Lettres à Lucilius (page 3)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nul autre ne peut l'être que le contempteur de l'or. Je ne t'en interdis pas la possession, mais je veux t'amener à le posséder sans alarmes ; et tu n'as, pour y parvenir, qu'un moyen : te convaincre que tu vivras heureux sans la richesse, et la voir toujours comme prête à t'échapper.

Mais il faut songer à plier ma lettre. « Auparavant, dis-tu, paye ta dette. » Je te renverrai à Épicure : c'est lui qui te soldera. « L'extrême colère engendre la folie. » Pour bien sentir cette grande vérité, il suffit d'avoir eu un esclave ou un ennemi.[69] C'est contre les hommes de tous rangs que cette fièvre s'allume : elle naît de l'amour, elle naît de la haine, au milieu des choses sérieuses comme parmi les jeux et les ris. Le point essentiel n'est pas la gravité de ses motifs, mais le caractère où elle entre. Ainsi peu importe qu'un feu soit plus ou moins actif; la matière où il tombe fait tout : il est des corps massifs que la plus vive flamme ne pénètre pas, comme il en est de tellement secs et combustibles qu'une étincelle même s'y nourrit jusqu'à former un incendie. Oui, cher Lucilius, l'extrême colère aboutit au délire ; et il faut la fuir moins encore pour garder la mesure que pour sauver notre raison.

Je tressaille de joie chaque fois que je reçois de tes lettres : elles me remplissent d'un bon espoir ; ce ne sont plus des promesses, ce sont des garanties. Persévère, je t'en prie, je t'en conjure : car qu'ai-je de mieux à demander à un ami que de le prier pour lui-même ! Dérobe-toi, s'il est possible, au tracas des affaires ; sinon, romps avec elles. Voilà bien assez de jours gaspillés : commençons, vieux que nous sommes, à plier bagage. Sera-ce faire ombrage à personne? Nous avons vécu dans la tourmente, allons mourir au port.[70] Non que je te conseille la retraite comme moyen de renommée : il n'y faut mettre ni gloire ni mystère. Jamais en effet je ne te réduirai, tout en condamnant la folie des hommes, à chercher un antre et l'oubli : tâche que ton renoncement n'ait pas trop d'éclat, mais se laisse voir. D'autres, dont le choix à cet égard est libre et encore à faire, verront s'il leur convient de passer leur vie dans l'obscurité. Pour toi cela n'est plus possible : te voilà produit au grand jour par la vigueur de ton génie, par tes écrits si pleins de goût, par de nobles et illustres amitiés. La célébrité s'est emparée de toi; fusses-tu plongé et comme perdu dans la retraite la plus reculée, tes premières traces te décèleraient encore. Tu ne peux plus jouir des ténèbres; tu emporteras, n'importe où tu fuiras, presque tout l'éclat de ton passé. Tu peux prétendre au repos sans que personne t'en veuille, sans regrets ni remords de conscience. Que quitteras-tu dont l'abandon puisse être amer à ta pensée? Tes clients? Aucun ne te suit pour toi-même, tous pour quelque chose à tirer de toi. Tes amis? Jadis on recherchait l'amitié ; maintenant on court à la proie. Des vieillards qui ne te verront plus changeront leurs testaments? Tes flatteurs iront saluer d'autres seuils? Un grand bien ne saurait coûter peu. Calcule à quoi tu veux renoncer : à toi-même, ou à une portion de ce qui est à toi? Que ne te fut-il donné de vieillir dans la sphère modeste où tu pris naissance; et pourquoi la Fortune t'a-t-elle porté si haut? Tu as perdu de vue l'existence salutaire à l'âme, emporté par tes rapides avantages, gouvernement de province, intendance et tout ce que promettent ces titres; de plus grandes charges encore t'invitent, et après celles-là, d'autres. Quel sera le terme? Qu'attends-tu pour t'arrêter? Ce moment n'arrivera jamais. Il est, disons-nous, une série de causes dont la trame forme le destin ; ainsi s'étend la chaîne des désirs : ils naissent de la fin l'un de l’autre.[71] Telle est la vie où tu es plongé, que jamais d'elle-même elle ne terminera tes misères et ta servitude. Dérobe au joug ta tête meurtrie ; mieux vaudrait qu'elle fût tranchée une fois qu'incessamment courbée. Si tu reviens à la vie privée, tout y sera sur une moindre échelle, mais te satisfera pleinement, ce que ne font pas aujourd'hui les torrents de jouissances qui affluent chez toi de toutes parts. Préfères-tu donc, à une pauvreté qui rassasie, une abondance famélique? La prospérité est avide, et en butte à l'avidité d’autrui. Tant que rien ne t'aura suffi, toi-même tu ne suffiras point aux autres. « Comment sortir de cette position? » Comme tu pourras. Songe combien de hasards l'argent, combien de travaux les honneurs t'auront fait braver; ose enfin quelque chose pour le repos; sinon, condamné aux soucis des gouvernements de provinces, puis des magistratures urbaines, tu vieilliras dans le tracas, dans des tourmentes toujours nouvelles ; il n'est réserve ni douceur de mœurs assez heureuses pour y échapper. Qu'importe en effet que tu veuilles le repos? Ta fortune ne le veut pas. Et si tu lui permets de grandir encore? A quelques progrès qu'elle s'élève, il y aura progrès dans ta crainte. Je veux ici te rapporter un mot de Mécène qui, dans les tortures de la grandeur, poussa ce cri de vérité : « Oui, leur hauteur même foudroie les sommets. » Tu demandes dans quel livre il a dit cela? Dans celui qui a pour titre Prométhée. Il a voulu dire: « Les hauteurs ont leurs sommets foudroyés. » Est-il pouvoir au monde au prix duquel tu voulusses afficher une telle ivresse de style? Mécène avait du génie, il eût enrichi d'un grand modèle l'éloquence romaine, si sa haute fortune ne lui eût été sa force, disons le mot : sa virilité.[72] Voilà ce qui t'attend, si tu ne te hâtes de plier la voile et, ce qu'il a voulu trop tard, de raser le rivage.

J'aurais pu, moyennant cette sentence de Mécène, balancer mes comptes avec toi; mais tu me chercheras chicane, si je te connais bien ; ta ne voudras ton remboursement qu'en pièces de beau relief et de bon aloi. Selon l'usage, c'est sur Epicure que je dois tirer : « Examine bien, dit-il, avec qui tu dois manger et boire, avant de penser à ce que tu boiras et mangeras. Car manger la victime sans un ami, c'est vivre comme les lions et les loups. » Un ami! Tu ne l'obtiendras que dans la retraite : ailleurs, tu auras des convives triés et classés par le nomenclateur dans la foule qui vient te saluer. Il se méprend fort celui qui cherche des amis dans son antichambre et qui les éprouve à sa table. Il n'est pire malheur pour l'homme obsédé d'occupations et de richesses que de croire à l'amitié de gens qui n'ont point la sienne, ou à l'efficacité de ses bienfaits pour se la concilier ; souvent plus on nous doit, plus on nous hait. Une légère dette fait un débiteur, une lourde somme un ennemi.[73] « Eh quoi! les bienfaits n'engendrent pas l'amitié ! » Si fait, quand on peut choisir à qui l'on donne ; quand on les place, qu'on ne les sème point au hasard. Ainsi, tandis que tu travailles à t'appartenir complètement, mets toujours à profit ce conseil des sages : attache plus d'importance au caractère de l'obligé qu'à la nature de l'obligation.

Si ta santé est bonne, et si tu te crois digne de devenir quelque jour ton maître, je m'en réjouis ; et ce sera ma gloire si j'ai pu te sauver de ce gouffre où tu flottais sans espoir d'en sortir. Mais je te prie d'une chose, cher Lucilius, et je t'y exhorte : ouvre à la philosophie les plus intimes parties de ton âme et prends pour mesure de tes progrès non tes discours ni tes écrits, mais l’affermissement de tes principes et la diminution de tes désirs. Prouve tes paroles par tes actes. Bien différent est le but de ces déclamateurs qui ne veulent que capter les suffrages d'une coterie, de ces ergoteurs qui amusent les oreilles de la jeunesse et des oisifs en voltigeant d'un sujet à l'autre avec une égale volubilité. La philosophie enseigne à faire non à parler : ce qu'elle exige, c'est que tous vivent d'après sa loi ; que ta vie ne démente point les discours et que la teinte de toutes nos actions soit une

[74]. Voilà le premier devoir de la sagesse et son plus sûr indice : la concordance du langage avec la conduite, et que l'homme soit partout égal et semblable à lui-même. Qui remplira cette tâche? Peu d'hommes, mais enfin quelques-uns. La chose est difficile, et je ne dis point que le sage ira toujours du même pas : mais il tiendra la même route. Prends donc bien garde si ton costume ne contraste point avec ta demeure ; si, libéral pour toi-même, tu n'es point avare pour les tiens; si, frugal dans tes repas, tu ne bâtis point somptueusement. Une fois pour toutes, fais choix de la règle où l'ensemble de ta vie doit s'adapter. Tel se restreint dans son particulier qui s'étend et représente largement au dehors, vicieuse disparate, symptôme d'un esprit vacillant qui n'a point encore son assiette. Un autre motif que je vais donner d'une telle inconséquence et de cette bigarrure entre les actes et les volontés, c'est que nul ne se propose bien ce qu'il veut; ou, s'il le fait, il n'y persiste point et passe outre; puis changer ne suffit plus : il revient sur ses pas et retombe dans ce qu'il vient de fuir et de condamner.

Laissant donc de côté les anciennes définitions, et pour embrasser tout le système de la vie humaine, je puis me borner à dire : En quoi consiste la sagesse? A toujours vouloir ou ne vouloir pas la même chose. Il n'est pas besoin d'ajouter la brève condition : pourvu que nos vouloirs soient justes ; car la même chose ne peut toujours plaire au même homme, si elle n'est juste. Or le vulgaire ne sait ce qu'il veut qu'au moment où il le veut : nul n'a une bonne fois décidé ce qu'il voudra ou ne voudra pas. Nos jugements, d'un jour à l'autre, varient et se contredisent : chacun presque traite la vie comme un jeu de hasard. Tiens donc ferme à ton œuvre ébauchée, et peut-être atteindras-tu à la perfection ou à ce degré que toi seul sentiras ne pas être la perfection. Tu t'inquiètes de ce que deviendra la foule de tes familiers ! N'étant plus nourrie par toi, elle se nourrira elle-même ; et ce que tout seul tu ne démêlerais point, la pauvreté te l'apprendra. Elle retiendra près de toi les sûrs, les vrais amis, tandis que s'éloigneront tous ceux qui cherchaient en toi autre chose que toi. Et ne saurait-on aimer la pauvreté, même à ce seul titre qu'elle nous fait voir qui nous aime? Oh ! quand viendra le jour où nul ne mentira plus pour te faire honneur! Voici donc où doivent tendre tes réflexions, tes soins, tes souhaits, en quittant Dieu de tout le reste : vivre content de toi-même et des biens que tu puiseras en toi. Est-il un bonheur plus à ta portée? Descends à l'humble rang d'où la chute n'est plus possible,[75] et pour que tu le fasses de meilleur cœur, je rattacherai à mon texte le tribut de cette lettre que j'acquitte à l'instant. Dusses-tu m'en vouloir, c'est encore Epicure qui se charge de l'avancer pour moi : « Tes discours imposeront bien plus, crois-moi, prononcés de ton grabat et sous les haillons : ce ne seront pas des mots seulement, mais des exemples. » Moi du moins je suis bien autrement frappé de ce que dit notre Démétrius, quand je le vois nu et couché sur ce qui n'est pas même un chétif matelas : il n'est plus précepteur de la vérité, il en est le vivant témoin, « Quoi! ne suffît-il donc pas, quand on a les richesses, de les mépriser? » Pourquoi non? Celui-là aussi a l'âme grande qui, les voyant affluer autour de lui, frappé d'une longue surprise, ne peut que rire de ce qu'elles lui soient venues et entend dire qu'elles lui appartiennent plutôt qu'il ne s'en aperçoit. Il est beau de n'être pas gâté par la compagnie des richesses ; il y a de la grandeur à rester pauvre au milieu d'elles, mais plus de sécurité à ne les avoir pas. « Je ne sais, diras-tu, comment ce riche supportera la pauvreté, s'il y tombe. » Ni moi, comment ce pauvre, cet émule d'Epicure, s'il vient à tomber dans la richesse, la méprisera. C'est donc chez tous les deux l'âme qu'il faut apprécier : il faut démêler si l'un se complaît dans la pauvreté, si l'autre ne se complaît pas dans sa richesse. Autrement, faible preuve d'une résolution franche qu'un grabat ou des haillons, s'il n'est pas évident que c'est par choix, non par nécessité, qu'on s'y est réduit. Au reste il est d'une âme généreuse, sans y courir comme à un état meilleur, de s'y préparer comme à une chose facile. Oui, facile, cher Lucilius, agréable même quand on l'aborde après longue et mûre réflexion. Car là se trouve un bien sans lequel rien ne nous agrée, la sécurité. C'est pourquoi j'estime nécessaire, comme je t'ai écrit que de grands hommes l'ont fait, de prendre par intervalles quelques jours où, par une pauvreté fictive, on s'exerce à la véritable, ce qu'il faut pratiquer d'autant plus que la mollesse a détrempé tous nos ressorts, et nous fait tout juger dur et difficile. Ah! réveillons-nous de notre sommeil, aiguillonnons notre âme et lui rappelons quel fonds modique la nature constitue a l'homme. Nul n'est riche en naissant : quiconque vient à la lumière est tenu de se contenter de lait et d'un lambeau de toile. Et après de tels commencements, des royaumes sont pour nous trop étroits!

Tu as fort à faire, penses-tu, contre les obstacles dont parle ta lettre? Ta plus grande affaire est avec toi-même, c'est toi qui te fais obstacle. Incertain de ce que tu veux, tu sais mieux approuver ce qui est honorable que le suivre : tu vois où réside la félicité, mais tu n'oses aller jusqu'à elle. Ce qui t'arrête, tu ne t'en rends pas bien compte ; je vais te le dire. Tu trouves grand le sacrifice que tu vas faire; et quand tu t'es donné pour but la sécurité à laquelle tu es près de passer, tu es retenu par tout cet éclat d'une vie qui va recevoir tes adieux, comme si de là tu devais tomber dans une obscure abjection. Erreur! Lucilius : de ta vie à la vie du sage on ne peut que monter. Comme la lumière se distingue de ses reflets, car elle émane d'un foyer certain qui lui est propre, et ceux-ci ont un éclat d'emprunt : ainsi la vie dont je parle diffère de la tienne. Ce qui brille en la tienne, c'est du dehors qu'elle l'a reçu ; la moindre interposition l'éclipsé et l'obscurcit soudain : la vie du sage resplendit de ses seuls rayons. De tes études en sagesse viendra ton vrai lustre, ton anoblissement.

Rapportons ici un mot d'Epicure. Dans une lettre à Idoménée, que des vaines pompes de sa charge il rappelait à la fidèle et solide gloire, il disait à ce ministre d'un pouvoir inflexible, à cet homme qui tenait les rênes d'un grand empire : « Si c'est la gloire qui te touche, tu seras plus connu par ma correspondance que par toutes ces grandeurs que tu courtises, et pour lesquelles tu es courtisé. » Et n'a-t-il pas dit vrai? Qui connaîtrait Idoménée, si Epicure n'avait buriné ce nom dans ses lettres? Tous ces grands, ces satrapes et le grand roi lui-même duquel Idoménée empruntait son relief, un profond oubli les a dévorés.[76] Les lettres de Cicéron ne permettent pas que le nom d'Atticus périsse : il ne servait de rien à Atticus d'avoir eu pour gendre Agrippa, pour mari de sa petite-fille Tibère, Drusus César pour arrière-petit-fils ; au milieu de ces noms célèbres nul ne parlait de lui, si le grand orateur ne se l'était associé. L'océan des âges viendra s'amonceler sur nous ; quelques génies élèveront leurs têtes, et avant de mourir un jour ou l'autre dans le même silence, lutteront contre l'oubli et sauront longtemps se défendre.[77] Ce qu'Epicure a pu promettre à son ami, je te le promets à toi, Lucilius. J'aurai crédit chez la postérité : il m'est donné de faire durer les noms que j'emporte avec moi.[78] Notre Virgile a promis à deux jeunes hommes une mémoire impérissable et il tient parole :

Tous les hommes que la Fortune a poussés sur la scène, tons ceux qui furent les dépositaires et les bras du pouvoir ont vu leur crédit prospère, leurs palais hantés de flatteurs tant qu'eux-mêmes sont restés debout; après eux leur mémoire s'est promptement éteinte. Mais le génie! sa gloire croit sans cesse; et en outre de nos hommages que lui-même recueille, tout ce qui se rattache à sa mémoire est bienvenu.

Il ne faut pas qu'Idoménée soit gratuitement arrivé sous ma plume ; il payera le port de ma lettre. C'est à lui qu'Epicure adresse cette remarquable pensée, pour le dissuader d'enrichir Pythoclès par la voie ordinaire, toujours douteuse : « Si tu veux enrichir Pythoclès, n'ajoute point à son avoir, retranche à ses désirs. » Pensée trop claire pour qu'on l'interprète, trop bien rendue pour qu'on l'appuie de réflexions. Je ne te ferai qu'une observation : ne crois pas que ce mot soit dit seulement pour les richesses ; à quoi qu'on l'applique, il aura la même force. Veux-tu rendre Pythoclès honorable, n'ajoute point à ses honneurs, retranche à ses désirs. Veux-tu que Pythoclès jouisse perpétuellement, n'ajoute pas à ses jouissances, retranche à ses désirs. Veux-tu que Pythoclès arrive à la vieillesse et à une vie pleine, n'ajoute point à ses années, retranche à ses désirs. Ne crois pas que ces maximes appartiennent en propre à Epicure : elles sont à tout le monde. Ce qui se fait souvent au sénat doit se faire aussi, ce me semble, dans la philosophie. Quelqu'un ouvre-t-il un avis que je goûte en partie : « Divisez-le, lui dis-je, et je suis pour vous quant au point que j'approuve. » Si je cite volontiers toute noble parole d'Épicure, c'est surtout pour les gens qui se réfugient dans sa doctrine séduits par un coupable espoir, s'imaginant trouver là un voile à leurs vices:[80] je veux leur prouver que, n'importe le camp où ils passent, il leur faut vivre vertueusement. Lorsqu'ils approcheront de ces modestes jardins, de l'inscription qui les annonce : « Passant, tu feras bien de rester ici; ici le suprême bonheur est la volupté! » il sera obligeant le gardien de cette demeure, hospitalier, affable : c'est avec de la bouillie qu'il te recevra; l'eau te sera largement versée, et il te demandera si tu te trouves bien traité. « Ces jardins, dira-t-il, n'excitent pas la faim, ils l'apaisent; ils n'allument pas une soif plus grande que les moyens de la satisfaire : ils l'éteignent par un calmant naturel et qui ne coûte rien. Voilà dans quelle volupté j'ai vieilli. » Je ne parle ici que de ces désirs qui n'admettent point de palliatif, auxquels il faut quelque concession pour qu'ils cessent. Pour ceux qui sortent de la règle, qu'on peut remettre à plus tard, ou corriger et étouffer, je ne dirai qu'un mot : cette volupté, bien que dans la nature, n'est point dans la nécessité ; tu ne lui dois rien : si tu lui fais quelque sacrifice, il sera bénévole. L'estomac est sourd aux remontrances : il réclame, il exige son dû; ce n'est pas toutefois un intraitable créancier; pour peu de chose il nous tient quittes : qu'on lui donne seulement ce qu'en doit, non tout ce qu'on peut.

Manière de donner les conseils. —Quitter les affaires. — Peur de la mort.

Tu sens déjà mieux le besoin de te dérober aux brillantes misères de ta charge ; mais comment y parvenir? Tu le demandes : il est des avis qu'on ne donne que sur· place. Un médecin ne saurait préciser par lettres l'heure du repas ou du bain; il faut qu'il tâte le pouls du malade. Un vieux proverbe dit : « Le gladiateur prend conseil sur l'arène. » Le visage de l'adversaire, un mouvement de main, la moindre inclinaison du corps avertissent sa vigilance. Sur les usages et les devoirs on peut d'une manière générale ou mander ou écrire : tels sont les conseils qu'on adresse aux absents et même à la postérité ; mais l'à-propos, la façon d'agir ne se prescrivent jamais à distance : c'est en face des choses même qu'il faut délibérer. Il faut plus qu'être là, il faut être alerte pour ne pas manquer l'occasion fugitive? Sois-y donc des plus attentifs : paraît-elle, saisis-la; prends tout ton élan, applique toutes tes forces à te dépouiller de tes devoirs de convention. Et ici écoute bien le jugement que je porte, vois le dilemme : ou change de vie, ou renonce à vivre. Mais je pense aussi qu'il faut prendre la voie la plus douce, que, mal à propos engagé, tu dois dénouer plutôt que rompre, sauf toutefois, si dénouer-est impossible, à rompre net. Y a-t-il homme si timide qui aime mieux rester toujours suspendu sur l'abîme que tomber une fois?[81] En attendant, comme premier point, ne t'engage pas plus avant; borne-toi aux embarras où tu es descendu, dirai-je, comme tu aimes mieux le faire croire, où tu es tombé? Pourquoi tenterais-tu d'aller plus avant? Tu n'aurais plus d'excuse, et visiblement ta servitude serait volontaire. Rien de plus faux que ces phrases banales : « Je n'ai pu faire autrement; quand je n'aurais pas voulu, j'étais forcé. » Nul n'est forcé de suivre la Fortune à la course il est déjà beau, sinon de lui résister, du moins de faire halte, de ne point presser le mouvement qui nous emporte.

T’offenseras-tu si, non content de me présenter à ton conseil, j'y appelle des sages assurément plus éclairés que moi, auxquels je soumets tous mes sujets de délibération? Lis sur cette question une lettre d'Epicure à Idoménée qu'il prie « de fuir en toute hâte et de toutes ses forces, avant qu'une puissance majeure n'intervienne qui lui en ôte la faculté. » Au reste il ajoute : « Ne tente rien qu'à propos et en temps utile: mais cette heure longtemps épiée une fois venue, prends ton élan. » Il se veut pas qu'on s'endorme quand on songe à fuir, et du pas le plus difficile il espère une sortie heureuse, à moins qu'on ne se presse avant le temps, ou qu'on ne se ralentisse au moment d'agir. Maintenant, je pense, tu veux l'avis des stoïciens. Nul n'est en droit de les taxer auprès de toi de témérité : leur prudence surpasse encore leur courage. Peut-être attends-tu qu'ils te disent : « Il est honteux de plier sous le faix; une fois aux prises avec le devoir accepté par toi, ne cède pas. Ce n'est pas l'homme de cœur et d'action qui fuit la fatigue : loin de là, son courage croît par les difficultés. » Ainsi te diront-ils, si « un digne motif soutient ta persévérance, si tu n'as à faire ou à supporter rien dont rougisse l'honnête homme ; » car celui-ci ne s'userait point en d'ignobles et déshonorantes fonctions, et ne resterait point aux affaires pour les affaires mêmes.[82] Il ne fera même pas ce que tu penses qu'il ferait; embarqué dans les grands emplois, il n'en souffrira pas perpétuellement les tourmentes. Voyant sur quels bas-fonds il roule sans avancer, tant d'incertitudes, tant d'écueils, il reculera, mais sans tourner le dos, il regagnera peu à peu le rivage. Or il est facile, cher Lucilius, d'échapper aux affaires quand on compte pour rien ce qu'elles rapportent. Car voilà ce qui nous arrête et nous retient : « Eh quoi ! renoncer à de si belles chances ! au moment de recueillir, m'éloigner! plus personne à mes côtés! point de cortège à ma litière! mon antichambre déserte! » Oui, c'est de tout cela qu'on a peine à s'arracher : on aime les fruits de ses misères, en maudissant ces misères mêmes. On se plaint de l'ambition comme on ferait d'une maîtresse ; et, à scruter nos vrais sentiments, ce n'est point haine, c'est [bouderie. Sonde bien ces gens qui déplorent ce qu'ils ont convoité et qui parlent de fuir ce dont ils ne peuvent se passer : tu les verras volontairement, obstinément rester dans ce qu'ils nomment leur gêne et leur supplice. Oui, Lucilius, l'homme se cramponne à la servitude plus souvent qu'elle ne s'impose à lui ; mais si tu es résolu à déposer ta chaîne, et franchement ami de l'indépendance, si tu ne réclames de délai que pour t'épargner des regrets sans fin et rompre heureusement, toute la cohorte stoïcienne pourrait-elle ne pas t'applaudir? Tous les Zénons, tous les Chrysippes ne te donneront que des conseils modérés, honorables, dignes de toi.[83] Mais si tes tergiversations tendent à bien t'assurer de tout ce que tu emporteras avec toi, et de combien d'argent comptant tu approvisionneras ton loisir, jamais tu ne trouveras à faire retraite. Nul nageur n'échappe avec ses bagages. Aborde au port d'une meilleure vie: les dieux te sont propices, mais non point comme à ceux auxquels, avec un visage riant et serein, ils accordent de magnifiques infortunes, faveurs cuisantes et douloureuses, que justifient seuls les vœux qui les ont arrachées.[84]

Déjà j'imprimais le sceau sur ma lettre ; il faut la rouvrir pour qu'elle n'arrive pas sans le petit présent d'usage et qu'elle porte avec elle quelque mémorable parole. En voici précisément une dont je ne puis dire si elle est plus vraie qu'éloquente; de qui? demandes-tu; d'Epicure; j'en suis encore à faire les honneurs du bien d'autrui : « Il n'est personne qui ne sorte de la vie tel que s'il venait d'y entrer. » Prends le premier passant, jeune, vieux, entre les deux âges, tu trouveras chez tous même frayeur de la mort, même ignorance de la vie. Ils n'ont rien mené à fin : ils ont tout reporté sur l'avenir. Rien ne me paraît plus piquant dans le mot d'Epicure que ce reproche d'enfance fait aux vieillards : « Nous ne sortons pas de la vie, dit-il, autres que nous n'y sommes entrés ; » et il est au dessous du vrai : nous en sortons pires. C'est notre faute, ce n'est point celle de la nature. Elle a droit de se plaindre et de nous dire : » Pourquoi murmurer? Je vous ai engendrés purs de passions, purs de craintes, de superstition, de perfidie, de tous les poisons de l'âme : tels vous êtes venus, partez de même. Il a cueilli les fruits de la sagesse, celui qui meurt comme je l'ai fait naître, sans rien appréhender. » Mais nous, tous nos sens frémissent quand la crise approche; le cœur nous manque, nos traits pâlissent, d'inutiles pleurs tombent de nos yeux. Ο honte! les angoisses nous assiègent au seuil même de la sécurité. Et pourquoi? C'est que vides de tous biens, le regret de la vie nous travaille encore ; c'est que la vie n'a laissé rien d'elle auprès de nous : elle a passé, elle s'est écoulée tout entière. Nul ne s'inquiète de bien vivre ; on cherche à vivre longtemps ; tandis que bien vivre est loisible à tous, et vivre longtemps à personne.

Tu attends que je te mande à quel point l'hiver en a usé doucement avec nous, cet hiver court et tempéré ; si le printemps est avare de beaux jours; si le froid ne dément pas la saison, et autres futiles propos de gens qui cherchent à parler. Eh bien non : j'entends que toi et moi nous profitions de ce que je vais t'écrire. Et que sera-ce, sinon des encouragements à la sagesse? Mais la base de la sagesse, quelle est-elle? De ne pas te réjouir de choses vaines. Voilà la base, qu'ai-je dit? voilà le comble de la sagesse. Voilà où est monté l'homme qui sait où placer sa joie et ne remet point son bonheur à la discrétion d'autrui. Il est soucieux et incertain de lui-même si un espoir quelconque le pousse en avant, la chose fût-elle sous sa main, peu difficile à saisir, et n'eût-il jamais espéré en vain. Avant tout, ô Lucilius, apprends de quoi il faut te réjouir. Te figures-tu que je t'enlève bien des satisfactions, moi qui t'interdis les dons du hasard, moi qui crois devoir te défendre l'espérance, la plus aimable des enchanteresses? Ah! bien au contraire : je veux que jamais la joie ne t'abandonne. Je veux qu'elle naisse sous ton toit, c'est-à-dire en toi-même. Les vulgaires hilarités ne remplissent pas le cœur : elles ne dérident que le front, la surface;[85] à moins que pour toi l'homme heureux ne soit l'homme qui rit. A l'âme seule appartient l'allégresse, l'assurance, le courage qui domine le sort. Crois-moi, c'est quelque chose de sérieux que la véritable joie.[86] Penses-tu qu'un seul de ces hommes à face épanouie et, comme disent nos efféminés, à l'œil riant, sache mépriser la mort, ouvrir sa porte à la pauvreté, tenir en bride ses goûts sensuels et s'aguerrir à la souffrance? L'âme qui s'exerce à tout cela jouit d'un contentement profond, mais qui chatouille peu les sens. Voilà celui dont je veux te voir possesseur : il ne tarira plus, dès que tu en auras trouvé la source. Les mines les plus pauvres se trouvent à la surface du sol; les plus riches cachent leurs filons à une grande profondeur, sauf à récompenser bien mieux ceux qui les fouillent assidûment. Ainsi ce qui charme la foule ne présente qu'une écorce et qu'un vernis de satisfaction, et toutes les joies de l'extérieur manquent de base; mais la joie dont je parle, où je m'efforce de te conduire, est substantielle et garde intérieurement ses plus riches trésors. Prends, je t'en conjure, ô mon cher Lucilius, la seule voie qui te puisse mener au bonheur; jette au loin, foule aux pieds toute pompe du dehors, tout ce que te promettent les hommes, aspire au vrai bien et sois heureux de ton propre fonds. Or ce fonds quel est-il? Toi-même et la meilleure partie de toi. Quant à ce corps fragile, bien que rien ne puisse s'opérer sans lui, regarde-le comme nécessaire, mais n'en fais point grand cas. De lui ne viennent que plaisirs faux, passagers, suivis de repentirs et qui, si une grande modération ne les tempère, tournent à la douleur. Oui : le plaisir est sur une pente rapide, il glisse vers la souffrance s'il ne se tient sur la limite ; et s'y tenir est difficile à qui se croit dans le bon chemin. La soif du vrai bien, si vive qu'elle soit, est sans risque. Tu veux savoir en quoi il consiste, quels en sont les éléments? Les voici : une bonne conscience, d'honnêtes résolutions, des actions droites, le mépris des dons du hasard, la marche paisible et non interrompue d'une vie qui suit toujours la même ligne. Ces hommes qui s'élancent de projets en projets ou qui même, sans élan spontané, s'y laissent pousser comme par le hasard, comment auraient-ils un sort fixe et durable, eux, flottants et mobiles? Peu de gens, soit au dehors soit au dedans d'eux-mêmes, s'ordonnent selon les plans de la raison : la multitude, comme ces objets qui suivent le courant des fleuves, ne marche pas, mais est entraînée. Les uns sont retenus sur une onde paisible qui les berce mollement; d'autres cèdent à des flots plus rapides; ceux-ci s'en vont, d'un cours languissant, à la rive la plus proche où ils sont déposés ; d'impétueux courants rejettent ceux-là dans la haute mer. A nous donc à déterminer ce que nous voulons, et à savoir y persévérer.

C'est ici le lieu d'acquitter ma dette. Et je puis te renvoyer le mot de ton cher Epicure comme affranchissement de cette lettre : « Il est fâcheux d'en être toujours au début de sa vie, » ou, si ce tour est plus expressif : « C'est vivre mal que de toujours commencer à vivre. » Comment cela? dis-tu; car le mot demande explication. — C'est qu'alors la vie est toujours inachevée; or qui peut se tenir prêt à mourir, s'il ne fait que la commencer? Il faut agir de telle sorte qu'on ait toujours assez vécu : et nul ne s'en flatte au moment où il ébauche son existence. Ne t'imagine point que peu d'hommes soient dans ce cas : c'est le sort de presque tous. Certains commencent à vivre au moment où il faut cesser. Cela t'étonne? Je vais t'étonner davantage : d'autres ont cessé de vivre avant d'avoir commencé.

Craintes de l'avenir et de la mort. — Suicides par dégoût de la vie.

Tu es inquiet, à ce que tu m'écris, sur l'issue d'un procès qu'un ennemi furieux te suscite, et tu comptes que je t'engagerai à mieux augurer de ta cause et à reposer ta pensée sur la chance qui te flatte le plus. Car est-il besoin d'aller au-devant de maux qui se feront sentir assez vite, d'anticiper sur leur venue et de perdre le présent par crainte de l'avenir? Il y a certainement folie, parce qu'on sera un jour malheureux, de l'être dès à présent;[87] mais je veux te mener à la sécurité par une autre voie. Veux-tu dépouiller toute sollicitude? quelque événement que tu appréhendes, tiens-le pour indubitable ; petit ou grand, mesure-le par la réflexion et fais le tarif de tes craintes, tu verras certes que la cause est bien frivole ou bien passagère. Si pour t'enhardir il faut des exemples, ils ne seront pas longs à recueillir : chaque siècle a eu les siens. Sur quelque époque de l'histoire ou nationale ou étrangère que tu portes tes souvenirs, tu trouveras des caractères grands par l'étude, ou par l'élan de leur nature. Peut-il t'arriver, si l'on te condamne, une peine plus cruelle que d'être envoyé en exil, ou conduit à la prison? Peut-on craindre pis que le bûcher, qu'une mort violente? Représente-toi chacune de ces épreuves, puis évoque ceux qui les bravèrent : tu auras moins à chercher qu'à choisir. Rutilius reçut sa condamnation en homme qui n'y voyait de déplorable que l'injustice de l'acte. Métellus supporta l'exil avec fermeté, Rutilius avec une sorte de joie. L'un fit à la République la concession de son retour ; l'autre refusa le sien à Sylla auquel alors on ne refusait·rien. Socrate disserta dans sa prison ; il pouvait fuir, on lui offrait de le sauver, il ne le voulut pas et resta, pour ôter aux hommes leurs deux grandes terreurs, qui sont la mort et la prison. Mucius plongea sa main dans les feux. Le supplice du feu est cruel, combien plus cruel pour qui se fait tout ensemble le bourreau et le patient! Voilà un homme étranger à la science, qui n'est armé d'aucun précepte contre la mort ou la souffrance et qui, fort de son seul courage de soldat, se punit lui-même d'avoir manqué son entreprise.[88] Il regarde sa main se fondre au brasier de Porsenna, et il tient ferme, et il ne retire ces os dépouillés et cette chair fluide que quand le réchaud lui est enlevé par l'ennemi. Il eût pu agir dans ce camp avec plus de bonheur, non avec plus d'héroïsme. Vois combien le courage est plus ardent à voler au-devant des épreuves que la barbarie à les lui imposer. Il fut plus aisé, à Porsenna de pardonner à Mucius son projet homicide qu'à Mucius de se pardonner son insuccès.

« On est rebattu, vas-tu dire, dans toutes les écoles de ces histoires-là. Puis quand viendra l'article du mépris de la mort, tu nous raconteras Caton. » Et pourquoi ne raconterais-je pas la dernière veillée du grand homme lisant le livre de Platon, son épée sous son chevet, double ressource dont il s'était muni pour les cas extrêmes? l'une lui donnait la volonté, l'autre le moyen de mourir. Donc ayant mis aux affaires de la République tout l'ordre qu'on peut mettre à des débris et à des ruines, il crut ne devoir laisser à personne la faculté de tuer Caton ou l'honneur de le sauver, et, tirant cette épée qu'il avait jusqu'à ce jour conservée pure de sang humain, il s'écria : « Tu n'as rien gagné, ô Fortune, à traverser toutes mes entreprises ; jusqu'ici ce n'est pas pour mon indépendance, c'est pour celle de tous que j'ai combattu. Ce que j'ai voulu si opiniâtrement, ce n'était pas de me rendre libre, mais de vivre au milieu d'hommes libres : maintenant que le salut du monde est désespéré, Caton va assurer le sien. » Et il pesa de tout son corps sur la pointe meurtrière. La plaie bandée par les médecins, il a perdu de son sang et de ses forces, mais point de son courage; ce n'est plus à César seul, c'est à lui-même qu'il en veut; il plonge ses mains désarmées dans sa blessure, et son âme généreuse, impatiente de tout despotisme, il ne la fait pas sortir, il la jette dehors.

Je n'entasse point ici les exemples comme exercice d'imagination, mais pour t'aguerrir contre ce qui paraît le plus terrible à l'homme. Plus aisément réussirai-je, si je te montre que les gens de cœur ne sont pas les seuls qui subirent avec indifférence cette crise où s'exhale notre dernier souffle ; que des hommes d'ailleurs pusillanimes ont égalé en cela les plus intrépides. Témoin le beau-père de Pompée, Scipion, qui, rejeté sur l'Afrique par un vent contraire, et voyant son navire au pouvoir de l'ennemi, se perça de part en part avec son épée, et à cette demande : « Où est le général? » répondit : « Le général est en lieu sûr. » Ce mot a fait de lui l'égal de ses pères, et n'a point permis que la gloire prédestinée aux Scipions en Afrique s'interrompit en sa personne. Il était beau de vaincre Cartilage ; vaincre la mort fut sublime. Le général est en lieu sûr! Un général, et le général de Caton, devait-il mourir autrement?[89] Je ne te renvoie point aux récits de l'histoire et ne relèverai pas de siècle en siècle la liste si longue des contempteurs de la mort : jette les yeux sur notre époque même, accusée par nous de mollesse et de sensualité, tu verras des hommes de tout rang, de toute condition, de tout âge, qui ont coupé court au malheur par le suicide. Crois-moi, Lucilius, loin que le trépas soit à craindre, nous lui devons de ne plus craindre rien. Entends donc sans alarme les menaces de ton ennemi; et quoique ta conscience te rassure, comme parfois, en dehors de la cause, bien des influences prévalent, tout en espérant pleine justice, prépare-toi à la plus criante iniquité. Mais avant tout souviens-toi d'ôter aux choses leur fracas, de voir ce que chacune est en soi : tu n'y trouveras d'effrayant que ta propre terreur. Ce que tu vois arriver aux petits enfants, nous l'éprouvons, grands enfants que nous sommes : ils ont peur des personnes qu'ils aiment, auxquelles ils sont faits, qui jouent avec eux, s'ils les voient masquées.[90] Ce n'est pas seulement aux hommes, c'est aux choses qu'il faut enlever tout masque et rendre leur vrai visage. Pourquoi ces glaives et ces feux dont tu me menaces et ton cortège de bourreaux frémissants? Ecarte cet attirail qui te caché et qui terrifie l'insensé. Tu n'es que la mort ; et hier mon esclave, ma servante te bravaient.[91] Quoi! encore tes fouets, tes chevalets que tu m'étales en grand appareil, et tes instruments de torture adaptés chacun à chaque jointure de mes membres, et tes milliers d'autres machines pour déchirer l'homme en détail! Laisse là ces épouvantails, fais taire ces gémissements, ces accents de douleur, l'horreur de ces cris qu'arrachent les supplices. Tout cela n'est que la douleur dont tel goutteux ne se met pas en peine, qu'un mauvais estomac endure au sein des orgies, que supporte une faible femme dans l'enfantement. Douleur légère si je la puis souffrir, qui passe vite si je ne le puis pas.

Médite ces vérités mille fois entendues, mille fois répétées par toi : mais les as-tu franchement entendues, franchement répétées? que les effets le prouvent. Car le plus honteux reproche est celui qu'on nous fait d'avoir une philosophie de paroles, non d'actions. Eh quoi! sais-tu d'aujourd'hui seulement que la mort, que l'exil, que la douleur planent sur toi? C'est pour tout cela que tu es né. Pensons que tout ce qui peut arriver arrivera : ce que je te recommande là, je suis sûr que tu l'as fait. Jeté recommanderai maintenant de ne point abîmer ton âme dans les soucis de ce procès; elle s'émousserait et aurait moins de vigueur au moment de se relever. Oublie ta came pour celle où sont engagés tous les hommes, dis : « Je n'ai qu'un corps, mortel et fragile; les sévices ou la violence de plus puissant que moi ne sont pas les seules douleurs qui le menacent; ses plaisirs même se changent en tourments. Ses repas lui apportent l'indigestion; l'ivresse, des engourdissements, des tremblements de nerfs; l'incontinence lui contourne les pieds, les mains, toutes les articulations. Deviendrai-je pauvre? je serai du grand nombre. Exilé? je me croirai né où l'on m'enverra. On me garrottera? eh quoi! suis-je maintenant sans entraves? Ce corps est le bloc pesant où la nature m'a rivé. Je mourrai? je cesserai, veux-tu dire, d'être en butte à la maladie, en butte aux geôliers, en butte à la mort. »

Il serait trop fade de reprendre ici le refrain usé d'Epicure. Que la crainte des enfers est chimérique, qu'il n'y a point d'Ixion tournant sur sa roue, point de Sisyphe poussant de ses épaules un roc jusqu'au haut d'une montagne, point d'entrailles qui puissent renaître et se voir rongées quotidiennement.[92] » Nul n'est assez enfant pour craindre un Cerbère, un royaume des ombres, et ces âmes squelettes marchant tout d'une pièce avec leurs ossements décharnés. La mort anéantit ou affranchit l'homme. Affranchi, la meilleure partie de son être demeure : son fardeau lui est enlevé ; anéanti, rien de lui ne reste : biens et maux, tout a disparu. Souffre qu'ici je rappelle un de tes vers, en invitant d'abord à reconnaître que tu l'as écrit pour toi-même aussi bien que pour les autres ; car s'il est honteux de dire une chose et de penser le contraire, combien ne l’est-il pas plus d'écrire autrement qu'on ne pense? Je me souviens qu'un jour tu développais cette idée que l'homme ne tombe pas tout d'un coup dans la mort, qu'il s'y achemine pas à pas, que nous mourons chaque jour, car chaque jour nous dérobe une portion de vie,[93] et alors même que nous croissons, la somme de nos années décroît. La première enfance nous a échappé, puis le second âge, puis l'adolescence ; y compris hier, tout le temps écoulé n'est plus, et ce jour même que nous vivons nous le disputons pied à pied au néant. Comme ce n'est pas la dernière goutte d'eau qui vide la clepsydre, mais tout ce qui a fui précédemment, ainsi l'heure dernière, où nous cessons d'être, ne fait pas la mort à elle seule, mais seule elle la consomme. Alors nous arrivons au terme, mais dès longtemps nous y marchions. Ce qu'ayant esquissé, avec ta verve ordinaire et ces grands traits qui jamais toutefois ne pénètrent mieux que quand tu prêtes à la vérité ton langage, la mort c'est, disais-tu :

Relis-toi plutôt que ma lettre, et il te sera démontré que cette crise redoutée par nous est notre dernière mort, mais n'est pas la seule.

Je vois où se portent tes yeux : tu cherches ce que j'ai enchâssé dans cette lettre, de quel homme j'y cite une parole généreuse, un utile précepte. La matière même que je viens de toucher me fournira mon envoi. Epicure ne gourmande pas moins ceux qui souhaitent de mourir que ceux qui en ont peur. « Il est ridicule, dit-il, de courir à la mort par dégoût de la vie, quand c'est notre manière de vivre qui nous fait courir à la mort. » Ailleurs encore : « Quoi de plus ridicule que d'invoquer la mort, quand tu as détruit le repos de ta vie par la crainte de mourir! » Et ceci, frappé au même coin : « Telle est l'imprévoyance des hommes ou plutôt leur démence, que l'effroi de la mort pousse certaines gens à se la donner.[94] » Quelle que soit celle de ces paroles que tu veuilles méditer, tu y puiseras force et courage pour subir la mort ou porter la vie. Car c'est double courage et double force qu'il nous faut pour ne pas trop aimer l'une, ni trop abhorrer l'autre. Lors même que la raison conseille d'en finir avec l'existence, ce n'est pas à la légère ni d'un mouvement brusque qu'il faut s'élancer. L'homme de cœur, le sage doit non pas s'enfuir de la vie, mais prendre congé. Et surtout gardons-nous d'une maladie qui s'est emparée de bien des gens, la passion du suicide. Car entre autres manies, cher Lucilius, il y a vers la mort volontaire une tendance irréfléchie de l'âme qui souvent saisit les caractères les plus généreux, les plus indomptables, comme aussi les plus lâches et les plus abattus : ceux-là parce qu'ils méprisent la vie, ceux-ci parce qu'elle les écrase. Il en est que gagne la satiété de faire et de voir les mêmes choses : vivre leur est non pas odieux, mais fastidieux : on glisse sur cette pente, poussé par la philosophie elle-même, quand on se dit : « Quoi ! toujours les mêmes impressions! toujours me réveiller, dormir, me rassasier, avoir faim, avoir froid, avoir chaud; rien qui finisse jamais! Tout cela fait cercle et s'enchaîne, se fuit et se succède. La nuit chasse le jour, et le jour la nuit ; l'été se perd dans l'automne, l'automne est pressé par l'hiver que le printemps vient désarmer : tout ne passe que pour revenir. Rien de nouveau à faire, rien de nouveau à voir. De cette routine aussi naît à la fin le dégoût. » Pour plusieurs, ce n'est pas que la vie leur semble amère, c'est qu'ils ont trop de la vie.[95]

A l'égard de nos deux amis, deux routes diverses sont à prendre. Il y a dans l'un de vicieux penchants à réformer, dans l'autre il les faut rompre. J'userai avec celui-ci d'une liberté entière : je ne l'aime pas, si je crains de le heurter. « Comment! vas-tu dire; tenir en tutelle un pupille de quarante ans, y songes-tu? Considère son âge qui n'est plus souple ni maniable : le repétrir est impossible ; on ne façonne que ce qui est tendre. » J'ignore à quel point je réussirai, mais j'aime mieux manquer de succès que de confiance. Ne désespère pas de guérir le malade même qui l'est depuis le plus long temps, si tu tiens ferme contre tout écart de régime, si tu le forces, malgré mainte répugnance, à faire et à se laisser faire. Quant au premier des deux, il me laisse peu de motifs de confiance, sauf qu'il rougit encore de ses fautes. Il faut entretenir ce reste de pudeur : tant qu'elle survivra dans cette âme, il y aura lieu de bien augurer. Le second, plus endurci, veut plus de ménagement, je crois, de peur qu'il ne vienne à désespérer de lui-même; et jamais instants ne furent plus propices que ces intervalles de raison où il a l'air d'un homme guéri. Ces intermittences en ont imposé à d'autres ; moi je n'en suis pas dupe : je m'attends au retour de la fièvre avec redoublements, car je sais qu'elle sommeille et qu'elle n'a pas fui. Je donnerai quelques jours à son traitement, j'essayerai si l'on peut ou non faire quelque chose.

Toi, continue à te montrer homme de décision et réduis tes bagages. De toutes ces choses qui forment notre avoir nulle n'est indispensable. Retournons aux lois de la nature : la vraie richesse est sous notre main. Ce qu'il faut à l'homme ne coûte rien ou presque rien. Du pain, de l'eau, voilà ce qu'exige la nature ; nul n'est pauvre pour ces deux choses, c et qui borne là ses désirs peut disputer de félicité avec Jupiter lui-même, » comme dit Epicure dont tu peux lire la recommandation ci-incluse : « Agis en tout comme si Epicure te regardait. » Il est utile sans doute de s'être imposé un surveillant, d'avoir un modèle à contempler, qui intervienne et se fasse sentir dans toutes tes pensées. Il est bien plus admirable encore de vivre comme un la présence continuelle et sous les yeux de quelque homme de bien; mais, selon moi, c'est assez déjà d'agir en tout ce que l'on fait comme sous les yeux d'un témoin quelconque. La solitude encourage à tout ce qui est mal. Quand tu auras fait assez de progrès pour te pouvoir révérer toi-même, libre à toi de congédier ton directeur : jusque-là il te faut quelque autorité qui te maintienne.[96] Que ce soit ou Caton, ou Scipion, ou Lælius, ou tout autre dont la présence au milieu des gens les plus perdus de vices couperait court aux désordres; mais travaille à former en toi l'homme en face duquel tu n'oserais mal faire. Quand tu en seras là, quand tu commenceras à être toi-même en quelque honneur auprès de toi, je t'accorderai peu à peu comme droit ce dont Epicure a fait un conseil : « Sois plus que jamais seul avec toi-même, quand tu seras forcé d'être avec la foule.[97] »

Il faut te faire autre que le grand nombre. Jusqu'à ce que tu puisses sans risque te recueillir ainsi, regarde tous ces hommes : pas un qui ne gagne plus à être avec autrui qu'avec soi. « Sois plus que jamais seul avec toi-même quand tu seras forcé d'être avec la foule ; » oui, si tu es homme de bien, si tu es calme, tempérant: sinon, cherche dans la foule un asile contre toi-même. Seul, tu es trop près d'un méchant.[98]

Naguère je te disais que j'étais en présence de la vieillesse : j'ai déjà peur de l'avoir laissée derrière moi. Ce n'est déjà plus le nom qui convient à mon âge ou du moins à mon être physique ; car on appelle vieillesse l'époque de la lassitude, non celle où la force est brisée. Compte-moi parmi les décrépits, parmi ceux qui touchent à leur fin. Toutefois, entre nous, je me rends grâce; au moral je ne sens point l'injure des ans, bien que mon corps la ressente ; je n'ai de vieilli que mes vices et leurs organes. Mon âme, dans toute sa force, et ravie de n'avoir plus grand démêlé avec le corps, a déposé une bonne partie de son fardeau : elle est allègre et me conteste ma vieillesse : c'est pour elle la fleur de l'âge. Croyons-la donc; qu'elle jouisse de son beau moment.

Entrons dans l'examen de ce phénomène : distinguons, dans ce calme et cette retenue de mœurs, ce que je dois à la sagesse, ce que je dois à l'âge; rendons-nous bien compte de ce que je ne puis plus comme de ce que je ne veux plus faire, et si je puis encore certaines choses que je ne veux pas. Car pour ce que je[99] ne puis plus, je m'applaudis de mon impuissance. Quel motif de plainte en effet, quel désagrément y a-t-il, si ce qui doit cesser est tombé de soi-même? « Le pire désagrément, dis-tu, c'est de décroître, de dépérir et, à proprement parler, de se voir fondre. Au lieu d'un choc soudain qui nous terrasse, c'est l'âge qui nous mine ; et chaque jour nous vole quelque chose de nos forces. » Peut-on mieux sortir de la vie que quand la nature en dénoue la chaîne et nous laisse glisser vers le terme? Non que ce soit un mal d'être enlevé d'une façon brusque et imprévue ; mais c'est une allure commode de se sentir doucement emmené.

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