Saturnalia (page 5)

Macrobe · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 6 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Écoutez maintenant les vers de Virgile, qui paraissent une ébauche plutôt qu'un tableau

Portus ab accessu ventorum inmotus et ingens

Ipse: sed horrificis iuxta tonat Aetna ruinis,

Interdumque atram prorumpit ad aethera nubem,

Turbine fumantem piceo et candente favilla,

Adtollitque globos flammarum et sidera lambit.

Interdum scopulos avulsaque viscera montis

Erigit eructans, liquefactaque saxa sub auras

Cum gemitu glomerat, fundoque exaestuat imo.

« Le port où nous abordâmes est vaste, et tout à fait à l'abri des vents; mais on entend tonner auprès les horribles éruptions de l'Etna. Tantôt il vomit dans les airs une sombre nuée, où brille l'étincelle, où fument des tourbillons de poix, d'où partent des globes de feu qui s'élèvent jusqu'aux astres; tantôt il décharge et lance dans les airs des rochers arrachés des entrailles de la montagne, où ses profonds bouillonnements font rejaillir avec fracas les pierres liquéfiées, et agglomérées en une seule masse. »

Fidèle à la vérité, Pindare commence à peindre l'Etna tel qu'il se montre réellement, exhalant la fumée pendant le jour, et laissant échapper des flammes durant la nuit. Virgile, tout occupé à faire du fracas, en rassemblant des expressions retentissantes, n'a fait aucune distinction entre ces deux moments. Le poète grec peint magnifiquement l'éruption des sources embrasées, les torrents de fumée, et ces colonnes tortueuses de flamme qui, semblables à des serpents de feu, sont portées jusqu'à la mer. Mais lorsque, pour rendre ῥόον καπνοῦ

αἴθων'· (un torrent de fumée rougie par la flamme), le poète latin emploie les mots atram nubem, turbine piceo, favilla fumante, il tombe dans de grossières redondances; globes flammarum rend bien mal κρουνοὺς (sources de flammes) : mais ce qui n'a pas de qualification, c'est de dire que la nuée sombre et fumeuse lance de noirs tourbillons et des étincelles; car les matières incandescentes ne produisent ni noirceur ni fumée. Peut-être Virgile a-t-il employé le mot candente pour brûlant et non pour brillant, ce qui est une manière de parler grossière et impropre; car candens dérive de candor, et non de calor. Quant à ce que Virgile ajoute, que le volcan soulève et vomit les rochers, tandis qu'il dit aussitôt après que, fondus en une seule masse, ils sont lancés en l'air avec fracas, rien de semblable n'a été écrit par Pindare, ni articulé par qui que ce soit; et c'est la plus grande des monstruosités.

Maintenant, jugez de l'affection de Virgile pour la langue grecque, d'après les mots nombreux qu'il lui a empruntés

Dirus Ulixes,

« Le cruel (dirus) Ulysse. »

spelaea ferarum,

« Antre (spelaea) des bêtes féroces.

daedala tecta,

« Dédale de loges (des abeilles). »

Rhodopeiae arces,

«  Les sommets du Rhodope. »

Altaque Panchaea, ...

« Les hautes montagnes de Panchée. »

Atque Getae atque Hebrus et Actias Orithyia,

«  Les Gètes, l'Hèbre, l'Actienne Orithye. »

Thyas, ubi audito stimulant trieterica Baccho

Orgia, nocturnusque vocat clamore Cithaeron,

« Telle qu'une bacchante (Thyas) que fait entrer en fureur le bruit des orgies triennales de Bacchus, et dont les cris nocturnes invoquent le Cythéron. »

Non tibi Tyndaridis facies invisa Lacaenae

« Ne t'irrite point contre le visage de la Laconienne (Latence), fille de Tyndare. » (Hélène).

Ferte simul Faunique pedem Dryadesque puellae

« Accourez ensemble, Faunes et jeunes Dryades. »

Hinc atque hinc glomerantur Oreades,

« Les Oréades forment des groupes çà et là. »

Pars pedibus plaudunt choreas,

«  Les uns forment des chœurs (choreas) de danse. »

Milesia vellera nymphae

Carpebant hyali saturo fucata colore,

«  Ses nymphes travaillaient les toisons de Milet, teintes en couleur d'un vert transparent. »

Drymoque Xanthoque Ligeaque Phyllodoceque,

Nisaee Spioque Thaliaque Cymodoceque,

« Dryme, Xanthe, Lygée, Phyllodoce, Nise, Spio, Thalie, Cymodoce.... »

Alcandrumque Haliumque Noemonaque Prytaninque

« Alcandre, Halius, Noémon, Prytanis. »

Amphion Dircaeus in Actaeo Aracintho

« Amphion de Dircé, sur les côtes de l'Aracinthe. »

Senior Glauci chorus Inousque Palaemon.

« Le choeur du vieux Glaucus, et Palémon fils d'Inoo. »

Voici un vers du grammairien Parthénlus, lequel parmi les Grecs a été quelquefois utile à Virgile .

« A Glaucus, à Nérée, à Mélicerte fils d'Inoo. »

Virgile a dit

Glauco et Panopeae et Inoo Melicertae

« A Glaucus, à Panopée, à Mélicerte fils d'Inoo. »

(Et ailleurs)

Tritonesque citi, et inmania cete

« Les Tritons légers, et les énormes cétacés. »

Il aime jusqu'aux déclinaisons des Grecs, en sorte qu'il dit Mnesthea, au lieu de Mnestheum. car lui-même avait dit ailleurs: nec fratre Mnestheo. Au lieu d'Orpheo, il préfère décliner à la manière des Grecs Orphi, comme dans ce vers:

Orphi Calliopea, Lino formosus Apollo

« Orphée fils de Calliope, (Orphi Calliopea) le bel Apollon, père de Linus. »

Et (dans celui-ci)

Vidimus, o cives, Diomede

- « Nous avons vu; citoyens, Diomède (Diomedon).»

Cet accusatif en en est grec; car si quelqu'un pense qu'il a dit Diomedem en latin, la mesure du vers n'existera plus. Enfin, Virgile s'est complu à donner à tous ses poèmes des titres grecs, Bucolica, Georgica, Aeneis, noms qui sont tous d'une forme étrangère à la langue latine.

CHAPITRE XVIII.

Des passages que Virgile a traduits des Grecs, si clandestinement qu'on peut à peine reconnaître où il les a puisés.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des emprunts de Virgile qui sont connus de tout le monde, et de quelques-uns qui ne sont pas ignorés des Romains. J'en viens maintenant à ceux qui, provenant d'une connaissance profonde des lettres grecques, ne peuvent par conséquent être connus que des personnes qui ont fait de cette littérature l'objet d'une étude approfondie. Car, de même que la science de ce poète se montre scrupuleuse et circonspecte, de même elle se tient dissimulée et à demi voilée; tellement qu'il est plusieurs des passages qu'il a traduits, dont il n'est pas facile de reconnaître la source. Dans l'exorde des Géorgiques, on trouve les vers suivants

Liber et alma Ceres, vestro si munere tellus

Chaoniam pingui glandem mutavit arista,

Poculaque inventis Acheloia miscuit uvis.

« Liber, et vous bienfaisante Cérès, si la terre vous doit d'avoir échangé le gland de Chaonie  pour l'épi nourrissant des blés, et d'avoir mêlé dans les coupes d'Achéloüs (pocula Acheloïa) la liqueur tirée du raisin. »

La foule des grammairiens ne fait remarquer rien autre chose à ses disciples, au sujet de ces vers, sinon que c'est Cérès qui a fait abandonner aux hommes leur antique nourriture, et qui leur a appris à substituer le blé au gland; et que Liber découvrit la vigne et en retira le vin, pour, former, mêlé avec l'eau, la boisson de l'homme.

Mais pourquoi Virgile, afin de désigner l'eau, nomme-t-il précisément le fleuve Achéloüs? C'est ce dont personne ne s'informe, car on ne soupçonne même pas qu'un sens érudit soit caché sous ce passage. Pour nous, après l'avoir profondément médité, nous avons reconnu que le docte poète s'est conformé, en cet endroit, aux idées des plus anciens auteurs grecs,, chez lesquels, comme nous en donnerons la preuve, le nom d'Achéloüs était employé spécialement pour désigner l'eau. Et ce n'était point sans raison; car le motif de cet usage nous a été soigneusement transmis : mais, avant de l'exposer, je veux prouver, par l'exemple d'un ancien poète, que c'était une locution usuelle, de désigner l'eau en général sous le nom d'Achéloüs. L'ancien comique Aristophane, dans la comédie intitulée Cocalus, s'exprime ainsi

Ἤμουν ἄγριον

βάρος, ἤτειρεν γάρ τοί μ᾽ οὶνος,

οις πόμα μίξας Ἀχελῶῳ.

« Je me sentais pesant. » « C'était du vin, bu sans être mêlé avec de l'eau (Ἀχελῶῳ). »

C'est-à-dire du vin pur, en latin merum. Maintenant, voici dans quels termes Éphore, historien très connu, nous apprend , dans le livre second de son Histoire, les causes de cette locution

Τοῖς μέν οὒν ἄλλοις ποταμοῖς οἱ πλησιόχωροι μόνοι θύουσιν· τὸν δὲ Ἀχελῷον μόνον πἀντας ἀνθρώπους συμβέβηκεν τιμᾶν, οὐ τοῖς κοινοῖς ὀνόμασιν ἀντὶ τῶν ἰδίων, τοῦ Ἀχελῴου τὴν ἰδίαν ἐπωνυμίαν ἐπὶ τὸ κοινὸν μεταφέροντας. Τὸ μὲν γὰρ ὕδωρ ὅλως, ὅπερ ἐστὶ κοινὸν ὅνομα, ἀπὸ τῆς ἰδίας ἐκείνου προσηγορίας Ἀχελῷον καλοῦμεν, τῶν δὲ ἄλλων ὀνομάτων τὰ κοινὰ πολλάκις ἀντὶ τῶν ἰδίων ὀνομάζομεν, τοὺς μὲν ἀθηναίους Ἕλληνας, τοὺς δὲ Λακεδαιμονίους Πελοποννησίους ἀποκαλοῦντες. Τούτου δὲ τοῦ ἀπορήματος οὐδὲν ἔχομεν αἰτιώτατον εἰπεῖν ἢ τοὺς ἐκ Δωδώνης χρησμοῦς· σχεδὸν γὰρ ἐν ἅπασιν αὐτοῖς προστάττειν ὁ θεὸς εἴωθεν Ἀχελώῳ θύειν, ὥστε πολλοὶ, νομίζοντες οὐ τὸν ποταμὸν τὸν διὰ τῆς ἀκαρνανίας ῥέοντα ἀλλὰ τὸ σύνολον ὕδωρ Ἀχελῷον ὑπὸ τοῦ χρησμοῦ καλεῖσθαι, μιμοῦνται τὰς τοῦ θεοῦ προσηγορίας. Σημεῖον δὲ, ὅτι πρὸς τὸ θεῖον ἀναφέροντες οὕτω λέγειν εἰώθαμεν· μάλιστα γὰρ τὸ ὕδωρ Ἀχελῷον προσαγορεύομεν ἐν τοῖς ὅρχοις καὶ ἐν ταῖς εὐχαῖς καὶ ἐν ταῖς θυσίαις, ἅπερ πάντα περὶ τοὺς θεούς.

« Les fleuves sont adorés seulement par les peuples qui habitent sur leurs bords; mais le fleuve Achéloüs, lui seul , est adoré par tous les hommes. Il ne partage pas la dénomination commune des fleuves; mais c'est de lui qu'elle leur a été transportée dans le langage commun. Ainsi, au lieu d'appeler l'eau de son nom spécial, nous lui donnons le surnom d'Achéloüs, emprunté à ce fleuve; tandis que souvent, dans d'autres circonstances, nous employons le nom commun, au lieu du nom spécial. Par exemple, on appelle les Athéniens Hellènes, et les Lacédémoniens, Péloponnésiens. Je ne saurais assigner d'autre cause à l'exception dont il s'agit, que les paroles de l'oracle de Dodone, lequel donnait presque toujours pour réponse : Sacrifiez à Achéloüs. De sorte que plusieurs personnes, pensant que l'oracle n'entendait pas désigner exclusivement par le nom d'Achéloüs le fleuve qui coule chez les Acarnaniens, mais toute espèce d'eau en général, attribuèrent ce surnom à l'eau des fleuves de leur pays, et leur donnèrent par suite le nom du dieu, qui est passé après, dans le langage ordinaire, surtout quand il s'agit de l'eau qu'on offre à l'occasion des sacrifices, des prières, des serments, et de tout ce qui concerne les dieux. »

Il n'est pas possible de démontrer plus clairement que, dans les temps les plus reculés de la  Grèce, le nom d'Achéloüs était employé pour désigner l'eau en général. Virgile s'est donc exprimé d'une manière savante, lorsqu'il a dit que Liber mêla le vin avec Achéloüs. Il ne serait pas besoin d'autres témoignages en faveur de cette assertion, après ceux du poète comique Aristophane et de l'historien Éphore. Cependant ne nous en contentons point. Didyme, incontestablement le plus savant des grammairiens, après avoir donné la raison rapportée ci-dessus par Éphore, en  ajoute encore une autre, qu'il déduit en ces termes

πρεσβύτατον εὶναι Ἀχελῷον τιμὴν ἀπονέμοντας αὐτῷ τοὺς ἀνθρώπους πάντα ἁπλῶς τὰ νάματα τῷ ἐκείνου ὀνόματι προσαγορεύειν· ὁ γοῦν Ἀγησιλαος διὰ τῆς πρώτης ἱστορίας δεδήλωκεν p458ὅτι Ἀχελῷος πάντων τῶν ποταμῶν πρεσβύτατος. Ἔφη γὰρ· Ὠκεανὸς δὲ γαμεῖ Τηθὺν, ἑαυτοῦ ἀδελφήν· τῶν δὲ γίνονται τρισχίλιοι ποταμοί· Ἀχελῷος δὲ αὐτῶ, πρεσβύτατος, καὶ τετίμηται μάλιστα

« Peut-être serait-il mieux de dire que c'est parce qu'Achéloüs est le plus ancien des fleuves, que les hommes lui font l'honneur de donner son nom à toutes les eaux en général. Car Agésilas, dans le premier livre de son Histoire, nous instruit du droit d'aînesse du fleuve Achéloüs. L'Océan, dit-il, ayant épousé Téthys, sa soeur, il naquit de cette union trois mille fleuves, et Achéloüs fut l'aîné de tous; c'est pourquoi il est le plus révéré. »

Quoique ces témoignages soient plus que suffisants pour prouver que ce fut une locution familière aux anciens, d'employer le nom d'Achéloüs pour désigner génériquement l'eau; j'y ajouterai encore celui de l'illustre tragique Euripide, que le même grammairien Didyme expose en ces termes, dans son ouvrage intitulé « Du style de la tragédie. » Euripide nous dit, dans Hypsipyle,

Ἀχελῷον πᾶν ὕδωρ Εὐριπίδης φησὶν ἐν Ὑψιπύλῆ. Λέγων γὰρ περὶ ὕδατος ὅντος σφόδρα πόῤῥω τῆς Ἀκαρνανίας, ἐν ᾗ ἐστιν ὁ ποταμὸς Ἀχελῷος, φησιν·

Δείξω μὲν ἀργείοισιν Ἀχελῷου ῥόον.

« qu'Achéloüs signifie toute eau en général; car, en parlant d'un fleuve très éloigné de l'Acarnanie, province dans laquelle coule le fleuve Achéloüs, il dit « Je montrerai le cours de l'Achéloüs. »

On lit dans le septième livre (de l'Énéide) les vers suivants, où il est question des Berniques et de leur principale ville, qui était alors Ananie

— Quos dives Anagnia pascit,

Quos, Amasene pater: non illis omnibus arma,

Nec clypei currusve sonant: pars maxima glandes

Liventis plumbi spargit, pars spicula gestat

Bina manu: fulvosque lupi de pelle galeros

Tegmen habent capiti: vestigia nuda sinistri

Instituere pedis: crudus tegit altera pero.

«... Les fils du fleuve Amasène, que nourrit la « riche Anagnie. Tous n'ont pas des armes, un  bouclier, ou un char retentissant. La plupart  font pleuvoir des balles de plomb mortel; d'autres portent un épieu à chaque main, et sur la tête un bonnet de la peau fauve du loup. Ils ont le pied gauche nu, et l'autre est recouvert d'une chaussure faite de cuir cru. »

On ne trouve nulle part, que je sache, que cet usage d'aller au combat, un pied chaussé et l'autre nu, ait jamais existé en Italie; mais je prouverai bientôt, par le témoignage d'un auteur grave, que cet usage a été celui de certains peuples de la Grèce. Il faut admirer ici l'idée qui a dirigé secrètement le poète. Car ayant lu que les Herniques, dont la capitale est Anagnie, étaient des descendants des Pélasges, et de plus qu'ils tiraient même leur nom d'un de leurs anciens chefs, Pélasge de nation, nommé Hernicus, il a imaginé d'attribuer aux Herniques, qui sont une ancienne colonie des Pélasges, une coutume qu'il avait lu être celle des Étoliens. Or, Julius Higin, au second livre de son traité des Villes (d'Italie), prouve longuement que les Herniques ont eu pour chef un Pélasge nommé Hernicus. Quant à la coutume des Étoliens, d'aller au combat un pied chaussé et l'autre nu, l'illustre poète Euripide nous l'atteste. Dans sa tragédie de Méléagre, un messager paraît sur la scène, et décrit le costume des chefs qui s'étaient réunis pour aller à la poursuite du sanglier (de Calydon). Voici le passage

Τελαὼν δὲ χρυσοῦν αἰετὸν πέλτης ἔπι

πρόβλημα θηρὸς, βότρυσι δ᾽ ἔστεψεν κάρα,

Σαλαμῖνα κοσμῶν πατρίδα τὴν εὐάμπελον.

Κύπριδος δὲ μίσημ᾽ ἀρκὰς Ἀταλάντη κύνας

καὶ τόξ᾽ ἔχουσα, πελέκεως δὲ δίστομον

γένυν ἔπαλλ᾽ Ἀγκαῖος· οἱ δὲ Θεστίου p460

παῖδες τὸ λαιὸν ἴχνος ἀνάρβυλοι ποδὸς,

τὸ δ᾽ ἐν πεδίλοις, ὡς ἐλαφρίζον γόνυ

ἔχοιεν, ὃς δὴ πᾶσιν Αίτωλοῖς νόμος.

« Un aigle d'or brille sur le bouclier que Télamon oppose au sanglier; des feuilles de vigne couronnent la tête de ce héros, honneur de Salamine, sa patrie chérie; l'Arcadienne Atalante, haïe de Vénus, conduit ses chiens; elle est vêtue élégamment; elle porte un arc et une hache à deux tranchants. Les fils de Thestius ont le pied gauche nu, et l'autre chaussé d'un brodequin ; costume qui rend léger à la course, et qui est d'un usage général chez les Étoliens.... »

Remarquez que Virgile a conservé soigneusement le texte d'Euripide, car celui-ci avait dit

— τὸ λαιὸν ἴχνος ἀνάρβυλοι ποδός,

« Ils ont le pied gauche nu. »

Et c'est bien le même pied qui est nu dans

Virgile

— vestigia nuda sinistri

Instituere pedis.

« .... La trace de leur pied gauche marque le sol. »

Toutefois, pour vous prouver l'attention que nous avons donnée à cette question, nous vous ferons là-dessus une observation qui n'est connue que de peu de monde. Euripide a encouru, à cette occasion, le reproche d'ignorance de la part d'Aristote, lequel soutient que c'était le pied droit, et non le gauche, qui était nu chez les Étoliens. A l'appui de ce que j'avance, je vais citer les expressions d'Aristote dans le livre second de sa Poétique, où il dit, en parlant d'Euripide

Τοὺς δὲ Θεστίου κόρους τὸν μὲν ἀριστερὸν πόδα φησὶν Εὐριπίδης ἐλθεῖν ἔχοντας ἀνυπόδετον· λέγει γοῦν, ὅτι

— τὸ λαιὸν ἴχνος ἦσαν ἀνάρβυλοι ποδὸς,

τὸ δ᾽ ἐν πεδίλοις, ὡς ἐλαφρίζον γόνυ

ἔχοιεν,

ὡς δὴ πᾶν τοὐναντίον ἔθος τοῖς αἰτωλοῖς. τὸν μὲν γὰρ ἀριστερὸν ὑποδέδενται, τὸν δὲ δεξιὸν ἀνυποδετοῦσιν· δεῖ γὰρ οὶμαι τὸν ἡγούμενον ἔχειν ἐλαφρὸν, ἀλλ᾽ οὐ τὸν ἐμμένοντα.

« Euripide dit que les fils de Thestius vinrent « (à la chasse) ayant le pied gauche nu. Voici ses expressions : « Ils ont le pied gauche nu, et l'autre chaussé d'un brodequin, ce qui rend léger à la course. » Tandis que la coutume des Étoliens était, tout au contraire, de chausser le pied gauche et d'avoir le pied droit nu; ce qui me paraît plus convenable pour rendre rapide à la course. »

Vous voyez, d'après cela, que Virgile a préféré l'autorité d'Euripide à celle d'Aristote; car je me refuse à croire que ce poète, si profondément instruit, ait ignoré ce passage d'Aristote; et il doit avoir eu ses motifs pour donner la préférence à Euripide; car les ouvrages des tragiques grecs lui étaient très familiers, comme il est facile de s'en convaincre d'après ce que nous avons déjà dit, et d'après ce que nous dirons bientôt.

CHAPITRE XIX.

Des autres passages que Virgile a pris chez les Grecs, dans les quatrième et neuvième livres de l'Énéide.

Dans la description de la mort de Didon, au quatrième livre de l'Énéide, Virgile emploie les deux vers suivants, pour nous apprendre que le cheveu (fatal) n'avait point encore été tranché

Nondum illi flavum Proserpina vertice crinem

Abstulerat, Stygioque caput damnaverat Orco.

« Proserpine ne lui avait point encore enlevé son cheveu blond, ni dévoué sa tête à Orcus et au Styx. »

Bientôt Iris est envoyée par Junon pour couper ce cheveu, et l'apporte à Orcus. Cette fiction n'est point adoptée par Virgile sans quelque fondement, ainsi que le suppose Cornutus, homme d'ailleurs très savant, qui fait sur ces vers la remarque suivante :

Unde haec historia, ut crinis auferendus sit morientibus, ignoratur: sed adsuevit poetico more aliqua fingere, ut de aureo ramo.

«  On ignore d'où est tirée cette histoire du cheveu coupé aux mourants; mais on sait que Virgile, conformément aux usages de la poésie, invente des fictions, comme, par exemple, celle du rameau d'or. »

Ainsi s'exprime Cornutus. Je suis fâché qu'un homme si savant, particulièrement versé dans les lettres grecques, n'ait pas connu le beau poème d'Euripide, dans lequel Orcus est mis

en scène, le glaive à la main, pour couper les cheveux d'Alceste, et où il parle en ces termes

Ἡ δ᾽ οὖν γυνὴ κάτεισιν εἰς Ἅιδου δόμους.

στείχω δ᾽ ἐπ᾽ αὐτὴν, ὡς κατάρξωμαι ξίφει·

ἱερὸς γὰρ οὗτος τῷ κατὰ χθονὸς θεῷ,

ὅτῶ τόδ᾽ ἔγχος κρατὸς ἁγγίσῆ τρίχα.

« Cette femme se présente pour entrer dans le royaume d'Adès (Pluton). Je vais à elle, afin de la consacrer par le glaive; car il est consacré aux dieux des enfers celui dont ce glaive aura coupé le cheveu. »

Il est évident, je pense, quelle est l'autorité d'après laquelle Virgile a admis la fiction du cheveu coupé. Les Grecs emploient le mot ἁγνίσαι, pour désigner l'action de consacrer aux dieux. C'est pourquoi Virgile fait dire à Iris

—

Hunc ego Diti

Sacrum iussa fero, teque isto corpore solvo.

« Je vais, selon qu'il m'est prescrit, apporter ce cheveu à Dis, auquel il est consacré; et toi, je te délie de ce corps. »

Je viens de prouver que la plupart des passages cités plus haut sont appuyés sur l'autorité des poètes tragiques; maintenant, je vais signaler ce que Virgile a pris à Sophocle. Dans le quatrième livre (de l'Énéide), Elisse, (Didon) abandonnée par Énée, a recours aux prières des pontifes et aux invocations des magiciennes ; et, entre autres pratiques qu'elle met en usage pour calmer son amour, Virgile dit qu'elle se fait apporter des herbes coupées avec des faux d'airain. Ne semble-t-il pas naturel de se demander ici comment les faux d'airain sont venues dans l'esprit de Virgile? Je vais mettre sous vos yeux les vers du poète, et ceux de Sophocle qu'il a imités

Falcibus et messae ad lunam quaeruntur aenis

Pubentes herbae nigri cum lacte veneni.

« On apporte des herbes couvertes de leur duvet, coupées au clair de la lune, avec des faux d'airain, et qui distillent un suc noir et venimeux. »

Une tragédie de Sophocle porte, jusque dans son titre, l'indication de ce qui fait l'objet de nos recherches. Elle est intitulée ῾Ριζοτόμοι:

(ceux qui coupent des racines). Médée y est représentée cueillant des herbes vénéneuses, la tête tournée derrière le dos, pour ne pas être victime elle-même de la violence de l'odeur léthifère, et exprimant leur suc dans des vases d'airain, après les avoir coupées avec des faux du même métal.

Voici les vers de Sophocle

Ἥδ᾽ ἐξοπίσω χερὸς ὄμμα τρέπουσ᾽

ὀπὸν ἀργινεφῆ στάζοντα τομῆς

χαλκέοισι κάδοις δέχεται,

«Celle-ci , le visage tourné par derrière, reçoit dans des vases d'airain le suc qui découle de l'incision ».

Et peu après

— Αἵδε καλύπται

κίσται ῥιζῶν κρύπτουσι τομὰς,

ἃς ἥδε βοῶσ᾽ ἀλαλαζομένη

γυμνὴ χαλκέοις ἤμα δρεπάνοις.

« Elle recueillait dans des paniers couverts les racines qu'elle avait coupées avec des faux d'airain, en criant et poussant des hurlements. »

C'est indubitablement de ce .passage de Sophocle, que Virgile a tiré ses faux d'airain. On a d'ailleurs plusieurs preuves qu'on employait très souvent des instruments d'airain dans les sacrifices, et principalement lorsqu'il s'agissait ou de calmer quelqu'un, ou de le dévouer, ou de dissiper des maladies. Je ne dis rien de ce vers de Plaute

Mecum habet patagus morbus aes

Ni de cet autre de Virgile

Curetum sonitus crepitantiaque aera

« Les sons des Curètes et l'airain retentissant. »

Mais je veux rapporter les paroles de Carminius, dans le livre second de son savant et curieux ouvrage sur l'Italie :

Prius itaque et Tuscos aene vomere uti, cum conderentur urbes, solitos in Tageticis eorum sacris invenio, et in Sabinis ex aere cultros quibus sacerdotes tonderentur.

« Jadis les Toscans se servaient de charrues à soc d'airain, pour tracer les fondements des villes; ils s'en servaient aussi dans le culte qu'ils rendaient à Tagès. Chez les Sabins, on se servait de lames d'airain pour couper les cheveux des prêtres. »

Il serait trop long de passer en revue les nombreux passages des plus anciens auteurs grecs, qui attestent la grande vertu qu'ils attribuaient aux sons de l'airain. Il suffit, pour le moment, d'avoir prouvé que c'est d'après les écrivains grecs que Virgile a parlé des faux d'airain.

On trouve, dans le neuvième livre de l'Énéide, les vers suivants

Stabat in egregiis Arcentis filius armis,

Pictus acu chlamydem et ferrugine clarus Ibera,

Insignis facie: genitor quem miserat Arcens,

Eductum matris luco Symaethia circum

Flumina, pinguis ubi et placabilis ara Palici.

« Le fils d'Arcens se faisait remarquer par « l'éclat de ses armes, par sa chlamyde brodée en couleur, et teinte de rouge ibérique. Il était beau de visage, et son père, qui l'avait envoyé à cette guerre, l'avait élevé dans un bois consacré à Mars, auprès du fleuve Symèthe, où est situé l'autel engraissé (pinguis) et placable de Palicus. »

Quel est ce dieu Palicus, ou plutôt quels sont ces dieux Paliques (car ils sont deux), dont il n'est fait mention, que je sache, dans aucun écrivain latin? C'est dans les sources les plus profondes de la littérature grecque que Virgile les a trouvés.

D'abord le fleuve Symèthe, dont Virgi le fait mention dans ces vers, est situé en Sicile; et c'est aussi en Sicile que les dieux Paliques sont honorés. Le premier écrivain qui en ait parlé est le tragique Eschyle, Sicilien de naissance, qui donne dans ses vers la signification, ou, comme disent les Grecs, l'étymologie de leur nom. Mais avant de rapporter les vers d'Eschyle, il convient d'exposer en peu de mots l'histoire des Paliques. Sur les bords du fleuve Symèthe, qui coule en Sicile, Jupiter rendit mère la nymphe Thalie, qui, par crainte de Junon, souhaita que la terre l'engloutît; ce qui arriva : mais à l'époque où les enfants qu'elle avait portés dans son sein eurent atteint leur terme, la terre se rouvrit, et les deux enfants parurent sortant du sein de Thalie, et furent appelés Palici, de ἀπὸ τοῦ πάλιν ἱκέσθαι, parce qu'ils étaient revenus de la terre dans laquelle ils avaient été engloutis. Non loin de là sont des lacs de peu d'étendue, mais d'une immense profondeur, et où l'eau surgit à gros bouillons. Les habitants du pays les appellent des cratères, et les nomment Delloï. Ils pensent que ce sont des frères des dieux Paliques : ils les honorent d'un culte solennel, à cause d'une divinité qui manifeste sur leurs bords, relativement aux serments, sa présence et son action. En effet, lorsqu'on veut savoir la vérité touchant un larcin nié ou quelque action de cette nature, on exige le serment de la personne suspecte ; celui qui l'a provoquée s'approche avec elle des cratères, après qu'ils se sont lavés tous deux de toute souillure, et après que l'inculpé a garanti par une caution personnelle qu'il restituera l'objet réclamé, si l'événement vient à le condamner. Invoquant ensuite la divinité du lieu, le défendeur la prenait à témoin de son serment. S'il parlait conformément à la vérité, il se retirait sans qu'il lui fût arrivé aucun mal; mais s'il jurait contre sa conscience , il ne tardait pas à trouver dans les eaux du lac la mort due au parjure. Ces circonstances recommandaient tellement les deux frères à la piété publique, qu'on les surnommait placables, tandis que les cratères étaient surnommés implacables. De plus, le temple des dieux Paliques est favorisé d'un oracle. En effet, une année que la sécheresse avait rendu la Sicile stérile, ses habitants, avertis par un avis miraculeux des dieux Paliques, offrirent à un certain héros un sacrifice particulier, et l'abondance revint. Les Siciliens, par reconnaissance, entassèrent sur l'autel des Paliques des fruits de toute espèce; ce qui fit donner à leur autel lui-même la qualification de pinguis. Voilà toute l'histoire des Paliques et de leurs frères, qui ne se trouve que dans les écrivains grecs, chez lesquels Virgile n'a pas moins puisé que chez les Latins.

Maintenant il faut rapporter des autorités en faveur de ce que nous avons raconté. Il est une

tragédie d'Eschyle, intitulée Etna, dans laquelle il s'exprime ainsi, en parlant des Paliques

Τί δῆτ᾽ ἐπ᾽ αὐτοῖς ὄνομα θήσονται βροτοί;

Σεμνοὺς Παλικοὺς ζεὺς ἐφίεται καλεῖν.

Ἦ καὶ Παλικῶν εὐλόγως μενεῖ φάτις;

Πάλιν γὰρ ἥκουσ᾽ ἐκ σκότους τόδ᾽ εἰς φάος.

« Quel nom leur donnent les mortels? Jupiter veut qu'on les nomme Paliques, et ce nom leur est attribué avec justice, puisqu'ils sont retournés des ténèbres à la lumière. »

Voici maintenant un passage de Callias, livre septième de son histoire de Sicile

Ἡ δὲ Ἐρύκη τῆς μὲν Γελῴας ὅσον ἐνενήκοντα p469στάδια διέστηκεν, ἐπιεικῶς δὲ ἐχυρός ἐστιν ὁ τόπος καὶ τὸ παλαιὸν Σικελῶν γεγενημένη [ἡ] πόλις· ὑφ᾽ ᾗ καὶ τοὺς Δέλλους καλουμένους εὶναι συμβέβηνεκν. Οὗτοι δὲ κρατῆρες δύο εἰσὶν οὓς ἀδελφοὺς τῶν Παλικῶν οἱ Σικελιῶται νομίζουσιν, τὰς δὲ ἀναφορὰς τῶν πομφολύγων παραπλησίας βραζούσαις ἔχουσιν.

« Éryx est éloigné de Géla d'environ quatre-« vingt-dix stades. C'est une montagne aujourd'hui entièrement déserte, et jadis ce fut une ville de la Sicile. Là sont situés deux gouffres que les Siciliens appellent Delloï, qu'ils croient frères des Paliques et dont les eaux sont continuellement bouillonnantes. »

Voici actuellement un passage de l'ouvrage de Palémon, intitulé Des fleuves merveilleux de la Sicile

περὶ τῶν ἐν Σικελίᾳ θαυμαζομένων προταμῶν sic ait: Οἱ δὲ Παλικοὶ προσαγορευόμενοι παρὰ τοῖς ἐγχωρίοις αὐτόχθονες θεοὶ νομίζονται. ὑπάρχουσιν δὲ τούτων *ἕδη οἱ δύο Ἀδελφοὶ, κρατῆρρες χαμαίζηλοι. προσιέναι δὲ ἀγιστεύοντας χρὴ πρὸς αὐτοὺς ἀπό τε παντὸς ἄγους καὶ συνουσίας ἔτι τε καί τινων ἐδεσμάτων. φέρεται δὲ ἀπ᾽ αὐτῶν ὀσμὴ βαρεῖα θείου, καὶ τοῖς πλησίον ἱσταμένοις καρηβάρησιν ἐμποιοῦσα δεινήν· τὸ δὲ ὕδωρ ἐστὶ θολερὸν αὐτῶν, καὶ τὴν χρόαν ὁμοιότατον χαλαιρύπῳ λευκῳ. φέρεται δὲ κολπύμενόν τε καὶ παφλάζον, οἷαί εἰσιν αἱ δῖναι τῶν ζεόντων ἀναβολάδην ὑδατων. φασὶν δὲ εἶναι καὶ τὸ βάθος ἀπέραντον τῶν κρατήρων τούτων, ὥστε καὶ βοῦς εἰσπεσόντας ἠφανῖσθαι, καὶ ζεῦγος ὀρικὸν ἐσελαυνόμενον, ἔτι δὲ φορβάδας ἐναλανένας. Ὅρκος δὲ ἔστιν τοῖς Σικελιώταις μέγιστος καθηραμένων τῶν προκληθέντων. οἱ δὲ ὀρκωταὶ γραμμάτιον ἔχοντες ἀγορεύουσιν τοις ὁρκουμένοις περὶ ῳν ἂν χρῄζωσιν τοὺς p472ὅρκους· ὁ δὲ ὁρκούμενος, θαλλὸν κραδαίνων, ἐστεμμένος ἄζωστος καὶ μονοχίτων, ἐφαπτόμενος τοῦ κρατῇρος ἐξ ὑποβολῆς δίεισιν τὸν ὅρκον.  καὶ ἂν μὲν ἐμπεδώσῃ τοὺς ῥηθέντας ὅρκους, ἀσινὴς ἄπεισιν οἴκαδε· παραβάτης δὲ γενόμενος τῶν θεῶν ἐμποδὼν τελευτᾷ. Τούτων δὲ γινομένων ἐγγυητὰς ὑπισχνοῦνται

καταστήσειν τοῖς ἱερεῦσιν, ἐπὴν ἐπάρατόν τι γένηται, κάθαρσιν ὀφλισκάνουσιν τοῦ τε μένους. Περὶ δὲ τὸν τόπον τοῦτον ᾦκησαν Παλικηνοὶ πόλιν ἐπώνυμον τούτων τῶν δαιμόνων Παλικήν.

« Les dieux, dit-il, que (les Siciliens) appellent Paliques, sont regardés comme étant originaires de l'île; ils ont pour frères deux gouffres très profonds, dont on ne doit s'approcher, afin de leur rendre les honneurs religieux, que revêtu de vêtements nouveaux et purifié de toute souillure charnelle. Il s'exhale de ces gouffres une forte odeur de soufre, qui excite une ivresse effrayante dans ceux qui s'approchent de leurs bords. Leurs eaux sont troublées, et d'une couleur très ressemblante à celle d'une flamme blanchâtre; elles s'agitent et font le même bruit que si elles bouillonnaient modérément. On dit que la profondeur de ces gouffres est incommensurable, tellement que des boeufs y étant tombés y disparurent, ainsi qu'un chariot attelé de mulets, et des cavales qui étaient sautées dedans. Il est, chez les Siciliens, une sorte de serment qui est la plus solennelle des justifications que l'on puisse exiger. Les juges du serment lisent sur un billet, à ceux qui doivent le prêter, le serment qu'on exige d'eux; ceux-ci , brandissant une branche d'arbre, ayant à la tête couronnée, le corps sans ceinture et ne portant qu'un seul vêtement, s'approchent du gouffre et font le serment requis. S'ils retournent chez eux sains et saufs, leur serment est confirmé; mais s'ils sont parjures, ils expirent  aux pieds des dieux. Au reste, (ceux qui jurent )  sont tenus de constituer entre les mains des prêtres des cautions qui leur garantissent, en cas d'événement, les frais des purifications qui doivent être pratiquées à l'égard des assistants. Auprès de ces gouffres habitèrent les Paliciens, dont la ville fut surnommée Palicina, du nom de ces divinités. »

Ainsi s'exprime Polémon. Xénagore, dans le troisième livre de son Histoire des lieux où existent des oracles, dit ce qui suit

Καὶ οἱ Σικελοὶ τῆς γῆς ἀφορούσης p474ἔθυσαν Πεδιοκράτει τινὶ ἥρωϊ, προστάξαντος αὐτοῖς τοῦ ἐκ Παλικῶν χρηστηρίου, καὶ μετὰ τὴν ἐπάνοδον τῆς εὐφορίας πολλοῖς δώροις τὸν βωμὸν τῶν Παλικῶν ἐνέπλησαν.

« La Sicile ayant été affligée de stérilité, ses habitants, par l'ordre de l'oracle des Paliques, sacrifièrent à un certain héros; et après « le retour de la fertilité, ils comblèrent d'offrandes le temple des Paliques. »

Voilà, je pense, pleinement terminée, et appuyée sur de graves autorités, l'explication d'un  passage de Virgile, que nos littérateurs ne regardent pas même comme obscur, et sur lequel ils se contentent de savoir et d'apprendre à leurs disciples que Palicus est le nom d'une certaine divinité. Mais quelle est cette divinité, et d'où vient son nom? Ils l'ignorent et ils ne cherchent pas à le savoir, ne soupçonnant pas même où ils pourraient le trouver, dans l'ignorance où ils sont des ouvrages grecs.

CHAPITRE XX.

Des Gargares et de la Mysie, d'après le premier livre des Géorgiques.

N'omettons pas de parler des vers suivants, que nous trouvons dans le premier livre des Géorgiques

Humida solstitia atque hiemes orate serenas,

Agricolae: hiberno laetissima pulvere farra,

Laetus ager: nullo tantum se Mysia cultu

Iactat, et ipsa suas mirantur Gargara messes.

« Agriculteurs , invoquez des solstices humides et des hivers sereins; la poussière de l'hiver  réjouit les champs où croissent les céréales. Rien n'enorgueillit davantage les champs de la Mysie, et c'est alors que les Gargares s'étonnent eux-« mêmes de leurs propres moissons. »

Dans ce passage, outre que le sens du poète paraît plus obscur et plus complexe qu'à son ordinaire, il se présente encore une question, qui tient à l'antiquité grecque. Qu'est-ce que ces Gargares que Virgile cite comme un exemple de fertilité? Ils sont situés dans la Mysie, qui est une province de l'Hellespont; et le mot est au pluriel, parce qu'en effet il est deux points qui portent ce nom; savoir : le sommet du mont Ida, et une ville située sur cette même montagne. C'est du sommet de la montagne qu'Homère veut parler, lorsqu'il dit

Ἴδην δ᾽ ἵκανεν πολυπίδακα, μητέρα θηρῶν,

Γάργαρον.

« Il vient sur l'Ida qu'arrosent de nombreuses « fontaines, à Gargare qui nourrit des animaux

« sauvages. »

Dans ce passage, le sens indique assez que par le mot Gargare il faut entendre le sommet le plus élevé de l'Ida; car c'est de Jupiter que parle le poète. Ce sens est encore plus manifeste dans un autre passage du même poète

Ὣς ὁ μὲν ἀτρέμας εὗδε πατὴρ ανὰ Γαργάρῳ ἄκρῳ,

« Ainsi le père (des dieux) reposait paisiblement au sommet du Gargare. »

Le vieux écrivain Epicharme, dans sa pièce intitulée les Troyens, a dit

—

Ζεὺς ἄναξ

ἀν᾽ Ἴδαν ναίων Γάργαρ᾽ ἀγάννιφα.

« Le tout-puissant Jupiter, habitant du Gargare « neigeux. »

D'après ces passages, il est clair que la cime du mont Ida porte le nom de Gargare.

Je vais maintenant passer en revue ceux qui ont parlé d'une ville nommée Gargare. Éphore, historien très-célèbre, dit dans son livre cinquième

Μετὰ δὲ τὴν ἄσσον ἐστὶ τὰ Γάργαρα πλησίον πόλις

« Gargare est une ville située près d'Assos. »

Il n'est pas le seul qui en fasse mention. Un ancien écrivain nommé Philéas, dans son livre intitulé l'Asie, en parle en ces termes :

Μετὰ ἄσσον πόλις ἐστὶν ὄνομα Γάργαρα· ταύτης ἔχεται ἄντανδρος.

« Auprès « d'Assos est une ville nommée Gargare, proche d'Antandros. »

On attribue à Aratus un livre d'Élégies; où il a dit, en parlant d'un poète nommé Diotime

Αἰάζω Διότιμον, ὃς ἐν πέτραισι κάθηται

Γαργαρέων παισὶν βῆτα καὶ ἄλφα λέγων.

« Je pleure Diotime qui, assis sur des pierres, enseignait (alphabet aux enfants des Gargaréens. »

Ces vers nous apprennent même le nom des citoyens de cette ville, qui y sont nommés Gargaréens.

Il est donc constant que le nom de Gargare désigne tantôt le sommet d'une montagne, tantôt une ville située sur cette même montagne. Ce n'est point du sommet, mais de la ville, que Virgile a voulu parler. Recherchons maintenant pourquoi il a cité Gargare comme un lieu d'une grande fertilité. D'abord c'est un fait connu que la Mysie tout entière produit de riches moissons, qu'elle doit à l'humidité de son sol; ce qui fait que Virgile, dans les vers cités, après avoir parlé des solstices humides, ajoute

Nullo tantum se Mysia cultu iacet

« Rien n'enorgueillit davantage les champs de la Mysie. »

Comme s'il disait : Tout pays qui sera convenablement humecté égalera en fécondité les champs de la Mysie. Lorsque Homère dit

Ἴδην πολυπίδακα

« Il vint sur l'Ida qu'arrosent de nombreuses fontaines,»

il veut parler du territoire situé au pied de la montagne; car

πολυπίδακα signifie, arrosé par

beaucoup de fontaines; ce qui communiquait une si grande fertilité au Gargare, que son nom était passé en proverbe, pour exprimer un grand nombre, une immense multitude. Témoin Alcée, qui s'exprime ainsi dans sa tragédie de Alcaeus

Ἐτύγχανον μὲν ἀγρόθεν πλείστους φέρων

εἰς τὴν ἑορτὴν ὅσσον οἷον εἴκοσι.

ὁρῶ δ᾽ ἄνωθεν Γάργαρ᾽ ἀνθρώπων κύκλῳ.

« Je rencontrai dans la campagne un grand nombre d'hommes qui se rendaient à la fête, au nombre de vingt environ. D'un lieu élevé, je vois une grande multitude d'hommes (Γάργαρ᾽ ἀνθρώπων) rangés en cercle. »

Il est évident, comme vous voyez, que le poète a employé le mot Gargare, pour multitude.

C'est ainsi que, dans ses fables, Aristomène a dit

Ἔνδον γὰρ ἡμῖν ἐστιν ἀνδρῶν Γάργαρα.

« Il y a une multitude d'hommes (ἀνδρῶν Γάργαρα) ici dedans. »

Le poète Aristophane, dans sa comédie des Acharnes, fabrique un mot composé de celui de

Gargare et du mot grec qui signifie sable, pour exprimer, avec sa gaieté ordinaire, un nombre innombrable : ce mot est  ψαμμακοσιογάργαρα.

ἅδ᾽ ὠδυνήθην ψαμμακοσιογάργαρα.

« Mes douleurs sont innombrables. »

Varron, dans ses satires Ménippées, a plusieurs fois employé le mot

Ψαμμακόσια seul, pour plusieurs mais Aristophane ajoute Gargara pour exprimer une quantité innombrable.

D'après tout cela, le sens des vers de Virgile est donc celui-ci : Lorsque la température de l'année amène un hiver serein et un été humide, les fruits réussissent parfaitement; et cette température est tellement nécessaire à la terre, que, sans elle, les champs féconds de la Mysie pourraient soutenir la réputation de fertilité dont lis jouissent. Après la Mysie, le poète désigne encore nominativement Gargare; parce que cette ville, située au pied du mont Ida, et arrosée par les eaux qui en descendent, semblerait pouvoir se passer des pluies de l'été.

On peut encore invoquer, relativement à ce passage, le témoignage d'Eschyle, pour prouver que le territoire de Gargare, voisin du mont Ida, n'était pas lui seul arrosé, mais encore le terrain tout entier de la Mysie

Ἰὼ Κάϊκε Μύσιαί τ᾽ ἐπιῤῥοαέ.

« O vous aussi, courant d'eau de la Mysie. »

Nous avons indiqué les auteurs grecs chez lesquels Virgile a puisé pour ce passage; faisons voir encore, et pour l'agrément du sujet, et pour démontrer que votre poète a recueilli des ornements de tous côtés chez les divers auteurs de l'antiquité, faisons voir d'où il a tiré

Hiberno laetissima pulvere farra.

« La poussière de l'hiver réjouit les champs où croissent les céréales. »

On trouve, dans un très ancien livre de poésies qu'on croit composées avant toutes celles que nous avons en latin, ce vieux et rustique chant

Hiberno pulvere verno luto grandia farra, camille, metes.

« Avec un hiver poudreux et un printemps « boueux, tu moissonneras, ô Camille, une grande quantité de grains. »

CHAPITRE XXI.

Des diverses sortes de coupes.

Souvent Virgile donne aux coupes des noms grecs, comme carchesia, cymbia, cantharos, scyphos. Exemple de la première dénomination

— Cape Maeonii carchesia Bacchi:

Oceano libemus, ait,

« Prends ce carchésion, rempli de vin de Méonie, et faisons, dit (Cyrène), des libations à l'Océan. »

Ailleurs

Hic duo rite mero libans carchesia Baccho

« Ici, il répandit, suivant le rite religieux, deux carchésions remplis de vin pur, dont il fit des libations à Bacchus. »

Exemple de la seconde

Inferimus tepido spumantia cymbia lacte

« Nous déposâmes sur le tombeau (de Polydore) des cymbia remplies de lait encore fumant. »

Exemple de la troisième

Et gravis adtrita pendebat cantharus ansa

« Un lourd cantharus pendait à la ceinture (de Silène) par son anse brisée. »

Exemple de la quatrième

Et sacer inplevit dextram scyphus

« Évandre prend dans sa main un scyphus sacré. »

On se contente de savoir que ce sont là des dénominations de coupes; mais quelle fut leur

forme, et quels auteurs en ont parlé? C'est ce que personne ne recherche. Cette négligence est tolérable à l'égard des scyphes et des canthares, dont les noms sont vulgairement connus; mais quant aux cymbes et aux carchésions, dont les noms ne se trouvent jamais, que je sache, dans les écrivains latins, et ne se voient que fort rarement dans les écrivains grecs, je ne comprends pas pourquoi on ne se détermine pas à faire des recherches sur la signification de ces dénominations nouvelles et étrangères.

Le carchésion est une coupe qui ne fut connue que des Grecs. Phérécydes en fait mention dans son Histoire, où il dit que Jupiter acheta les faveurs d'Alcmène par le don d'un carchésion d'or. Plaute, dans sa comédie d'Amphitryon, a répudié ce nom étranger, pour lui substituer celui de patère, qui, comme le mot l'indique, est une coupe plate et découverte (planum ac patens); tandis que le carchésion est d'une forme haute, resserrée vers le milieu, avec des anses peu saillantes, mais qui descendent depuis le haut jusqu'au pied de la coupe. Asclépiade, écrivain grec des plus distingués par sa science et par son exactitude, dit que le carchésion tire son nom d'un agrès de marine. En effet, dit-il, la partie inférieure de la voile s'appelle πτέρναν

, le milieu τράχηλον

; et le haut, d'où partent les deux côtés de la voue, ce qu'on appelle les cornes, est nommé carchésion. Asclépiade n'est pas le seul qui ait parlé de ce genre de coupe. Nous pouvons citer encore plusieurs autres poètes illustres qui en ont fait mention, tels que Sapho, qui dit

— Κῆνοι δ᾽ ἄρα πάντες

καρχήσι᾽ εὶχον καὶ ἔλειβον

« ils firent tous des libations avec des carchélions, et formèrent des voeux pour le bonheur

« du genre humain. »

Cratinus, dans Bacchus Alexandre

Στολὴν δὲ δὴ τίν᾽ εὶχεν· τοῦτό μοι φράσον·

Θύρσον κροκωτὸν ποικίλον καρχήσιον.

« Il portait un vêtement tout d'une même cou« leur, un thyrse, une robe jaune, et un carchésion peint de diverses couleurs. »

Sophocle, dans sa pièce intitulée Tyro

Πρὸς τήνδε μοι

τράπεζαν ἀμφὶ σῖτα καὶ καρχήσια.

« Il se place au milieu de la table, et parmi les mets et les carchésions. »

Voilà pour ce qui concerne le carchésion inconnu aux Latins, et mentionné seulement par

les écrivains grecs. On en peut dire autant du cymbion, sorte de coupe sur laquelle même les Grecs ne nous ont transmis que peu de chose.

Philémon, auteur comique très connu, dit dans le Fantôme

Ἔπιεν ἡ ῾Ρόδη κυμβίον ἀκράτου,

« Après que la rose a couronné pour nous un cymbion de vin pur. »

Le poète Anaxandride, dans sa comédie intitulée les Campagnards, dit

Προπινόμενα καὶ μέστ᾽ ἀκράτου κυμβία

ἐκάκωσεν ὑμᾶς.

« Buvons de grands cymbia, et qu'un vin pur nous désaltère. »

Démosthène lui-même fait mention du cymbion dans son discours contre Midias :

Ἐπ᾽ ἀστράβης δὲ ὀχούμενος ἐξ ἀργούρας τῆς Εὐβοίας, χλανίδας δὲ καὶ κυμβία καὶ κάδους ἔχων, ῳν ἐπελαμβάνοντο οἱ πεντηκοστολόγοι

« Vous êtes parti d'Argyre en Eubée, monté sur une voiture commode, et traînant avec vous des manteaux et des cymbia, objets soumis aux pentecostologues (les cinquante percepteurs de l'impôt). »

Cymbia, comme l'indique la contexture du mot, est un diminutif de cymba, mot qui désigne chez vous, comme chez les Grecs, de qui vous le tenez, une espèce de navire. Et en effet, j'ai remarqué que, chez les Grecs, plusieurs sortes de coupes ont reçu leur dénomination de quelques agrès de marine; comme le carchésion, ainsi que je l'ai dit plus haut, et le cymbion, deux coupes de forme haute, et qui ont quelque ressemblance avec un navire. Le savant Ératosthène fait mention de cette dernière coupe, dans une lettre adressée au Lacédémonien Hagétor, où l'on trouve les paroles suivantes :

Κρατῆρα γὰρ ἔστησαν τοῖς θεοῖς, οὐκ ἀργύρεον οὐδὲ λιθοκόλλητον, ἀλλὰ τῆς κωλιάδος· τοῦτον δὲ ὁσάκις εἰσπληρώσαιεν, ἀποσπείσαντες τοῖς θεοῖς, ᾠνοχόουν ἐφεξῆς βαπτιστῷ κυμβίῳ.

« Ils avaient consacré aux dieux une coupe qui n'était ni d'argent ni enrichie de pierres précieuses, mais fabriquée à Colla; et lorsqu'on la remplissait,  l'on faisait des libations aux dieux, en vidant successivement la coupe dans un cymbion. »

Quelques-uns ont pensé que cymbium était un mot syncopé de cissybium, duquel plusieurs

auteurs font mention, entre autres Homère, qui dit que c'est une coupe de cette sorte qui fut donnée par Ulysse au Cyclope. Il en est qui prétendent que cissybium est proprement une coupe faite avec le bois du lierre,

κισσοῦ.. Nicandre de Colophon, dans le premier livre de l'Étolique, s'exprime ainsi

Ἐν τῇ ἱεροποιΐῃ τοῦ Διδυμάιου Διὸς κισσᾠ σπονδοποιέονται· ὅθεν τὰ ἀρχαῖα ἐκπώματα κισσύβια φωνέεται.

« Lorsqu'on offre un sacrifice à Jupiter Didyme, l'on fait des aspersions avec des feuilles de lierre; de là vient que les anciennes coupes ont été appelées cissybies. »

Callimaque fait aussi mention de cette sorte de coupe

Καὶ γὰρ ὁ Θρηϊκίην μὲν ἀνήνατο χανδὸν ἄμυστιν

ζωροποτεῖν, ὀλίγῳ δ᾽ ἥδετο κισσυβίῳ

« Il refusa de boire tout d'un trait, à la manière des Thraces, une amyste de vin pur; il préféra le petit cissybion. »

Ceux qui pensent que le mot cissybium est formé de

οἱονεὶ κίσσινον fait de lierre, s'appuient de l'autorité d'Euripide, qui dans Andromède s'exprime ainsi qu'il suit

— Πᾶς δὲ ποιμένων ἔῤῥει λεώς,

ὁ μὲν γάλακτος κίσσινον φέρων σκύφον

πόνων ἀναψυκτῆρ᾽, ὁ δ᾽ ἀμπέλων γάνος.

« La foule des pasteurs accourt, portant une coupe faite de bois de lierre, remplie ou de lait, onde la liqueur délicieuse, honneur de la vigne, et qui étouffe le chagrin. »

Après avoir terminé ce qui concerne le cymbion, il nous reste à prouver par des exemples

que le cantharus est tout ensemble une espèce de coupe et une espèce de navire. Le cantharus est une coupe; c'est un fait qui résulte des vers mêmes de Virgile, qui l'attribue à Silène, comme étant proprement la coupe de Liber-Pater.

Il nous reste encore, pour remplir nos engagements, à prouver que ce mot signifie aussi une

espèce de navire. Ménandre a dit dans le Pilote

Ἥκει λιπὼν Αἰγαῖον ἁλμυρὸν βάθος

θεόφιλος ἡμῖν, ὦ Στράτων, ὡς εἰς καλὸν·

τὸν υἱὸν εὐτυχοῦντα καὶ σεσωσμένον

πρῶτος λέγω σοι τόν τε χρυσοῦν κάνθαρον.

ποῖον· τὸ πλοῖον· οὐδέ μ᾽ οὶσθας ἄθλιε.

« Ô Straton ! voici enfin Théophile qui arrive, après avoir traversé la mer Égée. Quel bonheur pour moi de t'annoncer le premier l'heureuse arrivée de ce fils, et celle du canthare doré.- STRAT. Quel canthare? - Le vaisseau. »

Et sacer inplevit dextram scyphus.

« Évandre prend dans sa main un scyphus sacré. »

Comme le canthare est la coupe de Bacchus, le scyphus est la coupe d'Hercule. Ce n'est pas sans motif que les sculpteurs anciens ont représenté ce dieu une coupe à la main, et quelquefois ivre et chancelant; car, d'après d'anciennes traditions, Hercule poussé par les vents aurait traversé d'immenses mers dans une coupe, en guise de nacelle. Je ne prendrai que peu de chose à l'antiquité grecque, concernant ces deux circonstances. Une preuve non obscure (sans parler de celles qui sont plus connues) que ce héros était un grand buveur, c'est ce que lui fait dire Éphippus, dans Busiris

Οὐκ οὶσθά μ᾽ ὄντα, πρὸς θεῶν, Τιρύνθιον

ἀργεῖον; οἶ μεθύοντες ἀεὶ τὰς μάχας

πάσας μάχονται. Τοιγαροῦν φεύγουσ᾽ ἀεί.

« Ne sais-tu pas, par Dieu! que je suis Tirynthus d'Argos? Les ivrognes se mêlent dans toutes les querelles, et y sont toujours vainqueurs. »

Un autre fait qui est de même peu connu, c'est l'existenee, proche d'Héraclée, ville fondée par Hercule, de la nation des Cylicranes, nom formé ἀπὸ τῆς κύλικος, espèce de coupe qu'au moyen du changement d'une lettre nous avons nommée calix. Phérécyde et Panyasis, ce dernier écrivain grec d'un grand mérite, disent qu'Hercule traversa les mers sur une coupe, et vint aborder à Érythée, île de la côte d'Espagne.  Je ne rapporte point leurs paroles, parce que je regarde ce fait moins comme une histoire que comme une fable; et je présume qu'Hercule aura navigué, non sur une coupe, mais sur un navire du nom de scyphus; en sorte qu'il en aura été de même à l'égard du cymbion, dérivé de cymba (barque), que pour le cantharus et le carchésion, que nous avons démontré être des termes de navigation.

CHAPITRE XXII.

De quelques autres passages de Virgile.

Virgile emprunte quelquefois des noms propres aux histoires les plus anciennes des Grecs. Vous savez qu'il nomme une compagne de Diane Opis. Ce nom, que des gens peu instruits

croient pris au hasard par le poète, il l'a ingénieusement attribué à l'une des compagnes de Diane, sachant que les anciens écrivains grecs l'avaient donné à la déesse elle-même. Voici le passage de Virgile

Velocem interea superis in sedibus Opin,

Unam ex virginibus sociis sacraque caterva,

Conpellabat et has tristis Latonia voces

Ore dabat

« Cependant la fille de Saturne, qui était alors dans les demeures célestes, appelait la légère Opis, l'une des vierges ses compagnes qui composent son cortége sacré. Voici les paroles qu'elle lui adressait avec tristesse. »

Et plus bas :

At Trivia custos iamdudum in montibus Opes

« Cependant Opis, fidèle gardienne de Trivia (était assise) depuis longtemps au haut de la montagne. »

Voilà donc, selon Virgile, Opis compagne et suivante de Diane. Apprenez maintenant d'où il a tiré ce nom, lequel, comme je vous le disais, est un surnom qu'il avait vu attribué à la déesse elle-même, et qu'il transporte à sa compagne.

Alexandre Étolien, poète distingué, dans son ouvrage intitulé Les Muses, rapporte avec quel zèle le peuple d'Éphèse, après avoir consacré un temple à Diane, invita, en leur proposant des récompenses, les poètes les plus célèbres de l'époque, à composer différents ouvrages en vers, en l'honneur de la déesse. Dans ce passage, le nom d'Opis est donné, non pas à la compagne de Diane, mais à la déesse elle-même. Le poète, comme je l'ai dit, parle des Éphésiens.

ἀλλ᾽ ὅγε πευθόμενος πάγχυ Γραικοῖσι μέλεσθαι

Τιμόθεον κιθάρης ἴδμονα καὶ μελέων,

υἱὸν Θερσάνδρου κλυτὸν ᾔνεσεν ἀνέρα σίγλων

χρυσείων ἱερὴν δὴ τότε χιλιάδα

ὑμνῆσαι ταχέων τ᾽ Ὦπιν βλήτειραν ὀϊστῶν,

ἥ τ᾽ ἐπὶ Κερχρείῳ τίμιον οὶκον ἔχει,

« Ce peuple, sachant que Timothée fils de Thersandre, habile dans la musique et dans la poésie, excitait universellement l'admiration des Grecs, l'honora d'un don sacré de mille sicles d'or, afin qu'il célébrât Opis qui lance des flèches rapides, et qui a un temple célèbre à Cenchrée. »

Et peu après

Μηδὲ θεῆς προλίπῆ Λητωϊδος ἄκλεα ἔργα.

« ... Afin qu'il ne laissât pas sans gloire les actions de la fille de Latone.  »

Il est prouvé, si je ne me trompe, qu'Opis est un surnom de Diane, et que C'est l'érudition de Virgile qui lui à suggéré de transporter ce nom à la compagne de la déesse.

Excessere omnes adytis arisque relictis

Di

« Tous les Dieux quittèrent leurs autels et abandonnèrent leurs sanctuaires. »

Personne ne recherche où Virgile a pris cette idée. Il est constant toutefois que c'est dans Euripide, qui, dans sa Troade, fait dire à Apollon, quand Troie va être prise, les paroles

suivantes

Λείπω τὸ κλεινὸν Ἴλιον, βωμούς τ ἐμούς·

ἐρημία γὰρ πόλιν ὅταν λάβῃ κακὴ,

νοσεῖ τὰ τῶν θεῶν, οὐδὲ τιμᾶσθαι θέλει.

« Vaincu par Junon et par Minerve, qui renversent de concert les murs phrygiens, j'abandonne l'illustre Ilion, et les temples qu'on m'y a élevés; car lorsque la triste solitude s'est emparée d'une ville, le culte des dieux y est négligé, et ils n'y sont plus honorés. »

Ce passage nous apprend d'où Virgile a tiré que les dieux abandonnent une ville au moment qu'elle va être prise. Ce n'est pas non plus sans quelque autorité de la vieille Grèce qu'il a dit

Ipsa Iovis rapidum iaculata e nubibus ignem.

« (Junon ) elle-même du haut du ciel lança la foudre rapide de Jupiter. »

Car Euripide met en scène Minerve, sollicitant de Neptune des vents contraires à la flotte des Grecs, et lui disant qu'il doit faire le même usage de la foudre contre les Grecs, qu'en aurait fait Jupiter de qui il la tient.

Dans Virgile, Pan séduit la Lune par le charme d'une toison blanche comme la neige

Munere sic nivea lanae, sic credere dignum est, et reliqua.

« Il l'entraîne dans les forêts profondes... (s'il faut croire ce qu'on en dit) par le charme d'une toison plus blanche que la neige. »

Valérius Probus, homme très savant, remarque, sur ce passage, qu'il ignore d'où le poète a tiré cette fable ou cette histoire. Cette ignorance m'étonne de la part d'un tel homme. C'est le poète Nicandre qui est l'auteur de cette histoire. Didyme, le plus savant des grammairiens qui ont existé jusqu'ici, donne a ce fait l'épithète de fabuleux. C'est parce que Virgile n'ignorait pas cette circonstance qu'il a ajouté

Si credere dignum es

« S'il faut croire ce qu'on en dit; »

comme pour prévenir qu'il s'appuyait sur un auteur fabuleux.

On parcourt le troisième livre (de l'Énéide) sans s'informer d'où est tiré ceci

Quae Phoebo pater omnipotens, mihi Phoebus Apollo

Praedixit, etc.

« Phébus l'apprit du dieu tout-puissant; à son tour, Phébus Apollon me l'a révélé. »

A de tels passages les grammairiens, pour excuser leur ignorance, attribuent ces fictions au génie de Virgile, plutôt qu'à son savoir; et ils ne disent pas même qu'il les a empruntées à d'autres, pour ne pas se trouver contraints à nommer les auteurs. Mais j'atteste que dans ce passage, le savant poète n'a fait que suivre l'illustre tragique Eschyle, qui, dans la pièce intitulée en latin Sacerdotes (les Prêtres), dit

Στέλλειν ὅπως τάχιστα· ταῦτα γὰρ πατὴρ

Ζεὺς ἐγκαθίει Λοξίᾳ θεσπίσματα,

«  Il faut partir le plus promptement possible, car voici les oracles que Jupiter dicte à Loxias (Apollon), »

Et ailleurs

Πατρὸς προφήτης ἐστὶ Λοξίας Διός.

« Jupiter est le père prophétique de Loxias (Apollon). »

N'est-il pas évident que c'est de là que Virgile a tiré qu'Apollon répète les oracles que lui dicte Jupiter? Après cela, ne reste-t-il pas prouvé pour nous que, de même que Virgile ne peut pas être compris par celui qui n'entend pas la langue latine, il ne peut pas l'être non plus par celui qui n'a pas approfondi jusqu'au dernier degré de l'érudition grecque? Car si je ne craignais de devenir fatigant, je pourrais remplir de gros volumes de ce que ce poète a puisé dans les parties les moins connues de l'érudition des Grecs; mais ce que j'en ai rapporté suffit pour établir ma proposition.

MACROBE

SATURNALES

LIVRE SIX

livre 5

livre 7

CHAPITRE I.

Des vers que Virgile a pris à moitié, ou même en entier, dans d'anciens poètes latins.

Eusthate nous a tracé un admirable tableau, dit ici Praetextatus, des emprunts que Virgile a faits à l'antiquité grecque, pour les transporter dans ses poèmes; mais nous n'avons pas oublié pour cela que des hommes que l'on compte parmi les plus savants de notre âge, Furius Albinus et Cécina Albinus, nous ont promis de dévoiler les emprunts que Virgile a faits en outre aux anciens écrivains romains île moment est arrivé d'exécuter cette promesse. - Tout le monde ayant  approuvé la proposition, Furius Albiuus parla en ces termes

- Tandis que je désire montrer combien Virgile a su mettre à profit la lecture des anciens, et recueillir dans leurs divers ouvrages des fleurs et des ornements dont il a embelli ses poèmes, j'appréhende de fournir aux ignorants ou aux mal intentionnés l'occasion d'accuser de plagiat un si grand poète, sans faire attention que le fruit qu'on espère de ses lectures, c'est de parvenir à imiter ce que l'on trouve de bon dans les autres, et à s'approprier ce qu'on admire le plus en eux. C'est ce qu'ont fait réciproquement entre eux les écrivains grecs les plus distingués : c'est ce qu'ont fait les nôtres réciproquement entre eux, autant qu'à l'égard de ces derniers. Sans parler des étrangers, il me serait facile de vous démontrer combien les écrivains de notre ancienne littérature se sont fait de mutuels emprunts; ce que je pourrai exécuter plus opportunément dans une autre occasion, si cela vous convient. Je n'en citerai pour le moment qu'un exemple, qui doit suffire à prouver mon assertion. Afranius, auteur de comédies à toge, dans celle qui est intitulée les « Compitales, » répond très convenablement à ceux qui lui reprochaient d'avoir pris plusieurs choses dans Ménandre. J'avoue, dit-il, que j'ai puisé non seulement chez lui, mais encore chez tous les écrivains, même latins, dans lesquels j'ai trouvé quelque chose qui m'a convenu; et, en cela, j'ai cru agir on ne peut mieux. Si donc une telle société, une pareille communauté est permise et établie entre les poètes, et généralement entre tous les écrivains, qui accusera Virgile de plagiat, parce qu'il a fait des emprunts aux écrivains qui l'ont précédé, pour en orner ses ouvrages? Ne lui doit-on pas plutôt de la reconnaissance de ce qu'en transportant quelques-uns de leurs morceaux dans ses vers qui doivent demeurer éternellement, il a préservé d'un entier oubli la mémoire de ces anciens auteurs, que notre siècle ne se contente pas de vouer à l'oubli, mais qu'il commence même à condamner au mépris? D'ailleurs, Virgile choisit avec tant de discernement, ou il imite d'une telle manière, que lorsque nous lisons ses emprunts, nous nous plaisons à les trouver dans ses mains; et nous sommes dans l'admiration de les voir y produire plus d'effet qu'en leur place primitive. Je signalerai donc d'abord les demi-vers, puis les vers presque entiers, que Virgile a pris à d'autres poètes. Je passerai ensuite aux morceaux qu'il a translatés intégralement, avec de légères mutations; à ceux dont il a saisi le sens, en laissant clairement en apercevoir l'origine; à ceux enfin auxquels il a fait des changements qui n'ont pas empêché d'en découvrir la source. Après cela, je prouverai que quelques-unes des choses qu'il a prises dans Homère, il ne les y a point puisées directement, mais que d'autres les y avaient prises avant lui; et que c'est de ces auteurs qu'il les a transportées dans ses ouvrages, puisqu'il les avait lus indubitablement.

Virgile

Vertitur interea caelum, et ruit oceano nox.

« Cependant le ciel opère sa révolution, et la nuit s'élànce hors de l'Océan. »

Ennius, livre sixième

Vertitur interea caelum cum ingentibus signis

« Cependant le ciel et ses vastes constellations opèrent leur révolution. »

Virgile

Axem humero torquet stellis ardentibus aptum.

« (Atlas) soutient sur ses épaules le ciel orné d'étoiles ardentes. »

Ennius, livre premier

Qui caelum versat stellis fulgentibus aptum

« Il parcourt le ciel orné d'étoiles brillantes. »

Livre troisième

Caelum prospexit stellis fulgentibus aptum

« Il considère le ciel orné d'étoiles brillantes. »

Et livre dixième

Hinc nox processit stellis ardentibus apta

« La nuit s'avance ornée d'étoiles brillantes. »

Virgile

Conciliumque vocat divum pater atque hominum rex.

« Le père des dieux et le roi des humains convoque l'assemblée. »

Ennius, livre sixième

Tum cum corde suo divum pater atque hominum rex

Effatur.

« Alors le père des dieux et le roi des humains dit en son coeur. »

Virgile

Est locus, Hesperiam Grai cognomine dicunt.

« Il est un pays que les Grecs nomment Hespérie. »

Ennius, livre premier

Est locus, Hesperiam quam mortales perhibebant

« Il est un pays que les mortels nommaient Hespérie. »

Virgile

Tuque o Thybri tuo genitor cum flumine sancto.

« Et toi, ô père du Tibre, avec ton fleuve sacré. »

Ennius, livre premier

Teque, pater Thyberine, tuo cum flumine sancto

« Et toi, ô père du Tibre, avec ton fleuve sacré. »

Virgile

Accipe, daque fidem: sunt nobis fortia bello

Pectora.

« Reçois ma foi et donne-moi la tienne; car nous avons tous deux de vaillants guerriers. »

Ennius, livre premier

Accipe, daque fidem, foedusque feri bene firmum

« Reçois ma foi et donne-moi la tienne et formons une alliance durable. »

Virgile

Et lunam in nimbo nox intempesta tenebat.

« La nuit orageuse tenait la lune cachée derrière les nuages. »

Ennius, livre premier

Cum superum lumen nox intempesta teneret

« La nuit orageuse voilait la lumière céleste. »

Virgile

Tu tamen interea calido mihi sanguine poenas

persolves.

« En attendant, ton sang fumant va porter la peine.... »

Ennius, livre premier

Non pol homo quisquam faciet inpune animatus

Hoc, nisi tu: nam mi calido das sanguine poenas.

« Je jure qu'aucun homme vivant n'aura fait ceci impunément; pas même toi, car ton sang fumant va me le payer. »

Virgile

— Concurrunt undique telis

Indomiti agricolae.

« De tous côtés les indomptables campagnards accourent, armés de traits. »

Ennius, livre troisième

Postquam defessi sunt, stant, et spargere sese

Hastis: ansatis concurrunt undique telis.

« Après s'être fatigués, ils s'arrêtent et s'appuient sur leurs lances; de tous côtés volent leurs traits recourbés. »

Virgile

— Summa nituntur opum vi.

« Ils font les plus grands efforts.... »

Ennius, livre quatrième

Romani scalis summa nituntur opum vi

« Les Romains font les plus grands efforts avec leurs échelles. »

Et dans le seizième

Reges per regem statuasque sepulchraque quaerunt;

Aedificant nomen: summa nituntur opum vi.

« Les rois font les plus grands efforts pour « obtenir dans leur empire des statues et des mausolées, et pour se faire un nom. »

Virgile

Et mecum ingentes oras evolvite belli.

« Développer avec moi le vaste tableau de cette guerre ».

Ennius, livre sixième

Quis potis ingentes oras evolvere belli?

« Qui pourra développer le vaste tableau de la guerre? »

Virgile

Ne qua meis dictis esto mora: Iuppiter hac stat.

« Que mes ordres soient exécutés sans aucun délai. Jupiter est pour nous. »

Ennius, livre septième

Non semper vestra evertit: nunc Iuppiter hac stat

« Jupiter ne renverse pas toujours vos entreprises; maintenant il est pour nous. »

Virgile

Invadunt urbem somno vinoque sepultam.

« Ils envahissent la ville ensevelie dans le vin et dans le sommeil. »

Ennius, livre huitième

Nunc hostes vino domiti somnoque sepulti

« Les ennemis sont maintenant domptés par le vin et ensevelis dans le sommeil. »

Virgile

Tollitur in caelum clamor, cunctique Latini.

« Un cri s'élève jusqu'au ciel, et tous les Latins.... »

Ennius, livre dix-septième

Tollitur in caelum clamor exortus utrisque

« Un cri s'élève jusqu'au ciel, parti des deux côtés. »

Virgile

Quadripedante putrem sonitu quatit ungula campum.

« Le cheval frappe de son ongle avec fracas la poussière du sol. »

Ennius, livre sixième :

Explorant Numidae: totum quatit ungula terram

« Les Numides vont à la découverte; la terre retentit sous l'ongle du cheval. »

Le même, dans le livre huitième

Consequitur, summo sonitu quatit ungula terram

« Le cheval poursuit, en frappant fortement la terre de son ongle, »

Et dans le livre dix-septième

It eques, et plausu cava concutit ungula terram

« Le cheval court et au bruit des applaudissements frappe la terre de son pied concave. »

Virgile

Unus qui nobis cunctando restituit rem.

« Un seul homme, en temporisant, releva nos destinées. »

Ennius, livre douzième

Unus homo nobis cunctando restituit rem

« Un seul homme, en temporisant, releva nos destinées. »

Virgile

Conruit in vulnus: sonitum super arma dederunt.

« Pallas tombe sur la blessure, et ses armes retentissent de sa chute. »

Ennius, livre seizième

Concidit, et sonitum simul insuper arma dederunt

« Il tombe, et ses armes retentissent de sa chute. »

Virgile

Et iam prima novo spargebat lumine terras.

« Déjà les premiers feux de l'aurore naissante se répandaient sur la terre. »

Lucrèce, livre second

Cum primum aurora respergit lumine terras

« Lorsque l'aurore commence à arroser la  terre de sa lumière. »

Virgile

Flammarum longos a tergo involvere tractus.

« Rouler après soi de longs traits de flamme ».

Lucrèce, livre second

Nonne vides longos flammarum ducere tractus?

« Ne vois-tu pas traîner de longs traits de  flamme? »

Virgile

— Ingeminant abruptis nubibus ignes.

« La foudre gronde, et déchire la nue. »

Lucrèce, livre second

Nunc hinc, nunc illinc abruptis nubibus ignes

« La foudre déchire la nue à droite et à gauche. »

Virgile

— Belli simulachra ciebat.

« Ils exécutaient des simulacres de combats. »

Lucrèce, livre second

Conponunt, conplent; belli simulachra cientur

« Ils s'organisent, ils se complètent, ils exécutant des simulacres de combats. »

Virgile

— Simulachraque luce carentum.

« Des fantômes privés de la lumière ».

Lucrèce, livre quatrième

— Cum saepe figuras

Contuimur miras, simulachraque luce carentum.

« Il s'étonne, en considérant ces figures, de voir des fantômes privés de la lumière. »

Virgile

Asper acerba tuens retro redit.

« (Le lion) sauvage recule à cet aspect terrible. »

Lucrèce, livre cinquième

Asper acerba tuens inmani corpore serpens

« A cet aspect terrible, un serpent sauvage, d'un corps monstrueux. »

Virgile

Tithoni croceum linquens Aurora cubile.

« L'aurore abandonnant le lit pourpré de Tithon. »

Furius, dans le premier livre de ses Annales

Interea Oceani linquens Aurora cubile

« Cependant l'aurore quittant le lit de l'Océan. »

Virgile

Quod genus hoc hominum, quaeve hunc tam barbara morem?.

« Quelle est cette espèce d'hommes, et quelles sont ces moeurs barbares? »

Furius, livre sixième:

Quod genus hoc hominum Saturno sancte create?

« Quelle est cette espèce d'hommes, ô divin fils de Saturne? »

Virgile

Rumoresque serit varios, ac talia fatur.

« (Juturne) sème dans l'armée différents bruits, et parle de la sorte. »

Furius, livre dixième

Rumoresque serunt varios, et multa requirunt

« Ils répandent et recueillent différents bruits. »

Virgile

Nomine quemque vocans, reficitque ad praelia pulsos.

« En les appelant chacun par son nom, il ramène les fuyards au combat. »

Furius, livre onzième

Nomine quemque ciet: dictorum tempus adesse

Commemorat,

« Il ramène chacun en l'appelant par son nom; il rappelle que le moment de l'accomplissement des oracles est arrivé. »

Et plus bas

Confirmat dictis, simul atque exuscitat acris

Ad bellandum animos, reficitque ad praelia mentes.

« Il les encourage par ses paroles, il ranime dans leur coeur l'ardeur guerrière; il les dispose à revenir au combat. »

Virgile

Dicite, Pierides, non omnia possumus omnes.

« Dites, ô Piérides: nous ne pouvons pas tous toutes choses. »

Lucile, livre cinquième:

Maior erat natu: non omnia possumus omnes

« Il était l'aîné; nous ne pouvons pas tous toutes choses. »

Virgile

Diversi circumspiciunt: hoc acrior idem.

« Chacun regarde de tous côtés : (Nisus) que le succès enflamme. »

Pacuvius, dans Médée

Diversi circumspicimus, horror percipit

« Chacun regarde autour de soi; l'horreur s'empare de nous. »

Virgile

Ergo iter inceptum peragunt rumore secundo.

« Sous ces favorables auspices, ils poursuivent le voyage commencé. »

Suévius ; livre cinquième

— Redeunt, referunt petita rumore secundo.

« Ils reviennent, et rapportent les bruits favorables qu'ils ont recueillis. »

Virgile

Numquam hodie effugies, veniam quocumque vocaris.

« Certainement tu ne m'échapperas pas aujourd'hui; j'irai partout où tu m'appelleras. »

Naevius, dans le Cheval de Troie

Numquam hodie effugies, quin mea manu moriare

« Tu n'éviteras jamais de mourir aujourd'hui de ma main. »

Virgile

Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem

Inposuit: fixit leges pretio atque refixit.

« Celui-ci a vendu sa patrie pour de l'or, et lui a imposé le joug d'un maître; au gré de son avarice, il a dicté et abrogé des lois. »

Varius, de la Mort

Vendidit hic Latium populis, agrosque Quiritum

Eripuit: fixit leges pretio atque refixit.

« Cet homme a vendu le Latium aux étrangers,  il a dépouillé chaque citoyen de ses champs; pour de l'argent, il a fait et abrogé des lois. »

Virgile

Ut gemma bibat et Sarrano dormiat ostro.

« Pour boire dans des coupes enrichies de pierreries, et dormir sur la pourpre de Sarra. »

Varius, dans la Mort

Incubet et Tyriis, atque ex solido bibat auro

« Pour coucher sur des tapis de pourpre et boire dans l'or massif. »

Virgile

Talia secla suis dixerunt currite fusis.

« Filez de pareils siècles, ont dit (les Parques) à leurs fuseaux. »

Catulle

Currite ducenti subtegmine, currite fusi

« Courez, fuseaux , courez cent et cent fois votre trame. »

Virgile

Felix heu, nimium felix, si litora tantum

Numquam Dardaniae tetigissent nostra carinae.

« Heureuse, hélas ! mille fois heureuse, si jamais les vaisseaux troyens n'eussent touché nos rivages! »

Catulle

Iuppiter omnipotens, utinam non tempore primo

Gnosia Cecropiae tetigissent litora puppes.

« Plût au ciel, ô tout-puissant Jupiter, que les vaisseaux troyens n'eussent jamais touché les rivages de Crète! »

Virgile

Magna ossa lacertosque

Extulit.

« Il met à nu ses os et ses bras puissants. »

Lucile, livre dix-septième

Magna ossa lacertique

Adparent homini.

« Cet homme met à nu ses os et ses membres énormes. »

Virgile

Placidam per membra quietem

Inrigat.

« (Vénus) fait couler un doux sommeil dans les veines ( d'Ascagne ). »

Furius, livre premier

Mitemque rigat per pectora somnum.

« .... Et répand le doux sommeil dans son sein. »

Et Lucrèce, livre quatrième

Nunc quibus ille modis somnus per membra quietem

Inrigat.

« .... Comment le sommeil verse le repos sur les membres. »

Virgile

Camposque liquentes.

« .... Les champs liquides. »

Lucrèce, livre sixième, parlant pareillement de la mer

Et liquidam molem, camposque natantes

« La masse liquide et les plaines flottantes. »

Virgile

Et geminos, duo fulmina belli,

Scipiadas.

« Les Scipions, ces deux foudres de guerre. »

Lucrèce, livre troisième

Scipiadas, belli fulmen, Carthaginis horror

« Les Scipions, foudres de guerre et terreur de Carthage. »

Virgile

Et ora

Tristia tentantum sensu torquebit amaro.

« (Cette eau) laissera dans la bouche de ceux qui la goûteront une amertume désagréable. »

Lucrèce, livre second

Foedo pertorquent ora sapore.

« ... Infectent le palais d'une saveur dégoûtante. »

Virgile

Morte obita quales fama est volitare figuras.

« Telles sont ces figures inanimées des morts qui voltigent (dit-on) sur la terre. »

Lucrèce, livre premier

Cernere uti videamur eos, audireque coram,

Morte obita quorum tellus amplectitur ossa.

« Ainsi nous croyons voir et entendre devant nous des morts, dont la terre embrasse les os. »

C'est aussi de là qu'est imité ce vers de Virgile

Et patris Anchisae gremio conplectitur ossa

« La terre qui renferme dans son sein les os de mon père Anchise. »

Virgile

Ora modis adtollens pallida miris.

« Présentant son image empreinte d'une étrange pâleur. »

Lucrèce, livre premier

Sed quaedam simulachra modis pallentia miris

« Des fantômes d'une paleur étrange. »

Virgile

Tum gelidus toto manabat corpore sudor.

« Une sueur glacée découlait alors de tout mon corps. »

Ennius, livre seizième

Tunc timido manat ex omni corpore sudor

« La sueur humide découle alors de tout mon corps. »

Virgile

Labitur uncta vadis abies.

« Le bois du navire glisse sur l'onde humide. »

Ennius, livre quatorzième

Labitur uncta carina, volat super impetus undas

« La carène du navire glisse et vole impétueusement sur l'onde. »

Virgile

Ac ferreus ingruit imber.

« Il tombe une pluie de fer. »

Ennius, livre huitième

Hastati spargunt hastas, fit ferreus imber

« Les archers lancent leurs javelots, qui forment une pluie de fer. »

Virgile

Apicem tamen incita summum

Hasta tulit.

« Cependant le dard rapidement lancé atteignit le cimier de son casque. »

Ennius, livre seizième

Tamen induvolans secum abstulit hasta

Insigne.

« Cependant le javelot, en fendant l'air, emporte avec soi le cimier. »

Virgile

Pulverulentus eques furit: omnes arma requirunt.

« Le cheval poudreux s'anime; tous saisissent leurs armes. »

Ennius, livre sixième

Balantum pecudes quatit: omnes arma requirunt

« Ils dispersent le troupeau bêlant. Chacun court aux armes. »

Virgile

Nec visu facilis, nec dictu adfabilis ulli.

« On ne peut le voir, ni parler de lui, sans horreur. »

Accius, dans Philoctète

Quem neque tueri contra nec adfari queas

« On ne peut le considérer, ni lui parler. »

Virgile

Aut spoliis ego iam raptis laudabor opimis,

Aut leto insigni.

« Je vais m'illustrer, ou par les dépouilles opimes que je remporterai sur vous, ou par une mort glorieuse. »

Accius, dans le Jugement des armes

Nam tropaeum ferre me a forti viro

Pulchrum est: si autem vincar, vinci a tali nullum est probrum.

« Il serait beau pour moi de gagner un trophée sur un homme courageux; mais si je suis vaincu, il n'y aura point de honte à l'être par un homme tel que lui. »

Virgile

Nec, si miserum fortuna Sinonem

Finxit, vanum etiam mendacemque inproba finget.

« Et si la fortune cruelle a pu rendre Sinon malheureux, elle n'en fera jamais un fourbe et un menteur. »

Accius, dans Télèphe

Nam si a me regnum fortuna atque opes

Eripere quivit, at virtutem nequiit.

« Et si la fortune a pu m'enlever mon empire et mes richesses, elle n'a pu m'enlever ma vertu. »

Virgile

Disce, puer, virtutem ex me verumque laborem.

« O mon fils, apprends de moi le courage et le travail : d'autres t'apprendront à capter la fortune. »

Accius, dans le Jugement des armes

Virtuti sis par, dispar fortunis patris

« Il égale le courage de son père, mais non pas ses destinées. »

Virgile

Iamiam nec maxima Iuno,

Nec Saturnius haec oculis pater adspicit aequis.

« Non, ni la puissante Junon, ni le fils de Saturne, ne voient que d'un oeil indifférent ce qui se passe ici-bas. »

Accius, dans Antigone

Iamiam neque di regunt,

Neque profecto deum summus rex omnibus curat.

« Non certainement, ni les dieux, ni le roi des dieux, ne s'occupent à gouverner le monde. »

Virgile

Num capti potuere capi? num incensa cremavit

Troia viros?

« Les captifs ne pourront-ils donc être prisonniers? Et Troie en feu n'aura-t-elle donc pas dévoré ses habitants?

Ennius, livre onzième, en parlant des Troyens:

Quae neque Dardaniis campis potuere perire;

Nec, cum capta, capi nec, cum combusta, cremari.

« Ils n'auront donc pu périr dans les champs troyens? Ils ne seront point restés prisonniers de celui qui les a pris? Ils n'auront point été consumés par l'incendie qui les a brûlés? »

Virgile

Multi praeterea, quos fama obscura recondit.

« Et plusieurs autres encore que cache une obscure renommée. »

Ennius, dans Alexandre

Multi alii adventant, paupertas quorum obscurat nomina

« Il en arrive plusieurs autres, dont la pauvreté obscurcit le nom. »

Virgile

Audentes fortuna iuvat.

« La fortune seconde les audacieux. »

Ennius, livre septième

Fortibus est fortuna viris data

« La fortune est donnée aux hommes courageux. »

Virgile

Recoquunt patrios fornacibus enses;

Et curvae rigidum falces conflantur in ensem.

« Ils retrempent au fourneau les épées de leurs pères, et la faux recourbée se redresse pour former une épée. »

Lucrèce, livre cinquième

Inde minutatim processit ferreus ensis;

Versaque in obscenum species est falcis aenae.

«Insensiblement le fer se convertit en épée, et la faux d'airain fut rejetée avec mépris. »

Virgile

Pocula sunt fontes liquidi atque exercita cursu

Flumina.

« Leurs coupes sont les fontaines liquides et les fleuves battus par leur cours. »

Lucrèce, livre cinquième

Ad sedare sitim fluvii fontesque vocabant

« Pour apaiser leur soif, ils n'invoquaient que les fleuves ou les fontaines. »

Virgile

Quos rami fructus, quos ipsa volentia rura

Sponte tulere sua, carpit.

« Il cueille les fruits que les arbres et les champs produisent spontanément. »

Lucrèce, livre cinquième

Quod sol atque imbres dederant, quod terra crearat

Sponte sua, satis id placabat pectora donum.

« Ce que le soleil et les pluies leur accordaient, ce que la terre produisait spontanément, suffisait pour apaiser leur faim. »

CHAPITRE Il.

Des passages que Virgile a translatés des anciens écrivains latins, ou intégralement, ou avec de légers changements ; et de ceux qu'il a transformés de manière néanmoins à en laisser facilement découvrir l'origine.

Après avoir parlé des vers que Virgile a transportés dans ses ouvrages, soit intégralement, soit en partie, ou avec le changement de quelques mots, comme pour leur donner une couleur nouvelle, je veux maintenant établir la comparaison entre des passages entiers, afin qu'on puisse considérer, comme dans un miroir, d'où ils ont été tirés.

Virgile

Nec sum animi dubius, verbis ea vincere magnum

Quam sit, et angustis hunc addere rebus honorem.

Sed me Parnasi deserta per ardua dulcis

Raptat amor: iuvat ire iugis qua nulla priorum

Castaliam molli devertitur orbita clivo.

« Je n'ignore pas combien il est difficile dans ce sujet, de triompher des expressions, et de prêter quelque importance à des objets si légers; mais un doux plaisir m'entraîne vers les sentiers difficiles et déserts du Parnasse, et je me plais à m'ouvrir vers la source de Castalie un chemin qui n'ait été frayé par aucun autre avant moi. »

Lucrèce, livre premier

Nec me animi fallit, quam sint obscura, sed acri

Percussit thyrso laudis spes magna meum cor,

Et simul incussit suavem mi in pectus amorem

Musarum: quo nunc instinctus mente vigenti,

Avia Pieridum peragro loca nullius ante

Trita solo.

« Je n'ignore pas qu'une nuit épaisse en dérobe la connaissance (de la vérité); mais l'espérance de la gloire aiguillonne mon courage, et verse dans mon âme la passion des Muses : cet enthousiasme divin qui m'élève sur la cime du Parnasse, dans des lieux jusqu'alors interdits aux mortels ».

Comparez cet autre passage de Virgile, avec celui d'où il l'a tiré, et vous y retrouverez la

même couleur, et presque les mêmes formes de la phrase.

Si non ingentem foribus domus alta superbis

Mane salutantum totis vomit aedibus undam;

Nec varios inhiant pulchra testudine postes.

« S'ils n'habitent point de palais superbes, qui regorgent chaque jour des flots de la multitude qui vient les saluer; si leurs lambris ne sont point revêtus de superbes reliefs......»

Et peu après

At secura quies, et nescia fallere vita,

Dives opum variarum: at latis otia fundis,

Speluncae vivique lacus: at frigida Tempe

Mugitusque boum mollesque sub arbore somni

Non absunt: ilic saltus ac lustra ferarum,

Et patiens operum exiguoque adsueta iuventus.

« Du moins au sein de la sécurité, ils jouissent  d'une vie qui n'est point sujette aux tourments de la déception, et qui abonde en toute sorte de biens; du moins, sans sortir de leur joyeux héritage, ils trouvent des retraites paisibles, des eaux vives,de fraîches vallées; ils entendent les mugissements des troupeaux; ils goûtent un doux sommeil à l'ombre de leurs arbres; ils ont sous les yeux des forêts, des pâturages; et ils jouissent d'une jeunesse endurcie au travail et accoutumée à se contenter de peu. »

Lucrèce, livre second

Si non aurea sunt iuvenum simulachra per aedes,

Lampadas igniferas manibus retinentia dextris,

Lumina nocturnis epulis ut subpeditentur,

Nec domus argento fulgens auroque renidens,

Nec citharam reboant laqueata aurataque templa:

Cum tamen inter se prostrati in gramine molli

Propter aquae rivum sub ramis arboris altae,

Non magnis opibus iucunde corpora curant:

Praesertim cum tempestas adridet et anni

Tempora conspergunt viridantes floribus herbas.

« Si vos festins nocturnes ne sont point éclairés par des flambeaux que soutiennent de magnifiques statues; si l'or et l'argent ne brillent point dans vos palais; si le son de la lyre ne retentit point sous vos lambris; vous en êtes dédommagés par la fraîcheur des gazons, le cristal des fontaines, et l'ombrage des arbres, au pied desquels vous goûtez des plaisirs qui coûtent peu, surtout dans la riante saison, quand le printemps sème à pleines mains les fleurs sur la verdure. »

Virgile, dans les Géorgiques

Non umbrae altorum nemorum, non mollia possunt

Prata movere animum: non qui per saxa volutus

Purior electro campum petit amnis.

« Ni l'ombre des hautes forêts, ni la molle verdure des prés, ni la fraîcheur des ruisseaux, dont l'onde plus pure que le cristal roule sur les cailloux à travers les campagnes, ne peuvent ranimer leurs esprits. »

Lucrèce, livre second

Nec tenerae salices atque herbae rore virentes

Fluminaque ulla queunt summis labentia ripis

Oblectare animum subitamque avertere curam.

« Les tendres saules, les herbes rajeunies par la rosée, les bords riants des larges fleuves, n'ont plus de charme, et ne peuvent écarter l'invasion subite du mal. »

La couleur générale et les traits particuliers du tableau de la peste, dans le troisième livre des Géorgiques, sont tirés presque en entier de la description de la peste qui se trouve dans le sixième livre de Lucrèce. Virgile commence ainsi.

Hic quondam morbo caeli miseranda coorta est

Tempestas totoque auctumni incanduit aestu,

Et genus omne neci pecudum dedit, omne ferarum.

« Là, s'éleva jadis une maladie, déplorable fléau du ciel, qui fit de grands ravages tout le temps que durèrent les chaleurs de l'automne; elle fit périr toutes les diverses espèces d'ani« maux domestiques ou sauvages. »

Lucrèce commence de la manière suivante

Haec ratio quondam morborum et mortifer aestus

Finibus in Cecropis funestos reddidit agros,

Vastavitque vias, exhausit civibus urbem.

« Une maladie de cette espèce, causée par des vapeurs mortelles, désola jadis les contrées où régna Cécrops, rendit les chemins déserts, et épuisa Athènes d'habitants. »

Comme il serait trop long de retracer en entier le tableau de chacun des deux poètes, j'en prendrai seulement quelques passages, qui feront ressortir les similitudes des deux descriptions.

Virgile dit

Tum vero ardentes oculi atque adtractus ab alto

Spiritus, interdum gemitu gravis, imaque longo

Ilia singultu tendunt: it naribus ater

Sanguis, et oppressas fauces premit aspera lingua.

« Les yeux alors devenaient ardents, la respiration pénible, et entrecoupée de hoquets profonds; les flancs étaient haletants, une humeur noire découlait des narines, et la langue devenue rude obstruait le gosier engorgé. »

Lucrèce

Principio caput incensum fervore gerebant,

Et duplices oculos suffusa luce rubentes:

Sudabant etiam fauces intrinsecus artae

Sanguine, et ulceribus via saepta coibat:

Atque animi interpres manabat lingua cruore,

Debilitata malis, motu gravis, aspera tactu.

« Le mal s'annonçait par un feu dévorant qui se portait à la tête; les yeux devenaient rouges et enflammés; l'intérieur du gosier était humecté d'une transpiration de sang noir; le canal de la voix, fermé et resserré par des ulcères; et la langue, cette interprète de l'âme, souillée de sang, affaiblie par la douleur, pesante, immobile, rude au toucher. »

Virgile

Haec ante exitium primis dant signa diebus

« Tels étaient les symptômes qui se manifestalent pendant les premiers jours de la maladie. »

(Il a rapporté plus haut quels étaient les symptômes.)

Demissae aures, incertus ibidem

Sudor, et ille quidem morituris frigidus; aret

Pellis et adtactu tractanti dura resistit.

« Les oreilles abattues; une sueur intermittente, qui devenait froide aux approches de la mort; la peau sèche et rude au toucher. »

Lucrèce

Multaque praeterea mortis tunc signa dabantur:

Perturbati animi, mens in maerore metuque,

Triste supercilium, furiosus vultus et acer,

Sollicitae porro plenaeque sonoribus aures,

Creber spiritus aut ingens raroque coortus,

Sudorisque madens per collum splendidus humor,

Tenuia sputa, minuta, croci contacta colore,

Salsoque per fauces raucas vix edita tussis.

« On remarquait encore en eux plusieurs autres symptômes de mort: leur âme était troublée par le chagrin et par la crainte, leurs sourcils froncés, leurs yeux hagards et furieux, leurs oreilles inquiétées par des tintements continuels, leur respiration tantôt vive et précipitée, tantôt forte et lente; leur,cou baigné d'une sueur livide, leur salive appauvrie, teinte d'une couleur de safran, salée, et chassée avec peine de leur gosier par une toux violente. »

Virgile

Profuit inserto latices infundere cornu

Lenaeos: ea visa salus morientibus una.

Mox erat hoc ipsum exitio.

« Le vin qu'on faisait avaler aux (animaux) mourants, par le creux d'une corne, parut être d'abord un moyen unique de salut; mais bientôt ce remède lui-même devint funeste. »

Lucrèce

Nec ratio remedi communis certa dabatur.

Nam quod alis dederat vitalis aeris auras

Volvere in ore licere et caeli templa tueri,

Hoc aliis erat exitio letumque parabat.

« Il n'y avait point de remède sûr, ni général ; et le même breuvage qui avait prolongé la vie aux uns était dangereux et mortel pour les autres. »

Virgile

Praeterea nec mutari iam pabula refert:

Quaesitaeque nocent artes, cessere magistri.

« Il fut inutile de changer de pâturages ; les remèdes même auxquels on eut recours devinrent nuisibles; le mal triompha des médecins. »

Lucrèce

Nec requies erat ulla mali: defessa iacebant

Corpora, mussabat tacio medicina timore.

« La douleur ne leur laissait aucun repos. Leurs membres étendus ne suffisaient point à ses assauts continuels; et la médecine balbutiait en tremblant à leurs côtés. »

Virgile

Ipsis est aer avibus non aequus, et illae

Praecipites alta vitam sub nube relinquunt.

« L'air devint contagieux aux oiseaux eux-mêmes; ils périssaient au milieu des nues, et tombaient morts sur la terre. »

Lucrèce

Nec tamen omnino temere illis sedibus ulla

Conparebat avis: nec tristia secla ferarum

Exuperant silvis: languebant pleraque morbo,

Et moriebantur.

« Les oiseaux ne se montraient jamais de jour impunément, et pendant la nuit les bêtes féroces ne quittaient point leurs forêts. On les voyait presque tous succomber à la contagion et mourir. »

Ne vous semble-t-il pas que les diverses parties de cette description dérivent d'une même source?

Mais comparons encore d'autres passages.

Virgile

Gaudent perfusi sanguine fratrum,

Exilioque domos et dulcia limina mutant.

« On voit des hommes qui se plaisent à se baigner dans le sang de leurs frères, ou à les proscrire de leur foyer et de leur douce patrie. »

Lucrèce, livre troisième

Sanguine civili rem conflant, divitiasque

Conduplicant avidi, caedem caede adcumulantes,

Crudeles gaudent in tristi funere fratris.

« L'homme cimente sa fortune du sang de ses concitoyens, accumule des trésors en accumulant des crimes, suit avec joie les funérailles de son frère. »

Virgile

Multa dies variusque labor mutabilis aevi

Retulit in melius: multos alterna revisens

Lusit et in solido rursus fortuna locavit.

« La marche inconstante du temps et des circonstances a souvent amélioré les choses, et la fortune s'est fait un jeu de passer d'un parti à l'autre, et de raffermir celui qu'elle avait ébranlé. »

Ennius, livre huitième

Multa dies in bello conficit unus:

Et rursus multae fortunae forte recumbunt.

Haudquaquam quemquam semper fortuna secuta est.

« Un seul jour, dans la guerre, détruit bien des choses, et fait tout à coup crouler de brillantes destinées. Jamais la fortune ne fut constamment fidèle à qui que ce soit. »

Virgile

O praestans animi iuvenis, quantum ipse feroci

Virtute exuperas, tanto me inpensius aequum est

Consulere atque omnes metuentem expendere causas.

« Ô prince généreux, plus tu déploies un courage bouillant, plus il me convient de considérer mûrement les choses, et de peser tous les dangers que je crains. »

Accius, dans Antigone

Quanto magis te istiusmodi esse intellego,

Tanto, Antigona, magis me par est tibi consulere [et] parcere.

« Plus je te vois dans ces dispositions, ô Antigone, plus je dois t'épargner et te protéger. »

Virgile

O lux Dardaniae, spes o fidissima Teucrum,

« Ô toi la gloire des Troyens et leur plus ferme appui. »

Ennius, dans Alexandre

O lux Troiae, germane Hector, quid ita cum tuo lacerato

Corpore miser? aut qui te sic respectantibus tractavere

Nobis?

« Ô cher Hector! ô toi la gloire d'Ilion! pourquoi me faut-il voir ton corps indignement déchiré? Qui t'a traité de la sorte, et à nos yeux? »

Virgile

Frena Pelethronii Lapithae gyrosque dedere

Inpositi dorso atque equitem docuere sub armis

Insultare solo et gressus glomerare superbos.

« L'art de monter les chevaux, de les rendre dociles au frein et souples à tous les mouvements, fut inventé par les Lapithes de Péléthronium, qui les formèrent aussi à marcher fièrement, et à bondir avec orgueil sous un cavalier armé. »

Varius, dans la Mort

Quem non ille sinit lentae moderator habenae

Qua velit ire sed angusto prius ore coercens

Insultare docet campis, fingitque morando.

« Le cavalier, à l'aide de ses rênes, empêche doucement le cheval de dévier selon son caprice; et, au moyen du frein qui lui presse la bouche; il le forme peu à peu à marcher superbement, »

Virgile

Talis amor Daphnin, qualis cum fessa iuvencum

Per nemora atque altos quaerendo bucula lucos

Propter aquae rivum viridi procumbit in ulva

Perdita, nec serae meminit decedere nocti.

« Une génisse éprise d'amour pour un jeune taureau le suit à travers les bois, et, lasse enfin de le chercher, tombe de fatigue au bord d'un ruisseau et se couche sur le gazon, sans que la nuit obscure lui fasse songer à se retirer : que Daphnis éprouve le même amour, sans que je m'inquiète de soulager sa peine! »

Varius, dans la Mort

Ceu canis umbrosam lustrans Gortynia vallem,

Si veteris potuit cervae conprendere lustra,

Saevit in absentem, et circum vestigia lustrans,

Aethera per nitidum tenues sectatur odores.

Non amnes illam medii, non ardua tardant;

Perdita nec serae meminit decedere nocti.

« Ainsi, dans la vallée ombreuse de Gortyne, si le chien découvre la trace effacée de la biche, s'échauffe après la proie absente et parcourt  les lieux où elle a passé, guidé par les molécules déliées qui flottent dans l'atmosphère limpide; tandis que la biche n'est arrêtée dans sa course, ni par les rivières, ni par les escarpements, et qu'à la nuit tardive elle oublie, encore éperdue, de se retirer dans sa retraite. »

Virgile

Nec te tua funera mater

Produxi pressive oculos aut vulnera lavi.

« ...Moi ta mère, je n'ai pas seulement accompagné tes funérailles, je n'ai pas fermé tes yeux, je n'ai pas lavé tes blessures. »

Ennius, dans Ctésiphonte

Neque terram inicere neque cruenta convestire corpora

Mihi licuit, neque miserae lavere lacrimae salsum sanguinem.

« Il n'a point été permis à mes larmes douloureuses d'étancher ton sang; il ne m'a point été permis d'envelopper ton corps ensanglanté, et de le couvrir de terre. »

Virgile

Namque canebat uti magnum per inane coacta

Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,

Et liquidi simul ignis, ut his exordia primis

Omnia et ipse tener mundi concreverit orbis:

Tum durare solum, et discludere Nerea ponto

Coeperit, et rerum paulatim sumere formas,

Iamque novum terrae stupeant lucescere solem.

« Orphée chantait comment les atomes semés dans un vide immense et se mêlant confusément formèrent d'abord la terre, l'air, l'eau et le feu; et comment de ces premiers éléments furent formés tous les êtres, et notre globe lui-même; comment ensuite ce globe que nous habitons devint une masse solide et resserra la mer dans ses bornes, tandis que chaque objet prenait peu à peu sa forme actuelle : il peignait l'étonnement de la terre, lorsque le soleil naissant vint luire pour la première fois sur elle. »

Lucrèce, livre cinquième : (II parle du chaos dans lequel se trouvait le globe avant son organisation actuelle)

His neque tum solis rota cerni lumine claro

Altivolans poterat, neque magni sidera mundi;

Nec mare nec caelum, nec denique terra nec aer,

Nec similis nostris rebus res ulla videri.

Sed nova tempestas quaedam molesque coorta.

Diffugere inde loci partes coepere, paresque

Cum paribus iungi res et discludere mundum,

Membraque dividere et magnas disponere partes.

« On ne voyait pas encore dans les airs le char éclatant du soleil, ni les flambeaux du monde, ni la mer, ni le ciel, ni la terre, ni rien de semblable aux objets qui nous environnent; mais un assemblage orageux d'éléments confondus. Ensuite, quelques parties commencèrent à se dégager de cette masse; les atomes homogènes se rapprochèrent, le monde se développa, ses vastes membres se formèrent,  et ses vastes parties se coordonnèrent. »

Et plus bas

Hoc est a terris magnum secernere caelum,

Et seorsum mare uti secreto humore pateret,

Seorsus item puri secretque aetheris ignes.

« Ainsi le ciel se sépara de la terre, la mer attira toutes ses eaux dans ses réservoirs; et les feux altérés allèrent briller à part dans toute leur pureté. »

Et plus bas

Omnia enim magis haec ex levibus atque rotundis

« En effet, ces corps sont formés des éléments les plus sphériques et les plus légers. »

Virgile

Cum fatalis equus saltu super ardua venit

Pergama, et armatum peditem gravis attulit alvo.

« Lorsque le funeste cheval fut parvenu dans la citadelle de Troie, avec les hommes armés qu'il portait dans ses flancs. »

Ennius,dans Alexandre

Nam maximo saltu superabit gravidus armatis equus,

Qui suo partu ardua perdat Pergama.

« Il a franchi le grand fossé, le cheval dont les flancs sont pleins d'hommes armés, et dont l'enfantement doit perdre la citadelle de Pergame. »

Virgile

Tum pater omnipotens, rerum cui summa potestas,

Infit: eo dicente deum domus alta silescit,

Et tremefacta solo tellus, silet arduus aether.

Tum venti posuere, premit placida aequora pontus.

« Alors le père tout-puissant, celui dans lequel réside le pouvoir souverain sur toute chose, prend la parole, et à sa voix la voûte céleste écoute en silence, la terre est ébranlée sur ses fondements, les vents se taisent, l'air demeure immobile, et la mer domptée calme ses flots. »

Ennius, dans Scipion

Mundus caeli vastus constitit silentio,

Et Neptunus saevus undis asperis pausam dedit.

Sol equis iter repressit ungulis volantibus:

Constitere amnes perennes, arbores vento vacant.

« Le vaste abîme des cieux s'arrêta en silence; le sévère Neptune accorda un instant de repos aux ondes irritées; le soleil comprima le vol de ses chevaux; les fleuves suspendirent leur cours éternel; et les vents laissèrent les arbres en repos. »

Virgile

Itur in antiquam silvam, stabula alta ferarum.

Procumbunt piceae, sonat icta securibus ilex,

Fraxineaeque trabes, cuneis et fissile robur

Scinditur: advolvunt ingentes montibus ornos.

« On va dans une antique forêt, profonde retraite des bêtes sauvages; les sapins sont abattus, les troncs des chênes et des frênes retentissent sous les coups de la hache, les coins fendent les bois les plus durs, et de vastes ormeaux roulent du haut des montagnes. »

Ennius, livre sixième

Incedunt arbusta per alta, securibus caedunt,

Percellunt magnas quercus, exciditur ilex,

Fraxinus frangitur, atque abies consternitur alta:

Pinus proceras pervortunt: omne sonabat

Arbustum fremitu silvai frondosai.

« Ils marchent au milieu des arbres élevés, et  les font tomber sous la hache; ils renversent les vastes chênes; l'yeuse est coupée, le frêne rompu; le sapin élancé est couché sur le sol; le pin altier est abattu; tous les arbres de la forêt ombreuse retentissent de frémissements. »

Virgile

Diversi magno ceu quondam turbine venti

Confligunt, zephyrusque notusque et laetus Eois

Eurus equis.

« Ainsi Zéphyr, Notus, le vent d'orient et l'Eurus, joyeux compagnon des chevaux d'Eoo, se heurtent, déchaînés en tourbillons. »

Ennius, livre dix-septième

Concurrunt, veluti venti, cum spiritus austri

Imbricitor, aquiloque suo cum flamine contra,

Indu mari magno fluctus extollere certant.

« Ils accourent, tels qu'accourent l'un contre l'autre le vent du midi, chargé de pluie, et l'Aquilon au souffle opposé, dont la lutte soulève les vastes flots de la mer. »

Virgile

Nec tamen, haec cum sint hominumque boumque labores

Versando terram experti, nihil inprobus anser.

« Et cependant, après tant de travaux de la  part des hommes et des boeufs, l'oie sauvage enlève tout. »

Lucrèce, livre cinquième

Sed tamen interdum magno quaesita labore,

Cum iam per terras frondent, atque omnia florent,

Aut nimiis torrens fervoribus aethereus sol,

Aut subiti perimunt imbres gelidaeque pruinae,

Flabraque ventorum violento turbine vexant.

« Encore, trop souvent, ces fruits que la terre accorde si difficilement à nos travaux, à peine en herbe ou en fleurs, sont brûlés par des chaleurs excessives, emportés par des orages subits, détruits par des gelées fréquentes, ou tourmentés par le souffle violent des aquilons. »

Il est encore d'autres passages de plusieurs vers, que Virgile a pris aux anciens pour les transporter dans ses ouvrages, en n'y changeant que quelques paroles; et comme il serait trop long de citer en entier ces morceaux et leur imitation , je ne ferai qu'indiquer les vieux ouvrages dans lesquels ils se trouvent, afin que ceux qui voudront les y aller lire puissent en vérifier la singulière conformité. La description d'une tempête est placée au commencement de l'Énéide. Vénus vient se plaindre à Jupiter des périls auxquels son fils est exposé. Jupiter la console par le tableau de la prospérité que lui promet l'avenir. Tout cela est pris à Nœvius, dans le premier livre de son poème de la Guerre Punique; car là aussi, Vénus vient se plaindre à Jupiter de la tempête qu'éprouvent les Troyens; et Jupiter adresse la parole à sa fille pour la consoler, en lui montrant l'avenir. Le morceau de Pandarus et Bitias, qui ouvrent les portes du camp, est pris du quinzième livre d'Ennius, lequel fait faire aux deux Hister, durant le siège, une sortie par une porte de la ville, et effectuer un grand carnage des assiégeants. Virgile n'a pas même hésité à prendre dans Cicéron, quand il y a trouvé des beautés dont il a pu s'accommoder

O fama ingens, ingentior armis,

Vir Troiane.

« Ô prince des Troyens, dont les faits belliqueux sont encore au-dessus de leur vaste renommée. »

Ce qui signifie que, bien que la réputation d'Énée soit au-dessus de toute expression, ses hauts faits la surpassent encore. La même pensée se retrouve dans le Caton de Cicéron, exprimée par les paroles qui suivent :

Contingebat in eo, quod plerisque contra solet, ut maiora omnia re quam fama viderentur: id quod non saepe evenit, ut expectatio cognitione, aures ab oculis vincerentur.

« Il arrivait de lui le contraire de ce qui arrive ordinairement des autres hommes, que ses actions se trouvaient au-dessus de leur renommée ; en sorte que, chose bien rare  ! ce qu'on voyait de ses yeux surpassait l'attente qu'avait fait naître ce que l'on avait ouÏ dire. »

Virgile dit ailleurs

Proximus huic longo, sed proximus, intervallo

« Près de lui; mais encore à une grande distance.  »

Cicéron avait dit dans Brutus :

Duobus igitur summis, Crasso et Antonio, L. Philippus proximus accedebat, sed longo intervallo tamen proximus.

« L. Philippe approchait de deux hommes de première distinction, Crassus et Antoine; mais il n'en approchait toutefois qu'à une distance considérable. »

CHAPITRE III.

De quelques passages que d'autres poètes avaient lés premiers pris dans Homère, et que Virgile a transportés ensuite de chez eux dans son poème.

Il est des passages de Virgile qu'on croit qu'il a pris dans Homère; mais je prouverai que certains de nos poètes les avaient transportés avant lui dans leurs vers. Cette espèce de guerre faite par un grand nombre, cette coalition pour dérober à Homère, est le comble de l'éloge qu'on ait pu faire de lui; et toutefois

Ille velut pelagi rupes inmota resistit

« Il est resté inébranlable comme le rocher qui résiste à la mer. »

Homère avait dit, en parlant du vaillant combat d'Ajax

Αἴας δ᾽ οὐκέτ᾽ ἔμιμνε· βιάζετο γὰρ βελέεσσι·

δάμνα μιν Ζηνός τε νόος, καὶ Τρῶες ἀγαυοὶ,

βάλλοντες· δεινὴν δὲ περὶ κροτάφοισι φαεινὴ

πήληξ βαλλομένη καναχὴν ἔχε· βάλλετο δ᾽ αἰεὶ

κὰπ φάλαρ᾽ εὐποίηθε· ὁ δ᾽ ἀριστερὸν ὼμον ἔκαμνεν,

ἔμπεδον αἰὲν ἔχων σάκος αἰόλον· οὐδ᾽ ἐδύναντο p516

ἀμφ᾽ αὐτῷ πελεμίξαι, ἐρείδοντες βελέεσσιν·

αἰεὶ δ᾽ ἀργαλέω ἔχετ᾽ ἄσθματι· κὰδ δέ οἱ ἰδρὼς

πάντοθεν ἐκ μελέων ῥέεν ἄσπετος, οὐδέ πή εὶχεν

ἀμπνεῦσθαι, πάντή δὲ κακὸν κακῷ ἐστήρικτο.

« Cependant Ajax ne pouvait plus tenir; il « était accablé par les traits que lui lançaient les plus illustres des guerriers troyens; il était vaincu par la volonté de Jupiter. Le casque brillant qui lui couvrait la tête retentissait horriblement sous les coups répétés qu'on lui portait; son bras gauche , quoique toujours ferme, se fatiguait sous le poids d'un bouclier chargé d'ornements; néanmoins ceux qui l'entouraient; et qui le pressaient de la pointe de leurs traits, ne pouvaient le faire reculer : mais il était accablé par un essoufflement violent; une sueur abondante découlait de tous ses membres; tout venait aggraver sa situation, sans qu'il pût obtenir un instant de relâche. »

Ennius a traduit ce passage dans le livre douzième, où l'on trouve les vers suivants sur le combat du tribun Coelius

Undique conveniunt, velut imber, tela tribuno:

Configunt parmam, tinnit hastilibus umbo,

Aerato sonitu galeae: sed nec pote quisquam

Undique nitendo corpus discerpere ferro.

Semper abundantes hastas frangitque quatitque.

Totum sudor habet corpus, multumque laborat,

Nec respirandi fit copia: praepete ferro

Histri tela manu iacientes sollicitabant.

« De tous les côtés une grêle de traits pleut sur le tribun et vient frapper son bouclier, dont la croupe d'airain retentit sous leurs coups, sans que le fer d'aucun des combattants parvienne à déchirer le corps de Caelius. Il brise ou repousse ces traits nombreux; cependant il est tout couvert de sueur, et accablé de fatigue par les javelots que lui lancent les Istriens, sans le laisser respirer un instant. »

C'est de ce passage d'Ennius que Virgile, en l'embellissant, a tiré ces vers, où, parlant de Turnus entré dans le camp des Troyens, il dit

Ergo nec clypeo iuvenis subsistere tantum,

Nec dextra valet, obiectis sic undique telis

Obruitur: strepit adsiduo cava tempora circum

Tinnitu galea et saxis solida aera fatiscunt:

Discussaeque iubae capiti, nec sufficit umbo

Ictibus: ingeminant hastis et Troes et ipse

Fulmineus Mnestheus: tum toto corpore sudor

Liquitur, et piceum (nec respirare potestas)

Fulmen agit, fessos quatit aeger anhelitus artus.

« Son bouclier ni son bras ne peuvent donc plus parer les coups qu'on lui porte; il est accablé sous les traits qu'on lui lance de toutes parts, son casque en retentit sans cesse, et les pierres font plier l'airain solide de son armure; sa crinière est emportée, et son bouclier cède à tant d'atteintes. Les Troyens et le terrible Mnesthée redoublent leurs traits; alors une sueur de poussière et de sang mouille tout son corps; il ne peut reprendre haleine, et l'essoufflement oppresse ses membres fatigués. »

Homère a dit

Ἀσπὶς ἄρ᾽ ἀσπίδ᾽ ἔρειδε, κόρυς κόρυν, ἀνέρα δ᾽ ἀνήρ.

« Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le casque, le soldat contre le

soldat. »

Furius, dans le quatrième livre de ses Annales

Pressatur pede pes, mucro mucrone, viro vir.

« Le pied est pressé par le pied, la pointe du fer par le fer, le soldat par le soldat. »

De là Virgile a dit

Haeret pede pes, densusque viro vir.

« L'on combat pied à pied, homme serré contre  homme. »

De ce vers d'Homère

Οὐδ᾽ εἴ μοι δέκα μὲν γλῶσσαι, δέκα δὲ στόματ᾽ εὶεν.

« Quand j'aurais dix langues et dix bouches. »

Le poète Hostius, dans le deuxième livre de la guerre d'Istrie, a fait

Non si mihi linguae

Centum, atque ora sient totidem, vocesque liquatae.

« Je ne le pourrais, quand j'aurais cent langues , autant de bouches et autant de voix. »

Et Virgile après lui

Non mihi si linguae centum sint, oraque centum

« Je ne le pourrais, quand j'aurais cent langues et cent bouches. »

Homère a fait la description suivante du cheval échappé

Ὡς δ᾽ ὂτε τις στατὸς ἲππος, ἀκοστήσας ἐπὶ φάτνη,

δεσμὸν ἀποῤῥήξας θείή πεδίοιο κροαίνων,

εἰωθῶς λούεσθαι ἐϋῤῥεῖος ποταμοῖο,

κυδιόων· ὑψοῦ δὲ κάρη ἒχει, ἀμφὶ δὲ χαῖται

ὤμοις ἀΐσσονται· ὄ δ᾽ ἀγλαϊήφι πεποιθὼς

ῥίμφα ἐν γοῦνα φέρει μετά τ᾽ ἤθεα καὶ νομὸν ἲππων.

« Ainsi le cheval qui, renfermé dans l'étable, mangeait l'orge au râtelier, s'il vient à rompre ses liens, court, en bondissant à travers la campagne, vers le fleuve limpide où il est accoutumé à se laver : superbe et la tête dressée, sa crinière flotte sur ses épaules; il se dirige ensuite avec assurance et fierté vers ses pâturages ordinaires, et vers ceux que fréquentent les cavales. »

D'où Ennius a tiré celle-ci

Et tum sicut equus qui de praesepibus fartus

Vincla suis magnis animis abrupit, et inde

Fert sese campi per caerula laetaqua prata

Celso pectore, saepe iubam quassat simul altam,

Spiritus ex anima calida spumas agit albas.

« Et tel alors que le cheval qui, après s'être rassasié à la crèche, rompt ses liens, animé d'une brûlante ardeur, et s'échappe à travers la campagne joyeuse et verdoyante, la tête haute, agitant fréquemment sa crinière hérissée, et lancent de ses naseaux enflammés un souffle mêlé d'écume blanchâtre. »

Et Virgile après lui

Qualis ubi abruptis fugit praesepia vinclis etc.

« Tel un coursier s'enfuit, après avoir rompu les liens qui l'attachent à la crèche, etc. »

Que personne ne croie devoir dédaigner les anciens poètes, parce que leurs vers aujourd'hui nous paraissent durs. Leur style était celui qui plaisait aux hommes du siècle d'Ennius; et il fallut de longs travaux dans l'âge qui suivit, pour lui donner des formes plus polies. Mais je ne veux pas empêcher Cécina de nous révéler, à son tour, les emprunts faits à l'antiquité, qu'il a observés dans Virgile:

CHAPITRE IV.

De certains mots latins, grecs et barbares, dont on pourrait croire que Virgile a usé le premier, tandis que les anciens les ont employés avant lui.

Alors Cécina parla en ces termes : - Furius Albin vient de vous signaler, en homme qui possède pleinement les auteurs anciens et modernes, les vers, ou même les passages entiers, que Virgile a puisés dans l'antiquité : moi, je veux m'attacher à vous démontrer que ce savant poète  a su apprécier avec beaucoup de justesse les expressions employées par les anciens, et qu'il en est quelques-unes qu'il a choisies pour en faire usage dans ses vers, où elles nous paraissent nouvelles, à cause de notre négligence à étudier l'antiquité: Ainsi, lorsqu'il a employé addita pour inimica et infesta qui ne croirait que le poète a eu la fantaisie purement arbitraire de fabriquer du nouveau mot? Mais il n'en est point ainsi; car s'il a dit :

Nec Teucris addita Iuno

Usquam aberit,

« .... Et Junon, acharnée (addita) contre les « Troyens, les poursuivra partout »,

employant addita pour adfixa (acharnée), c'est-à-dire ennemie, Lucile avait, avant Virgile, employé la même expression, dans les vers suivants de son quatorzième livre :

Si mihi non praetor siet additus atque agitet me:

Non male sic ille, ut dico, me extenderat unus.

« Si le préteur n'était point acharné (additus) après moi, et s'il. ne me tourmentait point, cet homme n'aurait pas si mal parlé de moi seul. »

Virgile

Mane salutantum totis vomit aedibus undam.

« ... des palais qui, chaque matin, vomissent des flots (vomit undam) de clients qui viennent saluer. »

Vomit undam est une belle mais antique expression; car Ennius a dit

Et Tiberis flumen vomit in mare salsum,

« Le fleuve du Tibre vomit ses eaux dans la mer salée. »

C'est ainsi que nous appelons aujourd'hui vomitoires le lieu par où la foule se précipite, pour se répandre sur les bancs du théâtre.

Agmen est employé élégamment par Virgile pour actus et ductus, comme

Leni fluit agmine Thybris.

« Le Tibre au cours (agmine) lent. »

C'est aussi une expression antique; car Ennius a dit, livre cinquième

Quod per amoenam urbem leni fluit agmine flumen

« Le fleuve traverse d'un cours (agmine) « lent l'intérieur riant de la ville. »

Quand Virgile a dit

Crepitantibus urere flammis,

« Brûler d'une flamme pétillante » (crepitantibus flammis),

il n'a pas employé une expression nouvelle; car Lucrèce, avant lui, avait dit dans le livre sixième

Nec res ulla magis quam Phoebi Delphica laurus

Terribili sonitu flamma crepitante crematur.

« Il n'y a pas de corps que la flamme pétillante (flamma crepitante) consume avec un bruit plus terrible que le laurier de Delphes consacré à Phébus. »

(Virgile):

Tum ferreus hastis

Horret ager.

« Le champ est horriblement hérissé (horret) de fers de lances. »

Horret est admirable sans doute; mais Ennius l'avait dit dans le livre quatorzième

Horrescit telis exercitus asper utrimque

« De tous côtés l'armée est horriblement hérissée (horrescit) de traits. »

Et dans Érechthée

Arma arrigunt: horrescunt tela

« Les armes sont levées , les traits présentent leurs horribles pointes (horrescunt); »

Et dans Scipion

Sparsis hastis longis campus splendet et horret

« La campagne brille horriblement (splendet et horret) dès traits dont elle est parsemée au loin. »

D'ailleurs Homère avait dit avant tous

Ἔφριξεν δὲ μάχη φθισίμβροτος ἐγχείησι

« Le champ de bataille est horriblement hérissé  (Ἔφριξεν) de javelots meurtriers enfoncés dans des cadavres. »

(Virgile)

Splendet tremulo sub lumine pontus.

« La lune réfléchit sur la mer une lueur tremblante (tremulo lumine). »

Tremulum lumen est une expression fournie par la nature elle-même; mais Ennius l'avait déjà employée dans Ménalippe

Lumine sic tremulo terra, et cava caerula candent

« Ainsi la terre et la cavité du ciel brillent d'une lueur tremblante (lumine tremulo). »

Et Lucrèce , dans le livre sixième

Praeterea solis radiis iactatur aquai

Humor, et in lucem tremulo rarescit ab aestu.

« D'ailleurs l'eau est frappée par les rayons du soleil, et raréfiée par ses feux tremblants  (tremulo aestu ). »

(Virgile)

Hic candida populus antro

Imminet et lentae texunt umbracula vites.

« Un peuplier blanc s'élève au-dessus de ma grotte, et la vigne flexible lui forme un léger ombrage (umbracula). »

Quelques personnes sont dans la croyance que le mot umbracula a été inventé par Virgile, tandis que Varron a dit, dans le dixième livre Des choses divines:

Nonnullis magistratibus in oppido id genus umbraculi concessum

« On a accordé à certains magistrats le droit de jouir de ce genre d'ombrage » ( umbracula).

Et Cicéron, dans le cinquième livre de son traité Des lois :

Visne igitur (quoniam sol paululum a meridie iam devexus videtur, nequedum satis ab his novellis arboribus omnis hic locus opacatur) descendatur ad Lirim, eaque quae restant in illis alnorum umbraculis persequamur?

« Puisque le soleil commence à s'abaisser sur l'horizon, et que ces arbres encore jeunes n'ombragent pas suffisamment ce lieu, veux-tu que nous descendions vers le Liris, et que nous achevions ce qui reste à l'ombre légère (umbraculis) de ces aunes? »

Il dit pareillement dans Brutus

Sed ut et Theophrasti doctissimi hominis umbraculis.

« Les ombrages (umbracula) du très-savant Théophraste. »

(Virgile)

Transmittunt cursu campos, atque agmina cervi

Pulverulenta fuga glomerant.

« Des troupeaux de cerfs traversent (transmittunt) les champs, et soulèvent dans leur fuite des tourbillons de poussière. »

Transmittunt est ingénieusement employé au lieu de transeunt, comme l'avait fait Lucrèce,

livre second

Et circumvolitant equites, mediosque repente

Transmittunt valido quatientes impete campos.

« Les cavaliers, tantôt voltigent autour des légions, tantôt d'une course subite et énergique se transportent ( transmittunt ) au milieu des campagnes. »

(Cicéron dit aussi) :

Pedibus equos transmisimus

« Nous passâmes (transmisimus pour transivimus) avec un vent favorable les deux bras de mer de Pestum et de Vibo. »

(Virgile)

Quam tota cohors imitata relictis

Ad terram defluxit equis.

« Toute sa troupe l'imite, et se laisse couler à  terre (ad terram adfluit.) »

Furius avait dit, livre premier:

Ille gravi subito devinctus vulnere habenas

Misit equi, lapsusque in humum defluxit et armis

Reddidit aeratis sonitum.

« Atteint subitement d'une blessure grave, il lâche les rênes de son cheval, tombe, coule à terre (in humum defluxit), et ses armes d'airain retentissent de sa chute. »

(Virgile)

Tum durare solum et discludere Nerea ponto

Coeperit.

« Alors la terre commença à s'endurcir, et à renfermer ( discludere) la mer dans ses limites »

Le verbe discludere paraît nouveau à notre oreille; cependant Lucrèce l'avait déjà employé

dans son cinquième livre

Diffugere inde loci partes coepere, paresque

Cum paribus iungi res et discludere mundum.

« Ensuite quelques parties commencèrent à se dégager de cette masse, les atomes homogènes se rapprochèrent, et le monde commença à se former à part ( discludere). »

(Virgile)

Pastorem, Tityre, pingues

Pascere oportet oves, deductum dicere carmen.

« Tityre, un berger doit faire paître ses brebis grasses, et répéter un chant simple (deductum). »

Deducturn est une expression élégante, pour tenuis ou subtilis. Afranius, dans la Vierge, l'a

employé dans le même sens :

Verbis pauculis respondit, tristis, voce

Deducta, malleque se non quiesse dixit.

« Triste, elle répondit en peu de mots, et d'une voix faible (voce deducta), qu'elle eût mieux aimé ne s'être pas reposée. »

On trouve aussi dans Cornificius

Deducta mihi voce garrienti.

« Babillant d'une voix aiguë (deducta voce). »

Tous ces auteurs ont tiré cette expression de Pomponius, qui, dans l'Atellane intitulée les Calendes de Mars, dit :

Vocem deducas oportet, ut mulieris videantur

Verba. Iube modo adferatur munus: ego vocem reddam

Tenuem et tinnulam,

« Il faut que tu modifies (deducas) ta voix, afin que l'on croie que c'est une femme qui parle. Va, fais apporter le présent; moi, je rendrai ma voix douce et légère. »

Et plus bas :

Etiam nunc vocem deducam.

« Je vais maintenant modifier ma voix (deducam.) »

(Virgile)

Proiectaque saxa Pachyni

Radimus.

« Nous rasâmes les rochers qui se projettent (projecta) devant le promontoire de Pachynum. »

Si projecta doit être pris dans le sens ordinaire, il est synonyme d'abjecta (jeté à terre); mais dans le sens où le prenaient les anciens, il est synonyme de jacta (placé devant), comme Virgile l'a dit ailleurs

Proiecto dum pede laevo

Aptat se pugnae.

« Tandis qu'en avançant le pied gauche (projecto pede) il se dispose au combat. »

Et comme Sisenna l'avait dit dans son livre second

Et Marsi propius succedunt: atque ita scutis proiectis tecti saxa certatim lenta manibus coniciunt in hostes

« Les Marses approchent de plus près; et s'étant fait un toit de leurs boucliers mis en avant (projecta), ils lancent à l'envi des pierres contre (ennemi. »

Et ailleurs, dans le même livre

Vetus atque ingens erat arbor ilex, quae circum proiectis ramis maiorem partem loci summi tegebat

« Il était un antique et vaste chêne, dont les rameaux projetés (projectis) en cercle ombrageaient une grande partie de ce vaste espace. »

Lucrèce dit aussi, dans le troisième livre

Quamlibet inmani proiectu corporis extet

« Quelque énorme que soit la projection (projectu) de son corps. »

(Virgile)

Et tempestivam silvis evertere pinum.

« Abattre tempestivement le pin de la forêt. »

Cette épithète tempestiva, à propos du pin, est prise dans Caton, qui dit :

Pineam nuceam cum effodies, luna decrescente eximito post meridiem, sine vento austro: tum vero erit tempestiva, cum semen suum maturum erit.

« Cueillez la pomme de pin, à la lune décroissante, après midi, et quand le vent du midi ne souffle point : c'est l'époque opportune (tempestiva), lorsque la semence est mûre. »

Virgile a employé, dans ses vers, des mots grecs : mais il n'est pas le premier qui ait osé prendre cette licence; il n'a fait en cela que suivre l'exemple d'auteurs plus anciens.

Dependent lychni laquearibus aureis,

« Des lustres (lychni) sont suspendus aux plafonds dorés. »

Avant lui Ennius avait dit, livre neuvième

Lychnorum lumina bis sex

« Douze lustres allumés (lychnorum lumina) »

Et Lucrèce, livre cinquième

Quin etiam nocturna tibi terrestria quae sunt

Lumina, pendentes lychni,

« Ces lumières terrestres qui éclairent pendant la nuit, suspendues à des lustres (lychi) »

Et Lucile, livre premier

Porro clinopodas lychnosque

Diximus σεμνῶς ante pedes lecti atque lucernas.

« Nous nommons chénopode (pied d'oie), clinopode (pied de lit), et lychni (lustres), ce que nous nommions précédemment ornements de pieds de lit, et lampes. ».

Quand Virgile a dit

Nec lucidus aethra

Siderea polus,

« La voûte éthérée (aethra) n'était point éclairée par les astres, »

Ennius avait dit avant lui, livre seizième

Interea fax

Occidit, oceanumque rubra tractim obruit aethra

« Cependant le soleil se couche, et l'Océan absorbe la rougeur éthérée (aethra ) des cieux. »

Et Ilius, dans la Theutrante

Flammeam per aethram alte fervidam ferri facem

« L'astre brûlant qui rouleau haut des cieux enflammés (flammeam aethram). »

(Virgile a dit)

Daedala Circe

«  L'artificieuse (daedala) Circé, »

parce que Lucrèce avait dit:

Daedala tellus.

«  La terre ingénieuse (daedala tellus) , »

il a dit

Reboant silvaeque et longus Olympus,

« La forêt et les échos de l'Olympe retentissent (reboant ), »

parce qu'on trouvait dans Lucrèce

Nec cithara reboant laqueata aurataque tecta

« Nos palais dorés et lambrissés ne retentissent point (reboant) du son de la cithare. »

Mais ce sont là des licences dont Virgile a usé beaucoup plus sobrement que les anciens poètes; car ils ont dit encore pausa (pause), machoera (espèce de glaive), asotia (intempérance,) malacen (mauve), et autres mots semblables.

Les anciens poètes ont aussi employé quelquefois des mots puniques ou osques, et, à leur imitation, Virgile a accueilli quelquefois ces mots étrangers, comme dans ce vers :

Silvestres uri adsidue

« assidûment les boeufs (uri) des forêts. »

Le mot (uri) est une expression gauloise qui signifie boeuf sauvage; et encore dans le vers

suivant

Camuris hirtae sub cornibus aures.

« Les oreilles velues sous les cornes recourbées  » (camuris).

Camuris est un mot étranger qui signifie replié sur soi-même; et c'est peut-être de là que nous avons formé figurément le mot camara ( voûte).

CHAPITRE V.

De certaines épithètes qui nous paraissent nouvelles dans Virgile, et que les anciens ont employées avant lui.

Il est dans Virgile plusieurs épithètes qu'on regarde comme créées par lui; mais je prouverai qu'il les a tirées des anciens. Les unes sont simples, comme Gradivus, Mulciber; d'autres composées, comme arquitenens, vitisator. Je parlerai d'abord des épithètes simples :

Et distinctos Mulciber Afros.

« Mulciber avait représenté les Africains, qui ne portent point de ceinture. »

Mulciber est Vulcain, c'est-à-dire le feu, qui dompte tout et amollit tout (mulceat). Accius avait dit dans Philoctète

Heu Mulciber

Arma ignavo invicta fabricatus es manu,

« Hélas ! ô Mulciber, ta main a fabriqué des  armes pour ce lâche. »

Et Egnatius livre premier, De la nature des choses

Denique Mulciber, et ipse ferens altissima caeli,

*Contingunt.

« Enfin, portés par Mulciber lui-même, ils atteignent les plus hautes régions du ciel. »

(Virgile)

Haedique petulci

Floribus insultent.

« Que les chevreaux qui frappent des cornes (petulci) n'insultent point aux fleurs. »

Lucrèce, livre second

Praeterea teneri tremulis in vocibus haedi

Corniferas norunt matres agnique petulci.

« Les tendres chevreaux à la voix tremblante, et les agneaux qui frappent des cornes (petulci), « reconnaissent leurs mères qui portent des cornes. »

On pourrait regarder comme une grande audace que Virgile ait parlé, dans les Bucoliques, du feu liquide (liquidi) pour puri, lucidi ou pour effusi, abundantis, si Lucrèce n'avait déjà employé cette épithète dans son sixième livre

Hac etiam fit uti de causa mobilis ille

Devolet in terram liquidi calor aureus ignis.

« C'est cette même cause qui fait voltiger sur la terre ces flammes mobiles, ce feu liquide (liquidi ignis) et doré. »

Tristis au lieu d'amarus, est une permutation d'expression très convenable , comme :

Tristisque lupini.

« L'amer lupin (tristesque lupini ). »

C'est ainsi qu'Ennius, dans le quatrième livre des Sabines, avait dit

Neque triste quaeritat sinapi,

Neque cepe maestum.

« Il ne recherche ni le sénevé piquant (triste), ni l'oignon à la saveur forte. »

Ce n'est pas Virgile qui a dit le premier auritos lepores (les lièvres aux grandes oreilles). Il n'a fait en ceci que suivre Afranius, qui, dans un prologue où il fait parler Priape, dit

Nam quod vulgo praedicant

Aurito me parente natum, non ita est.

« Ce qu'on débite communément, que je suis fils d'un père à longues oreilles (aurito), n'est pas vrai. »

Je passe maintenant aux épithètes composées, employées par Virgile

Vidit turicremis cum dona inponeret aris

« (Didon) voit, lorsqu'elle déposait ses offrandes sur l'autel à brûler l'encens (turicremis.)... »

Lucrèce avait déjà dit, dans son second livre

Nam saepe ante deum vitulus delubra decora

Turicremas propter mactatus concidit aras.

« Souvent un jeune taureau, frappé dans le sanctuaire de la divinité, tombe au pied des autels où brûle l'encens (turicremas.) »

(Virgile)

Quam pius Arquitenes.

« Le pieux archer (arquitenens). »

Naevius avait employé cette épithète, dans le second livre de la Guerre punique

Deinde pollens sagittis inclytis arquitenes

Sanctusque Delphis prognatus Pythius Apollo.

« Ensuite le divin archer (arquitenens) puis sant par ses flèches, Apollon pythien, né et honoré à Delphes. »

Et ailleurs

cum tu arquitenes sagittis

Pollens dea.

« Et toi, déesse armée de l'arc (arquitenens) (Diane) et de flèches redoutables. »

Hostius, dans son second livre de la Guerre d'Istrie, dit aussi

Dia Minerva, simul autem invictus Apollo

Arquitenens Latonius.

« La divine Minerve et l'invincible Apollon, fils de Latone, qui est armé d'un arc ( arquitenens). »

(Virgile)

Silvicolae Fauni.

« Les faunes, habitants des forêts (silvicolae). »

Naevius, livre premier de la Guerre punique

Silvicolae homines bellique inertes

« Les hommes, habitants des forêts (silvicolae), et ignorant encore la guerre. »

Aecius, dans les Bacchantes

Silvicolae ignota invisentes loca.

« Maintenant habitants des forêts (silvicolae), parcourant des lieux inconnus.... »

(Virgile)

Despiciens mare velivolum,

« Considérant la mer, où volent les voiles. (mare velivolum). »

Livius, dans Hélène

Tu qui permensus ponti maria alta velivola

« Toi qui as parcouru la vaste surface des mers, où volent les voiles (maria velivola ). »

Ennius, livre quatorzième

Cum procul aspiciunt hostes accedere ventis

Navibus velivolis.

« Lorsqu'ils aperçoivent de loin l'ennemi approcher sur ses vaisseaux, dont les vents, font voler les voiles (navibus velivolis ). »

Le même, dans Andromaque

Rapit ex alto naves velivolas

« Il enlève dans la haute mer les navires aux voiles ailées (naves velivolas). »

(Virgile)

Vitisator curvam servans sub imagine falcem.

« Le planteur de la vigne (vitisator) est représenté tenant une faux recourbée. »

Accius dans les Bacchantes

O Dionyse

Pater optime vitisator, Semela

*Genitus Euhia.

« Ô Dionysos, père excellent, planteur de la vigne (vitisator), fils de Sémélé Euthyia. »

(Virgile)

Almaque curru

Noctivago Phoebe.

«  La divine Phébé, dans son char qui roule la nuit (noctivago ). »

Egnatius, de la Nature des choses, livre premier

Roscida noctivagis astris labentibus Phoebe,

Pulsa loco cessit concedens lucibus altis.

« Phébé, humide de rosée, chassée de sa place, la cède aux astres élevés qui roulent durant la nuit (noctivagis ). »

(Virgile)

Tu nubigenas, invicte, bimembres.

« Héros invincible, tu domptes les (centaures) aux doubles membres (bimembres), fils de la nuée. »

Corniflius, dans Glaucus

Centauros foedare bimembres.

« Souiller les centaures aux doubles membres, (bimembres). »

(Virgile)

Caprigenumque pecus nullo custode per herbas.

« Un troupeau de l'espèce des chèvres (caprigenus), paissant l'herbe sans gardien. »

Pacuvius, dans Paulus :

*Quamvis caprigeno pecori grandior gressio 'st.

« Quoique la trace du pas d'un animal de l'espèce des chèvres (caprigena) soit plus ailongée. »

Accius, dans Philoctète :

Caprigenum trita ungulis

« ...brisés par les ongles de la race des chèvres (caprigenum.) »

Le Même, dans le Minotaure

Taurigeno semine ortum fuisse an humano?

« Est-il issu de la semence humaine, ou de celle de l'espèce des taureaux (taurigeno) ? »

Virgile a employé avec justesse les épithètes suivantes: (volatile ferrum), pour flèche; et gens togata, pour les Romains. Mais avant lui Suévius avait employé la première; et Labérius, la seconde. En effet, Suévius a dit, livre cinquième

Volucrumque volatile telum.

« Le trait qui vole (telum volatile), garni de plumes d'oiseaux. »

Et Labérius, dans Éphébus

Licentium ac libidinem ut tollam petis

Togatae stirpis.

« Tu demandes que, du milieu de la race qui porte la toge (togatae stirpis), je fasse disparaître la licence et la débauche. »

Et plus bas

Idcirco ope nostra dilatatum est dominium

Togatae gentis.

« Ainsi donc, par notre secours, la domination de la nation qui porte la toge (togatae gentis) a été étendue. »

CHAPITRE VI.

De certaines figures qui sont tellement particulières à Virgile, qu'on ne les trouve point du tout, ou très rarement, chez d'autres que chez lui.

J'énumérerai, si cela vous convient, à mesure que ma mémoire me servira à cet égard, les figures que Virgile a empruntées à l'antiquité. Mais pour le moment je veux que Servius nous signale celles qu'il a remarquées comme étant de la création du poète, et que, par conséquent, il n'a point reçues des anciens; mais qu'il a innovées lui-même, par une audace poétique toujours contenue dans de justes bornes. Les explications quotidiennes que Servius fait aux Romains de ce poète ont dû nécessairement lui faciliter ces observations.

Le choix de ce nouveau sujet convint à tout le monde, et l'on engagea Servius à faire part de

ses observations. Il commença en ces termes : Virgile, ce poète digne de notre vénération, a beaucoup ajouté aux grâces de la langue latine, en y introduisant différentes figures, soit de mots, soit de pensées. En voici des exemples

Subposita de matre nothos furta creavit

« Elle créa une race de chevaux croisés, en dérobant furtivement leur mère à son père. »

Aux termes de ce vers, Circé aurait créé, tandis qu'en effet, elle a seulement fait créer.

Tepidaque recentem

Caede locum,

« Le terrain tiède encore d'un récent carnage. »

Locus recens caede est une expression employée pour la première fois par Virgile.

Haec ait, et socii cesserunt aequore iusso

« Il dit, et ses compagnons lui cédèrent le terrain prescrit (cesserunt aequore jusso). »

Pour iussi cesserunt.

Caeso sparsurus sanguine flammas,

« De leur sang répandu arrosèrent les flammes. »

Caeso sanguine, pour, ex caesis.

Vota deum primo victor solvebat Eoo,

pro quae dis vota sunt

« Le vainqueur, dès l'aurore, acquittait les voeux des dieux (vota deum). »

Pour, quae diis vota sunt.

Et me consortem nati concede sepulchro

« Accorde-moi de partager le sépulcre de mon fils (nati concede sepulcro).»

Un autre aurait dit : nato concede sepulcri.

Illa viam celerans per mille coloribus arcum

« (Iris) accélère la route en décrivant l'arc aux mille couleurs (per mille coloribus arcum).»

C'est-à-dire, per arcum mille colorum.

Hic alii spolia occisis derepta Latinis

Coniciunt igni,

« Les uns jettent au feu (conjiciunt igni) les « dépouilles enlevées aux Latins égorgés  »

pour, in ignem.

Corpore tela modo atque oculis vigilantibus exit

« Le mouvement de son corps et la vigilance de son regard lui font éviter les traits (tela exit) ..... »

Tela exit, pour vitat.

Senior leto canentia lumina solvit,

« La mort abaissa les yeux blanchissants du vieillard (canentia lumina);

pour, vetustate senilia.

Exesaeque arboris antro

« Le creux (antro) d'un arbre rongé; »

pour caverna.

Frontem obscoenam rugis arat.

« Sillonne (arat) de rides son front odieux. »

Arat est une belle expression, et qui n'a rien d'exagéré.

Ter secum aerato circumfert tegmine silvam

« Trois fois (Énée) reçoit, sur le contour de son bouclier d'airain, cette forêt (silvam) (de traits). »

Silvam, pour jaculis. Vir gregis (le mâle du troupeau) , pour caper (le bouc); et tant d'autres expressions, comme

aquae mons, telorum seges, ferreus imber

« Une montagne d'eau, une moisson de traits, une pluie de fer. »

C'est ainsi qu'Homère a dit

Λάϊνον ἒσσο χιτῶνα κακῶν ἒνεχ᾽ ὂσσα ἔοργας,

« Plût au ciel que tu fusses revêtu d'une tunique de pierre, en récompense de tous les maux que tu m'as occasionnés ! »

(Virgile)

Dona laboratae Cereris

« Dons de Cérès laborieuse (laboratae Cereris). »

Oculisque aut pectore noctem

Accipit,

« Il ne reçoit la nuit (noctem accipit ), ni dans ses yeux, ni dans son coeur. »

Vocisque offensa resultat imago

« Du choc de la voix contre le rocher, résulte sa propre image (vocisque offensa resultat imago).»

Pacemque per aras

Exquirunt.

« Elles cherchent la paix au pied des autels. »

Paulatim abolere Sychaeum

Incipit.

« Il commence à effacer peu à peu Sychée. »

Souvent Virgile emploie avec beaucoup de bonheur une expression à la place d'une autre

Oraque corticibus sumunt horrenda cavatis

« Ils prennent d'horribles visages (ora), faits d'écorce d'arbres creusés ».

Ora, pour personas (masques).

Discolor unde auri per ramos aura refulsit

« L'éclat particulier de l'or brille à travers les rameaux (aura auri refulsit). »

Qu'est-ce que aura auri? et comment peut-on dire aura refulget (l'éclat brille) ? Cependant ces innovations sont belles.

Simili frondescit virga metallo.

« La branche se charge de feuilles du même métal. »

Frondescere metallo n'est-il pas une heureuse expression?

Nigri cum lacte veneni.

« Un lait noir et venimeux. »

Remarquez L'épithète noir, rapprochée du mot lait.

Haud aliter iustae quibus est Mezentius irae

« Ceux qu'une juste colère anime contre Mézence (justae quibus est Mezentius irae).»

Odio esse aliquem, est usité; irae esse est une tournure de phrase inventée par Virgile. Ailleurs il commence la phrase en parlant de deux individus, et la termine en ne parlant que d'un seul

Interea reges, ingenti mole Latinus

Quadriiugo vehitur curru,

« Cependant les rois arrivent. Latinus est monté sur un énorme char à quatre chevaux. »

C'est ainsi qu'Homère avait dit:

Οἱ δὲ δύω σκόπελοι, ὁ μὲν οὐρανὸν εὐρὺν ἱκανει

ὀξείῃ κορυφῇ, νεφέλη δέ μιν ἀμφιβέβηκεν.

« Des deux rochers, l'un touche par son sommet à la hauteur des cieux; les nuées l'environnent. »

Et (Virgile )

Protinus Orsilochum et Buten, duo maxima Teucrum

Corpora, sed Buten aversum cuspide fixit, etc.

Aussitôt (Camille) renverse Orsiloque et Butés, les deux plus remarquables des Troyens par la taille; et, de plus, elle cloue Butés d'un trait, etc. »

Iuturnam, fateor, misero succurrere fratri

Suasi,

« Je l'avoue, j'ai conseillé à Juturne (Juturnam suasi) de secourir son malheureux frère. »

La tournure ordinaire eût été Juturnae suasi.

Urbem quam statuo, vestra est

« La ville que je fonde (Urbem quam statuo) est la vôtre; »

pour urbs.

Tu modo quos in spem statues submittere gentis,

Praecipuum iam inde a teneris inpende laborem,

« Quant aux chevaux que vous destinez à être l'espoir de leur race (in spem statues submittere gentis), commencez dès leurs tendres années à leur consacrer des soins particuliers (impende laborem). »

(a teneris impende laborem) sous-entendu, in eos impende.

Virgile fait usage des répétitions avec beaucoup de grâce

Nam neque Parnassi vobis iuga, nam neque Pindi

Ulla moram fecere.

« Car ni les sommets du Parnasse, ni ceux du Pinde, ne vous retenaient. »

Quae vobis, quae digna, viri, pro talibus ausis?

« Quelle récompense sera digne de vous? quelle récompense sera digne d'hommes qui osèrent de telles choses? »

Vidisti quo Turnus equo, quibus ibat in armis.

« Vous avez vu le cheval de Turnus, vous avez vu ses armes. »

Les parenthèses du poète ne sont jamais vicieuses.

Si te nulla movet tantarum gloria rerum,

At ramum hunc (aperit ramum, qui forte latebat)

Agnoscis.

« Si la gloire de si hautes destinées ne te touche point, reconnais du moins ce rameau  (elle lui montre celui qu'elle tenait caché). »

Ut sceptrum hoc (dextra sceptrum nam forte gerebat)

Numquam fronde levi.

« Que ce sceptre (car en cet instant il se trouvait le tenir à la main) ne pousse jamais la plus légère feuille. »

Quelquefois, par une transposition pleine d'élégance, il adresse tout à coup la parole à celui dont il parlait

Ut bello egregias idem disiecerit urbes,

Troiamque Oechaliamque et duros mille labores

Rege sub Eurystheo, fatis Iunonis iniquae,

Pertulerit: tu nubigenas, invicte, bimembres, et reliqua.

« De même que tu ruinas les deux illustres villes de Troie et d'Oechalie; de même que tu supportas mille durs travaux sous le roi Lurysthée, auquel l'inique Junon soumit ses destins; de même, ô héros invaincu, tu tuas (les centaures) aux doubles membres, fils de la nuée, etc. »

Cette réticence,

Quos ego: — sed motos praestat conponere fluctus

« Je vous.... Mais il faut d'abord calmer les flots agités. »

est prise de Démosthène.

Ἀλλ᾽ ἐμοὶ μέν· — οὐ βούλομαι δυσχερὲς οὐδὲν εἰπεῖν ἀρξόμενος τοῦ λόγου, οῦτος δ᾽ ἐκ περιουσίας ἐμοῦ κατηγορεῖ.

« Pour moi.... Mais je ne veux rien dire de fâcheux en commençant mon discours. »

Ici, quelle poétique indignation !

Pro Iuppiter! ibit

Hic, ait,

« O Jupiter, il partira donc ! s'écria Didon. »

Ici, c'est le pathétique :

O patria, o rapti nequicquam ex hoste Penates!

« O patrie ! ô pénates vainement sauvés de l'ennemi ! »

Ailleurs, le sentiment de l'effroi

Ferte citi ferrum, date tela, et scandite muros:

Hostis adest,

« Apportez promptement le fer, lancez les traits, gravissez les murs : l'ennemi est là. »

Là, c'est la plainte

Mene igitur socium tantis adiungere rebus,

Nise, fugis?

« Quoi donc! Nisus, tu m'évites pour compagnon en de si grandes entreprises? »

Que dirons-nous encore de ces créations nouvelles, comme

Mentitaque tela,

« Des traits imposteurs. »

Ferrumque armare veneno

« Armer le fer de venin. »

Cultusque feros mollire colendo,

Exuerint silvestrem animum

« Adoucir par la culture des moeurs sauvages les auront dépouillé leur essence sauvage (silvestrem animum).»

Virgineumque alte bibit acta cruorem,

« (Le trait) va s'abreuver profondément du sang. »

C'est ainsi «Homère avait dit en parlant de javelots :

Λιλαιομένη χροὸς ὰσαι,

« Désirent se rassasier du corps. »

Pomaque degenerant sucos oblita priores

« Les fruits dégénèrent, et oublient leurs premiers sucs. »

Glacie cursus frenaret aquarum,

« La glace mettait un frein au cours des eaux. »

Mixtaque ridenti colocasia fundit acantho

« Elle répandra le colocase mêlé au riant acanthe. »

Est mollis flamma medullas

Interea, et tacitum vivit sub pectore vulnus,

« Cependant une noble flamme dévore sa moelle, et une blessure secrète vit dans son coeur. »

Duro sub robore vivit

Stuppa vomens tardum fumum,

« Sous le dur chêne vit l'étoupe vomissant une lente fumée. »

Saevitque canum latratus in auras,

« L'aboiement des chiens tourmente (saevit) les airs. »

Caelataque amnem fundens pater Inachus urna

« Son père Inachus vidant un fleuve (amnem fundens) hors, de son urne ciselée. »

Adfixae venis, animasque in vulnera ponunt

« L'aiguillon une fois fiché dans les veines, (les abeilles) laissent leur vie (animas) dans les blessures. »

Ajoutez tout ce que dit Virgile sur le sujet des abeilles, qu'il traite avec autant d'importance qu'une nation vaillante, en décrivant leurs mœurs, leurs goûts, leurs associations, leurs guerres; et enfin, pour tout dire, en leur donnant le nom de Quirites. La journée entière ne me suffirait pas, si je voulais passer en revue toutes les figures créées par Virgile ; mais, au moyen de celles que j'ai indiquées, le lecteur attentif pourra remarquer toutes celles qui leur ressemblent.

CHAPITRE VII.

De la signification qu'ont dans Virgile les mots vexare, illaudalus, et squalere.

Après que Servius eut cessé de parler, Praetextatus apercevant Aviénus qui chuchotait à l'oreille d'Eusthate, lui dit : - Voudrais-tu, Eusthate, aider à la timidité du jeune et excellent Aviénus, et nous faire part publiquement de ce qu'il te communique tout bas? - Eusthate : Il désirerait beaucoup interroger Servius sur plusieurs endroits de Virgile, dont l'explication appartient au domaine de la littérature. Il souhaite en conséquence qu'on lui permette  d'apprendre, de la bouche d'un plus savant que lui, à fixer ses incertitudes et à éclaircir ses doutes. - Praetextatus  : J'approuve, mon cher Aviénus, ta volonté de ne pas rester dans l'ignorance, relativement à ces questions douteuses; c'est pourquoi nous  prions tous notre très savant docteur de vouloir bien répondre à ta demande; car ce que tu souhaites d'apprendre nous sera utile à tous; et je t'exhorte à ne pas négliger à l'avenir les occasions de mettre Servius sur la voie de nous parler de Virgile. - Alors Aviénus s'adressant à Servius : Je voudrais, dit-il, ô le premier des docteurs, qu'on m'expliquât pourquoi Virgile, toujours si exact, si scrupuleux dans l'emploi des termes, selon le mérite ou la criminalité des actions, a placé improprement un mot dans les vers suivants

Candida succinctam latrantibus inguina monstris

Dulichias vexasse rates.

« Ses flancs blanchissants, ceints de monstres aboyants, ont tourmenté (vexasse) les vaisseaux de Dulichium. »

Vexasse est un mot qui n'exprime qu'un accident petit et léger, et qui n'est point du tout en rapport avec la circonstance atroce d'hommes enlevés et déchirés par un monstre effroyable. J'ai encore une autre observation du même genre :

Quis aut Eurysthea durum

Aut inlaudati nescit Busiridis aras?

« Qui ne tonnait le dur Eurysthée, ou les autels de l'indigne Busiris? (illaudati). »

Ce mot illaudati n'est pas du tout propre à exprimer l'horreur qu'inspire un scélérat qui immole les étrangers de toutes les nations. Un pareil homme n'est pas seulement indigne de louange, mais même il est digne de la haine et de l'exécration de tout le genre humain. Voici encore une expression qui ne me paraît pas choisie avec l'exactitude ordinaire de Virgile :

Per tunicam squalentem auro

« A travers sa tunique écaillée, d'or. »

Il ne convient pas de dire auro squalentem, car l'éclat et le brillant de l'or sont incompatibles avec l'idée de souillure et de saleté.

Servius. Voici, je crois, ce qu'on peut répondre relativement au mot vexasse. Ce mot a une signification très énergique, puisqu'il paraît qu'il est dérivé du verbe vehere (porter), qui exprime déjà l'influence du pouvoir d'un autre, car celui qui est porté n'est pas maître de soi. Or, vexasse exprime un mouvement et une force incomparablement plus grande que son radical : donc on peut dire proprement vexatur, de celui qui est porté, enlevé, déchiré, et traîné çà et là. C'est ainsi que taxare exprime une action plus énergique et plus fréquente que tangere, dont il est dérivé incontestablement. Jactare exprime un gisement plus complet et plus étendu que jacere, son primitif; et c'est ainsi que quassare (ébranler) emporte ridée de plus de force et de violence que quatere (secouer) : donc, quoi qu'on dise vulgairement vexatur, en parlant de celui qui est incommodé par la fumée, par le vent ou par la poussière, néanmoins la nature et la force véritable de ce mot ne doivent point dépérir, puisque d'ailleurs elles ont été soigneusement conservées, comme elles le devaient être, par ceux des anciens qui ont écrit avec exactitude et justesse. M. Caton, dans son discours sur les Achéens, a dit:

Cumque Hannibal terram Italiam laceraret atque vexaret.

« Lorsqu'Annibal déchirait et ravageait (vexaret) la terre d'Italie.»

On voit que Caton dit, en parlant d'Annibal, vexatam, alors qu'il n'est aucune espèce de calamité, de cruauté, d'atrocité, que l'Italie n'ait eu à souffrir du temps de ce dernier. Cicéron, dans son quatrième discours contre Verrès, dit aussi :

Quae ab isto sic spoliata atque direpta est, ut non ab hoste aliquo, qui tamen in bello religionem et consuetudinis iura retineret, sed ut a barbaris praedonibus vexata esse videatur

« (La Sicile) a été pillée et dépouillée par lui; non comme par un ennemi qui respecterait, du moins durant la guerre, la religion et le droit des gens ; mais d'une telle façon qu'on dirait qu'elle a été ravagée (vexata) par de féroces brigands. »

Il y a deux réponses à faire sur le mot illaudatus. La première est celle-ci : Il n'est personne de si pervers, qui ne fasse ou ne dise quelquefois quelque chose de digne d'éloge. De là ce vers très ancien, aujourd'hui devenu proverbe:

Πολλάκι γὰρ καὶ μωρὸς ἀνὴρ μάλα καίριον εἲπεν.

« Un fou dit souvent très juste. »

Mais celui-là est illaudatus, qui, en toute chose et en toute circonstance, se montre indigne d'éloge; et il est par conséquent le plus méchant, le pire de tous les hommes. Ainsi l'absence de toute faute fera qu'un individu sera inculpatus; ce qui exprimera une vertu parfaite, comme illaudatus désigne le comble de la plus extrême méchanceté. C'est ainsi qu'Homère a coutume de combler ses éloges, non par l'attribution des qualités, mais par la privation des défauts.

Ainsi il dira :

Τὼ δ᾽ οὐκ ἄκοντε πετέσθεν,

« Et ce n'était point malgré eux qu'ils volaient (au combat). »

Et ailleurs :

Ἔνθ᾽ οὐκ ἄν βρίζοντα ἴδοις Ἀγαμέμνονα δῖον,

Οὐδὲ καταπτώσσοντ᾽, οὐδ᾽ οὐκ ἐθέλοντα μάχεσθαι.

« Vous n'auriez point vu alors l'illustre Agamemnon sommeillant, ou tremblant, ou évitant le combat. »

C'est par une tournure semblable qu'Épicure a défini la souveraine volupté, l'absence et la privation de toute douleur. Voici ses expressions :

Ὂρος τοῦ μεγέθους τῶν ἡδονῶν παντὸς τοῦ ἀλγοῦντος ὑπεξαίρεσις

« Le plus haut degré de volupté est l'absence de toute douleur. »

C'est encore dans le même sens que Virgile qualifie le marais du Styx, inamabilis. Car comme illaudatus exprime l'absence de qualités dignes d'éloges, inamabilis exprime l'absence de qualités dignes d'amour.

Voici maintenant la seconde manière de défendre l'expression illaudatus. Laudare, en vieux langage, signifie nommer, appeler. Ainsi, dans le langage ordinaire, l'on dit : auctor laudatur, pour nominatur. Dans ce sens, illaudatus sera synonyme d'illaudabilis, c'est-à-dire qu'on ne doit pas nommer. C'est ainsi que, d'un commun accord, les habitants de l'Asie résolurent jadis que personne ne prononcerait jamais le nom de celui qui avait incendié le temple de Diane d'Éphèse.

Il est encore une troisième expression critiquée dans Virgile; c'est lorsqu'il a dit: tunicam squalentem auro. Cela signifie que l'or était tissu serré dans l'étoffe, et sous la forme d'écailles  (squamarum) ; car le verbe squalere se dit pour exprimer l'aspérité et la multitude des écailles qui se voient sur la peau des poissons et des serpents. C'est ce que prouvent des passages de différents poètes, et de Virgile lui-même; il a dit :

Quem pellis aenis

In plumam squamis auro conserta tegebat,

«  Une peau le couvrait, sur laquelle des écailles (squamis) d'airain étaient tissues avec de l'or, posées en manière de plumes. »

Et dans un autre endroit :

Iamque adeo rutilum thoraca indutus aenis

Horrebat squamis.

Déjà (Turnus) avait endossé sa cuirasse étincelante, hérissée d'écailles d'airain (aenis horrebat squamis). »

Accius a dit, dans les Pélopides :

Eiu serpentis squamae squalido auro et purpura praetextae

« Les écailles de ce serpent étaient tissues d'or (squalido auro) et de pourpre. »

Ainsi donc on disait squalere de tout objet sur lequel une autre matière était tissue et incrustée avec surabondance, de manière à frapper l'œil d'un aspect nouveau. De là vint que l'on appela squalor l'accumulation considérable d'ordures qui se forme sur les corps écailleux et raboteux; signification qui, par un usage très fréquent, a tellement envahi le sens de ce mot, que désormais squalor ne s'est plus dit exclusivement qu'en parlant de l'ordure.

CHAPITRE VIII.

Explication de trois autres passages de Virgile.

Je vous remercie, dit Aviénus, d'avoir redressé la fausse opinion que je m'étais formée sur quelques expressions parfaitement justes. Mais voici un vers où il me semble qu'il manque quelque chose :

Ipse Quirinali lituo parvaque sedebat

Succinctus trabea.

« Il était assis, revêtu d'une courte trabée et du lituus quirinal. »

Car si l'on veut soutenir qu'il n'y manque rien, il faudra convenir qu'on peut dire, (lituo et trabea succinctus) vêtu du, lituus et de la trabée; ce qui serait par trop absurde, puisque le lituus est un bâton court, à t'usage des augures, recourbé par sa plus grosse extrémité; et certes, je ne vois pas comment l'on pourrait être vêtu du lituus (lituo succinctus). Servius répondit : C'est ici une tournure elliptique, comme lorsque l'on dit : M. Cicéron, homme d'une grande éloquence (homo magna eloquentia) Roscius, comédien plein de grâce (histrio summa venustate), phrases certainement incomplètes et inachevées, que cependant on emploie comme complètes et achevées. C'est ainsi que Virgile a dit, dans un autre endroit :

Victorem Buten inmani corpore

« Le vainqueur Butès, d'une stature énorme »

(Buten immani corpore.) sous-entendu habentem. Et ailleurs

In medium geminos inmani pondere cestus

Proiecit,

« Il jette au milieu de l'assemblée deux cestes d'un poids énorme » (inmani pondere cestus.)  »

Et pareillement:

Domus sanie dapibusque cruentis.

« L'intérieur de, cette sombre demeure est souillé de sang et de mets sanglants. »

On doit donc expliquer : Quirinali lituo succinctus, par lituum Quirinalem tenens. Il ne serait pas plus étrange que le poète eût dit  Picus Quirinali lituo erat; puisque nous disons bien: statua grandi capite erat. (Il y avait une statue d'une tête élevée). Les mots est, erat, fuit, se suppriment souvent par élégance, sans nuire pour cela au sens de la phrase.

Mais puisque nous parlons du lituus, je ne passerai pas sous silence une question qu'on peut faire à ce sujet, savoir : si le bâton augural a emprunté de la trompette (tuba) le nom de lituus, ou bien si c'est la trompette qui a emprunté du bâton augural le nom de lituus, qu'on lui a donné; car les deux instruments sont d'une forme semblable, et tous deux pareillement recourbés par le bout. Si, comme quelques personnes le conjecturent, d'après l'expression d'Homère

Λίγξε βιὸς (la vie frémit), c'est le son que produit la trompette qui a donné naissance au mot lituus, il en faudra conclure que le bâton augural, à son tour, aura reçu ce nom à cause de sa ressemblance avec la trompette. Ainsi, dans le vers suivant, Virgile emploie lituus pour tuba

Et lituo pugnas insignis obibat et hasta

« Il se faisait remarquer dans les combats par sa lance et par sa trompette (lituo). »

Aviénus : Je ne comprends pas clairement l'expression, maturate fugam (mûrissez la fuite) ; car l'idée de fuite me paraît opposée à celle exprimée par le verbe maturare. Je vous prie de vouloir bien m'apprendre ce que je dois penser de ceci. - Servius : Nigidius, homme très versé dans la connaissance des règles des beaux arts, définit l'adverbe mature:

Mature, est quod neque citius neque serius, sed medium quiddam et temperatum est.

« ce qui n'est ni trop prompt, ni trop tardif, mais qui est dans un certain milieu et tempérament. »

Cette définition est parfaitement juste; car l'on dit des grains et des fruits, qu'ils sont mûrs, lorsque, n'étant ni crus, ni âpres, ni pourris, ni desséchés, ils sont parvenus en leur temps au degré précis de la maturité. L'empereur Auguste rendait élégamment par deux mots grecs cette définition de Nigidius; car l'on dit qu'il avait la coutume de dire dans la conversation, et d'écrire dans ses lettres:

Σπεῦδε βραδέω

« Hâte-toi lentement; »

par où il avertissait qu'on apportât dans l'action, et cette célérité que produit l'habileté, et cette lenteur qui naît du soin; deux qualités opposées, qui sont les éléments de la maturité. Ainsi donc Virgile introduit Neptune commandant aux vents de se retirer, ce qui doit être exécuté avec la promptitude d'une fuite; mais en même temps ils doivent, en se retirant, modérer la violence de leur souffle, ce qui est exprimé par le mot maturate; comme s'il disait : Tempérez votre fuite; car le dieu craint encore que, même en fuyant, s'ils le faisaient avec trop de violence, ils ne nuisent à la flotte (d'Énée). Virgile, parfaitement instruit de la signification entièrement opposée des mots properare et maturare, les a employés distinctement dans les vers suivants :

Frigidus agricolas si quando continet imber,

Multa, forent quae mox caelo properanda sereno,

Maturare datur.

« S'il arrive qu'une pluie froide retienne le laboureur chez lui, il peut travailler à loisir (maturare) à des ouvrages qu'il lui faudrait bientôt précipiter (properanda) par un ciel serein. »

Cette distinction est juste, et élégamment exprimée; car dans ce qui concerne les travaux champêtres, lorsque les frimas et les pluies condamnent au repos, l'on peut travailler à loisir (maturari); mais dans les jours sereins il faut se hâter (properari), parce que le temps presse. D'une chose faite avec trop de précipitation et de hâte, l'on dit qu'elle a été faite prématurément, et non pas mûrement. C'est ainsi qu'Afranius, dans sa comédie la Toge, intitulée Nomos (loi), a dit :

Adpetis dominatum *petens praemature praecocem.

« Insensé, tu convoites prématurément une domination précoce. »

Remarquez qu'il dit praecocem, et non pas praecoquem; en effet, le nominatif de ce mot est non pas praecoquis, mais praecox.

Ici Aviénus interrogea de nouveau Servius : -  Pourquoi, lui dit-il, Virgile, qui a affranchi son pieux Enée de l'affreux spectacle des enfers, et qui s'est contenté de lui faire entendre les gémissements des coupables, sans lui faire voir leurs tourments, tandis qu'il ne fait aucune difficulté de l'introduire dans les champs qu'habitent les justes; pourquoi, dis-je, ne lui fait-il voir, dans ce seul vers, qu'une partie des lieux où sont renfermés les impies?

Vestibulum ante ipsum primisque in faucibus Orci?

« ... Devant le vestibule et aux premières gorges (faucibus) de l'enfer. »

Car celui qui voit le vestibule et les gorges (fauces) d'un édifice, incontestablement a déjà pénétré dans l'intérieur; à moins qu'il ne faille entendre autrement le mot vestibule; ce que je désirerais savoir. - Servius répondit: Il est plusieurs termes dont nous nous servons vulgairement, sans en apprécier clairement la juste valeur. Tel est le mot vestibule; très connu et très usité dans la conversation, mais peu clairement compris par ceux, même qui l'emploient le plus volontiers. L'on pense, en effet, que le vestibule est la même chose que cette première partie de l'habitation qu'on appelle atrium. Mais le savant Cécilius Gallus, dans son traité de la Signification des termes qui appartiennent au droit civil, livre second, dit que le vestibule n'est point situé dans l'intérieur de l'édifice, et n'en fait point partie; mais que c'est un espace vide, situé devant l'entrée de la maison, à travers lequel on parvient de la voie publique aux portes de l'édifice. Et en effet, autrefois les maisons étaient séparées de cette voie par une aire vacante. Quant à l'étymologie du mot, elle a donné lieu à beaucoup de recherches . Je ne me refuse pas à vous rapporter ce que j'en ai lu dans les bons auteurs. La particule ve, ainsi que quelques autres, exprime tantôt l'intensité, tantôt l'atténuation : ainsi vetus et vehemens sont des mots composés pour exprimer, l'un, avec élision, l'accumulation des années, l'autre, une excessive force et impétuosité de l'âme; tandis que vecors et vesanus expriment privation de cœur (cor), ou de santé. Nous avons dit plus haut que ceux qui construisaient anciennement de vastes maisons étaient dans l'usage de laisser au-devant de l'entrée un espace vide, qui séparait la porte de la voie publique. C'était là que s'arrêtaient, en attendant d'être introduits, ceux qui venaient saluer le maître de la maison : en sorte qu'ils ne se trouvaient ni dans l'intérieur de l'édifice, ni sur la voie publique. Or, c'est à raison du séjour qu'on faisait dans ces vastes espaces, et du mot stabulatio (lieu où l'on séjourne), que l'on a formé celui de vestibula,  que l'on appliqua à ces lieux où séjournaient, longtemps avant d'être introduits, ceux qui venaient dans la maison. D'autres personnes, d'accord avec nous sur le lieu désigné par le nom de vestibule, diffèrent de nous sur la signification du mot; le faisant rapporter, non à ceux qui viennent à la maison, mais à ceux qui l'habitent, lesquels ne s'arrêtent jamais dans ce lieu, mais ne font qu'y passer, tant pour entrer que pour sortir. Ainsi donc, soit qu'on l'entende dans un sens augmentatif , comme les premiers, soit qu'on l'entende dans un sens atténuatif, comme les seconds, il reste toujours constant qu'on appelle vestibule cet espace qui sépare la maison de la voie publique. Fauces est cet étroit sentier qui conduit de la voie publique au vestibule; donc, quand Énée voit fauces et vestibulum (la gorge et le vestibule) du séjour des impies, il n'est point dans l'intérieur, il ne s'est point souillé par l'horrible contact de cet exécrable séjour; il n'a fait qu'apercevoir du chemin les lieux situés entre ce dernier et la demeure elle-même.

CHAPITRE IX.

De la signification et de l'étymologie du mot bidentes; et que le mot equitem a quelquefois la même signification que le mot eques.

Aviénus. - J'ai demandé à un individu du commun des grammairiens, ce que c'était que les hosties bidentes. Il me répondit que c'étaient les brebis, et que c'est pour cette raison qu'on trouve jointe à ce mot l'épithète lanigeras, qui les désigne plus clairement. Soit, lui dis-je; mais je voudrais savoir encore pour quelle raison l'on a qualifié les brebis de bidentes. Et lui, sans hésiter, de répondre: Parce qu'elles n'ont que deux dents. En quel lieu du monde, lui répliquai-je, avez-vous vu les brebis n'avoir naturellement que deux dents? Ce serait là un prodige qui réclamerait des sacrifices expiatoires. Alors celui-ci, ému et irrité contre moi, me dit : Interrogez-moi sur ce qui est, du ressort d'un grammairien; et interrogez les pâtres touchant les dents des brebis. Je ris de la facétie du pédant, et je le laissai là; mais je m'adresse aujourd'hui à vous, qui connaissez la valeur des termes.- Servius : Je n'ai rien à dire des deux dents de votre grammairien, puisque votre rire en a fait justice; mais je ne dois pas laisser passer l'opinion que le mot bidentes soit une épithète particulière aux brebis. Car Pomponius, auteur distingué de comédies atellanes, a dit, dans celle intitulée, les Gaulois transalpins:

Mars, tibi voveo facturum, si unquam rediero,

Bidente verre.

« Mars, si jamais je reviens, je fais voeu de t'immoler un vérat bidens. »

P. Nigidius, dans le traité qu'il a composé sur les entrailles des victimes (extis) , dit qu'on donnait la qualification de bidentes, non pas seulement aux brebis, mais à toutes les bêtes âgées de deux ans. Il n'en donne point la raison; mais j'ai lu, dans des commentaires sur le droit pontifical, qu'on avait dit d'abord bidennes, mot dans lequel la lettre d se trouve superflue, comme cela arrive souvent : ainsi l'on dit : redire, pour reire; redamare, pour reamare; redarquere, pour rearguere. Cette lettre s'interpose afin d'éviter l'hiatus de deux voyelles. Ainsi donc l'on commença par dire bidennes, pour biennes; le mot se corrompit encore à la longue, et se transforma, par l'usage, de bidennes en bidentes. Cependant Higinus, qui n'a pas ignoré le droit pontifical, dans le cinquième livre de son ouvrage sur Virgile, écrit qu'on appelle hosties bidentes,  celles qui, à cause de leur âge, ont deux dents plus longues que les autres, et d'après la longueur desquelles on juge qu'elles ont passé le jeune âge, et sont parvenues à un âge avancé.

Aviénus demanda encore pourquoi, dans les vers suivants

Frena Pelethronii Lapithae gyrosque dedere

Inpositi dorso, atque equitem docuere sub armis

Insultare solo et gressus glomerare superbos,

« L'art de monter le cheval et de le rendre docile au frein fut inventé par les Lapithes de Péléthronium, qui formèrent aussi le cheval (equitem) à insulter an sol, et à marcher fièrement sous les armes et à bondir avec orgueil. »

Virgile avait attribué au cavalier (equitem) ce qui ne peut concerner que le cheval (equum). Car insulter au sol, marcher fièrement, sont le fait du cheval, et non point du cavalier. - Cette observation, répondit Servius, résulte naturellement de l'ignorance d'une ancienne manière de s'exprimer. Car notre siècle ayant oublié Ennius et toute la vieille bibliothèque, il s'ensuit que nous ignorons beaucoup de choses que nous connaîtrions, sida lecture des anciens nous était plus familière. En effet, tous les vieux auteurs ont nommé eques le cheval qui porte l'homme, aussi bien que l'homme qui le monte; et ils ont employé le verbe equitare, aussi bien en parlant du cheval qu'en parlant de l'homme. Ennius dit, dans ses Annales, livre huitième :

Denique vi magna quadrupes eques atque elephanti

Proiciunt esse.

« Enfin le cheval (quadrupes eques) et les éléphants se précipitent avec une grande violence.»

Peut-il y avoir le moindre doute qu'en cet endroit c'est le cheval que le poète a voulu désigner par eques, puisqu'il ajoute l'épithète quadrupes? Je dis de plus que le mot equitare, formé d'eques, s'employait, tant en parlant de l'homme qui est monté sur le cheval, que du cheval qui marche sous lui. Et en effet, Lucilius, l'un des hommes qui ont le mieux connu la langue latine, emploie à la fois en parlant du cheval, dans le vers suivant, les mots currere et equitare :

Nempe hunc currere equum nos atque equitare videmus

« Alors nous voyons ce cheval courir, et chevaucher (equitare). »

Ainsi donc dans Virgile, qui eut un goût si prononcé pour la latinité antique, l'on doit entendre par l'equitem du passage cité plus haut : Equitem docuere sub armis, le cheval qui porte le cavalier.

Aviénus ajouta : Quand Virgile a dit

Cum iam trabibus contextus acernis

Staret equus.

« Lorsque ce cheval, construit de planches d'érable, fut dressé sur ses pieds; »

je voudrais savoir si c'est sans motif, ou avec quelque dessein, qu'il a spécifié cette qualité de bois. Car, bien que la licence de la poésie permette de nommer un bois pour un autre, néanmoins Virgile n'affecte guère ces témérités, et c'est une raison positive qui le détermine ordinairement dans le choix des noms et des choses.

Servius : Ce n'est pas sans raison que Virgile parle en cet endroit du sapin, ainsi que de d'érable et du pin peu après; car le sapin, que frappe la foudre, signifiait la mort d'une femme; et en effet, Troie périt par une femme. Quant à l'érable, il est consacré à la divinité de la stupeur; et l'on sait que les Troyens, à la vue du cheval, demeurèrent stupéfaits, selon que le dit Virgile: « Les uns demeurent stupéfaits à la vue du don fatal de la vierge Minerve. » Quant au pin, il est à la vérité sous la protection de la mère des dieux; mais il est aussi consacré aux fraudes et aux embûches, parce que ses pommes tuent en tombant à l'improviste. Or, le cheval de bois était rempli d'embûches.

Servius ayant ainsi parlé, on convint d'entendre parler Flavien, le lendemain, sur la science que Virgile a fait briller touchant le droit augural.

MACROBE

SATURNALES

LIVRE SEPT

livre 6

Commentaire Songe de Scipion 1

LIVRE SEPTIÈME.

CHAPITRE I.

A quelle époque du repas il convient de philosopher et, sur quelles matières.

Après l'enlèvement du premier service, et au moment ou les petites coupes viennent suspendre l'activité du repas, Praetextatus parla en ces termes :

- Pendant qu'on prend la nourriture, l'on est d'ordinaire silencieux; mais les boissons provoquent la conversation. Quant à nous, nous gardons le silence le verre en main, comme si d'un repas tel que le nôtre devaient être bannis les entretiens sérieux et philosophiques.

Symmaque.

- Penses-tu réellement qu'il convienne à la philosophie de se mêler à des festins? Ne doit-elle pas plutôt, pareille à une pudique mère de famille, réserver ses censures pour l'intérieur de la maison, sans se compromettre avec Bacchus, auquel le tumulte est trop familier; tandis que celle-ci professe une telle modération, qu'elle n'admet point dans le calme de son sanctuaire, non seulement la fougue des paroles, mais même celle des pensées ? Prenons exemple d'une institution étrangère, d'une coutume des Parthes, lesquels sont dans l'usage d'appeler à leurs festins leurs concubines, mais non pas leurs épouses, pensant qu'il peut être permis de produire en public les premières et de les faire intervenir dans leurs plaisirs, mais que les lois de la pudeur prescrivent de tenir les autres cachées sous le toit domestique. Faudra-t-il que la philosophie recherche une popularité que la rhétorique a dédaignée? En effet, l'orateur grec Isocrate, qui le premier soumit aux lois du nombre les mots placés jusqu'alors au hasard, prié dans un repas par les convives de leur communiquer quelques-uns des trésors de son éloquence, s'en excusa en ces termes :

« Je n'ai pas les talents du genre qu'exigent le lieu et la circonstance; et les talents que je possède ne conviennent ni au lieu ni à la circonstance actuelle ».

Eustathe.

- Je pense ainsi que toi, Symmaque, que la philosophie, que tu vénères comme la première des sciences, ne doit être adorée que dans son sanctuaire. Mais si, en conséquence de cela, tu l'exiles de nos festins, il faudra en exiler aussi ses filles; je veux dire, l'honnêteté et la modestie, aussi bien que la sobriété et la piété : car, de ces vertus, laquelle est la moins vénérable? Faut-il que nos réunions proscrivant leur respectable cortège, comme des mères de famille, elles ne s'ouvrent que pour les concubines; c'est-à-dire, pour les vices et pour les crimes? Mais non : la philosophie, qui dans ses écoles traite avec soin des devoirs qui nous sont imposés dans les festins, ne craint pas non plus de s'y asseoir; comme si elle ne pouvait confirmer par la pratique ce que ses paroles enseignent, ou y conserver cette retenue dont elle-même a posé les bornes pour tous les actes de la vie humaine. Car ne croyez pas que j'invite la philosophie à venir s'asseoir à nos tables sans y amener avec elle la modération, elle dont les instructions tendent à nous apprendre à l'observer en toutes choses. Voici donc le jugement que je prononce, me rendant en quelque sorte arbitre entre toi et Praetextatus : Je veux bien consentir à ouvrir à la philosophie les portes de nos salles de festins; mais je veux qu'elle et ses sectateurs s'y fassent remarquer par la sagesse de leur conduite.

Furius Albin.

- Eusthate, toi que, dans notre siècle, la philosophie compte pour son premier adepte, tu es prié de nous expliquer quelle est cette sagesse que tu exiges de ton convive.

Eustathe.

Tous les livres