole, comme cela arrive quelquefois dans les conversations de table, dit:
-César Auguste ne fut inférieur à personne dans le genre de la plaisanterie satirique, pas même peut-être à Tullius; et, si vous l'agréez, je vous rapporterai quelques traits de lui que ma mémoire me fournira. Morus lui répliqua:
-Permettez, Aviénus, que, Symmaque nous apprenne les bons mots de Cicéron sur ceux dont il avait déjà prononcé le nom; et après cela succédera plus à propos ce que vous voulez nous raconter d'Auguste.
Aviénus se taisant, Symmaque reprit :
- Je disais que Cicéron voyant la démarche abandonnée de son gendre Pison et la démarche alerte de sa fille, dit au premier:
« Marche comme une femme; » et à l'autre:
Ambula tamquam vir
« Marche comme un homme. »
J'allais raconter encore que M. Lépidus ayant dit dans le sénat, aux pères conscrits :
« Je n'aurais point donné tant d'importance à un pareil fait »
Cicéron répliqua:
Ego non tanti fecissem ὁμοιοποίητον .
« Et moi je n'aurais point donné tant d'importance à un ὁμοιοποίητον (omoïoptote) »
(un jeu de mots.)
Mais poursuis, Aviénus, et que je ne t'empêche pas plus longtemps de parler.
CHAPITRE IV.
Des plaisanteries d'Auguste à l'égard d'autres personnes, et de celles d'autres personnes à son égard.
Aviénus commença ainsi :
- César Auguste, disais-je, aima beaucoup les plaisanteries, en respectant toujours néanmoins les bornes posées par l'honnêteté et par les convenances de son rang, et sans tomber jamais dans la bouffonnerie. Il avait écrit une tragédie d'Ajax; n'en étant plus satisfait, il l'effaça. Dans la suite, Lucius, auteur tragique estimable, lui demandait ce que devenait son Ajax ; il lui répondit :
In spongiam incubuit
« Il est tombé sur l'éponge. »
Quelqu'un qui lui présentait un placet en tremblant avançait à la fois et retirait la main
Putas te assem elephanto dare?
« Crois-tu, dit-il, présenter un as à un éléphant? »
Paeuvius Taurus lui demandait un congiaire, disant qu'on racontait dans le public qu'il lui avait donné une somme considérable.
Sed tu noli credere.
« Quant à toi, n'en crois rien, »
lui répliqua-t-il.
Quelqu'un qui fut destitué de la charge de préfet de la cavalerie demandait qu'on lui accordât au moins une gratification.
« Je ne sollicite point ce don, disait-il, par amour du gain, mais pour qu'il paraisse que je n'aie quitté mon emploi qu'après avoir mérité de recevoir une récompense. »
Auguste lui ferma la bouche par ces mots :
Tu te accepisse apud omnes affirma, et ego dedisse me non negabo.
« Affirme à tout le monde que tu l'as reçue, et je ne nierai point de te l'avoir donnée. »
Son urbanité se manifesta à l'égard d'Hérennius, jeune homme adonné au vice, et auquel il avait prescrit de quitter son camp. Celui-ci le suppliait, en disant :
« Comment reviendrai-je dans mes foyers? que dirai-je à mon père? --
Dic me tibi displicuisse.
« Tu lui diras, répondit-il, que je t'ai déplu. »
Un soldat blessé à l'armée d'un coup de pierre, et défiguré par une cicatrice apparente au front, mais qui cependant vantait trop ses actions, fut légèrement réprimandé par lui en ces termes
At tu, cum fugies, inquit, numquam post te respexeris.
« Ne t'est-il jamais arrivé en fuyant de regarder derrière toi? »
Il répondit à un bossu nommé Galba, qui plaidait une cause devant lui, et qui répétait fréquemment :
« Si tu trouves en moi quelque chose de répréhensible, redresse-moi. -
Ego te monere possum, corrigere non possum.
Je puis t'avertir, mais non te redresser. »
Plusieurs individus que Cassius Sévérus avait accusés ayant été absous (absoluti) , tandis que l'architecte du forum d'Auguste traînait cet ouvrage en longueur; Auguste joua sur le mot, en disant :
Vellem Cassius et meum forum accuset.
« Je voudrais que Cassius accusât aussi mon forum. »
Vettius ayant labouré le lieu de la sépulture de son père
Hoc est vere monumentum patris colere.
« C'est là véritablement, dit Auguste, cultiver (colere) le tombeau de son père. »
Ayant appris que, parmi les enfants de deux ans et au-dessous qu'Hérode, roi des Juifs, avait fait massacrer en Syrie, était compris le propre fils de ce roi, il dit
Melius est Herodis porcum esse quam filium.
« Il vaut mieux être le porc d'Hérode que son fils. »
N'ignorant pas que le style de son ami Mécène était négligé, tâche et sans nerf, il y conformait le sien la plupart du temps, dans les lettres qu'il lui écrivait : c'est ainsi que, dans une épître familière à Mécène, il cache sous un débordement de plaisanteries cette pureté sévère qu'il se prescrivait en écrivant à d'autres.
Vale, mel gentium, meculle, ebur ex Etruria, lasar Arretinum, adamas supernas, Tiberinum margaritum, Cilniorum smaragde, iaspi figulorum, berylle Porsenae, carbunculum habeas, ἵνα συντέμω πάντα, μάλαγμα moecharum.
« Porte-toi bien, miel des nations, mon petit miel, ivoire d'Étrurie, laser d'Arétium, diamant des mers supérieures, perle du Tibre, émeraude des Cilniens, jaspe des potiers, bérylle de Porsena; puisses-tu avoir un escarboucle, et en résumé les charmes artificiels des prostituées ! »
Quelqu'un le reçut un jour avec un souper assez mesquin, et d'un ordinaire journalier; car il ne refusait presque aucune invitation. Après le repas, comme il se retirait l'estomac vide et sans appareil, il se contenta de murmurer ces mots, après la salutation de son hôte :
Non putabam me tibi tam familiarem.
« Je ne pensais pas d'être autant de tes familiers. »
Comme il se plaignait de la couleur terne d'une étoffe pourpre de Tyr dont il avait ordonné l'achat:
« Regarde-la » lui dit le vendeur en la tenant plus élevée;
à quoi il répondit :
Quid? ego, ut me populus Romanus dicat bene cultum, in solario ambulaturus sum?
« Faudra-t-il donc, pour que le peuple romain me trouve bien vêtu, que je me promène sur la terrasse de ma maison? »
Il avait à se plaindre des oublis de son nomenclateur :
Numquid ad forum mandas? Accipe, inquit, commendatitias, quia illic neminem nosti
« Est-ce au forum que tu m'envoies? » lui disait un jour celui-ci? - Oui, répondit-il; et voilà des lettres de recommandation, car tu n'y connais personne. »
Jeune encore, il persifla finement Vatinius. Cet homme, cassé par la goutte, voulait cependant avoir l'air d'être délivré de cette infirmité, et se vantait de faire mille pas.
Non miror, inquit: dies aliquanto sunt longiores.
« Je rien suis point surpris, repartit Auguste, car les jours sont devenus un peu plus longs. »
Ayant appris qu'un chevalier romain avait tenu cachées, durant sa vie, de grandes dettes excédant vingt millions de sesterces, il ordonna qu'on achetât à son encan le coussin de son lit, donnant pour raison de cet ordre, à ceux qui s'en étonnaient, qu'il fallait avoir pour son sommeil un coussin sur lequel cet homme avait pu dormir avec tant de dettes. Il ne faut point passer sous silence ce qu'il dit en l'honneur de Caton. Il eut un jour occasion de venir dans la maison qu'il avait habitée; au sortir de là, comme Strabon, pour le flatter, parlait mal de l'opiniâtre fermeté de Caton, Auguste dit :
Quisquis praesentem statum civitatis conmutari non volet, et civis et vir bonus est
« Quiconque veut empêcher le changement du gouvernement actuel de sa patrie est un honnête homme et un bon citoyen.»
Donnant ainsi à Caton de sincères louanges, sans néanmoins encourager contre son intérêt à changer l'état présent des choses.
Toutefois j'admire davantage en Auguste les plaisanteries qu'il a supportées que celles qu'il a dites, parce qu'il y a plus de mérite d'avoir de la tolérance que d'avoir de l'esprit; voyez donc l'égalité d'âme avec laquelle il a supporté les traits les plus mordants. On connaît la cruelle plaisanterie d'un habitant des provinces. Cet homme, qui ressemblait beaucoup à Auguste, était venu à Rome et attirait sur lui tous les regards. L'empereur se le fit amener, et lui adressa, en le voyant, la question suivante:
Dic mihi, adolescens, fuit aliquando mater tua Romae?
« Dis-moi, jeune homme, ta mère est-elle jamais venue à Rome?
- Non, lui répondit-il; mais, ajouta-t-il,
Sed pater meus saepe
mon père y est venu souvent. »
Du temps du triumvirat, Auguste écrivit contre Pollion des vers fescennins; ce qui fit dire à celui-ci :
At ego taceo. Non est enim facile in eum scribere qui potest proscribere
« Pour moi, je me tais; car il n'est pas facile d'écrire contre celui qui peut proscrire. »
Curtius, chevalier romain, homme accoutumé à nager dans les plaisirs, ayant rencontré, dans un repas qu'il prenait chez Auguste, une grive maigre, lui demanda s'il pouvait la renvoyer (mittere).
Le prince ayant répondu:
Quidni liceat?
« Pourquoi pas? »
Curtius la fit aussitôt passer par la fenêtre (misit). Auguste avait payé, sans en être sollicité, les dettes d'un sénateur qu'il chérissait, montant à quatre millions de sesterces : celui-ci, pour tout remerciement, ne lui écrivit que ces mots :
Mihi nihil
« Tu ne m'as rien donné pour moi. »
Lorsqu'il entreprenait quelque bâtiment, Licinius, son affranchi, était dans l'usage de lui apporter de grandes sommes d'argent; dans une de ces occasions, Licinius lui fit un billet d'une somme de cent. Une ligne était tracée au-dessus des caractères qui exprimaient cette somme, et s'étendait un peu au delà, laissant ainsi un espace vide au-dessous d'elle. Auguste, profitant de l'occasion, ajouta une centaine à la première, et remplit soigneusement l'espace vide de sa propre main, en imitant le reste de l'écriture : l'affranchi dissimula, et paya la somme ainsi doublée. Dans la suite, Auguste ayant commencé quelque autre entreprise, Licinius lui fit sentir avec douceur le tort de cette conduite, en lui donnant un autre billet conçu en ces termes :
Confero tibi, domine, ad novi operis impensam quod videbitur.
« Je t'offre, seigneur, pour les frais de cette nouvelle entreprise, tout ce que tu jugeras nécessaire. »
La patience d'Auguste dans les fonctions de censeur est aussi louable que renommée. Il accusait un chevalier romain , comme ayant détérioré sa fortune; mais celui-ci prouva publiquement qu'il l'avait au contraire augmentée. peu après, il lui reprocha de n'avoir pas obéi aux lois qui ordonnaient de contracter mariage; à quoi le chevalier répondit qu'il avait une femme et trois enfants, et il ajouta ensuite :
Posthac, Caesar, cum de honestis hominibus inquiris, honestis mandato.
« Désormais, César, lorsque tu auras à scruter la conduite des honnêtes gens, charges-en des gens honnêtes. »
Il supporta aussi, je ne dirai pas seulement la liberté, mais même la témérité d'un soldat. Il se trouvait à la campagne, où les chants nocturnes d'un hibou, interrompant fréquemment son sommeil, lui faisaient passer des nuits troublées. Il ordonna qu'on tâchât de prendre le hibou. Un soldat habile dans la chasse aux oiseaux, et espérant une grande récompense, lui apporta l'oiseau. L'empereur l'en loua, et donna ordre de lui compter mille petits sesterces; mais celui-ci eut l'audace de dire :
Malo vivat
« J'aime mieux qu'il vive, »
et de lâcher l'oiseau.
Qui ne s'étonnera qu'Auguste, sans s'offenser de ce trait, ait laissé aller le soldat impuni? Un vétéran avait un procès : le jour indiqué pour le jugement avançait; il aborda César en public, et le pria de se charger de sa cause. Celui-ci lui donna aussitôt un avocat de sa suite, auquel il recommanda le plaideur. Alors le vétéran s'écria d'une voix forte
At non ego, Caesar, periclitante te Actiaco bello vicarium quaesivi, sed pro te ipse pugnavi,
« César, quand tes destins se décidaient au combat d'Actium, je ne cherchai point un remplaçant, mais je combattis moi-même pour toi. »
Et en disant ces mots le soldat découvrit ses cleatrlces. Auguste rougit et vint plaider pour lui, dans la crainte non pas tant de paraître superbe que de paraître ingrat.
II avait entendu avec plaisir pendant son souper les musiciens de Toronius Flaccus, marchand d'esclaves, et les avait payés avec du blé, tandis qu'il en avait plus libéralement payé d'autres avec de l'argent. Ayant de nouveau demandé à Toronius ses mêmes musiciens pour jouer pendant son souper, celui-ci s'excusa, en disant,
Ad molas sunt
« Ils sont au moulin. »
Lorsqu'il retournait triomphant, après la victoire d'Actium, parmi ceux qui venaient le féliciter, se présenta un individu qui lui offrit un corbeau qu'il avait dressé à dire ces mots
Ave, Caesar victor imperator.
« Salut, César, victorieux empereur. »
Auguste, agréablement surpris, acheta l'ingénieux oiseau vingt mille petits sesterces. Un camarade du précepteur de l'oiseau, auquel il ne revenait rien de cette libéralité, dit à l'empereur qu'il avait encore un autre corbeau semblable à celui-là. Auguste demanda qu'on le lui amenât : quand l'oiseau fut en sa présence, il récita les mots qu'on lui avait appris:
Ave, victor imperator Antoni.
« Salut, Antoine, victorieux empereur. »
Auguste, sans s'offenser nullement, ordonna que les vingt mille pièces fussent partagées entre les deux camarades.
Une autre fois, salué de la même façon par un perroquet, il le fit acheter. Il fit aussi acheter une pie dressée de la même manière. Ces exemples engagèrent un pauvre cordonnier à instruire un corbeau à répéter une pareille salutation. Le cordonnier, fatigué des soins qu'il se donnait, disait souvent à l'oiseau, qui restait muet :
Opera et impensa periit
« J'ai perdu mon argent et ma peine. »
Cependant le corbeau vint enfin à bout de répéter la salutation: on le plaça sur le passage d'Auguste, qui, l'ayant entendu, dit.
Satis domi salutatorum talium habeo
« J'ai chez moi assez d'oiseaux qui saluent de la sorte. »
Le corbeau eut assez de mémoire pour ajouter aussitôt cette phrase, qu'il avait entendu dire à son maitre lorsqu'il se plaignait :
« J'ai perdu mon argent et ma peine. »
A ces mots, Auguste sourit, et fit acheter l'oiseau plus chèrement qu'il n'avait payé aucun autre.
Un pauvre Grec avait pris l'habitude de présenter à Auguste, quand il descendait de son palais, une épigramme en son honneur. Après qu'il l'eut fait plusieurs fois vainement, l'empereur, voyant qu'il s'apprêtait à le faire encore, traça rapidement de sa main, sur un feuillet, une épigramme grecque, et la lui fit remettre comme il venait au-devant de lui. Celui-ci de la louer après l'avoir lue, de témoigner son admiration de la voix et du geste; et s'étant rapproché du siège de l'empereur, il mit la main dans une misérable bourse dont il tira quelques deniers, qu'il lui présenta, en ajoutant:
Νὴ τὴν σὴν τύχην, Σεβαστέ· εἰ πλέον εἶχον, πλέον ἐδίδουν
« Cela n'est point sans doute proportionné à ta fortune, ô César; je te donnerais plus, si je possédais davantage. »
Ce trait provoqua un rire universel, et Auguste, ayant appelé son trésorier, fit compter à ce pauvre Grec cent mille petits sesterces.
CHAPITRE V.
Des plaisanteries et des mœurs de Julie, fille d'Auguste.
Voulez-vous que je vous rapporte quelques uns des mots de Julie, fille d'Auguste? Mais auparavant, si je ne dois point passer pour un trop discoureur, je voudrais dire quelques mots des moeurs de cette femme, à moins qu'aucun de vous n'ait à dire autre chose de plus utile et de plus sérieux. Tout le monde l'ayant invité à poursuivre, il commença ainsi :
- Julie, parvenue à l'âge de trente-huit ans, aurait, avec plus de bon sens, considéré cette époque comme celle de son déclin vers la vieillesse; mais elle abusa de l'indulgence de la fortune, comme de celle de son père. Néanmoins son amour pour les lettres, et l'instruction qu'il lui avait été si facile d'acquérir dans sa maison, le tout joint à un caractère rempli de douceur et de bonté, faisaient encore d'elle une femme pleine de grâces, au grand étonnement de ceux qui, connaissant ses vices, ne concevaient pas comment ils pouvaient s'allier avec des qualités si disparates. Plus d'une fois son père lui avait prescrit, en des termes dont l'indulgence tempérait la gravité, qu'elle eût à modérer le faste de ses ornements et l'appareil de ses cortéges. Lorsqu'il considérait la ressemblance de physionomie de ses nombreux petits-fils avec Agrippa, il rougissait de douter de la vertu de sa fille; puis il se flattait que son caractère léger et pétulant lui donnait l'apparence du vice sans qu'elle en eût réellement la culpabilité, et il osait croire qu'elle était telle que, parmi ses ancêtres, avait été Claudia; ce qui lui faisait dire à ses amis qu'il avait deux filles qui demandaient les plus grands ménagements, et dont il devait tout supporter : la république, et Julie. Julie était venue voir Auguste dans un costume dont l'indécence offensait les yeux de son père, qui néanmoins garda le silence. Le lendemain elle changea de tenue, et elle vint embrasser son père, joyeux de la voir dans un costume d'une sévérité remarquable. Celui-ci, qui la veille avait comprimé sa douleur, ne put retenir sa joie, et dit.
Quantum hic in filia Augusti probabilior est cultus?
« Combien ce costume est plus convenable à la fille d'Auguste ! »
Mais Julie sans se déconcerter répliqua:
Hodie enim me patris oculis ornavi, heri viri
« En effet, je me suis parée aujourd'hui pour les yeux de mon père; et hier, pour ceux de mon mari. »
On connaît le trait suivant. Livie et Julie avaient attiré sur elles les regards du public, dans un spectacle de gladiateurs, par la dissimilitude de leur suite. Livie était entourée d'hommes graves, Julie d'une foule de jeunes gens, et même de libertins. Son père lui écrivit, pour lui faire remarquer cette différence de conduite entre deux femmes d'un rang également élevé: elle répondit ingénieusement :
Et hi mecum senes fient
« Ces jeunes gens deviendront vieux avec moi. »
II lui était survenu de bonne heure des cheveux blancs, qu'elle se faisait secrètement arracher : l'arrivée inopinée de son père surprit une fois ses coiffeuses. Auguste aperçut des cheveux blancs sur les vêtements de sa fille, mais n'en témoigna rien. Quelque temps après, au milieu de plusieurs autres propos, il amena la conversation sur l'âge, et demande à à sa fille si, en vieillissant, elle préférait voir ses cheveux blanchir ou tomber: elle répondit:
Ego, pater, cana esse malo
« J'aime mieux les voir blanchir. »
Alors il la convainquit de mensonge, en lui disant
Quid ergo istae te calvam tam cito faciunt?
« Pourquoi donc tes femmes te font-elles chauve de si bonne heure? »
Une autre fois, Julie entendant un de ses amis, homme d'un caractère grave, qui s'efforçait de lui persuader qu'elle ferait mieux de régler sa conduite sur l'exemple de la simplicité de son père, elle dit :
Ille obliviscitur Caesarem se esse: ego memini me Caesaris filiam
« Il oublie qu'il est César, et moi je me souviens que je suis la fille de César. »
Comme les confidents de ses débauches s'étonnaient de ce que, se livrant à tant de gens, elle donnait à Agrippa des enfants qui lui ressemblaient:
Numquam enim nisi navi plena tollo vectorem
« C'est, dit-elle, que je ne prends point de passager que le navire ne soit plein. »
Il existe un propos de cegenre de Populia, fille de Marcus, laquelle répondit à quelqu'un qui s'étonnait de ce que les femelles des animaux ne désirent le mâle qu'à l'époque où elles doivent concevoir :
Bestiae enim sunt.
« C'est qu'elles sont des bêtes. »
CHAPITRE VI.
Autres plaisanteries et réponses ingénieuses de divers personnages.
Mais revenons des femmes aux hommes, et des plaisanteries lascives à d'autres plus décentes. Cascellius était un jurisconsulte d'une grâce et d'une liberté d'esprit également admirables. On a beaucoup cité de lui le trait suivant. Vatinius, assailli à coups de pierres par le peuple, auquel il donnait un spectacle de gladiateurs, avait obtenu des édiles qu'ils défendissent de lancer rien autre chose dans l'arène que des pommes. Cascellius, consulté par quelqu'un dans cette occasion, pour savoir si le fruit du pin était une pomme, répondit :
Si in Vatinium missurus es, pomum est
« Si c'est pour lancer contre Vatinius, c'est une pomme. »
Un marchand lui demandait comment il devait partager un vaisseau avec son associé : on rapporte qu'il lui répondit :
Navem si dividis, nec tu nec socius habebitis.
« Si vous le partagez, vous ne l'aurez ni l'un ni l'autre. »
On raconte le mot suivant de M. Lollius sur Galba, homme, distingué par son éloquence, mais qui en détruisait l'effet par sa difformité corporelle, dont j'ai parlé plus haut.
Ingenium Galbae male habitat
« Le génie de Galba, disait-il, est mal logé. »
Le grammairien Orbilius railla ce même Galba d'une manière encore plus piquante. Orbillus déposait contre un accusé. Galba, pour confondre le témoin, se met à l'interroger en feignant d'ignorer sa profession:
Quid artium facis ?
« Quel est votre métier? lui dit-il. -
In sole gibbos soleo fricare
« De gratter des bosses au soleil, »
répondit celui-ci.
C. César faisait compter cent mille sesterces à ceux qui jouaient à la paume avec lui, tandis qu'il n'en faisait compter que cinquante à L. Cécilius.
Quid? ego, inquit, una manu ludo?
« Qu'est-ce donc? dit celui-ci; est-ce qu'au lieu de jouer des deux mains, je ne joue que d'une seule, pour que je ne puisse recevoir davantage? »
On disait à Décimas Labérius que P. Clodius était irrité contre lui, parce qu'il lui avait refusé de composer un mime.
Quid amplius, inquit, mihi facturus es, nisi ut Dyrrhachium eam et redeam?
« Que peut-il me faire de plus, répliqua-t-il, que de me faire alter à Dyrrachium et revenir? »
faisant allusion à l'exil de Cicéron.
CHAPITRE VII.
Des mots et maximes de Labérius et de Publius, mimographes, et de Pylade et Hylas, comédiens.
Mais puisqu'Aurélius Symmaque a parlé naguère de Labérius, et que j'en fais moi-même actuellement mention, si je rapportais ici quelques mots de lui ainsi que de Publius, nous aurions introduit en quelque sorte, à notre festin, l'appareil de fête que semble permettre la présence des comédiens, en évitant le reproche de libertinage qu'elle attire. César invita Labérius, chevalier romain, homme d'une âpre liberté de parole, à monter sur le théàtre moyennant la somme de cinq cent mille petits sesterces, et à jouer lui-même les mimes qu'il composait. Or, l'homme puissant commande non seulement lorsqu'il invite, mais lors même qu'il prie. Aussi Labérius témoigne la contrainte que César lui fit subir, dans les vers du prologue suivant.
Necessitas, cuius cursus transversi impetum
Voluerunt multi effugere, pauci potuerunt,
Quo me detrusit paene extremis sensibus?
Quem nulla ambitio, nulla umquam largitio,
Nullus timor, vis nulla, nulla auctoritas,
Movere potuit in iuventa de statu,
Ecce in senecta ut facile labefecit loco
Viri excellentis mente clemente edita
Summissa placide blandiloquens oratio?
Etenim ipsi di negare cui nihil potuerunt,
Hominem me denegare quis posset pati?
Ego bis tricenis annis actis sine nota
Eques Romanus e Lare egressus meo
Domum revertar mimus: nimirum hoc die
Uno plus vixi mihi quam vivendum fuit.
Fortuna inmoderata in bono aeque atque in malo
Si tibi erat libitum litterarum laudibus
Floris cacumen nostrae famae frangere,
Cur, cum vigebam membris praeviridantibus,
Satisfacere populo et tali cum poteram viro,
Non flexibilem me concurvasti ut carperes?
Nuncine me deiecis? quo? Quid ad scenam adfero?
Decorem formae an dignitatem corporis,
Animi virtutem an vocis iocundae sonum?
Ut hedera serpens vires arboreas necat,
Ita me vetustas amplexu annorum enecat.
Sepulchri similis nihil nisi nomen retineo.
« Où m'a précipité, vers la fin de mon existence, la force adverse de la nécessité, que tant d'hommes ont voulu éluder, et que si peu ont pu fuir? Moi, que dans ma jeunesse aucune ambition, aucune largesse, aucune crainte, aucune force, aucune autorité, ne purent faire déchoir de mon rang, voilà que dans ma vieillesse la parole flatteuse; douce et clémente d'un homme illustre, m'en fait descendre avec facilité. Car qui aurait toléré que moi, mortel, j'eusse refusé à celui auquel les dieux ne purent rien refuser? Ainsi donc après avoir vécu soixante ans sans reproche, je quitte mes lares chevalier romain, et je rentre dans ma maison comédien. Dès cet instant j'ai vécu trop d'un jour. O fortune immodérée dans la prospérité comme dans le malheur, si l'un de tes caprices devait être de faire servir la gloire des lettres à briser vers son terme une renommée honorable, pourquoi ne m'as-tu pas rendu flexible à accomplir tes desseins, alors que mes membres pleins de vigueur me permettaient de plaire au peuple et à cet homme illustre? Mais maintenant où me précipites-tu? Qu'apporté je sur la scène? est-ce la beauté, ou la dignité du corps? l'énergie de l'âme, ou le son gracieux de la voix? De même que le lierre épuise les forces de l'arbre autour duquel il serpente, de même la vieillesse m'énerve, en m'entourant de ses étreintes annuelles; et, semblable au tombeau, il ne reste plus de moi qu'un nom. »
Dans cette même pièce Labérius se vengeait comme il le pouvait, dans le rôle d'un Syrien battu de verges, sous le masque duquel il s'écriait
Porro Quirites! libertatem perdimus
« Désormais, Romains, nous avons perdu la liberté ! »
Et il ajoutait peu après
Necesse est multos timeat quem multi timent.
« Il faut qu'il craigne beaucoup de gens, celui que beaucoup de gens craignent. »
A ces derniers mots, tout le peuple fixa les yeux sur César, et se complut à le voir dans l'impuissance de repousser ce trait qui le frappait. Cette circonstance fut cause que le dictateur transporta ses faveurs à Publius.
Ce Publius, Syrien de nation, ayant été présenté adolescent au patron de son maître, s'attira ses bonnes grâces, non moins par sa beauté que par les agréments de son esprit. Ce dernier, apercevant un de ses esclaves hydropique qui était couché par terre, et lui reprochant ce qu'il faisait au soleil :
Aquam calefacit
« Il fait chauffer son eau, »
repartit Publius. Pendant le souper, on agita en plaisantant la question de savoir quel genre de repos était le plus déplaisant: les opinions étaient partagées :
Podagrici pedes
« C'est celui des pieds goutteux, »
dit Publius.
A cause de ces traits et de plusieurs autres, il fut affranchi, et instruit avec beaucoup de soin. Ayant composé des mimes qui obtinrent de grands succès dans les villes d'Italie, il parut à Rome durant des jeux que César y donna, et défia tous ceux qui, à cette époque, exposaient leurs ouvrages sur la scène, à concourir avec lui sur pu sujet donné, et pendant un espace de temps déterminé. Il vainquit tous ceux qui se présentèrent; de ce nombre fut Labérius, ce qui fit dire à César, en souriant :
Favente tibi me victus es, Laberi, a Syro
« Malgré ma protection, Labérius, tu es vaincu par Syrus. »
Aussitôt il donna une palme à Publius, et à Labérius un anneau d'or avec cinq cent mille sesterces. Comme ce dernier se retirait, Publius lui dit:
Quicum contendisti scriptor, hunc spectator subleva.
« Sois favorable, comme spectateur, à celui que tu as combattu comme écrivain. »
Et Labérius, à la première représentation théâtrale qui eut lieu, fit entrer les vers suivants dans un de ses mimes:
Non possunt primi esse omnes omni in tempore.
Summum ad gradum cum claritatis veneris,
Consistes aegre, *ne me citius decidas.
Cecidi ego, cadet qui sequitur: laus est publica.
« On ne peut pas toujours occuper le premier rang. Lorsque tu seras parvenu au dernier degré de l'illustration, tu t'arrêteras avec douleur; et tu tomberas, avant d'avoir songé à descendre. Je suis tombé; celui qui me succède tombera aussi : la gloire est une propriété publique. »
Quant à Publius, on connaît de lui des sentences ingénieuses, et d'une application très fréquente; je ne me souviens que de celles-ci, renfermées chacune dans un seul vers
Beneficium dando accepit qui digno dedit.
Feras, non culpes, quod mutari non potest.
Cui plus licet quam par est plus vult quam licet.
Comes facundus in via pro vehiculo est.
Frugalitas miseria est rumoris boni.
Heredis fletus sub persona risus est.
Furor fit laesa saepius patientia.
Inprobe Neptunum accusat qui iterum naufragium facit.
Nimium altercando veritas amittitur.
Pars beneficii est, quod petitur si cito neges.
Ita amicum habeas, posse ut fieri hunc inimicum putes.
Veterem ferendo iniuriam invites novam.
Numquam periclum sine periclo vincitur.
« C'est un méchant avis, celui dont on ne peut changer. »
« Celui qui donne à qui en est digne, reçoit un bienfait en donnant. »
« Au lieu de récriminer, supporte ce qui ne peut être changé. »
« Celui à qui on permet plus qu'il n'est raisonnable, veut plus qu'on ne lui permet. »
« Un compagnon de voyage, d'une conversation agréable, tient lieu de véhicule en chemin. »
« La frugalité est la broderie d'une bonne réputation. »
« Les larmes d'un héritier sont le rire sous le masque. »
« La colère s'attire plus de mal que la patience. »
« Celui qui fait un second naufrage accuse Neptune à tort. »
« Trop de contestation fait perdre la vérité. »
« C'est un demi-bienfait de refuser vite ce qui est demandé. »
« Sois avec ton ami en songeant qu'il peut devenir ton ennemi. »
« Supporter une ancienne injure, c'est en quêter une nouvelle. »
« On ne triomphe jamais d'un danger, sans danger. »
Mais puisque je suis venu à parler du théàtre, je ne dois oublier ni le comédien Pylade, qui s'illustra dans son art du temps d'Auguste, ni Hylas son disciple, qu'il instruisit jusqu'au point de devenir son rival. Les suffrages du peuple étaient divisés entre eux. Hylas exécutait un jour une pantomime musicale, dont la finale était
Τὸν μέγαν ᾿Αγαμέμνονα
« Le grand Agamemnon : »
et en disant ces mots, il se redressait comme pour dessiner une haute stature. Pylade ne pouvant supporter cela, lui cria de sa loge
Σὺ μακρὸν οὐ μέγαν ποιεῖς
- « Tu le fais long, et non pas grand. »
Alors le peuple l'obligea à exécuter la même pantomime; et lorsqu'il en fut venu à l'endroit qu'il avait relevé, il prit l'air d'un homme qui réfléchit, persuadé que le principal caractère d'un grand général est de penser pour tout le monde. Hylas jouait le rôle d'OEdipe; Pylade le reprit sur la sécurité qu'il y montrait, en lui disant :
Σὺ βλέπεις
« Songe que tu es aveugle. »
Dans le rôle d'Hercule furieux, plusieurs personnes trouvaient que Pylade ne conservait pas assez la démarche qui convient à un acteur : alors quittant son masque, il gourmanda ses critiques en ces termes :
Μωροὶ, μαινόμενον ὀρχοῦμαι
« Insensés, songez que je joue un fou ; »
et en même temps il jeta ses flèches au milieu du peuple.
Jouant le même rôle par ordre d'Auguste dans fine salle particulière, il banda son arc et lança sa flèche; et l'empereur ne fut point offensé que Pylade fît avec lui comme il avait fait avec le peuple romain. On lui attribuait d'avoir remplacé la pantomime sans art de nos ancêtres, par une nouvelle pantomime beaucoup plus gracieuse. Auguste lui ayant demandé quel avait été son procédé, il répondit
Αὐλῶν συρίγγων τ' ἐνοπὴν, ὁμαδόν τ' ἀνθρώπων
« Qu'il avait substitué la flûte à la voix humaine. »
Sa rivalité avec Hylas ayant occasionné une sédition parmi le peuple, excita l'indignation d'Auguste; ce que Pylade apprenant, il s'écria :
Καὶ ἀχαριστεῖς βασιλεῦ· ἔασον αὐτοὺς περὶ ῆμᾶς ἀσχολεῖσθαι
« Tu es un ingrat, ô prince! Laisse-les s'occuper de nous. »
CHAPITRE VIII.
Préceptes de Platon touchant l'usage du vin; et combien il est honteux et même dangereux d'être sujet aux plaisirs de la bouche et du tact.
Cette conversation provoqua la gaieté; et tandis qu'on louait la mémoire ornée et l'aménité d'esprit d'Aviénus, un serviteur avança les secondes tables. Alors Flavien prenant la parole, dit :
- Bien des gens, je pense, ne sont pas de l'avis de Varron, qui, dans son ingénieuse satire Ménippée intitulée : « Tu ne sais ce que t'apporte le soir, » bannit les mets raffinés du second service. Mais toi, Cécina, qui as une meilleure mémoire, répète-nous, je te prie, les propres paroles de Varron, si tu les as retenues.
Albin répondit:
- Voici le passage de Varron que tu me demandes:
« Les bellaria les plus doux sont ceux où l'on ne met point de miel; car le miel ne souffre point la cuisson. Le mot bellaria signifie toute espèce de mets du second service : c'est le nom que nos ancêtres ont donné à ce que les Grecs appelèrent πέμματα ou τραγήματα. Les vins les plus doux sont aussi désignés sous cette dénomination dans de très anciennes comédies, où ils sont appelés bellaria, de liber. »
- Allons, reprit alors Évangelus, livrons-nous un peu au vin, avant de nous lever de table; et ceci d'après l'autorité de Platon, qui pense que le vin est un excitant, et une sorte de feu qui renouvelle les forces de l'esprit et du corps de l'homme qui s'y adonne.
- Quoi donc, Évangelus, répliqua Eusthate, crois-tu que Platon ait voulu conseiller de faire un fréquent usage du vin? Ce qu'il a paru ne pas improuver, n'est-ce pas plutôt ces festins libres et joyeux, où l'on boit dans de petites coupes, et où des hommes sobres président? Ce sont de tels repas qu'il déclare pouvoir être utiles à l'homme, dans les livres l et 2 de son traité Des lois. Il pense que la. boisson modérée, au sein d'honnêtes délassements, rafraîchit l'esprit, et le dispose à reprendre les exercices ordinaires d'une vie sobre; et qu'un moment de gaieté le rend plus propre à poursuivre ses travaux accoutumés. En même temps, si quelqu'un est entraîné par sa cupidité et ses passions dans des erreurs que la honte lui fait tenir cachées, la liberté qui naît du vin les fait découvrir sans inconvénients et les rend plus faciles à corriger et à guérir. Platon dit aussi, dans le même endroit, qu'on ne doit pas craindre de s'habituer à supporter la force du vin, puisqu'il n'est personne de si sobre ou de si tempérant, dont la vie ne s'écoule à travers les dangers de l'erreur ou les amorces de la volupté. Car qui n'a pas connu les Grâces et les Plaisirs, divinités des festins? Et s'il était quelqu'un qui ne se fût pas trouvé dans ce cas, aussitôt que sa propre volonté, la nécessité ou l'occasion, les lui auront fait connaître, il se laissera bientôt attirer et subjuguer, sans que son esprit ni son coeur puissent résister. Il faut donc combattre et entrer pour ainsi dire en lutte avec les voluptés, et principalement avec les effets licencieux que produit le vin; non par la fuite ou par l'éloignement, mais par la vigueur de l'âme et en les affrontant avec constance. Qu'un usage modéré entretienne la tempérance et la continence, et cependant que notre esprit, animé et réchauffé, repousse et la froide tristesse et la craintive timidité. Nous venons de parler des voluptés : Aristote nous apprend quelles sont celles qu'on doit éviter. L'homme a cinq sens, que les Grecs appellent αἰσθήσεις, par le canal desquels l'âme et le corps perçoivent le plaisir. Ces sens sont : le tact, le goût, l'odorat, la vue, l'ouïe. Tout plaisir pris immodérément est déréglé et honteux, mais principalement ceux du tact et du goût; ces deux genres de volupté, de l'avis des hommes sages, sont ce qu'il y a de plus honteux. Les Grecs ont donné à ceux qui se livrent à ces vices graves les noms de ἀκρατεῖς ou d'ἀκολάστους, et nous les appelons incontinents ou intempérants. Ces deux plaisirs du goût et du tact, c'est-à-dire du manger et du coït, sont les seuls que l'homme ait de commun avec les bêtes; et c'est pourquoi l'on dit que celui qui est dominé par ces voluptés brutales se ravale au rang des animaux sans raison les plaisirs qui nous viennent par les trois autres sens ne sont propres qu'à l'homme. Je vais rapporter un passage d'Aristote sur ce sujet, afin qu'on sache ce que pensait cet homme illustre touchant ces infâmes voluptés.
Διό τοι κατὰ τὴν τῆς ἁφῆς ἢ φεύσεως ἡδονὴ ἐγγινομένην ἐὰν ὑπερβάλλωσιν, p260ἀκρατεῖς λέγονται· οἵ τε γὰρ περὶ τὰ ἀφροδίσια ἀκόλαστοιο τοιοῦτοι, οἵ τε περὶ τὰς τῆς τροφῆς ἀπολαύσεις, τῶν δὲ κατὰ τὴν τροφὴν ἀπ᾽ ἐνίων μὲν ἐν τῇ γλώττῃ τὸ ἡδὺ, ἀπ᾽ ἐνίων δὲ ἐν τῷ λάρυγγι, διὸ καὶ Φιλόξενος γεράνου λάρυγγα εὔχετο ἔχειν· οἱ δὲ κατὰ τὴν ὄψιν καὶ τὴν ἀκοὴν οὑκέτι. Ἢ διὰ τὸ τὰς ἀπὸ τούτων γινομένας ἡδονὰς κοινὰς εἶναι ἡμῖν καὶ τοῖς ἄλλοις ζώοις, ἅτε δὲ οὐσῶν κοινῶν αἰσχρὰν εἶναι τὴν ὑποταγὴν, αὐτίκα τὸν ὑπὸ τούτων ἡττώμενον ψέγομεν καὶ ἀκρατῆ καὶ ἀκόλαστον λέγομεν διὰ τὸ ὑπὸ τῶν χειρίστων ἡδονῶν ἡττᾶσθαι; Οὐσῶν δὲ τῶν αἰσθήσεων πέντε τὰ ἄλλα ζῶα ἀπὸ δύο μόνων ἥδεται, κατὰ δὲ τὰς ἄλλας ἢ ὅλως οὐχ ἥδεται ἢ κατὰ συμβεβηκὸς τοῦτο πάσχει.
« Pourquoi appelons-nous incontinents et ceux qui s'abandonnent aux plaisirs du tact, et ceux qui s'abandonnent aux plaisirs du goût? car nous donnons également cette qualification et à ceux qui abusent des faveurs de Vénus, et à ceux qui se complaisent dans la recherche des mets. Or il y a différentes sortes de mets : les uns qui affectent agréablement la langue, et d'autres le gosier; ce qui faisait souhaiter à Philoxène que les dieux immortels lui accordassent un cou de grue. Mais nous ne donnons point cette qualification d'incontinents à ceux qui excèdent les bornes de la modération dans les jouissances de la vue et de l'ouïe. Serait-ce parce que nous partageons avec les autres êtres animés les voluptés que procurent les deux premiers sens, que nous les méprisons comme abjectes, et que nous les avons notées d'infamie entre toutes les autres? Serait-ce pour cela que nous blâmons l'homme qui y est adonné, et que nous l'appelons incontinent et intempérant, parce qu'il se laisse subjuguer et conduire par la plus basse espèce de plaisirs? Car sur les cinq sens, les deux dont je viens de parler sont les seuls par lesquels les animaux goûtent des plaisirs; les autres ne leur en procurent point, ou du moins ce n'est qu'accidentellement. »
Quel est donc celui, pour si peu qu'il ait de pudeur, qui pourra se complaire dans les plaisirs de la bouche et du coït, que l'homme partage avec l'âne et le pourceau? Socrate disait que beaucoup de gens ne désiraient de vivre que pour manger et boire; mais que lui, il ne mangeait et buvait que pour vivre. Hippocrate, cet homme d'un savoir divin, pensait que l'action vénérienne était une sorte de maladie affreuse que nous appelons comitiale; voici ses paroles
τὴν σονουσίαν εῖναι μικρὰν ἐπιληψίαν
« Le coït est une petite épilepsie. »
CHAPITRE IX.
Du luxe et de l'intempérance de Q. Hortensius, de Babius Gurgès, de Métellus Pius, et de Métellus le souverain pontife. Du porc troien, et de la manière d'engraisser les lièvres et les limaçons.
(CHAPITRE XIII du livre III dans LACUS CURTIUS)
Voici les expressions de M. Varron. Dans le livre troisième de son traité De l'agriculture, en parlant des paons qu'on nourrit dans les maisons de campagne, il dit:
Primus hos Q. Hortensius augurali coena posuisse dicitur, quod potius factum tum luxuriose quam severe boni viri laudabant. Quem cito secuti multi extulerunt eorum pretia, ut ova eorum denariis veneant quinis, ipsi facile quinquagenis.
« Q. Hortensius fut le premier qui en servit dans un repas augural ; ce qui fut jugé, par des gens sages, un acte de luxe et non un trait de religion. Cet exemple, qui fut bientôt suivi par plusieurs personnes, fit monter le prix de ces oiseaux à un tel point, qu'on les vendait aisément cinquante deniers, et leurs oeufs cinq deniers. »
Voilà une chose, je ne dirai pas seulement étonnante, mais même honteuse, que des oeufs de paon qui aujourd'hui ne valent pas même un bas prix, mais qui ne se vendent d'aucune façon, se soient vendus cinq deniers. Ce même Hortensius était dans l'usage d'arroser ses platanes avec du vin, puisque nous savons que, dans une action judiciaire qu'il eut à soutenir contre Cicéron, il le supplia instamment d'échanger avec lui le jour où il aurait à parler; parce qu'il fallait qu'il allât lui-même, ce jour-là, arroser avec du vin des platanes qu'il avait plantés à Tusculum. Mais peut-être Hortensius, efféminé de profession, ne suffit-il point pour caractériser son siècle, lui qui faisait consister toute la beauté d'un homme dans la manière de se ceindre; il soignait sont vêtement jusqu'à la recherche; il se servait d'un miroir pour se bien vêtir, et avec cet instrument il se mettait la robe de façon que les plis ne se formaient point au hasard, mais qu'ils étaient disposés avec art au moyen d'un nœud, de manière que le pan de la robe se déroulait régulièrement à ses côtés. Marchant un jour ainsi artistement vêtu, un de ses collègues, qui le rencontra dans un lieu étroit; détruisit par hasard l'économie de son vêtement: Hortensius l'assigna en réparation, et lui fit grief capital d'avoir dérangé sur lui un pli de sa robe. Passant donc sous silence Hortensius, venons-en à ces hommes qui ont obtenu les honneurs du triomphe. Le luxe a vaincu ces vainqueurs des nations. Je ne parlerai point de Gurgès, ainsi surnommé pour avoir dévoré son patrimoine, puisqu'il compensa postérieurement, par d'insignes vertus, les vices de son premier âge. Mais dans quel abîme de luxe et d'orgueil une prospérité soutenue ne précipita-t-elle pas Métellus Pius.
Sans m'étendre davantage sur son compte, je transcris ici un passage de Salluste à son sujet.
Ac Metellus in ulteriorem Hispaniam post annum regressus magna gloria, concurrentibus undique virile et muliebre secus, per vias et tecta omnium visebitur. Eum quaestor C. Urbinus aliique cognita voluntate cum ad coenam invitaverunt, ultra Romanum ac mortalium etiam morem curabant exornatis aedibus per aulaea et insignia scenisque ad ostentationem histrionum fabricatis. Simul croco sparsa humus et alia in modum templi celeberrimi. Praeterea tum sedenti in transenna demissum Victoriae simulachrum cum machinato strepitu tonitruum coronam ei inponebat, tum venienti ture quasi deo supplicabatur. Toga picta plerumque amiculo erat accumbenti, epulae vero quaesitissimae, neque per omnem modo provinciam sed trans maria, ex Mauritania volucrum et ferarum incognita antea plura genera. Quis rebus aliquantam partem gloriae dempserat, maximeque apud veteres et sanctos viros superba illa gravia indigna Romano imperio aestimantes
« Métellus étant revenu au bout d'un an dans l'Espagne ultérieure, se montrait sur les routes et dans les lieux où il logeait, avec beaucoup de pompe, et un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. Le préteur C. Urbinus, et d'autres personnes instruites de ses inclinations, lui donnèrent un repas, où ils le traitèrent avec une pompe non pas romaine, mais surhumaine. Les salles du festin étaient ornées de tentures et de trophées, et entourées de théâtres élevés pour des représentations scéniques; le pavé était couvert de safran et d'autres parfums, à la façon des temples les plus augustes. Tantôt la statue de la Victoire, s'abaissant au moyen d'une poulie, venait lui poser sur son siège une couronne sur la tête, tandis que d'autres machines imitaient le bruit du tonnerre; tantôt on venait, en faisant fumer l'encens, lui adresser des supplications, comme à un dieu. Il était couché, revêtu de la toge peinte, avec un amiculus par-dessus. Les mets étaient des plus exquis. C'étaient plusieurs espèces de bêtes fauves et d'oiseaux inconnues jusque-là et venues non seulement de tous les points de la province, mais même de la Mauritanie; au delà de la mer. Ces circonstances lui avaient fait perdre une portion de sa gloire, surtout aux yeux des hommes âgés et vertueux, qui regardaient ce faste comme un tort grave, et indigne de la majesté romaine. »
Telles sont. les paroles de Salluste, ce sévère censeur du luxe d'autrui. Sachez que le luxe s'est aussi montré chez des personnages du caractère le plus grave; car je vais vous parler d'un repas que donna un pontife dans les siècles reculés, et qui est décrit en ces termes dans l'Index de Métellus, le souverain pontife