Saturnalia (page 4)
Eusèbe s'étant arrêté en cet endroit, afin de prendre un peu de repos, toute l'assemblée fut d'accord pour reconnaître dans Virgile l'orateur aussi bien que le poëte, et l'observation aussi exacte des règles de l'art oratoire que de celles de la rhétorique. - Dis-moi, ô le premier des docteurs, dit Aviénus à Eusèbe, si l'on consent, comme il le faut bien, à mettre Virgile au rang des orateurs, maintenant, l’homme qui étudie l'art oratoire, lequel devra-t-il préférer, de Virgile ou de Cicéron? - Je vois, dit Eusèbe, ton intention, où tu prétends venir et m'amener c'est à établir, entre les deux écrivains, un parallèle que je veux éviter. Tu me demandes simplement lequel est supérieur à l'autre, afin que , de ma réponse à cette question, il en résulte nécessairement que l'un doive être plus étudié que l'autre. Mais je veux que tu me dispenses d'une décision si difficile et si grave. Il ne m'appartient pas de prononcer sur de si grandes questions; et quelle que dût être mon opinion, j'en appréhenderais également la responsabilité. J'oserai dire seulement, en considérant la fécondité si variée du porte de Mantoue, qu'il embrasse tous les genres d'éloquence, tandis que Cicéron n'a qu'une manière : son éloquence est un torrent abondant et inépuisable. Cependant, il est plusieurs manières d'être orateur. L'un coule et surabonde; l'autre, au contraire, affecte d'être bref et concis; l'un aime en quelque sorte la frugalité dans son style; il est simple, et d'une sobriété d'ornements qui va jusqu'à la sécheresse; l'autre ce complaît dans un discours brillant, riche et fleuri. Toutes ces qualités si opposées, Virgile les réunit; son éloquence embrasse tous les genres. - Je voudrais, dit Aviénus, que tu me fisses sentir plus clairement ces diversités, en me nommant des modèles. Eusèbe répondit: Il est quatre genres d'éloquence, le genre abondant dans lequel Cicéron n'a point d'égal; le genre concis, dans lequel Salluste est au-dessus de tous; le genre sec, dont Fronton est désigné comme le modèle; enfin le genre riche et fleuri, qui abonde dans les écrits de Pline le jeune, et de nos jours, dans ceux de notre ami Symmaque, qui ne le cède, sous ce rapport, à aucun des anciens : or ces quatre genres, on les retrouve dans Virgile.
Voulez-vous l'entendre s'exprimer avec une concision qu'il est impossible de surpasser :
Et campos ubi Troia fuit.
« Les champs où fut Troie. »
Voilà comment, en peu de paroles, il détruit, il efface une grande cité, il n'en, laisse pas seulement un débris. Voulez-vous l'entendre exprimer la même idée avec de longs développements :
Venit summa dies et ineluctabile tempus
Dardaniae: fuimus Troes, fuit Ilium et ingens
Gloria Teucrorum. Ferus omnia Iuppiter Argos
Transtulit: incensa Danai dominantur in urbe.
O patria, o divum domus Ilium, et inclyta bello
Moenia Dardanidum!
Quis cladem illius noctis, quis funera fando
Explicet, aut possit lacrimas aequare dolorem?
Urbs antiqua ruit multos dominata per annos.
« Le dernier jour est arrivé, que l'inévitable destin assigna à la race de Dardanus ! Il n'est plus de Troyens; Ilion, qui fut leur gloire, a passé. Le cruel Jupiter a tout livré à Argos; les Grecs sont maîtres de la ville, que la flamme « consume.... O patrie ! ô Ilion, demeure des dieux ! ô remparts célèbres partant d'assauts que leur livrèrent les fils de Danaüs!... Qui pourrait raconter le deuil et les désastres de cette nuit? Quelles larmes pourront égaler de telles douleurs? Elle croule cette cité antique, qui fut reine pendant tant d'années ! »
Quelle source, quel fleuve, quelle mer répandirent jamais plus de flots, que Virgile en cet endroit répand d'expressions? Je passe maintenant à un modèle de simplicité dans l'élocution
Turnus, ut ante volans tardum praecesserat agmen,
Viginti lectis equitum comitatus, et urbi
Inprovisus adest: maculis quem Thracius albis
Portat equus cristaque tegit galea aurea rubra.
« Turnus, qui volait, pour ainsi dire, au-devant de son armée, à son gré trop tardive, arrive à l'improviste devant la ville, suivi de vingt cavaliers d'élite : il monte un cheval thrace, tacheté de blanc; il porte un casque doré, surmonté d'un panache rouge. »
Voyez maintenant avec quels ornements, avec quelle richesse il sait exprimer, quand il veut, les mêmes choses :
Forte sacer Cybelae Choreus olimque sacerdos
Insignis longe Phrygiis fulgebat in armis,
Spumantemque agitabat equum, quem pellis aenis
In plumam squamis auro conserta tegebat.
Ipse peregrina ferrugine clarus et ostro
Spicula torquebat Lycio Cortynia cornu...
Pictus acu tunicas et barbara tegmina crurum.
« Choré, consacré à Cybèle, et qui en fut autrefois le prêtre, se faisait remarquer au loin par l'éclat de ses armes phrygiennes; son cheval écumant s'agitait sous lui, décoré d'une peau brodée d'or, et garnie d'écailles de bronze, posées les unes sur les autres, comme les plumes sont sur l'oiseau; le fer étranger et la pourpre brillaient sur lui; il lançait des traits « fabriqués à Cortyne, avec un arc travaillé en Lycie. Il portait aussi une tunique brodée et des brodequins, à la manière des peuples barbares. »
Vous venez de voir séparément des modèles de chaque genre de style en particulier. Voulez-vous voir maintenant comment Virgile sait les allier tous quatre, et former un tout admirable de leurs diversités :
Saepe etiam steriles incendere profuit agros
Atque levem stipulam crepitantibus urere flammis:
Sive inde occultas vires et pabula terrae
Pinguia concipiunt, sive illis omne per ignem
Excoquitur vitium atque exudat inutilis humor,
Seu plures calor ille vias et caeca relaxat
Spiramenta, novas veniat qua sucus in herbas,
Seu durat magis et venas astringit hiantes,
Ne tenues pluviae rapidive potentia solis
Acrior aut Boreae penetrabile frigus adurat.
« Souvent il convient de mettre le feu aux champs stériles, et de livrer le petit chaume aux flammes pétillantes; soit que cette opération communique actuellement à la terre de nouvelles forces et produise un abondant engrais, soit que le feu consume les substances délétères et fasse exhaler l'humidité superflue, soit que la chaleur élargisse les pores et les filtres secrets à travers lesquels les plantes renouvellent leurs sucs; soit enfin qu'au contraire la terre, par l'action du feu, s'endurcisse et resserre ses fissures, en sorte que ni les pluies, ni l'action rapide et puissante du soleil, ni le souffle glacial et pénétrant de Borée, ne lui enlèvent sa substance. »
Voilà un genre de style que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Il réunit tout: concision sans négligence, abondance sans vide, simplicité sans maigreur, richesse sans redondance.
Il est encore deux autres genres de style différents dans leur couleur : l'un est sérieux et grave, c'est le caractère de celui de Crassus. Virgile l'a employé dans la réponse de Latinus à Turnus :
O praestans animi iuvenis, quantum ipse feroci
Virtute exuperas, tanto me inpensius aequum est
Consulere, et reliqua.
« Jeune homme, votre âme est élevée ; mais plus votre courage est ardent, plus il me convient à moi de réfléchir mûrement, etc. »
L'autre genre de style, au contraire, est audacieux, ardent, offensif. C'était celui d'Antoine; il n'est pas inusité dans Virgile :
— Haud talia dudum
Dicta dabas. Morere, et fratrem ne desere frater.
« Ce n'est pas ainsi que naguère tu parlais. Meurs, et va rejoindre ton frère. »
Vous voyez que l'éloquence de Virgile se distingue par la réunion de la variété de tous les genres, que le poète opère avec tant d'habileté, que je ne puis m'empêcher d'imaginer qu'une sorte de prescience divine lui révélait qu'il était destiné à servir de modèle à tous. Aussi n'a-t-il suivi aucun autre modèle que la nature, mère de toutes choses, en la voilant; comme dans la musique l'harmonie couvre la diversité des sons. En effet, si l'on considère attentivement le monde, on reconnaîtra une grande analogie entre son organisation divine, et l'organisation divine aussi du poème de Virgile. Car, de même que l'éloquence du poète réunit toutes les qualités, tantôt concise, tantôt abondante, tantôt simple, tantôt fleurie, tantôt calme ou rapide, tout ensemble; de même aussi la terre, ici est ornée de moissons et de prairies, là hérissée de rochers et de forêts; ailleurs desséchée par les sables, plus loin arrosée par les sources, ou couverte en partie par la vaste mer. Pardonnez-moi cette comparaison; elle n'a rien d'exagéré; car si je prends dix rhéteurs parmi ceux qui fleurirent dans Athènes, cette capitale de l'Attique, je trouverai dans le style de chacun des qualités différentes; tandis que Virgile les aura réunies toutes en lui.
CHAPITRE II.
Des emprunts que Virgile a faits aux Grecs; et que le plan de l'Énéide est modelé sur ceux de l'Iliade, et de l'Odyssée d'Homère.
Évangelus prenant la parole dit ironiquement :
- C'est très-bien, certainement, d'attribuer à quelque main divine l'ouvrage du paysan de Mantoue; car je ne craindrais pas d'assurer qu'il n'avait lu aucun de ces rhéteurs grecs dont tu as parlé tout à l'heure. Comment en effet un habitant du pays des Vénètes, né de parents rustiques, élevé au milieu des broussailles et des forêts, aurait-il pu acquérir la plus légère connaissance de la littérature grecque? -
Eustathe - Prends garde, Évangelus, qu'il n'est aucun des auteurs grecs, même parmi les plus distingués, qui ait puisé dans les trésors de savoir de cette nation avec autant d'abondance que Virgile, ou qui ait su les mettre en oeuvre avec autant d'habileté qu'il a fait dans son poème. -
Praetextatus - Eustathe, tu es prié de nous communiquer, sur ce sujet, tout ce que ta mémoire te fournira à l'instant.
Tout le monde se joignit à Praetextatus pour adresser à Eustathe les mêmes sollicitations, et il commença en ces termes :
Vous vous attendez peut-être à m'entendre répéter des choses déjà connues : que Virgile, dans ses Bucoliques, a imité Théocrite, et dans les Géorgiques, Hésiode; que, dans ce dernier ouvrage, il a tiré ses pronostics dés orages et de la sérénité, du livre des Phénomènes d'Aratus; qu'il a transcrit, presque mot à mot, de Pisandre, la description de la ruine de Troie, l'épisode de Sinon et du cheval de bois, et enfin tout ce qui remplit le second livre de l'Énéide. L'ouvrage de Pisandre a cela de remarquable entre tous ceux des poètes de sa nation, que, commençant aux noces de Jupiter et de Junon, il renferme toute la série des événements qui ont eu lieu depuis cette époque jusqu'au siècle de l'auteur, et qu'il forme un corps de ces nombreux épisodes historiques. Le récit de la ruine de Troie est de ce nombre, et l'on suppose que celui de Virgile n'est qu'une traduction littérale de celui de Pisandre. Cependant je passe sous silence ces observations et quelques autres encore, qui ne sont que des déclamations d'écolier. Mais, par exemple, les combats de l'Énéide ne sont-ils pas pris de l'Iliade, et les voyages d'Énée ne sont-ils pas imités de ceux d'Ulysse? Seulement le plan des deux ouvrages a nécessité une différence dans la disposition des parties; car tandis qu'Homère ne fait voyager Ulysse que lorsqu'il revient de la prise de Troie, et après que la guerre est terminée ; dans Virgile, la navigation d'Énée précède les combats qu'il va livrer en Italie. Homère, dans son premier livre, donne Apollon pour ennemi aux Grecs, et il place le motif de sa haine dans l'injure faite à son pontife. Virgile donne Junon pour ennemie aux Troyens; mais les motifs de la haine de la déesse sont de la création du poète. Une observation que je ferai sans y attacher beaucoup d'importance, quoique tout le monde, je crois, ne l'ait pas signalée, c'est que Virgile, après avoir promis, dès le premier vers, de prendre Énée à son départ des rivages troyens :
— Troiae qui primus ab oris
Italiam fato profugus Lavinaque venit
Litora,
- « (Je chante) celui qui, poursuivi par le destin, arriva le premier des bords troyens en Italie, et atteignit les rivages latins; »
- lorsqu'il en vient à commencer sa narration, ce n'est point de Troie, mais de la Sicile qu'il fait appareiller la flotte d'Énée :
Vix e conspectu Siculae telluris in altum
Vela dabant laeti.
« A peine leurs voiles joyeuses, perdant de vue la terre de Sicile, commençaient à cingler vers la haute mer. »
- Ce qui est entièrement imité d'Homère, lequel évitant dans son poème de suivre la marche de l'histoire, dont la première loi consiste à prendre les faits à leur origine et à les conduire jusqu'à leur fin par une narration non interrompue, entre en matière par le milieu de l'action, pour revenir ensuite vers son commencement ; artifice usité par les poètes. Ainsi, il ne commence point par montrer Ulysse quittant le rivage troyen; mais il nous le fait voir s'échappant de l'île de Calypso, et abordant chez les Phéaciens. C'est là qu'à la table du roi Alcinoüs, Ulysse raconte lui-même sa traversée de Troie chez Calypso. Après cela, le poète reprend de nouveau la parole en son propre nom, pour nous raconter la navigation de son héros, de chez les Phéaciens jusqu'à Ithaque. Virgile, à l'imitation d'Homère, prend Énée en Sicile, et le conduit par mer jusqu'en Libye. Là, dans un festin que lui donne Didon, c'est Énée lui-même qui raconte sa navigation depuis Troie jusqu'en Sicile, en résumant en un seul vers, ce que le poète avait décrit longuement:
Hinc me digressum vestris deus adpulit oris.
« C'est de là que je suis parti pour venir, poussé par quelque dieu, aborder sur vos côtes. »
Après cela le poète décrit de nouveau, en son propre nom, la route de la flotte, depuis l'Afrique jusqu'en Italie :
Interea medium Aeneas iam classe tenebat
Certus iter.
« Cependant la flotte d'Énée poursuivait sa route sans obstacles. »
Que dirai-je enfin? le poème de Virgile n'est presque qu'un miroir fidèle de celui d'Homère. L'imitation est frappante dans la description de la tempête. On peut, si l'on veut, comparer les vers des deux poèmes. Vénus remplit le rôle de Nausicaa, fille du roi Alcinoüs ; Didon, dans son festin, celui d'Alcinoüs lui-même. Elle participe aussi du caractère de Scylla, de Charybde et de Circé. La fiction des îles Strophades remplace celle des troupeaux du Soleil. Dans les deux poèmes, la descente aux enfers, pour interroger l'avenir, est introduite avec l'accompagnement d'un prêtre. On retrouve Épanor dans Palinure; Ajax en courroux, dans Didon irritée; et les conseils d'Anchise correspondent à ceux de Tirésias. Voyez les batailles de l'Iliade, et celles de l'Énéide, où l'on trouve peut-être plus d'art; voyez, dans les deux poèmes, l'énumération des auxiliaires, la fabrication des armes, les divers exercices gymnastiques, les combats entre les rois, les traités rompus, les complots nocturnes; Diomède, à l'imitation d'Achille, repoussant la députation qui lui est envoyée; Énée se lamentant sur Pallas, comme Achille sur Patrocle; l'altercation de Drancès et de Turnus, pareille à celle d'Agamemnon et d'Achille, (quoique, dans l'un des deux poèmes, l'un soit poussé par son intérêt, et dans l'autre par l'amour du bien public) ; le combat singulier entre Énée et Turnus, dans lequel, comme dans celui d'Achille et d'Hector, des captifs sont dévoués, dans l'un aux mânes de Patrocle, dans l'autre à ceux de Pallas :
— Sulmone creatos
Quattuor hic iuvenes, totidem quos educat Ufens,
Viventes rapit, inferias quos immolet umbris.
« En ce moment Énée saisit, pour les immoler aux ombres infernales, quatre jeunes gens fils de Sulmuni et quatre autres qu'élevait Ufens. »
Poursuivons. Lycaon, dans Homère, atteint dans sa fuite, a recours aux prières pour fléchir Achille, qui ne fait grâce à personne, dans la douleur qu'il ressent de la mort de Patrocle; dans Virgile, Magus, au milieu de la mêlée, se trouve dans une position semblable.
Inde Mago procul infestam contenderat hastam?
« Énée avait lancé de loin à Magus un javelot meurtrier. »
Et lorsqu'il lui demande la vie en embrassant ses genoux, Énée lui répond :
— Belli commercia Turnus
Sustulit ista prior, iam tum Pallante perempto.
« Turnus a le premier banni de nos combats les échanges de guerre, lorsqu'il a tué Pallas. »
Les insultes qu'Achille adresse au cadavre de Lycaon, Virgile les a traduites par celles qu'Énée adresse à Tarquitius. Homère avait dit :
ἐνταυθοῖ νῦν κεῖσο μετ' ἰχθύσιν, οἵ σ' ὠτειλὴν
αἷμ' ἀπολιχμήσονται ἀκηδέες· οὐδέ σε μήτηρ
ἐνθεμένη λεχέεσσι γοήσεται, ἀλλὰ Σκάμανδρος 125
οἴσει δινήεις εἴσω ἁλὸς εὐρέα κόλπον· (Iliade, XXI)
« Va au milieu des poissons, qui ne craindront pas de boire le sang qui coule de tes blessures; Ta mère ne te déposera point sur un lit pour t'arroser de ses larmes; mais les gouffres du Scamandre t'entraîneront dans le vaste sein de la mer. »
Après lui le poète latin a dit :
Istic nunc, metuende, iace, et reliqua.
« Maintenant, guerrier redoutable, reste là étendu, etc. »
CHAPITRE III.
Des divers passages de Virgile traduits d'Homère.
Je rapporterai, si vous le voulez, les vers que Virgile a traduits d'Homère, presque mot pour mot. Ma mémoire ne me les rappellera pas tous, mais je signalerai tous ceux qui viendront s'offrir à moi :
νευρὴν μὲν μαζῷ πέλασεν, τόξῳ δὲ σίδηρον. (Iliade, IV, 123)
« Il retire la corde vers sa poitrine, et place le fer sur l'arc. »
Homère a exprimé toute l'action en aussi peu de mots que lui a permis la richesse de son idiome. Votre poète dit la même chose, mais en employant une période :
Adduxit longe, donec curvata coirent
Inter se capita, et manibus iam tangeret aequis,
Laeva aciem ferri, dextra nervoque papillam.
« Camille tend fortement son arc, au point que la courbure des deux extrémités les fit se rencontrer; ses deux mains sont à une égale distance du milieu de l'arc; la gauche dirige le fer, la droite tire le nerf vers sa poitrine. »
Homère a dit
— Οὐδέ τις ἅλλη
φαίνετο γαιάων, ἀλλ᾽ οὐρανὸς ἠδὲ θάλασσα.
« On n'apercevait plus la terre, on ne voyait plus que le ciel et la mer. Alors Saturne abaissa sur le navire une nuée sombre, qui obscurcit la surface de la mer. »
(Virgile)
— Nec iam amplius ulla
Adparet tellus, caelum undique et undique pontus.
« On n'apercevait plus aucune terre; de tous côtés on ne voyait que cieux et mers. »
(Homère)
πορφύρεον δ' ἄρα κῦμα περιστάθη, οὔρεϊ ἶσον,
κυρτωθέν, (Odyssée, XI, 243)
« Pareil à une montagne, le flot azuré les enveloppe de ses plis. »
(Virgile)
Curvata in molis faciem circumstetit unda.
« L'eau s'arrête autour (d'Aristée), et se courbe en forme de montagne. »
Homère a dit, en parlant du Tartare
τόσσον ἔνερθ' ᾿Αΐδεω ὅσον οὐρανός ἐστ' ἀπὸ γαίης· (Iliade, VIII, 15)
« L'enfer est autant au-dessous de la terre, que le ciel au-dessus. »
(Virgile)
Bis patet in praeceps tantum tenditque sub umbras,
Quantus ad aethereum caeli suspectus Olympum.
« Le Tartare est deux fois aussi profondément enfoncé vers les ombres, que l'Olympe est suspendu au loin dans les hauteurs de l'Éther. »
(Homère)
αὐτὰρ ἐπεὶ πόσιος καὶ ἐδητύος ἐξ ἔρον ἕντο, (Iliade, I, 469)
« Après qu'ils eurent satisfait leur faim et leur soif. »
(Virgile)
Postquam exempta fames, et amor conpressus edendi.
« Après qu'on eut apaisé la faim et éteint l'appétit. »
(Homère)
τῷ δ' ἕτερον μὲν ἔδωκε πατήρ, ἕτερον δ' ἀνένευσε·
νηῶν μέν οἱ ἀπώσασθαι πόλεμόν τε μάχην τε
δῶκε, σόον δ' ἀνένευσε μάχης ἐξαπονέεσθαι. (Iilade, XVI, 250)
« Telle fut la prière (d'Achille). Jupiter l'entendit, et, dans sa sagesse, l'exauça en partie, mais lui refusa l'autre partie - il voulut bien lai accorder de repousser la guerre de dessus les vaisseaux des Grecs; mais il lui refusa de revenir sauf du combat. »
(Virgile)
Audiit, et votis Phoebus succedere partem
Mente dedit, partem volucres dispersit in auras.
« Phébus entendit la prière (d'Arruns), et il résolut d'en exaucer la moitié, mais il laissa l'autre se perdre dans les airs. »
(Homère)
νῦν δὲ δὴ Αἰνείαο βίη Τρώεσσιν ἀνάξει
καὶ παίδων παῖδες, τοί κεν μετόπισθε γένωνται. (Iliade, XX, 307)
« Énée doit désormais régner sur les Troyens, ainsi que les enfants de ses enfants et leur postérité. »
(Virgile)
Hic domus Aeneae cunctis dominabitur oris,
Et nati natorum et qui nascentur ab illis.
« C'est de là que la maison d'Énée dominera surtout le monde, ainsi que les enfants de ses enfants, et leur postérité. »
Dans un autre endroit, Homère a dit
καὶ τότ' ᾿Οδυσσῆος λύτο γούνατα καὶ φίλον ἦτορ, (Odyssée, XXII, 147)
Αἴας δ' ἐρρίγησε, κασίγνητον δὲ προσηύδα· (Iliade, XV, 436)
« Alors Ulysse sentit ses genoux fléchir sous lui, son courage l'abandonner; et s'adressant à son coeur magnanime, il se disait à lui-même. »
De ces deux vers, Virgile n'en a fait qu'un
Extemplo Aeneae solvuntur frigore membra.
« A cette vue les membres d'Énée sont glacés par l'effroi. »
(Homère)
πότνι' ᾿Αθηναίη ἐρυσίπτολι δῖα θεάων
ἆξον δὴ ἔγχος Διομήδεος, ἠδὲ καὶ αὐτὸν
πρηνέα δὸς πεσέειν Σκαιῶν προπάροιθε πυλάων, (Iliade, VI, 305)
« Auguste Minerve, gardienne de la ville, la plus excellente des déesses, brise la hache de Diomède, et qu'il soit lui-même précipité devant les portes de Scée. »
(Virgile)
Armipotens, praesens belli, Tritonia virgo,
Frange manu telum Phrygii praedonis et ipsum
Pronum sterne solo portisque effunde sub ipsis.
« Toute puissante modératrice de la guerre, chaste Minerve; brise de ta propre main le fer du ravisseur phrygien; renverse-le lui-même sur la poussière, et étends-le devant les portes (de la ville). »
(Homère)
οὐρανῷ ἐστήριξε κάρη καὶ ἐπὶ χθονὶ βαίνει· (Iliade, IV, 443)
« (La Discorde) se montre d'abord d'une petite stature ; mais bientôt elle porte sa tête dans les cieux, tandis que ses pieds foulent la terre. »
(Virgile)
Ingrediturque solo et caput inter nubila condit.
« (La Renommée) marche sur la terre, et cache sa tête parmi les nuages. »
Homère a dit, en parlant du sommeil
καὶ τῷ νήδυμος ὕπνος ἐπὶ βλεφάροισιν ἔπιπτε,
νήγρετος, ἥδιστος, θανάτῳ ἄγχιστα ἐοικώς. (Iliade, XIII, 79)
« Un doux sommeil, profond, délicieux, image de la mort, s'appesantit sur les paupières (d'Ulysse). »
Virgile a dit à son tour
Dulcis et alta quies placidaeque simillima morti.
« Un sommeil doux et profond, semblable à une mort paisible. »
(Homère)
ναὶ μὰ τόδε σκῆπτρον, τὸ μὲν οὔ ποτε φύλλα καὶ ὄζους 235
φύσει, ἐπεὶ δὴ πρῶτα τομὴν ἐν ὄρεσσι λέλοιπεν,
οὐδ' ἀναθηλήσει· περὶ γάρ ῥα/ ἑ χαλκὸς ἔλεψε
φύλλά τε καὶ φλοιόν· νῦν αὖτε μιν υἷες ᾿Αχαιῶν
ἐν παλάμῃς φορέουσι δικασπόλοι, οἵ τε θέμιστας
πρὸς Διὸς εἰρύαται· (Iliade, I)
« Je te le promets, je t'en fais le plus grand des serments; par ce sceptre qui ne produira plus de rameaux ni de feuilles, puisqu'il a été séparé du tronc de l'arbre des montagnes qui le porta; par ce sceptre qui ne repoussera plus, puisque la hache l'a émondé de ses feuilles et dépouillé de son écorce, et que les juges des Grecs le tiennent dans leurs mains, lorsqu'ils rendent la justice au nom de Jupiter. »
(Virgile)
Ut sceptrum hoc (dextra sceptrum nam forte gerebat)
Numquam fronde levi fundet virgulta neque umbram,
Cum semel in silvis imo de stirpe recisum
Matre caret, posuitque comas et brachia ferro,
Olim arbos, nunc artificis manus aere decoro
Inclusit, patribusque dedit gestare Latinis.
« Mon serment est aussi infaillible qu'il est certain que ce sceptre (Latinus portait alors le « sien) ne poussera jamais la moindre branche ni la moindre feuille qui puisse donner de l'ombrage, puisqu'il a été retranché du tronc maternel de l'arbre de la forêt, et dépouillé par le feu de ses feuilles et de ses branches, alors que la main de l'ouvrier osa le revêtir d'un métal précieux, pour être porté par les princes latins. »
Maintenant, si vous le trouvez bon, je vais cesser la comparaison des vers traduits d'Homère par Virgile. Un récit si monotone produirait à la fin la satiété et le dégoût, tandis que le discours peut se porter sur d'autres points non moins convenables au sujet.
Continue, dit Aviénus, à faire l'investigation de tout ce que Virgile a soustrait à Homère. Quoi de plus agréable en effet que d'entendre les deux premiers des poètes exprimant les mêmes idées? Trois choses sont regardées comme également impossibles: dérober à Jupiter sa foudre, à Hercule sa massue, à Homère, son vers; et quand même on y parviendrait, quel autre que Jupiter saurait lancer la foudre? qui pourrait lutter avec Hercule? qui oserait chanter de nouveau ce qu'Homère a déjà chanté? Et néanmoins Virgile a transporté dans son ouvrage, avec tant de bonheur, ce que le poète grec avait dit avant lui, qu'il a pu faire croire qu'il en était le véritable auteur. Tu rempliras donc les voeux de toute l'assemblée, si tu veux bien lui faire connaître tout ce que notre poète a emprunté au vôtre. - Je prends donc, dit Eustathe, un exemplaire de Virgile, parce que l'inspection de chacun de ses passages me rappellera plus promptement les vers d'Homère qui y correspondent. - Par ordre de Symmaque, un serviteur alla chercher dans la bibliothèque le livre demandé. Eustathe l'ouvre au hasard, et jetant les yeux sur le premier endroit qu'il rencontre ; - Voyez, dit-il, la description du port d'Ithaque transportée à la cité de Didon
Est in secessu longo locus: insula portum
Efficit obiectu laterum, quibus omnis ab alto
Frangitur inque sinus scindit sese unda reductos.
Hinc atque hinc vastae rupes geminique minantur
In caelum scopuli, quorum sub vertice late
Aequora tuta silent: tum silvis scena coruscis
Desuper horrentique atrum nemus inminet umbra.
Fronte sub adversa scopulis pendentibus antrum:
Intus aquae dulces vivoque sedilia saxo,
Nympharum domus. Hic fessas non vincula naves
Ulla tenent, unco non adligat anchora morsu.
« Là, dans une rade enfoncée, se trouve un port formé naturellement par les côtes d'une île; les vagues qui viennent de la haute mer se brisent contre cette île, et, se divisant, entrent dans le port par deux passages étroits : à droite et à gauche s'élèvent deux roches dont les sommités menacent le ciel, et à l'abri desquelles la mer silencieuse jouit du calme dans un grand espace; leur cime est chargée d'une forêt d'arbres touffus, qui répandent sur le port une ombre épaisse et sombre. Derrière la forêt, un antre est creusé dans les cavités des rochers suspendus; on y trouve des eaux douces, et des sièges taillés dans le roc vif. C'est là la « demeure des Nymphes; là, les vaisseaux battus par la tempête trouvent le repos, sans être attachés par aucun câble, ni fixés par des ancres. » (Virgile.)
Φόρκυνος δέ τίς ἐστι λιμήν, ἁλίοιο γέροντος,
ἐν δήμῳ ᾿Ιθάκης· δύο δὲ προβλῆτες ἐν αὐτῷ
ἀκταὶ ἀπορρῶγες, λιμένος ποτιπεπτηυῖαι,
αἵ τ' ἀνέμων σκεπόωσι δυσαήων μέγα κῦμα 100
ἔκτοθεν· ἔντοσθεν δέ τ' ἄνευ δεσμοῖο μένουσι
νῆες ἐΰσσελμοι, ὅτ' ἂν ὅρμου μέτρον ἵκωνται.
αὐτὰρ ἐπὶ κρατὸς λιμένος τανύφυλλος ἐλαίη,
ἀγχόθι δ' αὐτῆς ἄντρον ἐπήρατον ἠεροειδές,
ἱρὸν νυμφάων αἱ νηϊάδες καλέονται. (Odyssée, XIII)
« Sur la côte d'Ithaque, il est un port consacré au vieillard Phorcus, dieu marin. Ce port est produit par la disposition de la côte escarpée, qui s'ouvre entre deux lignes parallèles pour former un canal où la mer est à l'abri de la fureur des vents qui l'agitent au dehors; les vaisseaux bien construits peuvent séjourner dans l'intérieur de ce port, sans être attachés; l'olivier touffu orne le sommet de la côte - non loin est située une caverne gracieuse et profonde, consacrée aux Nymphes des eaux, dans l'intérieur de laquelle on trouve des urnes et des coupes formées par le roc, et où l'abeille fabrique son miel. » (Homère.)
CHAPITRE IV
Des passages du premier livre de l'Énéide, traduits d'Homère.
Aviénus pria Eustathe de ne point faire ses remarques sur des passages pris çà et là, mais de suivre un ordre méthodique, en partant du commencement du poème. Eustathe ayant donc retourné les feuilles jusqu'au talon, commença ainsi :
(Virgile)
Aeole, namque tibi divum pater atque hominum rex
Et mulcere dedit fluctus et tollere vento.
« Éole ; toi à qui le père des dieux et des hommes a donné le pouvoir d'apaiser les flots, ou de les soulever par les vents. »
(Homère)
κεῖνον γὰρ ταμίην ἀνέμων ποίησε Κρονίων,
ἠμὲν παυέμεναι ἠδ' ὀρνύμεν, ὅν κ' ἐθέλῃσι. (Odyssée, Livre X, 20)
« Saturne a constitué (Éole) le gardien des vents, qu'il peut apaiser ou déchaîner à son gré. »
(Virgile)
Sunt mihi bis septem praestanti corpore nymphae:
Quarum quae forma pulcherrima, Deiopeia,
Connubio iungam stabili propriamque dicabo.
« J'ai quatorze Nymphes d'une beauté parfaite; Déiopée est la plus belle d'entre elles ; elle sera à toi, unie par les liens durables du mariage. »
(Homère)
ἀλλ' ἴθ', ἐγὼ δέ κέ τοι Χαρίτων μίαν ὁπλοτεράων
δώσω ὀπυιέμεναι καὶ σὴν κεκλῆσθαι ἄκοιτιν. (Iliade, XIV, 266)
« Ainsi donc, agis en ma faveur; et je te donnerai pour épouse la plus jeune des Grâces, Pasithée, pour laquelle tu brûles tous les jours de ta vie. »
La tempête qu'Éole excite contre Énée, ainsi que le discours que celui-ci adresse à ses compagnons sur leur situation, sont imités de la tempête et du discours d'Ulysse, à l'égard duquel Neptune remplit le même office qu'Éole. Comme ce passage est long dans les deux poètes, je ne le rapporte point; j'en indiquerai le commencement pour ceux qui voudront le lire dans le livre de l'Énéide; c'est à ce vers :
Haec ubi dicta, cavum conversa cuspide montem,
« Il dit, et tourne son sceptre contre la montagne caverneuse. »
Et dans Homère, au cinquième livre de l’Odyssée :
ὣς εἰπὼν σύναγεν νεφέλας, ἐτάραξε δὲ πόντον
χερσὶ τρίαιναν ἑλών·
« Il dit; et prenant son trident, il rassemble les nuages et trouble la mer, en déchaînant les vents avec toutes leurs tempêtes. »
(Virgile)
Ut primum lux alma data est, exire locosque
Explorare novos, quas vento accesserit oras,
Qui teneant, nam inculta videt, hominesne feraene,
Quaerere constituit, sociisque exacta referre.
« Dès que le jour secourable parut, il résolut de sortir pour aller reconnaître sur quelles nouvelles côtes il avait été jeté par les vents, et si ce pays, qui lui paraissait inculte, était habité par dès hommes ou par des bêtes, afin d'en instruire ensuite ses compagnons. »
(Homère)
ἀλλ' ὅτε δὴ τρίτον ἦμαρ ἐυπλόκαμος τέλεσ' ᾿Ηώς,
καὶ τότ' ἐγὼν ἐμὸν ἔγχος ἑλὼν καὶ φάσγανον ὀξὺ
καρπαλίμως παρὰ νηὸς ἀνήιον ἐς περιωπήν,
εἴ πως ἔργα ἴδοιμι βροτῶν ἐνοπήν τε πυθοίμην. (Odyssée, X, 156)
« Mais l'aurore du troisième jour s'étant levée radieuse, je prends ma lance et mon épée, et je m'élance hors du vaisseau, pour aller à la découverte, désirant d'entendre la voix d'un mortel et d'apercevoir quelques travaux de sa main. »
(Virgile)
Nulla tuarum audita mihi neque visa sororum,
O quam te memorem, virgo? namque haud tibi vultus
Mortalis, nec vox hominem sonat, o dea certe,
An Phoebi soror an nympharum sanguinis una?
« Qui es-tu, ô vierge, toi dont je n'ai jamais vu ni entendu la soeur, toi qui n'as ni le visage ni la voix d'une mortelle, toi qui es certainement une déesse? Es-tu la soeur de Phébus, ou l'une de ses nymphes? »
(Homère)
"γουνοῦμαί σε, ἄνασσα· θεός νύ τις, ἦ βροτός ἐσσι;
εἰ μέν τις θεός ἐσσι, τοὶ οὐρανὸν εὐρὺν ἔχουσιν, 150
᾿Αρτέμιδί σε ἐγώ γε, Διὸς κούρῃ μεγάλοιο,
εἶδός τε μέγεθός τε φυήν τ' ἄγχιστα ἐίσκω· (Odyssée, VI)
« Je te supplie, ô reine, que tu sois une divinité, ou bien une mortelle. Mais non, tu es une de ces divinités qui habitent la vaste étendue des cieux; ta beauté, ta stature, tes traits, me portent à te prendre pour Diane, fille du grand Jupiter ».
(Virgile)
O dea, si prima repetens ab origine pergam,
Et vacet annales nostrorum audire laborum,
Ante diem clauso conponet vesper Olympo.
« O déesse, si je reprenais les événements à leur origine, et que tu eusses le loisir d'écouter les annales de nos malheurs, Vesper aurait auparavant borné dans le ciel la carrière du jour. »
(Homère)
τίς κεν ἐκεῖνα
πάντα γε μυθήσαιτο καταθνητῶν ἀνθρώπων;
οὐδ' εἰ πεντάετές γε καὶ ἑξάετες παραμίμνων
ἐξερέοις ὅσα κεῖθι πάθον κακὰ δῖοι ᾿Αχαιοί· (Odyssée, III)
« Quel mortel pourrait raconter toutes ces choses? cinq ou six ans ne suffiraient pas pour raconter tous les malheurs qu'ont éprouvés les généreux Grecs. »
(Virgile)
At Venus obscuro gradientes aere sepsit,
Et multo nebulae circum dea fudit amictu,
Cernere ne quis eos, neu quis contingere posset,
Molirive moram aut veniendi poscere causas.
« Tandis qu'ils étaient en marche, Vénus répandit autour d'eux un brouillard épais dont ils furent enveloppés, afin que personne ne pût les apercevoir, ou retarder leurs pas, ou s'informer des causes de leur venue. »
(Homère)
καὶ τότ' ᾿Οδυσσεὺς ὦρτο πόλινδ' ἴμεν· ἀμφὶ δ' ᾿Αθήνη
πολλὴν ἠέρα χεῦε φίλα φρονέουσ' ᾿Οδυσῆι, 15
μή τις Φαιήκων μεγαθύμων ἀντιβολήσας
κερτομέοι τ' ἐπέεσσι καὶ ἐξερέοιθ' ὅτις εἴη. (Odyssée, VII)
« Alors Ulysse se mit en chemin pour aller vers la ville; et Pallas, qui le protégeait, répandit autour de lui une grande obscurité, afin qu'aucun des audacieux Phéaciens qu'il pourrait rencontrer ne l'insultât, et ne lui demandât même qui il était. »
(Virgile)
Qualis in Eurotae ripis aut per iuga Cynthi
Exercet Diana choros, quam mille secutae
Hinc atque hinc glomerantur Oreades: illa pharetram
Fert humero, gradiensque deas supereminet omnis.
Latonae tacitum pertemptant gaudia pectus.
Talis erat Dido, talem se laeta ferebat.
« Telle sur les rives de l'Eurotas, ou sur les sommets du Cynthus, Diane conduit les choeurs des Oréades, qui dansent en groupes et par milliers à sa suite; elle marche le carquois sur l'épaule, et sa tête dépasse celles de ses compagnes; Latone, sa mère, en a le coeur ému d'une secrète joie. Telle était Didon; telle elle marchait joyeuse. »
(Homère)
οἵη δ' ῎Αρτεμις εἶσι κατ' οὔρεα ἰοχέαιρα,
ἢ κατὰ Τηΰγετον περιμήκετον ἢ ᾿Ερύμανθον,
τερπομένη κάπροισι καὶ ὠκείῃς ἐλάφοισι·
τῇ δέ θ' ἅμα νύμφαι, κοῦραι Διὸς αἰγιόχοιο, 105
ἀγρονόμοι παίζουσι, γέγηθε δέ τε φρένα Λητώ·
πασάων δ' ὑπὲρ ἥ γε κάρη ἔχει ἠδὲ μέτωπα,
ῥεῖά τ' ἀριγνώτη πέλεται, καλαὶ δέ τε πᾶσαι·
ὣς ἥ γ' ἀμφιπόλοισι μετέπρεπε παρθένος ἀδμής. (Odyssée, VI)
« Telle que Diane, qui, la flèche à la main, parcourt l'Erymanthe ou le Taygète escarpé, se plaisant à poursuivre les chèvres sauvages et les cerfs agiles: les Nymphes des champs, filles de Jupiter, partagent ses jeux; elles sont toutes belles, mais la déesse se fait encore distinguer facilement parmi elles, outre qu'elle les dépasse de toute la tête. Cette vue inspire à Latone, sa mère, une joie secrète. Telle était Nausicaa parmi ses compagnes ».
(Virgile)
Restitit Aeneas claraque in luce refulsit
Os humerosque deo similis. Namque ipsa decoram
Caesariem nato genitrix lumenque iuventae
Purpureum et laetos oculis adflarat honores:
Quale manus addunt ebori decus, aut ubi flavo
Argentum Pariusve lapis circumdatur auro.
« Énée parut environné d'une lumière éclatante, ayant le port et la physionomie d'un dieu; car sa mère elle-même avait embelli sa chevelure, et répandu dans ses yeux l'éclat brillant de la jeunesse, la majesté et le bonheur; tel est l'éclat que la main de l'ouvrier sait donner à l'ivoire, ou à l'argent, ou à la pierre de Paros, qu'il enchâsse dans l'or. »
(Homère)
αὐτὰρ ᾿Οδυσσῆα μεγαλήτορα ᾧ ἐνὶ οἴκῳ
Εὐρυνόμη ταμίη λοῦσεν καὶ χρῖσεν ἐλαίῳ,
ἀμφὶ δέ μιν φᾶρος καλὸν βάλεν ἠδὲ χιτῶνα· 155
αὐτὰρ κὰκ κεφαλῆς κάλλος πολὺ χεῦεν ᾿Αθήνη
μείζονά τ' εἰσιδέειν καὶ πάσσονα· κὰδ δὲ κάρητος
οὔλας ἧκε κόμας, ὑακινθίνῳ ἄνθει ὁμοίας.
ὡς δ' ὅτε τις χρυσὸν περιχεύεται ἀργύρῳ ἀνὴρ
ἴδρις, ὃν ῞Ηφαιστος δέδαεν καὶ Παλλὰς ᾿Αθήνη 160
τέχνην παντοίην, χαρίεντα δὲ ἔργα τελείει·
ὣς μὲν τῷ περίχευε χάριν κεφαλῇ τε καὶ ὤμοις. (Odyssée, 23)
« Minerve donna à Ulysse l'aspect de la grandeur et de la prospérité; elle répandit la beauté sur son visage; elle forma de sa chevelure des boucles d'une couleur semblable à la fleur de l'hyacinthe. Tel l'ouvrier habile qui, instruit par Vulcain et Pallas, connaît tous les secrets de l'art de travailler ensemble l'or et l'argent, et d'en former des ouvrages élégants, de même la déesse répandit la grâce sur le visage et sur toute la personne d'Ulysse. »
(Virgile)
Coram quem quaeritis adsum,
Troius Aeneas Libycis ereptus ab undis.
« Il est devant toi, celui que tu cherches; le voici. C'est moi qui suis le Troyen Énée, sauvé des mers de Libye. »
(Homère)
ἀνδρὸς ἀφεσταίη, ὅς οἱ κακὰ πολλὰ μογήσας
ἔλθοι ἐεικοστῷ ἔτεϊ ἐς πατρίδα γαῖαν· (Odyssée, 23)
« Me voici revenu, après vingt années de malheurs, sur les rivages de ma patrie. »
CHAPITRE V.
Des passages du second livre de l'Énéide, traduits d'Homère.
(Virgile)
Conticuere omnes, intentique ora tenebant.
« Tout le monde se tut, et attacha ses regards sur Énée. »
(Homère)
ὣς ἔφαθ', οἳ δ' ἄρα πάντες ἀκὴν ἐγένοντο σιωπῇ
« Ainsi parla Hector, et tout le monde resta dans le silence. »
(Virgile)
Infandum, regina, iuves renovare dolorem,
Troianas ut opes et lamentabile regnum
Eruerint Danai.
« Tu m'ordonnes, ô reine, de renouveler des douleurs inouïes, en racontant comment les Grecs ont détruit les richesses de Troie et son lamentable empire. »
(Homère)
ἀργαλέον, βασίλεια, διηνεκέως ἀγορεῦσαι
κήδε', ἐπεί μοι πολλὰ δόσαν θεοὶ Οὐρανίωνες·
« Il est difficile, ô reine, de te raconter sur-le-champ les malheurs si nombreux dont les célestes dieux m'ont accablé. »
(Virgile)
Pars stupet innuptae donum extitiale Minervae:
Et molem mirantur equi: primusque Thymoetes
Duci intra muros hortatur et arce locari,
Sive dolo seu iam Troiae sic fata ferebant.
At Capys et quorum melior sententia menti
Aut pelago Danaum insidias suspectaque dona
Praecipitare iubent subiectisque urere flammis,
Aut terebrare cavas uteri et temptare latebras.
Scinditur incertum studia in contraria vulgus.
« Les uns fixent leurs regards sur le présent fatal offert à la chaste Minerve, et admirent l'énorme grandeur du cheval; Thymètes le premier, soit perfidie de sa part, soit que tels fussent les destins de Troie, Thymètes propose e de l'introduire dans l’enceinte des murs, et de le placer dans la citadelle: mais Capys et ceux qui jugeaient le mieux voulaient qu'on précipitât dans la mer, ou qu'on livrât aux flammes ce don suspect des Grecs insidieux, ou du moins qu'on entrouvrit ses entrailles et qu'on en visitât les cavités. La multitude incertaine se partage entre ces avis opposés. »
(Homère)
ὣς ὁ μὲν ἑστήκει, τοὶ δ' ἄκριτα πόλλ' ἀγόρευον
ἥμενοι ἀμφ' αὐτόν· τρίχα δέ σφισιν ἥνδανε βουλή,
ἠὲ διαπλῆξαι κοῖλον δόρυ νηλέι χαλκῷ,
ἢ κατὰ πετράων βαλέειν ἐρύσαντας ἐπ' ἄκρης,
ἢ ἐάαν μέγ' ἄγαλμα θεῶν θελκτήριον εἶναι,
τῇ περ δὴ καὶ ἔπειτα τελευτήσεσθαι ἔμελλεν· 510
αἶσα γὰρ ἦν ἀπολέσθαι, ἐπὴν πόλις ἀμφικαλύψῃ
δουράτεον μέγαν ἵππον, ὅθ' ἥατο πάντες ἄριστοι
᾿Αργείων Τρώεσσι φόνον καὶ κῆρα φέροντες. (Odyssée, VIII)
« Les Troyens, assis autour du cheval, tenaient un grand nombre de propos confus; trois avis obtiennent des partisans: de percer avec le fer le colosse de bois creux, de le précipiter du haut de la citadelle escarpée où on l'avait traîné; ou bien enfin, de l'y conserver pour être consacré aux dieux. Ce dernier avis dut être suivi; car il était arrêté par le destin que Troie devait périr dès qu'elle aurait reçu dans ses murs cet énorme cheval de bois, où étaient renfermés les chefs des Grecs qui apportaient aux Troyens le carnage et la mort. »
(Virgile)
Vertitur interea caelum et ruit oceano nox
Involvens umbra magna terramque polumque.
« Cependant le soleil achève sa carrière, et la nuit enveloppe de ses vastes ombres les cieux, la terre et la mer. »
(Homère)
ἐν δ' ἔπεσ' ᾿Ωκεανῷ λαμπρὸν φάος ἠελίοιο
ἕλκον νύκτα μέλαιναν ἐπὶ ζείδωρον ἄρουραν. (Iliade, VIII)
« Le soleil plonge dans l'Océan sa lumière éclatante, et en fait sortir la nuit sombre qui apparaît sur la terre. »
(Virgile)
Hei mihi, qualis erat, quantum mutatus ab illo
Hectore, qui redit exuvias indutus Achilli,
Vel Danaum Phrygios iaculatus puppibus ignes!
« Hélas ! qu'il était défiguré! Qu'il était différent de ce même Hector lorsqu'il revint du combat chargé des dépouilles d'Achille, ou le jour qu'il venait de lancer la flamme sur les vaisseaux phrygiens. »
(Homère)
ὢ πόποι, ἦ μάλα δὴ μαλακώτερος ἀμφαφάασθαι
῞Εκτωρ ἢ ὅτε νῆας ἐνέπρησεν πυρὶ κηλέῳ. (Iliade, XXII)
« Certes, voilà Hector devenu maintenant moins redoutable que lorsqu'il incendiait nos vaisseaux ».
(Virgile)
— Iuvenisque Choroebus
Mygdonides, illis qui ad Troiam forte diebus
Venerat insano Cassandrae incensus amore,
Et gener auxilium Priamo Phrygibusque ferebat.
« Le jeune Mygdonien Chorèbe, brûlant d'un fol amour pour Cassandre, était venu à Troie quelques jours auparavant, proposer à Priam de devenir son gendre, et aux Phrygiens d'accepter ses secours. »
(Homère)
πέφνε γὰρ ᾿Οθρυονῆα Καβησόθεν ἔνδον ἐόντα,
ὅς ῥα νέον πολέμοιο μετὰ κλέος εἰληλούθει,
ᾔτεε δὲ Πριάμοιο θυγατρῶν εἶδος ἀρίστην 365
Κασσάνδρην ἀνάεδνον, ὑπέσχετο δὲ μέγα ἔργον,
ἐκ Τροίης ἀέκοντας ἀπωσέμεν υἷας ᾿Αχαιῶν.
τῷ δ' ὁ γέρων Πρίαμος ὑπό τ' ἔσχετο καὶ κατένευσε
δωσέμεναι· ὃ δὲ μάρναθ' ὑποσχεσίῃσι πιθήσας.(Iliade, XIII)
« Idoménée rencontre et tue Othryon de Cabèse, qui était venu depuis peu à Troie, pour y obtenir une réputation guerrière. Il demandait, mais il n'avait point encore obtenu, la main de Cassandre, la plus belle des filles de Priam; il s'était engagé à chasser les Grecs de devant Troie; et, à cette condition, le vieux Priam lui avait promis sa fille. C'était dans l'espoir de remplir son engagement, qu'il se présentait au combat. »
(Virgile)
Sic animis iuvenum favor additus. Inde, lupi ceu
Raptores atra in nebula, quos inproba ventris
Exegit caecos rabies, catulique relicti
Faucibus expectant siccis: per tela, per hostes
Vadimus haud dubiam in mortem, mediaeque tenemus
Urbis iter: nox atra cava circumvolat umbra.
« Les paroles d'Énée changent en fureur le courage des jeunes Troyens : semblables à des loups ravisseurs que la faim intolérable et l'aveugle rage animent pendant la nuit sombre, tandis que leurs petits délaissés attendent vainement leur pâture; ainsi, au milieu des traits et des ennemis, nous courons à une mort certaine, en traversant la ville par son centre, tandis que la nuit obscure et profonde l'enveloppe de son ombre ».
(Homère)
βῆ ῥ' ἴμεν ὥς τε λέων ὀρεσίτροφος, ὅς τ' ἐπιδευὴς
δηρὸν ἔῃ κρειῶν, κέλεται δέ ἑ θυμὸς ἀγήνωρ 300
μήλων πειρήσοντα καὶ ἐς πυκινὸν δόμον ἐλθεῖν·
εἴ περ γάρ χ' εὕρῃσι παρ' αὐτόφι βώτορας ἄνδρας
σὺν κυσὶ καὶ δούρεσσι φυλάσσοντας περὶ μῆλα,
οὔ ῥά τ' ἀπείρητος μέμονε σταθμοῖο δίεσθαι,
ἀλλ' ὅ γ' ἄρ' ἢ ἥρπαξε μετάλμενος, ἠὲ καὶ αὐτὸς 305
ἔβλητ' ἐν πρώτοισι θοῆς ἀπὸ χειρὸς ἄκοντι· (Iliade, XII)
« (Sarpédon) résolut de marcher contre les Grecs; il était semblable au lion nourri dans les montagnes, et à qui la pâture manque trop longtemps; son coeur généreux lui commande d'aller attaquer les brebis, jusque dans les bergeries les mieux gardées; c'est en vain qu'il trouve les bergers armés de piques, faisant la garde avec leurs chiens : il ne reviendra pas sans avoir fait une tentative; et, ou il enlèvera sa proie d'un premier bond, ou il sera blessé lui-même par un trait lancé d'une main rapide. »
(Virgile)
Inprovisum aspris veluti qui sentibus anguem
Pressit humi nitens, trepidusque repente refugit
Adtollentem iras et caerula colla tumentem:
Haud secus Androgeos visu tremefactus abibat.
« Tel que celui qui, sans y songer, ayant marché sur un serpent caché sous des ronces, s'éloigne rapidement et en tremblant du reptile qui élève son cou bleuâtre, enflé par la colère tel, à peu près, Androgée, saisi de frayeur, reculait à notre aspect. »
(Homère)
ὡς δ' ὅτε τίς τε δράκοντα ἰδὼν παλίνορσος ἀπέστη
οὔρεος ἐν βήσσῃς, ὑπό τε τρόμος ἔλλαβε γυῖα,
ἂψ δ' ἀνεχώρησεν, ὦχρός τέ μιν εἷλε παρειάς,
ὣς αὖτις καθ' ὅμιλον ἔδυ Τρώων ἀγερώχων
δείσας ᾿Ατρέος υἱὸν ᾿Αλέξανδρος θεοειδής. (Iliade, III)
« Ainsi celui qui aperçoit un serpent s'enfuit à travers les broussailles de la montagne; il recule, la crainte engourdit ses membres, la pâleur couvre ses joues; ainsi Alexandre doué d'une divine beauté, se sauve au milieu des superbes Troyens, par la crainte que lui inspire lé fils d'Atrée. »
(Virgile)
Qualis ubi in lucem coluber mala gramina pastus,
Frigida sub terra tumidum quem bruma tegebat,
Nunc positis novus exuviis nitidusque iuventa,
Lubrica convolvit sublato pectore terga
Arduus ad solem et linguis micat ore trisulcis.
« Semblable au serpent qui sort de sa retraite humide et obscure, où, à l'abri de l'hiver, il dévorait sous la terre sa vénéneuse nourriture; revêtu maintenant d'une nouvelle peau et brillant de jeunesse, il déroule au soleil sa robe écailleuse, et, placé sur un lieu escarpé, il fait vibrer sa langue armée d'un triple dard. »
(Homère)
ὡς δὲ δράκων ἐπὶ χειῇ ὀρέστερος ἄνδρα μένῃσι
βεβρωκὼς κακὰ φάρμακ', ἔδυ δέ τέ μιν χόλος αἰνός,
σμερδαλέον δὲ δέδορκεν ἑλισσόμενος περὶ χειῇ· 95
ὣς ῞Εκτωρ ἄσβεστον ἔχων μένος οὐχ ὑπεχώρει (Iliade, XXII)
« Comme le serpent féroce, enflammé de colère et rassasié de nourritures venimeuses, attend l'homme, se tenant placé dans un creux et se roulant dans cette obscure retraite, ainsi Hector, dans l'ardeur de son courage, refusait de se retirer. »
(Virgile)
Non sic, aggeribus ruptis cum spumeus amnis
Exiit oppositasque erupit gurgite moles,
Fertur in arva furens cumulo, camposque per omnes
Cum stabulis armenta trahit.
« C'est avec moins de fureur que le fleuve écumant renverse ses bords, et, abandonnant son lit, triomphe des digues énormes qui lui a furent opposées, pour aller porter sa rage dans les campagnes, et entraîner les troupeaux avec les étables où ils sont renfermés. »
(Homère)
ὡς δ' ὁπότε πλήθων ποταμὸς πεδίον δὲ κάτεισι
χειμάρρους κατ' ὄρεσφιν ὀπαζόμενος Διὸς ὄμβρῳ,
πολλὰς δὲ δρῦς ἀζαλέας, πολλὰς δέ τε πεύκας
ἐσφέρεται, πολλὸν δέ τ' ἀφυσγετὸν εἰς ἅλα βάλλει, (Iliade, XI)
« Ainsi, lorsque Jupiter fait tomber des torrents de pluie du haut des montagnes, le fleuve inonde la campagne, et entraîne avec lui, jusqu'à la mer, des chênes desséchés et des larys, avec une grande quantité de limon. »
(Virgile)
Ter conatus ibi collo dare brachia circum:
Ter frustra conprensa manus effugit imago,
Par levibus ventis volucrique simillima fumo.
« Trois fois il tenta de le serrer entre ses bras, trois fois il n'embrassa qu'une ombre vaine qui s'échappait de ses mains, aussi légère que le vent, aussi volatile que la fumée. »
(Homère)
τρὶς μὲν ἐφωρμήθην, ἑλέειν τέ με θυμὸς ἀνώγει,
τρὶς δέ μοι ἐκ χειρῶν σκιῇ εἴκελον ἢ καὶ ὀνείρῳ
ἔπτατ'. ἐμοὶ δ' ἄχος ὀξὺ γενέσκετο κηρόθι μᾶλλον, (Odyssée, XI, 206)
« Trois fois je me sentis le désir et je tentai de l'embrasser, et trois fois elle échappa de mes mains, comme une ombre ou comme un songe; et chaque fois je sentais la douleur s'aigrir davantage dans mon âme. »
CHAPITRE VI.
Des passages du troisième et du quatrième livre de l'Énéide, qui sont pris dans Homère.
Une seconde tempête que subit Énée, et celle que subit Ulysse, sont toutes deux décrites longuement dans les deux poètes; mais elles commencent ainsi qu'il suit :
Dans Virgile
Postquam altum tenuere rates, nec iam amplius ullae
« Lorsque nos vaisseaux tinrent la haute mer, et que déjà aucunes terres..... »
Et dans Homère
ἀλλ' ὅτε δὴ τὴν νῆσον ἐλείπομεν, οὐδέ τις ἄλλη (Odyssée, XII)
« Quand nous eûmes perdu de vue l'île, qu'on n'aperçut plus la terre, qu'on ne vit que le ciel et la mer, qui tous deux environnaient le vaisseau de leur sombre profondeur. »
(Virgile)
Accipe et haec, manuum tibi quae monumenta mearum
Sint, puer.
« Reçois de moi, jeune homme, ces dons, ouvrages de mes mains. »
(Homère)
δῶρόν τοι καὶ ἐγώ, τέκνον φίλε, τοῦτο δίδωμι,
μνῆμ' ῾Ελένης χειρῶν,
« Fils chéri, je te fais ce don : il est l'ouvrage d'Hélène, conserve-le en sa mémoire. »
(Virgile)
Tendunt vela Noti fugimus spumantibus undis,
Qua cursum ventusque gubernatorque vocabat.
« Les matelots déploient les voiles, nous fuyons à travers les vagues écumantes, là où les vents et le pilote dirigent notre course. »
(Homère)
αὐτίκα δ' ὅπλα ἕκαστα πονησάμενοι κατὰ νῆα
ἥμεθα· τὴν δ' ἄνεμός τε κυβερνήτης τ' ἴθυνε. (Odyssée, XII, 151)
« Pour nous, nous déposons nos armes et nous nous asseyons, tandis que les vents et le pilote dirigent le vaisseau. »
(Virgile)
Dextrum Scylla latus, laevum inplacata Charybdis
Obsidet, atque imo barathri ter gurgite vastos
Sorbet in abruptum fluctus, rursusque sub auras
Erigit alternos et sidera verberat unda.
At Scyllam caecis cohibet spelunca latebris
Ora exertantem et naves in saxa trahentem.
Prima hominis facies, et pulchro pectore virgo
Pube tenus, postrema inmani corpore pistrix,
Delphinum caudas utero conmissa luporum.
Praestat Trinacrii metas lustrare Pachyni
Cessantem longos et circumflectere cursus,
Quam semel informem vasto vidisse sub antro
Scyllam et caeruleis canibus resonantia saxa.
« A droite est placée Scylla, à gauche l'implacable Charybde; trois fois celle-ci engloutit les flots dans un profond abîme, et trois fois elle les revomit dans les airs et les fait jaillir jusqu'aux astres. Scylla, enfoncée dans le creux d'une caverne obscure, avance la tête hors de son antre, et attire les vaisseaux sur ces rochers. Ce monstre, depuis la tète jusqu'à la ceinture, est une femme d'une beauté séduisante; poisson monstrueux du reste de son corps, son ventre est celui d'un loup, et il se termine par une queue de dauphin. Il vaut mieux, en prenant un long détour, doubler le promontoire sicilien de Pachynum, que de voir seulement dans son antre profond la hideuse Scylla, et les rochers bleuâtres qui retentissent des hurlements de ses chiens. »
En parlant de Charybde, Homère dit
δεινὸν ἀνερροίβδησε θαλάσσης ἁλμυρὸν ὕδωρ.
ἦ τοι ὅτ' ἐξεμέσειε, λέβης ὣς ἐν πυρὶ πολλῷ
πᾶσ' ἀναμορμύρεσκε κυκωμένη, ὑψόσε δ' ἄχνη
ἄκροισι σκοπέλοισιν ἐπ' ἀμφοτέροισιν ἔπιπτεν· 240
ἀλλ' ὅτ' ἀναβρόξειε θαλάσσης ἁλμυρὸν ὕδωρ,
πᾶσ' ἔντοσθε φάνεσκε κυκωμένη, ἀμφὶ δὲ πέτρη
δεινὸν ἐβεβρύχει, ὑπένερθε δὲ γαῖα φάνεσκε
ψάμμῳ κυανέη· τοὺς δὲ χλωρὸν δέος ᾕρει. (Odyssée XII)
« Le gouffre de Scylla d'un côté, de l'autre le gouffre immense de Charybde absorbaient les flots de la mer. Ces gouffres ressemblaient ; lorsqu'ils les vomissaient, à la chaudière placée sur un grand feu, dont l'eau murmure et s'agite jusqu'au fond; et la colonne d'eau qu'ils lançaient dans les airs allait se briser contre la pointe des rochers : mais quand ils engloutissaient de nouveau l'onde amère, la mer paraissait ébranlée jusque dans ses fondements, et mugissait horriblement autour du rocher, au pied duquel on apercevait un banc de sable bleuâtre; à cette vue les compagnons d’Ulysse pâlirent de crainte. »
Il dit, en parlant de Scylla :
ἔνθα δ' ἐνὶ Σκύλλη ναίει δεινὸν λελακυῖα.
τῆς ἦ τοι φωνὴ μὲν ὅση σκύλακος νεογιλῆς
γίγνεται, αὐτὴ δ' αὖτε πέλωρ κακόν· οὐδέ κέ τίς μιν
γηθήσειεν ἰδών, οὐδ' εἰ θεὸς ἀντιάσειεν.
τῆς ἦ τοι πόδες εἰσὶ δυώδεκα πάντες ἄωροι, 90
ἓξ δέ τέ οἱ δειραὶ περιμήκεες, ἐν δὲ ἑκάστῃ
σμερδαλέη κεφαλή, ἐν δὲ τρίστοιχοι ὀδόντες
πυκνοὶ καὶ θαμέες, πλεῖοι μέλανος θανάτοιο.
μέσση μέν τε κατὰ σπείους κοίλοιο δέδυκεν,
ἔξω δ' ἐξίσχει κεφαλὰς δεινοῖο βερέθρου, 95
αὐτοῦ δ' ἰχθυάᾳ, σκόπελον περιμαιμώωσα,
δελφῖνάς τε κύνας τε, καὶ εἴ ποθι μεῖζον ἕλῃσι
κῆτος, ἃ μυρία βόσκει ἀγάστονος ᾿Αμφιτρίτη. (Odyssée, XII)
« C'est là qu'habite Scylla, et qu'elle pousse ses vociférations. La voix de ce monstre affreux ressemble à celle de plusieurs chiens encore à la mamelle, et la présence même d'un dieu ne pourrait adoucir la tristesse de son aspect. Il a douze pieds, tous également difformes; six têtes horribles, placées chacune sur un cou allongé, et armées d'une triple rangée de dents nombreuses, serrées, et qui menacent de la mort; la moitié de son corps est cachée dans un antre, mais il porte la tête hors de cet horrible gouffre, et, parcourant les alentours du rocher, il pêche des dauphins, des chiens de mer, et les plus grands poissons que la bruyante Amphitrite nourrit en cet endroit. »
(Virgile)
O mihi sola mei super Astyanactis imago!
Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat.
« O chère et unique image de mon fils Astyanax, voilà ses yeux, voilà ses mains, voilà le port de sa tête. »
(Homère)
κείνου γὰρ τοιοίδε πόδες τοιαίδε τε χεῖρες
ὀφθαλμῶν τε βολαὶ κεφαλή τ' ἐφύπερθέ τε χαῖται. (Odyssée, IV)
« Tels étaient ses pieds, ses mains; tel était son regard, son visage, sa chevelure. »
(Virgile)
Ter scopuli clamorem inter cava saxa dedere:
Ter spumam elisam et rorantia vidimus astra.
« Trois fois les écueils firent retentir le creux des rochers, et trois fois l'écume brisée nous fit voir les astres dégoûtants de rosée. »
(Homère)
τῷ δ' ὑπὸ δῖα Χάρυβδις ἀναρροιβδεῖ μέλαν ὕδωρ. 105
τρὶς μὲν γάρ τ' ἀνίησιν ἐπ' ἤματι, τρὶς δ' ἀναροιβδεῖ (Odyssée XII)
« Au pied de ce rocher, trois fois par jour Charybde engloutit l'onde noirâtre, et trois fois elle la vomit. »
(Virgile)
— Qualis coniecta cerva sagitta,
Quam procul incautam nemora inter Cresia fixit
Pastor agens telis, liquitque volatile ferrum
Nescius: illa fuga silvas saltusque peragrat
Dictaeos, haeret lateri letalis arundo.
« Telle la biche qui errait sans précaution dans les forêts de Crète, est frappée par la flèche du pasteur qui s'exerçait à lancer des traits, et qui l’a atteinte à son insu ; elle fuit à travers les bois et les détours du mont Dictys, mais le trait mortel reste fixé dans ses flancs. »
(Homère)
ἀμφ' ἔλαφον κεραὸν βεβλημένον, ὅν τ' ἔβαλ' ἀνὴρ
ἰῷ ἀπὸ νευρῆς· τὸν μέν τ' ἤλυξε πόδεσσι
φεύγων, ὄφρ' αἷμα λιαρὸν καὶ γούνατ' ὀρώρῃ·
αὐτὰρ ἐπεὶ δὴ τόν γε δαμάσσεται ὠκὺς ὀϊστός,
ὠμοφάγοι μιν θῶες ἐν οὔρεσι δαρδάπτουσιν (Iliade, XI, 475)
« Le cerf blessé par la flèche du chasseur fuit tant qu'il conserve de la chaleur dans le sang, et de la force dans les membres. »
(Virgile)
Dixerat. Ille patris magni parere parabat
Imperio: et primum pedibus talaria nectit
Aurea, quae sublimem alis sive aequora iuxta,
Seu terram, rapido pariter cum flamine portant.
Tum virgam capit: hac animas ille evocat Orco
Pallentes, alias sub Tartara tristia mittit,
Dat somnos adimitque et lumina morte resignat.
Illa fretus agit ventos et turbida tranat
Nubila.
« Jupiter a parlé, et déjà Mercure se dispose à exécuter les ordres de son auguste père. Il ajuste d'abord à ses pieds ses brodequins d'or, dont les ailes le soutiennent dans les airs, et le portent avec la rapidité de la flamme au-dessus des terres et des mers. Il prend ensuite son caducée, dont il se sert pour évoquer des enfers les pâles ombres, ou pour les y conduire; pour donner et ôter le sommeil, et pour fermer la paupière des morts. Avec son secours, il gouverne les vents et traverse les plus épais nuages. »
(Homère)
ὣς ἔφατ', οὐδ' ἀπίθησε διάκτορος ἀργεϊφόντης.
αὐτίκ' ἔπειθ' ὑπὸ ποσσὶν ἐδήσατο καλὰ πέδιλα, 45
ἀμβρόσια χρύσεια, τά μιν φέρον ἠμὲν ἐφ' ὑγρὴν
ἠδ' ἐπ' ἀπείρονα γαῖαν ἅμα πνοιῇς ἀνέμοιο.
εἵλετο δὲ ῥάβδον, τῇ τ' ἀνδρῶν ὄμματα θέλγει,
ὧν ἐθέλει, τοὺς δ' αὖτε καὶ ὑπνώοντας ἐγείρει.
τὴν μετὰ χερσὶν ἔχων πέτετο κρατὺς ἀργεϊφόντης. (Odyssée, V)
« Jupiter parla ainsi, et le meurtrier d'Argus n'a garde de lui désobéir; il s'empresse de chausser ses magnifiques, ses divins brodequins d'or, qui le portent, aussi rapide que les vents, au-dessus de la mer, comme au-dessus de la vaste étendue de la terre; il prend cette verge avec laquelle il appesantit ou excite à son gré les yeux des mortels, et il fend les airs, la tenant dans les mains. »
(Virgile)
Ac velut annoso validam cum robore quercum
Alpini Boreae nunc hinc nunc flatibus illinc
Eruere inter se certant: it stridor, et alte
Consternunt terram concusso stipite frondes.
Illa haeret scopulis, et quantum vertice ad auras
Aetherias, tantum radice in Tartara tendit.
« Ainsi, lorsque, soufflant du haut des Alpes, les Aquilons attaquent de toutes parts le vieux chêne endurci par l'âge, et se disputent entre eux pour l'arracher, l'air siffle, et le tronc secoué couvre au loin la terre de ses feuilles; néanmoins l'arbre demeure attaché aux rochers, et autant sa cime s'élève vers le ciel, autant ses racines plongent vers les enfers. »
(Homère)
οἷον δὲ τρέφει ἔρνος ἀνὴρ ἐριθηλὲς ἐλαίης
χώρῳ ἐν οἰοπόλῳ, ὅθ' ἅλις ἀναβέβροχεν ὕδωρ, 55
καλὸν τηλεθάον· τὸ δέ τε πνοιαὶ δονέουσι
παντοίων ἀνέμων, καί τε βρύει ἄνθεϊ λευκῷ·
ἐλθὼν δ' ἐξαπίνης ἄνεμος σὺν λαίλαπι πολλῇ
βόθρου τ' ἐξέστρεψε καὶ ἐξετάνυσσ' ἐπὶ γαίῃ· (Iliade, XVII)
« Tel l'olivier cultivé par l'agriculteur, dans un terrain préparé avec soin, où l'eau coule avec abondance, accessible au souffle de tous les vents, pousse, grandit, étend au loin son feuillage bleu; mais tout à coup le vent survient en tourbillonnant, renverse la tranchée qui l'environne, et le couche sur la terre. »
(Virgile)
Et iam prima novo spargebat lumine terras
Tithoni croceum linquens Aurora cubile.
« Déjà l'Aurore, quittant le lit pourpré de Tithon, répandait sur la terre ses premiers feux. »
(Homère)
᾿Ηὼς δ' ἐκ λεχέων παρ' ἀγαυοῦ Τιθωνοῖο
ὤρνυθ', ἵν' ἀθανάτοισι φόως φέροι ἠδὲ βροτοῖσιν· (Odyssée, V)
« L'Aurore quittait le lit du beau Tithon, pour apporter la lumière aux dieux et aux mortels. »
(Le même)
᾿Ηὼς μὲν κροκόπεπλος ἐκίδνατο πᾶσαν ἐπ' αἶαν, (Iliade, VIII, 1)
« Cependant l'Aurore, revêtue d'un manteau de pourpre, répandait ses feux sur la terre. »
CHAPITRE VII.
Des emprunts que Virgile a faits à Homère, dans les cinquième et sixième livres de l’Énéide.
(Virgile)
Ut pelagus tenuere rates nec iam amplius ulla
Occurrit tellus, maria undique et undique caelum:
Ollis caeruleus supra caput adstitit imber
Noctem hiememque ferens, et inhorruit unda tenebris.
« Dès que les vaisseaux eurent gagné la haute mer, et qu'on n'aperçut plus autour de soi que le ciel et les eaux, un nuage grisâtre, chargé de ténèbres et de frimas, se forma au-dessus de nous, et vint épouvanter les ondes de son obscurité. »
(Homère)
ἀλλ' ὅτε δὴ τὴν νῆσον ἐλείπομεν, οὐδέ τις ἄλλη
φαίνετο γαιάων, ἀλλ' οὐρανὸς ἠδὲ θάλασσα,
δὴ τότε κυανέην νεφέλην ἔστησε Κρονίων
νηὸς ὕπερ γλαφυρῆς, ἤχλυσε δὲ πόντος ὑπ' αὐτῆς.
« Quand nous eûmes perdu de vue l'île, qu'on n'aperçut plus la terre, qu'on ne vit plus que la mer et les cieux, qui se chargeaient de sombres nuées. »
(Virgile)
Vinaque fundebat pateris, animamque vocabat
Anchisae magni, manesque Acheronte remissos.
« Énée répand des coupes remplies de vin; il évoque la grande âme d'Anchise, et ses mânes qui dorment dans l'Achéron. »
(Homère)
οἶνον ἀφυσσόμενος χαμάδις χέε, δεῦε δὲ γαῖαν
ψυχὴν κικλήσκων Πατροκλῆος δειλοῖο. (Iliade, XXII)
« Achille arrosait la terre de vin, en invoquant l'âme de l'infortuné Patrocle. »
(Virgile)
Levibus huic hamis consertam auroque trilicem
Loricam, quam Demoleo detraxerat ipse
Victor apud rapidum Simoenta sub Ilio alto.
« Il reçoit pour récompense une cuirasse formée d'un triple tissu de chaînes d'or entrelacées, qu'Enée lui-même, vainqueur dans un combat sur les bords du Simoïs, avait enlevées à Démolée, au pied des murs de Troie. »
(Homère)
δώσω οἱ τόδ' ἄορ παγχάλκεον, ᾧ ἔπι κώπη
ἀργυρέη, κολεὸν δὲ νεοπρίστου ἐλέφαντος 405
ἀμφιδεδίνηται· πολέος δέ οἱ ἄξιον ἔσται." (Odyssée, VIII)
« Je lui donnerai (et j'espère qu'il appréciera ce présent) une cuirasse d'airain que j'ai enlevée à Astérope, et dont le contour est revêtu d'ornements d'étain poli. »
La lutte des coureurs est semblable dans les deux poètes. Comme elle comprend dans chacun, un grand nombre de vers, le lecteur pourra comparer ces deux morceaux semblables. Elle commence comme il suit
(Virgile)
Haec ubi dicta, locum capiunt, signoque repente.
« Énée ayant ainsi parlé, ils prennent place; et au signal donné... »
(Homère)
στὰν δὲ μεταστοιχί, σήμηνε δὲ τέρματ' ᾿Αχιλλεὺς (Iliade, XXIII)
« Ils se rangèrent en ordre; Achille leur montra les bornes de la carrière... »
La lutte du pugilat commence ainsi dans Virgile
Constitit in digitos extemplo adrectus uterque
« A l'instant, chacun se dresse sur la pointe des pieds. »
Et dans Homère :
τὼ δὲ ζωσαμένω βήτην ἐς μέσσον ἀγῶνα,
ἄντα δ' ἀνασχομένω χερσὶ στιβαρῇσιν ἅμ' ἄμφω (Iliade, XXIII)
« Alors les deux champions, levant ensemble l'un contre l'autre leurs mains robustes , s'accrochent en même temps, et entrelacent leurs doigts nerveux. »
Si l'on veut comparer la lutte à l'exercice de l'arc, voici où elle commence dans les deux poètes:
(Virgile)
Protinus Aeneas celeri certare sagitta.
« Aussitôt Énée invite ceux qui voudront disputer d'adresse à tirer de l'arc. »
(Homère)
αὐτὰρ ὃ τοξευτῇσι τίθει ἰόεντα σίδηρον,
« Il fait distribuer aux tireurs d'arc un fer propre à servir de trait, dix haches à deux tranchants, et autant de demi-haches. »
Il aura suffi d'indiquer le commencement de ces narrations étendues, pour mettre le lecteur à même de vérifier les imitations.
(Virgile)
Dixerat, et tenues fugit ceu fumus in auras.
Aeneas: Quo deinde ruis, quo proripis? inquit,
Quem fugis? aut quis te nostris conplexibus arcet? —
Ter conatus erat collo dare brachia circum,
Ter frustra conprensa manus effugit imago.
« Il dit et disparaît, comme la fumée légère s'efface dans les cieux. »
« Où courez-vous? où fuyez-vous? lui dit Énée; Pourquoi m'évitez-vous, et qui vous arrache à mes embrassements? »
« Trois fois il tenta de le serrer entre ses bras, trois fois il n'embrassa qu'une ombre vaine qui s'échappait de ses mains. »
(Homère)
"ὣς ἔφατ', αὐτὰρ ἐγώ γ' ἔθελον φρεσὶ μερμηρίξας 205
μητρὸς ἐμῆς ψυχὴν ἑλέειν κατατεθνηυίης.
τρὶς μὲν ἐφωρμήθην, ἑλέειν τέ με θυμὸς ἀνώγει,
τρὶς δέ μοι ἐκ χειρῶν σκιῇ εἴκελον ἢ καὶ ὀνείρῳ
ἔπτατ'. ἐμοὶ δ' ἄχος ὀξὺ γενέσκετο κηρόθι μᾶλλον, (Odyssée, XI)
« Ainsi parla (Anticlée). Moi, j'eus la pensée d'embrasser l'âme de ma mère défunte; trois fois je le tentai , et trois fois elle échappa de mes mains, comme une ombre ou comme un songe. »
« Son âme rentra sous la terre en gémissant, et disparut comme la fumée. »
La sépulture de Palinure est imitée de celle de Patrocle. L'une commence par ce vers (dans Virgile)
Principio pinguem taedis et robore secto
« D'abord ils élevèrent un bûcher formé de bois résineux et de chênes fendus. »
L'autre, par celui-ci (dans Homère)
οἳ δ' ἴσαν ὑλοτόμους πελέκεας ἐν χερσὶν ἔχοντες (Iliade, XXIII)
« Ils allèrent avec des haches couper le bois nécessaire. »
Et plus loin :
ποίησαν δὲ πυρὴν ἑκατόμπεδον ἔνθα καὶ ἔνθα, (Iliade, XXIII)
« Ils élevèrent un bûcher de cent pieds carrés, et, la douleur dans le coeur, ils placèrent dessus le cadavre de Patrocle. »
Quelle similitude dans les insignes des deux tombeaux !
(Virgile):
At pius Aeneas ingenti mole sepulchrum
Inponit, suaque arma viro remumque tubamque
Monte sub aerio, qui nunc Misenus ab illo
Dicitur, aeternumque tenet per secula nomen.
« Énée fit élever un grand tertre-au-dessus du tombeau de Misène ; il le décora de ses armes, d'une rame et d'une trompette. Ce monument a donné son nom à la haute montagne sur laquelle il est placé, et elle le conservera dans tous les siècles. »
(Homère)
αὐτὰρ ἐπεὶ νεκρός τ' ἐκάη καὶ τεύχεα νεκροῦ,
τύμβον χεύαντες καὶ ἐπὶ στήλην ἐρύσαντες
πήξαμεν ἀκροτάτῳ τύμβῳ ἐυῆρες ἐρετμόν. (Odyssée, XII)
« Après que le cadavre et les armes d'Elpénor eurent été brûlés, qu'on eut formé un tertre sur son tombeau et érigé une colonne au-dessus, nous posâmes encore en haut un monument, et une rame artistement travaillée. »
(Virgile)
Tunc consanguineus Leti Sopor.
« Alors le Sommeil, frère de la Mort... »
(Homère)
ἔνθ' ῞Υπνῳ ξύμβλητο κασιγνήτῳ Θανάτοιο, (Iliade, XIV)
« Junon joignit en cet endroit le Sommeil, frère de la Mort. »
(Virgile)
Quod te per caeli iucundum lumen et auras
Per genitorem oro, per spes surgentis Iuli,
Eripe me his, invicte, malis, aut tu mihi terram
Iniice, namque potes, portusque require Velinos.
« Je t'en conjure au nom de la douce lumière du ciel et de l'air que tu respires, au nom de ton père et de ton fils Iule, ta plus douce espérance, tire-moi, ô héros, de l'état où je suis, et fais jeter un peu de terre sur mon corps; tu le peux facilement, en allant la chercher au port de Véïes. »
(Homère)
νῦν δέ σε τῶν ὄπιθεν γουνάζομαι, οὐ παρεόντων,
πρός τ' ἀλόχου καὶ πατρός, ὅ σ' ἔτρεφε τυτθὸν ἐόντα,
Τηλεμάχου θ', ὃν μοῦνον ἐνὶ μεγάροισιν ἔλειπες·
οἶδα γὰρ ὡς ἐνθένδε κιὼν δόμου ἐξ ᾿Αίδαο 70
νῆσον ἐς Αἰαίην σχήσεις ἐυεργέα νῆα·
ἔνθα σ' ἔπειτα, ἄναξ, κέλομαι μνήσασθαι ἐμεῖο.
μή μ' ἄκλαυτον ἄθαπτον ἰὼν ὄπιθεν καταλείπειν
νοσφισθείς, μή τοί τι θεῶν μήνιμα γένωμαι,
ἀλλά με κακκῆαι σὺν τεύχεσιν, ἅσσα μοι ἔστιν, 75
σῆμά τέ μοι χεῦαι πολιῆς ἐπὶ θινὶ θαλάσσης,
ἀνδρὸς δυστήνοιο καὶ ἐσσομένοισι πυθέσθαι.
ταῦτά τέ μοι τελέσαι πῆξαί τ' ἐπὶ τύμβῳ ἐρετμόν,
τῷ καὶ ζωὸς ἔρεσσον ἐὼν μετ' ἐμοῖς ἑτάροισιν.' (Odyssée,XI)
« Je te conjure au nom de tes ancêtres qui ne sont plus, au nom de ton épouse et du père qui a pris soin de ton enfance, au nom de Télémaque ton fils unique, que tu as laissé dans ton palais; je te conjure, ô roi, de te souvenir de moi lorsque tu seras parvenu dans l'île d'Ea, où je sais que tu vas diriger ton vaisseau, en quittant le domaine de Pluton; ne me laisse plus désormais sans deuil et sans sépulture, de peur que je n'attire sur toi la colère des dieux, mais brûle mon cadavre avec toutes les armes qui m'ont appartenu; sur les bords de la mer écumeuse, élève-moi un tombeau qui apprenne mes malheurs à la postérité, et place au-dessus une rame, instrument dont je me servais, quand je partageais l'existence avec mes compagnons. »
(Virgile)
Nec non et Tityon, Terrae omniparentis alumnum,
Cernere erat: per tota novem cui iugera corpus
Porrigitur, rostroque inmanis vultur obunco
Inmortale iecur tondens fecundaque poenis
Viscera rimaturque epulis habitatque sub alto
Pectore nec fibris requies datur ulla renatis.
« On voyait aussi dans ce lieu Tityus, fils de la Terre, dont le corps étendu couvre neuf arpents de surface. Un insatiable vautour déchire avec son bec crochu, son foie indestructible, ses entrailles sans cesse renaissantes pour son supplice; et, se repaissant dans l'ouverture de sa poitrine, qui lui sert d'asile, il en dévore incessamment les chairs à mesure qu'elles se reproduisent. »
(Homère)
καὶ Τιτυὸν εἶδον, Γαίης ἐρικυδέος υἱόν,
κείμενον ἐν δαπέδῳ· ὁ δ' ἐπ' ἐννέα κεῖτο πέλεθρα,
γῦπε δέ μιν ἑκάτερθε παρημένω ἧπαρ ἔκειρον,
δέρτρον ἔσω δύνοντες, ὁ δ' οὐκ ἀπαμύνετο χερσί· 580
Λητὼ γὰρ ἕλκησε, Διὸς κυδρὴν παράκοιτιν,
Πυθώδ' ἐρχομένην διὰ καλλιχόρου Πανοπῆος. (Odyssée,XI)
« J'ai vu Tityus, fils orgueilleux de la Terre, renversé sur le sol dont il couvrait neuf arpents; des vautours l'entouraient de tous côtés, et, pénétrant dans ses entrailles, allaient lui ronger le foie, sans que ses mains pussent les repousser. C'était en punition de ce qu'il avait osé faire violence à Latone, illustre épouse de Jupiter, lorsqu'elle traversait les riantes campagnes de Panope pour se rendre à Delphes... »
(Virgile)
Non, mihi si linguae centum sint oraque centum,
Ferrea vox, omnis scelerum conprendere formas,
Omnia poenarum percurrere nomina possim.
« Quand j'aurais cent bouches et cent langues, avec une voix de fer, je ne pourrais vous décrire leurs diverses espèces de crimes, et raconter, seulement en les nommant, leurs divers supplices. »
(Homère)
πληθὺν δ' οὐκ ἂν ἐγὼ μυθήσομαι οὐδ' ὀνομήνω,
οὐδ' εἴ μοι δέκα μὲν γλῶσσαι, δέκα δὲ στόματ' εἶεν,
φωνὴ δ' ἄρρηκτος, χάλκεον δέ μοι ἦτορ ἐνείη, (Iliade, II)
« Je ne pourrais nommer seulement les nombreux chefs des Grecs, quand j'aurais dix langues et dix bouches, une voix infatigable et une poitrine d'airain. »
CHAPITRE VIII.
Des vers des septième et huitième livres de l'Énéide qui sont pris dans Homère.
(Virgile)
Hinc exaudiri gemitus iraeque leonum
Vincla recusantum et sera sub nocte rudentum,
Setigerique sues atque in praesepibus ursi
Saevire ac formae magnorum ululare luporum:
Quos hominum ex facie dea saeva potentibus herbis
Induerat Circe in vultus ac terga ferarum.
« On entendait gémir dans son île des lions furieux qui luttaient contre leurs liens, et rugissaient dans l'horreur des ténèbres; des sangliers et des ours qui poussaient des hurlements monstrueux, semblables à ceux des loups, dans les étables où ils étaient renfermés : c'étaient des hommes que la cruelle Circé avait dépouillés de leur forme, pour les métamorphoser en animaux féroces. »
(Homère)
εὗρον δ' ἐν βήσσῃσι τετυγμένα δώματα Κίρκης
ξεστοῖσιν λάεσσι, περισκέπτῳ ἐνὶ χώρῳ·
ἀμφὶ δέ μιν λύκοι ἦσαν ὀρέστεροι ἠδὲ λέοντες,
τοὺς αὐτὴ κατέθελξεν, ἐπεὶ κακὰ φάρμακ' ἔδωκεν. (Odyssée, X, 210)
« Dans un vallon agréable, ils trouvèrent la maison de Circé, bâtie en pierres polies, autour de laquelle erraient des lions et des loups des montagnes, que la magicienne avait apprivoisés par ses enchantements. »
(Virgile)
Quid petitis? quae causa rates aut cuius egentes
Litus ad Ausonium tot per vada caerula vexit?
Sive errore viae seu tempestatibus acti,
Qualia multa mari nautae patiuntur in alto.
« Que demandez-vous? quels motifs ou quels besoins vous ont conduits, à travers tant de mers, sur les rivages de l'Ausonie? Vous seriez-vous égarés de votre route, ou bien quelque tempête telle qu'on en essuie souvent sur mer..... »
(Homère)
ἤ τι κατά πρῆξιν ἦ μαψιδίως ἀλάλησθε
οἷά τε ληιστῆρες ὑπεὶρ ἅλα, τοί τ' ἀλόωνται
ψυχὰς παρθέμενοι κακὸν ἀλλοδαποῖσι φέροντες;" (Odyssée, III, 71)
« O étranger ! qui êtes-vous? Quel est le but de votre navigation? est-ce quelque affaire? ou bien errez-vous à l'aventure, comme les pirates qui vont exposant leur vie, pour nuire à autrui? »
(Virgile)
Ceu quondam nivei liquida inter nubila cycni
Cum sese e pastu referunt et longa canoros
Dant per colla modos: sonat amnis et Asia longe
Pulsa palus.
« Ainsi, au retour du pâturage, les cygnes au plumage blanc font retentir les nues qu'ils traversent de leurs chants mélodieux, que répètent au loin les bords du Caïstre et du lac Asia. »
(Homère)
τῶν δ' ὥς τ' ὀρνίθων πετεηνῶν ἔθνεα πολλὰ
χηνῶν ἢ γεράνων ἢ κύκνων δουλιχοδείρων
᾿Ασίω ἐν λειμῶνι Καϋστρίου ἀμφὶ ῥέεθρα
ἔνθα καὶ ἔνθα ποτῶνται ἀγαλλόμενα πτερύγεσσι
κλαγγηδὸν προκαθιζόντων, σμαραγεῖ δέ τε λειμών, (Iliade, II, 459)
« Ainsi de grandes troupes d'oiseaux, d'oies sauvages, de grues ou de cygnes au long col et au blanc plumage, voltigent, en déployant leurs ailes, sur les prairies de l'Asia et sur les bords du fleuve Caïstre, et font retentir la campagne de leurs nombreux gazouillements. »
(Virgile)
Illa vel intactae segetis per summa volaret
Gramina, nec teneras cursu laesisset aristas,
Vel mare per medium fluctu suspensa tumenti
Ferret iter, celeres nec tingeret aequore plantas.
« Elle aurait pu voler sur la surface d'un champ couvert d'une riche moisson, sans blesser dans sa course les fragiles épis; ou courir au milieu des mers, en glissant sur les vagues, sans mouiller seulement la plante de son pied rapide. »
(Homère)
αἳ δ' ὅτε μὲν σκιρτῷεν ἐπὶ ζείδωρον ἄρουραν,
ἄκρον ἐπ' ἀνθερίκων καρπὸν θέον οὐδὲ κατέκλων·
ἀλλ' ὅτε δὴ σκιρτῷεν ἐπ' εὐρέα νῶτα θαλάσσης,
ἄκρον ἐπὶ ῥηγμῖνος ἁλὸς πολιοῖο θέεσκον. (Iliade, XX, 226)
« Tantôt ces cavales bondissaient sur la terre féconde, tantôt elles couraient dans les champs au-dessus des épis mûrs, sans les briser, et tantôt elles s'abattaient sur la vaste surface des ondes amères. »
(Virgile)
Vescitur Aeneas simul et Troiana iuventus
Perpetui tergo bovis et lustralibus extis.
Postquam exempta fames, et amor conpressus edendi,
Rex Evandrus ait.
« On sert à Énée et aux Troyens, ses compagnons, le dos entier d'un boeuf, et des viandes offertes sur l'autel. »
« Lorsqu'on fut rassasié et qu'on eut cessé de manger; le roi Évandre prit la parole. »
(Homère)
νώτοισιν δ' Αἴαντα διηνεκέεσσι γέραιρεν
ἥρως ᾿Ατρεΐδης εὐρὺ κρείων ᾿Αγαμέμνων. (Iliade, VII, 322)
αὐτὰρ ἐπεὶ πόσιος καὶ ἐδητύος ἐξ ἔρον ἕντο,
τοῖς ὁ γέρων πάμπρωτος ὑφαίνειν ἤρχετο μῆτιν (Iliade, IX, 91)
« Le roi Agamemnon leur donna un boeuf de cinq ans, consacré à Saturne. »
« Le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon, fit à Ajax l'honneur de servir le dos tout entier; et après qu'on eut apaisé la faim et la soif, le vieux Nestor ouvrit le premier un avis. »
(Virgile)
Evandrum ex humili tecto lux suscitat alma,
Et matutinus volucrum sub culmine cantus.
Consurgit senior, tunicaque inducitur artus,
Et Tyrrhena pedum circumdat vincula plantis.
Tum lateri atque humeris Tegeaeum subligat ensem,
Demissa ab laeva pantherae terga retorquens.
Nec non et gemini custodes limine in ipso
Praecedunt, gressumque canes comitantur herilem.
« Évandre est éveillé dans son humble habitation par le retour heureux de la lumière, et par le chant matinal des oiseaux nichés sous son toit. Le vieillard, se lève, couvre son corps d'une tunique, et attache à ses pieds les cordons de la chaussure tyrrhénienne; il met ensuite sur son épaule un baudrier, d'où pend à son côté une épée d'Arcadie; une peau de panthère tombe de son épaule gauche sur sa poitrine; deux chiens, ses fidèles gardiens, sortent avec lui de la maison, et accompagnent leur maître. »
(Homère)
ὤρνυτ' ἄρ' ἐξ εὐνῆφι βοὴν ἀγαθὸς Μενέλαος
εἵματα ἑσσάμενος, περὶ δὲ ξίφος ὀξὺ θέτ' ὤμῳ,
ποσσὶ δ' ὑπὸ λιπαροῖσιν ἐδήσατο καλὰ πέδιλα, 310 (Odyssée, IV)
« Il s'assied, il revêt une tunique neuve et brillante, et par-dessus un vaste manteau, il attache sur ses jambes lavées une chaussure élégante, et il ceint son épée ornée d'anneaux d'argent. »
(Le même)
βῆ ῥ' ἴμεν εἰς ἀγορήν, παλάμῃ δ' ἔχε χάλκεον ἔγχος,
οὐκ οἶος, ἅμα τῷ γε δύω κύνες ἀργοὶ ἕποντο. (Odyssée, II, 5)
« Il s'avance vers l'assemblée, tenant sa lance à la main; il n'était pas seul, ses deux chiens blancs le suivaient. »
(Virgile)
O mihi praeteritos referat si Iuppiter annos,
Qualis eram, cum primam aciem Praeneste sub ipsa
Stravi, scutorumque incendi victor acervos,
Et regem hac Erimum dextra sub Tartara misi!
Nascenti cui tris animas Feronia mater,
Horrendum dictu, dederat, terna arma movenda;
Ter leto sternendus erat: cui tunc tamen omnis
Abstulit haec animas dextra et totidem exuit armis.
« Oh! si Jupiter me rendait mes premières années, alors que pour la première fois, vainqueur sous les murs. de Préneste, je détruisis une armée et je brûlai des monceaux de boucliers, après avoir de ma propre main envoyé dans les enfers le roi Hérilus, auquel Féronie, sa mère, par un prodige étonnant, avait donné trois vies. Il fallut le vaincre trois fois et trois fois lui donner la mort, ce que mon bras sut accomplir. »
(Homère)
αἲ γὰρ Ζεῦ τε πάτερ καὶ ᾿Αθηναίη καὶ ῎Απολλον
ἡβῷμ' ὡς ὅτ' ἐπ' ὠκυρόῳ Κελάδοντι μάχοντο
ἀγρόμενοι Πύλιοί τε καὶ ᾿Αρκάδες ἐγχεσίμωροι 135
Φειᾶς πὰρ τείχεσσιν ᾿Ιαρδάνου ἀμφὶ ῥέεθρα....
ἀλλ' ἐμὲ θυμὸς ἀνῆκε πολυτλήμων πολεμίζειν
θάρσεϊ ᾧ· γενεῇ δὲ νεώτατος ἔσκον ἁπάντων·
καὶ μαχόμην οἱ ἐγώ, δῶκεν δέ μοι εὖχος ᾿Αθήνη. 155
τὸν δὴ μήκιστον καὶ κάρτιστον κτάνον ἄνδρα·
πολλὸς γάρ τις ἔκειτο παρήορος ἔνθα καὶ ἔνθα.
εἴθ' ὣς ἡβώοιμι, βίη δέ μοι ἔμπεδος εἴη·
τώ κε τάχ' ἀντήσειε μάχης κορυθαίολος ῞Εκτωρ. (Iliade, VII)
« Plût aux dieux que je fusse jeune et vigoureux, comme lorsque la guerre s'alluma entre nous et les Éléens, à l'occasion de l'enlèvement d'un troupeau de boeufs: je tuai Itymon et le vaillant Hypirochide, habitant de l'Elide, qui les amenait chez lui; ce dernier, en les défendant, tomba des premiers, frappé par un trait lancé de ma main. »
(Virgile)
Qualis ubi oceani perfusus Lucifer unda,
Quem Venus ante alios astrorum diligit ignes,
Extulit os sacrum caelo tenebrasque resolvit.
« Telle l'étoile du matin, dont Vénus chérit particulièrement les feux, élève dans les cieux son disque sacré, et dissipe les ténèbres. »
(Homère)
οἷος δ' ἀστὴρ εἶσι μετ' ἀστράσι νυκτὸς ἀμολγῷ
ἕσπερος, ὃς κάλλιστος ἐν οὐρανῷ ἵσταται ἀστήρ, (Odyssée, XXII, 316)
« Telle Vesper, la plus brillante étoile du firmament, se distingue entre toutes les autres pendant une nuit calme. »
(Virgile)
En perfecta mei promissa coniugis arte
Munera, ne mox aut Laurentis, nate, superbos
Aut acrem dubites in proelia poscere Turnum.
Dixit et amplexus nati Cytherea petivit,
Arma sub adversa posuit radiantia quercu.
« Voici le don précieux que je t’ai promis, les armes faites de la main de mon époux : désormais ne crains pas, ô mon fils, de défier au combat les superbes Laurentins et l'audacieux Turnus. Vénus dit; et embrassant son fils, elle dépose devant lui, au pied d'un chêne, les armes étincelantes. »
(Homère)
τύνη δ' ῾Ηφαίστοιο πάρα κλυτὰ τεύχεα δέξο
καλὰ μάλ', οἷ' οὔ πώ τις ἀνὴρ ὤμοισι φόρησεν.
ὡς ἄρα φωνήσασα θεὰ κατὰ τεύχε' ἔθηκε
πρόσθεν ᾿Αχιλλῆος· τὰ δ' ἀνέβραχε δαίδαλα πάντα... (Iliade, XIX, 10)
« Vulcain, après avoir fabriqué pour Achille un vaste et solide bouclier, lui fit encore une cuirasse plus éclatante que la flamme; il lui fit aussi un casque pesant, et qui s'adaptait exactement sur la tempe; il était d'ailleurs habilement ciselé en or; il lui fit encore des brodequins d'étain ductile : après qu’il eut terminé toutes ces armes, il vint les apporter à la mère d'Achille. »
(Virgile)
Ille deae donis et tanto laetus honore
Inpleri nequit, atque oculos per singula volvit,
Miraturque, interque manus et brachia versat.
« Le héros, charmé de l'insigne honneur que lui font les présents de la déesse, ne peut se rassasier de les regarder, de les examiner en détail, et de les tenir dans ses mains. »
(Homère)
τέρπετο δ' ἐν χείρεσσιν ἔχων θεοῦ ἀγλαὰ δῶρα. (Iliade, XIX, 18)
« Il jouissait de tenir dans ses mains les dons magnifiques du dieu; et après en avoir admiré à son gré l'admirable fabrication... »
CHAPITRE IX.
Des passages du neuvième livre de l'Énéide qui sont pris dans Homère.
(Virgile)
Iri, decus caeli, quis te mihi nubibus actam
Detulit in terras?
« Iris, vous l'ornement de l'Olympe, quelle divinité vous fait traverser les airs, pour descendre vers moi sur la terre? »
(Homère)
῏Ιρι θεὰ τίς γάρ σε θεῶν ἐμοὶ ἄγγελον ἧκε; (iliade, XVIII)
« O déesse Iris, quel dieu vous a envoyée vers moi? »
(Virgile)
Nec solos tangit Atridas
Iste dolor.
« Les Atrides ne sont pas les seuls qui aient essuyé un pareil outrage. »
(Homère)
ἦ μοῦνοι φιλέουσ' ἀλόχους μερόπων ἀνθρώπων
᾿Ατρεΐδαι; (Iliade, IX, 339)
« La belle Hélène n'est-elle pas la cause pour laquelle les Atrides ont amené ici l'armée des Grecs? Mais les Atrides ne sont pas les seuls des humains qui aiment leurs femmes. »
(Virgile)
Sed vos, o lecti, ferro quis scindere vallum
Adparat et mecum invadit trepidantia castra?
« Quels sont les braves qui s'apprêtent à briser ce faible retranchement, et à pénétrer avec moi dans un camp déjà épouvanté? »
(Homère)
ὄρνυσθ' ἱππόδαμοι Τρῶες, ῥήγνυσθε δὲ τεῖχος
᾿Αργείων καὶ νηυσὶν ἐνίετε θεσπιδαὲς πῦρ. (Iliade, XII, 440)
« Avancez hardiment, cavaliers troyens; renversez le mur qui défend les Grecs, et jetez la flamme dévorante sur leurs vaisseaux. »
(Virgile)
Quod superest, laeti bene gestis corpora rebus
Procurate viri, et pugnam sperate parati.
« Employez soigneusement ce qui reste du jour à réparer vos forces, après de si heureux succès, et préparez-vous à donner l'assaut demain. »
(Homère)
νῦν δ' ἔρχεσθ' ἐπὶ δεῖπνον, ἵνα ξυνάγωμεν ῎Αρηα. (Iliade, XIX, 275)
« Allez maintenant prendre votre repos, pont vous disposer à combattre. »
(Virgile)
Sic ait inlacrimans: humero simul exuit ensem
Auratum, mira quem fecerat arte Lycaon
Gnosius atque habilem vagina aptarat eburna.
Dat Niso Mnestheus pellem horrentisque leonis
Exuvias, galeam fidus permutat Aletes.
« Ainsi parle Ascagne, les larmes aux yeux ; en même temps il délie de dessus son épaule son épée d'or, renfermée dans un fourreau d'ivoire, ouvrage admirable de Lycaon, artiste de Gnosse. Mnestée donne à Nisus la peau velue d'un lion, et le fidèle Aléthès échange son casque avec lui. »
(Homère)
Τυδεΐδῃ μὲν δῶκε μενεπτόλεμος Θρασυμήδης
φάσγανον ἄμφηκες· τὸ δ' ἑὸν παρὰ νηῒ λέλειπτο·
καὶ σάκος· ἀμφὶ δέ οἱ κυνέην κεφαλῆφιν ἔθηκε
ταυρείην, ἄφαλόν τε καὶ ἄλλοφον, ἥ τε καταῖτυξ
κέκληται, ῥύεται δὲ κάρη θαλερῶν αἰζηῶν. 260
Μηριόνης δ' ᾿Οδυσῆϊ δίδου βιὸν ἠδὲ φαρέτρην
καὶ ξίφος, ἀμφὶ δέ οἱ κυνέην κεφαλῆφιν ἔθηκε
ῥινοῦ ποιητήν· πολέσιν δ' ἔντοσθεν ἱμᾶσιν
ἐντέτατο στερεῶς· ἔκτοσθε δὲ λευκοὶ ὀδόντες
ἀργιόδοντος ὑὸς θαμέες ἔχον ἔνθα καὶ ἔνθα 265
εὖ καὶ ἐπισταμένως· μέσσῃ δ' ἐνὶ πῖλος ἀρήρει. (Iliade, X)
« Le fils de Tydée avait laissé sur la flotte son épée et son bouclier; le puissant guerrier Thrasymède lui donne la sienne, qui était à deux tranchants, et le couvre de son casque, qui avait la forme d'une tête de taureau, mais sans ornement ni crinière. Ulysse, d'un autre côté, donne à Mérion son carquois, son arc et son épée. »
(Virgile)
Protinus armati incedunt, quos omnis euntes
Primorum manus ad portas iuvenumque senumque
Prosequitur votis, nec non et pulcher Iulus.
« Ces deux guerriers ainsi armés partent, accompagnés jusqu'aux portes par l'élite des jeunes gens et des vieillards, qui forment des voeux pour eux ainsi que le bel Iule. »
(Homère)
τὼ δ' ἐπεὶ οὖν ὅπλοισιν ἔνι δεινοῖσιν ἐδύτην,
βάν ῥ' ἰέναι, λιπέτην δὲ κατ' αὐτόθι* πάντας ἀρίστους. (Iliade, X, 272)
« Après les avoir revêtus de ces armes redoutables, les chefs de l'armée les laissèrent partir. »
(Virgile)
Egressi superant fossas, noctisque per umbram
Castra inimica petunt, multis tamen ante futuri
Exitio: passim somno vinoque per herbam
Corpora fusa vident, adrectos litore currus,
Inter lora rotasque viros, simul arma iacere,
Vina simul. Prior Hyrtacides sic ore locutus:
Euryale, audendum dextra, nunc ipsa vocat res.
Hac iter est. Tu, ne qua manus se attollere nobis
A tergo possit, custodi et consule longe.
Haec ego vasta dabo et recto te limite ducam.
« Au sortir des portes, ils franchissent les fossés, et, à la faveur des ombres de la nuit, ils entrent dans le camp ennemi, où ils commencent par donner la mort à un grand nombre de guerriers; ils trouvent les soldats étendus çà et là sur l'herbe, et plongés dans le vin et dans le sommeil; ils voient les chars dételés le long du rivage, et les conducteurs couchés au milieu des harnais et des roues; des armes étaient par terre, à côté de vases remplis de vin. Le fils d'Hyrtacide prenant le premier la parole : Euryale, dit-il, il faut signaler notre audace; en voilà l'occasion, en voici le moment. Toi, prends garde, et observe au loin, qu'aucune troupe ne vienne nous prendre par derrière; moi, je vais ravager ce quartier, et t'ouvrir un large passage. »
(Homère)
τὼ δὲ βάτην προτέρω διά τ' ἔντεα καὶ μέλαν αἷμα, 470
αἶψα δ' ἐπὶ Θρῃκῶν ἀνδρῶν τέλος ἷξον ἰόντες.
οἳ δ' εὗδον καμάτῳ ἀδηκότες, ἔντεα δέ σφιν
καλὰ παρ' αὐτοῖσι χθονὶ κέκλιτο εὖ κατὰ κόσμον
τριστοιχί· παρὰ δέ σφιν ἑκάστῳ δίζυγες ἵπποι.
῾Ρῆσος δ' ἐν μέσῳ εὗδε, παρ' αὐτῷ δ' ὠκέες ἵπποι 475
ἐξ ἐπιδιφριάδος πυμάτης ἱμᾶσι δέδεντο.
τὸν δ' ᾿Οδυσεὺς προπάροιθεν ἰδὼν Διομήδεϊ δεῖξεν·
οὗτός τοι Διόμηδες ἀνήρ, οὗτοι δέ τοι ἵπποι,
οὓς νῶϊν πίφαυσκε Δόλων ὃν ἐπέφνομεν ἡμεῖς.
ἀλλ' ἄγε δὴ πρόφερε κρατερὸν μένος· οὐδέ τί σε χρὴ 480
ἑστάμεναι μέλεον σὺν τεύχεσιν, ἀλλὰ λύ' ἵππους·
ἠὲ σύ γ' ἄνδρας ἔναιρε, μελήσουσιν δ' ἐμοὶ ἵπποι. (Iliade, X)
« Ils s'avancent à travers les armes et le sang; ils arrivent d'abord dans les rangs des Thraces, qui dormaient accablés de fatigue; à côté d'eux étaient posées à terre et sur trois rangs leurs armes brillantes. »
Et peu après
« Les chevaux de Rhésus étaient rangés en demi-cercle, et attachés par la bride autour du siège où il dormait. Ulysse l'aperçut le premier, et le fit voir à Diomède. Diomède, lui dit-il, voilà celui que nous a désigné Dolon, que nous avons tué; voilà ses chevaux; c'est le moment d'user de ta force; mais avant d'employer les armes, il faut délier les chevaux; ou bien je vais le faire, tandis que tu frapperas leur maitre. »
(Virgile)
Sed non auguriis poterat depellere pestem.
« Mais la connaissance qu'il avait de l'art des augures ne put garantir Rhamnès de la mort. »
(Homère)
ἀλλ' οὐκ οἰωνοῖσιν ἐρύσατο κῆρα μέλαιναν, (Iliade, VIII, 859)
« La science des augures ne servit point à Eunomus pour éviter la cruelle mort ».
(Virgile)
Et iam prima novo spargebat lumine terras
Tithoni croceum linquens Aurora cubile.
« Déjà l'Aurore, quittant le lit pourpré de Tithon, répandait sur la terre ses premiers feux. »
(Homère)
᾿Ηὼς δ' ἐκ λεχέων παρ' ἀγαυοῦ Τιθωνοῖο
ὤρνυθ', ἵν' ἀθανάτοισι φόως φέροι ἠδὲ βροτοῖσιν· (Odyssée, V, 1)
« L'Aurore quittait le lit du beau Tithon pour porter la lumière aux dieux et aux mortels.»
La mère d'Euryale, qui, à l'affreuse nouvelle de la mort de son fils, jette sa quenouille et ses fuseaux, et court, échevelée et poussant des hurlements, vers les remparts et vers l'armée, pour y répandre sa douleur en plaintes et en lamentations, est une imitation complète d'Andromaque pleurant la mort de son époux.
(Homère)
« Andromaque ayant ainsi parlé se mit à courir dans le palais, essoufflée et hors d'elle-même; ses servantes la suivaient; mais lorsque, parvenue, à là tour où étaient les soldats, elle jeta les yeux en bas de la muraille, et qu'elle aperçut Hector, que les rapides coursiers traînaient autour de la ville... »
(Virgile)
O vere Phrygiae, neque enim Phryges.
« Allez, Phrygienne (car vous ne méritez point le nom de Phrygien), allez sur la montagne. »
(Homère)
Ὦ πέπονες, κάκ᾽ ἐλέγχε, Ἀχαιΐδες, οὐκέτ᾽ Ἀχαιοί.
« O lâcheté, ô honte! Femmes! car vous ne méritez pas le nom de Grecs. »
(Virgile)
Quos alios muros aut quae iam moenia habetis?
Unus homo et vestris, o cives, undique septus
Aggeribus, tantas strages inpune per urbem
Ediderit? iuvenum primos tot miserit Orco?
Non infelicis patriae veterumque deorum
Et magni Aeneae segnes miseretque pudetque?
« Quels murs, quels autres remparts avez-vous? Quoi ! un homme, ô mes concitoyens, enfermé de toute part dans vos retranchements aura fait impunément un tel massacre dans la ville, et précipité dans les enfers tant de jeunes guerriers? Votre malheureuse patrie, vos antiques dieux, le grand Énée, lâches, ne réveilleront-ils pas en vous la honte et la douleur? »
(Homère)
ὦ φίλοι ἥρωες Δαναοὶ θεράποντες ῎Αρηος
ἀνέρες ἔστε φίλοι, μνήσασθε δὲ θούριδος ἀλκῆς. 735
ἠέ τινάς φαμεν εἶναι ἀοσσητῆρας ὀπίσσω,
ἦέ τι τεῖχος ἄρειον, ὅ κ' ἀνδράσι λοιγὸν ἀμύναι;
οὐ μέν τι σχεδόν ἐστι πόλις πύργοις ἀραρυῖα,
ᾗ κ' ἀπαμυναίμεσθ' ἑτεραλκέα δῆμον ἔχοντες·
ἀλλ' ἐν γὰρ Τρώων πεδίῳ (Iliade, XV)
« Pensez-vous que nous ayons des auxiliaires derrière nous, ou quelque mur inébranlable qui repousse les attaques de nos ennemis? Nous n'avons pas près de nous une ville fortifiée, où nous puissions nous défendre, secourus par une population entière; nous sommes au contraire renfermés par la mer dans le pays des Troyens, qui le défendent bien armés. »
CHAPITRE X.
Des emprunts que Virgile a faits à Homère dans les autres livres de l'Énéide.
(Virgile)
Tela manu iaciunt: quales sub nubibus atris
Strymoniae dant signa grues, atque aethera tranant
Cum sonitu, fugiuntque Notos clamore secundo.
« Ils lancent leurs traits, et tels que les grues, regagnant les bords du Strymon, se donnent entre elles des signaux au milieu des nuées épaisses, et, traversant les airs avec bruit, fuient les vents du midi en poussant des cris d'allégresse. »
(Homère)
ἠΰτε περ κλαγγὴ γεράνων πέλει οὐρανόθι πρό·
αἵ τ' ἐπεὶ οὖν χειμῶνα φύγον καὶ ἀθέσφατον ὄμβρον (Iliade, III, 3)
« Les Troyens s'avançaient en poussant des cris, semblables aux troupes de grues qui, après avoir fui l'hiver et ses longues pluies, retournent en criant vers l'embouchure des fleuves qui descendent dans l'Océan. »
(Virgile)
Ardet apex capiti, cristique ac vertice flamma
Funditur, et vastos umbo vomit aureus ignes.
Non secus ac liquida si quando nocte cometae
Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor:
Ille sitim morbosque ferens mortalibus aegris
Nascitur, et laevo contristat lumine caelum.
« Le casque d'Énée jette sur sa tête un éclat étincelant; la crinière s'agite, semblable à la flamme, et son bouclier d'or vomit au loin des éclairs. Telle une comète lugubre lance ses feux rougeâtres au sein d'une nuit sans nuage; ou tel le brûlant Sirius se lève pour apporter aux mortels consternés la sécheresse et les maladies, et attriste le ciel même de sa funeste lumière. »
(Homère)
τὸν δ' ὃ γέρων Πρίαμος πρῶτος ἴδεν ὀφθαλμοῖσι
παμφαίνονθ' ὥς τ' ἀστέρ' ἐπεσσύμενον πεδίοιο,
ὅς ῥά τ' ὀπώρης εἶσιν, ἀρίζηλοι δέ οἱ αὐγαὶ
φαίνονται πολλοῖσι μετ ἀστράσι νυκτὸς ἀμολγῷ,
ὅν τε κύν' ᾿Ωρίωνος ἐπίκλησιν καλέουσι. 30
λαμπρότατος μὲν ὅ γ' ἐστί, κακὸν δέ τε σῆμα τέτυκται,
καί τε φέρει πολλὸν πυρετὸν δειλοῖσι βροτοῖσιν·
ὣς τοῦ χαλκὸς ἔλαμπε περὶ στήθεσσι θέοντος. (Iliade XXII)
« Le casque et le bouclier de Diomède jetaient autour de lui la flamme, semblables, à l'étoile d'automne, qui brille davantage alors qu'elle se plonge dans l'Océan. Ainsi rayonnaient sa tête et sa poitrine. »
(Le même)
« Achille s'avançait, semblable à l'étoile brillante d'automne, appelée le Chien d'Orion, dont les rayons étincellent entre ceux de tous les autres astres, au milieu d'une nuit sereine; mais cette lumière brillante est un signe de deuil, qui ne promet que la mort aux tristes mortels. »
(Virgile)
Stat sua cuique dies: breve et inreparabile tempus
Omnibus est vitae. —
« Chacun a son jour marqué; le temps de la vie est court et irréparable. »
(Homère)
μοῖραν δ' οὔ τινά φημι πεφυγμένον ἔμμεναι ἀνδρῶν,
οὐ κακὸν οὐδὲ μὲν ἐσθλόν, ἐπὴν τὰ πρῶτα γένηται. (Iliade, VI, 485)
« Il n'est, je pense, aucun des humains, et le fort pas plus que le faible, qui évite le destin qui lui fut assigné en naissant. »
(Le même)
αἰνότατε Κρονίδη ποῖον τὸν μῦθον ἔειπες.
ἄνδρα θνητὸν ἐόντα πάλαι πεπρωμένον αἴσῃ
ἂψ ἐθέλεις θανάτοιο δυσηχέος ἐξαναλῦσαι; (Iliade, XVI, 440)
« Quelles paroles inconsidérées dis-tu, ô fils de Saturne? Veux-tu soustraire un mortel à la triste mort qui lui est depuis longtemps réservée par le destin : »
(Virgile)
Fata vocant, metasque dati pervenit ad aevi.
« Ses destinées l'appellent, Turnus touche à la borne des jours qui lui furent accordés. »
(Homère)
Μοῖραν δ᾽ οὔτινά φημι πεφυγμένον ἔμμεναι ἀνδρῶν,
οὐ κακὸν, οὐδὲ μὲν ἐσθλὸν, ἐπὴν τὰ πρῶτα γένηται.
« Le destin funeste de Pésandre le conduisit à la mort ».
(Virgile)
Per patrios manes, per spes surgentes Iuli,
Te precor, hanc animam serves natoque patrique.
Est domus alta: iacent penitus defossa talenta
Caelati argenti: sunt auri pondera facti
Infectique mihi. Non hic victoria Teucrum
Vertitur, aut anima una dabit discrimina tanta.
Dixerat. Aeneas contra cui talia reddit:
Argenti atque auri memoras quae magna talenta
Natis parce tuis. Belli commercia Turnus
Sustulit ista prior, iam tum Pallante perempto.
Hoc patris Anchisae manes, hoc sentit Iulus.
Sic fatus galeam larva tenet, atque reflexa
Cervice orantis capulo tenus abdidit ensem.
« Au nom des mânes de votre père, au nom d'Iule, votre espoir naissant, conservez-moi la vie pour mon père et pour mon fils. Je possède une belle maison; des objets en argent ciselé, de la valeur de plusieurs talents y sont enfouis; j'ai encore beaucoup d'or brut et ouvré. La victoire des Troyens n'est pas attachée à mon existence, et un homme de plus ne changera rien aux événements. A ces paroles de Magus Énée répond : Garde pour tes enfants ces talents d'or et d'argent dont tu me parles; Turnus a le premier, en tuant Pallas, banni de cette guerre ces sortes de transactions ; ainsi le veut Iule, ainsi le veulent les mânes de mon père Anchise. En disant ces mots, il lui saisit le casque de la main gauche, et, renversant eu arrière la tête du suppliant, il lui enfonce dans le sein son épée jusqu'à là garde. »
(Homère)
ζώγρει ᾿Ατρέος υἱέ, σὺ δ' ἄξια δέξαι ἄποινα·
πολλὰ δ' ἐν ᾿Αντιμάχοιο δόμοις κειμήλια κεῖται
χαλκός τε χρυσός τε πολύκμητός τε σίδηρος,
τῶν κέν τοι χαρίσαιτο πατὴρ ἀπερείσι' ἄποινα, 135
εἰ νῶϊ ζωοὺς πεπύθοιτ' ἐπὶ νηυσὶν ᾿Αχαιῶν.
ὣς τώ γε κλαίοντε προσαυδήτην βασιλῆα
μειλιχίοις ἐπέεσσιν· ἀμείλικτον δ' ὄπ' ἄκουσαν·
εἰ μὲν δὴ ᾿Αντιμάχοιο δαΐφρονος υἱέες ἐστόν,
ὅς ποτ' ἐνὶ Τρώων ἀγορῇ Μενέλαον ἄνωγεν 140
ἀγγελίην ἐλθόντα σὺν ἀντιθέῳ ᾿Οδυσῆϊ
αὖθι κατακτεῖναι μηδ' ἐξέμεν ἂψ ἐς ᾿Αχαιούς,
νῦν μὲν δὴ τοῦ πατρὸς ἀεικέα τίσετε λώβην.
ἦ, καὶ Πείσανδρον μὲν ἀφ' ἵππων ὦσε χαμᾶζε
δουρὶ βαλὼν πρὸς στῆθος· ὃ δ' ὕπτιος οὔδει ἐρείσθη. 145
῾Ιππόλοχος δ' ἀπόρουσε, τὸν αὖ* χαμαὶ ἐξενάριξε
χεῖρας ἀπὸ ξίφεϊ τμήξας ἀπό τ' αὐχένα κόψας,
ὅλμον δ' ὣς ἔσσευε κυλίνδεσθαι δι' ὁμίλου. (Iliade, XI)
« Fils d'Atrée, fais-moi prisonnier, et accepte pour ma délivrance une rançon convenable. II y a de grandes richesses et des objets précieux dans la maison de mon père; de l'or, de l'airain, des ouvrages en fer, dont mon père te donnera certainement une grande quantité, s'il apprend que je vis encore sur les vaisseaux des Grecs. »
(Virgile)
Inpastus stabula alta leo ceu saepe peragrans,
Suadet enim vesana fames, si forte fugacem
Conspexit capream aut surgentem in cornua cervum,
Gaudet hians inmane, comasque adrexit, et haeret
Visceribus super accumbens lavit inproba taeter
Ora cruor:
Sic ruit in densos alacer Mezentius hostes.
« Tel, souvent, le lion parcourt à jeun de vastes pâturages, entraîné par la faim dévorante : s'il aperçoit un chevreuil timide ou un cerf qui dresse son bois, il ouvre, dans le transport de sa joie, une gueule effrayante, hérisse sa crinière, et, fondant sur sa proie, lui déchire les entrailles et s'abreuve de son sang. C'est avec une pareille impétuosité que Mézence se précipité sur les épais bataillons de l'ennemi. »
(Homère)
ὥς τε λέων ἐχάρη μεγάλῳ ἐπὶ σώματι κύρσας
εὑρὼν ἢ ἔλαφον κεραὸν ἢ ἄγριον αἶγα 25
πεινάων· μάλα γάρ τε κατεσθίει, εἴ περ ἂν αὐτὸν
σεύωνται ταχέες τε κύνες θαλεροί τ' αἰζηοί·
ὣς ἐχάρη Μενέλαος ᾿Αλέξανδρον θεοειδέα
ὀφθαλμοῖσιν ἰδών· φάτο γὰρ τίσεσθαι ἀλείτην· (Iliade, III)
« Comme le lion affamé se réjouit à la vue d'une proie considérable, telle qu'un cerf ou qu'un chevreuil, et la dévore avidement, malgré qu'il soit poursuivi par des chiens rapides et par des jeunes gens courageux; ainsi tressaillit de joie Ménélas en apercevant le bel Alexandre, sur lequel il se promettait de venger son injure. »
(Le même)
βῆ ῥ' ἴμεν ὥς τε λέων ὀρεσίτροφος, ὅς τ' ἐπιδευὴς 300
δηρὸν ἔῃ κρειῶν, κέλεται δέ ἑ θυμὸς ἀγήνωρ
μήλων πειρήσοντα καὶ ἐς πυκινὸν δόμον ἐλθεῖν·
εἴ περ γάρ χ' εὕρῃσι παρ' αὐτόφι βώτορας ἄνδρας
σὺν κυσὶ καὶ δούρεσσι φυλάσσοντας περὶ μῆλα,
οὔ ῥά τ' ἀπείρητος μέμονε σταθμοῖο δίεσθαι, 305
ἀλλ' ὅ γ' ἄρ' ἢ ἥρπαξε μετάλμενος, ἠὲ καὶ αὐτὸς
ἔβλητ' ἐν πρώτοισι θοῆς ἀπὸ χειρὸς ἄκοντι·
ὥς ῥα τότ' ἀντίθεον Σαρπηδόνα θυμὸς ἀνῆκε
τεῖχος ἐπαΐξαι διά τε ῥήξασθαι ἐπάλξεις. (Iliade, XII)
« Sarpédon résolut de marcher contre les Grecs. Il était semblable au lion nourri dans les montagnes, et à qui la pâture manqua trop longtemps : son coeur généreux lui commande d'aller attaquer les brebis jusque dans les bergeries lés mieux gardées; c'est en vain qu'il trouve les bergers armés de piques, faisant la garde avec leurs chiens : il ne reviendra pas sans avoir essayé une tentative, et ou bien il enlèvera la proie du premier bond, ou bien il sera blessé lui-même par un trait lancé d'une main rapide. Un pareil mouvement de courage poussait dans ce moment Sarpédon à attaquer la muraille, et à se précipiter dans les retranchements. »
(Virgile)
Spargitur et tellus lacrimis, spargantur et arma.
« La terre et leurs armes sont mouillées de leurs pleurs.»
(Homère)
Δεύοντο ψάμαθοι, δεύοντο δὲ τεύχεα φωτῶν
δάκρυσι.
« Leurs armes et le rivage étaient arrosés de leurs larmes. »
(Virgile)
Cingitur ipse furens certatim in praelia Turnus:
Iamque adeo rutilum thoraca indutus aenis
Horrebat squamis, surasque incluserat auro,
Tempora nudus adhuc, laterique accinxerat ensem:
Fulgebatque alta decurrens aureus arce.
« Le bouillant Turnus s'empresse aussi de s'armer pour le combat; déjà il avait revêtu une cuirasse rutule, formée d'écailles d'airain, et il avait chaussé ses brodequins dorés; déjà son épée traînait à son côté; et, la tête encore découverte, il accourait du haut de la citadelle tout éclatant d'or. »
(Homère)
Ὣς φάτο· Πάτροκλος δὲ κορύσσετο νώροπι χαλκῷ.
κνημῖδας μὲν πρῶτα περὶ κνήμῆσιν ἔθηκε
καλὰς, ἀργυρέοισιν ἐπισφυρίοις ἀραρυίας·
δεύτερον αὖ θώρηκα περὶ στήθεσσιν ἔδυνε,
ποικίλον ἀστερόεντα, ποδώκεος Αἰακίδαο·
ἀμφὶ δ᾽ ἄρ᾽ ὤμοισιν βάλετο ξίφος ἀργυρόηλον,
χάλκεον· αὐτὰρ ἔπειτα σάκος μέγα τε στιβαρόν τε·
κρατὶ δ᾽ ἐπ᾽ ἰφθίμῳ κυνέην εὔτυκτον ἔθηκεν,
ἵππουριν· δεινὸν δὲ λόφος καθύπερθεν ἀρήρει.
« Ainsi parla Achille, et cependant Patrocle se revêtait d'un airain brillant; il commença par chausser des brodequins magnifiques, attachés par des crochets d'argent; après cela il couvrit sa poitrine de la cuirasse brillante et semée d'étoiles du fils bouillant d'Éacus; il suspendit à son épaule son épée d'airain, ornée d'anneaux d'argent, son bouclier solide et vaste et plaça sur sa tête son casque artistement travaillé, orné d'une crinière de cheval et d'une aigrette menaçante. »
(Virgile)
Purpureus veluti cum flos succisus aratro
Languescit moriens, lassove papavera collo
Demisere caput, pluvia cum forte gravantur.
« Ainsi se fane et meurt la fleur pourprée, déchirée par le tranchant de la charrue; ou telle la tige fatiguée du pavot plie sous le poids des gouttes de la pluie. »
(Homère)
Μήκων δ᾽ ὡς ἑτέρωσε κάρη βάλεν, ἥτ᾽ ἐνὶ κήπῳ
καρπῷ βριθομένη, νοτίῆσί τε εἰαρινῇσιν·
ὣς ἑτέρωσ᾽ ἥμυσε κάρη πήληκι βαρυνθέν.
« Comme le pavot des jardins fléchit sa tête altière sous le poids de ses graines et des eaux pluviales, ainsi Gorgythion incline sa tête frappée. »
CHAPITRE XI.
Des passages de Virgile empruntés à Homère, et où il semble être resté supérieur.
Je laisse au jugement des lecteurs à décider ce qu'ils doivent prononcer après la comparaison des passages des deux auteurs que je viens de citer. Pour moi, si l'on me consulte, j'avouerai que je trouve que Virgile a été quelquefois plus développé en traduisant, comme dans le passage suivant :
(Virgile)
Qualis apes aestate nova per florea rura
Exercet sub sole labor, cum gentis adultos
Educunt fetos, aut cum liquentia mella
Stipant et dulci distendunt nectare cellas,
Aut onera accipiunt venientum aut agmine facto
Ignavum, fucos, pecus a praesepibus arcent.
Fervet opus, redolentque thymo fragrantia mella.
« Telle est, dans les campagnes fleuries, l'active ardeur que déploient les abeilles aux premiers rayons du soleil de l'été, lorsqu'elles traînent leurs nymphes hors de la ruche, ou qu'elles travaillent à épaissir leur miel trop liquide, et qu'elles distribuent dans leurs cellules ce doux nectar. Les unes reçoivent les fardeaux de celles qui arrivent, d'autres se réunissent en troupe pour repousser loin de leurs ruches des essaims paresseux de frelons. Le travail se poursuit avec ardeur, et le miel embaume l'air de l'odeur du thym dont il est composé. »
(Homère)
ἠΰτε ἔθνεα εἶσι μελισσάων ἁδινάων
πέτρης ἐκ γλαφυρῆς αἰεὶ νέον ἐρχομενάων,
βοτρυδὸν δὲ πέτονται ἐπ' ἄνθεσιν εἰαρινοῖσιν·
αἳ μέν τ' ἔνθα ἅλις πεποτήαται, αἳ δέ τε ἔνθα·
ὣς τῶν ἔθνεα πολλὰ νεῶν ἄπο καὶ κλισιάων
ἠϊόνος προπάροιθε βαθείης ἐστιχόωντο
ἰλαδὸν εἰς ἀγορήν· μετὰ δέ σφισιν ὄσσα δεδήει
« Comme on voit entrer et sortir incessamment un grand nombre d'abeilles, à l’ouverture du creux de la pierre où s'est fixé leur essaim, tandis que d'autres volent en groupe sur des fleurs printanières, et que d'autres errent dispersées; ainsi de nombreuses troupes de Grecs sortaient de leurs tentes et de leurs vaisseaux, et se répandaient sur la vaste étendue du rivage, se rendant à l'assemblée. »
Vous voyez que Virgile a décrit les abeilles au travail, qu'Homère les a dépeintes errantes; l'un s'est contenté de dépeindre le vol incertain et égaré de leurs essaims , tandis que l'autre exprime l'art admirable que leur enseigna la nature.
Virgile me paraît aussi, dans le passage suivant, plus riche que celui dont il est l'interprète.
(Virgile)
O socii, neque enim ignari sumus ante malorum,
O passi graviora, dabit deus his quoque finem.
Vos et Scyllaeam rabiem penitusque sonantes
Accestis scopulos, vos et Cyclopia saxa
Experti: revocate animos, maestumque timorem
Mittite: forsan et haec olim meminisse iuvabit.
Per varios casus, et reliqua.
« O mes compagnons, le ciel, qui permit autrefois que nous éprouvassions le malheur, donnera un terme à celui que nous subissons aujourd'hui, comme à ceux, plus grands encore, dont il nous a délivrés. Vous avez évité les rochers des Cyclopes, vous avez entendu les fureurs de Scylla, et vous avez approché de ses écueils mugissants : ranimez donc votre courage, repoussez les tristes frayeurs; peut-être un jour vous éprouverez quelque volupté à rappeler ces choses. »
(Homère)
" 'ὦ φίλοι, οὐ γάρ πώ τι κακῶν ἀδαήμονές εἰμεν·
οὐ μὲν δὴ τόδε μεῖζον ἕπει κακόν, ἢ ὅτε Κύκλωψ
εἴλει ἐνὶ σπῆι γλαφυρῷ κρατερῆφι βίηφιν·
ἀλλὰ καὶ ἔνθεν ἐμῇ ἀρετῇ, βουλῇ τε νόῳ τε,
ἐκφύγομεν, καί που τῶνδε μνήσεσθαι ὀίω.
« O mes amis, sans doute rien ne nous garantit que nous échapperons au danger; mais nous en avons vu de plus grands lorsque le Cyclope redoutable nous enfermait dans cette sombre caverne, d'où mon courage, ma prudence et mon adresse nous ont retirés; j'espère que quelque jour nous nous en ressouviendrons. »
Ulysse ne rappelle à ses compagnons qu'une seule infortune; Énée leur fait espérer la fin de leur souffrance présente, par l'exemple d'une double délivrance. D'ailleurs Homère a dit d'une manière un peu obscure
— Καί που τῶνδε μνήσεσθαι ὀϊω,
« J'espère que quelque jour nous nous en ressouviendrons. »
Tandis que Virgile a dit plus clairement
Forsan et haec olim meminisse iuvabit
« Peut-être un jour vous éprouverez quelque volupté à rappeler ces choses: »
Ce que votre poète ajoute ensuite offre des motifs de consolation bien plus puissants. Il encourage ses compagnons, non seulement par des exemples de salut, mais encore par l'espoir d'un bonheur futur, en leur promettant pour récompense de leurs travaux, non pas seulement des demeures paisibles, mais encore un empire.
Remarquons encore les passages suivants
(Virgile)
Ac veluti summis antiquam in montibus ornum
Cum ferro accisam crebrisque bipennibus instant
Eruere agricolae certatim: illa usque minatur
Et tremefacta comam concusso vertice nutat,
Vulneribus donec paulatim evicta supremum
Congemuit traxitque iugis avulsa ruinam.
« Tel, au haut de nos montagnes, l'orme antique résiste aux coups redoublés des bûcherons qui s'efforcent de l'arracher; il conserve encore son attitude superbe, et agite seulement les branches qui forment sa cime; mais enfin, miné peu à peu par les coups, il fait entendre a lé dernier craquement, et déchire par sa chute le sein de la montagne. »
(Homère)
ἤριπε δ' ὡς ὅτε τις δρῦς ἤριπεν ἢ ἀχερωῒς
ἠὲ πίτυς βλωθρή, τήν τ' οὔρεσι τέκτονες ἄνδρες
ἐξέταμον πελέκεσσι νεήκεσι νήϊον εἶναι·
« Asius tombe, semblable au chêne, ou au peuplier à la feuille blanchâtre, ou au pin élevé que les charpentiers abattent pour en faire des bois de construction, avec des haches fraîchement aiguisées. »
Votre poète a exprimé avec beaucoup de soin la difficulté de couper un gros arbre, tandis que l'arbre d'Homère est coupé sans qu'il soit question d'aucun effort.
(Virgile)
Haud segnis strato surgit Palinurus et omnes
Explorat ventos atque auribus aera captat:
Sidera cuncta notat tacito labentia caelo,
Arcturum Pliadasque Hyadas geminosque Triones,
Armatumque auro circumspicit Orionem.
« Le diligent Palinure se lève polir observer les vents; et prête l'oreille à leur bruit; il explore les astres qui déclinent silencieusement sur l'horizon, l'Arcture, les Hyades pluvieuse; les deux Ourses, et l'armure dorée d'Arion. »
(Homère)
αὐτὰρ ὁ πηδαλίῳ ἰθύνετο τεχνηέντως
ἥμενος, οὐδέ οἱ ὕπνος ἐπὶ βλεφάροισιν ἔπιπτεν
Πληιάδας τ' ἐσορῶντι καὶ ὀψὲ δύοντα Βοώτην
῎Αρκτον θ', ἣν καὶ ἄμαξαν ἐπίκλησιν καλέουσιν,
ἥ τ' αὐτοῦ στρέφεται καί τ' ᾿Ωρίωνα δοκεύει,
« Assis au gouvernail, Ulysse le dirigeait lui-même avec habileté; le sommeil n'appesantissait point ses paupières; mais il observait les Pléiades, le Bootès qui se couche à l'occident, l'Arctos (l'Ourse), surnommée encore le Char, qui roule du même côté et qui regarde Orion, laquelle est la seule des constellations qui soit sur l'Océan, un infaillible garant contre les tempêtes. »
Le pilote qui étudie le ciel doit lever fréquemment la tête, pour chercher des signes de sécurité dans les diverses régions d'un horizon serein. Virgile a rendu admirablement, il a pour ainsi dire, peint et coloré cette action: En effet, l'Arcture est située vers le septentrion; le Taureau. dans lequel sont placées les Hyades, est situé, ainsi qu'Orion, dans la partie méridionale du ciel. Virgile indique les divers mouvements de tête de Palinure, par l'ordre dans lequel il énumère ces constellations. Il nomme d'abord l'Arcture; Palinure est donc tourné vers le septentrion; les Hyades pluvieuses, Palinure se tourne vers le midi; les deux Ourses, il se retourne vers le septentrion. Enfin, il observe (circumspicit) l'armure dorée d'Orlon : Palinure se tourne de nouveau vers le midi. De plus, le mot circumspicit (il regarde autour) peint un homme qui se tourne alternativement de différents côtés. Homère se contente de fixer une seule fois les yeux de son pilote sur les Pléiades, qui sont situées dans la région australe, et sur le Bootès et l'Arctos; qui sont placés au pôle septentrional.
(Virgile)
Nec tibi diva parens, generis nec Dardanus auctor,
Perfide, sed duris genuit te cautibus horrens
Caucasus, Hyrcanaeque admorunt ubera tigres.
« Non, perfide, tu n'es point le fils d'une déesse, et Dardanus ne fut point ton père; mais le Caucase t'enfanta dans ses affreux rochers, et tu as sucé le lait des tigresses d'Hyrcanie. »
(Homère)
Νηλεές· οὐκ ἄρα σοί γε πατὴρ ἦν ἱππότα Πηλεὺς,
οὐδὲ Θέτις μήτηρ· γλαυκὴ δέ σε τίκτε θάλασσα.
« Cruel, certainement Pélée ne fut point ton père, ni Thétis ta mère; mais c'est la mer qui t'a engendré. »
Virgile, dans ce passage, ne se contente point, comme le poëte dont il l'a imité, de reprocher à Énée sa naissance; mais encore il l'accuse d'avoir sucé le lait sauvage d'une bête féroce; il ajoute de son propre fonds :
Hyrcanaeque admorunt ubera tigres
« .... Tu as sucé le lait des tigresses d'Hyrcanie. »
Parce qu'en effet, le caractère de la nourrice et la nature de son lait concourent ensemble pour former le tempérament. Le lait se mêle au sang que l'enfant, si tendre encore, a reçu de ses parents, et ces deux substances exercent une grande influence sur les moeurs. De là vient que la nature prévoyante, et qui voulut que l'enfant trouvât dans sa première nourriture une nouvelle cause de participation à la substance de sa mère, produit l'affluence du lait à l'époque de l'enfantement. En effet, le sang, après avoir formé et nourri le foetus dans ses parties les plus intimes, lorsqu'arrive l'époque de l'enfantement, s'élève vers les parties supérieures du corps de la mère, blanchit en devenant lait, pour servir de nourriture au nouveau-né, dont il fut déjà le premier élément. Aussi ce n'est pas sans raison que l'on pense que, comme la semence a naturellement la propriété de former un être ayant des similitudes, quant au corps et quant à l'âme, avec celui dont elle émane, de même le lait, par sa nature et par ses propriétés, exerce une pareille influence. Cette observation ne s'applique point exclusivement à l'homme, mais encore aux animaux. Car si l'on fait allaiter un bouc par une brebis, ou un agneau par une chèvre, il est constant que la laine du premier deviendra plus rude, et le poil du second plus doux. De même, la nature des eaux et des terres dont se nourrissent les plantes et les fruits a plus d'influence sur leur bonne ou mauvaise qualité, que la semence qui les a produits; et l'on voit souvent un arbre vigoureux et florissant languir, transplanté dans un terrain de mauvaise qualité. Concluons de tout cela qu'Homère a négligé, dans la peinture des moeurs féroces, un trait que Virgile a recueilli.
(Virgile)
Non tam praecipites biiugo certamine campum
Corripuere, ruuntque effusi carcere currus:
Nec sic inmissis aurigae undantia lora
Concussere iugis, pronique in verbera pendent.
« Les chars qui disputent le prix aux combats du cirque partent de la barrière et s'élancent dans la lice avec moins de vitesse; et leurs a conducteurs, secouant les rênes flottantes, ne montrent pas tant d'ardeur lorsque, penchés sur leurs coursiers, ils les animent du fouet. »
(Homère)
ἡ δ', ὥς τ' ἐν πεδίῳ τετράοροι ἄρσενες ἵπποι,
πάντες ἅμ' ὁρμηθέντες ὑπὸ πληγῇσιν ἱμάσθλης,
ὑψόσ' ἀειρόμενοι ῥίμφα πρήσσουσι κέλευθον,
« Tels des chevaux qui traînent un char dans la lice, excités tous ensemble par les atteintes du fouet, relèvent la tête, et parcourent rapidement la carrière ».
Le poète grec ne fait mention que du fouet qui anime les chevaux à la course, quoique cependant, par l'expression ὑψόσ' ἀειρόμενοι, il ait rendu avec autant d'élégance qu'il est possible la rapidité de leur course. Mais Virgile décrit admirablement, et tout à la fois, et les chars s'élançant de la barrière, et dévorant l'arène avec une incroyable rapidité; et s'emparant de la circonstance du fouet, indiquée seulement par Homère, il peint les conducteurs secouant les rênes flottantes, frappant du fouet avec rapidité et sans intervalle; enfin il n'a omis aucune partie de l'équipage d'un quadrige, pour parvenir à la description complète d'une de ces lices où ils concourent.
(Virgile)
Magno veluti cum flamma sonore
Virgea suggeritur costis undantis aeni,
Exsultantque aestu latices, furit intus aquae vis,
Fumidus atque alte spumis exuberat amnis.
Nec iam se capit unda: volat vapor ater ad auras.
« Ainsi, lorsqu'on entretient activement la flamme avec des branchages placés sous le ventre d'une chaudière pleine d'eau, la chaleur soulève intérieurement les entrailles du liquide courroucé; un nuage de fumée et d'écume s'élève au-dessus de la chaudière, d'où bientôt l'eau s'échappe en lançant dans l'air une noire vapeur. »
(Homère)
ὡς δὲ λέβης ζεῖ ἔνδον ἐπειγόμενος πυρὶ πολλῷ
κνίσην μελδόμενος ἁπαλοτρεφέος σιάλοιο
πάντοθεν ἀμβολάδην, ὑπὸ δὲ ξύλα κάγκανα κεῖται,
ὣς τοῦ καλὰ ῥέεθρα πυρὶ φλέγετο, ζέε δ' ὕδωρ·
« Comme une chaudière où l'on fait fondre la graisse d'un porc, bouillonne en tout sens, excitée par l'ardeur du feu entretenu avec du bois sec; ainsi bouillonnaient enflammées les ondes du Scamandre. »
Le poète grec peint une chaudière bouillonnante sur un grand feu, et l'on remarque dans ses vers l'expression πάντοθεν ἀμβολάδην, qui imite avec beaucoup de justesse le bruit des globules d'air s'échappant de toutes parts. Dans le poëte latin, la description est plus com-plète et plus achevée. C'est d'abord le bruit dela flamme : πάντοθεν ἀμβολάδην est rendu par exultant astu latices. Il peint ensuite un nuage de fumée et d'écume s'élevant au-dessus de la chaudière. Enfin, ne trouvant pas de mot exactement juste pour peindre la fureur concentrée du liquide, il y supplée par un équivalent : nec jam se capit unda; ce qui rend bien l'effet produit sur l'eau par la grande intensité du feu placé au-dessous. Virgile a donc réuni tout l'effet de la trompette poétique dans cette description, qui renferme avec exactitude toutes les circonstances du phénomène qu'il a voulu peindre
(Virgile)
Portam, quae ducis imperio commissa, recludunt
Freti armis, ultroque invitant moenibus hostem.
Ipsi intus dextra ac laeva pro turribus adstant,
Armati ferro et cristis capita alta coruscis.
Quales aeriae liquentia flumina circum,
Sive Padi ripis Athesim seu propter amoenum,
Consurgunt geminae quercus intonsaque caelo
Attollunt capita et sublimi vertice nutant.
« (Pandarus et Bitias), s'en reposant sur leurs armes, ouvrent la porte que leur chef leur a confiée, et invitent l'ennemi à s'approcher du mur. Semblables à deux tours, ils se postent en dedans, à droite et, à gauche. Ils sont hérissés de fer, et l'aigrette de leur casque s'agite fièrement sur leur tête. Tels sur les bords du Pô, ou du riant Athésis (Adige), deux chênes pareils portent vers les cieux leur tête chargée de feuilles, et agitent leur cime élevée. »
(Homère)
τὼ μὲν ἄρα προπάροιθε πυλάων ὑψηλάων
ἕστασαν ὡς ὅτε τε δρύες οὔρεσιν ὑψικάρηνοι,
αἵ τ' ἄνεμον μίμνουσι καὶ ὑετὸν ἤματα πάντα
ῥίζῃσιν μεγάλῃσι διηνεκέεσσ' ἀραρυῖαι·
ὣς ἄρα τὼ χείρεσσι πεποιθότες ἠδὲ βίηφι
μίμνον ἐπερχόμενον μέγαν ῎Ασιον οὐδὲ φέβοντο.
« Insensés ! ils trouveront aux portes du camp deux enfants généreux des belliqueux Lapithes le valeureux Polypeetès fils de Pirithoüs, et Léontéus non moins terrible que Mars. Ces deux guerriers s'étaient placés devant les portes, et, semblables au chêne élevé qui, fixé sur la montagne par des racines profondes, résiste chaque jour aux vents et aux tempêtes, ils attendaient sans fuir le brave Asius, remplis de confiance en leur courage et en leurs armes. »
Les soldats grecs Polypeetès et Léontéus, placés aux portes du camp, attendent, immobiles comme des arbres, l'arrivée du guerrier ennemi Asius. Là s'arrête la description d'Homère. Dans Virgile, Bitias et Pandarus ouvrent la porte du camp, comme pour se mettre en la puissance de l'ennemi, et lui offrir toutes les facilités qu'il pouvait désirer, afin de s'emparer du camp. Tantôt le porte Compare les deux héros à des tours, tantôt il peint l'éclat brillant de leurs aigrettes. Il n'a pas négligé néanmoins la comparaison des arbres, employée par Homère; mais il l'a, développée avec plus de pompe et d'étendue.
Je conviendrai encore que le passage suivant est un de ceux dans lesquels Virgile a su mettre plus d'art qu'Homère
(Virgile)
Olli dura quies oculos et ferreus urguet
Somnus: in aeternam clauduntur lumina noctem.
« Une cruelle léthargie, un sommeil pénible appesantissent les paupières d'Orode, et l’éternelle nuit vient ouvrir ses yeux. »
(Homère)
Ὣς ὁ μὲν ἔνθα πεσὼν κοιμήσατο χάλκεον ὕπνον.
« Ainsi tomba Iphidamas en cet endroit, et il s'y endormit d'un sommeil d'airain. »
CHAPITRE XII.
Des passages dans lesquels les deux poètes sont d'une égale beauté.
Il est certains passages dans lesquels les deux poètes sont à peu près d'une égale beauté, comme les suivants
(Virgile)
— Spargit rara ungula rores
Sanguineos, mixtaque cruor calcatur arena.
« Les pieds rapides des chevaux (de Turnus) font jaillir le sang, en foulant la terre qui en est imprégnée. »
(Homère)
αἵματι δ' ἄξων
νέρθεν ἅπας πεπάλακτο καὶ ἄντυγες αἳ περὶ δίφρον,
ἃς ἄρ' ἀφ' ἱππείων ὁπλέων ῥαθάμιγγες ἔβαλλον
« L'essieu du char et les roues, jusqu'à la hauteur du siège étaient souillés du sang que faisaient jaillir les pieds des chevaux. »
(Virgile)
— Et luce coruscus ahena.
« ... l'éclat brillant des casques d'airain. »
(Homère)
αὐγὴ χαλκείη κορύθων ἄπο λαμπομενάων
« La splendeur brillante de leurs casques d'airain. »
(Virgile)
— Quaerit pars semina flammae.
« Les uns cherchent des semences de feu. »
(Homère)
σπέρμα πυρὸς σώζων
« .... conservant la semence du feu. »
(Virgile)
Indum sanguineo veluti violaverit ostro
Si quis ebur.
« Semblable à l'ivoire qu'on aurait plongé dans une teinture de pourpre. »
(Homère)
ὡς δ' ὅτε τίς τ' ἐλέφαντα γυνὴ φοίνικι μιήνῃ
« Semblable à l'ivoire qu'une femme de Méanie teint avec de la pourpre. »
(Virgile)
— Si tangere portus
Infandum caput ac terris adnare necesse est:
Et sic fata Iovis poscunt, hic terminus haeret:
At bello audacis populi vexatus et armis,
Finibus extorris, conplexu avulsus Iuli,
Auxilium inploret, videatque indigna suorum
Funera: nec, cum se sub leges pacis iniquae
Tradiderit, regno aut optata luce fruatur,
Sed cadat ante diem mediaque inhumatus arena.
« S'il faut que celui que je ne peux nommer a touche au port et qu'il gagne la terre, si Jupiter l'a ainsi arrêté, et que cette destinée soit irrévocable, que du moins, troublé par un peuple belliqueux, chassé des lieux où il aura abordé, séparé de son fils Iule, il soit réduit à implorer le secours de l'étranger, après avoir vu périr misérablement ses compagnons; qu'après s'être soumis au joug d'une honteuse paix, il ne jouisse pas longtemps de cet empire objet de ses désirs, mais qu'il périsse prématurément, et que son corps reste sur l'arène, privé de sépulture. »
(Homère)
'κλῦθι, Ποσείδαον γαιήοχε κυανοχαῖτα,
εἰ ἐτεόν γε σός εἰμι, πατὴρ δ' ἐμὸς εὔχεαι εἶναι,
δὸς μὴ ᾿Οδυσσῆα πτολιπόρθιον οἴκαδ' ἱκέσθαι
υἱὸν Λαέρτεω, ᾿Ιθάκῃ ἔνι οἰκί' ἔχοντα.
ἀλλ' εἴ οἱ μοῖρ' ἐστὶ φίλους τ' ἰδέειν καὶ ἱκέσθαι
οἶκον ἐυκτίμενον καὶ ἑὴν ἐς πατρίδα γαῖαν,
ὀψὲ κακῶς ἔλθοι, ὀλέσας ἄπο πάντας ἑταίρους,
νηὸς ἐπ' ἀλλοτρίης, εὕροι δ' ἐν πήματα οἴκῳ.
« Exauce-moi, ô Neptune, toi dont la noire chevelure enveloppe la terre: si tu es réellement mon père et que tu ne me désavoues point pour ton fils, fais que le fils de Laërte, cet Ulysse destructeur des cités, ne revienne point dans Ithaque, sa patrie; ou si les destins ont arrêté qu'il doit revoir ses amis, sa maison, les bords qui l'ont vu naître, qu'il n'y parvienne que tard et sous de malheureux auspices, sur un vaisseau étranger, après avoir perdu tous ses compagnons; et qu'enfin il trouve sa famille en proie aux calamités. »
(Virgile)
Proxima Circaeae raduntur litora terrae:
Dives inaccessos ubi Solis filia lucos
Adsiduo resonat cantu, tectisque superbis
Urit odoratam nocturna in lumina cedrum,
Arguto tenues percurrens pectine telas.
« Bientôt la flotte rase les rivages du pays qu'habite Circé, lieux inaccessibles que la puissante fille du Soleil fait retentir de ses chants continuels, palais superbe qu'elle éclaire la nuit par la flamme du cèdre odorant, tandis qu'elle fait glisser la navette rapide entre des fils déliés. »
(Homère)
ἤιεν, ὄφρα μέγα σπέος ἵκετο, τῷ ἔνι νύμφη
ναῖεν ἐυπλόκαμος· τὴν δ' ἔνδοθι τέτμεν ἐοῦσαν.
πῦρ μὲν ἐπ' ἐσχαρόφιν μέγα καίετο, τηλόσε δ' ὀδμὴ
κέδρου τ' εὐκεάτοιο θύου τ' ἀνὰ νῆσον ὀδώδει
δαιομένων· ἡ δ' ἔνδον ἀοιδιάουσ' ὀπὶ καλῇ
ἱστὸν ἐποιχομένη χρυσείῃ κερκίδ' ὕφαινεν.
« Mercure ne s'arrêta que lorsqu'il fut parvenu à la vaste caverne qu'habitait la Nymphe aux cheveux bouclés; et, comme elle se trouvait dedans, il s'y abattit. Un grand feu était allumé au foyer, et l'île était embaumée au loin de l'odeur du cèdre et des éclats de thye qui y brûlaient. Calypso elle-même chantait d'une voix agréable au-dedans de la caverne, en parcourant des doigts la toile qu'elle tissait d'un fil d'or. »
(Virgile)
Maeonio regi quem serva Licymnia furtim
Sustulerat vetitisque ad Troiam miserat armis.
« (Hélénor était fils) du roi de Méonie; l'esclave Licinia, sa mère, l'avait fait partir secrètement pour Troie, muni des armes interdites à sa condition. »
(Homère)
Βουκολίων δ' ἦν υἱὸς ἀγαυοῦ Λαομέδοντος
πρεσβύτατος γενεῇ, σκότιον δέ ἑ γείνατο μήτηρ·
« Bucolion était le plus âgé des fils de l'illustre Laomédon; et sa mère l'avait mis au monde hors du mariage. »
(Virgile)
Ille autem expirans: Non me, quicumque es, inulto
Victor nec longum laetabere: te quoque fata
Prospectant paria, atque eadem mox arva tenebis.
Ad quem subridens mixta Mezentius ira:
Nunc morere: ast de me divum pater atque hominum rex.
« Quel que tu sois, dit (Orode à Mézence) en expirant, tu n'auras pas été impunément mon vainqueur, tu ne t'en réjouiras pas longtemps. De pareilles destinées t'attendent aussi, et tu seras bientôt couché sur ce même champ. Mézence lui répondit, avec un sourire mêlé de colère : Meurs en attendant; le père des dieux et le roi des hommes verra ce qu'il a à faire de moi. »
(Homère)
ἄλλο δέ τοι ἐρέω, σὺ δ' ἐνὶ φρεσὶ βάλλεο σῇσιν·
οὔ θην οὐδ'* αὐτὸς δηρὸν βέῃ*, ἀλλά τοι ἤδη
ἄγχι παρέστηκεν θάνατος καὶ μοῖρα* κραταιὴ
χερσὶ δαμέντ ᾿Αχιλῆος ἀμύμονος Αἰακίδαο.
« Je te dirai une autre chose, que tu peux renfermer en ton âme. Toi non plus, tu ne poursuivras pas longtemps le cours de la vie; déjà la mort s'apprête à paraître à tes côtés, suivie du destin tout-puissant qui te livre aux mânes de l'illustre Achille fils d'Éacus. »
Et ailleurs
...κῆρα δ' ἐγὼ τότε δέξομαι ὁππότε κεν δὴ
Ζεὺς ἐθέλῃ τελέσαι ἠδ' ἀθάνατοι θεοὶ ἄλλοι.
« Le divin Achille parla ainsi (à Hector) déjà expiré : Meurs. Pour moi, j'accepterai mon destin, alors qu'il plaira à Jupiter et aux autres dieux immortels de le terminer. »
(Virgile)
Qualis, ubi aut leporem aut candenti corpore cygnum
Sustulit alta petens pedibus Iovis armiger uncis,
Quaesitum aut matri multis balatibus agnum
Martius a stabulis rapuit lupus: undique clamor
Tollitur: invadunt et fossas aggere conplent.
« Tel l'oiseau qui porte la foudre de Jupiter s'élance vers les cieux, enlevant dans ses griffes crochues un lièvre, ou un cygne au blanc plumage; ou tel un loup terrible enlève de l'étable un agneau, que redemandent les bêlements multipliés de sa mère. Un cri s'élève de tous côtés : l'ennemi envahit le camp, et en comble les fossés. »
(Homère)
οἴμησεν δὲ ἀλεὶς ὥς τ' αἰετὸς ὑψιπετήεις,
ὅς τ' εἶσιν πεδίον δὲ διὰ νεφέων ἐρεβεννῶν
ἁρπάξων ἢ ἄρν' ἀμαλὴν ἤ πτῶκα λαγωόν·
ὣς ῞Εκτωρ οἴμησε τινάσσων φάσγανον ὀξύ.
« Il se retourne et se précipite, semblable à l'aigle qui, de son vol élevé, descend sur un champ, à travers les sombres nuées, pour enlever le tendre agneau ou le lièvre timide; ainsi se précipitait Hector, brandissant son épée aiguë. »
CHAPITRE XIII.
Des passages dans lesquels Virgile n'atteint pas à la majesté du vers d'Homère.
Puisque Virgile n'aurait pas à rougir de s'avouer lui-même inférieur à Homère, je vais dire en quels passages il m'a semblé plus faible que son modèle
Tunc caput orantis nequicquam et multa parantis
Dicere deturbat terrae, truncumque reliquit.
« Alors (Énée), sans écouter les prières (de Tarquitus) et tout ce qu'il se disposait à lui dire , « abat la tête par terre et la sépare du tronc, »
Ces deux vers de Virgile sont traduits de ce vers d'Homère
φθεγγομένου δ' ἄρα τοῦ γε κάρη κονίῃσιν ἐμίχθη. (Iliade, X, 457)
« (Dolon) parlait encore, que sa tête roulait dans la poussière. »
Quelle rapidité d'expression, sans rien ôter à la plénitude de l'image! Les efforts de Virgile n'ont pu atteindre jusque-là. Dans la course des chars, de quelles couleurs Homère peint l'un d'eux qui devance d'un peu celui qui le suit, et qui presque l'atteint !
πνοιῇ δ' Εὐμήλοιο μετάφρενον εὐρέε τ' ὤμω
θέρμετ'· ἐπ' αὐτῷ γὰρ κεφαλὰς καταθέντε πετέσθην. (Iliade, XXIII, 381)
« (Les chevaux de Diomède) échauffaient leurs vastes flancs au souffle d'Eumélus, et volaient, la tête tendue vers lui. »
(Virgile)
Humescunt spumis flatuque sequentum.
« Ils mouillent de leur souffle et de leur écume ceux qui les suivent. »
Homère est plus admirable encore dans la peinture de la rapidité de celui qui suit immédiatement le premier dans la course à pied
ἴχνια τύπτε πόδεσσι πάρος κόνιν ἀμφιχυθῆναι· (Iliade, XXIII, 763)
« Les pieds (d'Ulysse) foulaient la trace de ceux (d'Ajax) avant qu'ils eussent soulevé la poussière. »
Voici quel est le sens de ce vers : Si quelqu'un court sur un sol poudreux aussitôt que son pied aura quitté la terre, on en découvre infailliblement l'empreinte; et cependant la poussière que le coup du pied a soulevée est retombée sur l'empreinte plus vite que la pensée. Le divin poète dit donc que le second des coureurs suivait de si près le premier, qu'il occupait la trace. de son pied avant que la poussière fût retombée. Pour exprimer la même chose, que dit le poète latin?
— Calcemque terit iam calce Diores.
«... Déjà le pied de Diorès foule celui (d'Hélymus). »
Remarquez dans cet autre vers l'exactitude d'Homère
κεῖτ' ἀποδοχμώσας παχὺν αὐχένα, κὰδ δέ μιν ὕπνος (Odyssée, IX, 372)
« (Polyphème) était couché, laissant pencher sa lourde tête. »
Virgile a dit
Cervicem inflexam posuit
« (Polyphème) reposa sa tête penchée. »
Comparons encore, si vous voulez, les vers suivants
(Homère)
ἅρματα δ' ἄλλοτε μὲν χθονὶ πίλνατο πουλυβοτείρῃ,
ἄλλοτε δ' ἀΐξασκε μετήορα· (Iliade, XXIII, 368)
« Les chars tantôt touchaient la terre, et tantôt voltigeaient en l'air. »
(Virgile) :
Iamque humiles, iamque elati sublime videntur
Aera per tenerum ferri.
« (Des chevaux) paraissaient tantôt raser la terre, et tantôt s'élancer en haut, portés dans le vide des airs, »
(Homère)
πασάων δ' ὑπὲρ ἥ γε κάρη ἔχει ἠδὲ μέτωπα, (Odyssée, VI, 107)
« Diane surpasse de la tête toutes les Nymphes, au-dessus desquelles apparaissait son front. »
(Virgile)
— Ingrediensque deas supereminet omnes.
« (Diane) marchant au milieu des Nymphes, élève sa tête au-dessus de toutes. »
(Homère)
ὑμεῖς γὰρ θεαί ἐστε πάρεστε τε ἴστέ τε πάντα, (Iliade, II, 484)
« (Muses) vous êtes ciel déesses, vous êtes présentes; vous savez toutes choses, »
(Virgile)
Et meministis enim, divae, et memorare potestis.
« Vous vous en souvenez, ô Muses, et vous pouvez le remémorer. »
(Homère)
αὐτὰρ ὃ θυμὸν ἄϊσθε καὶ ἤρυγεν, ὡς ὅτε ταῦρος
ἤρυγεν ἑλκόμενος ῾Ελικώνιον ἀμφὶ ἄνακτα 405
κούρων ἑλκόντων· γάνυται δέ τε τοῖς ἐνοσίχθων (Iliade, XX)
« (Hippodamante) mugissait en rendant l'esprit, comme mugit un taureau que des adolescents traînent avec violence au pied du dieu d'Hélicon, sacrifice qui réjouit Neptune. »
(Virgile)
Clamores simul horrendos ad sidera tollit:
Qualis mugitus, fugit cum saucius aram
Taurus et incertam excussit cervice securim.
« En même temps (Laocoon) pousse vers le ciel d'horribles cris; tels sont les mugissements du taureau lorsqu'il s'enfuit blessé de l'autel, et qu'il dérobe sa tête à la hache mal assurée. »
Si l'on compare la contexture des deux morceaux, quelle grande distance l'on apercevra entre eux l C'est avec beaucoup de justesse qu'en parlant du taureau traîné à l'autel, Homère fait mention d'Apollon
῾Ελικώνιον ἀμφὶ ἄνακτα
« Au pied du dieu d'Hélicon. »
Et aussi de Neptune
γάνυται δέ τε τοῖς ἐνοσίχθων
« Sacrifice qui réjouit Neptune. »
Car Virgile lui-même nous fournit la preuve qu'on immolait principalement le taureau dans les sacrifices que l'on offrait à ces deux divinités, lorsqu'il dit
Taurum Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo.
« J'offrirai un taureau à Neptune, un taureau à toi, ô bel Apollon ! »
(Virgile)
In segetem veluti cum flamma furentibus Austris
Incidit, aut rapidus montano flumine torrens
Sternit agros, sternit sata laeta boumque labores,
Praecipitesque trahit silvas, stupet incscius alto
Accipiens sonitum saxi de vertice pastor.
« Ainsi lorsque par un vent furieux la flamme vient à se manifester au milieu des moissons; ou lorsque le torrent rapide, tombant du haut de la montagne, bouleverse les champs et les labeurs du boeuf, renverse les joyeuses moissons et entraîne les forêts déracinées; placé sur la cime d'un roc escarpé, le pâtre reste dans la stupeur, en entendant cet étrange fracas. »
(Homère)
ὡς δ' ὅτε πῦρ ἀΐδηλον ἐν ἀξύλῳ ἐμπέσῃ ὕλῃ,
πάντῃ τ' εἰλυφόων ἄνεμος φέρει, οἳ δέ τε θάμνοι
πρόρριζοι πίπτουσιν ἐπειγόμενοι πυρὸς ὁρμῇ· (Iliade, XII, 156)
« Ainsi, lorsque le feu dévorant vient à se manifester dans une forêt sauvage, partout où le porte le vent qui tourbillonne, les branches tombent sur les troncs, renversées par la violence du feu. »
Et ailleurs
θῦνε γὰρ ἂμ πεδίον ποταμῷ πλήθοντι ἐοικὼς
χειμάρρῳ, ὅς τ' ὦκα ῥέων ἐκέδασσε* γεφύρας·
τὸν δ' οὔτ' ἄρ τε γέφυραι ἐεργμέναι ἰσχανόωσιν, 90
οὔτ' ἄρα ἕρκεα ἴσχει ἀλωάων ἐριθηλέων
ἐλθόντ' ἐξαπίνης ὅτ' ἐπιβρίσῃ Διὸς ὄμβρος·
πολλὰ δ' ὑπ' αὐτοῦ ἔργα* κατήριπε κάλ' αἰζηῶν·
ὣς ὑπὸ Τυδεΐδῃ πυκιναὶ κλονέοντο φάλαγγες (Iliade, V)
« (Diomède) courait furieux : semblable au torrent qui inonde la campagne, renverse subitement les ponts qu'il rencontre dans son cours, sans que les ouvrages dont ils sont munis puissent le contenir, sans qu'il puisse être retenu dans son arrivée subite, quand se précipite la pluie de Jupiter, par les clôtures répandues çà et là dans les champs verdoyants ; ainsi par le fils de Tydée étaient dispersées les phalanges épaisses des Troyens. »
En réunissant ces deux comparaisons de la flamme et du torrent, Virgile les a altérées et n'a atteint la majesté d'aucune d'elles.
(Virgile)
Adversi rupto ceu quondam turbine venti
Confligunt, Zephyrusque Notusque et laetus Eois
Eurus equis: stridunt silvae, saevitque tridenti
Spumeus atque imo Nereus ciet aequora fundo.
« Ainsi, lorsque les vents contraires se précipitent déchaînés; lorsque Zéphyre, Notus, Eurus qui souffle du côté du char riant de l'Aurore, s'entre-choquent entre eux; les forêts frémissent, et l'empire écumeux de Nérée, agité par le trident, vomit les mers du fond de ses abîmes. »
(Homère)
ὡς δ' ἄνεμοι δύο πόντον ὀρίνετον ἰχθυόεντα 5
Βορέης καὶ Ζέφυρος, τώ τε Θρῄκηθεν ἄητον
ἐλθόντ' ἐξαπίνης· ἄμυδις δέ τε κῦμα κελαινὸν
κορθύεται, πολλὸν δὲ παρὲξ ἅλα φῦκος ἔχευεν· (Iliade, IX)
« Ainsi deux vents, Borée et Zéphyre, qui soufflent du côté de la Thrace, par leur soudaine arrivée émeuvent la mer poissonneuse; et aussitôt l'onde noire s'élève en monceaux, et une grande quantité d'algue est dispersée hors de la mer. »
Et ailleurs
ὡς δ' Εὖρός τε Νότος τ' ἐριδαίνετον ἀλλήλοιιν
οὔρεος ἐν βήσσῃς βαθέην πελεμιζέμεν ὕλην
φηγόν τε μελίην τε τανύφλοιόν τε κράνειαν,
αἵ τε πρὸς ἀλλήλας ἔβαλον τανυήκεας ὄζους
ἠχῇ θεσπεσίῃ, πάταγος δέ τε ἀγνυμενάων, 770
ὣς Τρῶες καὶ ᾿Αχαιοὶ ἐπ' ἀλλήλοισι θορόντες
δῄουν, οὐδ' ἕτεροι μνώοντ' ὀλοοῖο φόβοιο. (Iliade, XVI)
« Ainsi, lorsque le vent d'occident et le vent du midi combattent entre eux, dans les gorges des montagnes, la forêt profonde en est ébranlée; le hêtre, le frêne, le cornouiller à l'épaisse écorce, maltraitent réciproquement et tumultueusement leurs longs rameaux, qui latent avec fracas; ainsi les Troyens et les Grecs se livraient de mutuels assauts, sans qu'aucun d'eux songeât à la fuite désastreuse. »
En formant des deux comparaisons du poète grec une seule plus lumineuse, Virgile a racheté le tort que nous lui avons reproché plus haut.
(Virgile )
Prosequitur surgens a puppi ventus euntes.
« Cependant le vent qui s'élève à la poupe seconde les navigateurs. »
(Homère)
ἡμῖν δ' αὖ κατόπισθε νεὸς κυανοπρῴροιο
ἴκμενον οὖρον ἵει πλησίστιον, ἐσθλὸν ἑταῖρον, (Odyssée, XI, 6)
« (Circé) envoie de nouveau sur l'arrière du vaisseau, dont la proue est peinte, un vent favorable et ami, qui remplit la voile et seconde la marche. »
Virgile a heureusement rendu κατόπισθε νεὸς par surgens a puppi; mais Homère excelle par les épithètes nombreuses qu'il applique au vent avec tant de justesse.
(Virgile)
Visceribus miserorum et sanguine vescitur atro.
Vidi egomet, duo de numero cum corpora nostro
Prensa manu magna medio resupinus in antro
Frangeret ad saxum.
« (Polyphème) se repaît du sang et des entrailles des malheureux qui tombent entre ses mains. Je l'ai vu moi-même, couché sur le dos, au milieu de son antre, saisir avec son énorme main deux de nos compagnons, et les briser contre le rocher. »
(Homère)
ἀλλ' ὅ γ' ἀναΐξας ἑτάροις ἐπὶ χεῖρας ἴαλλε,
σὺν δὲ δύω μάρψας ὥς τε σκύλακας ποτὶ γαίῃ 290
κόπτ'· ἐκ δ' ἐγκέφαλος χαμάδις ῥέε, δεῦε δὲ γαῖαν.
τοὺς δὲ διὰ μελεϊστὶ ταμὼν ὡπλίσσατο δόρπον·
ἤσθιε δ' ὥς τε λέων ὀρεσίτροφος, οὐδ' ἀπέλειπεν,
ἔγκατά τε σάρκας τε καὶ ὀστέα μυελόεντα.
ἡμεῖς δὲ κλαίοντες ἀνεσχέθομεν Διὶ χεῖρας, (Odyssée, IX)
« (Polyphème) se jetant sur mes compagnons, saisit de la main deux d'entre eux, les brisa contre terre, comme de petits chiens ; et les lambeaux de leur cervelle jaillirent sur le sol. Ayant ensuite séparé les membres, il les disposa pour son repas. Il se mit à les dévorer comme eut fait le lion des montagnes, et il ne laissa rien de leurs chairs, ni de leurs intestins, ni même de leurs os. Pour nous, en voyant ces lamentables atrocités, nous élevâmes en pleurant nos mains vers Jupiter, tandis que le désespoir s'emparait de notre âme. »
Dans Virgile, la narration du fait est concise et nue; Homère, au contraire, a mêlé à la sienne un pathétique égal à l'atrocité de l'action qu'il raconte.
(Virgile)
Hic et Aloidas geminos inmania vidi
Corpora, qui manibus magnum rescindere caelum
Adgressi superisque Iovem detrudere regnis.
« Là, je vis les deux fils d'Aloéus, ces deux monstrueux géants qui tentèrent d'enfoncer de leurs mains la voûte céleste, et de précipiter Jupiter de son trône sublime. »
(Homère)
῏Ωτόν τ' ἀντίθεον τηλεκλειτόν τ' ᾿Εφιάλτην,
οὓς δὴ μηκίστους θρέψε ζείδωρος ἄρουρα 310
καὶ πολὺ καλλίστους μετά γε κλυτὸν ᾿Ωρίωνα·
ἐννέωροι γὰρ τοί γε καὶ ἐννεαπήχεες ἦσαν
εὖρος, ἀτὰρ μῆκός γε γενέσθην ἐννεόργυιοι.
οἵ ῥα καὶ ἀθανάτοισιν ἀπειλήτην ἐν ᾿Ολύμπῳ
φυλόπιδα στήσειν πολυάικος πολέμοιο. 315
῎Οσσαν ἐπ' Οὐλύμπῳ μέμασαν θέμεν, αὐτὰρ ἐπ' ῎OVΟσσῃ
Πήλιον εἰνοσίφυλλον, ἵν' οὐρανὸς ἀμβατὸς εἴη. (Odyssée, XI)
« Oton comparable aux dieux, et le glorieux Éphialte, géants que la terre nourrit, et plus beaux encore que le bel Orion. Dès l'âge de neuf ans, ils avaient neuf coudées de circonférence et neuf brasses de hauteur. Ils menaçaient les immortels de porter jusque dans les cieux l’effort tumultueux de la guerre; et, pour s'y frayer un accès, ils avaient tenté d'entasser l’Ossa sur l'Olympe, et le Pélion chargé de forêts sur l'Ossa. »
Homère décrit les membres des géants, et mesure en long et en large, les vastes dimensions de leurs corps. Votre poète se contente de dire, monstrueux géants, sans ajouter rien autre chose, et sans oser employer les termes métriques. S'agit-il de ces montagnes entassées pour l'entreprise insensée des géants? il se contente de dire : qui tentèrent d'enfoncer de leurs mains la voûte céleste. Enfin, si l'on compare chaque point l'un après l'autre, on y trouvera une différence fâcheuse pour le poète latin.
(Virgile)
Fluctus uti primo coepit cum albescere ponto:
Paulatim sese tollit mare et altius undas
Erigit, inde imo consurgit ad aethera fundo.
« Ainsi, lorsque le premier souffle du vent commence à faire blanchir le flot, la mer s'enfle peu à peu, et soulève les ondes, et bientôt elle surgit depuis le fond de ses abîmes jusqu'aux cieux. »
(Homère)
ὡς δ' ὅτ' ἐν αἰγιαλῷ πολυηχέι κῦμα θαλάσσης
ὄρνυτ' ἐπασσύτερον Ζεφύρου ὕπο κινήσαντος·
πόντῳ μέν τε πρῶτα κορύσσεται, αὐτὰρ ἔπειτα 425
χέρσῳ ῥηγνύμενον μεγάλα βρέμει, ἀμφὶ δέ τ' ἄκρας
κυρτὸν ἐὸν κορυφοῦται, ἀποπτύει δ' ἁλὸς ἄχνην· (Iliade, IV)
« Ainsi, lorsque sur le rivage sonore le flot de la mer est ému par l'arrivée soudaine du zéphyr, il commence d'abord à s'élever; mais, bientôt brisé contre la terre, il frémit avec grand bruit, se gonfle, et s'élance contre les promontoires, et vomit l'écume de la mer. »
Homère décrit jusqu'aux premiers mouvements de la mer, et jusqu'à ces premiers flots qui naissent sur le rivage. Virgile a négligé ces choses-là. Il traduit : πόντῳ μέν τε πρῶτα κορύσσεται, par : paulatim sese tollit mare. Tandis qu'il se borne à soulever le flot depuis le fond des abîmes jusqu'aux nues, Homère le décrit avec une vérité qu'aucune peinture ne saurait égaler, s'enflant, s'élevant, se recourbant, se brisant contre le rivage, qu'il couvre des immondices qu'il a ramassées.
(Virgile)
Dixerat: idque ratum Stygii per flumina fratris,
Per pice torrentes atraque voragine ripas
Adnuit, et totum nutu tremefecit Olympum.
« Après avoir parlé, (Jupiter) confirme son serment par le Styx où règne son frère, par les torrents de poix et les gouffres de ses rives; et l'Olympe entier tressaille d'un mouvement de son front. »
(Homère)
ἦ καὶ κυανέῃσιν ἐπ' ὀφρύσι νεῦσε Κρονίων·
ἀμβρόσιαι δ' ἄρα χαῖται ἐπερρώσαντο ἄνακτος 530
κρατὸς ἀπ' ἀθανάτοιο· μέγαν δ' ἐλέλιξεν ῎Ολυμπον. (Iliade, I)
« Le fils de Saturne confirme ses paroles d'un mouvement de ses noirs sourcils; son immortelle chevelure s'agite sur son front immortel, et le vaste Olympe en est ébranlé. »
Et ailleurs
καὶ τὸ κατειβόμενον Στυγὸς ὕδωρ, ὅς τε μέγιστος
ὅρκος δεινότατός τε πέλει μακάρεσσι θεοῖσι, (Odyssée, V, 185)
« Que l'eau du Styx reçoive ma promesse; ce qui est le serment le plus grand et le plus grave que puissent faire les heureux immortels. »
Lorsque Phidias exécutait la statue de Jupiter Olympien, interrogé où il prendrait le modèle de l'effigie du dieu, il répondit qu'il avait trouvé le type primitif de Jupiter dans les trois vers d'Homère (que nous venons de citer) :
ἦ καὶ κυανέῃσιν ἐπ' ὀφρύσι νεῦσε Κρονίων·...
« Le fils de Saturne confirme ses paroles, etc. » ;
et que c'était des sourcils et de la chevelure décrits par Homère qu'il avait tiré le visage entier de son Jupiter. Virgile, comme vous l'avez vu, a négligé ces deux objets; mais il n'a pas omis, il est vrai, l'Olympe ébranlé par un mouvement du front majestueux du dieu. Quant au serment, il l'a pris dans un autre endroit d'Homère, pour compenser sans doute, par cette addition, la stérilité de sa traduction.
(Virgile)
Ora puer prima signans intonsa iuventa.
« Le visage du jeune homme décelait une adolescence encore imberbe. »
(Homère)
πρῶτον ὑπηνήτῃ, τοῦ περ χαριεστάτη ἥβη. (Iliade, XXIV, 348)
« Entrant dans l'âge de puberté, époque la plus gracieuse de la jeunesse. »
Pour avoir omis de rendre τοῦ περ χαριεστάτη ἥβη, qui exprime la puberté naissante, la description du poète latin est moins gracieuse.
(Virgile)
Ut fera, quae densa venantum septa corona
Contra tela furit seseque haud nescia morti
Iniicit et saltu supra venabula fertur.
« Comme une bête féroce qui, entourée d'une foule de chasseurs, tourne sa fureur contre leurs traits, et, se jetant au-devant d'une mort certaine, s'enfonce elle-même dans leurs épieux, »
(Homère)
Πηλεΐδης δ' ἑτέρωθεν ἐναντίον ὦρτο λέων ὣς 165
σίντης, ὅν τε καὶ ἄνδρες ἀποκτάμεναι μεμάασιν
ἀγρόμενοι πᾶς δῆμος· ὃ δὲ πρῶτον μὲν ἀτίζων
ἔρχεται, ἀλλ' ὅτε κέν τις ἀρηϊθόων αἰζηῶν
δουρὶ βάλῃ ἐάλη τε χανών, περί τ' ἀφρὸς ὀδόντας
γίγνεται, ἐν δέ τέ οἱ κραδίῃ στένει ἄλκιμον ἦτορ, 170
οὐρῇ δὲ πλευράς τε καὶ ἰσχία ἀμφοτέρωθεν
μαστίεται, ἑὲ δ' αὐτὸν ἐποτρύνει μαχέσασθαι,
γλαυκιόων* δ' ἰθὺς φέρεται μένει, ἤν τινα πέφνῃ
ἀνδρῶν, ἢ αὐτὸς φθίεται πρώτῳ ἐν ὁμίλῳ·
ὣς ᾿Αχιλῆ' ὄτρυνε μένος καὶ θυμὸς ἀγήνωρ 175
ἀντίον ἐλθέμεναι μεγαλήτορος Αἰνείαο. (Iliade, XX)
« Le fils de Pélée se précipitait contre lui, semblable au lion meurtrier qu'une foule de chasseurs rassemblés ambitionne de mettre à mort; il va d'abord les méprisant; mais si quelque jeune homme impatient du combat le frappe de sa lance, il se retourne en rugissant, l'écume naît entre ses dents, le naturel indompté se réveille en lui : il frappe de sa queue ses cuisses et ses flancs, il s'excite au combat, et, les regardant d'un air menaçant, il se précipite le premier sur les chasseurs, pour tuer quelqu'un d'entre eux; ainsi Achille incitait sa force et son grand coeur à marcher contre le magnanime Énée. »
Vous voyez que la comparaison latine est réduite à la plus grande maigreur qu'il soit possible; la comparaison grecque au contraire, et par l'abondance des mots et par celle des tableaux, égale l'appareil d'une chasse réelle. Cette fois, la différence est si grande, qu'il y aurait presque à rougir d'établir la comparaison.
(Virgile)
Haud aliter Troianae acies aciesque Latinae
Concurrunt: haeret pede pes, densusque viro vir.
« Ainsi s'entre-choquent l'armée troyenne et l'armée latine; l'on combat pied à pied, corps à corps. »
(Homère)
ὣς ἄραρον κόρυθές τε καὶ ἀσπίδες ὀμφαλόεσσαι. 215
ἀσπὶς ἄρ' ἀσπίδ' ἔρειδε, κόρυς κόρυν, ἀνέρα δ' ἀνήρ· (Iliade, XVI)
« Le bouclier était pressé contre le bouclier, le casque contre le casque, le soldat contre le soldat. »
Je laisse au lecteur à juger toute la différence qui existe entre ces deux passages.
(Virgile)
Utque volans alte ruptum cum fulva draconem
Fert aquila inplicuitque pedes atque unguibus haesit:
Saucius at serpens sinuosa volumina versat,
Adrectisque horret squamis et sibilat or
Arduus insurgens: illa haud minus urguet obunco
Luctantem rostro, simul aethera verberat alis.
« Ainsi l'aigle sauvage, au vol élevé, enlève un serpent qui s'attache aux griffes qui le blessent, entoure les jambes de l'oiseau de ses replis sinueux, hérisse ses horribles écailles, et siffle en dressant sa tête; et néanmoins, malgré la lutte, l'aigle le presse de son bec crochu, en même temps qu'il frappe l'air de ses ailes. »
(Homère)
ὄρνις γάρ σφιν ἐπῆλθε περησέμεναι μεμαῶσιν
αἰετὸς ὑψιπέτης ἐπ' ἀριστερὰ λαὸν ἐέργων
φοινήεντα δράκοντα φέρων ὀνύχεσσι πέλωρον
ζωὸν ἔτ' ἀσπαίροντα, καὶ οὔ πω λήθετο χάρμης,
κόψε γὰρ αὐτὸν ἔχοντα κατὰ στῆθος παρὰ δειρὴν 205
ἰδνωθεὶς ὀπίσω· ὃ δ' ἀπὸ ἕθεν ἧκε χαμᾶζε
ἀλγήσας ὀδύνῃσι, μέσῳ δ' ἐνὶ κάββαλ' ὁμίλῳ,
αὐτὸς δὲ κλάγξας πέτετο πνοιῇς ἀνέμοιο. (Iliade, XII)
« Un oiseau était venu à passer, conformément à leur désir. C'était un aigle au vol élevé, qui, se dirigeant à gauche, rappelait les troupes du combat. Il portait dans ses serres un énorme serpent ensanglanté, mais encore palpitant de vie, et qui lui résistait encore; car s'étant replié en arrière, il frappa l'aigle à la poitrine, près du cou : la douleur fit que l'oiseau lâcha le serpent à terre; et celui-ci vint tomber au milieu de la troupe, tandis que l'aigle, en poussant des cris, s'envola dans la direction du vent. »
Virgile reproduit l'action de l'aigle qui saisit une proie; et il ne parait pas avoir remarqué les présages qui l'accompagnent dans Homère. L'arrivée de l'aigle du côté gauche, qui semblait interdire aux vainqueurs d'avancer davantage, la morsure qu'il reçoit du serpent qu'il tient dans ses serres, ce tressaillement d'un augure non équivoque, la douleur qui fui fait abandonner sa proie et s'envoler en poussant un cri; ce sont autant de circonstances qui animent la comparaison, et dont l'omission laisse aux vers du poëte latin l'apparence d'un corps sans âme.
(Virgile)
Parva metu primo, mox sese attollit in auras,
Ingrediturque solo et caput inter nubila condit.
« (La Renommée) est d'abord faible et timide, mais bientôt elle s'élève dans les airs; et tandis qu'elle marche sur la terre, elle cache sa tête dans les nues. »
(Homère)
ἥ τ' ὀλίγη μὲν πρῶτα κορύσσεται, αὐτὰρ ἔπειτα
οὐρανῷ ἐστήριξε κάρη καὶ ἐπὶ χθονὶ βαίνει· (Iliade, IV)
« (La Discorde) s'élève faible d'abord; mais bientôt elle cache sa tête dans le ciel, et marche sur la terre. »
Homère dit qu'Éris, c'est-à-dire la Discorde, est d'abord faible dans ses commencements, et s'accroît ensuite au point de toucher jusqu'au ciel. Virgile a dit la même chose de la Renommée, mais c'est avec moins de justesse; car les accroissements de la discorde et ceux de la renommée ne sont pas les mêmes. En effet, la discorde, lors même qu'elle est parvenue à produire des guerres et des dévastations réciproques, demeure toujours la discorde, telle qu'elle fut dans le principe; tandis que la renommée, lorsqu'elle est parvenue à un immense accroissement, cesse d'être elle-même, et devient notoriété publique. Qui s'aviserait, en effet, de parler de renommée, s'il s'agissait d'une chose connue dans le ciel et sur la terre? En second lieu, Virgile n'a pas même pu atteindre l'hyperbole d'Homère. Celui-ci a dit jusqu'au ciel (οὐρανῷ ), l'autre dit jusqu'à la région des vents et des nuages (auras et nubila ).
La cause pour laquelle Virgile n'a pas toujours égalé les passages qu'il traduisait, c'est la continuité avec laquelle il s'efforce de faire passer, dans toutes les parties de son ouvrage, des imitations d'Homère. Or il ne pouvait pas toujours être donné aux forces humaines d'atteindre jusqu'à cette divinité poétique. Prenons pour exemple le passage suivant, dont je désire soumettre l'appréciation à votre jugement. Minerve, protectrice de Diomède, lui prête dans le combat des flammes ardentes, dont l'éclat rejaillissant de son casque et de ses armes lui sert d'auxiliaire contre l'ennemi.
δαῖέ οἱ ἐκ κόρυθός τε καὶ ἀσπίδος ἀκάματον πῦρ (Iliade, V, 4)
« La flamme jaillissait avec abondance du bouclier et du casque (de Diomède). »
Virgile, trop émerveillé cette fiction, en use immodérément; tantôt il dit de Turnus
— Tremunt sub vertice cristae
Sanguineae, clypeoque micantia fulmina mittunt:
« Une aigrette couleur de sang s'agite au haut de son casque, et des éclairs étincelants partent de son bouclier. »
Tantôt il dit la même chose d'Épée
Ardet apex capiti, cristisque ac vertice flamma
Funditur, et vastos umbo vomit aereus ignes.
« Son casque brille sur sa tête, au-dessus de laquelle une aigrette se déploie en forme de flamme; son bouclier d'or vomit de vastes feux. »
Ceci est d'autant plus déplacé en cet endroit, qu'Épée ne combattait pas encore, et ne faisait que d'arriver sur un vaisseau. Ailleurs
Cui triplici crinita iuba galea alta Chimaeram
Sustinet Aetnaeos efflantem faucibus ignes.
« Le casque (de Turnus ), décoré d'une triple crinière, supporte une Chimère, dont la gueule vomit les feux de l'Etna. »
Veut-il faire admirer les armes que Vulcain vient d'apporter sur la terre à Énée, Virgile dit
Terribilem cristis galeam flammasque vomentem?
« Son casque terrible est armé d'une aigrette, et vomit des flammes. »
Veut-on un autre exemple de cet abus de l'imitation? Séduit par l'éclat de ce passage (d'Homère) que nous avons cité plus haut :
ἦ καὶ κυανέῃσιν ἐπ' ὀφρύσι νεῦσε Κρονίων·
ἀμβρόσιαι δ' ἄρα χαῖται ἐπερρώσαντο ἄνακτος 530
κρατὸς ἀπ' ἀθανάτοιο· μέγαν δ' ἐλέλιξεν ῎Ολυμπον. (Iliade, I)
« Le fils de Saturne confirme ses paroles, etc. »
Virgile a voulu tardivement attribuer aux paroles de Jupiter une semblable révérence. Après l'avoir fait parler sans fracas, dans le premier, le quatrième et le neuvième livre, il dit (dans le dixième), lorsqu'après les débats de Jupiter et de Vénus, Jupiter va prendre la parole
Infit. Eo dicente deum domus alta silescit,
Et tremefacta solo tellus, silet arduus aether:
Tum Zephyri posuere, premit placida aequora pontus,
« La demeure sublime des dieux est dans le silence; la terre tremble sur sa base; l'air immobile se tait ; les zéphyrs s'arrêtent, et les mers paisibles calment leur surface ».
Comme si ce n'était pas le même Jupiter, qui peu auparavant a parlé, sans que l'univers manifestât sa vénération. Une pareille inopportunité se remarque dans l'emploi que fait le poète, de la balance de Jupiter, emprunté de ce vers (d'Homère) :
καὶ τότε δὴ χρύσεια πατὴρ ἐτίταινε τάλαντα, (Iliade, XXII, 208)
« En ce moment le père des dieux soulevait ses balances d'or. »
Car Junon ayant déjà dit, en parlant de Turnus :
Nunc iuvenem inparibus videre video concurrere fatis,
Parcarumque dies et lux inimica propinquat,
« Maintenant je vois ce jeune homme prêt à venir lutter contre des destins inégaux; le jour des Parques approche, avec la force ennemie. »
Il était manifeste qu'il devait infailliblement périr; cependant le poète ajoute tardivement
Iuppiter ipse duas aequato examine lances
Sustinet, et fata inponit diversa duorum.
« Jupiter tient lui-même deux balances en équilibre, et place dans leurs bassins les destinées diverses des deux combattants. »
Mais il faut pardonner à Virgile ces fautes, et d'autres, où l'a fait tomber une admiration excessive pour Homère. D'ailleurs, il était difficile qu'il ne fût pas quelquefois inférieur à celui que , dans tout le cours de son ouvrage, il se propose constamment pour modèle. Car il a toujours les yeux fixés sur Homère, pour tâcher d'imiter sa simplicité, sa grandeur, l'élévation et la majesté calme de son style. C'est chez lui qu'il a puisé les traits magnifiques et variés de ses héros, l'intervention des dieux, les autorités mythologiques, l'expression des sentiments de la nature; la recherche des souvenirs , la prodigalité des comparaisons, l'harmonie d'une éloquence entraînante, et enfin l'ensemble imposant des diverses parties.
CHAPITRE XIV.
Que Virgile s'est tellement complu dans l'imitation d'Homère, qu'il a voulu imiter quelques-uns de ses défauts. Avec quel soin il a imité les épithètes ainsi que les autres ornements du discours.
Virgile se complaît tellement à imiter Homère, qu'il imite même des défauts mal à propos reprochés à ses vers. Ainsi, il approuve dans la versification d'Homère ces sortes de vers que les Grecs appellent ἀκέφαλοι (acéphales), λαγαροί (lâches), ὑπερκαταληκτικοί (hypercataleptiques), et il ne craint pas de les imiter.
Exemples de vers acéphales....
arietat in portas,..
« (frappe de la tête contre les portes »).
Parietibus textum caecis iter,
(« chemin tissu de murailles aveugles;) »
et autres vers semblables. »
Exemples de vers lâches, c'est-à-dire qui ont dans le milieu des syllabes brèves pour des longues...
Et duros obice postes.
(«.... Les portes affermies par des barrières »),
Consilium ipse pater et magna incepta Latinus.
(« Latinus lui-même sort du conseil, (et renonce) à son Important dessein. ),
Exemples de vers hypercatalepliques, c'est-à-dire, trop longs d'une syllabe.....
quin protinus omnia. ....Vulcado decoquit
humorem.
(«.... fait cuire le liquide sur le feu.»)
Spumas miscens argenti vivaque sulphura.
(« ils mêlent l'écume d'argent et le soufre vif. »)
.... arbutus horrida.
(« .... l'arbousier épineux) »
On trouve aussi dans Homère des vers nus et sans ornements, qui ne diffèrent en rien du langage ordinaire de la conversation. Virgile parait affectionner en eux une noble négligence.
(Homère)
ἵππους δὲ ξανθὰς ἑκατὸν καὶ πεντήκοντα (Iliade, XI, 679)
« ........ Cent cinquante juments rousses toutes saillies. »
(Virgile)
Omnia vincit Amor, et nos cedamus Amori
« L'amour triomphe de tout; cédons, nous aussi, à l'amour. »
Nudus in ignota, Palinure, iacebis harena.
« O Palinure, tu seras jeté nu sur quelque plage inconnue. »
Il est aussi des répétitions gracieuses, que Virgile ne redoute pas.
Pan etiam Arcadia mecum si iudice certet,
Pan etiam Arcadia dicet se iudice victum.
« Pan lui-même, s'il voulait entrer en lice avec moi, au jugement de l'Arcadie; Pan lui-même, au jugement de l'Arcadie, s'avouerait vaincu. »
Virgile, en les imitant, nous a révélé son admiration pour les épithètes homériques:
μοιρηγενής (né sous un astre heureux) ,
ὀλβιοδαίμων (heureux génie),
χαλκεοθώραξ (cuirasse d'airain),
ἀσπίδες ὀμφαλόεσσαι (les boucliers qui couvrent le nombril ou qui en offrent les formes),
θωρήκων τε νεοσμήκτων (cuirasse nouvellement polie),
κυανοχαῖτα (chevelure noire),
Ποσειδάων (qui ébranle la terre),
Διὸς νεφεληγερέταο (qui rassemble les nuages),
οὔρεά τε σκιόεντα (les montagnes ombragées),
θάλασσά τε ἠχήεσσα (la mer mugissante),
κύαμοι μελανόχροες (couleur d'azur),
et mille autres expressions du même genre, qui sont comme des étoiles brillantes dont l'éclat divin répand la variété sur la majestueuse poésie d'Homère. A ces épithètes répondent, dans Virgile, celles de
malesuada fames (la faim mauvaise conseillère),
auricomi rami (les branches à la chevelure dorée),
centumgeminus Briareus (Briarée aux cent bras),
fumiferam noctem (la nuit fumeuse),
et tant d'autres qu'un lecteur attentif remarquera presque à chaque vers.
Souvent Homère, dans le cours de sa narration, semble adresser la parole à quelqu'un
φαίης κε ζάκοτόν τέ τιν' ἔμμεναι ἄφρονά τ' αὔτως.
« Vous auriez dit un homme à la fois irrité et en démence. »
οὐκ ἂν βρίζοντα ἴδοις ᾿Αγαμέμνονα
« Vous auriez vu alors le divin Agamemnon veillant. »
Virgile n'a pas négligé non plus d'imiter cette tournure de phrase
Migrantes cernas totaque ex urbe ruentes
« Vous les auriez vus déménageant, et se précipitant hors de la ville. »
Totumque instructo Marte videres
Fervere Leucaten,
« Vous auriez vu ces armées rangées en bataille animer toute la côte de Leucate. »
Pelago credas innare revulsas
Cycladas,
« Vous auriez vu les Cyclades déracinées flotter sur la mer. »
Studio incassum videas gestire lavandi.
« Vous voyez (les oiseaux aquatiques) se laver dans l'eau sans se mouiller. »
Le divin Homère sait rattacher très à propos au fil de sa narration les événements soit récents, soit écoulés depuis longtemps, sans néanmoins les disposer par ordre chronologique ; et de cette manière, en ne laissant rien ignorer des événements passés, il évite les formes du style historique. Achille, avant sa colère, avait déjà renversé Thèbes d'Asie et plusieurs autres cités. Mais le poème d'Homère ne commence qu'avec cette colère. Toutefois, pour ne pas nous laisser ignorer les faits antérieurs, la narration en est amenée à propos
ᾠχόμεθ' ἐς Θήβην ἱερὴν πόλιν ᾿Ηετίωνος,
τὴν δὲ διεπράθομέν τε καὶ ἤγομεν ἐνθάδε πάντα· (Iliade, I, 366)
« Nous sommes allés à Thèbes, la ville sacrée d'Éétion : nous l'avons dévastée, et nous avons amené ici toutes ses dépouilles. »
Et ailleurs
δώδεκα δὴ σὺν νηυσὶ πόλεις ἀλάπαξ' ἀνθρώπων,
πεζὸς δ' ἕνδεκά φημι κατὰ Τροίην ἐρίβωλον· (Iliade, IX, 328)
« J'ai dévasté douze villes avec la flotte, et onze dans les champs troyens avec l'armée de terre »
De même, lorsqu'il est question de Calchas, le poète saisit l'occasion de nous faire connaître quel est celui qui dirigea la flotte des Grecs vers les rivages troyens qui leur étaient inconnus
καὶ νήεσσ' ἡγήσατ' ᾿Αχαιῶν ῎Ιλιον εἴσω
ἣν διὰ μαντοσύνην, τήν οἱ πόρε Φοῖβος ᾿Απόλλων· (Iliade, I)
« (Calchas) avait dirigé vers Ilion les vaisseaux des Grecs, au moyen de l'art de la divination qu'Apollon lui avait donné. »
Calchas raconte encore le présage que donna aux Grecs, durant leur navigation, ce serpent qui dévora des passereaux; ce qui leur annonçait que leur armée aurait dix ans à passer dans le pays ennemi. Dans un autre endroit, c'est un vieillard qui raconte d'anciens événements. Or, on sait que la vieillesse est verbeuse, et se plaît à faire des narrations
(Nestor :)
ἤδη γάρ ποτ' ἐγὼ καὶ ἀρείοσιν ἠέ περ ὑμῖν
ἀνδράσιν ὡμίλησα, (Iliade, I, 261)
« Pour moi, j'ai eu affaire jadis avec des hommes plus vaillants que vous, etc. »
et ailleurs
(Nestor :)
εἴθ' ὣς ἡβώοιμι βίη τέ μοι ἔμπεδος εἴη, (Odyssée, XIV, 468)
« Ah ! si j'étais aussi jeune, et si j'avais encore toutes mes forces, etc. »
Virgile a très bien imité ces divers artifices
(Évandre :)
Nam memini Hesionae visentem regna sororis
Laomedontiaden Priamum,
« Je m'en souviens, lorsque Priam, fils de Laomédon, vint visiter les États de sa soeur Hésione. »
(Didon :)
Atque equidem memini Teucrum Sidona venire
« Je me souviens même que Teucer vint autrefois à Sidon. »
(Évandre :)
Qualis eram cum primam aciem Praeneste sub ipsa
Stravi,
« Tel que j'étais lorsque, pour la première fois, je mis en déroute une armée sous les murs mêmes de Préneste. »
Voyez aussi le récit tout entier du vol et de la punition de Cacus. Enfin Virgile n'a jamais négligé, à l'exemple de son modèle, de nous instruire des faits anciens.
Exemple :
Namque ferunt luctu Cygnum Phaethontis amati
« Car on dit que Cygnus, pleurant son bien-aimé Phaéton. »
- Et plusieurs autres exemples semblables.
CHAPITRE XV.
Des diversités qu'on observe dans les dénombrements de troupes chez Virgile et chez Homère.
Dans les énumérations de soldats auxiliaires (ce que les Grecs appellent catalogues), Virgile continue à s'efforcer d'imiter Homère; mais néanmoins il s'éloigne un peu quelquefois de sa méthode, pleine de noblesse. Homère, omettant les Lacédémoniens, les Athéniens et même les Mycéniens, auxquels appartenait le chef de l'armée, commence son énumération par la Béotie. Ce n'est point par un motif pris de la dignité du rang de cette province, mais parce qu'elle lui offre un promontoire très connu pour point de départ. C'est de là qu'il s'avance, parcourant successivement les pays alliés, tant insulaires que littoraux. Les régions qu'il rencontre sur sa route, limitrophes les unes des autres, le ramènent progressivement au point d'où il est parti, sans qu'aucun écart l'ait fait dévier. Mais, fidèle à son ordre méthodique, quand son énumération est terminée, il se retrouve au lieu où il l'avait commencée. Virgile au contraire, n'observant aucune méthode dans la mention qu'il fait des divers pays, bouleverse par de fréquentes divagations la disposition des lieux. Le premier individu qu'il nomme est Massicus, chef des guerriers de Clusium et de Cose : après lui vient Abas, accompagné des soldats de Populonie et d'Ilva (l'île d'Elbe); ensuite Asilas, envoyé par les habitants de Pise, dont la situation, très éloignée de l'Étrurie, est trop connue pour qu'il soit besoin de la faire remarquer. Il revient ensuite à Cose, à Pyrges et à Gravisca, villes situées non loin de Rome, aux contingents desquelles il assigne pour chef Astur. De là Cygnus l'entraine en Ligurie, et Ocnus à Mantoue. Si l'on parcourt ensuite l'énumération des auxiliaires de Turnus, et la situation des régions auxquelles ils appartiennent, l'on verra que Virgile n'a pas mieux suivi cette fois l'ordre de la disposition des lieux.
D'autre part, Homère a soin de ramener dans la suite de la guerre, pour y venir éprouver un sort heureux ou fatal , tous ceux dont il a prononcé le nom dans son énumération. Lorsqu'il veut mentionner la mort de ceux qui n'y ont point été compris, il introduit une dénomination collective, au lieu d'un nom d'homme. Lorsqu'il veut parler de la mort d'un grand nombre d'individus, il appelle cela une moisson d'hommes. En un mot, il ne se permet pas facilement de prononcer ou d'omettre, dans le combat, tout nom en dehors ou en dedans de son catalogue. Virgile s'est affranchi de ces difficultés; car il omet de reparler, dans le courant de la guerre, de quelques-uns de ceux qu'il a nommés dans son énumération, tandis qu'il en nomme d'autres dont il n'avait point parlé jusque-là. Il dit que, sous la conduite de Massiens,
mille manus iuvenum venisse dixit qui moenia Clusi
Quique Cosas liquere
« vinrent mille jeunes gens des villes de Clusium et de Cose. »
Et, dans la suite, il fait fuir Turnus
Qua rex Clusinis advectus Osinius oris
« sur le vaisseau qui avait amené Osinius, roi de Clusium. »
Cet Osinius n'avait point encore été nommé. D'ailleurs; n'est-il pas absurde de mettre le roi sous les ordres de Massicus? Enfin, ni Massicus, ni Osinius, ne jouent aucun rôle durant le cours de la guerre. Il en est de même
fortemque Gyam fortemque Serestum, pulcher quoque Aquiculus, et Mavortius Haemon, et fortissimus Umbro, et Virbius Hippolyti proles pulcherrima bello
« Des courageux Gyas et Séreste, du bel Équitolus, du belliqueux Hémon, du vaillant Umbron, de Virbius, brillant rejeton d'Hippolyte. »
Ils n'ont obtenu, parmi la foule des combattants, aucune mention, soit glorieuse, soit honteuse. Astur, Cupanon et Cygnus, célèbres par les fables de Cygnus et de Phaéton, ne font rien dans le combat; tandisque les noms obscurs d'Alésus et de Saratus y figurent, ainsi qu'Atinas, qui n'avait point été nommé auparavant. De plus, par défaut d'attention, Virgile introduit la confusion parmi les personnages qu'il nomme. Ainsi, dans le neuvième livre, Asilas terrasse Corinée, lequel reparaît dans le douzième pour tuer Ébuse
Corinaeum sternit Asilas, IX
Obvius ambustum torrem Corinaeus ab ara
Corripit et venienti Ebuso plagamque ferenti
Occupat os. XII
« Corinée, qui se trouvait là, saisit sur l'autel un tison ardent, et le porte au visage d'Ébuse, qui venait le frapper. »
De même Numa, après avoir été tué par Nisus, se trouve ensuite poursuivi par Énée.
Persequitur fortemque Numam.
Celui-ci tue Camerte, dans le dixième livre; et, dans le douzième,
Iuturna formam adsimulata Camertae.
« Juturne prend la forme de Camerte. »
Clorée est tué dans le onzième livre par Camille, et dans le douzième, par Turnus. Je me demande si Palinure-Jasides et Japix-Jasides sont deux frères. Hippocoon est qualifié fils d'Hyrtacide, tandis que je retrouve ailleurs
« Asilas, fils d'Hyrtacide, renverse Corinée. »
A la vérité, il est possible que deux individus aient porté le même nom; mais voyez l'exactitude d'Homère dans de pareils cas. Comme il a deux Ajax dans son poème, il appelle l'un :
Αἴαντα Τελαμώνιον
« le « fils de Télamon; »
et l'autre :
᾿Οϊλῆος ταχὺς Αἴας
« le bouillant fils d'Oïlée. »
Il dit ailleurs que ces deux héros
ἶσον θυμὸν ἔχοντες ὁμώνυμοι, (Iliade, XVII)
« avaient le même nom et le même courage. »
C'est ainsi qu'il a soin de séparer par des insignes spéciaux ceux qui portent un nom semblable, afin que les différents prénoms ne jettent point le lecteur dans l'incertitude.
Virgile, dans son énumération, a tâché d'éviter la monotonie. Homère a eu ses motifs pour répéter souvent la même tournure
οἳ δ' ᾿Ασπληδόνα ναῖον
« Les habitants d'Asplédos ; »
οἳ δ' Εὔβοιαν ἔχον
«Ceux de l'Eubée;
οἳ δ' ῎Αργός τ' εἶχον Τίρυνθά τε
ceux d'Argos;
οἱ δ' ἷξον κοίλην Λακεδαίμονα κητώεσσαν,
« Ceux de la grande Lacédémone, entourée de montagnes. »
Virgile, au contraire, varie ses tournures, ayant l'air d'appréhender les répétitions, comme des fautes ou comme des taches
Primus init bellum Tyrrhenis asper ab oris
« Le cruel Mézenee, du pays des Tyrrhéiiens, commence le premier la guerre. »
Filius huic iuxta Lausus,
« A ses côtés marche son fils Lausus. »
Post hoc insignem fama per gramina currum
« Après eux (Aventinus montre) dans la plaine son char décoré d'une palme. »
Tum gemini fratres
« Ensuite les deux frères. »
Nec Praenestinae fundator,
« Et le fondateur de Préneste. »
At Messapus equum domitor,
« Et Messape, dompteur de chevaux. »
Ecce Sabinorum prisco de sanguine,
« Voici l'antique sang des Sabins. »
Hic Agamemnonius,
« Le fils d'Agamemnon. »
Et te montosae
« Et toi venu des montagnes. »
Quin et Marrubia venit de gente sacerdos,
« Le prêtre de la nation des Marrubiens vint aussi; »
Ibat et Hippolyti proles.
« le fils d'Hippolyte marchait aussi. »
Peut-être quelques personnes penseront que la variété de l'un est préférable à la divine simplicité de l'autre. Pour moi, je ne sais comment il se fait qu'Homère soit le seul chez qui ces répétitions ne me paraissent point déplacées. Elles me semblent convenables au génie antique du poète et à la nature même de l'énumération. N'ayant dans ce morceau que des noms à relater, il n'a point voulu se donner la peine de tourmenter minutieusement son style, pour y répandre de la variété; mais, à l'exemple de celui qui passe effectivement une armée en revue, il se sert simplement des expressions numériques; ce qui n'empêche pas qu'il ne sache, quand il le faut, ajouter d'ingénieuses circonstances aux noms des chefs de l'armée :
αὐτὰρ Φωκήων Σχεδίος καὶ ᾿Επίστροφος ἦρχον
« Schédius et Épistrophus commandaient aux Locriens. »
Λοκρῶν δ' ἡγεμόνευεν ᾿Οϊλῆος ταχὺς Αἴας
« Le chef des Locriens était le bouillant Ajax, fils d'Oïlée. »
Νιρεὺς αὖ Σύμηθεν ἄγε τρεῖς νῆας ἐΐσας
« Niréus d'Ésyma conduisait trois vaisseaux pareils. »
Virgile lui-même admirait les énumérations accumulées d'Homère, qu'il a traduites avec une grâce que j'oserais presque dire supérieure à celle de l'original :
οἳ Κνωσόν τ' εἶχον Γόρτυνά τε τειχιόεσσαν,
Λύκτον Μίλητόν τε καὶ ἀργινόεντα Λύκαστον
Φαιστόν τε ῾Ρύτιόν τε, (Iliade, II, 646...)
« Ceux qui habitent Gnosse, Gortyne qui est bien enceinte de murs, Lyctum, Milet, la blanche Lycaste, et Phaste. » (Homère).
C'est à l'exemple de ce passage, et d'autres semblables, que Virgile a dit
Agmina densentur campis, Argivaque pubes
Auruncaeque manus Rutuli veteresque Sicani,
Stant Gauranae acies et picti scuta Labici:
Qui saltus, Tiberine, tuos sacrumque Numici
Litus arant Rutulosque exercent vomere colles
Circaeumque iugum: quis Iuppiter Anxuris arvis
Praesidet, et cetera.
« Les campagnes sont couvertes de troupes les jeunes descendants des Argiens, les batailIons des Arunces, les Rutules, les vieux Sicaniens, et auprès d'eux le corps des Gauranes,et les Labiens qui portent des boucliers peints; les peuples qui habitent les bords du Tibre, et ceux qui cultivent la rive sacrée du Numicus, qui labourent les collines Rutules et la montagne de Circé, champs que protège Jupiter Anxur etc. »
CHAPITRE XVI.
Des ressemblances qui se rencontrent dans les dénombrements (de troupes) de Virgile et dans ceux d'Homère; des maximes fréquentes qui se trouvent dans leurs ouvrages; des passages dans lesquels Virgile, soit par hasard, soit à dessein, s'éloigne d'Homère; et de ceux dans lesquels il dissimule ses imitations.
Nos deux poètes ont soin, dans leurs dénombrements de troupes, après des détails arides et des catalogues de noms propres, de placer un récit d'une poésie agréable, pour délasser l'esprit du lecteur. Homère sait amener, parmi les énumérations des noms de pays et de villes, des récits qui rompent la monotonie.
καὶ Πτελεὸν καὶ ῞Ελος καὶ Δώριον, ἔνθά τε μοῦσαι 595
ἀντόμεναι Θάμυριν τὸν Θρήϊκα παῦσαν ἀοιδῆς
Οἰχαλίηθεν ἰόντα παρ' Εὐρύτου Οἰχαλιῆος·
στεῦτο γὰρ εὐχόμενος νικησέμεν εἴ περ ἂν αὐταὶ
Μοῦσαι ἀείδοιεν κοῦραι Διὸς αἰγιόχοιο·
αἳ δὲ χολωσάμεναι πηρὸν θέσαν, αὐτὰρ ἀοιδὴν 600
θεσπεσίην ἀφέλοντο καὶ ἐκλέλαθον κιθαριστύν· (Iliade, livre II)
« Ceux qui habitaient Pylos et la riante Arénée, et Thryon où est un gué de l'Alphée, et Apys qui est bien bâtie; Cyparisse, Amphigénée, Plétée, Élos, Dorion, où les Muses privèrent le Thrace Thamyris de l'art du chant ce Thamyris, fils d'Eurytus, natif d'Oechalie, assurait orgueilleusement qu'il triompherait, au chant, des Muses elles-mêmes, filles de Jupiter; mais, celles-ci irritées l'aveuglèrent, lui enlevèrent l'art divin du chant, et lui firent perdre le souvenir de fart de jouer de la cithare. »
Et ailleurs
τῶν μὲν Τληπόλεμος δουρὶ κλυτὸς ἡγεμόνευεν,
ὃν τέκεν ᾿Αστυόχεια βίῃ ῾Ηρακληείῃ,
τὴν ἄγετ' ἐξ ᾿Εφύρης ποταμοῦ ἄπο Σελλήεντος 660
πέρσας ἄστεα πολλὰ διοτρεφέων αἰζηῶν.
Τληπόλεμος δ' ἐπεὶ οὖν τράφ' ἐνὶ μεγάρῳ εὐπήκτῳ,
αὐτίκα πατρὸς ἑοῖο φίλον μήτρωα κατέκτα (Iliade, II)
« Le chef de ces peuples était Tlépolème, que sa lance avait rendu célèbre. Hercule l'eut d'Astyochée, qu'il amena d'Éphyre, ville située sur les bords du fleuve Sellente, après avoir dévasté plusieurs villes habitées par les enfants de Jupiter. Tlépolème, après avoir été nourri dans l'abondance, tua bientôt l'oncle chéri de son père, le vieux Licymnius, fils de Mars. »
Voyez aussi ce qui suit et les ornements, dont Homère l'embellit. Virgile, fidèle à suivre son modèle, intercale dans son premier dénombrement l'épisode d'Aventin et celui d'Hippolyte, et dans le second l'épisode de Cygnus. Ce sont ces ornements mêlés à la narration qui en détruisent la monotonie. Virgile observe la même chose, avec beaucoup d'élégance, dans tous ses livres des Géorgiques. Ainsi, après les préceptes, arides de leur nature, pour soulager l'esprit et l'oreille du lecteur, il termine chacun de ses livres par un épisode qui en est déduit. Dans le premier livre, ce sont les signes précurseurs des orages; dans le deuxième, l'éloge de la vie champêtre; dans les troisième, la description de l'épidémie des troupeaux; le quatrième enfin est terminé par l'épisode, bien amené, d'Orphée et d'Arislée. C'est ainsi que, dans tous les ouvrages de Virgile, reluit l'imitation d'Homère.
La poésie d'Homère est remplie de sentences,et chacun de ses apophtegmes est devenu proverbe, et a passé dans la bouche de tout le monde.
ἀλλ' οὔ πως ἅμα πάντα θεοὶ δόσαν ἀνθρώποισιν· (Iliade, IV, 320)
« Mais comment les dieux protégeraient-ils tous les hommes ensemble? »
χρὴ ξεῖνον παρεόντα φιλεῖν, ἐθέλοντα δὲ πέμπειν. (Odyssée, XV, 73)
« Il faut bien accueillir l'hôte qui se présente, et le laisser partir quand il veut. »
Μέτρον δ᾽ ἐπὶ πᾶσιν ἄριστον,
« La modération est excellente en toutes choses. »
οἱ πλέονες κακίους (Odyssée, II, 278)
« La plupart des hommes sont méchants. »
δειλαί τοι δειλῶν γε καὶ ἐγγύαι ἐγγυάασθαι. (Odyssée, VIII, 351)
« Ce sont les faibles qui exigent des faibles des gages pour les engager. »
ἀφρὼν δ᾽ ὅς κ᾽ ἐθέλοι πρὸς κρείσσονας ἀντιφερίζειν,
« Insensés ceux qui veulent s'opposer à de plus puissants qu'eux!»
Voyez aussi plusieurs autres vers en forme de maximes. Il ne manque pas non plus de ceux-là dans Virgile.
Non omnia possumus omnes,
« Nous ne sommes pas tous capables de toutes choses. »
Omnia vincit Amor
« L'amour subjugue tout. »
Labor omnia vincit
Inprobus,
« Le travail opiniâtre triomphe de tout. »
Usque adeone mori miserum est?
« Mourir est-il donc si malheureux? »
Stat sua cuique dies,
« Chacun a son jour, qui est fixé. »
Dolus an virtus, quis in hoste requirit?
Qu'exiger de l'ennemi, le courage plutôt que la ruse? »
Et quid quaeque ferat regio et quid quaeque recuset,
Les productions propres à chaque contrée, et celles que chaque contrée refuse. »
Auri sacra fames
« Faim sacrilége de l'or. »
On trouve dans Virgile mille autres maximes pareilles, qu'il deviendrait fastidieux de rapporter, puisqu'elles sont dans la bouche de tout le monde, et qu'elles se présentent d'elles-mêmes à l'esprit du lecteur. Quelquefois cependant, soit fortuitement, soit spontanément, Virgile s'écarte des principes d'Homère. Ainsi, le poète grec ne reconnaît point la Fortune; il attribue la direction universelle de toutes choses à un seul dieu qu'il appelle Moira; et le mot μοῖρα (le hasard) ne se trouve nulle part dans son poème. Virgile, au contraire, non seulement reconnaît et mentionne le hasard, mais il lui attribue encore la toute puissance; tandis que les philosophes qui ont prononcé son nom reconnaissent qu'il n'a par lui-même aucune force, mais qu'il est seulement le ministre du destin ou de la providence. Dans les fables, comme dans les narrations historiques, Virgile s'écarte aussi quelquefois d'Homère. Ainsi, chez ce dernier, Égéon combat pour Jupiter, tandis que, chez l'autre, il combat contre lui. Virgile nous représente Eumèdes, fils de Dolon, comme un guerrier courageux qui a hérité de la bravoure et de la vigueur de son père, tandis qu'Homère fait de Dolon un lâche. Le poète grec ne fait pas la moindre mention du jugement de Pâris ; il ne fait point de Ganymède le rival de Junon enlevé par Jupiter, mais l'échanson de Jupiter enlevé dans le ciel par les dieux, pour les servir. Virgile attribue le ressentiment de la déesse Junon à ce qu'elle n'obtint pas, au jugement de Pâris, le prix de la beauté, motif qui serait honteux pour toute femme honnête; et il prétend que c'est à cause de cet adultère débauché qu'elle persécuta toute sa nation.
D'autres fois, c'est avec une sorte de dissimulation que Virgile imite son modèle. II changera la disposition d'un lieu qu'Homère aura décrit, pour empêcher qu'on ne le reconnaisse. Homère, par une grande idée, suppose que le bouleversement de la terre arrache des enfers Pluton lui-même, poussant des cris d'épouvante.
ἔδεισεν δ' ὑπένερθεν ἄναξ ἐνέρων ᾿Αϊδωνεύς,
δείσας δ' ἐκ θρόνου ἆλτο καὶ ἴαχε, μή οἱ ὕπερθε
γαῖαν ἀναρρήξειε Ποσειδάων ἐνοσίχθων,
οἰκία δὲ θνητοῖσι καὶ ἀθανάτοισι φανείη 65
σμερδαλέ' εὐρώεντα, τά τε στυγέουσι θεοί περ· (Iliade, XX)
« Le père des dieux et des hommes fit entendre son tonnerre au haut du ciel, d'une manière effroyable, tandis que Neptune ébranla les fondements immenses de la terre et les sommets élevés des montagnes. Les racines et les sommets de l'Iida, qu'arrosent de nombreuses sources, furent ébranlés, ensemble avec la ville des Troyens et les vaisseaux des Grecs. Pluton lui-même fut effrayé au fond de son royaume infernal; il se leva de son trône et s'écria d'épouvante, redoutant que Neptune, en ébranlant la terre, ne la fît entrouvrir au-dessus de lui, et que ces demeures hideuses et terribles, qui font frémir les dieux eux-mêmes, ne fussent ouvertes aux regards des mortels et des immortels. »
Virgile a profité de cette conception; mais pour la faire paraître neuve, au lieu de la mettre en récit, il en fait une comparaison
Non secus ac si qua penitus vi terra dehiscens
Infernas reseret sedes et regna recludat
Pallida, dis invisa, superque inmane barathrum
Cernatur, trepident inmisso lumine Manes.
« Telle à peu près la terre, si, profondément déchirée, elle découvrait les demeures infernales et les royaumes sombres, détestés des dieux; si on apercevait d'en haut l'abîme sans mesure, et les mânes tremblants, à l'immission de la lumière. »
Voici un autre exemple de ces larcins dissimulés. Homère avait dit que le travail ne trouble point la vie des immortels :
θεοὶ ῥεῖα ζώοντες (Odyssée, IV, 804)
« Les dieux vivent paisiblement. »
Virgile répète la même chose d'une façon détournée
Di Iovis in tectis casum miserantur inanem
Amborum et tantos mortalibus esse labores,
« Les dieux, dans le palais de Jupiter, déplorent les malheurs inutiles des deux peuples, et la condition des mortels, condamnés à tant de travaux, »
dont, par conséquent, ils sont eux-mêmes exempts.
CHAPITRE XVII
Que Virgile n'a pas suffisamment motivé l'origine de la guerre qui s'élève entre les Troyens et les Latins. Des morceaux qu'il a traduits d'Apollonios et de Pindare; et qu'il s'est plu non seulement à employer des. noms grecs, mais encore des désinences helléniques.
Ce qui fait ressortir évidemment le secours qu'Homère a prêté à Virgile, ce sont les moyens que celui-ci a imaginés lorsque la nécessité l'a contraint à inventer des motifs de guerre, dont Homère n'avait pas eu besoin, puisque la colère d'Achille, qui donne sujet à son poëme, n'eut lieu que la dixième année de la guerre de Troie. C'est d'un cerf, blessé par hasard, que Virgile fait un motif de guerre; mais sentant que ce moyen est faible et même puéril, il le renforce de la douleur que cet événement occasionne aux habitants de la campagne, dont les agressions suffisent pour amener les hostilités. Mais il ne fallait pas que les serviteurs de Latinus, et surtout ceux qui étaient attachés au service des écuries royales, et qui, par conséquent, n'ignoraient pas l'alliance que le roi avait contractée avec les Troyens, les dons qu'il leur avait faits de plusieurs chevaux et d'un char attelé, vinssent attaquer le fils d'une déesse (Énée). Qu'importe, après cela, que la plus grande de toutes descende du ciel, et que la plus horrible des Furies soit évoquée du Tartare; que des serpents viennent, comme au théâtre, répandre l'horreur sur la scène; que la reine, non contente de sortir de la retraite que la bienséance impose aux femmes, et de parcourir les rues de la ville, associant à ses fureurs d'autres mères de famille, prenne l'essor vers les bois, et que cette troupe de femmes, jusqu'alors pudiques, devienne un chœur de Bacchantes qui célèbre de folles orgies? qu'importe, dis-je, tout cela? J'avoue que j'eusse mieux aimé que, dans cet endroit comme en d'autres, Virgile eût trouvé quelque chose à imiter dans son modèle ordinaire, ou dans quelque autre des écrivains grecs.
Ce n'est pas sans motif que je dis dans quelque autre des écrivains grecs; car Virgile ne s'est pas borné à moissonner dans un seul champ; mais partout où il a trouvé quelque chose de bon à Imiter, il se l'est approprié. Ainsi, c'est avec le quatrième livre de l'Argonautique dont Apollonius est l'auteur, qu'il a composé presque entièrement le quatrième livre de l'Énéide, en transportant entre Énée et Didon les chastes amours de Médée et de Jason. Mais il a tellement effacé son original, que la fable des amours de Didon, dont tout le monde connaît la fausseté, a pris depuis tant de siècles les couleurs de la vérité, et est tellement répandue dans tous les esprits, que les peintres, les sculpteur, et ceux qui exécutent des sujets de tragédies puisent principalement dans cet épisodes comme dans un type unique de décoration, tous les sujets de leurs travaux, tandis que, de leur côté, les comédiens le reproduisent continuellement dans leurs pantomimes et dans leurs chants. Le charme de la poésie a tellement prévalu, que, encore que l'on connaisse fort bien la chasteté de Didon, et qu'on sache qu'elle se donna la mort de ses propres mains, pour mettre sa pudeur à l'abri de toute atteinte, on cède cependant à la fiction; et, étouffant en soi la conscience du vrai, ou se plaît à voir célébrer comme véritables les fables que les séductions du poète ont glissées dans les esprits.»
Voyons maintenant si Virgile aura pu atteindre Pindare, qu'Horace avoue inaccessible à l'imitation. J'omets d'abord quelques légers larcins, pour examiner avec vous un passage que Virgile a tenté de traduire presque intégralement, et qui mérite d'être discuté avec attention. C'est avec les vers de Pindare sur la description des éruptions de l'Etna, qu'il veut lutter; et, pour cela, il essaye de s'approprier ses pensées et même ses expressions, à un tel point qu'il est plus abondant et plus enflé que Pindare lui-même, à qui l'on a reproché cette redondance et cette enflure. Pour vous mettre à portée de juger par vous-mêmes de ce que j'avance, je vais placer sous vos yeux ceux des vers du lyrique grec, sur l'Etna, que ma mémoire me suggère
τᾶς ἐρεύγονται μὲν ἀπλάτου πυρὸς ἁγνόταται
ἐκ μυχῶν παγαί· ποταμοὶ δ' ἁμέραισιν μὲν προχέοντι ῥόον καπνοῦ
αἴθων'· ἀλλ' ἐν ὄρφναισιν πέτρας
φοίνισσα κυλινδομένα φλὸξ ἐς βαθεῖαν φέρει πόντου πλάκα σὺν πατάγῳ. 25
κεῖνο δ' ῾Αφαίστοιο κρουνοὺς ἑρπετὸν
[50] δεινοτάτους ἀναπέμπει· τέρας μὲν θαυμάσιον προσιδέσθαι, θαῦμα δὲ καὶ παρεόντων ἀκοῦσαι,
« (L'Etna) dont l'abîme vomit les sources sacrées d'un feu inaccessible. Ces fleuves brûlants ne semblent, dans l'éclat du jour, que des torrents de fumée rougis par la flamme; dans l'obscurité de la nuit, c'est la flamme elle-même, roulant des rochers qu'elle fait tomber avec fracas sur la profonde étendue des mers. Typhée, ce reptile énorme, vomit ces sources embrasées; prodige affreux dont l'aspect imprime l'épouvante, et dont on ne peut sans frayeur se rappeler le souvenir. »