Saturnalia (page 3)

Macrobe · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 6 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ante diem nonum Kalendas Septembres, quo die Lentulus flamen Martialis inauguratus est, domus ornata fuit: triclinia lectis eburneis strata fuerunt: duobus tricliniis pontifices cubuerunt, Q. Catulus, M. Aemilius Lepidus, D. Silanus, C. Caesar, rex sacrorum, P. Scaevola Sextus, Q. Cornelius, P. Volumnius, P. Albinovanus, et L. Iulius Caesar augur qui eum inauguravit: in tertio triclinio Popilia Perpennia Licinia Arruntia virgines Vestales et ipsius uxor Publicia flaminica et Sempronia socrus eius. Coena haec fuit: Ante coenam echinos, ostreas crudas quantum vellent, peloridas sphondylos, turdum asparagos subtus, gallinam altilem, patinam ostrearum peloridum, balanos nigros, balanos albos: iterum sphondylos glycomaridas urticas ficedulas, lumbos capraginos aprugnos, altilia ex farina involuta, ficedulas murices et purpuras. In coena sumina, sinciput aprugnum, patinam piscium, patinam suminis, anates, querquedulas elixas, lepores, altilia assa, amulum, panes Picentes

« Le neuvième jour avant les calendes de septembre, qui fut celui auquel Lentulus fut inauguré flamine de Mars, sa maison fut décorée de la manière suivante : dans la salle du festin furent dressés des lits d'ivoire, sur deux desquels étaient couchés les pontifes Q. Catulus, M. Aemilius Lépidus, D. Silanus, C. César roi des sacrifices, P. Scévola Sextus, Q. Cornélius, P. Volumnins, P. Albinovanus, et L. Julius César, augure, qui fit la cérémonie de l'inauguration de Lentulus; le troisième lit était occupé par Popilia, Perpennia, Licinia et Arruntia, vierges vestales, par la flamine Publicia, femme de Lentulus, et par sa belle-mère Sempronia. Voici en quoi consista le festin: avant-repas, hérissons de mer, huîtres crues, tant qu'on en voulut,  pelourdes, spondyles, grives, asperges, poule grasse sur un pâté d'huîtres et de pelourdes, glands de mer noirs et blancs, encore des spondyles, glycomarides, orties de mer, becfigues, rognons de chevreuil et de sanglier, volailles grasses enfarinées, becfigues, murex et pourpres. Repas; tétines de truie, hures de sanglier, pâtés de poisson, pâtés de tétines de truies, canards, cercelles bouillies, lièvres, volailles rôties, farines, pains du Picénum, »

A qui désormais pouvait-on reprocher le luxe, lorsque le repas des pontifes était composé de tant de mets ? Il est certaines espèces de plats dont on rougit de parler. Cincius, en proposant la loi Fannia, reprocha à son siècle qu'on servait sur les tables le porc troyen. On l'appelait ainsi, parce qu'on le remplissait d'autres animaux, comme le cheval de Troie eut les flancs remplis de gens armés. Cette intempérance de la bouche voulait aussi qu'on engraissât les lièvres comme le témoigne Varron, qui, dans le troisième livre de son traité De l'agriculture, dit, en parlant des lièvres :

Hoc quoque nuper institutum, ut saginarentur, cum exceptos e leporario condant in caveis, et loco clauso faciant pingues

« L'usage s'est établi depuis peu de les engraisser; on les tire de la garenne pour les renfermer dans des caves fermées, où ils deviennent gras. »

Si quelqu'un s'étonne de ce que dit Varron, de cette manière d'engraisser les lièvres, qu'il apprenne quelque chose de plus étonnant encore: le même Varron, dans le même livre, parle des limaçons engraissés. Celui qui voudra lire le passage pourra recourir là où je viens d'indiquer. Au reste, je n'ai prétendu ni nous préférer ni même nous comparer à l'antiquité; mais j'ai voulu seulement insister sur l'assertion d'Horus, qui reprochait à l'antiquité, comme cela est vrai, d'avoir apporté plus de recherche dans les plaisirs, que notre siècle.

CHAPITRE X.

Que les anciens Romains ont considéré l'habileté dans le chant et dans la danse, non pas seulement comme un talent d'histrion, mais même qu'ils l'ont classée parmi les exercices déshonorants.

(CHAPITRE XIV du livre III dans LACUS CURTIUS)

Furius Albin, non moins versé que Cécina, dans la connaissance de l'antiquité, reprit :

- Je m'étonne que tu n'aies point fait mention de la grande quantité de provisions que les anciens étaient dans l'usage de se faire apporter de la mer, quantité qui, comparée avec les habitudes de notre temps, aurait fait ressortir davantage la sobriété de nos festins.

-Fais-nous part, lui répondit Cécina, de tout ce que tu as lu sur ce sujet; car, en fait d'antiquité, ta mémoire est plus riche que celle d'aucun autre. Alors Albin commença ainsi

- L'antiquité doit être adorable à nos yeux, si nous sommes vraiment sages; car elle n'est autre chose que ces siècles qui, au prix du sang et des sueurs, ont fondé cet empire; et pour cela il a fallu une grande fécondité de vertus. Mais il faut l'avouer aussi, au milieu de cette abondance de vertus, cet âge eut aussi ses vices, dont quelques-uns ont été corrigés par la sobriété des moeurs de notre siècle. J'avais résolu, par exemple, de parler du luxe de cette époque, relativement à la quantité de vivres qu'on tirait de la mer. Mais comme les preuves naissent les unes des autres à l'appui de mon assertion, sans omettre de parler des poissons, je diffère seulement, parce qu'il me revient dans la mémoire un genre d'intempérance dont nous sommes exempts aujourd'hui. Car dis-moi, Horus, toi qui nous opposes l'antiquité, dans la salle à manger de qui te souviens-tu d'avoir vu un danseur ou une danseuse? tandis que, chez les anciens, tout le monde à l'envi cultivait la danse, même les personnes de la conduite la plus décente. En effet, pour commencer par le siècle des meilleures moeurs, entre les deux premières guerres Puniques, des ingénus, que dis-je (ingénus?) des fils de sénateurs fréquentaient une école de danse; et là, portant des crotales, ils apprenaient à danser. Je ne dirai pas seulement que les dames romaines ne regardaient pas la danse comme une chose indécente, mais même que les plus honnêtes d'entre elles avaient soin de s'y former, pourvu que ce ne fut pas au point d'atteindre jusqu'à la perfection de l'art. Salluste ne dit-il pas, en effet,

Psallere saltare elegantius quam necesse est probae?

« chanter, danser plus habilement qu'il ne convient à une honnête femme? »

En sorte qu'il blâme Sempronia, non pas de savoir danser, mais seulement de le savoir trop bien. Les fils des nobles, et, ce qui est odieux à dire, leurs filles encore vierges, mettaient au rang de leurs études d'apprendre à danser; c'est ce qui est attesté par Scipion Émilien l'Africain, qui, dans un discours contre la loi judiciaire de Tibérius Gracchus, s'exprime ainsi

Docentur praestigias inhonestas: cum cinaedulis et sambuca psalterioque eunt in ludum histrionum, discunt cantare, quae maiores nostri ingenuis probro ducier voluerunt: eunt, inquam, in ludum saltatorium inter cinaedos virgines puerique ingenui. Haec cum mihi quisquam narrabat, non poteram animum inducere ea liberos suos homines nobiles docere: sed cum ductus sum in ludum saltatorium, plus medius fidius in eo ludo vidi pueris virginibusque quinquaginta, in his unum (quod me reipublicae maxime miseritum est) puerum bullatum, petitoris filium non minorem annis duodecim, cum crotalis saltare quam saltationem inpudicus servulus honeste saltare non posset

« On apprend aujourd'hui des arts déshonnêtes; on va, avec des hommes de mauvaises mœurs, se mêler aux jeux des histrions, au son de la sambuque et du psaltérion. On apprend à chanter, ce que nos ancêtres mirent au rang des choses déshonnêtes pour les ingénus : les jeunes gens et les jeunes filles de naissance ingénue vont, dis-je, dans les écoles de danse, au milieu d'hommes de mauvaises moeurs. Quelqu'un m'ayant rapporté cela, je ne pouvais me mettre dans l'esprit que des hommes nobles enseignassent de pareilles choses à leurs enfants; mais ayant été conduit dans une de ces écoles de danse, j'y ai vu, en vérité, plus de cinq cents jeunes gens ou jeunes filles ingénus parmi eux j'ai vu, ce qui m'a profondément affligé pour la république, un enfant âgé d'environ douze ans, portant encore la bulle, fils d'un pétiteur, qui exécutait, avec des crotales, une danse qu'un jeune esclave prostitué ne pourrait pas honnêtement exécuter. »

Vous venez d'entendre comment l'Africain gémit d'avoir vu danser avec des crotales le fils d'un pétiteur, c'est-à-dire d'un candidat, que le motif et l'espoir d'obtenir la magistrature n'avait pu détourner de faire une chose qui sans doute ne devait pas être considérée comme déshonorante, puisqu'il se la permettait dans un temps où il devait se laver, lui et les siens, de toute tache. On s'est plaint plus d'une fois, et dès avant cette époque, que la noblesse s'abandonnât à ces divertissements honteux. Ainsi M. Caton qualifie le noble sénateur Cœcilius de danseur et poète fescennin; et il nous apprend, dans le passage suivant, qu'il exécutait des staticules :

Descendit de cantherio, inde staticulos dare, ridcularia fundere

« Il descendit d'un canthérius, et se mit à danser des staticules et des pas grotesques. »

Il dit ailleurs, en parlant du même:

Praeterea cantat, ubi collibuit, interdum Graecos versus agit, iocos dicit, voces demutat, staticulos dat

« Outre cela, il chante dès qu'on l'y invite; il déclame d'autres foisdes vers grecs; il dit des bouffonneries, il joue sur les mots, il exécute des staticules. »

- Telles sont les expressions de Caton, qui, comme vous voyez, ne trouvait pas convenable à un homme grave même de chanter. Cependant d'autres l'ont regardé si peu comme déshonnête, qu'on dit que L. Sylla, homme d'un si grand nom, chantait parfaitement. Cicéron fournit aussi la preuve que l'état de comédien n'était pas déshonorant; car personne n'ignore qu'il fut étroitement lié avec les comédiens Roscius et Ésopus, qu'il employa son éloquence à défendre leurs droits de propriété. On voit encore, dans ses Épîtres, qu'il fut lié avec plusieurs autres comédiens. Qui n'a pas lu le discours dans lequel il reproche au peuple romain d'avoir troublé une représentation de Roscius? On sait positivement qu'il s'exerça souvent avec ce comédien, à qui reproduirait plus de fois la même pensée, l'un par des gestes variés, l'autre par les diverses tournures de phrase que lui fournissait son abondante éloquence; exercice qui donna à Roscius une telle idée de son art, qu'il composa un livre dans lequel il comparait l'éloquence avec la déclamation théâtrale. C'est ce même Roscius qui fut singulièrement chéri de Sylla, et qui reçut l'anneau d'or de ce dictateur. Il jouit de tant de réputation et de faveur, qu'il retirait chaque jour, de ses représentations, mille deniers pour lui, sans compter la part de ses camarades. On sait qu'Ésopus laissa à son fils deux cent mille sesterces qu'il avait gagnés dans la même profession. Mais pourquoi parler des comédiens, puisqu'Appius Claudius, qui obtint les honneurs du triomphe, et qui jusque dans sa vieillesse fut prêtre salien, se fit un titre de gloire d'être celui de tous ses collègues qui dansait le mieux. Avant de quitter l'article de la danse, j'ajouterai qu'on vit dans le même temps trois citoyens très illustres, non seulement s'occuper de la danse, mais même se glorifier de leur habileté dans cet art savoir, Gabinius, personnage consulaire, auquel Cicéron reprocha publiquement son talent; M. Célius, qui se fit connaître dans nos troubles civils, le même que Cicéron défendit; et Licinius Crassus, fils de ce Crassus qui périt chez les Parthes.

CHAPITRE XI.

Combien les poissons, et spécialement la lamproie, furent estimés chez les Romains de l'âge qui précéda le nôtre.

(CHAPITRE XIV du livre III dans LACUS CURTIUS)

Mais le nom de Licinius m'avertit de passer de la danse des anciens au luxe qu'ils déployaient dans les provisions qu'ils tiraient de la mer; on sait assez que cette famille reçut le surnom de Muréna (lamproie), parce qu'elle affectionna ex- traordinairement les lamproies. M. Varron vient à l'appui de cette opinion, en disant que les Licinius furent surnommés Muréna, par la même raison que Sergius fut surnommé Orata (dorade), parce qu'il aima beaucoup le poisson qui porte. ce nom. C'est ce Sergius Orata qui le premier fit construire des baignoires suspendues en l'air, qui le premier fit parquer des huîtres aux environs de Baies, et qui le premier fit la réputation de celles du lac Lucrin. Il fut le contemporain de l'éloquent L. Crassus, dont Cicéron lui-même atteste la sagesse et la gravité. Néanmoins, ce Crassus, qui fut censeur avec Cn. Domitius, et qui passait pour l'homme le plus éloquent de son temps et le plus illustre de ses concitoyens, fut si contristé de la mort d'une lamproie qu'il conservait chez lui dans un bassin, qu'il la pleura comme s'il eût perdu sa fille. Ce trait ne fut point ignoré, car son collègue Domitius le lui reprocha dans le sénat, comme un crime honteux : mais Crassus non seulement ne rougit pas de l'avouer, mais même il s'en glorifia, bon Dieu, ce censeur, comme d'une action qui prouvait la bonté et la tendresse de son coeur. Le fait rapporté par M. Varron, dans son traité De l'agriculture, savoir que M. Caton, celui qui dans la suite périt à Utique, ayant été institué héritier par le testament de Lucilius, vendit les poissons de sa piscine pour la somme de quarante mille petits sesterces; ce trait indique assez de quelle quantité de poissons les plus précieux les illustres Romains Lucilius, Philippus et Hortensius, que Cicéron appelle piscenaires, avaient rempli leurs piscines. On amenait les lamproies dans les piscines de Rome, jusque du détroit de Sicile, entre Reggio et Messine. C'est de là que les prodigues tiraient celles qui passent pour les meilleures en vérité, ainsi que les anguilles ; les Grecs appelaient les deux sortes de poissons qu'on tirait de ce lieu πλωταὶ (nageurs), et les Latins flutae (flotteurs), parce qu'ils viennent nager à la surface de l'eau pour s'échauffer au soleil, ce qui permet de plonger au-dessous d'eux, et de les prendre plus facilement. Je serais trop long si je voulais passer en revue les auteurs nombreux et distingués qui ont vanté les lamproies du détroit de Sicile; je me contenterai de rapporter un passage de Varron dans son livre intitulé Gallus, des choses étonnantes.

In Sicilia quoque, inquit, manu capi murenas flutas, quod eae in summa aqua prae pinguedine flutentur

« En,Sicile, dit- il, on prend les lamproies avec la main; et on les appelle flutées, parce qu'elles sont si grasses qu'elles flottent à la surface de l'eau. »

Voilà les expressions de Varron. Assurément on ne peut nier que ceux qui faisaient venir d'une mer si éloignée les objets de leur gourmandise étaient doués d'une gloutonnerie indomptable et renforcée (vallatam), selon l'expression de Cecilius. La lamproie n'était pas rare à Rome, quoiqu'on la fît venir de loin. Pline nous apprend que le dictateur C. César, donnant des festins au peuple à l'occasion de ses triomphes, C. Hirrius lui vendit six mille livres pesant de lamproies. La maison de campagne de cet Hirrius, quoiqu'elle ne fût pas grande, se vendit quarante millions de petits sesterces, à cause des viviers qui s'y trouvaient.

CHAPITRE XII.

De l'esturgeon, du mulet, du score, et du loup.

(CHAPITRE XV du livre III dans LACUS CURTIUS)

L'esturgeon que les mers nourrissent pour l'homme prodigue, n'échappa point à la sensualité du siècle dont nous parlons; et, pour qu'il soit manifeste que, dès la seconde guerre Punique, ce poisson était en grande réputation, écoutez ce qu'en dit Plaute, dans le rôle d'un parasite de la pièce intitulée Baccharia.

Quis est mortalis tanta fortuna adfectus umquam

Qua ego nunc sum, cuius haec ventri portatur pompa?

* Vel nunc, qui mihi in mari accipenser latuit antehac,

* Cuius ego latus in latebras reddam meis dentibus et manibus.

« Quel mortel fut jamais plus favorisé de la fortune que je ne le suis maintenant, devant ce magnifique repas destiné pour mon estomac? Je vais m'y faire avec les dents et avec les mains pour engloutir dans mon ventre les flancs de cet esturgeon, qui jusqu'à présent vécut caché dans la mer. »

Si le témoignage d'un poète paraît de trop peu de poids, apprenez de Cicéron quel cas faisaient de ce poisson Scipion l'Africain et le Numantin. Voici les paroles de Cicéron dans son dialogue Du destin

Nam cum esset apud se ad Lavernium Scipio unaque Pontius, adlatus est forte Scipioni accipenser, qui admodum raro capitur, sed est piscis, ut ferunt, inprimis nobilis. Cum autem Scipio unum et alterum ex his qui eum salutatum venerant invitavisset, pluresque etiam invitaturus videretur, in aurem Pontius: Scipio, inquit, vide quid agas, accipenser iste paucorum hominum est.

« Scipion étant dans sa maison de Lavernium avec Poutius, on vint lui apporter un esturgeon, poisson qu'on prend rarement, mais, à ce qu'on dit, des plus précieux. Comme il eut invité successivement deux personnes qui étaient venues le saluer, et qu'il paraissait vouloir en inviter plusieurs autres, Pontius lui dit à l'oreille. Prends garde, Scipion, à ce que tu fais! cet esturgeon n'est fait que pour peu de monde. »

Qu'on ne m'oppose pas que ce poisson n'était point estimé du temps de Trajan, selon le témoignage de Pline le jeune, qui, dans son Histoire naturelle, s'exprime à son sujet ainsi qu'il suit

Nullo nunc in honore est, quod equidem miror, cum sit perrarus inventu.

«  II n'a maintenant aucune réputation; ce qui m'étonne, puisqu'il est rare de le trouver. »

Car ce dédain ne dura pas longtemps: en effet, sous le règne de Sévère, prince qui affectait une grande austérité de mœurs, Sammonieus Sérénus, un des hommes savants de son siècle, lui parlait de ce poisson dans une de ses lettres; et après avoir transcrit le passage de Pline que je viens de citer, il ajoutait

Plinius, ut scitis, ad usque Traiani imperatoris venit aetatem. Nec dubium est, quod ait nullo honore hunc piscem temporibus suis fuisse, verum ab eo dici. Apud antiquos autem in pretio fuisse ego testimoniis palam facio vel eo magis quod gratiam eius video ad epulas quasi postliminio redisse, quippe qui, dignatione vestra cum intersum convivio sacro, animadvertam hunc piscem a coronatis ministris cum tibicine introferri. Sed quod ait Plinius de accipenseris squamis, id verum esse maximus rerum naturalium indagator Nigidius Figulus ostendit, in cuius libro de animalibus quarto ita positum sit: Cur alii pisces squama secunda, accipenser adversa sit.

« Pline, comme vous savez, vécut jusque sous Trajan ; et il n'est pas douteux que ce qu'il dit du peu de cas qu'on faisait, de son temps, de ce poisson, ne soit vrai; mais je prouverai, par divers témoignages, qu'il fut très estimé des anciens : et le premier de ces témoignages c'est que, pour l'amour de ce poisson, on se a remettait à manger de plus belle. Lorsque, par suite de la faveur que vous daignez m'accorder, Assiste à votre festin sacré, je vois apporter ce poisson au son de la flûte par des serviteurs couronnés. Quant à ce que dit Pline des écailles de l'esturgeon, Nigidius Figulus, ce grand investigateur des ouvrages de la nature, en démontre la vérité, dans son quatrième livre Des animaux, où il pose ainsi la question: Pourquoi l'écaille, qui est posée d'une façon adhérente sur les autres poissons, est-elle posée à rebours sur l'esturgeon ?»

Telles sont les paroles de Sammonicus, qui, tout en le louant, dévoile la turpitude des repas de son prince, et nous apprend en même temps l'espèce dé vénération qu'on avait pour l'esturgeon, puisqu'il était porté au son de la flûte par des serviteurs couronnés, pompe plus convenable au culte d'une divinité qu'à une affaire de plaisir. Mais ne nous étonnons pas tant du prix qu'on mettait à un esturgeon, puisque le même Sammonicus rapporte qu'Asinius Céler, personnage consulaire, acheta un mulet sept mille nummi. On appréciera mieux dans ce fait le luxe de ce siècle, quand on sauraque Pline le jeune soutient que, de son temps, il était rare qu'on trouvât un mulet pesant au delà de deux livres. Aujourd'hui on en trouve facilement d'un poids plus considérable; et néanmoins ces prix extravagants sont inconnus parmi nous. Cette gloutonnerie des Romains ne leur permit pas de se contenter des richesses de leur mer. Octave, préfet de flotte, sachant que le scare était si inconnu sur les rivages italiques qu'il n'a pas même de nom en latin, y transportasur des navires à viviers une quantité incroyable de ces animaux, qu'il répandit dans la mer, entre Ostie et les côtes de la Campanie; donnant ainsi l'étrange et nouvel exemple de semer les poissons dans la mer, de même qu'on sème sur la terre certains fruits. Et comme si cette entreprise devait être fort utile au public, il tint la main pendant cinq ans à ce que si quelqu'un, parmi d'autres poissons, prenait par hasard un scare, il le rendît aussitôt à la mer, sans lui faire aucun mal. Mais pourquoi s'étonner que les gourmands de cette époque aient payé leur tribut à la mer, puisque nous voyons que le loup du Tibre fut en grand, en très grand honneur auprès des prodigues, et en général tous les poissons de ce fleuve? J'en Ignore la raison, mais M. Varron l'atteste. Parcourant les meilleurs objets de consommation que produisent les différentes parties de l'Italie, il donne la palme, en ces mots, au poisson du Tibre, dans son traité Des choses humaines, livre onzième :

Ad victum optima fert ager Campanus frumentum, Falernus vinum, Cassinas oleum, Tusculanus ficum, mel Tarentinus, piscem Tiberis

« La Campanie produit le meilleur blé pour faire le pain; Falerne, le meilleur vin ; Cassinum, la meilleure huile; Tusculum, les meilleures figues; Tarente, le meilleur miel ; IeTibre,les meilleurs poissons. »

Varron parle de tous les poissons de ce fleuve; mais le loup, comme je l'ai dit plus haut, était parmi eux le plus recherché, particulièrement celui qu'on prenait entre les deux ponts. C'est ce qui est prouvé par plusieurs témoignages, mais surtout par C. Titius, contemporain de Lucile, dans son discours pour la loi Fannia. Je cite ses paroles, non seulement parce qu'elles prouveront ce que j'avance au sujet du loup pris entre les deux ponts, mais encore parce qu'elles mettront au jour quelles étaient alors les moeurs d'un grand nombre de gens. Pour dépeindre ces hommes prodigues, allant ivres au forum, afin d'y juger, et rapportant leurs entretiens ordinaires, Titius s'exprime ainsi

Ludunt alea studiose, delibuti unguentis, scortis stipati. Ubi horae decem sunt, iubent puerum vocari, ut comitium eat percontatum, quid in foro gestum sit, qui suaserint, qui dissuaserint, quot tribus iusserint, quot vetuerint. Inde ad comitium vadunt, ne litem suam faciant. Dum eunt, nulla est in angiporto amphora quam non inpleant, quippe qui vesicam plenam vini habeant. Veniunt in comitium: tristes iubent dicere: quorum negotium est narrant: iudex testes poscit: ipsus it minctum: ubi redit, ait se omnia audivisse: tabulas poscit, litteras inspicit: vix prae vino sustinet palpebras. Eunt in consilium: ibi haec oratio: Quid mihi negotii est cum istis nugatoribus potius quam potamus mulsum mixtum vino Graeco, edimus turdum pinguem bonumque piscem, lupum germanum qui inter duos pontes captus fuit?

« Ils jouent aux dés, soigneusement parfumés, entourés de courtisanes. Quand la dixième heure arrive, ils mandent un esclave pour aller dans le comitium, informer de ce qui se passe au forum ; qui propose la loi, qui la combat ; ce qu'ont décrété les tribus, ce qu'elles ont prohibé. Enfin ils s'acheminent vers le comitium, de peur d'être responsables personnellement des affaires qu'ils auraient négligé de juger. Chemin faisant, il n'est point de ruelle dont ils n'aillent remplir le vase à urine; car ils ont toujours la vessie pleine, par suite de la quantité de vin qu'ils boivent. Ils arrivent d'un air ennuyé dans le comitium: ils ordonnent de commencer à plaider, les parties exposent leur affaire, le juge réclame les témoins, et va uriner; au retour, il prétend avoir tout entendu, et demande les dépositions écrites; il y jette les yeux, mais à peine peut-il tenir les paupières soulevées, tant ii est accablé par le vin. En allant délibérer voici quels sont ses propos : Qu'ai-je affaire de ces sottises? Que ne buvons-nous plutôt du vin. grec, mêlé avec du miel? Mangeons une grive grasse, un bon poisson, un loup du pays, pêché entre les deux ponts. »

Telles sont les expressions de Titius. Lucile, poète mordant et satirique, montre assez qu'il n'ignorait pas l'excellent goût du poisson qu'on prenait entre les deux ponts ; car il lui donne les épithètes de friand et de tatillon, parce qu'il venait, le long du rivage, à la recherche des immondices. On appelait proprement tatillons ceux qui, arrivant les derniers au festin du temple d'Hercule, léchaient les écuelles (catillos). Voici les vers de Lucile:

Fingere praeterea adferri quod quisque volebat.

Illum sumina ducebant atque altilium lanx:

Hunc pontes Tiberinos duo inter captus catillo.

« Peindre chacun qui se fait apporter ce qui lui convenait : l'un des tétines de truie qui vient de mettre bas; l'autre, un pâté de volaille grasse; l'autre, un tatillon pris entre les deux ponts du Tibre. »

CHAPITRE XIII.

Des lois portées contre le luxe des anciens Romains.

(CHAPITRE XVI du livre III dans LACUS CURTIUS)

Je serais long, si je voulais énumérer toutes les inventions que la gourmandise des anciens Romains leur suggéra, et qu'ils mirent en pratique; c'est ce qui fut cause qu'on proposa au peuple un si grandnombre de lois sur les dépenses des festins, et qu'on ordonna de dîner et de souper les portes ouvertes, afin que le regard des citoyens lmposât des bornes au luxe. La première loi qui fut proposée au peuple touchant les festins, est la loi Orchia; elle le fut par C. Orchius, tribun du peuple, d'après la décision du sénat, la troisième année que Caton était censeur. Je n'en rapporte point le texte, parce qu'il est trop long. Son objet était de limiter le nombre des convives. C'était contre l'infraction de cette disposition de la loi, que Caton tonnait dans ses discours. La nécessité d'une nouvelle loi s'étant fait sentir, la loi Fannia fut portée, vingt-deux ans après la loi Orchia, l'an 588 de la fondation,de Rome, selon l'opinion d'Aulu-Gelle. Sammonicus Sérénus s'exprime ainsi au sujet de cette loi

Lex Fannia, sanctissimi Augusti, ingenti omnium ordinum consensu pervenit ad populum: neque eam praetores aut tribuni, ut plerasque alias, sed ex omnium bonorum consilio et sententia ipsi consules pertulerunt, cum res publica ex luxuria conviviorum maiora quam credi potest detrimenta pateretur, siquidem eo res redierat, ut gula inlecti plerique ingenui pueri pudicitiam et libertatem suam venditarent, plerique ex plebe Romana vino madidi in comitium venirent, et ebrii de rei publicae salute consulerent

« La loi Fannia, très saints augustes, fut proposée au peuple, de l'avis unanime de tous les ordres; elle ne fut point présentée, comme la plupart des autres, par les préteurs ou les tribuns, mais par les consuls eux-mêmes, de l'avis et par le conseil de tous les bons citoyens, attendu que le luxe des festins nuisait à la république plus qu'on ne pourrait se l'imaginer;. car la chose était venue à un tel point, que plusieurs jeunes gens ingénus trafiquaient de leur liberté et de leur vertu pour satisfaire leur gourmandise, et que plusieurs citoyens romains arrivaient au comice gorgés de vin, et décidaient, ivres, du sort de la république. »

Telles sont les paroles de Sammonicus. La loi Fannia surpassait la sévérité de la loi Orchia, en ce que cette dernière ne faisait que circonscrire le nombre des convives, ce qui n'empêchait pas de manger son bien avec un petit nombre de personnes; tandis que la loi Fannia borna la dépense des repas à cent as : ce qui lui fit donner par le poète Lucilius, avec sa causticité ordinaire, le nom de centussis. Au bout de dix-huit ans, la loi Fannia fut suivie de la loi Didia; cette dernière eut deux motifs: le premier et le principal fut d'étendre les lois somptuaires de Rome à toute l'Italie, car les Italiens pensaient que la loi Fannia ne les concernait pas; et qu'elle n'était obligatoire que pour les seuls citoyens de Rome; le second fut de rendre passibles des pénalités de la loi, non seulement ceux qui dans les festins qu'ils avaient don nés avaient dépassé les bornes prescrites, mais encore ceux qui avaient été invités à ces festins, ou qui y avaient assisté de quelque manière que ce fût. Après la loi Didia vint la loi Licinia, présentée par P. Licinius Crassus le riche, à la confection de laquelle les plus distingués citoyens mirent tant de zèle, que le sénat ordonna, par extraordinaire, qu'aussitôt après sa promulgation elle devint obligatoire pour tout le monde, comme si elle eut été soumise à l'acceptation du peuple, et avant d'attendre sa confirmation dans les trinundines. Cette loi ressemblait à la loi Fannia, à quelques changements près. En effet, on n'avait voulu qu'obtenir l'autorité d'une loi nouvelle, l'ancienne commençant à tomber en désuétude; et en cela on ne fit en vérité que ce qui s'est pratiqué pour les lois des Douze Tables. Lorsque leur antiquité commença à les affaiblir? on fit passer leurs dispositions dans de nouvelles lois, qui prirent le nom de ceux qui les présentèrent. Les principales dispositions de la loi Licinia consistaient à défendre aux Romains d'employer à leur nourriture, chacun des jours des calendes, des nones et des nundines, plus de cent as: quant aux autres jours qui ne sont point compris dans cette catégorie, il était défendu de servir sur la table plus de trois livres de viande sans apprêt, et d'une livre de viande d'apprêt, sans comprendre les fruits de la terre, de la vigne et des ar bres. Je vois déjà la réflexion que de pareilles dispositions vont faire naître: C'était donc un siècle bien sobre que celui où les lois pouvaient circonscrire à tel point la dépense des repas? Mais il ne faut point raisonner ainsi ; car les lois somptuaires n'étaient proposées que par une seule personne, tandis qu'elles devaient corriger les vices de toute la cité; et certainement l'on n'aurait pas eu besoin de pareilles lois, si l'on n'eût vécu au milieu des moeurs les plus corrompues et les plus dissipatrices: c'est un ancien adage, que les bonnes lois sont enfantées par les mauvaises mœurs. A ces lois succéda la loi Cornélia, qui fut aussi une loi somptuaire que présenta le dictateur Cornélius Sylla : cette loi ne prohibait pas la magnificence des festins, ne prescrivait pas de bornes à la gourmandise; mais elle diminuait le prix des denrées : et quelles denrées, bon Dieu! quel genre de sensualités recherchées, et à peu près inconnues aujourd'hui ! quels poissons et quels mets y sont nommés ! et cependant la loi leur assigne de bas prix. Je ne craindrai pas d'avancer que ce bas prix des mets invitait à s'en procu rer une grande quantité et permettait aux personnes peu riches de satisfaire leur gourmandise. Pour dire tout ce que je pense, celui-là me paraît entaché de luxe et de prodigalité qui se fait servir immodérément, encore que ce soit à peu de frais : ainsi donc notre siècle doit être considéré comme beaucoup plus sobre que celui dont il est question, puisque chacun de nous ne connaît tout au plus que de nom la plupart des objets dont la loi de Sylla parle comme étant alors d'un usage vulgaire. Après la mort de Sylla, le consul Lépidus porta aussi une loi alimentaire, car Caton qualifie ainsi les fois somptuaires. Peu d'années après, une autre loi fut soumise à l'acceptation du peuple par Antius Restion; cette loi, bien qu'excellente et non abrogée, fut rendue inutile par la ténacité du luxe et le concours puissant des autres vices. On rapporte néanmoins ce trait remarquable de Restion qui la présenta, savoir, que de toute sa vie il ne soupa plus hors de chez lui, afin de n'être pas témoin de la violation d'une loi qu'il avait présentée pour le bien public. A ces lois, je joindrais un édit somptuaire présenté par Antoine, qui fut dans la suite triumvir, si je ne trouvais inconvenant de placer, au nombre de ceux qui ont réprimé le luxe, Antoine, qui ne put être surpassé dans la dépense ordinaire de ses repas qu'au moyen de la valeur d'une pierre précieuse qu'avala son épouse Cléo- pâtre. Tout ce qui vit dans la mer, sur la terre ou dans les airs, lui semblait destiné à assouvir sa voracité, et il le livrait à sa gueule et à sa mâchoire. C'est dans cette vue qu'il voulut transférer en Égypte le siège de l'empire romain. Cléopâtre son épouse, qui ne voulait pas se laisser vaincre même en fait de luxe, par des Romains, fit la gageure de consommer dix millions de sesterces dans un souper. Antoine trouva la chose prodigieuse; néanmoins, il accepta la gageure sans hésiter. Munacius Plancus fut choisi pour arbitre, digne juge d'un pareil combat. Le lendemain Cléopâtre, pour engager la lutte, servit à Antoine un souper magnifique, mais qui ne l'étonna point, parce qu'il reconnut partout ses mets quotidiens. Alors la reine, souriant, se fit apporter un flacon dans lequel elle versa un peu de vinaigre très acide; et, détachant une pierre précieuse qui lui servait de pendant d'oreille; elle l'y jeta dedans résolument. Celle-ci s'y fut bientôt dissoute, comme c'est le propre de cette pierre; et aussitôt Cléopâtre l'avala : après cela, quoiqu'elle eût gagné la gageure, puisque la pierre valait sans contestation dix millions de sesterces, elle mettait déjà la main à celle qui lui servait de pendant à l'autre oreille, lorsque Munacius Plancus prononça gravement et en juge sévère qu'Antoine était vaincu: On peut juger quelle devait être la grosseur de cette pierre, puisque après que Cléopâtre eut été vaincue et faite prisonnière en Égypte, celle qui resta fut portée à Rome où on la scia en deux morceaux, qui furent placés, comme étant chacun d'une énorme grosseur, sur la statue de Vénus, qui était dans le temple appelé Panthéon.

CHAPITRE XIV.

Des diverses espèces de noix.

(CHAPITRE XVII du livre III dans LACUS CURTIUS)

Furius parlait encore lorsqu'on apporta les bellaria du second service, ce qui fit tomber la conversation sur un autre sujet. Symmaque mettant la main aux noix : Je voudrais, dit-il, apprendre de toi, Servius, quelle est la cause ou l'origine de tant de noms divers qu'ont reçus les noix; comme aussi d'où vient que les pommes, dont les goûts et les noms sont si variés, ont recu néanmoins toutes ce nom générique: et d'abord je souhaiterais que tu commençasses par nous dire, touchant les noix, ce qui te reviendra en mémoire de tes fréquentes lectures. Alors Servius prit la parole:

-- Cette noix est appelée juglans, selon (opinion de quelques-uns, de juvando (agréable) et de glans; mais Gavius Bassus, dans son livre De la signification des mots s'exprime ainsi

Iuglans arbor proinde dicta est ac Iovis glans. Nam quia id arboris genus nuces habet quae sunt suaviore sapore quam glans est, hunc fructum antiqui illi, qui egregium glandique similem ipsamque arborem deo dignam existimabant, Iovis glandem appellaverunt, quae nunc litteris interlisis iuglans nominatur

« Le nom de l'arbre appelé juglans est composé de Jovis et de glans (gland de Jupiter). Cet arbre porte des noix d'une saveur plus agréable que le gland. Les anciens trouvant ce fruit bon et semblable au gland, et l'arbre qui le porte digne d'être consacré à un dieu, l'appelèrent Jovis glans, dont on a fait aujourd'hui par syncope juglans. »

Cloatius Vérus, dans son livre Des mots tirés du grec, explique ce nom de cette manière

Iuglans, D praetermissum est, quasi Diuglans, id est Διὸς βάλανος

Juglans, c'est comme s'il y avait diuglans (gland du dieu Ju), il manque le mot d : en grec, Διὸς βάλανος (gland de Jupiter)

comme on le trouve dans Théophraste, qui dit: Les arbres particuliers aux montagnes, et qui ne croissent point dans les plaines, sont le térébinthe, l'yeuse, le tilleul, l'alaterne et le noyer, qui est le même que le Διὸς βάλανος. Les Grecs appellent aussi cette espèce de noix basilique (royales)  »

La noix appelée avellane ou prénestine est produite par l'arbre appelé coryle (coudrier), dont Virgile a parlé:

Corylum sere

« Corylum sere. »

Il est près de Prénestine une peuplade appelée les Karsitains, ἀπὸ τῶν καρύων (noix). Varron en fait mention dans son Logistorique intitulé Marius de la Fortune. Voilà d'où vient le nom de la noix prénestine. On trouve le passage suivant dans la comédie du Devin, de Naevius

Quis heri

Apud te? Praenestini et Lanuvini hospites.

Suopte utrosque decuit acceptos cibo,

Alteris inanem bulbam madidam dari,

Alteris nuces in proclivi profundere.

« Qui était hier chez vous? des hôtes de Préneste et de Lanuvium il fallut donner à chacun le mets de son pays qu'il aime : à l'un des noix en abondance, à l'autre l'oignon apprêté en sauce. »

Les Grecs appellent cette autre noix pontique, tandis que chaque nation lui fait prendre le nom de celle de ses provinces où elle croît le plus abondamment. La noix-châtaigne, qui est mentionnée dans Virgile castaneasque nuces, s'appelle aussi héracléotique; car le savant Oppius dans l'ouvrage qu'il a fait sur les arbres, forestiers, dit

Heracleotica haec nux, quam quidam cataneam nominant, itemque Pontica nux atque etiam quae dicuntur basilicae iuglandes germina atque flores agunt similiter isdem temporibus quibus Graecae nuces

« La noix héracléotique, que quelques-uns appellent châtaigne, la noix pontique, les noix appelées basiliques, juglandes, poussent des feuilles et des fleurs semblables à celles des noyers de la Grèce, et aux mêmes saisons. »

Ce passage m'amène à parler de la noix grecque.

- En disant cela, Servius tira une amande de son noyau et la présenta aux convives.

- La noix grecque est celle que nous appelons amygdale (amande). Elle est aussi appelée thasienne, témoin Cloatius, qui, dans le quatrième livre des Étymologies grecques dit:

Nux Graeca amygdale.

« la noix grecque amygdale. »

Atta, dans sa Supplication, dit

Nucem Graecam, ait, favumque adde quantum libet.

« Ajoutez à tous ces dons la noix grecque, et du miel à volonté. »

Puisque nous parlons des noix, je n'omettrai point la noix mollusque, quoique l'hiver ne nous permette pas d'en jouir actuellement. Plaute, dans son Calceolus (petit soulier), en fait mention en ces termes: II dit que

— Molluscam nucem

Super eius dixit inpendere tegulas.

« les branches d'un noyer mollusque s'élèvent au- dessus de son toit. »

Plaute la nomme à la vérité; mais il ne nous donne aucun renseignement sur elle. C'est celle qu'on appelle vulgairement persique (pêche), et on la nomme mollusque, parce que c'est la plus molle de toutes les noix c'est ce qui est attesté par le très savant Suévius, auteur compétent en cette matière, dans l'idylle intitulée Moretum. Parlant d'un jardinier qui apprête un moretum, parmi les diverses choses qu'il y fait entrer, il nous apprend qu'il y met la noix mollusque; voici ses expressions

Admiscet missa in cava silicis haec nunc partim,

Partim Persica: quod nomen sic denique fertur

Propterea quod qui quondam cum rege potenti,

Nomine Alexandro Magno, fera praelia bello

In Persas tetulere, suo post inde reventu

Hoc genus arboris in praelatis finibus Graiis

Disseruere novos fructus mortalibus dantes.

Mollusca haec nux est, ne quis forte inscius erret.

« Toi, Acea, joins la noix basilique à la noix de Perse. Cette dernière a pris son nom, dit-on, de ce que jadis ceux qui, avec le puissant roi appelé Alexandre le Grand, allaient porter chez les Perses une guerre féconde en terribles combats, à leur retour dans les champs de la Grèce, y plantèrent cette espèce d'arbres, qu'ils en avaient apporté; procurant ainsi de nouveaux fruits aux mortels. Cette noix est la noix mollusque, pour que personne ne s'y trompe faute de le savoir. »

On appelle noix térentine, celle qui est si peu compacte qu'elle se brise presque en la touchant. On trouve à son sujet le passage suivant dans le livre de Favorin

Item quod quidam Tarentinas oves vel nuces dicunt, quae sunt terentinae a tereno, quod est Sabinorum lingua molle: unde Terentios quoque dictos putat Varro ad Libonem primo

« Quelques personnes donnent aux noix et aux brebis l'épithète de tarentines, tandis qu'il faut dire tarentines, de terenus, qui dans l'idiome des Sabins signifie mou. C'est de cette origine que Varron, dans son livre troisième à Libonis, pense que dérive le nom des Térentins. »

Horace est tombé dans l'erreur que Favorin vient de signaler, lorsqu'il dit:

« Et la molle noix de Tarente (et molle Tarentum.) »

La noix de pin produit celle-ci que vous voyez.

On trouve dans la Cistellaire de Plaute le passage suivant :

Qui e nuce nucleos esse vult frangit nucem.

« Que celui qui veut extraire la noix de sa coque brise la noix. »

CHAPITRE XV.

Des diverses espèces de pommes et de poires.

(CHAPITRE XVIII du livre III dans LACUS CURTIUS)

Puisque nous trouvons les pommes au nombre des bellaria, parlons de leurs différentes espèces, maintenant que nous avons terminé ce qui concerne les noix. II est des écrivains agronomiques qui établissent la distinction suivante entre les noix et les pommes. Ils appellent noix tout fruit qui, étant dur à l'extérieur, renferme intérieurement un corps bon à manger; et ils appellent pomme tout fruit qui, étant extérieurement bon à manger, renferme dans l'intérieur un corps dur. D'après cette définition, la pêche, que le poète Suévius compte, comme nous l'avons vu plus haut, au nombre des noix, devrait être rangée plutôt parmi les pommes. Après ce préliminaire il faut passer en revue les différentes espèces de pommes que Cloatius, dans le quatrième livre des Étymologies grecques, énumère soigneusement en ces termes

Sunt autem genera malorum: Amerinum cotonium citreum coccymelum conditivum ἐπιμηλὶς musteum Mattianum orbiculatum ogratianum praecox pannuceum Punicum Persicum Quirianum prosivum rubrum Scaudianum silvestre struthium Scantianum tibur Verianum.

« Voici quelles sont les diverses espèces de pommes : l'abricot, le coing, le citron, le coccymelum, la pomme à cuire, la pomme de Mélos, la pomme douce, la mattiane, la pomme orbieulée, la grenade, la pomme précoce, la pomme ridée, la punique, la persique (pêche), la quiriane, le prosivum, la pomme rouge, la scaudiane, la pomme silvestre, le struthium, la scantiane, la pomme de Tibur, la vériane. »

Vous voyez que la pêche, qui a conservé le nom de son soi originaire (persicum), quoiqu'elle soit depuis longtemps naturalisée sur le nôtre, est comptée par Cloatius au nombre des pommes. Le citron, dont parle le même auteur, est aussi une espèce de pomme persique, selon Virgile, qui dit

Felicis mali quo non praestantius ullum

« La pomme de l'Arabie Heureuse, la meilleure de toutes, etc. »

Et pour qu'on ne doute pas que ce soit du citron dont Virgile a voulu parler, écoutez un passage d'Opplus, dans son livre Des arbres forestiers :

Citrea item malus et Persica: altera generatur in Italia, et in Media altera.

« Le citron est aussi une pomme persique; une espèce croit en Italie, et l'autre en Médie. »

Peu après, parlant de ce même fruit, il ajoute

Est autem odoratissimum: ex quo interiectum vesti tineas necat. Fertur etiam venenis contrarium, quod tritum cum vino purgatione virium suarum bibentes servat. Generantur autem in Perside omni tempore mala citrea: alia enim praecarpuntur, alia interim maturescunt.

« Il est fortement odorant; son jus jeté sur les habits y tue les teignes. On le regarde aussi comme un contre-poison, parce que, écrasé dans du vin, il produit une boisson qui fortifie en purgeant. Les citrons viennent en Perse dans toutes les saisons, et tandis qu'on cueille les uns, les autres mûrissent encore. »

On voit que le citron est nommé dans ce passage avec toutes les qualités distinctives que Virgile lui attribue, sans prononcer son nom. Homère, qui appelle le citron θύον, nous apprend que c'est un fruit odorant :

Θύου δ' ἀπὸ καλὸν ὀδώδει

« Le citron exhalait une excellente odeur. »

Et quant à ce que dit Oppius, qu'on mettait du jus de citron sur les habits, Homère a aussi exprimé la même chose en ces termes ;

Εἵματα δ' ἀμφιέσασα θυώδεα σιγαλόεντα

« Ayant revêtu des habits brillants, et parfumés avec le citron »

De même aussi Névius, dans son poème de la guerre Punique, par l'expression de citrosa vestis, veut exprimer un habit parfumé au citron.

La poire que vous voyez devant vous est un fruit qui a de nombreuses variétés, distinguées pardes noms différents. Cloatius, déjà cité, donne la nomenclature suivante de leurs dénominations

Anicianum cucurbitivum cirritum cervisca calculosum Crustuminum decimanum Graeculum Lollianum Lanuvinum laureum Lateresianum myrapium Milesium murteum Naevianum orbiculatum Praecianum rubile Signinum Tullianum Titianum timosum Turranianum praecox volemum, mespilum serum, sementivum serum, Sextilianum serum, Tarentinum serum, Valerianum serum.

« La poire d'Antium, la poire citrouille, le cirritum, la cervisca, la poire graveleuse, la crustumine, le doyenné, la petite poire grecque, la lolliane, la poire laurier, la latérésiane, la poire de Lanuvinum, le murapium, la poire de Milet, la poire douée, la néviane, la poire ronde, la préciane, la rubile, la poire de Signinum, la fulliane, la titiane, la turriniane, le timosum, la poire précoce, la volème, la nêfle tardive, la sementive tardive, la sextiliane tardive, la poire tardive de Tarente, la valériane tardive. »

CHAPITRE XVI.

Des diverses espèces de figues, d'olives et de raisins.

(CHAPITRE XIX du livre III dans LACUS CURTIUS)

Ces figues sèches qui sont là m'invitent à énumérer les diverses espèces de ce fruit, toujours guidé, pour celui-là comme pour les autres, par Cloatius: voici l'énumération qu'il fait, avec son exactitude ordinaire, des diverses espèces de figues

Africa albula harundinea asinastra, atra palusca, Augusta bifera Carica, caldica alba nigra, Chia alba nigra, Calpurniana alba nigra, cucurbitiva duricoria Herculanea Liviana ludia leptoludia Marsica Numidica pulla Pompeiana praecox, Tellana atra.

« L'africaine, la figue blanche, la figue de roseau, l'asinastre, la figue noire, la figue de marais, l'augusta, la figue bisannuelle, la figue de Carie, la figue de Chaleide, l'alba-nigra, l'alba-nigra de Chio, l'alba-nigra calpurniane, la flgue citrouille, la figue à peau dure, la figue herculane, la Liviane, la figue de Lydie, la petite figue de Lydie, la figue des Marses, la figue de Numidie, la pompéiane brune, la figue précoce, la tellane noire. »

Il est bon de savoir que le figuier blanc est un des arbres heureux, et le figuier noir un des arbres malheureux, selon que nous l'apprennent les pontifes. Voici en effet ce que dit Vérianus, dans son traité Des formules Pontificales :

Felices arbores putantur esse quercus aesculus ilex suberies fagus corylus sorbus, ficus alba, pirus malus vitis prunus cornus lotus.

« Sont réputés arbres heureux, le chêne, l'aesculus, l'yeuse, le liége, le hêtre, le coudrier, le sorbier, le figuier blanc, le poirier, le pommier, la vigne, le cornouiller, le lotos. »

Tarquin l'Ancien, dans son livre Des prodiges qui concernent les arbres, s'exprime ainsi

Arbores quae inferum deorum avertentiumque in tutela sunt, eas infelices nominant: alternum sanguinem filicem, ficum atram, quaeque bacam nigram nigrosque fructus ferunt, itemque acrifolium, pirum silvaticum, pruscum rubum sentesque quibus portenta prodigiaque mala comburi iubere oportet.

« On appelle arbres malheureux ceux qui sont sous la protection des dieux des enfers, dont il faut se préserver; ces arbres sont : l'alaterne, le sanguin, la fougère, le figuier noir, tous les arbres qui produisent des baies noires, et toute espèce de fruits de cette couleur, l'alisier, le poirier sauvage, le houx, le buisson, et les arbrisseaux à épines. Tous ces arbres doivent être brûlés, pour conjurer les phénomènes de mauvais augure. »

Mais que penser de voir dans de bons auteurs la figue distinguée de la pomme, comme ne faisant point partie de cette classe de fruits? Afranius, dans la Sella (chaise), dit :

Pomum holus ficum uvam

« La pomme, l'herbe potagère, le figuier, le raisin. »

Cicéron, dans le livre troisième de son Économique, dit aussi :

Neque serit vitem neque quae sata est diligenter colit: oleum ficos poma non habet

« Il ne plante point la vigne; il ne cultive pas soigneusement ce qu'il a semé; il n'a ni huile, ni figues, ni pommes. »

Il ne faut pas négliger la remarque que le figuier est le seul de tous les arbres qui ne fleurit point. On donne le nom de grossus à la figue qui ne mûrit point, et qui donne encore de ce lait qui est propre à ce fruit. Les Grecs, pour les désigner, se servent du mot ὀλύνθους. On lit dans Mattius :

In milibus tot (ficorum) non videbitis grossum

« Parmi tant de milliers de figues vous ne voyez pas un grossus. »

Peu après il dit :

Sumas ab alio lacte diffluos grossos

« Prenez de cet autre lait qui découle des grossi. »

Postumius Albinus, dans le premier livre de ses Annales, dit, en parlant de Brutus :

Ea causa sese stultum brutumque faciebat, grossulos ex melle edebat.

« C'est pourquoi il se faisait passer pour fou et pour insensé: il mangeait des grossuli au miel. »

Voici quelles sont les diverses espèces d'olives l'olive d'Afrique, l'olive blanchâtre, l'aquilia, l'olive d'Alexandrie, l'olive d'Égypte, la culminea, l'olive des ragoûts, la liciniane, Torchas, l'olive sauvage, la pausia, la paulia, l'olive longue, la sallentine, la sergiane, la termutia. Voici maintenant les diverses espèces de raisins. L'aminéen, ainsi nommé du pays où il croît; car le lieu où est maintenant Falerne fut jadis habité par les Aminéens. L'asinusca, l'atrusca, l'albivérus, le raisin d'Albano, le raisin des abeilles, l'apicia, le bumamma, ou, comme disent les Grecs, βούμασθος, le raisin à chair dure, le raisin sauvage, le psithia noir, le maronien, le raisin maréotide, le raisin de Nlumente, le raisin précoce, le pramnien, le psithia, le pilleolata, le raisin de Rhodes, le raisin à couronne, le vénucula, le variola, le lagéa.

Ici Praetextatus prenant la parole :

- Je voudrais écouter plus longtemps notre cher Servius ; mais l'heure du repos étant arrivée, nous avertit de remettre au moment où nous pourrons écouter le reste de la savante dissertation entamée par Symmaque dans sa propre maison. Là-dessus on se retira.

MACROBE

SATURNALES

LIVRE TROIS

livre 2

livre 4

LIVRE III.

CHAPITRE 1.

Avec quelle exactitude Virgile a décrit les divers rites des sacrifices.

Les personnes attendues se trouvant réunies, à l'heure fixée avant le repas du soir, dans la maison de Praetextatus, Evangelus commença par lui adresser la parole en ces termes:

-Tu nous as dit, mon cher Praetextatus, qu'entre les mérites divers de Virgile, dont tu es le lecteur assidu, celui que tu admires le plus, c'est la science profonde du droit pontifical qu'il montre dans plusieurs parties de ses ouvrages, comme si cette science eût été le principal objet de ses études. Tu t'es engagé, si l'occasion se présentait de traiter un sujet aussi important, à prouver que Virgile devait être considéré comme le premier de nos pontifes : remplis donc maintenant ta promesse; sans quoi je devrai croire ou que tu as oublié ton engagement, ou plutôt que le président du collège de nos pontifes ignore le mérite de Virgile considéré comme pontife. Le visage de Praetextatus se couvrit d'une rougeur modeste, et il répondit : Je vais prouver, et que je n'oublie point mes engagements, et que Virgile ne fut pas ignorant des rites sacrés. Je le ferai, Évangelus, non à cause de tes paroles, beaucoup plus inconsidérées que vraies, mais par égard pour cette réunion, qui, je le sais, m'écoutera avec empressement. La première chose par laquelle je crois devoir commencer, c'est la cérémonie de la purification, par où doit toujours commencer quiconque veut offrir aux dieux du ciel un sacrifice régulier. C'est ce que Virgile démontre clairement, lorsque introduisant Énée en qualité de pontife, il lui fait adresser à son père les paroles suivantes

Tu, genitor, cape sacra manu patriosque Penates.

Me bello e tanto digressum et caede recenti

Attrectare nefas, donec me flumine vivo

Abluero.

« Toi, mon père, prends dans tes mains les ustensiles sacrés et nos pénates domestiques; sortant d'un si terrible combat, et la main encore fraîchement ensanglantée, je serais sacrilège de les toucher avant de m'être lavé dans l'eau vive du fleuve. » Après la sépulture de sa nourrice Caïète, où tend la navigation d'Énée?

— fluvio Tiberinus amoeno

In mare prorumpit,

« Vers les lieux riants par où coule le Tibre pour se précipiter dans la mer;»  afin qu'aussitôt qu'il aura mis le pied sur le seul de l'Italie, lavé dans les ondes du fleuve, il puisse invoquer avec pureté Jupiter,

Iovem Phrygiamque ex ordine Matrem

« Et sa mère Vénus, qui lui donna le jour en Phrygie. » Et pourquoi tout cela? parce qu'il navigue sur le Tibre pour aller joindre Évandre, et que, devant le trouver occupé à célébrer les fêtes d'Hercule, il veut être purifié, afin de pouvoir participer aux sacrifices de son hôte. Aussi Junon ne se plaint-elle pas tant de ce que contre sa volonté Énée est parvenu en Italie, que « de ce qu'il est entré dans le lit désiré du Tibre, » parce qu'elle savait qu'une fois purifié dans ce fleuve, il pouvait régulièrement sacrifier à elle-même, et qu'elle ne voulait pas seulement être intercédée par lui. Maintenant que nous avons démontré, par l'autorité de Virgile, que la purification estime cérémonie essentielle aux sacrifices que l'on offre aux dieux du ciel, voyons si ce poète a observé la même exactitude de rites à l'égard du culte des dieux des enfers.

Lorsqu'on veut sacrifier aux dieux du Ciel, il faut se purifier par l'ablution de tout le corps; mais lorsqu'on veut sacrifier aux dieux des enfers, il suffit seulement de l'aspersion. Énée veut donc parler de sacrifices à faire aux dieux du ciel, lorsqu'il dit :

— donec me flumine vivo

Abluero.

« Jusqu'à ce que je me sois lavé dans l'eau vive du fleuve. »  Mais lorsque Didon veut sacrifier aux dieux infernaux, elle dit

Annam, cara mihi nutrix, huc siste sororem:

Dic corpus properet fluviali spargere lympha.

« O ma chère nourrice, fais venir ici ma soeur Anne; dis-lui qu'elle se hâte d'asperger son corps de l'eau du fleuve. »

Et dans un autre endroit le poète dit

Sparserat et latices simulatos fontis Averni.

« Didon avait répandu (sparserat) l'eau, à l'imitation de la fontaine de l'Averne. »  En racontant la cérémonie de la sépulture de Misène, le poète dit

Idem ter socios pura circumtulit unda,

Spargens rore levi.

« II (le prêtre Corynée) tourne trois fois autour de ses compagnons, portant une onde pure, dont il les aspergeait légèrement. »  De même, lorsque dans les enfers Virgile peint Énée prêt à consacrer un rameau à Proserpine, il s'exprime ainsi

Occupat Aeneas aditum corpusque recenti

Spargit aqua.

« Énée s'arrête à l'entrée, et asperge son corps avec de l’eau fraîchement puisée. »

CHAPITRE II.

Avec quelle propriété Virgile a employé les expressions sacramentelles des cérémonies sacrées.

La propriété des termes est si familière à Virgile, que cette observation, à son égard, paraît cesser d'être un éloge. Néanmoins il ne l'a nulle part poussée plus loin qu'en fait de sacrifices et de choses sacrées. Et d'abord je ferai une remarque sur un terme à propos duquel on s'est plusieurs fois trompé. Virgile dit:

— Extaque salsos

Porriciam in fluctus,

« Je vous offrirai (porriciam) ses entrailles dans les flots amers. »  II ne faut point lire porriciam (je jetterai), comme le font quelques uns, à cause des mots in fluctus, dans lesquels on croit que Virgile a voulu dire : je jetterai les entrailles. Mais il n'en est point ainsi; car, selon la doctrine des haruspices et les maximes des pontifes, le mot porriciam est sacramentel dans les sacrifices. Véranius, sur le Ier livre de Pictor, discute ainsi cette expression:

Exta porriciunto, dis danto, in altaria aramve focumve eove quo exta dari debebunt.

« Les entrailles des victimes (exta) sont présentées (porriciunto) et données (danto) aux dieux, ou sur l'altare, ou sur l'ara, ou sur le focus, ou en quelqu'un des lieux où l'on doit faire ces offrandes. »  L'expression technique des sacrifices est donc porricere, et non projicere: et quant à la dernière partie des paroles de Véranius, « ou sur l'ara, ou sur le focus, ou en quelqu'un des lieux où l'on doit faire ces offrandes, » il faut observer que la mer, dans le passage de Virgile, tient lieu de l'ara ou du focus; car c'est aux dieux de la mer qu'est offert le sacrifice. Voici le passage

Di, quibus imperium est pelagi, quorum aequora curro,

Vobis laetus ego hoc candentem in litore taurum

Constituam ante aras voti reus, extaque salsos

Porriciam in fluctus, et vina liquentia fundam.

« Dieux qui régnez sur cette mer dont je parcours les plaines, je fais vœu avec joie de vous immoler sur ce rivage un taureau blanc, je vous offrirai (porriciam) ses entrailles (exta) dans les flots amers, et j'y répandrai le vin liquide. »  De là il résulte que, suivant les rites sacrés, les entrailles des victimes peuvent porrici (être offertes), et non projici (être jetées).

Constituam ante aram voti reus (j'amènerai devant vos autels, engagé par voeu) : ce sont les mots sacramentels des sacrifices: celui qui s'engage envers les dieux par un vœu est appelé reus; et celui qui ne remplit pas son vœu est appelé damnatus. Mais je n'ai pas besoin d'en dire davantage sur ce sujet, puisque le savant Eustathe naguère l'a traité à fond. C'est une chose particulière à remarquer dans Virgile, qu'il emploie souvent, avec une profonde intelligence, tel mot que le vulgaire pourrait plus d'une fois croire placé au hasard. Ainsi, nous lisons en plusieurs endroits qu'on ne peut sacrifier par la simple oraison, si en outre celui qui prie les dieux ne tient en priant leurs autels embrassés. Varron, dans le cinquième livre de son traité Des choses divines, dit que

aras primum asas dictas, quod esset necessarium a sacrificantibus eas teneri: ansis autem teneri solere vasa quis dubitet? Conumtatione ergo litterarum aras dici coeptas, ut Valesios et Fusios dictos prius nunc Valerios et Furios dici.

les autels (arae) s'appelaient anciennement anses parce qu'il fallait qu'ils fussent tenus, par ceux qui offraient les sacrifices, de la même façon qu'on tient les vases par les anses. Au moyen d'un changement de lettre, d'asa on aura fait ara, comme de Valesius et de Fusius qui se disaient anciennement, on a fait aujourd'hui les noms de Valérius et de Furius.  Virgile, dans le vers suivant, n'a pas négligé nos observations

Talibus orantem dictis arasque tenentem

Audiit omnipotens.

« Le dieu tout-puissant entendit les prières qu'Iarbe lui adressait en tenant ses autels embrassés. »  Ne croirait-on pas qu'Iarbe est écouté, non pas tant parce qu'il priait, que parce qu'il tenait les autels embrassés? Lorsque Virgile dit ailleurs

Talibus orabat dictis arasque tenebat.

« Énée priait la Sibylle en ces termes, et tenait embrassé l'autel; »  Et dans un autre endroit, lorsque le poète fait dire à Latinus

Tango aras, medios ignes ac numina testor

« Je touche les autels, j'atteste les dieux, et les feux qui y brûlent en leur honneur »,  Il entend donner une signification analogue au terme qui exprime l'action de saisir l'autel (tango). Le même poète, savant aussi profond qu'esprit ingénieux, a usé de certains vieux mots qu'il savait appartenir spécialement aux rites sacrés, de manière qu'en changeant le son du mot, la signification restât tout entière. Ainsi dans le premier livre de Pictor, du Droit pontifical, on trouve le mot vitulari, dont Titus explique ainsi la signification:

Vitulari est voce laetari.

« Vitulari, c'est se réjouir de la voix. »  Varron, dans le livre quinzième Des choses divines, dit que

quod pontifex in sacris quibusdam vitulari soleat, quod Graeci παιανίζειν vocant

« dans certains sacrifices le prêtre fait éclater sa joie (vitulatur); ce que les Grecs appellent παιανίζειν. »  Virgile, avec sa docte élégance, rend en peu de mots cette interprétation compliquée

— Laetumque choro paeana canentes!

« Ils chantent en choeur des hymnes d'allégresse (paeana) ; »  car puisque vitulari, qui n'est autre chose que voce laetari, s'exprime par παιανίζειν, pour désigner ceux qui sont joyeux en chantant, peut-on trouver un terme plus propre que l'adjectif παιᾶνος? Arrêtons-nous un moment sur le mot vitulari. Hyllus, dans le livre qu'il a composé sur les dieux, dit qu'on appelait Vitula la déesse qui préside à la joie. Pison dit que c'est la victoire qu'on appelle Vitula, et voici la raison qu'il en donne : Le lendemain des nones de juillet, les Romains ayant mis en fuite les Toscans qui les avaient battus la veille, ce qui a fait donner à ces nones le surnom de Populifugia (fuite du peuple), après la victoire, l'on offrit certains sacrifices appelés Vitulations.

D'autres pensent que le nom de Vitula vient de ce que cette déesse a le pouvoir de nous faire soutenir la vie (vita) ; c'est pourquoi on lui offre des sacrifices pour la remercier des productions de la terre, parce que ces productions servent à soutenir la vie de l'homme. De là vient que Virgile a dit

Cum faciam vitulam pro frugibus, ipse venito

« Viens te joindre à moi lorsque je sacrifierai une génisse (cum faciam vitula) pour les fruits de la terre. »  II a dit vitula pour vitulatione, qui, ainsi que nous venons de le voir, est la dénomination d'un sacrifice offert en signe de joie. Observons de plus qu'il faut lire à l'ablatif, cum faciam vitula : c'est comme si le poète avait dit, cum faciam rem divinam (lorsque j'offrirai un sacrifice), non avec une brebis, non avec une chèvre, mais, vitula, avec une génisse; employant, au moyen d'une ellipse, l'ablatif, au lieu de l'accusatif.  Virgile signale la qualité de pontife dans Énée, jusque dans la qualification qu'il donne au récit de ses labeurs. Les pontifes avaient la prérogative d'écrire sur des tables le récit des événements publics; on appelait ces tables annales maximi, pour désigner qu'elles étaient l'ouvrage des souverains pontifes; c'est à cause de cela que Virgile fait dire par Énée (à Didon

Et vacet annales tantorum audire laborum.

« Si vous avez le loisir d'écouter les annales de nos malheurs, si grands et si nombreux. »

CHAPITRE III

Du sacré, du profane, du saint, et du religieux. Ce que signifient ces expressions; et avec quelle exactitude Virgile a exprimé la valeur de ces mots.

On demande souvent ce que signifient dans les décrets des pontifes les expressions de sacré, de profane, de saint, de religieux. Voyons si Virgile a employé ces mots d'une manière conforme à leur définition, et si, selon son usage, il a conservé à chacun sa signification propre. Trébatius au livre premier Des choses religieuses, s'exprime ainsi :

Sacrum est quicquid est quod deorum habetur

« La chose sacrée est celle qui appartient aux dieux.»  Le poète, ayant cette définition présente à la mémoire, a prononcé à peine le mot de sacré, qu'il fait suivre presque aussitôt le nom de la divinité

Sacra Dionaeae matri divisque ferebam

« Je sacrifiais (sacra ferebam) aux dieux et à ma mère, fille de Dionée. »  Ailleurs

Sacra Iovi Stygio quae rite incepta parabam.

« Le sacrifice (sacra) que j'ai disposé pour être, suivant les rites religieux, à Jupiter Stygien.»  Ailleurs

— Tibi enim, tibi, maxima Iuno,

Mactat sacra ferens.

« C'est à toi, puissante Junon, qu'il l'immole en sacrifice (mactat sacra). »  Tout le monde convient à peu près que la chose profane est celle qui n'a aucun rapport avec le temple, ni avec nulle autre partie du culte religieux. Virgile, en parlant d'un bois sacré et de l'entrée des enfers, également sacrée, nous fournit un exemple de la signification de ce mot

— Procul, o procul este profani,

Conclamat vates, totoque absistite luco.

« Loin d'ici, profanes, s'écria la Sibylle; loin d'ici; sortez de ce bois sacré. »  C'est ici le lieu de remarquer que Trébatius dit que la chose profane est proprement celle qui, d'un usage religieux et sacré, a été transportée à l'usage et à la propriété de l'homme.  Virgile a parfaitement observé cette nuance, lorsqu'il a dit:

Faune, precor, miserere, inquit, tuque optima ferrum

Terra tene, colui vestros si semper honores:

Quos contra Aeneadae bello fecere profanos.

« Divinités, s'écrie Turnus, dont j'ai toujours respecté le culte, que les soldats d'Épée ont profané durant cette guerre, ô Faune, secoure-moi, je t'implore! et toi, Terre protectrice des hommes, retiens son javelot! »  Et en effet, le poète venait de dire plus haut

Sed stirpem Teucri nullo discrimine sacrum

Sustulerant,

« Que les Troyens, sans aucun respect, avaient coupé le tronc d'un arbre sacré. »  Par où il est démontré que la chose profane est proprement celle qui est transportée d'un usage sacré, aux actes communs de la vie humaine. La chose sainte, d'après la définition du même Trébatius, liv. X Des choses religieuses,

interdum idem quod sacrum idemque quod religiosum, interdum aliud, hoc est nec sacrum nec religiosum, est

« est, ou la même que la chose sacrée, ou la même que la chose religieuse, ou différente de l'une et de l'autre. » Voici un exemple de cette dernière espèce

Sancta ad vos anima, atque istius inscia culpae,

Descendam.

« Mon âme sainte et exempte de faute descendra vers vous. »  Par l'expression sainte, Virgile n'a pas voulu dire que l'âme de Turnus fût sacrée ou religieuse, mais pure. De même aussi dans l'exemple suivant

— Tuque, o sanctissima coniunx,

Felix morte tua.

« Et toi, ô très sainte épouse, heureuse de n'être plus, »  par le mot sanctissima Évandre a voulu rendre hommage à l'incorruptible chasteté de son épouse. C'est ainsi qu'on appelle saintes lois (sanctae leges) celles qu'aucune disposition pénale ne doit entacher. Venons-en maintenant à la première partie de la définition de la chose sainte, c'est-à-dire considérée comme synonyme de la chose sacrée et de la chose religieuse. Le poète dit

Ecce levis summo de vertice visus Iuli

Fundere lumen apex,

« Voilà que nous voyons sortir, du haut de la tête d'Iule, comme un épi lumineux. »  II ajoute peu après

Nos pavidi trepidare metu crinemque flagrantem

Excutere et sanctos restinguere fontibus ignes.

« Effrayés, nous tremblons de crainte, nous secouons la chevelure de l'enfant, et nous nous efforçons d'éteindre Ces feux saints (sanctos ignes) en y versant de l'eau. »  Dans ce passage, l'épithète de saints est donnée aux feux, pour celle de sacrés, parce qu'ils étaient produits par la divinité.

De même dans cet autre passage:

— Tuque, o sanctissima vates

Praescia venturi,

« Et vous, prophétesse très sainte (sanctissima), qui connaissez l'avenir, »  l'épithète de très sainte est donnée à la Sibylle pour celle de sacrée, parce qu'elle était prêtresse, et remplie de la divinité.

Il nous reste maintenant à reconnaître dans Virgile quelle est la chose religieuse. Servius Sulpicius nous apprend que la religion a été ainsi nommée, comme étant une chose que sa sainteté sépare et éloigne de l'homme; et il fait dériver ce mot du participe relinquendo, de même que celui de cérémonie de carendo. Virgile, se conformant à cette étymologie, a dit

Est ingens gelidum lucus prope Caeretis amnem

Religione patrum late sacer,

« Il est un vaste bois, près de la fraîche rivière de Cérète, dont la religion de nos pères consacra les terres environnantes à une grande distance (religione patrum late sacer: »)  Ce qu'il ajoute caractérise spécialement cette religieuse consécration

undique colles

Inclusere cavi, et nigra nemus abiete cingit,

« De tous les côtés il est entouré de collines caverneuses, et ceint d'une forêt de noirs sapins. »  Ces diverses circonstances locales nous dépeignent ce bois comme éloigné de la fréquentation des peuples; et il ne l'est pas seulement par les difficultés de son accès, mais encore par la sainteté du lieu.

Silvano fama est veteres sacrasse Pelasgos

Agrorum pecorisque deo.

« On dit, ajoute le poète, que les antiques Pélages le consacrèrent à Silvain, dieu des champs et des troupeaux. » Selon Pompéius Festus,

religiosi sunt qui facienda et vitanda discernunt.

« Les hommes religieux sont ceux qui discernent ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter. »  Ainsi Virgile a pu dire

Rivos deducere nulla

Religio vetuit.

« Aucun précepte religieux ne défend de nettoyer (deducere) les fossés. »

Deducere est pour detergere, nettoyer, désobstruer; car il est bien permis, les jours de fêtes, d'écurer les fossés encombrés, mais non d'en creuser de nouveaux. Remarquons, en passant, un éclaircissement que le poète jette, comme en glissant, sur la signification d'un mot. Le droit pontifical, prévoyant qu'on lave les brebis pour deux motifs, ou pour les guérir de la gale, ou pour nettoyer leur laine, a interdit de les laver les jours de fête pour le premier motif; et il a permis de le faire pour le second. Aussi le poète a-t-il compté cette action de plonger dans le fleuve les troupeaux bêlants au nombre des choses permises. S'il se fût arrêté là, il eût confondu la chose permise avec la chose prohibée; mais en ajoutant à la fin du vers le mot salubre, (fluvio mersare salubri) il donne à entendre le cas qui rend l'ablution permise.

CHAPITRE IV.

Qu'est-ce que le delubrum, et les dieux Pénates? Que Virgile a employé ces termes avec son exactitude ordinaire.

C'est une partie de la science pontificale, de donner aux lieux sacrés les dénominations qui leur sont propres. Voyons donc ce que les pontifes appellent proprement delubrum, et dans quel sens Virgile a employé ce mot. Varron, liv. VIII des choses divines, dit:

Delubrum ait alios aestimare in quo praeter aedem sit area adsumpta deum causa, ut est in Circo Flaminio Iovis Statoris: alios in quo loco dei simulachrum dedicatum sit, et adiecit: sicut locum in quo figerent candelam candelabrum appellatum, ita in quo deum ponerent nominatum delubrum.

« Les uns pensent que le delubrum est cet emplacement qui, dans les édifices sacrés, est plus particulièrement consacré au dieu, comme celui qui dans le cirque Flaminien est consacré à Jupiter Stator ; d'autres croient que c'est le lieu même où est placé le simulacre du dieu. »

Et il ajoute « De même qu'on appelle candelabrum l'instrument qui reçoit la chandelle (candela), de même on appelle delubrum le lieu où est posé le dieu. »

De ce passage de Varron, on peut conclure que, selon l'opinion pour laquelle il penche, et qu'il est dans l'usage d'émettre la dernière, le mot delubrum dérive de dei dedicatum simulacro (dédié à la statue d'un dieu).

Virgile s'est conformé tour à tour à l'une et à l'autre opinion. Pour commencer par la seconde, voici un exemple où il prend le mot delubrum comme étant le nom du simulacre de dieu, ou au moins du lieu sur lequel il est posé.

At gemini lapsu delubra ad summa dracones

Effugiunt,

« Cependant les deux serpents fuient vers les parties les plus élevées de la citadelle sacrée » (delubra ad summa).

Et aussitôt, pour désigner la divinité dont elle renferme la statue, le poète ajoute

saevaeque petunt Tritonidis arcem,

Sub pedibusque deae clypeique sub orbe teguntur,

« ils gagnent le sanctuaire de la cruelle Pallas, ils se réfugient aux pieds de la déesse, et se mettent à couvert sous l'égide de son bouclier: »

Ailleurs il a dit

Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset

Ille dies.

« Malheureux ! c'était notre dernier jour, et nous ornons (delubra) de festons de feuillage les sanctuaires des dieux de notre ville l »

Virgile a employé aussi le mot delubrum suivant la dernière acception énoncée par Varron, qui le fait synonyme d'area (l'aire où repose l'autel)

Principio delubra adeunt, pacemque per aras

Exquirunt,

« Anne et Didon vont d'abord dans le sanctuaire (delubra) chercher la paix au pied des autels; »

et peu après le poète ajoute

Aut ante ora deum pingues spatiatur ad aras

« Didon porte ses pas (spatiatur) devant les statues des dieux (ante ora deum) et aux pieds de leurs autels arrosés de sang. »

Or, que signifie le mot spatiatur, si ce n'est qu'elle parcourt un certain espace. Ad aras, que le poète ajoute ensuite, indique que cet espace est celui qui entoure le simulacre de la divinité. C'est ainsi que, selon son usage, sans avoir l'air de s'en occuper, Virgile ne néglige pas de se conformer aux mystères sacrés. On trouve çà et là, dans les ouvragés de Virgile, des éclaircissements précieux sur les dieux particuliers aux Romains, c'est-à-dire sur les Pénates. Nigidius, dans son traité Des dieux, livre XIX, demande si les dieux pénates ne sont point l'Apollon et le Neptune des Troyens, qui bâtirent, à ce qu'on dit, les murs de leur ville; et si ce n'est pas Énée qui les apporta en Italie. Cornélius Labéo exprime la môme opinion sur les dieux pénates. C'est celle que Virgile a suivie, lorsqu'il a dit

Sic fatus meritos aris mactabat honores,

Taurum Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo.

« Anchise, ayant ainsi parlé, rendit aux autels les honneurs ordinaires; il immola un taureau à Neptune, et un autre à toi, ô bel Apollon. »

Varron, dans son traité Des choses humaines, livre second, rapporte que Dardanus transporta les Pénates de Samothrace en Phrygie, et Énée de Phrygie en Italie. Il ne s'explique point sur les dieux pénates; mais ceux qui ont fait des recherches plus approfondies disent que les Pénates sont les dieux par lesquels nous respirons, par lesquels nous avons un corps et une âme raisonnable: ils disent de plus que Jupiter est l'air mitoyen, Junon la terre et la partie inférieure de l'air, et Minerve la partie la plus élevée de l'atmosphère : ils tirent un argument en faveur de cette opinion, de ce que Tarquin, fils de Démarate de Corinthe, instruit des secrets mystères du culte des Samothraces, consacra un même temple, sous les noms réunis de ces trois divinités. Cassius Hemina dit que les dieux des Samothraces, qui sont les mêmes que les Pénates des Romains, étaient spécialement qualifiés de dieux grands, dieux bons, dieux puissants. Virgile, instruit de ces particularités, fait dire à Anchise.

Cum sociis natoque, Penatibus et magnis dis

« J'amène avec moi mon fils, mes compagnons, nos Pénates, et les grands dieux; »

ce qui rend θεοὺς μεγάλους. Dans des passages divers, il donne les trois épithètes à une seule des divinités nommées plus haut; ce qui démontre pleinement sa manière de voir à l'égard de l'opinion ci-dessus émise. Ainsi, lorsqu'il dit

Iunonis magnae primum prece numen adora

« Commencez par adresser vos prières et vos adorations à la grande Junon, »

il lui donne l'épithète de τὴν μεγάλην.

Lorsqu'il dit

Adsit laetitiae Bacchus dator et bona Iuno

« Que Bacchus qui inspire la joie, que la bonne Junon, président à cette fête, »

il emploie pour la déesse l'épithète de τὴν χρηστήν.

Ailleurs il lui donne celle de dominamque potentem, qui correspond à τὴν δυνατήν (puissante).

Virgile a aussi donné la même épithète à Vesta, laquelle, au reste, fut certainement du nombre des dieux pénates, ou leur fut au moins associée; si bien que les consuls, les préteurs et les dictateurs, au commencement de leur magistrature, allaient à Lavinium sacrifier aux Pénates et en même temps à Vesta; aussi Virgile à peine a-t-il dit, en faisant parler Hector

Sacra suosque tibi commendat Troia Penates

« Troie vous recommande son culte et ses pénates, »

qu'il ajoute bientôt après

Sic ait, et manibus vittas Vestamque potentem,

Aeternumque adytis effert penetralibus ignem.

« Il dit; et aussitôt il enlève du sanctuaire de la puissante Vesta la statue de la déesse, ses ornements, et le feu éternel. »

Higin, dans son traité Des dieux pénates, ajoute qu'on les appelait aussi θεοὺς πατρῷους, dieux paternels ou de la patrie. Virgile ne l'a pas ignoré »

Di patrii, servate domum, servate nepotem

« Dieux paternels, a-t-il fait dire à Anchise, conservez ma maison, conservez mon petit-fils ! »

Patriosque Penates (Pénates paternels), dit-il encore ailleurs.

CHAPITRE V.

Avec quel soin Virgile a spécifié les divers genres de victimes; et pourquoi il qualifie Mézence de contempteur des dieux?

L'exactitude de Virgile ne se montré pas moins dans les rites des sacrifices que dans la science spéciale des dieux. Trébatius, livre I Des choses religieuses, nous apprend qu'il y a deux sortes de victimes : les unes dans les entrailles desquelles on consulte la volonté des dieux, les autres dont la vie (anima) est purement offerte en sacrifice à la divinité; ce qui leur fait donner par les haruspices le nom d'animales. Virgile, dans ses vers, a spécifié des deux espèces de victimes la première, c'est-à-dire l'espèce de victimes dans les entrailles desquelles se manifeste la volonté des dieux, en ces termes

— Mactat lectas de more bidentes,

« Énée immole deux brebis, choisies selon l'usage, n'ayant encore que deux ans. »

Et peu après

— Pecudumque reclusis

Pectoribus inhians spirantia consulit exta.

« Didon consulte avec attention l'intérieur des entrailles palpitantes des victimes. »

II désigne la seconde espèce, c'est-à-dire celle dans laquelle la victime est appelée animale, parce que son immolation n'a d'autre but que d'offrir sa vie à la divinité, lorsqu'il fait sacrifier un taureau par Entelle, vainqueur d'Éryx; car, dans cette occasion, voulant spécifier l'objet de la victime animale, il s'est servi du mot technique

Hanc tibi Eryx meliorem animam pro morte Daretis

« Je m'acquitte envers toi en t'immolant cette âme, moins vile que celle de Darès: »

C'est pour caractériser le veeu qu'il emploie le verbe persolvo (j'acquitte), qui est le terme sacramentel. De même, quelques vers plus haut, voulant aussi faire entendre que le taureau (abattu par Darès) était immolé, pour l'acquitter envers les dieux, il avait dit

Sternitur, exanimisque tremens procumbit humi bos

« Le taureau est abattu, et tombe par terre tremblant, inanimé. »

Virgile n'a-t-il pas aussi, en cet autre endroit, voulu parler de la victime animale

Sanguine placastis ventos et virgine caesa,

Cum primum Iliacas Danai venistis ad oras:

Sanguine quaerendi reditus, animaque litandum

Argolica.

« O Grecs, lorsque jadis vous avez abordé sur les côtes d'Ilion, c'est avec du sang et par le sacrifice d'une vierge que vous avez apaisé les vents ce n'est que par le sang que vous obtiendrez le retour, et en sacrifiant la vie d'un Grec (animaque litandum Argolica); »

car il a employé le mot animam pour caractériser le genre de la victime; et le verbe litare, qui signifie un sacrifice offert pour apaiser la divinité. Parmi ces deux espèces de victimes, soit animales, soit consultatoires, on distinguait encore celles appelées injuges, c'est-à-dire qui n'ont jamais été domptées ou placées sous le joug; notre poète les mentionne en ces termes

Nunc grege de intacto septem mactare iuvencos

Praestiterit, totidem lectas de more bidentes,

« Il conviendra maintenant d'immoler sept taureaux qui n'aient jamais porté le joug (grege de intacto) ; autant de brebis, choisies, selon l'usage, parmi celles qui n'ont encore que deux ans. »

Et dans un autre endroit il désigne encore plus clairement les injuges, lorsqu'il dit

Et intacta totidem cervice iuvencos.

« Des génisses dont la tête n'ait jamais porté le joug. »

De même aussi l'adjectif eximius (choisi), en matière de sacrifices, n'est point une épithète, mais un terme sacramentel; car Véranius, dans ses Questions pontificales, nous apprend qu'on appelle hostiae eximiae (victimes choisies) celles qui, étant destinées pour le sacrifice, sont séparées du troupeau (eximuntur); ou bien qui, à cause de leur belle espèce (eximia specie), sont choisies pour être offertes aux dieux; c'est ce qui a fait dire à Virgile

Quattuor eximios praestanti corpore tauros

« Quatre taureaux choisis, et d'une grande espèce. »

Il dit choisis (eximios), parce qu'ils sont séparés du troupeau (eximuntur); praestanti corpore, d'une grande espèce, pour indiquer la qualité qui a déterminé le choix.

La victime ambarvale est, comme le dit Pompéius Festus, celle que promènent autour des champs ceux qui sacrifient pour les fruits de la terre.

Virgile fait mention de cette espèce de sacrifice dans les Bucoliques, en parlant de l'apothéose de Daphnis

Haec tibi semper erunt, et cum sollemnia vota

Reddemus nymphis, et cum lustrabimus agros,

« Tels sont les honneurs qui te seront toujours rendus, soit lorsque nous solenniserons la fête des nymphes, soit lorsque nous ferons le tour (lustrabimus) des champs. »

Dans ce passage, le verbe lustrare est synonyme de circumire (aller autour), et c'est de là qu'est venu le nom d'ambarvales, ab ambiendis agris, aller alentour des champs; et en effet on trouve dans le IIIe livre des Géorgiques le passage suivant

Terque novas circum felix eat hostia fruges

« Que l'heureuse victime fasse trois fois le tour des champs nouvellement ensemencés. »

Ceux qui offraient des sacrifices avaient le soin d'observer que si la victime que l'on conduisait aux autels résistait avec violence, et témoignait par là qu'on l'y traînait contre son gré, elle devait en être écartée, parce qu'ils pensaient qu'alors le dieu ne l'agréait pas : que si, au contraire, elle se laissait offrir paisiblement, ils pensaient que le dieu l'avait pour agréable; de là notre poète a dit

Et ductus cornu stabit sacer hircus ad aras

« Le bouc sacré, conduit par la corne, restera (stabit) au pied des autels. »

Et ailleurs

Et statuam ante aras aurata fronte iuvencum

« Je placerai (statuam) devant vos autels un taureau dont la corne sera dorée. »

Il fait tellement consister toute la piété dans les sacrifices qu'on doit offrir aux dieux, qu'il qualifie Mézence de contempteur des dieux, pour une cause diamétralement opposée. En effet, ce n'est point, comme le pense Asper, pour avoir été sans pitié envers les hommes et sans aucun rapport aux dieux, que Virgile a donné ce surnom à Mézence; car alors il l'aurait plutôt donné à Busiris, qu'il s'est contenté de qualifier, quoiqu'il fût bien plus cruel, d'illaudatum, indigne de louange. Mais le lecteur attentif trouvera le motif véritable d'une épithète qui caractérise l'orgueilleuse impiété de Mézence dans le Ier livre des Origines de Caton. Cet auteur raconte en effet que Mézence ayant ordonné aux Rutules de lui offrir les prémices qu'ils offraient aux dieux, tous les peuples latins, craignant un pareil ordre de sa part, avaient fait le voeu suivant :

IUPPITER, SI TIBI MAGIS CORDI EST NOS EA TIBI DARE POTIUS QUAM MEZENTIO, UTI NOS VICTORES FACIAS

« Jupiter, si tu as à coeur que nous t'offrions ces prémices plutôt qu'à Mézence, fais-nous vainqueurs de lui. »

C'est donc pour s'être arrogé les honneurs divins, que Mézence a été justement qualifié par Virgile de contempteur des dieux. De là cette pieuse et pontificale imprécation

— Haec sunt spolia et de rege superbo

Primitiae,

« Voilà les dépouilles et les prémices d'un roi superbe. »

Par cette dernière expression il fait rejaillir, sur les dépouilles enlevées à Mézence, la dénomination du fait pour lequel il subit sa peine.

CHAPITRE VI.

Science admirable de Virgile dans la doctrine sacrée tant des Romains que des peuples étrangers; ce qui est démontré par les rites sacrés d'Apollon Délien et d'Hercule vainqueur.

La science de Virgile touchant les doctrines sacrées tant de notre nation que des peuples étrangers est digne, d'admiration. Ainsi ce n'est pas sans motif qu'Enée, à son arrivée à Délos, n'immole aucune victime, et, qu'à son départ il sacrifie à Apollon et à Neptune; car il est à Délos un autel, comme nous l'apprend Cloatius Vérus au second livre des Origines (grecques), sur lequel on n'immole point de victime, mais où l'on honore le dieu seulement par des prières solennelles. Voici les expressions de Cloatius :

« Il est à Délos un autel consacré à Apollon Γενέτορος (Géniteur), sur lequel on n'immole aucun animal, et sur lequel on dit encore que Pythagore voulut adorer le dieu, parce que l'autel n'avait jamais été souillé du sang d'aucun être vivant. »

C'est sur cet autel que le poète a voulu faire entendre qu'Énée sacrifia à Apollon Géniteur; car, aussitôt entré dans le temple, Énée commence sa prière, sans avoir fait auparavant aucun sacrifice. Pour désigner plus clairement la qualité d'Apollon considéré comme procréateur, cette prière contient ces mots

Da, pater, augurium

« O notre père, accorde-nous un présage ! »

En sorte que, lorsque dans la suite Énée immole un taureau à Apollon et à Neptune, nous ne devons pas douter que ce ne soit sur un autre autel. En effet, Virgile se sert alors du nom ordinaire d'Apollon, tandis que plus haut il l'a appelé Père, ce qui était cette fois le terme propre. Caton, De l'éducation des enfants, parle de cet autel en ces termes:

« Ta nourrice offrait ce sacrifice sans immoler de victime, mais seulement en offrant de la verveine, et au son des trompettes, comme on le pratique à Délos, à l'autel d'Apollon Géniteur. »

Je ne crois pas non plus devoir omettre de remarquer pourquoi dans le même passage Virgile a dit que le temple était bâti (saxo vetusto) de pierre antique. Vélius Longus dit:

« que c'est une transposition d'épithète, et qu'il veut exprimer par là l'antiquité du temple. »

Plusieurs commentateurs, après lui, ont embrassé cette opinion; ce pendant il n'y a pas intérêt à exprimer ainsi l'âge d'un édifice. Epaphus, homme d'une grande érudition, nous apprend, livre XVII, qu'à une certaine époque le temple de Delphes, qui jusqu'a lors était resté inviolable et sacré, fut pillé et incendié; il ajoute que plusieurs villes et îles voisines de Corinthe furent englouties par un tremblement de terre; tandis que Délos n'a rien souffert, ni avant ni depuis ces événements; et par conséquent son temple est resté toujours construit des mêmes pierres. Thucydide, dans le livre III de son Histoire, nous apprend la même chose. Il n'est donc pas étonnant que Virgile voulant offrir à la vénération publique cette île, conservée par la protection du ciel, il signale l'antique solidité de ses constructions; ce qui implique simultanément la stabilité de l'île elle-même. De même que le poète conserve à Apollon l'épithète de père pour marquer ses attributions, c'est dans une intention analogue qu'il donne à Hercule celle de victorieux. Voici, dit Évandre, la maison où est entré « Alcide victorieux. »

Varron, au livre IV Des choses divines, pense qu'Hercule a été surnommé victorieux, parce qu'il a vaincu toutes espèces d'animaux. Et en effet, il y a à Rome deux temples consacrés à Hercule vainqueur, l'un près de la porte Trigemina, et l'autre au marché des bœufs. Mais Masurius Sabinus, au livre II de ses Mémorables, assigne une autre origine à ce surnom.

« Marcus Octavius Herennius, dit-il, après avoir été dans sa première adolescence joueur de flûte, se dégoûta de cette profession, et entreprit un négoce: ayant heureusement réussi, il consacra à Hercule la dixième partie de ses gains. Dans la suite, naviguant pour son commerce, il fut attaqué par des pirates, les combattit vaillamment et demeura vainqueur. Hercule lui apprit en songe que c'était à lui qu'il devait son salut. Alors Octavius, ayant obtenu un emplacement des magistrats, consacra au dieu un temple et un étendard, et lui donna le surnom de Victorieux dans une inscription qu'il fit graver. Il choisit cette épithète comme renfermant tout à la fois et le témoignage des anciennes victoires d'Hercule, et le souvenir du nouvel événement qui avait donné lieu de lui élever un temple à Rome. »

Ce n'est pas sans motif non plus que dans le même endroit Virgile dit

Et domus Herculei custos Pinaria sacri

« La famille des Pinariens, gardienne du temple d'Hercule. »

On rapporte en effet que l'autel appelé maxima, étant menacé d'un incendie, fut sauvé par les Pinariens, et c'est la raison pour laquelle le poète donne à cette famille la qualité de gardienne du temple. Asper prétend que c'est pour les distinguer des Potitiens qui, corrompus par les présents d'Appius Claudius, abandonnèrent les fonctions sacrées à des esclaves publics. Mais Vératius Pontificalis, dans le livre qu'il a composé sur les supplications, s'exprime ainsi:

« Les Pinariens étant arrivés les derniers, lorsque le repas était déjà achevé, et au moment où les convives se lavaient les mains, Hercule ordonna qu'à l'avenir ni eux, ni leur race, ne goûteraient la moindre portion du dixième qu'on lui consacrait, et qu'ils ne viendraient plus désormais que pour servir dans le temple, et non pour prendre part aux festins. »

C'est sous ce rapport que Virgile les appelle gardiens du temple, c'est-à-dire ministres servants, dans le même sens qu'il dit ailleurs

At Triviae custos iamdudum in montibus Opis

« Depuis longtemps Opis, gardienne de Trivia, était sur les montagnes. »

Gardienne est synonyme de prêtresse servante. Peut-être Virgile donne l'épithète de custos à la famille Pinaria, pour faire allusion à l'interdiction des sacrifices qu'elle s'est elle-même attirée, dans le même sens qu'il dit ailleurs

Et custos furum atque avium cum falce saligna

Hellespontiaci servet tutela Priapi.

« Qu'un gardien, une branche de saule à la main, préserve des voleurs et des oiseaux la statue de Priape, né dans l'Hellespont. »

Dans ce dernier passage, le mot gardien signifie sans aucun doute celui qui repousse les oiseaux et les voleurs.

Haec ubi dicta, dapes iubet et sublata reponi

Pocula, gramineoque viros locat ipse sedili.

« Après avoir ainsi parlé, Évandre fait rapporter les mets et les coupes qu'on avait enlevés, et fait placer les Troyens sur des sièges de gazon (sedili.) »

Virgile n'a pas employé sans motif le mot sedili (siége); car c'est une observation particulière aux sacrifices d'Hercule, de manger assis. Cornélius Balbus, livre XVIII de ses Exegétiques, dit que jamais on ne faisait de lectisterne à l'ara maxima. Un autre rite particulier au temple d'Hercule, c'est de n'y sacrifier jamais que la tête découverte. Cela se pratique ainsi, pour ne pas se rencontrer dans la même situation que le dieu, lequel y est représenté la tête couverte. Varron dit que c'est un usage grec, qui vient de ce que ou le dieu, ou ceux de ses compagnons qu'il laissa en Italie et qui bâtirent l'ara maxima, sacrifièrent selon le rite grec. Gavius Bassus ajoute encore que cela se pratique ainsi, parce que l''ara maxima était bâtie avant la venue d'Énée en Italie, qui y trouva établi l'usage de voiler la tête du dieu.

CHAPITRE VII.

Que bien des choses que le commun des lecteurs ne remarque pas dans Virgile ont une grande profondeur de sens; et pourquoi il était permis de tuer les hommes sacrés.

Une foule de choses que le commun des lecteurs ne remarque pas dans Virgile ont une grande profondeur. Ainsi, lorsqu'il parle du fils de Pollion, comme en cet endroit il fait allusion à son prince, il ajoute

Ipse sed in pratis aries iam suave rubenti

Murice, iam croceo mutabit vellera luto.

« Le bélier dont la toison est déjà d'un pourpre suave, pendant qu'il paît dans la prairie, la changera en un jaune doré. »

Or, on trouve dans le livre (Sibyllin) des Etrusques que si la laine du bélier est d'une couleur insolite, cela présage au chef de l'État un gouvernement heureux en tout. Il existe là-dessus un ouvrage de Tarquitius, extrait de l'Ostentaire toscan, où l'on trouve ce passage :

« Si un bélier ou une brebis est tachée de couleur pourpre ou or, cela promet au prince un très grand bonheur, par l'augmentation de sa puissance et par une nombreuse postérité; cela promet à sa race une longue succession comblée de gloire et de félicité. »

C'est donc une pareille destinée que le poète en passant prophétise à l'empereur. On peut remarquer aussi, dans le passage suivant, comment, par le moyen d'une seule expression prise du rite sacré, Virgile exprime des conséquences extrêmement éloignées

Iniecere manum Parcae, telisque sacrarunt

Evandri.

« Les Parques mirent la main sur Halésus, et le dévouèrent (sacrarunt) aux traits d'Évandre. »

Tout ce qui est destiné aux dieux est qualifié sacré; or l'âme ne peut parvenir à eux, si elle n'a été délivrée du poids du corps, ce qui ne peut arriver que par la mort: c'est donc avec justesse que Virgile donne à Halésus la qualité de sacré, puisqu'il était sur le point de mourir. Au reste, il satisfait également dans ce passage aux lois divines et aux lois humaines : aux premières, par laconsécration d'Halésus; aux secondes, par l'imposition des mains des Parques; ce qui est une sorte de mancipation. C'est ici le lieu de parler de la condition de ces hommes que les lois consacrent à certains dieux, parce que je sais qu'on trouve étonnant que, tandis qu'il serait sacrilége de voler une chose sacrée, le meurtre d'un homme sacré soit légalement autorisé: en voici le motif. Les anciens ne souf-raient pas qu'un animal sacré vint paître sur leurs terres, mais ils le repoussaient sur les terres du dieu auquel il était consacré. Ils pensaient aussi que les âmes des hommes sacrés, que les Grecs appellent zanas, étaient dues aux dieux. De même donc qu'ils n'hésitaient pas à chasser de chez eux les animaux consacrés aux dieux, quand même ils n'auraient pas pu les conduire dans leur temple, de même aussi ils pensaient qu'ils pouvaient envoyer dans les cieux les âmes des hommes sacrés, qu'ils croyaient devoir y aller aussitôt après leur séparation d'avec leur corps. Trebatius,livre IX des (Observances) religieuses, discute cet usage; je ne cite point le passage, pour éviter la prolixité; il suffira, pour ceux qui aiment à lire, que je leur aie indiqué l'auteur et l'endroit de l'ouvrage.

CHAPITRE VIII.

Passages de Virgile qu'on a altérés par des fausses leçons que beaucoup de choses qui paraissent jetées au hasard dans ce poète sont très bien motivées; et de quelques autres sujets.

On a défiguré certains passages de Virgile, en altérant des expressions qu'il avait employées avec une profonde science. Ainsi certaines personnes lisent

Discedo ac ducente dea flammam inter et hostes

Expedior,

« Je me retire, et sous la conduite de la déesse (ducente dea) je traverse la flamme et les ennemis, »

tandis que le savant poète a dit : ducente deo ( sous la conduite du dieu), et non dea (de la déesse).

Actérianus affirme qu'on doit aussi lire dans Calvus, Vénus dieu puissant, et non déesse. En effet, dans l'île de Chypre l'effigie de Vénus est représentée ayant du poil, avec la stature d'un homme habillé en femme, et tenant un sceptre à la main. Aristophane l'appelle Aphroditon (au neutre). Lévinus s'exprime de la manière suivante :

« Ainsi donc, adorant le bienfaisant (almum) Vénus, qui est mâle ou femelle, comme est aussi la bienfaisante noctiluca » (la lune).

Philochore, dans son Athis, assure que Vénus est la même que la Lune, et que les hommes lui sacrifiaient avec des habits de femme, et les femmes avec des habits d'homme, parce qu'elle est réputée mâle et femelle. Le passage suivant montre encore l'exactitude de Virgile en matière de religion

Decidet exanimis, vitamque reliquit in astris

Aereis.

« (La colombe) tombe inanimée ( exanimis), et laisse la vie parmi les astres aériens. »

Or Higin, dans son traité Des dieux, parlant des astres et des étoiles, dit qu'on doit leur immoler des oiseaux. C'est donc avec une profonde science que Virgile fait rester l'âme de l'oiseau chez les dieux, qu'elle est destinée à apaiser. La moindre expression, qu'on pourrait croire placée fortuitement, a chez lui son intention particulière. Exemple

Matrisque vocavit

Nomine Casmillae mutate parte Camillam.

« Et du nom de Casmille sa mère il l'appela, par un léger changement, Camille. »

Or, Statius Tullianus, livre Ier de son Vocabulaire, nous apprend que l'on trouve, dans Callimaque, que les Toscans surnommaient Mercure Camillus, c'est-à-dire premier ministre des dieux; de même Virgile fait donner par Métabus à sa fille le nom de Camilla, c'est-à-dire prêtresse de Diane. C'est ainsi que Pacuvius, faisant parler Médée, dit :

« Vous m'attendez : me voici, moi la servante: (Camilla) des habitants des cieux ! - Salut! soyez la bienvenue. »

C'est ainsi encore que les Romains appellent Camilli et Camillae, les jeunes gens nobles de l'un et de l'autre sexe, qui n'ayant point vêtu la robe de puberté, servaient auprès des prêtres et des prêtresses flamines. Il est à propos de ne pas négliger non plus une autre remarque: on trouve dans Virgile le passage suivant

Mos erat Hesperio in Latio, quem protinus urbes

Albanae coluere sacrum, nunc maxima rerum

Roma colit.

« Il existait dans l'Hespérie, d'abord habitée par les Latins, une coutume (mos) que les Albains continuèrent d'observer comme sacrée, et que Rome, la maîtresse du monde, observe encore aujourd'hui. »

Varron, traité des Coutumes, dit que l'expression mos (coutume) exprime, à son avis, ce qui précède consuetudo (l'usage). Julius Festus, liv. XIII De la signification des mots, dit :

« Par mos, on entend une institution de nos ancêtres relative aux cérémonies religieuses de nos pères.»

Ainsi donc Virgile a rempli le sens des deux auteurs, d'abord celui de Varron, qui dit que mos précède et que consuetudo suit; puisque après avoir dit :

« Il existait une coutume, »

il ajoute aussitôt

« que les Albains continuèrent d'observer... que Rome, la maîtresse du monde, observe encore aujourd'hui. »

Par où il exprime la persévérance de l'usage. Virgile satisfait ensuite au sens de Festus, qui dit que mos est une expression religieuse, en ajoutant l'épithète de sacrée: « que les Albains continuèrent d'observer comme sacrée. »

On voit, dans sa phrase, que la coutume précède, et que la pratique de la coutume, qui est précisément l'usage, vient ensuite. Il a donc rempli la définition de Varron; et par l'épithète de sacrée, il a montré que mos était une expression qui appar tenait aux cérémonies religieuses; ce qui satisfait à l'assertion de Festus. Virgile s'y est encore conformé dans le XIIe livre de son poème, lorsqu'il dit

— Morem ritusque sacrorum

Adiciam,

« Je suivrai la coutume et les rites sacrés ( morem ritusque sacrorum ). »

En quoi il montre clairement que par coutume il entend une cérémonie religieuse. De plus, il s'est conformé à l'histoire dans le passage dont nous parlons :

Mos erat Hesperio in Latio, et reliqua.

« II existait dans l'Hespérie, d'abord habitée par les Latins, une coutume, etc. »

En cela il a suivi la succession des divers gouvernements. En effet, ce furent d'abord les Latins qui régnèrent, puis les Albains, et enfin les Romains. C'est pourquoi il commence par dire

« Il existait dans l'Hespérie, d'abord habitée par les Latins, une coutume; »il ajoute ensuite: « Que les Albains continuèrent d'observer, comme un usage sacré. »

Et enfin :

« Que Rome, la maîtresse du monde, observe encore aujourd'hui. »

CHAPITRE IX.

De la formule par laquelle on était dans l'usage d'évoquer les dieux tutélaires, et de dévouer les villes, ou les armées.

Excessere omnes adytis arisque relictis

Di quibus imperium hoc steterat.

« Ils se sont tous retirés de leurs sanctuaires; ils ont abandonné leurs autels, les dieux qui jusqu'à ce jour avaient maintenu cet empire. »

Ces expressions de Virgile sont tirées d'une coutume très ancienne des Romains, et de leurs mystères sacrés les plus secrets. En effet, il est certain que chaque ville a un dieu sous la tutelle duquel elle est placée, et qu'une coutume mystérieuse des Romains, longtemps ignorée de plusieurs, lorsqu'ils assiégeaient une ville ennemie et qu'ils pensaient être sur le point de la prendre, était d'en évoquer les dieux tutélaires au moyen d'une certaine formule. Ils ne croyaient pas que sans cela la ville pût être prise, ou du moins ils auraient regardé comme un sacrilège de faire ses dieux captifs. C'est pour cette raison que les Romains ont tenu caché le nom du dieu protecteur de Rome, et même le nom latin de leur ville. Cependant tel nom de ce dieu se trouve dans quelques ouvrages anciens, qui néanmoins ne sont pas d'accord entre eux: les diverses opinions sur ce sujet sont connues des investigateurs de l'antiquité. Les uns ont cru que ce dieu était Jupiter, d'autres la Lune, d'autres la déesse Angerona, qui, tenant le doigt sur la bouche, indique le silence. D'autres enfin, dont l'opinion me parait la plus digne de confiance, ont dit que ce fut Ops-Consivia. Quant au nom latin de Rome, il est demeuré inconnu, même aux plus érudits, les Romains appréhendant que, si leur nom tutélaire venait à être connu, ils n'eussent à éprouver de la part de leurs ennemis une évocation pareille à celle dont on savait qu'ils avaient usé à l'égard des villes de ces derniers. Mais prenons garde de ne pas tomber dans l'erreur qui en a égaré d'autres, en nous persuadant qu'il n'y eut qu'une seule et même formule et pour évoquer les dieux d'une ville, et pour la dévouer : car dans le livre V du traité Des choses cachées, de Sammonieus Serenus, je trouve ces deux formules, qu'il avoue avoir tirées d'un ouvrage très ancien d'un certain Furias. Voici la formule par laquelle on évoque les dieux d'une ville dont on fait le siége :

SI DEUS SI DEA EST CUI POPULUS CIVITASQUE CARTHAGINIENSIS EST IN TUTELA, TEQUE MAXIME, ILLE QUI URBIS HUIUS POPULIQUE TUTELAM RECEPISTI, PRECOR VENERORQUE VENIAMQUE A VOBIS PETO UT VOS POPULUM CIVITATEMQUE CARTHAGINIENSEM DESERATIS, LOCA TEMPLA SACRA URBEMQUE EORUM RELINQUATIS ABSQUE HIS ABEATIS, EIQUE POPULO CIVITATI METUM FORMIDINEM OBLIVIONEM INICIATIS, PRODITIQUE ROMAM AD ME MEOSQUE VENIATIS, NOSTRAQUE VOBIS LOCA TEMPLA SACRA URBS ACCEPTIOR PROBATIORQUE SIT, MIHIQUE POPULOQUE ROMANO MILITIBUSQUE MEIS PRAEPOSITI SITIS UT SCIAMUS INTELLIGAMUSQUE. SI ITA FECERITIS, VOVEO VOBIS TEMPLA LUDOSQUE FACTURUM

« S'il est un dieu, s'il est une déesse sous la tutelle de qui soit la ville et le peuple de Carthage, je te prie, je te conjure et je te demande en grâce, ô grand dieu qui as pris cette ville et a ce peuple sous ta tutelle, d'abandonner le peuple et la ville de Carthage, de déserter toutes ses maisons, temples et lieux sacrés, et de t'éloigner d'eux; d'inspirer à ce peuple et à cette ville la crainte, la terreur et l'oubli, et après les avoir abandonnés, de venir à Rome chez moi et les miens. Que nos maisons, nos temples, nos objets sacrés et notre ville, te soient plus agréables et plus convenables; en sorte que nous sachions et que nous comprenions que désormais tu es mon protecteur, celui du peuple romain et de mes soldats. Si tu le fais ainsi, je fais voeu de fonder des temples et d'instituer des jeux en ton honneur. »

En prononçant ces paroles, il faut immoler des victimes, et il faut que l'inspection de leurs entrailles proibette l'accomplissement de ces évocations. Voici maintenant comment on dévoue les villes et les armées, après en avoir auparavant évoqué les dieux; mais les dictateurs et les empereurs peuvent seuls employer cette formule de dévouement.

DIS PATER VEIOVIS MANES, SIVE QUO ALIO NOMINE FAS EST NOMINARE, UT OMNES ILLAM URBEM CARTHAGINEM EXERCITUMQUE QUEM EGO ME SENTIO DICERE FUGA FORMIDINE TERRORE CONPLEATIS, QUIQUE ADVERSUM LEGIONES EXERCITUMQUE NOSTRUM ARMA TELAQUE FERENT, UTI VOS EUM EXERCITUM EOS HOSTES EOSQUE HOMINES URBES AGROSQUE EORUM ET QUI IN HIS LOCIS REGIONIBUSQUE AGRIS URBIBUSVE HABITANT ABDUCATIS LUMINE SUPERO PRIVETIS EXERCITUMQUE HOSTIUM URBES AGROSQUE EORUM QUOS ME, SENTIO DICERE, UTI VOS EAS URBES AGROSQUE CAPITA AETATESQUE EORUM DEVOTAS CONSECRATASQUE HABEATIS OLLIS LEGIBUS QUIBUS QUANDOQUE SUNT MAXIME HOSTES DEVOTI. EOSQUE EGO VICARIOS PRO ME FIDE MAGISTRATUQUE MEO PRO POPULO ROMANO EXERCITIBUS LEGIONIBUSQUE NOSTRIS DO DEVOVEO, UT ME MEAMQUE FIDEM IMPERIUMQUE LEGIONES EXERCITUMQUE NOSTRUM QUI IN HIS REBUS GERUNDIS SUNT BENE SALVOS SIRITIS ESSE. SI HAEC ITA FAXITIS UT EGO SCIAM SENTIAM INTELLEGAMQUE, TUNC QUISQUIS HOC VOTUM FAXIT UBI FAXIT RECTE FACTUM ESTO OVIBUS ATRIS TRIBUS. TELLUS MATER TEQUE IUPPITER OBTESTOR.

« Dis-Père, Vejovis, Mânes, ou de quelque nom n qu'il soit permis de vous appeler, je vous prie vous tous de remplir de crainte, de terreur, d'épouvante cette ville de Carthage, et cette a armée dont je veux parler. Que ces hommes, que ces ennemis, que cette armée qui porte les armes et lance des traits contre nos légions et contre notre armée, que leurs villes, que leurs champs, et que ceux qui habitent dans leurs maisons, dans leurs villes et dans leurs champs, soient par vous mis en déroute et privés de la lumière du ciel; que l'armée des ennemis, que leurs villes, que leurs champs dont je veux parler, que la tête des individus de tous les âges, vous soient dévoués et consacrés, selon les lois par lesquelles les plus grands ennemis vous sont consacrés. En vertu de ma magistrature, je les dévoue en notre place, je les substitue pour moi, pour le peuple romain, pour a nos légions et nos armées, afin que vous conserviez, au milieu de l'entreprise que nous avons à conduire, ma personne, ma dignité, mon pouvoir, nos légions et notre armée. Si je sais, si je sens, si je comprends que vous l'ayez fait ainsi, alors que quiconque a fait le voeu de vous immoler trois brebis noires, en quelque lieu qu'il l'ait fait, se trouve valablement engagé. Terre notre mère, et toi Jupiter, je t'atteste ! »

En prononçant le mot Terre, on touche la terre de la main. En disant le mot Jupiter, on élève les mains au ciel; en faisant le voeu, on porte les mains à la poitrine. Je trouve dans l'antiquité qu'on a dévoué les villes des Toniens, des Frégelles, des Gabiens, des Véiens, des Fidénates en Italie; et hors de ce pays, Corinthe, sans compter plusieurs villes et armées ennemies, des Gaulois, des Espagnols, des Africains, des Maures, et d'autres nations dont parlent les anciennes annales. C'est donc cette évocation des dieux et leur retraite qui a fait dire à Virgile :

Excessere omnes adytis arisque relictis

Di

« Les dieux se sont tous retirés de leurs sanctuaires, ils ont abandonné leurs autels. »

C'est pour marquer leur. qualité de protecteurs qu'il ajoute :

quibus imperium hoc steterat

« Les dieux qui jusqu'à ce jour avaient maintenu cet empire. »

Et enfin, pour montrer, outre l'évocation des dieux, l'effet de la cérémonie du dévouement d'une ville, comme c'est Jupiter, ainsi que nous l'avons dit, qui y est principalement invoqué, le poëte dit

— Ferus omnia Iuppiter Argos

Transtulit.

« Le cruel Jupiter a tout transporté à Argos. »

Maintenant vous paraît-il prouvé qu'on peut à peine concevoir la profondeur de la science de Virgile tant dans le droit divin que dans le droit profane?

CHAPITRE X.

Pourquoi Virgile, dans le troisième livre de l'Énéide a fait immoler un taureau à Jupiter : et quels sont les dieux auxquels il est d'usage d'immoler des taureaux.

Après que Praetextatus eut parlé, tous, d'une voix unanime, s'accordaient à reconnaître un égal degré de science dans Virgile et dans son interprète, lorsque Évangelus s'écrie que sa patience est à bout, et qu'il ne tardera pas davantage à montrer le côté faible de la science de Virgile. - Et moi aussi, continua-t-il, jadis je subis la férule, je commençai à suivre un cours de droit pontifical; et, d'après la connaissance que j'en ai, il sera prouvé que Virgile a ignoré les règles de cette science. En effet, quand il disait :

Caelicolum regi mactabam in litore taurum

« J'immolai sur le rivage un taureau à Jupiter, »

savait-il alors qu'il était prohibé d'immoler le taureau à ce dieu? et était-il pénétré de ce principe qu'Attélus Capito, dans le livre Ier de son traité Du droit des sacrifices, exprime en ces termes

« Ainsi donc il n'est pas permis d'immoler à Jupiter, ni le taureau, ni le verrat, ni le bélier? »

Labéo soutient aussi, livre LXVIII, qu'on ne peut immoler le taureau qu'à Neptune, Apollon et Mars. Voilà donc ton pontife qui ignore quelles victimes on doit immoler sur les autels, chose qui n'a pas échappé aux connaissances des anciens, et qui est connue même des gardiens des temples. Praetextatus répondit en souriant : Si tu veux te donner la peine de consulter Virgile, il t'apprendra lui-même, dans le vers suivant, à quel dieu on immole le taureau

Taurum Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo

« Anchise immola un taureau à Neptune, et un autre à toi, ô bel Apollon! »

Tu vois que tu retrouves les expressions de Labeo dans les vers du poète. L'un a parlé savamment, l'autre habilement; car il a voulu montrer que c'est parce que ce sacrifice n'avait point apaisé le dieu, qu'il fut suivi

Horrendum dictu et visu mirabile monstrum

« d'un prodige étonnant et horrible. »

C'est en considération des événements subséquents que Virgile fait immoler une hostie impropre. Mais il n'ignorait pas que cette erreur n'était pas inexpiable. En effet, Attéius Capito, que tu as placé en opposition avec Virgile, ajoute ces paroles :

« Si quelqu'un par hasard avait immolé un taureau à Jupiter, qu'il offre un sacrifice expiatoire. »

Ce sacrifice est donc inusité, mais il n'est pas inexpiable; et Virgile l'a fait offrir, non par ignorance, mais pour donner lieu au prodige qui devait suivre.

CHAPITRE XI.

Que Virgile, dans ce vers du ler livre des Géorgiques: Cui tu lacte favos et miti dilue Baccho, a voulu signifier qu'on devait offrir en sacrifice à Cérès, du mulsum; et pourquoi, dans le Ier et dans le VIII livre de l'Énéide, il fait faire des libations sur la table, tandis qu'on n'en devait faire que sur l'autel.

Évangelus répliqua : Si une chose illicite doit être excusée par l'événement, dis-moi, je te prie, Praetextatus, quel prodige devait survenir lorsque Virgile fait faire des libations de vin à Cérès, ce qui est prohibé pour tous les rites sacrés?

Cui tu lacte favos et miti dilue Baccho

« Offre-lui, dit-il, des rayons de miel détrempés dans du lait et du vin doux (mulsum).»

Au moins aurait-il dû apprendre de Plaute qu'on ne fait point à Cérès des libations de vin; car on trouve dans l'Aululaire le passage suivant

« STAPHYLA. Ces gens-là, mon cher Strobile, vont-ils faire les noces de Cérès?

STROBILE. Pourquoi?

STAPHYLA. Parce que je ne vois point qu'on ait apporté du vin. »

Voilà donc votre flamine, votre pontife, également ignorant et sur l'objet de l'immolation et sur celui de la libation. Il tombe toujours dans l'erreur relativement à cette dernière cérémonie dans le VIIIe livre de l'Énéide, il dit :

In mensam laeti libant, divosque precantur

« Joyeux, ils font sur la table des libations de vin invoquant les dieux; »

tandis que suivant la coutume sacrée ils auraient dû (les Troyens) faire des libations non sur la table, mais sur l'autel. Avant de répondre, dit Praetextatus, à ta seconde objection, j'avouerai que ce n'est point sans raison que tu critiques cette libation indignement faite sur la table ; et tu aurais aggravé la difficulté si tu avais signalé le vers suivant, où Didon fait une pareille libation.

Dixit, et in mensam laticum libavit honorem

« A ces mots, elle répandit sur la table quelques gouttes de vin. »

Car Tertius, dissertant sur plusieurs points des rites sacrés, s'objecte ce passage, et après l'avoir discuté ne petit en trouver la solution. Je vais vous communiquer l'interprétation que j'a trouvée dans un grand maître. Il est clairement énoncé, dans le droit Papirien, qu'une table consacrée peut tenir lieu d'autel :

« Il y a, dit Papirien, dans le temple de Junon Populonia, une table consacrée. Or, dans un temple, il faut distinguer les vases et ustensiles sacrés, et les simples ornements. Les instruments qui servent à consommer le sacrifice doivent être assimilés aux vases; et parmi eux, la table sur laquelle on place les viandes, les libations et les offrandes en monnaie, tient le premier rang. Les ornements sont les boucliers, les couronnés, et les autres offrandes de ce genre ; or ces offrandes ne sont pas consacrées en même temps que le temple, tandis que la table et les petits autels sont consacrés ordinairement le même jour que le temple. La table consacrée de la sorte sert d'autel, et reçoit les mêmes honneurs religieux que le temple lui-même. »

C'est donc régulièrement que les Troyens font des libations chez Évandre, puisqu'elles se font dans un bois sacré, dans lequel on mangeait sur une table qui avait été consacrée avec l'ara maxima, et certainement avec toutes les cérémonies religieuses. Quant au repas de Didon, comme c'était un repas royal et non religieux, fait sur une table profane, dans une salle, et non dans un temple; que cette libation n'était point proprement religieuse, mais seulement imitée de la religion, Virgile ne la fait faire que par la reine, en la personne de laquelle il n'était tenu à aucune observation, et dont le rang, au contraire, l'autorisait à user de beaucoup de latitude; tandis que, dans le repas d'Évandre, ce sont

— omnes

In mensam laeti libant, divosque precantur,

« tous les Troyens joyeux qui font sur la table des libations de vin et invoquent les dieux,»

parce que, dans ce cas, il a voulu remémorer un acte que le poëte savait pouvoir être fait licitement par tous ceux qui mangent ensemble dans un temple et sont assis à une table sacrée. Quant au vers

Cui tu lacte favos et miti dilue Baccho

« Offre à Cerès des rayons de miel détrempés dans du lait et dans du vin doux, »

je justifierai Virgile en peu de mots, parce que c'est à tort que tu l'accuses; car ce poète, également amoureux et de l'élégance dans les expressions et de la science dans le fond des choses, sachant d'ailleurs qu'on faisait des libations à Cérès avec du vin miellé, a dit :

miti Baccho favos dilue

« Délayez des rayons de miel dans du vin doux; »

voulant faire entendre par là que le vin n'est véritablement du mulsum que lorsqu'il est miellé. C'est dans ce même sens qu'il avait dit ailleurs :

Et durum Bacchi domitura saporem.

« Le miel corrigera l'àpreté du vin. »

Or on sait, tu en conviendras, que, le 12 des calendes de janvier, on offre à Hercule et à Cérès une truie pleine, des pains, et du vin miellé.

CHAPITRE XII.

Pourquoi Virgile a attribué des Saliens à Hercule, et pourquoi il leur a donné des couronnes faites de branches de peuplier.

(Évangelus) : En vérité, Praetextatus, c'est bien à propos que tu viens de mentionner Hercule; car précisément votre poète a commis deux erreurs au sujet de son culte. En effet, dans ce passage

Tum Salii ad cantus incensa altaria circum

Populeis adsunt evincti tempora ramis.

« Alors les Saliens, la tête couronnée de branches de peuplier, viennent chanter autour des autels où brûle l'encens. »

Virgile a attribué des Saliens à Hercule, tandis que l'antiquité les a consacrés exclusivement à Mars. Il parle aussi de couronnes de peuplier, tandis qu'on n'en pottait jamais d'autres autour de l'ara maxima que celles faites avec des feuilles de laurier. Nous voyons d'ailleurs que le préteur urbain porte une couronne de laurier lorsqu'il sacrifie à Hercule. Térentius Varron, dans sa satire intitulée De la foudre, atteste que les anciens étaient dans l'usage d'offrir la dîme à Hercule; qu'ils faisaient cette oblation de dix en dix jours, en donnant un festin et une couronne de laurier à ceux d'entre le peuple qui ne pouvaient rien offrir. C'est donc là, répondit Praetextatus, ta double erreur de Virgile? Eh bien ! je soutiens qu'il n'y a erreur dans aucune des deux circonstances et, pour parler d'abord du genre de feuillage dont il forme les couronnes, il est incontestable que ceux qui sacrifient aujourd'hui sur l'ara maxima sont couronnés de laurier; mais cet usage n'a pris naissance que longtemps après la fondation de Rome, depuis que le bois de laurier qui est sur le mont Aventin a commencé à croître, comme nous l'apprend Varron, livre II Des choses humaines. C'est donc la proximité de cette montagne quiifit que ceux qui sacrifiaient sur l'ara maxima prirent l'habitude d'aller y couper du laurier. Le passage de Virgile est donc exact, puisqu'il se rapporte à ces temps où Évandre sacrifiait sur l'ara maxima, avant la fondation de Rome, et où il seservait du peuplier, arbre spécialement consacré à Alcide. Quant aux Saliens que le poète attribue à Hercule, c'est une suite de la profondeur abondante de son savoir. En effet, ce dieu est considéré parles pontifes comme étant le même que Mars. C'est ce qu'atteste la Ménippée de Varron, intitulée l'autre Hercule, dans laquelle, après avoir disserté sur ce dieu, il prouve qu'il est le même que Mars. Les Chaldéens donnent le nom d'Hercule à l'astre que tous les antres peuples nomment Mars. II existe un ouvrage d'Octavius Hersennius, intitulé Des rites des Saliens de Tibur, dans lequel il nous apprend que les Saliens consacrés à Hercule, lui sacrifiaient à certains jours fixes, et sous de certains auspices. De plus, le savant Antonius Gnipho, dont Cicéron fréquentait l'école après les travaux du forum, prouve qu'on donne des Saliens à Hercule, dans le traité où il discute ce qu'on doit entendre par festra. Ce mot désigne une petite ouverture pratiquée dans le sacrarium; Ennius l'a employé. Je crois avoir défendu, par de graves auteurs et par d'invincibles raisons, les deux passages mal à propos qualifiés d'erreur. Si quelqu'un a encore des doutes; qu'il nous en fasse part, afin que nous en conférions pour dissiper nos erreurs, mais non pas celles de Virgile. Ne t'est-il jamais venu dans l'esprit,dit Évangelus à Praetextatus, que Virgile a, pour ainsi dire, bouleversé les rangs des habitants des cieux, lorsque, faisant offrir par Didon un sacrifice pour ses noces, il dit :

— Mactat (enim inquit) lectas de more bidentes

Legiferae Cereri Phoeboque patrique Lyaeo,

« Elle immole des brebis choisies selon l'usage, n'ayant encore que deux ans, à Cérès Législatrice, à Phébus; et au père Lyieus. »

Et il ajoute aussitôt après, comme quelqu'un qui s'éveille d'un sommeil profond

Iunoni ante omnes cui vincla iugalia curae

« Mais avant tout à Junon qui préside aux liens du mariage. »

Servius, prié de répondre, s'exprima en ces termes : - Cérès est regardée comme l'inventrice des lois, car ses fêtes sont appelées Themisféries; mais c'est une fiction, qui provient de ce qu'avant la découverte de l'usage du blé par Cérès, les hommes erraient sans lois; cette découverte mit un terme à leur barbarie, car après s'être partagé la propriété des terres, on en vint à faire des lois. Phébus préside aux auspices: Lyœus ou Liber est le dieu des villes libres; son ministre Marsias y est l'emblème de la liberté. Le sens naturel de ce passage est que Didon, se mariant en quelque sorte pour l'utilité publique, sacrifiait aux divinités qui président aux villes; et elle sacrifiait ensuite à Junon, qui préside aux liens du mariage. Mais il existe encore un autre sens plus profond: en effet, il est d'usage, avant d'entreprendre quelque chose, d'apaiser les dieux adverses et de supplier ensuite les dieux propices. C'est ainsi qu'on offre une brebis noire à l'Hiver, et aux heureux Zéphyrs une brebis blanche. De même aussi Didon, avant de se marier, commence par apaiser Cérès, laquelle, à cause de l'enlèvement de sa fille, a les noces en horreur; ensuite Apollon, dieu qui n'est point marié, et enfin Liber, qui ne put avoir une femme qu'en l'enlevant. - C'est ainsi que Servius expliqua le (dernier) rang où Virgile place Junon. Tout le monde applaudit à cette interprétation, et après cela on désira d'entendre Eusèbe développer la supériorité de notre poète, considéré comme rhéteur.

MACROBE

SATURNALES

LIVRE QUATRE

livre 3

livre 5

LIVRE IV.

CHAPITRE 1. Du pathétique résultant de l'état extérieur des personnes.

Alors Eusèbe commença en ces termes : Il ne sera pas difficile de trouver dans Virgile de nombreux exemples de ce pathétique que tous les rhéteurs ambitionnent dans leurs discours. Ainsi, après avoir introduit Énée dans les enfers, adressant à Didon qui le fuit les paroles sui vantes

« O reine, c'est malgré moi que j'ai quitté vos rivages... Mais les ordres des dieux... me contraignirent. Arrête et ne te dérobe pas à ma vue. »

il ajoute

sermone movetur,

Quam si dura silex aut stet Marpesia cautes.

Tandem corripuit sese atque inimica refugit.

« Mais ce discours faisait sur son visage aussi peu d'impression que si elle fût un dur rocher ou un bloc de Marpésie; elle se dérobe enfin, et s'enfuit d'un air courroucé. »

Voici un autre exemple

Obstupui, steteruntque comae et vox faucibus haesit.

« Je demeurai stupéfait; les cheveux se dressèrent sur ma tête, et ma voix s'arrêta dans mon gosier. »

Ailleurs, l'état de fatigue de Darès est dépeint complètement par la description de l'attitude extérieure

Ast illum fidi aequales genua aegra trahentem

Quassantemque utroque caput crassumque cruorem

Ore eiectantem.

« Ses fidèles camarades le conduisent. Il traînait avec peine ses genoux affaiblis; sa tête se laissait aller à droite et à gauche, il rejetait par la bouche un sang épais. »

Ensuite le poète indique rapidement la consternation des camarades de Darès

— Galeamque ensemque vocati

Accipiunt,

« Appelés (par Énée), ils reçoivent de lui le casque et l'épée. »

« Appelés (par Énée) » indique qu'ils ne vont point volontairement chercher une récompense, un don qui n'était en effet que le signe d'une défaite humiliante. Le passage suivant est du même genre

— Totoque loquentis ab ore

Scintillae absistunt, oculis micat acribus ingis.

« Tandis que Turnus parle, les étincelles jaillissent de sa bouche, et ses yeux brillent de feux ardents. »

Comme dans l'ensemble de la description de la peste, qu'on trouve dans Thucydide, Virgile dépeint aussi l'état extérieur de langueur.

Labitur infelix studiorum atque immemor herbae

Victor equus,

« Le cheval victorieux tombe, infortuné ! oubliant ses exercices et ses pâturages. »

Et :

— Demissae aures, incertus ibidem

Sudor, et ille quidem morituris frigidus.

« Ses oreilles sont abattues, une sueur intermittente couvre son corps; elle se refroidit aux approches de la mort. »

Au sentiment du pathétique se mêle celui de la honte, lorsqu'il peint:

— pavitantem et dira tegentem

Supplicia.

« Déiphobe tremblant... et cherchant à dissimuler son atroce supplice. »

Le désespoir est peint par l'attitude extérieure, lorsque la mère d'Euryale apprend la mort de son fils.

Expulsi manibus radii revolutaque pensa:

Evolat infelix.

« Ses fuseaux échappent de ses mains. Elle rejette son ouvrage; elle vole, la malheureuse ! »

Si Latinus est dans l'étonnement :

— Defixa.

Obtutu tenet ora:

« Sa bouche est immobile. »

Quand Vénus s'apprête à intercéder (Jupiter) :

Tristior et lacrimis oculos suffusa nitentes:

« Son visage est triste, et ses yeux ne brillent qu'à travers les larmes qui les offusquent. »

Quand le délire s'empare de la Sibylle

— Subito non vultus, non color unus,

Non comptae mansere comae.

« Aussitôt son visage change de traits et de couleur, et ses cheveux se dressent sur sa tête. »

CHAPITRE II. Comment le pathétique s'exprime par la teneur du discours.

Considérons maintenant le pathétique produit par la teneur du discours; et d'abord consultons sur cette matière les préceptes de l'art des rhéteurs. Nous y apprendrons que tout discours pathétique doit avoir pour but de provoquer ou l'indignation ou la compassion; ce que les Grecs expriment par les mots οἶκτος καὶ δείνωσις (terreur et pitié). L'un de ces sentiments est nécessaire au discours de l'accusé, l'autre à celui de l'accusateur. Ce dernier doit entrer brusquement en matière, car celui que l'indignation agite ne saurait procéder avec lenteur.

Aussi, dans Virgile, Junon commence-t-elle ainsi .

— Quid me alta silentia cogis

Rumpere?

« Pourquoi me forces-tu à rompre un silence profond? »

Et dans un autre endroit

— Mene incepto desistere victam?

« Faut-il donc que, vaincue, j'abandonne mon entreprise? »

Et ailleurs

Heu stirpem invisam et fatis contraria nostris

Fata Phrygum.

« O race odieuse, ô destins des Phrygiens contraires aux nôtres ! »

Didon s'écrie

— Moriemur inultae?

Sed moriamur, ait,

« Mourrons-nous donc sans vengeance? N'importe, mourons, dit-elle. »

— Pro Iuppiter! ibit

Hic, ait.

« O Jupiter, il partira donc s'écrie-t-elle. »

Priam s'écrie ailleurs (en s'adressant à Pyrrhus) :

At tibi pro scelere, exclamat, pro talibus ausis.

« Que les dieux (récompensent) dignement ton crime et tes excès ! »

Le pathétique ne doit point s'arrêter au début ; il doit, s'il est possible, animer le discours entier. Les phrases doivent être courtes, et les figures du style changer fréquemment, en sorte que celui-ci paraisse agité par les flots de la colère. Qu'un même discours de Virgile nous serve encore d'exemple.

Il débute par une ecphonèse (exclamation) :

Heu stirpem invisam:

« O race odieuse ! »

suivent aussitôt de brèves interrogations :

— Num Sigeis occumbere campis,

Num capti potuere capi? num incensa cremavit

Troia viros?

« Quoi! ils n'ont pas péri dans les champs de Sigée? ils n'ont pas été pris et retenus captifs? Troie embrasée n'a donc pu brûler ses habitants ! »

Vient ensuite la figure appelée hyperbole

Medias acies mediosque per ignes

Invenere viam.

« Ils ont su se frayer un chemin à travers les bataillons, et même à travers les flammes. »

Puis l'ironie

At credo mea numina tandem

Fessa iacent odiis aut exsaturata quievi.

« Je crois que ma puissance divine est tombée de fatigue, ou que je me suis reposée rassasiée de ma haine. »

Junon se plaint ensuite de l'inutilité de ses efforts :

— Per undas

Ausa sequi et profugis toto me opponere ponto.

« J'ai osé les poursuivre sur les ondes, et m'opposer à leur fuite sur toutes les mers. »

Ici succède une (seconde) hyperbole

Absumptae in Teucros vires caelique marisque.

« Les forces du ciel et de la mer ont été épuisées contre les Troyens. »

Maintenant les plaintes de Junon recommencent

Quid Syrtes aut Scylla mihi, quid vasta Charybdis

Profuit?

« A quoi m'ont servi les écueils des Sirtes et de Scylla? à quoi m'a servi le vaste gouffre de Charybde? »

Ici, pour accroître le pathétique, intervient l'argument a minore

— Mars perdere gentem

Inmanem Lapithum valuit.

« Mars a bien pu exterminer la terrible nation des Lapithes. »

Mars, c'est-à-dire une personne inférieure à Junon. Aussi ajoute-t-elle aussitôt

Ast ego magna Iovis coniunx.

« Tandis que moi, l'épouse du grand Jupiter. »

Après avoir récapitulé les causes qui devaient la faire réussir, avec quel accent la déesse s'écrie

— Infelix quae memet in omnia verti!

« Infortunée, j'ai tout tourné contre moi-même. »

Remarquez qu'elle ne dit point, « Je ne puis perdre Énée », mais,

Vincor ab Aenea.

« Je suis vaincue par Énée ».

Elle se confirme ensuite dans le dessein de lui nuire, et, par un sentiment naturel à la colère, quoiqu'elle désespère de réussir complètement, elle est satisfaite de pouvoir au moins l'entraver

Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo.

Non dabitur regnis, esto, prohibere Latinis,

At trahere, atque moras tantis licet addere rebus.

At licet amborum populos excindere regum.

« Si je ne puis fléchir les divinités du ciel, je pourrai émouvoir celles de l'Achéron. Je veux qu'il ne me soit pas possible d'empêcher la naissance de l'empire des Latins; mais on peut traîner en longueur et retarder cet événement; on peut faire s'entre-déchirer les peuples des deux rois. »

Enfin elle profère des malédictions. Elles s'échappent volontiers d'un coeur irrité

Sanguine Troiano et Rutulo dotabere virgo,

« Le sang du Troyen et du Rutule servira de dot à Lavinie. »

Et aussitôt elle fait valoir un argument a simili, tiré des événements antécédents.

— Nec face tantum

Cisseis praegnas ignes enixa iugales.

« La fille de Cyssée (Hécube) ne sera pas la seule qui aura porté dans son sein un flambeau ardent. »

Vous voyez comment Virgile coupe fréquemment ses phrases, et les varie par de nombreuses figures; c'est qu'en effet la colère, qui n’est qu'une courte folie, ne saurait continuer longtemps ses discours dans le même sens. On trouve aussi dans Virgile un grand nombre de discours ayant pour but d'exciter la compassion. Exemple, celui de Turnus à Juturne

An miseri fratris letum ut crudele videres?

« Viens-tu pour être témoin de la mort cruelle d'un frère infortuné? »

Il veut faire sentir ce qui lui rend plus sensible la perte de ses amis tués en combattant pour sa cause

Vidi oculos ante ipse meos me voce vocantem

Murranum.

« J'ai vu de mes propres yeux tomber Murrhanus, dont la voix m'invoquait. »

Pour être épargné du vainqueur, le même Turnus dépeint son misérable sort :

— Vicisti, et victum tendere palmas

Ausonii videre,

« Tu es vainqueur, et les Ausoniens m'ont vu, vaincu, te tendre les mains. »

C'est-à-dire, faire ce que je voudrais le moins faire. Voici un autre exemple, entre plusieurs semblables, des prières de ceux qui intercèdent pour leur vie.

Per te, per qui te talem genuere parentes,

« Je t'en conjure par toi-même, par les parents qui donnèrent le jour à un (héros) tel que toi. »

CHAPITRE III Du pathétique tiré de l'âge, de la fortune, de la faiblesse, du lieu, du temps.

Parlons maintenant du pathétique tiré de l'âge, de la faiblesse, etc. Nous trouverons dans Virgile des exemples ingénieux du parti qu'il a su tirer de tous les âges de la vie de l'homme, pour émouvoir la compassion.

De l'enfance

Infantumque animae flentes in limine primo.

« Les âmes des enfants pleurant sur le seuil « (des enfers). »

De l'adolescence.

infelix puer atque impar congressus Achilli,

« Ce malheureux adolescent (Troile) incapable de lutter contre Achille. »

Ou (Créuse) :

— Parvumque patri tendebat Iulum

« Présente le jeune Iule à son père. »

En sorte que la pitié est émue par le péril non seulement du fils, mais encore de l'enfant.

— Superet coniunxne Creusa?

Ascaniusque puer?

« Créuse, ton épouse, vit-elle encore? et le jeune Ascagne? »

Ailleurs (Énée se représente)

— et parvi casus Iuli.

« les dangers que court le jeune Iule. »

Virgile parle-t-il de la jeunesse? Orphée aperçoit) :

Inpositique rogis iuvenes ante ora parentum,

« Les cadavres des jeunes gens, portés sur le bûcher sous les yeux de leurs parents. »

Ailleurs :

« Les joues (de Turnus) s'altèrent, et la pâleur envahit la jeunesse de son corps. »

Parle-t-il de la vieillesse?

— Dauni miserere senectae,

« Ayez pitié (dit Turnus) de la vieillesse de Daunus. »

Ailleurs c'est

Ducitur infelix aevo confectus Aletes,

« l'infortuné Alétès accablé par l'âge, qui est conduit (à la pompe funèbre). »

Ou bien c'est (Mézence)

Canitiem multo deformat pulvere.

« Qui souille de poussière ses cheveux blancs. »

Virgile se sert de la fortune de ses personnages pour exciter, tantôt l'indignation, tantôt la pitié.

C'est la pitié (alors qu'il dit de Priam)

— Tot quondam populis terrisque superbum

Regnatorem Asiae,

« Jadis monarque superbe de tant de contrées et de peuples de l'Asie. »

Lorsque Sinon s'écrie :

— Et nos aliquod nomenque decusque

Gessimus,

« Je ne fus point alors sans quelque honneur et sans quelque nom. »

Et (lorsque le poète parle de Galésus) :

— Ausoniisque olim ditissimus arvis.

« Le plus riche cultivateur qui fut jadis dans l'Ausonie. »

C'est l'indignation que Virgile provoque par ces paroles de Didon :

— Et nostris inluserit advena regnis?

« Quoi ! cet étranger sera venu m'insulter dans mes États ! »

Elle aggrave son injure en ravalant Énée. Lorsqu'Amate s'écrie:

Exulibusne datur ducenda Lavinia Teucris?

« Lavinie sera-t-elle donnée pour épouse à quelque Troyen exilé? »

Lorsque Numanus s'écrie :

Bis capti Phryges.

« Ces Phrygiens deux fois prisonniers. »

Le poète excite le sentiment de la compassion par la faiblesse (de ses personnages)

— Ex quo me divum pater atque hominum rex

Fulminis adflavit ventis et contigit igne,

« Depuis que le père des dieux et le roi des humains souffla sur moi le vent de la foudre et m'atteignit de ses feux » (Anchise).

Ailleurs (c'est Déïphobe)

— Et truncas inhonesto vulnere nares,

horriblement blessé par l'amputation du nez.

Et Mézence,

— Attollit in agrum

Se femur,

« Qui se soulève sur sa cuisse blessée. »

Et (Pindarus)

Huc caput atque illuc humero ex utroque pependit,

« dont la tête partagée pend sur ses deux épaules. »

Et

Te decisa suum, Laride, dextera quaerit,

« le bras de Laris qui cherche encore le tronc dont il vient d'être séparé. »

Et (Hector)

— Aterque cruento

Pulvere perque pedes traiectus lora tumentes.

« le visage noirci de poussière; et les pieds enflés par les courroies dont ils furent transpercés.»

Le poète provoque souvent le sentiment de la compassion, par (la circonstance) des lieux

(exemples).

Cum vitam in silvis inter deserta ferarum

Lustra domosque traho.

« Depuis que je traîne mon existence dans les forêts désertes et parmi les repaires des bêtes féroces (dit Achéménide). »

Et

— Libyae deserta peragro,

« Je parcours les déserts de la Lybie. »  (Énée.)

Et

At nos hinc alii sitientes ibimus Afros,

Pars Scythiam et rapidum Cretae veniemus Oaxem.

« Pour nous, nous irons les uns chez l'Africain altéré, les autres en Scythie, les autres en Crête sur les bords du rapide Oaxès. » (Mélibée.)

Et ce vers remarquable par sa beauté et par son énergie :

Ter circum Iliacos raptaverat Hectora muros.

« (Achille) avait traîné trois fois Hector autour des murs d'ilion. »

« D'Ilion », c'est-à-dire de sa patrie, de ces remparts qu'il avait défendus, et pour lesquels il avait combattu efficacement durant l'espace de dix années : et cet autre vers :

Nos patriam fugimus,

« Nous fuyons notre patrie » ( Mélibée. )

Et :

Litora cum patriae lacrimans portusque relinquo,

« Je quitte en pleurant le port et les rivages de ma patrie. » (Énée. )

Et:

— Dulces moriens reminiscitur Argos,

« (Anthore) en mourant rappelle à sa mémoire les doux souvenirs d'Argos. »

Et:

— Ignarum Laurens habet ora Mimanta,

« Laurente reçoit les derniers soupirs de Minas qui lui est inconnu. »

Lyrnesi domus alta, solo Laurente sepulchrum.

« (Éole.) Tu avais un palais à Lyrnesse, tu n'as qu'un sépulcre à Laurente. »

Pour marquer l'atrocité du meurtre d'Agamemnon, il choisit le lieu où il tombe sous les coups de son épouse,

— Prima inter limina dextra

Oppetiit,

« sur le seuil de son palais. »

Et ailleurs :

Moenibus in patriis atque inter tuta domorum.

« C'est dans leurs murs paternels et à l'abri de leurs maisons » (que les Rutules sont massacrés).

La sainteté des lieux est un motif spécial de pathétique. Virgile dépeint le meurtre d'Orphée, et le rend plus déplorable en raison des lieux.

Inter sacra deum nocturnique orgia Bacchi.

« C'est au milieu des fêtes sacrées et des orgies nocturnes de Bacchus. »

Lors de la ruine de Troie (il peint les cadavres entassés)

— Perque domos et religiosa deorum

Limina.

« dans les maisons, et jusque dans les parvis des dieux. »

Le lieu sacré d'où Cassandre fut enlevée pour être réduite en esclavage n'aggrave-t-il pas son malheur?

Ecce trahebatur a templo adytisque Minervae?

« On la traînait hors du temple et du sanctuaire de Minerve. »

Ailleurs :

— Divae armipotentis ad aram

Procubuit.

(Corèbe ) « est renversé au pied de l'autel de la guerrière (Minerve). »

Lorsqu'Andromaque raconte le meurtre de Pyrrhus, pour exprimer la fureur du meurtrier, (elle dit qu'il)

Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras.

« le surprit à l'improviste, et le massacra sur les autels paternels. »

La colère de Junon poursuit Énée sur les mers. Vénus s'en plaint à Neptune, et trouve dans la nature des lieux un motif d'exciter la jalousie du dieu:

In regnis hoc ausa tuis?

« Quoi ! c'est dans votre empire qu'elle a osé cela? »

Virgile tire le pathétique des circonstances de temps.

— Priusquam

Pabula gustassent Troiae Xanthumque bibissent.

« ( Les coursiers de Rhésus sont enlevés) avant qu'ils eussent goûté des pâturages de Troie et bu ( des eaux) du Xanthe. »

La longueur de la douleur d'Orphée le fait plus digne de pitié :

Septem illum totos perhibent ex ordine menses,

« On le montre sept mois consécutifs (sous un rocher en plein air.) »

Et Palinure (racontant son naufrage.) :

— Vix lumine quarto

Prospexi Italiam.

« Le quatrième jour, quand à peine il commençait d'apercevoir l'Italie.

Achéménide :

Tertia iam lunae se cornua lumine conplent.

« La lune a trois fois rempli son croissant (depuis qu'il traîne sa misérable vie.) »

Ailleurs :

Septima post Troiae excidium iam vertitur aestas.

« Le septième été s'écoule, depuis que Troie est renversée. »

CHAPITRE IV. Du pathétique tiré de la cause, du mode et de la matière.

Le pathétique qui résulte de la cause n'est pas rare dans Virgile. C'est souvent la cause par laquelle une chose est produite, qui la rend déplorable ou atroce. Ainsi, quand Cicéron contre Verrès dit:

« II exigeait les prières des parents pour la sépulture de ceux qu'il avait fait périr dans les prisons ; »

ce n'est pas tant d'être intercédé ou d'exiger de l'argent qui excite l'indignation, que la cause du cas dont il s'agit. Ainsi encore, quand Démosthène se plaint de Midias, qui avait suborné un individu, il aggrave l'indignation du délit, par la cause qu'il lui attribue

« II a suborné, dit-il, un arbitre qui avait jugé avec intégrité entre lui et moi. »

C'est aussi avec succès que Virgile use souvent de ce moyen oratoire pour provoquer le pathétique :

Occiditur, in acie Galesus.

« Galésus, dit-il, est tué dans le combat. »

Cet événement, en temps de guerre, n'a rien en soi qui doive émouvoir le pathétique ; mais il n'en est pas de même de la cause qui l'a produit, car

Dum paci medium se offert.

« c'est tandis qu'il s'offrait pour médiateur de la paix. »

Autre exemple

Sternitur infelix,

« L'infortuné Anthore est renversé. »

Et voici le motif qui rend cette mort déplorable :

alieno vulnere:

« Par un trait lancé contre un autre. »

Veut-il faire sentir l'injustice de la mort de Palamède :

— Quem falsa sub proditione Pelasgi

Insontem infando indicio, quia bella vetabat,

Demisere neci.

« Les Grecs, sur de fausses inculpations et sur des indices menteurs, le condamnèrent à mort, quoique innocent, parce qu'il désapprouvait la guerre. »

Énée, pour faire sentir la grandeur de ses craintes, en indique les objets :

— Et pariter comitique onerique timentem.

« II craint également pour celui qui l'accompagne et pour celui qu'il porte ( son père et son fils). »

Pourquoi Iapix renonce-t-il aux arts pour une carrière sans gloire, ainsi que le dit le poète ?

Ille ut depositi proferret fata parentis.

« C'est afin de prolonger les jours d'un père expirant »

Autre exemple du même genre :

Fallit te incautum pietas tua.

« Imprudent, ta piété t'abuse. »

Et voilà la cause qui le rend (Lausus) un objet de compassion même pour ses ennemis. Lorsqu'Enée exhorte ses compagnons à ensevelir les morts, quel motif en donne-t-il ?

— Qui sanguine nobis

Hanc patriam peperere suo.

« C'est eux qui, au prix de leur sang, nous ont acquis cette patrie. »

Aussi bien que la pitié, l'indignation naît de la cause signalée.

Exemple:

Multa gemens, ignominiam plagasque superbi

Victoris, tum quos amisit inultus amores.

« (Le taureau vaincu) gémit de sa honte, des blessures qu'il a reçues de son superbe vainqueur, de la perte, sans vengeance, de l'objet de ses amours. »

Dans les passages suivants, le pathétique provient de la cause qui provoque le sentiment de celui qui s'indigne:

— An solos tangit Atridas

Iste dolor, solisque licet capere arma Mycenis

« Cette douleur n'atteint pas seulement les Atrides ; et Mycènes n'est pas la seule ville à qui il soit permis de recourir aux armes. »

Et:

— At tu dictis, Albane, maneres.

« Albain, que ne restais-tu fidèle à tes paroles? »

Vendidit hic auro patriam,

« Celui-ci a vendu sa patrie pour de l'or. »

Quique ob adulterium caesi,

« Ceux qui ont été punis de mort pour cause d'adultère. »

Nec partem posuere suis.

« Ceux qui n'ont point fait part de leurs trésors à leur famille. » (Habitants des enfers.)

Virgile n'a eu garde d'omettre, pour exciter le pathétique, ces deux lieux communs que les rhéteurs appellent le mode et la matière. Le mode, c'est lorsque je dis: Il a tué publiquement ou secrètement ; la matière, c'est lorsque je dis Par le fer, ou par le poison. Démosthène emploie le premier de ces moyens pour provoquer l'indignation contre Midias, qui l'avait frappé avec son cothurne. Cicéron l'emploie contre Verrès, lorsqu'il raconte qu'il avait fait attacher quelqu'un tout nu à une statue. Voici des exemples non moins sensibles, tirés de Virgile

— Altaria ad ipsa trementem

Traxit, et in multo lapsantem sanguine nati,

« (Pyrrhos) traîne à (autel (Priam ) tremblant, et glissant dans les flots du sang de son fils. »

Dans tous les passages suivants, le pathétique est tiré du mode

— Rostroque inmanis vultur adunco

Inmortale iecur tondens, et reliqua,

« Un effroyable vautour déchire avec son bec crochu le foie (de Tityus) sans cesse renaissant, » etc.

Et:

Quos super atra silex iam iam lapsura cadentique

Inminet adsimilis.

« Sur leur tête est suspendu un noir rocher, prêt à se détacher, et qui semble les menacer sans cesse de sa chute. »

Virgile excite souvent, la pitié par le mode, comme en parlant d'Orphée.

— Latos iuvenem sparsere per agros,

« Jeune encore, dont (les femmes de Thrace) dispersèrent les lambeaux dans les champs. »

Et comme dans les passages suivants

Obruit auster aqua involvens navemque virosque,

« L'Auster enveloppe et engloutit dans les eaux le navire et les passagers. »

Et:

Saxum ingens volvunt alii,

« D'autres roulent un énorme rocher. »

Et :

Mortua quin etiam iungebat corpora vivis,

« Il liait des hommes vivants à des cadavres. » (Mézence.)

Et, dans les Géorgiques, cette description de l'épizootie, qui commence ainsi :

Nec via mortis erat simplex,

« La mort ne les atteignait point par un seul chemin..... »

L'autre lieu commun, usité chez les rhéteurs pour exciter le pathétique, se tire de la matière. C'est celui qu'emploie Cicéron, lorsqu'il déplore la mort de cet individu étouffé par le moyen de la fumée d'un tas de bois vert, auquel on avait mis le feu. Le pathétique est tiré de la matière, parce que la fumée fut la matière dont on se servit en cette occasion pour commettre le meurtre, comme d'autres foi on emploie l'épée ou le poison; et même c'est cette circonstance qui porte le pathétique au plus haut degré. Il en est de même lorsque l'orateur déplore le sort de ce citoyen romain que Verrès fit battre de verges. Voici maintenant un exemple tiré de Virgile

At pater omnipotens densa inter nubila telum

Contorsit: non ille faces nec fumea taedis

« Mais le père tout-puissant lança (sur Salmonée), du milieu des nuées, un trait de sa foudre, dont les feux brûlent sans aliment et sans fumée , etc. »

Dans ce passage, le poète se dispense habilement de décrire la matière de la foudre, en même temps qu'il y trouve un moyen vrai et énergique de peindre la colère du dieu. Nous avons successivement énuméré les moyens usités par les rhéteurs pour faire naître le pathétique, et nous avons démontré que Virgile les a tous employés. Nous ajouterons que souvent, pour l'accroitre, il se sert, dans la même circonstance, de deux ou plusieurs de ces moyens simultanément. Ainsi, à l'égard de Turnus, il tire un premier moyen de l'âge de son père

— Miserere parentis

Longaevi,

« Aie pitié de ton vieux père. »

Et un second moyen du lieu.

quem nunc maestum patria Ardea longe

Dividit;

« Qui gémit loin de toi dans Ardée, sa patrie. »

A l'égard de Cassandre, le poète tire le pathétique du mode :

Ecce trahebatur,

« On la trainait. »

De l'état de sou corps:

passis Priameia virgo

Crinibus,

« La fille de Priam avait les cheveux épars. »

Du lieu :

a templo ... adytisque Minervae:

« C'était dans le temple et jusque dans le sanctuaire de Minerve. »

A l'égard d'Agamemnon, le poète tire le pathétique de sa patrie:

Ipse Mycenaeus,

« Le Mycénéen. »

De sa haute fortune:

magnorum ductor Achivum,

« L'illustre chef des rois de la Grèce. »

De sa famille :

Coniugis,

« C'est une épouse criminelle. »

Du lieu (où il reçoit la mort) :

prima inter limina,

« Sur le seuil de son palais. »

De la cause qui l'attire:

— possedit adulter.

« Il tombe dans les piéges d'un adultère. »

Quelquefois Virgile provoque le pathétique implicitement, et par une simple indication; comme lorsqu'il ne désigne pas nettement l'objet qui provoque la pitié, mais qu'il le fait seulement entendre. Ainsi, lorsque Mézence dit:

— Nunc alte vulnus adactum.

« Je sens maintenant ma blessure profondément cachée. »

Que vent-il exprimer par là, sinon que la perte d'un fils (Lausus) est une blessure bien cruelle? Aussi ajoute-t-il peu après (s'adressant à Énée)

— Haec via sola fuit qua perdere posses.

« C'était le seul moyen que tu avais de me perdre. »

Ce qui veut dire que c'est périr que de perdre un fils. Juturne, déplorant son impuissance à secourir son frère, s'écrie:

Inmortalis ego?

« Moi! immortelle! »

Exclamation dont la conséquence est : que ce n'est point être immortel que de vivre dans le deuil.

Ces indications ont la force d'une définition, et le poète les emploie par élégance.

CHAPITRE V. Du pathétique tiré des arguments a simili.

L'art des rhéteurs leur fournit encore ces lieux communs qu'ils appellent circa rem ( relatifs au sujet), et qui sont très propres à exciter le pathhétique.

Le premier de tous est l'argument a simili, et on en distingue trois espèces : l'exemple, la parabole, l'image; en grec, παράδειγμα παραβολὴ εἰκών.

Commençons par l'exemple, et prenons-le dans Virgile

Si potuit Manes accersere coniugis Orpheus,

Threicia fretus cithara, fidibusque canoris:

Si fratrem Pollux alterna morte redemit.

« Orphée, avec le secours de sa lyre thréicienne (de Thrace) et de l'harmonie de ses cordes, a bien pu évoquer des enfers les mânes de son épouse. »

« Pollux a bien pu racheter son frère de la mort, en l'alternant avec lui. »

.... Quid Thesea magnum,

Quid memorem Alciden?

« Rappellerai je Thésée? rappellerai-je le grand Alcide? »

Antenor potuit mediis elapsus Achivis.

« Anténor a bien pu échapper du milieu des Grecs. »

Toutes ces comparaisons ont pour but de provoquer la pitié : car il paraît cruel de refuser à celui qui prie, ce qui fut accordé à d'autres. Voyez ensuite comment le poète accroît ce sentiment, par la différence des causes :

Si potuit Manes accersere coniugis Orpheus.

pour Orphée, il s'agit des mânes de son épouse; pour Énée, il s'agit de son père. Pour Orphée, de rappeler l'une; pour Énée, de voir simplement l'autre: L'épithète de thréicienne, donnée à la lyre d'Orphée, est employée par dérision.

Si fratrem Pollux alterna morte redemit,

Itque reditque viam toties.

« Pollux a bien pu racheter son frère de la mort, en alternant avec lui.

« Il quitte et reprend autant de fois la vie. »

Voilà un argument a modo : assez est beaucoup plus qu'une seule fois.

Quid Thesea magnum,

Quid memorem Alciden?

« Rappellerai-je Thésée? rappellerai-je le grand Alcide? »

Ceux-ci sont des héros trop illustres pour que le poète puisse les rabaisser, ou élever Énée au-dessus d'eux; mais il ne manque pas de se glorifier de ce qu'il partage avec eux.

Et mi genus ab Iove summo.

« Et moi aussi, je suis de la race du grand Jupiter. »

L'exemple qui suit est pareil, quoique afférent à l'indignation:

— Pallasne exurere classem

Argivum?

« Quoi ! dit Junon, Pallas a pu brûler la flotte des Grecs ! »

C'était une flotte victorieuse, bien au-dessus de ces restes fugitifs que la déesse poursuit. Elle atténue ensuite la cause :

Unius ob noxam et furias Aiacis Oilei,

« Pour la faute d'un seul, et les fureurs d'Ajax, fils d'Oïlée. »

Le poète emploie l'expression noxam, qui signifie proprement une faute légère. C'était la faute d'un seul; ce qui peut se pardonner aisément; et encore le coupable était dans un état de fureur: en sorte qu'il n'y avait pas même faute.

Autre exemple :

— Mars perdere gentem

Inmanem Lapithum valuit.

« Mars a bien pu exterminer la monstrueuse nation des Lapithes ».

Remarquez des combinaisons analogues: c'est une nation, et elle est monstrueuse (immanem).

Poursuivons

Concessit in iras

Ipse deum antiquam genitor Calydona Dianae,

« Le père des dieux a livré aux fureurs de Diane l'antique Calydonie. »

Antique est là pour re- hausser le prix de l'objet.

Maintenant Junon va atténuer les causes (du ressentiment des deux dïvinités) :

Quod scelus aut Lapithis tantum aut Calydone merente?

« Quel si grand crime avait donc commis le Lapithe ou le malheureux Calydonien? »

La parabole est une figure qui appartient spécialement à la poésie. Aussi Virgile s'en sert fréquemment pour exciter le pathétique, soit qu'il veuille peindre l'infortune, soit qu'il veuille peindre la colère.

S'agit-il de l'infortune: (exemples tirés de Virgile. )

Qualis populea maerens Philomela sub umbra,

« Ainsi pleure Philomèle à l'ombre d'un peuplier. »

Qualis commotis excita sacris

Thyas,

« Telle qu'une bacchante qui entre en fureur à la vue des objets sacrés. »

Qualem virgineo demessum pollice florem,

« Semblable à la fleur que la main de la jeune vierge a cueillie. »

Et plusieurs autres paraboles semblables, par lesquelles Virgile sollicite les sentiments de la pitié.

S'agit-il au contraire de peindre la colère (exemple) :

Ac veluti pleno lupus insidiatus ovili

Cum fremit ad caulas,

«Tel qu'un loup qui rôde en frémissant autour de la bergerie. »

Et:

Mugitus veluti, fugit cum saucius aram

Taurus.

« Tels sont les gémissements du taureau, lorsqu'il s'échappe du pied de l'autel où il a été frappé. »

Et plusieurs autres exemples semblables, que celui qui les recherche trouvera facilement.

L'image est la troisième espèce d'ornement à simili. Elle est aussi très propre à remuer les passions. Elle consiste, ou à décrire les formes d'un objet absent, ou à créer la forme d'un objet qui n'existe point. Virgile s'est servi de l'une et de l'autre avec une égale élégance. Il emploie la première à l'égard d'Ascagne :

O mihi sola mei super Astyanactis imago,

Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat.

« O chère et unique image de mon Astyanax. Ce sont ses yeux, ses mains, son visage. »

Il emploie la seconde dans la fiction suivante :

— Quam fama secuta est,

Candida succinctam latrantibus inguina monstris.

« Il dépeignit ensuite la Renommée éclatante, dont la ceinture est formée de monstres aboyant. »

La première de ces deux images convient mieux pour exciter la pitié. Aussi les Grecs l'appellent οἶκτον (pitié); et l'autre convient mieux pour provoquer l'horreur, et ils l'appellent δείνωσιν (force).

Voici des exemples de cette dernière :

Et scissa gaudens vadit Discordia palla,

Quam cum sanguineo sequitur Bellona flagello,

« La Discorde y accourt avec joie, traînant sa robe déchirée, et Bellone la suit, armée d'un fouet sanglant ».

On pourrait citer tous les passages où Virgile décrit la forme des personnes; mais nul n'est plus beau que le suivant :

— Furor inpius intus

Saeva sedens super arma, et centum vinctus aenis

Post tergum nodis fremit horridus ore cruento.

« La Fureur impie frémira au-dedans du temple, la bouche sanglante, assise sur des armes cruelles, et les mains liées derrière le dos par cent noeuds d'airain. »

CHAPITRE VI. Du pathétique a majore et a minore.

Nous venons de parler du pathétique a simili, parlons du pathétique tiré par le poète de l'argument a minore. Je cite une grande infortune; si je fais voir ensuite qu'elle est encore au-dessous de celle que je veux peindre, il en résultera certainement un effet très pathétique. Exemple

O felix una ante alias Priameia virgo,

Hostilem ad tumulum Troiae sub moenibus altis

Iussa mori.

« Heureuse entre toutes, la fille de Priam, condamnée à périr devant les murs fameux de Troie et sur le tombeau d'un ennemi ! »

Andromaque appelle Polyxène heureuse en se comparant à elle, malgré le mode rigoureux de sa mort (jussa mori), malgré le lieu où elle la reçut, sur le tombeau d'un ennemi : comme si elle disait

« Quoiqu'on ait fait parler un oracle pour prononcer son arrêt, quoiqu'elle ait reçu la mort sur le tombeau d'un ennemi, elle est cependant plus heureuse que moi, puisqu'elle n'eut point à supporter de devenir le prix du sort. »

C'est dans une disposition semblable qu'Énée s'écrie :

— O terque quaterque beati,

« O trois et quatre fois heureux ! »

C'est ainsi encore que Virgile dit de Pasiphaé :

Proetides inplerunt falsis mugitibus agros,

« Les filles de Prétus ont bien rempli les campagnes de leurs faux mugissements; »

puis il ajoute, pour faire sentir que cette monstruosité est au-dessous de celle de Pasiphaé :

At non tam turpes pecudum tamen ulla secuta est

Concubitus.

« Mais on ne les vit point rechercher les amours infâmes des taureaux. »

Voici encore un exemple bien marqué du pathétique a minore :

Nec vates Helenus, cum multa horrenda moneret,

Hos mihi praedixit luctus, non dira Celaeno?

« Ni le devin Hélénus, ni la cruelle Céléon, parmi tant d'horribles prédictions, ne m'avaient annoncé ce désastre. »

Ce qui nous fait comprendre que la mort de son père était un événement plus cruel pour Énée que tous ceux qu'il avait soufferts. On a nié qu'il fût possible d'agrandir une chose par la comparaison d'une autre plus grande (a majore); mais Virgile a employé ce moyen avec beaucoup d'habileté, à l'occasion de la mort de Didon.

Non aliter, quam si inmissis ruat hostibus omnis

Carthago, aut antiqua Tyros.

« La consternation est la même que si Carthage ou l'antique Tyr fussent tombées sous les coups d'un ennemi vainqueur. »

Par où il fait voir que la seule mort de Didon causa une aussi grande désolation que si la ville entière eût été détruite; ce qui, néanmoins, aurait été indubitablement une plus grande calamité. Homère a employé la même figure:

῾Ως εἰ ἅπασα

῎Ιλιος ὀφρυόεσσα πυρὶ σμήχοιτο κατ' ἄρκας

« Il semblait que l'altière Ilion fût devenue tout entière la proie des flammes.»

Il est un autre lieu commun, usité chez les orateurs pour produire le pathétique. On le rencontre fréquemment dans Virgile. C'est celui qu'on appelle praeter spem (qui trompe l'espérance).

(Exemple)

Nos tua progenies, caeli quibus annuis arcem, et cetera.

« Et nous qui sommes votre race, nous à qui vous accordez les célestes demeures, » etc.

Autre exemple: c'est Didon qui parle:

Hunc ego si potui tantum sperare dolorem,

Et perferre, soror, potero.

« Si j'ai pu prévoir un coup si cruel, je pourrai bien, ma soeur, le supporter. »

(Autre) : Énée parlant d'Évandre (à (occasion de la mort de son fils Pallas)

Et nunc ille quidem spe multum captus inani

Fors et vota facit.

« Peut-être que, séduit par une espérance, hélas ! trop vaine, il forme à présent des voeux... »

Autre:

— Advena nostri,

Quod numquam veriti sumus, ut possessor agelli

Diceret: Haec mea sunt, veteres migrate coloni.

« Un étranger (chose que nous n'aurions jamais pu croire), possesseur de notre petit champ, nous dit : Partez, anciens colons ! ces terres sont à moi. »

On peut aussi tirer un moyen de pathétique d'un espoir déçu; comme lorsqu'Évandre dit (en parlant de son fils) :

Haud ignarus eram, quantum nova gloria in armis,

Et praedulce decus.

« Je n'ignorais pas combien est douce la gloire qui s'acquiert dans les premiers combats. »

Les orateurs appellent ὁμοιοπάθειαν (homéopathée), cette figure qui produit le pathétique par la similitude des sentiments, comme dans ces passages de Virgile

— Fuit et tibi talis

Anchises genitor,

« Tel fut jadis Anchise votre père. »

Et :

— Patriae strinxit pietatis imago,

« Ce tableau de piété filiale pénétra l'âme (d'Iule). »

— Subiit cari genitoris imago,

« L'image chérie de mon père s'offrit à mes yeux. »

Didon (aux Troyens) :

Me quoque per multos similis fortuna labores.

« Une fortune pareille à la vôtre m'a soumise à mille épreuves. »

Il est un lieu commun, dans lequel, pour produire le pathétique, on s'adresse aux êtres inanimés ou muets; les orateurs l'emploient fréquemment. Dans les deux cas, Virgile a tiré un grand parti de l'un et de l'autre, soit lorsque Didon s'écrie :

Dulces exuviae, dum fata deusque sinebant,

« Dépouilles qui me fûtes chères, tant que les destins et un dieu l'ont permis; »

soit lorsque Turnus (fait cette prière) :

— Tuque optima ferrum

Terra tene,

« O terre, retiens le dard d'Énée ! »

soit lorsqu'il s'écrie :

— Nunc, o numquam frustrata vocatus

Hasta meos,

« O lance qui ne fus jamais sourde à ma voix, voici le moment; »

soit lorsque Mézence s'adressant à son cheval, lui dit :

Rhoebe, diu, res si qua diu mortalibus ulla est,

Viximus.

« Rhèbe, nous avons vécu longtemps, si toutefois il est permis de dire que quelque chose soit long pour les mortels. »

L'addubitation, que les Grecs appellent aporèse, est encore un moyen de pathétique employé par les orateurs. Car il est dans le caractère de celui qui se plaint, comme de celui qui s'irrite, d'hésiter sur ce qu'il doit faire.

En, quid ago? rursusne procos inrisa priores

Experiar?

«Que vais je faire? Irai-je, après avoir été dédaignée, rechercher mes premiers amants? »

Dans cet autre vers il s'agit d'Orphée :

Quid faceret? quo se rapta bis coniuge ferret?

« Que fera-t-il? Que deviendra-t-il, après s'être vu deux fois enlever son épouse? »

Dans cet autre il s'agit de Nisus :

Quid faciat? qua vi iuvenem, quibus audeat armis

Eripere?

« Que fera-t-il? Entreprendra-t-il d'enlever son ami par la force et par les armes? »

Ailleurs, Anne désolée dit (à Didon) :

Quid primum deserta querar? comitemne sororem . . .

« Abandonnée par toi, de quoi commencerai je à me plaindre ? Sera-ce de ce que tu n'as pas voulu avoir ta soeur pour compagne? »

La description de la chose vue est encore un moyen employé par les rhéteurs pour produire le pathétique. En voici des exemples pris dans Virgile :

Ipse caput nivei fultum Pallantis et ora

Ut vidit levique patens in pectore vulnus.

« Énée lui-même, à la vue du beau Pallas dont on soutenait la tête, et de son jeune sein qui découvrait sa blessure... »

Inplevitque sinum sanguis,

« Le sein (de Lausus) fut inondé de sang. »

— Moriensque suo se in sanguine versat,

« ( Eunée) expire en se roulant dans son sang. »

Crudelis nati monstrantem vulnera cernit,

« (Énée) aperçoit (Éryphile) montrant les coups qu'elle a reçus de son cruel fils. »

Ora virum tristi pendebant pallida tabo,

« Là (à la porte de l'antre de Cacus), étaient suspendues des têtes humaines, pâles et horriblement sanglantes. »

Volvitur Euryalus.., pulchrosque per artus

It cruor,

« Euryale tombe mourant, et ses beaux membres sont inondés de sang. »

Vidi egomet duo de numero cum corpora nostro . . .

« J'ai vu moi-même (Polyphème) saisir deux des nôtres. »

L'hyperbole, ce qui veut dire exagération, produit aussi le pathétique. Elle sert d'expression à la colère, ou à la pitié; à la colère, lors, par exemple, que nous disons : « II eût dû périr mille fois; » tournure qu'on trouve dans Virgile :

Omnes per mortes animam sontem ipse dedissem;

« J'aurais moi-même livré à toutes les morts ma coupable vie. »

A la pitié, lorsque le même poète dit :

Daphni, tuum Poenos etiam ingemuisse leones

Interitum.

« Les lions de l'Afrique eux-mêmes pleurèrent ton trépas, ô Daphnis ! »

L'hyperbole s'emploie encore pour peindre l'amour ou toute autre passion. (Par exemple) :

Si mihi non haec lux toto iam longior anno est,

« Ce jour que j'ai passé sans voir Galatée m'a semblé plus long qu'une année entière ».

Voici d'autres exemples encore plus remarquables:

— Maria ante exurere Turno

Quam sacras dabitur pinus,

« Il sera plutôt donné à Turnus d'embraser les mers, que ces vaisseaux qui me sont consacrés. »

— Non si tellurem effundat in undas.

« Quand la terre serait noyée dans les eaux. »

L'exclamation, que les Grecs appellent ἐκφώνησις (ecphonèse), est encore une figure qui produit le pathétique. Elle part, tantôt de la bouche du poète, tantôt de celle du personnage qu'il fait parler.

Exemples des exclamations du poète :

Mantua vae miserae nimium vicina Cremonae!

Crimen amor vestrum!

« Malheur à toi, ô Mantoue, trop voisine de l'infortunée Crémone ! »

Infelix! utcumque ferent ea facta nepotes,

« Père infortuné (Brutus), peu t'importe le jugement de la postérité. »

Crimen amor vestrum!

« Crimes de l'amour dans votre famille l »

Et plusieurs autres passages semblables. Exemples des exclamations du personnage que le poète fait parler :

Di capiti ipsius generique reservent!

« Puissent les dieux réserver (de pareils supplices) à lui (Mézence) et à sa race ! »

— Di talia Graiis

Instaurate, pio si poenas ore reposco!

« Dieux ! faites éprouver aux Grecs de semblables traitements (ceux qu'avait éprouvés Déiphobe), si la vengeance que j'implore a rien qui ne soit juste. »

— Di talem terris avertite pestem!

« Dieux ! délivrez la terre d'un tel fléaul (Polyphème) »

La figure opposée à l'exclamation est celle que les Grecs appellent ἀποσιώπησις (aposiopèse), qui consiste dans la réticence. Dans la précédente, la pensée s'exprimait par une exclamation; dans celle-ci, on la fait ressortir par un silence ménagé de telle sorte qu'il puisse être compris par l'auditeur. Comme Neptune dans Virgile :

Quos ego! — sed motos praestat conponere fluctus,

« Je vous... Mais auparavant, il faut calmer l'agitation des flots. »

Comme Mnesthée :

— Nec vincere certo.

Quamquam, o! — sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti,

« Je ne prétends pas vaincre, quoique pourtant...... Mais enfin, qu'ils triomphent, ceux que tu protèges, ô Neptune l »

Comme Turnus :

Quamquam, o, si solitae quicquam virtutis adesset!

« Mais que dis-je? ... le ferions-nous, pour peu qu'il nous restât quelque chose de notre antique vertu? »

Et dans les Bucoliques :

Novimus et qui te transversa tuentibus hircis,

Et quo — sed faciles Nymphae risere — sacello.

« Nous pourrions nommer les témoins et le lieu sacré où.... Mais il suffit de dire que les boucs même en furent indignés, quoique les Nymphes indulgentes n'aient fait qu'en rire. »

Sinon emploie cette figure, pour exciter la compassion en sa faveur :

— Donec Calchante ministro —

Sed quid ego haec autem nequidquam ingrata revolvo?

« Jusqu'à ce que, par le ministère de Calchas...... Mais pourquoi vous fatiguer du récit de mes malheurs? »

Le pathétique se produit encore par la répétition, que les Grecs appellent ἐπαναφορὰν (épanaphore). Cette figure consiste à répéter le même mot dans plusieurs phrases consécutives. Exemples de Virgile

— Eurydicen vox ipsa et frigida lingua,

Ah miseram Eurydicen! anima fugiente vocabat.

Eurydicen toto referebant flumine ripae,

« La voix d'Orphée et sa langue glacée appelaient Eurydice; son âme en s'enfuyant invoquait Eurydice ; et les rives du fleuve répétaient le nom d'Eurydice. »

Ailleurs :

Te dulcis coniunx, te solo in litore secum,

Te veniente die, te decedente canebat,

« C'était toi qu'il chantait, ô tendre épouse ! il te chantait sur la plage déserte, il te chantait au lever du jour, il te chantait à son déclin. »

Et dans un autre en droit :

Te nemus Angitiae, vitrea te Fucinus unda,

Te liquidi flevere lacus.

« La forêt d'Angitie te pleura, (Umbron) les ondes transparentes du lac Fucin te pleurèrent; et les ruisseaux limpides te pleurèrent aussi. »

Enfin, une dernière figure employée pour produire le pathétique est l'objurgation, en grec ᾿Επιτίμησις, qui consiste à réfuter les objections par les mêmes termes dans lesquels elles sont produites (exemple) :

Aeneas ignarus abest, ignarus et absit.

« Énée est absent, et l'ignore; eh bien ! qu'il l'ignore et qu'il soit absent. »

MACROBE

SATURNALES

LIVRE CINQ

livre 4

livre 6

CHAPITRE I.

Que Virgile est supérieur à Cicéron, sinon sous tous les rapports, du moins en ce qu'il excelle dans tous les genres de style; tandis que Cicéron n'a excelle que dans un seul. De la division du style en quatre et en deux genres.

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