Lettres à Lucilius (page 2)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qu'importe en effet quelle situation est la tienne, si elle te semble mauvaise? « Quoi! vas-tu m'objecter, ce riche engraissé d'infamie, qui a tant d'esclaves, mais bien plus de maîtres, pour être heureux n'a-t-il qu'à se proclamer tel? » Je réponds qu'il s'agit non de ses dires, mais de son sentiment, non de son sentiment d'un jour, mais de celui de tous les instants. N'ayons peur qu'un aussi rare trésor que le bonheur tombe aux mains d'un indigne. Hormis le sage, nul n'est content de ce qu'il est : toute déraison est travaillée du dégoût d'elle-même.

Oui, je ne m'en dédis point : fuis les grandes compagnies, fuis les petites, fuis même celle d'un seul. Je ne sache personne avec qui je veuille te voir communiquer. Et vois quelle estime tu obtiens de moi : j'ose te confier à toi-même. Cratès,[32] dit-on, le disciple de ce même Stilpon dont j'ai fait mention dans ma dernière lettre, voyant un jeune homme se promener à l'écart, lui demanda ce qu'il faisait là tout seul : « Je m'entretiens, répondit l'autre, avec moi-même. — Prends garde, je te prie, et fais grande attention, reprit Cratès, de ne pas t'entretenir avec un méchant. » On surveille d'ordinaire l'homme en proie au désespoir ou à la frayeur, pour qu'il n'abuse pas de sa solitude ; et quiconque n'a plus sa raison ne doit pas être livré à lui-même. Car alors s'agitent les mauvais desseins, alors on trame la perte d'autrui ou la sienne propre ; alors les passions criminelles jettent leurs plans, et tout ce que par crainte ou par honte elle recelait en elle, l'âme le produit au dehors; l'audace s'aiguise, l'incontinence s'enflamme, l'irascibilité s'exalte. En un mot, le seul avantage de la solitude qui est de n'avoir point de complice, de ne point craindre les révélateurs, l'insensé le perd : lui-même se trahit. Vois donc ce que j'espère de toi, ou plutôt ce que je m'en promets; car qui dit espérance parle d'un bien douteux : je n'imagine pas avec qui j'aimerais mieux te voir qu'avec toi. Je rappelle en mon souvenir de quel grand cœur ont jailli certains de tes mots, de quelle force ils étaient remplis. Je m'en félicitai tout d'abord et me dis : « Cela n'est point venu du bout des lèvres; il y a un fond sous ces paroles. Ce n'est point là une âme de la foule, elle aspire à la véritable vie. » Que tes discours, que ta conduite ne fassent qu'un : garde que rien ne te fasse déchoir. Pour tes vœux d'autrefois, tiens-en quitte la divinité ; formes-en d'autres tout nouveaux : implore d'elle la sagesse, la santé de l'âme, et seulement ensuite celle du corps.[33] Ces souhaits-là, qui t'empêche de les renouveler souvent? Tu peux hardiment les faire : tu ne demanderas rien du bien d'autrui. — Mais, selon ma coutume, pour joindre à ma lettre quelque petit présent, voici une chose bien vraie que je trouve chez Athénodore:[34] « Tiens-toi pour affranchi de tout mauvais désir, quand tu en seras au point de ne demander rien au ciel que tu ne puisses lui demander à la face de tous. » Car aujourd'hui, ô comble du délire ! les plus honteuses prières se murmurent tout bas dans les temples; si quelqu'un prête l'oreille, on se tait ; et ce qu'on ne voudrait pas que l'homme sût, on le raconte aux immortels[35] ». Veille à ce qu'on ne te rappelle point cette maxime préservatrice : vis avec les hommes comme si Dieu te voyait; parle à Dieu comme si les hommes t'entendaient.

Ce que peut la sagesse contre les défauts naturels. Il faut se choisir des modèles.

J'ai conversé avec ton ami : il est de bon naturel. Toute l'élévation de son âme, l'étendue de son esprit et même de ses progrès se sont montrées dans cette première entrevue. Il nous a donné l'avant-goût de ce qu'il réalisera : car il parlait sans préparation, pris à l'improviste. A mesure qu'il se remettait, il avait peine à se défaire d'un modeste embarras, d'heureux augure chez un jeune homme, tant elle venait du fond de l'âme cette pudeur qui colorait ses traits. L'habitude lui en restera, autant que je puis conjecturer, fût-il même aguerri et débarrassé de tous ses défauts ; fût-il sage, elle le suivra. Car aucune sagesse ne saurait enlever dans l'homme physique ou moral des imperfections originelles : ce qui est implanté en nous, ce qui naît avec nous, se modifie par l'art, mais ne peut s'extirper. J'ai vu les plus hardis mortels ne pouvoir paraître en public sans être pris d'une sueur soudaine, comme ceux que la fatigue ou une extrême chaleur accable. J'en ai vu à qui les genoux tremblaient au moment de prendre la parole ; il en est alors dont les dents s'entrechoquent, la langue balbutie, les lèvres demeurent collées l'une à l'autre. C'est de quoi les leçons ni l'usage ne guérissent jamais ; la nature manifeste là son empire et avertit même les plus forts de leur faiblesse. Outre cela, je connais encore ces subites rougeurs dont se couvrent les visages même les plus graves. Plus apparentes chez ceux qui sont jeunes comme ayant le sang plus chaud et le front moins exercé, elles ne laissent pas de se produire chez les hommes les plus consommés et chez les vieillards. Certaines gens ne sont jamais plus à craindre que lorsqu'ils ont rougi, comme s'ils avaient jeté dehors toute vergogne. Sylla devenait bien plus violent quand le sang lui était monté au visage. Nulle physionomie n'a été plus ouverte aux impressions que celle de Pompée:[36] il ne parut jamais devant plusieurs personnes sans rougir, surtout devant des assemblées. Même chose arriva à Fabianus,[37] introduit au sénat comme témoin, je me le rappelle ; et cette pudeur lui allait merveilleusement. C'était l'effet, non point d'un caractère timide, mais d'une situation nouvelle, dont l'inhabitude, sans déconcerter tout à fait, agit sur des natures faciles et physiquement prédisposées à s'émouvoir. Car si chez les unes le sang est plus calme ; vif et mobile chez d'autres, incontinent il se porte au visage. C'est, je le répète, ce que la sagesse n'empêchera jamais; autrement elle tiendrait la nature même sous sa loi, si elle enrayait toute imperfection. Celles qu'on tient du hasard de la naissance et du tempérament, lors même que l'âme a longtemps et péniblement lutté pour s'en affranchir, ne nous quittent plus. On ne les étouffe pas plus qu'on ne les fait naître. Les acteurs, qui sur la scène imitent les passions, qui expriment la crainte dans ses agitations les plus vives, et l'abattement dans tous ses symptômes, n'ont d'autre moyen pour simuler la honte que de baisser la tête, prendre un ton de voix humble, fixer sur la terre des yeux à demi fermés : il ne leur est pas donné de se faire rougir, phénomène qu'on n'empêche ni ne provoque. La sagesse ne promet ni ne fait rien pour le combattre ; il ne dépend que de lui-même : il paraît contre notre volonté, comme il disparaît sans elle.

Mais ma lettre réclame le trait qui doit la terminer. Reçois donc un utile et salutaire conseil que je veux que tu graves dans ton âme : « Il nous faut choisir un homme vertueux et l'avoir constamment devant nos yeux, afin de vivre comme en sa présence et d'agir en tout comme s'il nous voyait. » Voilà, cher Lucilius, un précepte d’Epicure; c'est un surveillant, un gouverneur qu'il nous impose, et avec raison. Que de fautes évitées, si au moment de les commettre on avait un témoin! Prenons pour guide de conscience un homme révéré par nous, dont l'autorité purifie nos pensées les plus secrètes. Heureux le personnage dont la présence, que dis-je? dont le souvenir même rend meilleur ! heureux qui le vénère assez pour qu'à ce seul souvenir il rentre dans le calme et dans l'ordre ! Qui rend aux vertus cet hommage le méritera bientôt lui-même. Oui, fais choix de Caton ou, s'il te paraît trop rigide, adopte la morale plus tempérée de Lélius : détermine-toi pour l'homme qui t'a plu par sa vie, par ses discours, par son visage même où son âme se montre au dehors : propose-toi le incessamment soit comme censeur, soit comme modèle. On a besoin, je le dis encore, d'un type auquel se conforment nos mœurs. A moins d'une règle, les penchants vicieux ne se redressent point.

De quelque côté que je me tourne, tout ce que je vois me démontre que je suis vieux.[38] J'étais allé à ma campagne, près de la ville, et je me plaignais des dépenses qu'entraînait le délabrement de ma maison. Le fermier me dit qu'il n'y avait point négligence de sa part, qu'il faisait tout ce qu'il devait, mais que le bâtiment était vieux. — Ce bâtiment s'est élevé sous ma main! que vais-je devenir, moi, si des murs de mon âge tombent déjà en poudre? J'étais piqué ; je saisis le premier sujet d'exhaler ma mauvaise humeur: « On voit bien, dis-je, que ces platanes sont négligés; ils n'ont plus de feuilles; quelles branches noueuses, rabougries ! quels troncs affreux et rongés de mousse! cela n'arriverait pas, si l'on prenait soin de les déchausser, de les arroser. » Lui de jurer par mon bon génie qu'il y fait tout ce qu'on y peut faire, qu'il n'omet aucun soin, mais qu'ils ont un peu d'âge. — Entre nous, c'est moi qui les avais plantés, qui avais vu leur premier feuillage. Me tournant vers l'entrée du logis : « Quel est, dis-je, ce vieux décrépit très bien placé là au seuil de ma porte, car il s'apprête à le passer pour toujours? où as-tu fait cette trouvaille? le beau plaisir d'aller enlever les morts du voisinage! — Vous ne me reconnaissez pas? dit l'autre. Je suis Felicio, à qui vous apportiez des jouets. Je suis le fils de Philositus, votre fermier; j'étais votre petit favori. — Le bonhomme radote complètement. Ce poupon-là, mon petit favori! au fait, il pourra l'être : voilà que les dents lui tombent.[39] »

Je dois à ma campagne d'y avoir vu de tous côtés ma vieillesse m'apparaître.[40] Faisons-lui bon accueil et aimons-la : elle est pleine de douceurs pour qui sait en user. Les fruits ont plus de saveur quand ils se passent ; l'enfance n'a tout son éclat qu'au moment où elle finit; pour les buveurs, la dernière rasade est la bonne, c'est le coup qui les noie, qui rend l'ivresse parfaite.[41] Ce qu'a de plus piquant toute volupté, elle le garde pour l'instant final. Le grand charme de la vie est à son déclin, je ne dis pas au bord de la tombe, bien que, même sur l'extrême limite, elle ait à mon gré ses plaisirs. Du moins a-t-elle pour jouissance l'avantage de n'en désirer aucune. Qu'il est doux d'avoir lassé les passions, de les avoir laissées en route ! « Mais il est triste d'avoir la mort devant les yeux! »·D'abord elle doit être autant devant les yeux du jeune homme que du vieillard : car elle ne nous appelle point par rang d'âge ; puis on n'est jamais tellement vieux qu'on ne puisse espérer sans présomption encore un jour.[42] Or un jour, c'est un degré de la vie : l'ensemble d'un âge d'homme se compose de divisions, de petits cercles enveloppés par de plus grands. Il en est un qui les embrasse et les comprend tous:[43] celui qui va de la naissance à la mort. Tel cercle laisse en dehors les années de l'adolescence ; tel autre enferme dans son tour l'enfance tout entière; vient ensuite l'année qui rassemble en elle tous les temps qui multipliés forment la vie. Une moindre circonférence borne le mois, une bien moindre encore le jour; mais le jour va, comme tout le reste, de son commencement à sa fin, de son aurore à son couchant. Aussi Héraclite, que l'obscurité de son style a fait surnommer le Ténébreux, dit que chaque jour ressemble à· tous : ce qu'on a interprété diversement. Les uns entendent qu'il est pareil quant aux heures, et ils disent vrai; car si un jour est un espace de vingt-quatre heures, nécessairement tous les jours entre eux sont pareils, parce que la nuit gagne ce que le jour perd. D'autres appliquent cette ressemblance à l'ensemble de tous les jours, la plus longue durée n'offrant que ce qu'on trouve en une seule journée, lumière et ténèbres. Dans les révolutions alternatives du ciel ce double phénomène se répète, mais n'est jamais autre, qu'il s'abrège ou qu'il se pro longe. Disposons donc chacune de nos journées comme si elle fermait la marche, comme si elle achevait et complétait notre vie.[44] Pacuvius qui, par une sorte de prescription, fit de la Syrie son domaine,[45] qui présidait lui-même aux libations et au banquet de ses funérailles, se faisait porter de la table au lit, aux applaudissements de ses amis de débauche, et l'on chantait en grec au son des instruments : Il a vécu ! il a vécu[46] l Il s'enterrait, cet homme, tous les jours. Ce qu'il faisait par dépravation, faisons-le dans un bon esprit ; et, en nous livrant au sommeil, disons, satisfaits et joyeux :

Si Dieu nous accorde un lendemain, soyons heureux de le recevoir. On jouit pleinement et avec sécurité de soi-même, quand on attend le lendemain sans inquiétude. Qui dit le soir : « J'ai vécu, » peut dire le matin : « Je gagne une journée. »

Mais il est temps de clore ma lettre. « Quoi ! dis-tu, elle m'arrivera sans la moindre aubaine? » Ne crains rien : elle te portera quelque chose. Quelque chose, ai-je dit? beaucoup même. Car quoi de plus excellent que ce mot que je lui confie pour te le transmettre : « Il est dur de vivre sous le joug de la nécessité, mais il n'y a nulle nécessité d'y vivre? » et comment y en aurait-il? De toutes parts s'ouvrent à la liberté des voies nombreuses, courtes, faciles. Rendons grâce à Dieu : on ne peut retenir personne dans la vie : point de nécessités que l'homme ne puisse fouler aux pieds. « Il est d'Epicure, dis-tu, ce mot-là. Pourquoi donner ce qui n'est pas à toi? » Toute vérité est mon bien; et je ne cesserai de t'envoyer de l'Epicure à foison, pour que les gens qui jurent d'après un maître et considèrent non ce qu'on a pu dire, mais qui l'a dit, sachent que les bonnes pensées appartiennent à tous.

Sur la force d'âme qui convient au sage. — Ne pas trop craindre l'avenir.

Ton courage est grand, je le sais. Avant même de t'être armé de ces préceptes qui nous sauvent, qui triomphent des plus rudes atteintes, tu étais, en face de la Fortune, assez sûr de toi, bien plus sûr encore quand tu en es venu aux mains avec elle et que tu as mesuré tes forces. Et qui peut jamais se fier fermement aux siennes, s'il n'a vu mille difficultés surgir de toutes parts et quelquefois le serrer de près? Pour une âme énergique et qui ne pliera sous le bon plaisir de personne, voilà l'épreuve, la vraie pierre de touche. L'athlète ne saurait apporter au combat toute l'ardeur nécessaire, s'il n'a jamais reçu de contusions. Celui qui a vu couler son sang, dont les dents ont craqué sous le ceste, qui, renversé, a supporté le poids de l'adversaire étendu sur lui, que l'on a pu abattre sans abattre son courage, qui à chaque chute s'est relevé plus opiniâtre, celui-là descend plein d'espoir dans l'arène. Ainsi, pour suivre la similitude, souvent la Fortune t'a tenu sous elle; et, loin de te rendre, dégagé d'un seul bond tu l'as attendue plus fièrement : la vertu croît et gagne aux coups qu'on porte. Toutefois, si bon te semble, accepte de moi de nouveaux moyens de résistance. Il y a, ô Lucilius, plus de choses qui font peur qu'il n'y en a qui font mal, et nos peines sont plus souvent d'opinion que de réalité. Je te parle ici le langage non des stoïciens, mais de l'autre école, moins hardie. Car nous disons, nous, que tout ce qui arrache à l'homme la plainte ou le cri des douleurs, tout cela est futile et à dédaigner. Oublions ces doctrines si hautes et néanmoins si vraies : ce que je te recommande, c'est de ne pas te faire malheureux avant le temps ; car ces maux, dont l'imminence apparente te fait pâlir, peut-être ne seront jamais, à coup sûr ne sont point encore. Nos angoisses parfois vont plus loin, parfois viennent plus tôt qu'elles ne doivent; souvent elles naissent d'où elles ne devraient jamais naître. Elles sont ou excessives, ou chimériques, ou prématurées. Le premier de ces trois points étant controversé et le procès restant indécis, n'en parlons pas quant à présent. Ce que j'appellerais léger, tu le tiendrais pour insupportable; et je sais que des hommes rient sous les coups d'étrivières, que d'autres se lamentent pour un soufflet. Plus tard nous verrons si c'est d'elles-mêmes que ces choses tirent leur force ou de notre faiblesse. En attendant promets-moi, quand tu seras assiégé d'officieux qui te démontreront que tu es malheureux, de ne point juger sur leurs dires, mais sur ce que tu sentiras : consulte ta puissance de souffrir, appelles-en à toi-même qui te connais mieux que personne : « D'où me viennent ces condoléances? quelle peur agite ces gens? ils craignent jusqu'à la contagion de ma présence, comme si l'infortune se gagnait ! Y a-t-il ici quelque mal réel ; ou la chose ne serait-elle point plus décriée que funeste? » Adresse-toi cette question : « N'est-ce pas sans motif que je souffre, que je m'afflige ; ne fais-je point un mal de ce qui ne l'est pas? » — « Mais comment voir si ce sont chimères ou réalités qui causent mes angoisses? » Voici à cet égard la règle. Ou le présent fait notre supplice, ou c'est l'avenir, ou c'est l'un et l'autre. Le présent est facile à apprécier. Ton corps est-il libre, est-il sain, aucune disgrâce n'affecte-t-elle ton âme, nous verrons comment tout ira demain, pour aujourd'hui rien n'est à faire. « Mais demain arrivera. » Examine d'abord si des signes certains présagent la venue du mal, car presque toujours de simples soupçons nous abattent, dupes que nous sommes de cette renommée qui souvent défait des armées entières, à plus forte raison des combattants isolés. Oui, cher Lucilius, on capitule trop vite devant l'opinion : on ne va point reconnaître l'épouvantail, on n'explore rien, on ne sait que trembler et tourner le dos comme les soldats que la poussière soulevée par des troupeaux en fuite a chassés de leur camp, ou qu'un faux bruit semé sans garant frappe d'un commun effroi. Je ne sais comment le chimérique alarme toujours davantage : c'est que le vrai a sa mesure, et que l'incertain avenir reste livré aux conjectures et aux hyperboles de la peur. Aussi n'est-il rien de si désastreux, de si irrémédiable que les terreurs paniques: les autres ôtent la réflexion, celles-ci, jusqu'à la pensée. Appliquons donc ici toutes les forces de notre attention. Il est vraisemblable que tel mal arrivera, mais est-ce là une certitude? Que de choses surviennent sans être attendues, que de choses attendues ne se produisent jamais ! Dût-il même arriver, à quoi bon courir au-devant du chagrin? il se fera sentir assez tôt quand il sera venu : d'ici là promets-toi meilleure chance. Qu'y gagneras-tu? du temps. Mille incidents peuvent faire que le péril le plus prochain, le plus imminent, s'arrête ou se dissipe ou aille fondre sur une autre tête. Des incendies ont ouvert passage à la fuite ; il est des hommes que la chute d'une maison a mollement déposés à terre; des têtes déjà courbées sous le glaive l'ont vu s'éloigner, et le condamné a survécu à son bourreau. La mauvaise fortune aussi a son inconstance. Elle peut venir comme ne venir pas : jusqu'ici elle n'est pas venue : vois le côté plus doux des choses. Quelquefois, sans qu'il apparaisse aucun signe qui annonce le moindre malheur, l'imagination se crée des fantômes ; ou c'est une parole de signification douteuse qu'on interprète en mal, ou l'on s'exagère la portée d'une offense, songeant moins au degré d'irritation de son auteur qu'à tout ce que pourrait sa colère. Or la vie n'est plus d'aucun prix, nos misères n'ont plus de terme, si l'on craint tout ce qui en fait de maux est possible. Que ta prudence te vienne en aide, emploie ta force d'âme à repousser la peur du mal même le plus évident; sinon, combats une faiblesse par une autre, balance la crainte par l'espoir. Si certains que soient les motifs qui effraient, il est plus certain encore que la chose redoutée peut s'évanouir, comme celle qu'on espère peut nous décevoir. Pèse donc ton espoir et ta crainte, et si l'équilibre en somme est incertain, penche en ta faveur et crois ce qui te flatte le plus. As-tu plus de probabilités pour craindre, n'en incline pas moins dans l'autre sens et coupe court à tes perplexités. Représente-toi souvent combien la majeure partie des hommes, alors qu'ils n'éprouvent aucun mal, qu'il n'est pas même sûr s'ils en éprouveront, s'agitent et courent par tous chemins. C'est que nul ne sait se résister, une fois l'impulsion donnée, et ne réduit ses craintes à leur vraie valeur. Nul ne dit : « Voilà une autorité vaine, vaine de tout point : cet homme est fourbe ou crédule. » On se laisse aller aux rapports; où il y a doute, l'épouvante voit la certitude; on ne garde aucune mesure, soudain le soupçon grandit en terreur.

J'ai honte de te tenir un pareil langage et de t'appliquer d'aussi faibles palliatifs. Qu’un autre dise : c Peut-être cela n'arrivera-t-il pas! » Tu diras, toi : « Et quand cela arriverait? Nous verrons qui sera le plus fort. Peut-être sera-ce un heureux malheur, une mort qui honorera ma vie. » La ciguë a fait la grandeur de Socrate : arrache à Caton le glaive qui le rendit à la liberté, tu lui ravis une grande part de sa gloire.

Mais c'est trop longtemps t'exhorter; car toi, c'est d'un simple avis, non d'une exhortation que tu as besoin. Nous ne t'entraînons pas dans un sens qui répugne à ta nature : tu es né pour les choses dont nous parlons. Tu n'en dois que mieux développer et embellir ces heureux dons. Mais voici ma lettre finie : je n'ai plus qu'à lui imprimer son cachet, c'est-à-dire quelque belle sentence que je lui confierai pour toi. « L'une des misères de la déraison, c'est de toujours commencer à vivre. » Apprécie ce que ce mot signifie, ô Lucilius le plus sage des hommes, et tu verras combien est choquante la légèreté de ceux qui donnent chaque jour une base nouvelle à leur vie, qui ébauchent encore, près d'en sortir, de nouveaux projets. Regarde autour de toi chacun d'eux : tu rencontreras des vieillards qui plus que jamais se préparent à l'intrigue, aux lointains voyages, aux trafics. Quoi de plus pitoyable qu'un vieillard qui débute dans la vie[48] ! Je ne joindrais pas à cette pensée le nom de son auteur, si elle n'était assez peu connue et en dehors des recueils ordinaires d'Epicure, dont je me suis permis d'applaudir et d'adopter les mots.

Je l'avoue, la nature a voulu que notre corps nous fût cher ; je l'avoue encore, elle nous en a commis la tutelle; je ne nie pas qu'on ne lui doive quelque indulgence : mais qu'il faille en être esclave, je le nie. On se prépare trop de tyrans dès qu'on s'en fait un de son corps, dès qu'on craint trop pour lui, dès qu'on rapporte tout à lui. Il faut se conduire dans la pensée que ce n'est pas pour le corps qu'on doit vivre, mais qu'on ne peut vivre sans le corps. Si nous lui sommes trop attachés, nous voilà agités de frayeurs, surchargés de soucis, en butte à mille déplaisirs. Le beau moral est bien peu de chose aux yeux de l'homme pour qui le physique est tout. Donnons au corps tous les soins qu'il exige, mais sachons, dès que l'ordonnera la raison, ou l'honneur, ou le devoir, le précipiter dans les flammes. Néanmoins, autant que possible, évitons tous genres de malaises, non pas seulement tous périls ; retirons-nous en lieu sûr, veillant sans cesse à écarter les choses que ce corps peut craindre. Elles sont, si je ne me trompe, de trois sortes. Il a peur de l'indigence, peur des maladies, peur des violences de plus puissant que lui. De tout cela rien ne nous frappe plus vivement que les menaces de la force, car c'est à grand bruit, c'est avec fracas qu'elles arrivent. Les maux naturels dont je viens de parler, l'indigence et les maladies, se glissent silencieusement : l'œil ni l'oreille n'en reçoivent nulle impression de terreur. L'autre fléau marche en grand appareil : le fer et les feux l'environnent et les chaînes et une meute de botes féroces qu'il lâche sur des hommes pour les éventrer. Figure-toi ici les cachots, et les croix, et les chevalets, et les crocs; et l'homme assis sur un fer aigu qui le traverse et lui sort par la bouche ; et ces membres écartelés par des chars poussés en sens divers; et cette tunique enduite et tissue de tout ce qui alimente la flamme;[49] et tout ce qu'a pu en outre imaginer la barbarie. Non : il n'est pas étonnant que nos plus grandes craintes nous viennent d'un ennemi dont les supplices sont si variés et les apprêts si formidables. Comme le bourreau terrine d'autant plus qu'il étale plus d'instruments de torture (car l'appareil triomphe de qui eût résisté aux douleurs) ; de même, parmi les choses qui subjuguent et domptent nos âmes, les plus puissantes sont celles qui ont de quoi parler aux yeux. Il y a des fléaux non moins graves, tels que la faim, la soif, les ulcères intérieurs,[50] la fièvre qui brûle les entrailles; mais ceux-là sont cachés : ils n'ont rien à montrer qui menace, qui soit pittoresque : les autres sont comme ces grandes armées dont l'aspect et les préparatifs seuls ont déjà vaincu.[51]

Veillons donc à n'offenser personne. C'est tantôt le peuple que nous devrons craindre ; tantôt, si la forme du gouvernement veut que la majeure partie des affaires se traite au Sénat, ce seront les hommes influents ; ce sera parfois un seul personnage investi des pouvoirs du peuple et qui a pouvoir sur le peuple. Avoir tous ces hommes pour amis est une trop grande affaire; c'est assez de ne pas les avoir pour ennemis.[52] Aussi le sage ne provoquera-t-il jamais le courroux des puissances ; il louvoiera, comme le navigateur devant l'orage.[53] Quand tu es allé en Sicile, tu as traversé le détroit. Ton téméraire pilote ne tint pas compte des menaces de l'Auster, de ce vent qui soulève les flots de ces parages et les roule en montagnes;[54] au lieu de chercher la côte à sa gauche, il se jeta sur celle où le voisinage de Charybde met aux prises les deux mers. Un plus avisé demande à ceux qui connaissent les lieux quel est ce bouillonnement, ce que pronostiquent les nuages, et il dirige sa course loin de ces bords tristement célèbres par leurs gouffres tournoyants. Ainsi agit le sage : il évite un pouvoir qui peut nuire, prenant garde avant tout de paraître l'éviter. Car c'est encore une condition de la sécurité que de ne pas trop faire voir qu'on la cherche : tu me fuis, donc tu me condamnes.

J'ai dit qu'il faut songer à se garantir du côté du vulgaire. D'abord n'ayons aucune de ses convoitises : les rixes s'élèvent entre concurrents. Ensuite ne possédons rien que la ruse ait grand profit à nous ravir; que ta personne offre le moins possible aux spoliateurs. Nul ne verse le sang pour le sang : ces monstres du moins sont bien rares; on tue par calcul plus souvent que par haine ; le brigand laisse passer l'homme qui n'a rien sur lui ; sur la route la plus infestée il y a paix pour le pauvre. Restent trois choses, qu'un ancien adage nous prescrit d'éviter : la haine, l'envie, le mépris. Comment y réussir? La sagesse seule nous le montrera. Il est difficile en effet de tenir un milieu : je risque de tomber dans le mépris par crainte de l'envie; et si je me fais scrupule d'écraser personne, on peut me croire fait pour être écrasé : beaucoup eurent sujet de trembler parce qu'ils pouvaient faire trembler les autres. A tout égard prenons nos sûretés : il n'en coûte pas moins d'être envié que méprisé.

Que la philosophie soit notre refuge. Son culte est comme un sacerdoce révéré des bons, révéré même de ceux qui ne sont méchants qu'à demi. L'éloquence du forum, tous ces prestiges de la parole qui remuent les masses ont leurs antagonistes ; la philosophie, pacifique et toute à son œuvre, ne donne point prise aux dédains, car tous les arts et les hommes, même les plus pervers, s'inclinent devant elle. Non, jamais la dépravation, jamais la ligue ennemie des vertus ne prévaudront tellement que le titre de philosophe ne demeure vénérable et saint. Qu'au reste notre manière de philosopher soit paisible et modeste. « Mais, diras-tu, te semble-t-elle modeste la philosophie de M. Caton qui veut repousser la guerre civile avec une harangue, qui se jette au milieu des fureurs et des armes des deux plus puissants citoyens, et tandis que les uns combattent Pompée, les autres César, attaque tous les deux à la fois? » On peut mettre en doute si alors le sage devait prendre en main les affaires publiques. Que prétends-tu, M. Caton? Il ne s'agit plus de la liberté : depuis longtemps c'en est fait d'elle. C'est à qui, de César ou de Pompée, appartiendra la république. Qu'as-tu à faire en cette triste lutte? Tu n'as point ici de rôle : on se bat pour le choix d'un maître. Que t'importe qui triomphera? Le moins méchant peut vaincre : mais le vainqueur sera forcément le plus coupable.[55] » Je ne prends ici Caton qu'au dénouement; mais les années même qui précédèrent n'étaient pas faites pour souffrir un sage, dans ce pillage de la république. Caton fit-il autre chose que frapper l'air de clameurs et s'épuiser en vaines paroles, lorsqu’enlevé par tout un peuple, jeté de mains en mains et couvert de crachats, il fut arraché du forum, ou qu'il se vit du Sénat traîné en prison? Mais nous examinerons plus tard si le sage doit intervenir en pure perte : en attendant je te renvoie à ces stoïciens qui, exclus des affaires publiques, ont embrassé la retraite pour cultiver l'art de vivre et donner au genre humain le code de ses droits, sans choquer en rien les puissances. Le sage ne doit point heurter les usages reçus ni attirer sur lui par l'étrangeté de sa vie les regards de tous. « Le voilà donc à l'abri des écueils, s'il suit cette ligne de conduite? » Je ne puis te garantir cela, pas plus qu'à un homme tempérant la santé, bien que la santé soit le fruit de la tempérance. Des vaisseaux périssent dans le port; mais que penses-tu qu'il arrive en pleine mer? Combien n'est-on pas plus près du danger quand on exécute et projette mille choses, si le repos même n'est pas une sauvegarde! L'innocent succombe quelquefois, qui le nie? mais le plus souvent c'est le coupable. L'honneur de l'art est sauf quand on reçoit le coup à travers la garde de son épée. En un mot, dans toute affaire c'est la prudence que le sage consulte, non le résultat. Les commencements dépendent de nous : l'événement est à la décision du sort, auquel je ne donne pas juridiction sur moi. « Mais les vexations qu'il apporte! mais les traverses! » Brigand qui tue n'est pas juge qui condamne.[56]

Maintenant tu tends la main vers ta stipende journalière. Tu l'auras pleine d'or pur; et puisque c'est d'or qu'il s'agit, voici le secret d'en user et d'en jouir avec plus de charme : « Celui-là jouit le plus des richesses, qui a le moins besoin d'elles. » — L'auteur? me diras-tu. — Vois combien j'ai l'âme bonne: je m'avise de louer ce qui n'est pas de nous. C'est d'Epicure, ou de Métrodore, ou de tel autre du même atelier. Et qu'importe qui l'a dit, s'il est dit pour tous? Qui a besoin des richesses craint de les perdre ; or une jouissance inquiète n'en est plus une : on veut ajouter à son bien, et en songeant à l'accroître on oublie d'en user. On reçoit des comptes, on fatigue le pavé du forum, on feuillette son livre d'échéances, de maître on se fait intendant.

C'était chez nos pères un usage, observé encore de mon temps, d'ajouter au début d'une lettre : Si ta santé est bonne, je m'en réjouis; pour moi, je me porte bien. A juste titre aussi nous disons, nous : Si tu pratiques la bonne philosophie, je m'en réjouis. C'est là en effet la vraie santé, sans laquelle notre âme est malade et le corps lui-même, si robuste qu'il soit, n'a que les forces d'un furieux ou d'un frénétique. Soigne donc par privilège la santé de l'âme : que celle du corps vienne en second lieu ; et cette dernière te coûtera peu, si tu ne veux que te bien porter. Car il est absurde, cher Lucilius, et on ne peut plus messéant à un homme lettré, de tant s'occuper à exercer ses muscles, à épaissir son encolure, à fortifier ses flancs. Quand ta corpulence aurait pris le plus heureux accroissement, et tes muscles les plus belles saillies, tu n'égaleras jamais en vigueur et en poids les taureaux de nos sacrifices. Songe aussi qu'une trop lourde masse de chair étouffe l'esprit et entrave son agilité. Cela étant, il faut, autant qu'on peut, restreindre la sphère du corps et faire à l'âme la place plus large. Que d'inconvénients résultent de tant de soins donnés au corps! D'abord des exercices dont le travail absorbe les esprits et rend l'homme incapable d'attention forte et d'études suivies ; ensuite une trop copieuse nourriture qui émousse la pensée. Puis des esclaves de la pire espèce que vous acceptez pour maîtres, des hommes qui· partagent leur vie entre l'huile et le vin, dont la journée s'est passée à souhait, s'ils ont bien et dûment sué et, pour réparer le fluide perdu, multiplié ces rasades qui à jeun doivent pénétrer plus avant. Boire et suer, régime d'estomacs débilités.

Il est des exercices courts et faciles qui déraidissent le corps[57] sans trop distraire, et ménagent le temps, dont avant tout il faut tenir compte : la course, le balancement des mains chargées de quelque fardeau, le saut en hauteur ou bien en longueur, ou comme qui dirait la danse des prêtres saliens, ou plus trivialement le saut du foulon. Choisis lequel tu voudras de ces moyens : l'usage te le rendra facile. Mais quoi que tu fasses, reviens vite du corps à l'âme; nuit et jour tu dois l'exercer, on l'entretient sans grande peine. Cet exercice, ni froid ni chaleur ne l'empêchent, ni même la vieillesse. Cultive ce fonds que le temps ne fait qu'améliorer. Non que je te prescrive d'être sans cesse

courbé sur un livre ou sur des tablettes : il faut quelque relâche à l'âme, de manière toutefois à ne pas démonter ses ressorts, mais à les détendre. La litière aussi donne au corps un ébranlement qui ne trouble point la pensée : elle permet de lire, de dicter, de parler, d'écouter, tous avantages que nous laisse même la promenade à pied. Ne dédaigne pas non plus la lecture à haute voix ; mais point de ces efforts d'organe qui montent toute l'échelle des tons pour baisser brusquement. Veux-tu même apprendre l'art de déclamer en marchant? Ouvre ta porte à ces gens auxquels la faim a fait inventer une science nouvelle : ils sauront régler ton allure, observeront le mouvement de tes lèvres et de tes mâchoires et pousseront la hardiesse aussi loin que ta patiente crédulité les laissera faire. Or voyons : faudra-t-il que tu débutes par crier et par développer toute la force de tes poumons? Il est si naturel de ne s'échauffer que graduellement, que même ceux qui plaident prennent d'abord le ton ordinaire avant de passer aux éclats de voix. Aucun ne s'écrie dès l'exorde : « A moi, concitoyens! » Ainsi, selon l'idée, l'impulsion du moment, soutiens le pour, le contre d'une controverse ou plus animée ou plus lente, prenant aussi conseil de tes poumons et de ta voix. Toujours mesurée, quand tu veux la recueillir et la rappeler qu'elle descende et ne tombe pas; qu'elle garde le diapason de l'âme sa régulatrice et ne s'emporte pas à l'ignorante et rustique manie de vociférer. Ce n'est pas d'exercer la voix qu'il s'agit, mais de s'exercer par elle.

Grâce à moi te voilà hors d'un grave embarras : un petit cadeau, un présent d'ami va s'ajouter à ce service.[58] Écoute cette sentence remarquable : « La vie de l'insensé n'est qu'ingratitude, qu'anxiété, qu'élancement vers l'avenir. » — « Qui a dit cela? » Le même que ci-devant. Or de quelle vie parle-t-il, selon toi; de quel insensé? de Baba? d'Ision[59]? Non ; il parle de nous, que d'aveugles désirs précipitent vers ce qui doit nous nuire, ou du moins ne nous rassasier jamais ; de nous qui, si nous pouvions l'être, serions satisfaits dès longtemps; de nous qui ne songeons pas combien il est doux de ne rien demander, combien il est beau de dire : « J'ai assez, je n'attends rien delà Fortune. » Ressouviens-toi mainte fois, cher Lucilius, de tout ce que tu as conquis d'avantages ; et en voyant combien d'hommes te précèdent, songe combien viennent après toi. Si tu ne veux être ingrat envers les dieux et ta destinée, songe à tant de rivaux que tu as devancés. Qu'as-tu à envier aux autres? Tu t'es dépassé toi-même. Fixe-toi une limite que tu ne puisses plus franchir, quand tu le voudrais : tu verras fuir quelque jour ces biens fallacieux, plus doux à espérer qu'à posséder. S'il y avait en eux de la substance, ils désaltéreraient quelquefois; mais plus on y puise, plus la soif s'en irrite. Il change vite, l'appareil séduisant du banquet. Et ce que roule dans ses voiles l'incertain avenir, pourquoi obtiendrais-je du sort qu'il me le donne, plutôt que de moi, de ne pas le demander? Et pourquoi le de-manderais-je, oublieux delà fragilité humaine? Pourquoi entasser de nouveaux sujets de labeurs? Voici que ce jour est mon dernier jour ! Ne le fût-il pas, il est si proche du dernier!

Il est clair pour toi, Lucilius, je le sais, que nul ne peut mener une vie heureuse ou même supportable sans l'étude de la sagesse; que la première est le fruit d'une sagesse parfaite, la seconde, d'une sagesse seulement ébauchée. Mais cette conviction veut être affermie et enracinée plus avant par une méditation de tons les jours. L'œuvre est plus difficile de rester fidèle à ses plans que de les former vertueux. Il faut persévérer, il faut qu'un travail assidu accroisse tes forces, jusqu'à faire passer dans tes habitudes le bien que rêve ta volonté. Tu n'as donc pas besoin avec moi de protestations si prodigues de mots ni si longues : je vois que tes progrès sont grands. Tes lettres, je sais ce qui les inspire : elles n'ont ni feinte, ni fausses couleurs. Je dirai toutefois ma pensée : j'ai bon espoir de toi, mais pas encore confiance entière. Je veux que tu fasses comme moi : ne compte pas trop vite et trop aisément sur toi-même : secoue les divers replis de ton âme, scrute et observe. Avant toute chose vois si c'est spéculativement ou dans la vie pratique que tu as gagné. La philosophie n'est point un art d'éblouir le peuple, une science de parade : ce n'est pas dans les mots, c'est dans les choses qu'elle consiste. Elle n'est point faite pour servir de distraction et tuer le temps, pour ôter au désœuvrement ses dégoûts; elle forme l'âme, elle la façonne, règle la vie, guide les actions, montre ce qu'il faut pratiquer ou fuir, siège au gouvernail et dirige à travers les écueils notre course agitée. Sans elle point de sécurité : combien d'incidents, à toute heure, exigent des conseils qu'on ne peut demander qu'à elle ! « Mais, dira-t-on, que me sert la philosophie, s'il existe une fatalité? que sert-elle si un Dieu régit tout? que sert-elle si le hasard commande? Car changer l'immuable, je ne le puis, ni me prémunir contre l'incertain, qu'un Dieu ait devancé mon choix et décidé ce que je devrai faire, ou que la Fortune ne me laisse plus à choisir. » De ces opinions quelle que soit la vraie, qu'elles le soient même toutes, soyons philosophes : soit que les destins nous enchaînent à leur inexorable loi, soit qu'un Dieu, arbitre du monde, ait tout disposé à son gré, soit que les choses humaines flottent désordonnées sous l'impulsion du hasard, la philosophie sera notre égide. Elle déterminera en nous une obéissance volontaire à Dieu, une opiniâtre résistance à la Fortune ; elle t'enseignera à suivre l'un, à souffrir l'autre. Mais ce n'est pas le lieu d'entamer une discussion sur les droits qui nous restent sous l'empire d'une Providence ou d'une série de causes fatales qui lient et entraînent l'homme, ou quand le brusque et l'imprévu dominent seuls; je reviens à mon but qui est de t'avertir, de t'exhorter à ne point laisser ton mâle courage déchoir et se refroidir. Soutiens-le et sache le régler, et fais ta manière d'être de ce qui n'est qu'un heureux élan.[60]

Dès l'ouverture de cette lettre, si je te connais bien, tu l'auras parcourue de l'œil pour voir si elle apporte quelque petit cadeau. Cherche bien, tu le trouveras. N'en fais pas honneur à ma générosité : c'est encore du bien d'autrui que je suis libéral. Que dis-je? du bien d'autrui! Tout ce qui a été bien dit par quelque autre est à moi, par exemple ce mot d'Épicure:[61] « Si tu vis selon la nature, tu ne seras jamais pauvre; si selon l'opinion, jamais riche. » La nature désire bien peu, l'opinion voudrait l'infini. Qu'on rassemble sur toi tout ce que des milliers de riches ont pu posséder; que le sort, t'élevant au-dessus de la mesure des fortunes privées, te couvre de plafonds d'or, t'habille de pourpre, t'amène à ce point de raffinements et d'opulence que le sol disparaisse sous tes marbres, que tu puisses non seulement posséder, mais fouler en marchant des trésors, ajoutes-y statues et peintures et tout ce que tous les arts ont élaboré pour le luxe, tant de richesses ne t'apprendront qu'à désirer plus encore. Les vœux de la nature ont leurs bornes, ceux que la trompeuse opinion fait naître n'ont pas où s'arrêter ; car point de limites dans le faux. Qui suit la vraie route arrive à un but ; qui la perd s'égare indéfiniment. Retire-toi donc de l'illusoire, et quand tu voudras savoir si ton désir est naturel ou suggéré par l'aveugle passion, vois s'il a quelque part son point d'arrêt. Quand, parvenu déjà loin, toujours il lui reste à pousser au delà, sache qu'il est hors de la nature.

Tout quitter pour la philosophie. — Avantages de la pauvreté.

Loin de toi tout cet attirail, si tues sage, que dis-je? Si tu veux l'être, et porte-toi vers la raison à grande vitesse et de toutes tes forces. Si quelque lien t'arrête, ou dénoue-le ou tranche-le. Qui te retient? Tes intérêts domestiques, dis-tu ! Tu les veux régler de telle sorte que ton revenu te suffise sans travail, de peur que la pauvreté ne te pèse, ni toi à personne. — En disant cela, tu sembles ne pas connaître la force et la grandeur du bien où tu aspires : tu vois bien l'ensemble de la chose et à quel point la philosophie est utile ; mais les détails, tu ne les saisis pas encore d'un coup d'œil assez net ; tu ignores combien, en toute situation, elle offre de ressources et comment, pour parler avec Cicéron, dans les grandes crises elle nous prête assistance et intervient dans nos moindres embarras. Crois-moi, appelle-la dans tes conseils : elle te dissuadera de rester assis devant un comptoir : ce que tu cherches, n'est-ce pas, ce que tu veux gagner par tes retards, c'est de n'avoir point la pauvreté à craindre. Et s'il te faut la désirer! Pour combien d'hommes les richesses furent un obstacle à la philosophie ! La pauvreté va d'un pas libre, en toute sécurité. Quand le clairon sonne,[62] elle sait qu'on n'en veut pas à elle ; quand retentit le cri d'alarme, elle cherche par où fuir, et non ce qu'elle emportera. A-t-elle à s'embarquer? Elle n'excite pas grand bruit au port; et pour le cortège d'un seul homme le rivage n'est pas en tumulte; elle n'a point autour d'elle un peuple d'esclaves pour la nourriture desquels il faille souhaiter que les récoltes d'outre-mer donnent bien. Il est facile d'alimenter un petit nombre d'estomacs, bien réglés, et qui ne demandent rien qu'à être rassasiés. La faim est peu coûteuse, un palais blasé l'est beaucoup. Il suffit à la pauvreté que ses besoins pressants soient satisfaits.

Pourquoi donc la refuserais-tu, cette commensale dont le régime devient celui de tout riche de bon sens? Qui veut cultiver librement son âme doit être pauvre ou vivre comme tel. Cette culture ne profite qu'au sectateur de la frugalité : or la frugalité, c'est une pauvreté volontaire. Défais-toi donc de ces vains prétextes : « Je n'ai pas encore ce qui me suffirait; que j'arrive à telle somme, et je me donne tout à la philosophie. » Eh! c'est cette philosophie qu'il faut avant tout acquérir; tu l'ajournes, tu la remets en dernier, elle par qui tu dois commencer. « Je veux amasser de quoi vivre ! » Apprends donc aussi comment il faut amasser. Si quelque chose t'empêche de bien vivre, qui t'empêche de bien mourir? Non : ni la pauvreté n'est faite pour nous enlever à la philosophie, ni l'indigence même. Ceux qui ont hâte d'arriver à elle devront endurer même la faim, qu'ont bien endurée des populations assiégées. Et quel autre prix voulaient-elles de leurs souffrances que de ne pas tomber à la merci du vainqueur? Combien est plus grande une conquête qui promet la liberté perpétuelle et le bonheur de ne craindre ni homme ni Dieu ! Oui, fût-ce par les tortures de la faim, c'est là qu'il faut marcher. Des armées se sont résignées à manquer de tout, à vivre de racines sauvages ; des choses dont le seul nom répugne les ont soutenues dans leur dénuement. Tout cela, elles l'ont souffert pour des maîtres, chose plus étonnante, étrangers ; et l'on hésiterait devant une pauvreté qui affranchit l'âme de ses passions furieuses? Ce n'est donc pas d'amasser qu'il s'agit d'abord; on peut, même sans provisions de route, arriver à la philosophie. Je te comprends : quand tu posséderas tout le reste, tu voudras bien avoir aussi la sagesse : ce sera comme le complément du matériel de ta vie, et pour ainsi dire un meuble de plus. Ah! plutôt, si peu que tu possèdes, fais-toi dès maintenant philosophe, car d'où sais-tu si tu n'as pas déjà trop? Si tu n'as rien, recherche la philosophie avant toute chose. « Mais je manquerai du nécessaire ! » Je dis d'abord non, cela ne saurait être, tant la nature demande peu ; et le sage s'accommode à la nature. Que si les nécessités les plus extrêmes fondent sur lui, il est prêt : il s'élance hors de la vie et cesse d'être à charge à lui-même. N'a-t-il pour sustenter cette vie que d'exiguës et étroites ressources. « Tant mieux, » se dira-t-il, et sans autre souci, sans se mettre en peine que du nécessaire, il payera sa dette à son estomac, couvrira ses épaules ; et en voyant les tracas des riches, et tant de rivaux dans cette course aux richesses, tranquille et satisfait il ne fera qu'en rire, il leur criera : « Pourquoi remettre si tard à jouir de vous-mêmes? Attendrez-vous les fruits de vos capitaux, les gains de vos spéculations, le testament d'un riche vieillard, quand vous pouvez sur l'heure devenir riches? La sagesse tient lieu de biens à l'homme : car les lui rendre superflus, c'est les lui donner.[63] » Ceci s'adresse à d'autres qu'à toi, qui es voisin de l'opulence. Change le siècle, tu auras trop; et dans tout siècle le nécessaire est le même.[64]

Je pourrais clore ici ma lettre, mais je t'ai gâté. Il n'est permis de saluer les rois parthes qu'avec un présent ; toi, l'on ne peut te dire adieu sans payer. Qu'ai-je sur moi? Empruntons à Epicure: « Que d'hommes pour qui la richesse conquise n'a pas été la fin, mais le changement de leur misère ! » Je n'en suis pas surpris : ce n'est point dans les choses qu'est le mal, c'est dans l'âme. Ce qui lui rendait la pauvreté si lourde fait que les richesses lui pèsent. Comme il est indifférent que l'homme qui souffre soit déposé sur un lit de bois ou sur un lit d'or : n'importe où tu l'as transféré, ses douleurs y passent avec lui; de même, place un esprit malade dans la richesse ou dans la pauvreté, partout son mal le suit.

Nous voici en décembre, où plus que jamais Rome sue à se divertir; le plaisir sans frein est de droit public ; tout retentit des vastes apprêts de la fête, comme si rien ne distinguait les Saturnales des jours de travail. La différence a si bien disparu que, ce me semble, on n'a pas eu tort de dire : « Autrefois décembre durait un mois, à présent c'est toute l'année. » Si je t'avais ici, je causerais volontiers avec toi sur ce qu'à ton sens on doit faire : faut-il ne rien changer à nos habitudes de chaque jour ou, pour ne pas paraître faire opposition à l'usage général, faut-il égayer un peu nos soupers, et dépouiller la toge? Car, ce qui n'avait lieu jadis qu'au temps de troubles et de calamité publique, maintenant pour le plaisir, pour des jours de fête, le costume romain est mis bas. Si je te connais bien, tu ferais le rôle d'arbitre et ne nous voudrais ni tout à fait pareils à cette foule en bonnet phrygien, ni de tous points dissemblables; à moins peut-être qu'en ces jours plus que jamais il ne faille commander à son âme de s'abstenir seule du plaisir alors que tout un peuple s'y vautre. Elle obtient la plus sûre preuve de sa fermeté, lorsqu'elle ne se porte ni d'elle-même ni par entraînement vers les séductions attirantes de la volupté. S'il y a bien plus de force morale, au milieu d'un peuple ivre et vomissant, à garder sa faim et sa soif, il y a plus de mesure à ne se point isoler ni singulariser, sans toutefois se mêler à la foule, et à faire les mêmes choses, non de la même manière. On peut en effet célébrer un jour de fête sans orgie.

Au reste, je me plais tellement à éprouver la fermeté de ton âme que, comme de grands hommes l'ont prescrit, à mon tour je te prescrirai d'avoir de temps à autre certains jours où te bornant à la nourriture la plus modique et la plus commune, à un vêtement rude et grossier, tu puisses dire : « Voilà donc ce qui me faisait peur! » Qu'au temps de la sécurité l'âme se prépare aux crises difficiles; qu'elle s'aguerrisse contre les injures du sort au milieu même de ses faveurs.[65] En pleine paix, sans ennemis devant soi, le soldat prend sa course, fiche des palissades et se fatigue de travaux superflus pour suffire un jour aux nécessaires. Celui que tu ne veux pas voir trembler dans l'action, exerce-le avant l'action. Voilà comme ont fait les hommes qui, vivant en pauvres tous les mois de l'année, se réduisaient presque à la misère, pour ne plus craindre ce dont ils auraient fait souvent l'apprentissage. Ne crois pas qu'ici je te conseille ces repas à la Timon, ni ces cabanes du pauvre,[66] ni aucune de ces fantaisies raffinées, dont la richesse amuse son ennui.[67] Je veux pour toi un vrai grabat, un sayon, un pain dur et grossier. Soutiens ce régime trois et quatre jours, quelquefois plus : n'en fais pas un jeu, mais une épreuve. Alors, crois-moi, Lucilius, tu tressailliras de joie quand pour deux as tu seras rassasié, tu verras que pour être tranquille sur l'avenir on n'a nul besoin de la Fortune; car elle nous doit le nécessaire, même dans ses rigueurs. Ne te figure pas toutefois que tu auras fait merveille : tu auras fait ce que tant de milliers d'esclaves, tant de milliers de pauvres font. A quel titre donc te glorifier? C'est que tu l'auras fait sans contrainte, et qu'il te sera aussi facile de le souffrir toujours que de l'avoir essayé un moment. Exerçons-nous à cette escrime, et pour que le sort ne nous prenne pas au dépourvu, rendons-nous la pauvreté familière. Nous craindrons moins de perdre la richesse, si nous savons combien peu il est pénible d'être pauvre. Le grand maître en volupté, Epicure, avait ses jours marqués où il fraudait son appétit, afin de voir s'il lui manquerait quelque chose pour la parfaite plénitude de la jouissance, ou combien il lui manquerait, et si ce complément valait toute la peine qu'il aurait coûtée. C'est du moins ce qu'il dit dans les lettres qu'il écrivit, sous l'archonte Charinus, à Polyænos. Et il ajoute avec orgueil : « Moins d'un as suffit pour me nourrir; Métrodore n'est pas aussi avancé : il lui faut l'as entier. » Crois-tu qu'un tel régime puisse rassasier? — On y trouve même une jouissance, et une jouissance non point légère, d'un moment, et qu'il faille toujours étayer, mais stable et assurée. Ce n'est pas en soi une douce chose que l'eau claire et la bouillie, ou un morceau de pain d'orge; mais c'est un plaisir suprême d'en pouvoir retirer encore du plaisir et de s'être restreint à ce que ne saurait nous ravir le plus inique destin. On nourrit d'une main plus libérale le prisonnier ; ceux qu'on réserve pour la peine capitale sont traités avec moins d'épargne par l'homme qui les doit mettre à mort. Qu'elle est grande l'âme qui sait descendre spontanément au-dessous même de ce qu'auraient à craindre des condamnés au dernier supplice! Voilà désarmer d'avance la Fortune. Commence donc, cher Lucilius, à suivre la pratique de ces sages : prescris-toi certains jours pour quitter ton train ordinaire et t'accommoder de la plus mince façon de vivre ; commence, fraternise avec la pauvreté,

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