Lettres à Lucilius (page 20)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voir aussi Sénèque, de la Providence, IV et note. « Il faut songer uniquement à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. » (Bossuet, Orais. funèb.)

[165] « Les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique, ne tiennent pas. » (Bossuet, Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans.)

[172] Voir Lettre lxxvi. Apulée, Démon de Socrate. Lucien, Dialog. Ménipp.

Tu te plains que ta générosité soit tombée sur un ingrat. Si c'est le premier, rends grâce à ta bonne fortune ou à ta prudence. Mais, en pareille matière, la prudence n'est bonne qu'à rendre parcimonieux : car, pour éviter un risque fâcheux, tu ne feras pas le bien, et la crainte de le voir perdu le fera sécher dans tes mains. Renonçons à recueillir plutôt que de ne pas donner. Souvent ce qu'avait fait perdre l'opiniâtre stérilité d'un sol ingrat, une seule bonne année l'a rendu. La chance de trouver un homme reconnaissant vaut bien un essai sur quelques ingrats. Nul n'a la main si sûre en bienfaits que souvent il ne se méprenne : manquons le but plusieurs fois pour l'atteindre une seule. Après le naufrage on affronte de nouveau les mers : le prêteur n'est point chassé du forum par un banqueroutier.[1] Bientôt la vie serait privée d'action et paralysée, s'il fallait abandonner tout ce qui rebute. Que le péril même te rende plus libéral : où le succès est incertain, ne faut-il pas, pour réussir une fois, multiplier les tentatives?

Au reste, j'en ai dit assez sur ce point dans le traité qui a pour titre Des bienfaits;[2]

voyons plutôt cette question que je n'ai pas, ce me semble, suffisamment développée : Quelqu'un m'a obligé, et ensuite m'a nui ; y a-t-il compensation et suis-je dégagé de ma dette? Ajoute encore, si tu veux : il m'a nui bien plus qu'il ne m'avait servi. Veux-tu avoir l'arrêt impartial d'un juge rigoureux ; il voudra que l'un absolve l'autre, il dira : « Bien que le dommage l'emporte, fais remise au bienfait de ce qu'il y a de plus dans l'injure. Le tort a été plus grand? Mais le service a précédé : tiens compte aussi de l'ordre des dates. » Une autre réflexion, trop naturelle pour qu'on te la suggère, te fera rechercher quel empressement on mit à t'obliger et quelle répugnance à te nuire; car l'intention constitue le bienfait comme l'injure. Tel service que je ne voulais pas rendre m'a été arraché par respect humain, par des instances opiniâtres, par un espoir quelconque. Les choses sont dues comme elles sont données ; et ce n'est point leur valeur, mais la volonté dont elles émanent que l'on pèse. Mais écartons les conjectures. Reconnaissons d'une part un bienfait, de l'autre, une injure surpassant en grandeur le bienfait qui l'a précédée. Une âme honnête établit un double calcul en prenant la perte à son compte : elle ajoute au bienfait, elle retranche de l'injure : plus indulgente que le premier juge, et voilà comme je voudrais être, elle oubliera l'une pour ne se souvenir que de l'autre. « Mais certes, dit-on, il est selon la justice de rendre? chacun ce qui lui est dû, au bienfait la reconnaissance, à l'injure les représailles, ou du moins le ressentiment. « A la bonne heure, si l'injure vient d'une autre personne que le bienfait : car si c'est de la même personne, l'effet de l'injure est annulé. Ne nous eût-on pas obligé antérieurement, il aurait fallu pardonner ; à qui nous offense après le bienfait, on doit mieux que le pardon. Je n'évalue point l'une à l'égal de l'autre : je donne plus de poids au bienfait qu'à l'injure.

Sans qu'on soit ingrat, on ne sait pas toujours devoir un bienfait : un homme sans lumière et grossier, un homme de la foule peut le savoir, surtout quand l'obligation est récente ; mais il ignore combien il doit : le sage lui seul connaît le vrai taux de chaque chose. Mais l'ignorant dont je viens de parler, sa volonté fût-elle bonne, rend moins qu'il ne doit, ou choisit mal le temps, le lieu ; ce qu'il faut rapporter, il le jette gauchement, il le laisse tomber.

C'est chose merveilleuse que la justesse de certaines expressions; et le génie de l'ancien langage caractérise certains actes en termes si frappants que l'enseignement du devoir y est visiblement marqué. Telle est assurément la locution habituelle : Ille illi gratiam retulit (il a été reconnaissant), ce qui veut dire : il a spontanément rapporté ce qu'il devait. Nous ne disons pas il a rendu; on rend quand on en est prié, on rend malgré soi, et n'importe où et par intermédiaire. Nous ne disons pas il a remis, il a payé; nous n'avons voulu aucun de ces mots qui sentent la dette. Rapporter, c'est porter à celui dont on a reçu. Ce mot exprime une démarche volontaire, l'action d'un homme qui s'est mis lui-même en demeure. Le sage pèsera dans sa pensée tout ce qu'il aura reçu, et de qui, et l'époque, le lieu, la manière. Voilà pourquoi, selon nous, nul ne sait être reconnaissant que le sage ; et nul non plus ne sait donner un bienfait que le sage, c'est-à-dire que l'homme qui jouit plus de donner, qu'un autre de recevoir.

Peut-être verra-t-on ici l'une de ces doctrines par ou nous semblons heurter l'opinion générale, un paradoxe, comme l'appellent les Grecs; on dira : « Voilà donc que, hormis le sage, nul ne sait répondre aux bienfaits ; donc aussi nul autre que lui ne saura ni rembourser un créancier, ni payer à un vendeur le prix d'un achat? » Qu'on ne nous fasse point de mauvais parti, et sache qu'Epicure parle comme nous. Du moins Métrodore soutient-il « que le sage seul sait répondre à un bienfait. » Puis il s'étonne quand nous disons : « Le sage seul sait aimer; il n'y a d'ami que le sage. » Et pourtant n'est-ce pas un devoir d'affection et d'amitié que la reconnaissance? C'est même un acte plus vulgaire et dont plus d'hommes sont capables que de la vraie amitié.

Il s'étonne encore de nous entendre dire « que la bonne foi n'est que chez le sage, » comme s'il ne le confessait pas lui-même. Te semble-t-il homme de foi, celui qui ne sait pas être reconnaissant? Que l'on cesse donc de nous décrier sous prétexte que nous prêchons des choses incroyables ; et qu'on reconnaisse que l'honnête se trouve en réalité chez le sage, quand le commun des hommes n'en a que l'apparence et le simulacre. Nul ne sait répondre aux bienfaits que le sage : l'insensé aussi y répondra d'une manière telle quelle, selon sa portée; le savoir lui manquera plutôt que la volonté. La volonté ne s'apprend point. Le sage comparera toutes choses entre elles, parce qu'il s'attache plus ou moins de valeur au même bienfait, selon le temps, le lieu, le motif. Souvent des trésors versés à pleines mains firent moins que mille deniers donnés à propos. Car il y a grande différence entre un cadeau et un secours, entre la libéralité qui sauve et celle qui ajoute à l'aisance. Souvent le don, fort petit en soi, est immense par ses résultats. Et quelle différence encore entre l'homme qui tire de son coffre pour donner, et celui qui reçoit pour transmettre!

En résumé, et pour ne pas retomber sur des questions suffisamment approfondies, dans cette comparaison du bienfait et de l'injure l'homme de bien décidera en toute équité ; mais il aura plus égard au bienfait ; c'est de ce côté qu'il penchera. D'ordinaire aussi la qualité de la personne est d'un grand poids en pareille matière. Tu m'as rendu service dans la personne de mon esclave, et tu m'as fait injure dans celle de mon père ; tu as sauvé mon fils, mais tu m'as privé de mon père. Il poursuivra ainsi les autres détails par où procède tout parallèle ; si la nuance est imperceptible, il la dissimulera; si elle est tranchée, mais qu'elle puisse s'excuser sans que la voix du sang ou du devoir murmure, il en fera grâce, au cas, bien entendu, où l'injure ne touche que lui seul. En deux mots, il se montrera facile à la compensation, et se laissera même imputer plus qu'il ne doit. Répugnant à payer le bien en le balançant par le mal, il inclinera, il tendra toujours à se juger redevable, à vouloir s'acquitter. C'est se méprendre en effet que de trouver plus de plaisir à recevoir qu'à rendre. Autant il est plus agréable de se libérer que d'emprunter, autant celui qui se décharge de l'immense dette d'un bienfait doit plus jouir que l'homme qui contracte au moment même son obligation. Car, autre préjugé des ingrats : eux qui soldent à leurs créanciers quelque chose de plus que leur capital, ils se figurent que la jouissance des bienfaits est à titre gratuit. Le bienfait aussi croit avec le temps : il faut rembourser plus à mesure qu'on a plus tardé. Ingrat est celui qui ne rend pas avec usure. C'est de quoi il faut encore tenir compte en balançant la recette et la dépense.

Il faut tout faire pour montrer le plus de reconnaissance possible : c'est à soi pour lors que l'on fait du bien. Ainsi la justice ne profite pas, comme pense le vulgaire, à autrui seulement ; ce qu'il y a de plus excellent en elle lui revient. Toujours, en obligeant les autres, on s'oblige soi-même. Non que j'entende par là que l'homme assisté par moi m'assiste à son tour, qu'il court défendre son défenseur, et que tout acte méritoire remonte par un heureux circuit jusqu'à son auteur, tout comme les mauvaises œuvres retombent sur leurs artisans, tout comme la pitié s'éloigne de ceux qui éprouvent l'injustice s'ils l'ont autorisée en l'enseignant par leur exemple; mais je veux dire que toutes les vertus portent en elles leur récompense. On ne les pratique point par intérêt : le prix d'une bonne action, c'est de l'avoir faite. Je suis reconnaissant, non pour qu'un autre m'oblige plus volontiers, encouragé par une première épreuve, mais pour m'acquitter du plus doux comme du plus noble des devoirs. Je suis reconnaissant, non pour mon profit mais pour mon plaisir; et la preuve, c'est que si la reconnaissance ne m'était permise qu'à condition de paraître ingrat, si je ne pouvais rendre un bienfait que sous les semblants de l'injure, bien volontiers je marcherais où l'honnête m'appelle, même à travers l'infamie. Nul ne me semble mettre à plus haut prix la vertu, ni lui être plus dévoué que celui qui a perdu le titre d'homme de bien pour n'en pas perdre la conscience. Aussi, je le répète, ton bienfaiteur gagne-t-il moins que toi à ce que tu sois reconnaissant. Lui, en effet, recueille un avantage vulgaire et journalier : il recouvre ce qu'il a donné ; le tien est immense et part de la plus heureuse situation morale, du sentiment de ta gratitude. Car si l'on est malheureux par la méchanceté, heureux par la vertu, et si c'est une vertu que la gratitude, pour une restitution ordinaire tu as conquis un bien inestimable, la conscience d'une vertu remplie, et cette conscience n'est donnée qu'à une âme divine et bienheureuse. Quant à l'âme affectée du sentiment contraire, le plus affreux malheur l'accable. Quiconque est ingrat sera misérable ; ne le renvoyons pas au futur, il l'est à l'instant même. Gardons-nous donc d'un pareil vice, sinon à cause d'autrui, du moins pour nous. C'est la moindre et la plus légère partie de son fiel que l'iniquité distille sur autrui ; ce qu'elle a de plus nuisible et pour ainsi dire toute la lie séjourne et pèse au fond de l'âme perverse. Comme le disait Attalus, l'un des nôtres : « La méchanceté boit la plus grande partie de son propre venin.[3]

« Celui des serpents, toujours prêt pour tuer l'ennemi, ne tue point l’animal qui le porte ; tel n'est pas le venin du méchant : l'âme qui le renferme en souffre le plus. L'ingrat se torture et se ronge lui-même : il hait ce qu'il a reçu, parce qu'il doit rendre; il le déprise : mais les torts, il les amplifie et les exagère. Or est-il une âme plus à plaindre que celle où le bienfait passe et où l'injure demeure? Le sage, au contraire, relève la moindre des grâces qu'il reçoit et l'embellit à ses propres yeux et en perpétue la jouissance par le souvenir. La satisfaction du méchant n'a lieu qu'une fois, pour un moment, quand il reçoit; celle du sage se prolonge et ne cesse plus. Car ce n'est pas de recevoir, mais d'avoir reçu qu'il est heureux, félicité permanente et de tous les instants. Il ne tient pas compte de ce qui le blesse; et non point par insouciance, mais volontairement, il oublie. Il n'interprète pas tout au pire, ne cherche pas à qui imputer un accident, et préfère attribuer à la Fortune les fautes des humains. Il n'incrimine ni les paroles, ni les airs de visage; il explique tout mécompte dans un esprit de bienveillance qui le lui rend léger : il ne se souvient pas de l'offense plutôt que du service. Autant qu'il le peut, il s'en tient au souvenir plus doux du bienfait précédent, et ne change pas de sentiments pour qui a bien mérité de lui, à moins que les torts ne l'emportent de beaucoup, et que la différence ne frappe l'œil même le plus indulgent ; encore ne change-t-il, quand l'injure est la plus forte, que pour redevenir ce qu'il était avant le bienfait. Car si le mal est égal au bien, il laisse encore dans l'âme un reste d'affection. De même que le partage des voix absout un accusé, et que toujours, dans le doute, l'humanité incline pour la douceur; ainsi le cœur du sage, lorsque le mal et le bien se balancent, peut n'être plus redevable, mais ne peut plus ne pas vouloir l'être ; il fait comme le débiteur qui, après l'abolition des dettes, persiste à payer.

Nul ne peut être reconnaissant s'il ne méprise ces choses dont le vulgaire est follement épris. Veux-tu être reconnaissant, sois prêt à partir pour l'exil, à répandre ton sang, à embrasser l'indigence, souvent même à voir ton innocence flétrie, exposée aux plus indignes rumeurs. Ce n'est pas pour peu que l'homme reconnaissant se tient quitte.

Rien n'a de prix comme une grâce qu'on demande, rien n'en a moins qu'une grâce obtenue.[4]

Veux-tu savoir ce qui nous la fait mettre en oubli? La soif d'obtenir encore. On ne songe pas à ce qui est acquis, mais à ce qu'on veut acquérir.[5]

Ce qui nous arrache au devoir, c'est la passion de l'or, des honneurs, de la puissance et de mille choses, précieuses selon nous, en réalité misérables. Nous ne savons point les estimer, ces choses : il faudrait pour cela interroger leur nature vraie et non pas la renommée. Elles n'ont rien de magnifique, rien qui leur puisse attirer nos cœurs, que notre habitude de les admirer. Ce n'est point parce qu'elles sont désirables qu'on les vante ; mais on les désire parce qu'elles sont vantées ; et comme l'aveuglement de chacun a formé le préjugé public, celui-ci renforce l'aveuglement de chacun. Or, si sur ce point nous croyons comme le peuple, croyons comme lui en cette vérité : rien n'est plus beau que la reconnaissance. Toutes les villes, tous les pays, toutes les races même barbares le proclameront à l'envi; bons et méchants tiendront même langage. Les uns vanteront les plaisirs, d'autres préféreront le travail ; ici la douleur s'appellera le plus grand des maux, là elle ne sera pas même un mal; plusieurs élèveront la richesse au rang du souverain bien, il s'en trouvera qui la diront créée pour le tourment de la vie; selon eux, le plus opulent c'est celui à qui la Fortune ne trouve rien à donner. Dans cette immense diversité d'opinions, toutes affirmeront, comme on dit, d'une seule voix, que l'homme qui mérite bien de nous doit être payé de retour : le genre humain, si partagé sur tout le reste, tombera ici d'accord, ce qui ne l'empêche pas mainte fois de rendre le mal pour le bien. Et la première cause qui fait les ingrats, c'est de n'avoir pu être assez reconnaissant.[6]

Cette frénésie est venue au point que l'on court grands risques à rendre à certaines gens de grands services : car, ayant honte de ne rendre point, ils voudraient que l'homme auquel ils doivent rendre ne fût plus de ce monde. « Garde pour toi ce que tu as reçu; je ne répète, je n'exige rien : pardonne-moi le bien que je t'ai fait. » Point de haine plus dangereuse que celle qui vient de la honte d'avoir forfait à la reconnaissance.

Je ne suis plus inquiet de toi. Et quel dieu ai-je pris pour garant? Tu le demandes! Celui qui ne trompe personne : ton âme passionnée pour la droiture et la vertu. La meilleure partie de toi-même est hors de péril. La Fortune peut te faire tort ; mais, chose plus essentielle, je ne crains plus que tu te fasses tort à toi-même. Suis toujours ta voie : recueille-toi dans les habitudes d'une vie paisible sans mollesse. J'aime mieux être mal que mollement ; et prends ce mot être mal dans le sens ordinaire du peuple, vivre durement, pâtir et travailler. Souvent nous entendons vanter l'existence de certains hommes et dire avec envie : « Ils vivent dans la mollesse; » c'est comme qui dirait : « Ils ne valent rien. » Car peu à peu leur âme s'effémine, et devient l’image même de la langueur, de la paresse où elle croupit et se fond. Et pour l'homme de cœur, s'endurcir à la peine ne vaut-il pas mieux? Et puis l'efféminé craint de mourir, quand de sa vie il s'est fait une mort! Il y a loin du vrai loisir à l'immobilité de la tombe. « Quoi donc? Ne vaut-il pas mieux rester immobile que d'être emporté par le tourbillon de tant de futiles devoirs? » Ce sont deux choses qui tuent également que les convulsions et le marasme. Et, je pense, un cadavre est aussi peu vivant sur un lit de parfums que sous le croc du bourreau. Le loisir sans les lettres est une mort ; c'est l'homme tout vif dans la sépulture. De quoi alors peut servir la retraite? Nos causes d'anxiété ne nous suivent-elles pas au delà des mers? Dans quel antre assez reculé ne pénétreront point les terreurs de la mort? Comment fortifier et bâtir assez haut la paix de notre existence pour que la douleur n'y porte point l'alarme? N'importe où tu te cacheras, les misères humaines t'assiégeront de leurs menaces. Combien au dehors, rôdant autour de nous, méditent une surprise ou l'assaut; et au dedans, en pleine solitude, que de rébellions! Que la philosophie nous enveloppe de son rempart inexpugnable : le sort, dût-il l'attaquer de ses mille machines, n'y fera point brèche. Elle est retranchée dans un poste invincible, l'âme qui a rompu avec l'extérieur : ce fort qu'elle s'est fait, elle sait s'y défendre ; tous les traits portent plus bas. La Fortune n'a pas les bras aussi longs qu'on le pense : elle ne saisit que ceux qui s'attachent à elle. Fuyons donc loin d'elle le plus que nous pourrons et fuyons vite ; mais nous ne le pourrons que par la connaissance de nous-mêmes et de la nature. Sachons où nous devons aller, d'où nous venons; ce qui est bien pour l'homme, ce qui est mal; ce qu'il faut vouloir ou éviter; ce qu'est cette raison qui discerne le désirable de ce qui ne l'est point, qui apprivoise les passions folles, qui émousse les poignantes terreurs. Quelques-uns se vantent d'avoir, même sans la philosophie, réprimé tout cela; mais le moindre accident qui met leur sécurité à l'épreuve leur arrache un tardif désaveu : tout ce fier langage tombe quand le bourreau leur vient prendre la main, quand la mort les attend tout proche.[7]

On pourrait leur dire : « Vous braviez à votre aise des maux éloignés ; la voici cette douleur que vous disiez supportable. Voici cette mort contre laquelle vous faisiez tant de phrases intrépides. Les fouets résonnent, le glaive étincelle :

Et ce qui donne cette fermeté, c'est de méditer assidûment, d'exercer non point ton langage, mais ton âme; de t'aguerrir contre la mort, sans espérer sur ce point ni encouragements ni force morale de ceux qui, par des chicanes de mots, tenteront de te persuader que la mort n'est point un mal. Car enfin, sage Lucilius, moquons-nous un peu de ces inepties grecques dont, à ma grande surprise, je ne suis pas encore bien revenu. Notre Zénon pose ce syllogisme : « Aucun mal n'est glorieux; la mort est glorieuse; donc la mort n'est point un mal. » Me voilà bien avancé! Délivré de ma peur, après ce beau mot je n'hésiterai plus à tendre le cou. Ne saurais-tu parler plus sérieusement, ne pas me donner à rire en face du supplice? Oui certes, il me serait difficile de dire quel est le plus extravagant de se flatter d'étouffer par un tel argument la crainte de la mort, ou de prendre à tâche, comme si c'était la peine, de débrouiller ton sophisme. Car Zénon s'est réfuté lui-même par un syllogisme contraire, tiré de ce que nous plaçons la mort parmi les choses indifférentes, ἀδιάφορα, comme s'expriment les Grecs. « Rien d'indifférent, a-t-il dit, n'est glorieux ; la mort est glorieuse; donc elle n'est pas indifférente. » Tu vois où va cette surprise de mots. La mort en elle-même n'est pas glorieuse ; c'est mourir courageusement qui est glorieux ; et quand il dit : « Rien d'indifférent n'est glorieux, » je l'accorde, sauf à dire aussi : rien de glorieux qui n'ait pour éléments des choses indifférentes. Je comprends comme telles, c'est-à-dire comme n'étant ni des biens ni des maux, la maladie, la douleur, la pauvreté, l'exil, la mort. Aucune de ces choses n'est essentiellement glorieuse, et rien pourtant ne l'est sans elles ; car on loue, non la pauvreté, mais l'homme qu'elle n'humilie ni ne fait plier; car on loue, non l'exil, mais l'homme, qu'il ne contriste pas; car on loue, non la douleur, mais l'homme qui ne lui cède rien ; on n'a jamais loué la mort ; on loue celui à qui la mort a plus tôt fait d'enlever l'existence que de troubler le cœur. Toutes ces choses n'ont en elles rien d'honnête ni de glorieux; mais quelle que soit celle où la vertu intervienne et mette la main, elle la fait honorable et glorieuse. Neutres par leur nature, elles se modifient selon que le vice ou la vertu y appliquent leur empreinte. Cette même mort, si belle chez Caton, est, chez Brutus, ignoble et déshonorante. Je parle de ce Brutus[9]

qui, condamné à périr et cherchant des délais, se retira à l'écart pour satisfaire un besoin naturel, et comme on l'appelait au supplice, répondit à l'ordre de présenter sa tête : « Je la présenterai; si à ce prix on me laissait vivre! » Quelle démence de vouloir fuir, quand reculer est impossible! « Si à ce prix on me laissait vivre! » Peu s'en fallut qu'il n'ajoutât : « même sous Antoine! » Ο homme digne d'être livré à l'existence! Au reste, comme je viens de le dire, la mort en elle-même, tu le vois, n'est ni un mal ni un bien : Caton en a tiré le parti le plus honorable; Brutus, le plus honteux. Les choses qui ont le moins d'éclat en reçoivent de l'alliance de la vertu. Nous disons qu'une chambre est claire, bien que la nuit, elle, soit fort obscure : c'est le jour qui lui verse sa clarté, la nuit la lui ôte. Telles sont les choses que nous appelons indifférentes ou neutres : richesse, force, beauté, honneurs, rang suprême, et, dans les contraires, mort, exil, mauvaise santé, douleurs, tout ce qui excite plus ou moins nos appréhensions; tout cela reçoit du vice ou de la vertu le nom de bien ou de mal. Une masse métallique n'est par elle-même ni chaude ni froide : jetée dans la fournaise elle s'embrase, plongée dans l'eau elle se refroidit. La mort ne devient honorable que parce qui est honnête, à savoir : la vertu et le mépris de l'extérieur.

Il y a aussi, Lucilius, dans tout ce que nous appelons neutre, de grandes distinctions à faire. Car la mort n'est pas indifférente dans le même sens qu'il l'est que tes cheveux soient coupés également ou non ; la mort est de ces choses qui, sans être des maux, en ont toutefois l'apparence. Il y a dans l'homme un amour de soi, un instinct inné de conservation et de durée qui répugne à la dissolution de son être, parce qu'elle semble lui enlever une foule de biens et l'arracher à cette abondance à laquelle il s'est accoutumé. Voici encore pourquoi la mort nous effarouche : ce monde où nous sommes nous le connaissons; mais où l'on passe au sortir de là nous l'ignorons ; que sera-ce? l'inconnu fait peur. Et puis l'horreur naturelle des ténèbres où l'on se figure que le trépas nous plonge, tout cela fait que la mort, quoique dans le fond indifférente, n'est pas toutefois de ces accidents qu'on méprise facilement. Il faut de longs efforts pour y aguerrir l'âme, pour qu'elle en soutienne la vue et les approches. La mort est plus à dédaigner qu'on ne le fait d'ordinaire : oui, on la juge trop sur ouï-dire, trop de beaux esprits en ont à l'envi exagéré L'affreux tableau. On en a fait une prison souterraine, une région ensevelie dans une nuit perpétuelle où, de son antre sanglant, couché sur des os à demi rongés,

Mais, nous eût-on persuadé que tout cela n'est que fables,[11] et que les morts n'ont plus à s'épouvanter de rien, une autre crainte vient nous saisir : l'homme n'a pas moins peur de n'être nulle part que d'être chez les Mânes. Ayant à combattre ces chimères dont l'offusque un préjugé invétéré, comment la mort soufferte avec courage ne lui serait-elle pas glorieuse comme l'un des actes les plus grands de l'humanité? L'homme ne s'élèvera jamais à la vertu, s'il pense que la mort est un mal ; il s'y élèvera, s'il la juge indifférente. Il n'est pas dans la nature que l'on se dévoue de grand cœur à ce qu'on croit un mal ; on s'y portera lentement et avec hésitation : or est-il rien de glorieux dans ce qu'on fait de mauvais gré, en marchandant? La vertu ne fait rien par contrainte. Ajoutons que rien d'honnête ne s'accomplit, si l'âme ne s'y consacre et n'y intervient tout entière, si quelqu'une de ses facultés y répugne. Mais qu'on se résigne à un mal par crainte de plus grands maux, ou dans l'espérance de biens tels que leur conquête vaille bien un seul mal à souffrir et à dévorer, il y a dissidence entre les sentiments qui font agir : l'un commande de mener à fin l'entreprise ; l'autre nous rentraîne en arrière et veut fuir l'objet suspect et dangereux : deux tendances contraires nous partagent. Et dès lors, plus de gloire ; car la vertu exécute sans arrière-pensée ce qu'elle a résolu ; elle ne s'effraye point de ses actes.

Marcheras-tu avec plus d'audace, si tu crois au malheur? Bannis cette croyance de ton âme : autrement tu hésites, ton élan est arrêté par la méfiance, tu es poussé de force où tu devrais te précipiter.

Nos stoïciens veulent qu'on tienne pour juste l'argumentation de Zénon, peur insidieuse et fausse celle qu'on y oppose. Moi je ne ramène point la question aux lois de la dialectique, ni à ces nœuds que tresse l'art le plus insipide : il faut proscrire, selon moi, tout cet attirail interrogatif par lequel l'adversaire, qui se sent circonvenu, est amené à confesser et à répondre le contraire de ce qu'il pense. Défendons la vérité par des armes plus franches; combattons la peur plus virilement. Ce que l'on embarrasse d'arguties, je voudrais le démêler et le développer de manière à persuader les hommes, non à leur donner le change. Au moment de conduire à l'ennemi des citoyens qui s'en vont mourir pour leurs femmes et pour leurs enfants, quelle sera la harangue du chef? Voici les Fabius qui détournent sur leur seule famille tout le poids d'une guerre nationale. Voici les Spartiates placés dans les gorges mêmes des Thermopyles : ni victoire ni retour à espérer : ce défilé sera leur tombeau. Comment les exhorteras-tu à opposer leurs corps pour barrière à l'avalanche de tout un peuple, à quitter plutôt la vie que leur poste? Diras-tu : « Ce qui est un mal n'est point glorieux : la mort est glorieuse ; donc la mort n'est point un mal? »

Ο l'entraînant discours! qui après cela hésiterait à s'élancer sur les piques ennemies et à mourir debout? Mais quelle forte parole un héros, Léonidas, adresse à des héros : « Camarades, dînez en hommes qui souperez ce soir chez Pluton. » Et les morceaux ne demeurèrent point entassés dans leur bouche ni arrêtés dans leur gosier, ni ne tombèrent point de leurs mains : ils acceptèrent d'enthousiasme l'invitation à l'un comme à l'autre repas. Citerai-je ce général romain qui, envoyant une poignée d'hommes s'emparer d'une position où ils ne pouvaient arriver qu'à travers d'épais bataillons ennemis, leur tint ce langage : « Camarades, il faut aller là; mais il ne faut pas revenir.[13]

» Vois combien le courage est simple et bref dans ses commandements. Mais vous, captieux raisonneur, de quel mortel sauriez-vous relever le moral, exalter l'énergie? Vous brisez l'âme humaine qu'on ne doit jamais moins rétrécir ni emprisonner dans l'épineux et subtil sophisme, que lorsqu'il faut la pousser aux grandes choses. Ce n'est pas à trois cents guerriers seulement, c'est à tous les mortels qu'il s'agit d'ôter la crainte de la mort. Comment leur enseignes-tu qu'elle n'est point un mal? Ces préjugés vieillis avec nous, sucés dès l'enfance, comment en viendras-tu à bout? De quel secours t'appuyer? Que dire à l'humaine faiblesse? Que lui dire qui l'enflamme et la lance au plus fort du péril? Par quelle harangue déconcerteras-tu cette ligue de la peur, par quelle puissance de génie, cette persuasion de tous révoltée contre toi? Tu viens m'ourdir des pièges de mots, des tissus de petites interrogations! Aux grands fléaux les grands moyens d'attaque. Ce serpent qui désolait l'Afrique, qui était pour nos légions plus terrible encore que la guerre, fut assailli vainement par les frondeurs et les archers : le javelot même ne l'entamait point; la dureté de ses écailles, proportionnée à sa prodigieuse longueur, repoussait le fer et tout ce qu'on lui jetait de main d'homme : il fallut des roches entières pour l'écraser.[14]

Et toi, tu n'as contre la mort que des dards de si mince portée! Une alène pour affronter un lion! Elles sont affinées tes paroles : rien l'est-il plus qu'une barbe d'épi? Il est des armes que leur subtilité même rend inutiles et impuissantes.

Dieu connaît toutes nos pensées. Exercices et régime de Sénèque.

Tu me demandes compte de chacun de mes jours, de mes jours tout entiers. Tu présumes bien de moi si tu penses que je n'ai rien à déguiser de leur emploi. Oui certes, il faut régler sa vie comme si elle se passait sous l'œil du public ; ses pensées, comme si quelqu'un pouvait, et quelqu'un le peut, lire au fond de nos âmes. Que sert de se cacher en partie aux hommes? Rien n'est fermé pour Dieu. Il est présent dans nos consciences, il intervient dans nos pensées.[15] Il intervient, ai-je dit? comme si jamais il en était absent! Je ferai donc comme tu l'exiges ; la nature et l'ordre de mes occupations, je te manderai volontiers tout cela. Je vais m'observer dès à présent, et, suivant la plus utile des pratiques, faire la revue de ma journée. Ce qui nous endurcit dans le mal, c'est que nul ne tourne les yeux vers sa vie antérieure. Que ferons-nous? Voilà ce qui nous occupe, et rarement. Qu'avons-nous fait? cela n'inquiète guère ; et pourtant les conseils pour l'avenir, c'est du passé qu'ils viennent.[16]

Ce jour-ci est à moi sans réserve : personne ne m'en a rien enlevé; il a été partagé tout entier entre les méditations du lit et la lecture : j'en ai donné la moindre partie à l'exercice du corps. Et c'est de quoi je rends grâces à la vieillesse : elle ne me coûte pas grande dépense de temps; au moindre mouvement je suis las; et la lassitude, pour l'homme le plus fort, est le terme de l'exercice. Qui ai-je pour compagnons de gymnastique? Un seul me suffit, Éarinus, jeune esclave, comme tu sais, tout aimable : mais je le changerai. J'en cherche déjà un d'un âge plus tendre. Il prétend que nous sommes tous deux dans la même crise d'âge, parce que les dents[17]

lui tombent comme à moi; mais déjà je puis à peine l'atteindre à la course ; encore quelques jours, je ne le pourrai plus : tu vois ce que je gagne à mes exercices quotidiens. L'intervalle s'agrandit bien vite entre deux coureurs qui vont en sens contraire : en même temps qu'il monte, moi je descends; et tu n'ignores pas combien de ces deux façons d'aller la dernière est la plus rapide. Encore n'ai-je pas dit vrai, car à mon âge on ne descend pas, on se précipite. Or veux-tu savoir le résultat de notre lutte d'aujourd'hui? Chose rare chez des coureurs, nous avons touché barre ensemble. A la suite de cette fatigue, je ne dis pas de cet exercice, j'ai pris mon bain d'eau froide, ce qui chez moi s'entend d'une eau médiocrement chaude. Moi qui, intrépide amant de l'eau glacée,[18]

saluais l'Euripe[19]

aux calendes de janvier, qui inaugurais la nouvelle année (comme d'autres la commenceraient par une lecture, un écrit, un discours) en me plongeant dans une onde[20]

vierge, j'ai reculé mon camp d'abord sur le Tibre et en dernier lieu près de cette baignoire qui, dans mes jours de courage et d'allure franche, n'a que le soleil pour la tempérer. Peu s'en faut que je ne sois au régime des bains ordinaires. Puis du pain tout sec,[21]

et une collation sans table après laquelle on n'a pas de mains à laver. Je dors très peu. Tu sais mon habitude : mon sommeil est fort court et va comme par relais. Il me suffit d'avoir cessé de veiller; souvent j'ignore que j'ai dormi, souvent j'en ai le vague soupçon.

Mais voici que la clameur du Cirque assiège mon oreille : un cri soudain, universel est venu la frapper, sans toutefois m'arracher à mes réflexions ni même les interrompre.[22] Je supporte très patiemment le bruit : des voix nombreuses et qui se confondent en une seule sont pour moi comme le flot qui gronde, comme le vent qui fouette la forêt, comme tout ce qui ne produit que d'indistincts retentissements.

Mais à quoi ai-je appliqué aujourd'hui mes pensées? A ceci, résumé de mes réflexions d'hier : Dans quel but des hommes pourvus de tant de lumières ont-ils, pour les vérités les plus importantes, imaginé des démonstrations si futiles et si embrouillées, qui, fussent-elles justes, ressemblent.si fort à l'erreur? Zénon, le grand Zénon, fondateur de la secte la plus courageuse et la plus austère, veut-il nous détourner de la passion du vin? Écoute comment il établit que l'honnête homme ne s'enivrera pas : « Nul ne confie un secret à l'homme ivre ; on le confie à l'honnête homme ; donc l'honnête homme ne sera pas ivre. » Observe comme, en opposant à Zénon une proposition du même genre, on parodie la sienne ; il suffit d'en produire une entre mille : « Nul ne confie un secret à un homme endormi : on en confie à l'honnête homme; donc l'honnête homme ne dort point. » La seule raison qu'on puisse fournir à l'appui de Zénon est de Posidonius; encore, selon moi, n'est-elle pas soutenable. Il prétend que cette expression, l'homme qui s'enivre, a deux sens : l'un s'appliquant à l'homme pris de vin, qui n'est plus à soi ; l'autre à celui qui s'enivre habituellement, qui est sujet à ce vice. Zénon parle de ce dernier, non du premier : et en effet personne ne confiera de secrets à celui que le vin pourrait faire parler. » Distinction fausse, car le premier membre du syllogisme concerne celui qui est ivre, et non celui qui le sera. Tu m'accorderas qu'il y a grande différence entre le mot ivre et le mot ivrogne; l'homme ivre peut l'être pour la première fois, sans que chez lui ce soit vice ; l'ivrogne peut souvent n'être pas ivre. Je prends donc le mot au sens ordinaire ; d'autant plus qu'il est employé par un auteur qui se pique d'exactitude et qui pèse ses expressions. Ajoute à cela que si Zénon l'a entendu et voulu faire entendre autrement, il a demandé à l'équivoque du mot un moyen de surprise, ce que ne doit pas faire quiconque cherche la vérité. Mais je veux qu'il l'ait entendu autrement; ce qui suit est faux, savoir qu'on ne confie pas de secret à l'homme qui a l'habitude de s'enivrer. Songe combien de soldats, gens d'ordinaire peu sobres, des généraux, des tribuns, des centurions ont pris pour confidents de choses essentiellement secrètes. Le projet de meurtre contre C. César (je parle de l'homme à qui la défaite de Pompée livra la République) fut communiqué à Tillius Cimber comme à C. Cassius, qui toute sa vie ne but que de l'eau, tandis que Tillius Cimber fut passionné pour le vin et brutal dans son langage, de quoi lui-même plaisantait en disant : « Comment supporterais-je un maître, moi qui ne supporte pas le vin? » Chacun peut connaître et nommer tels individus à qui on risquerait plus de confier du vin qu'un secret. J'en vais toutefois citer un seul exemple qui me vient à l'esprit, et que je ne veux pas laisser perdre, car il faut enrichir son expérience d'exemples notables, sans toujours recourir à l'antiquité. L. Pison, gouverneur de Rome, ne cessa d'être ivre du jour de son entrée en charge, passant la plus grande partie de la nuit en festins, et ne s'éveillant que vers la sixième heure (midi), où commençait sa matinée. Et pourtant ses fonctions, qui embrassaient la surveillance de la capitale, étaient fort exactement remplies. Nommé par Auguste gouverneur de la Thrace qu'il acheva de dompter, il reçut de lui des ordres confidentiels ; il en reçut de Tibère qui, partant pour la Campanie, laissait dans Rome plus d'un sujet de soupçon et d'ombrage. C'est sans doute parce que ce prince avait été content de l'ivrogne Pison qu'il lui donna pour successeur dans le commandement de la ville Cossus, homme de poids, modéré, mais noyé dans l'ivresse et dégoûtant de crapule, si bien que parfois, lorsqu'au sortir de table il était venu au sénat, on l'en emportait accablé d'un sommeil dont rien ne le pouvait tirer. Voilà pourtant l'homme à qui Tibère écrivit de sa main bien des choses qu'il ne croyait pas devoir confier même à ses ministres. Jamais secret politique ou autre n'échappa à Cossus.

Écartons donc ces déclamations banales : « L'âme, dans les liens de l'ivresse, ne s'appartient plus : de même qu'au sortir du pressoir le vin fait éclater les tonneaux et fermente avec tant de force que toute la lie du fond jaillit à la surface, ainsi les bouillonnements de l'ivresse soulèvent et portent au dehors tout ce que l'âme cache au plus profond d'elle-même; l'homme qui a l'estomac surchargé de flots de vin ne peut retenir ni sa nourriture ni ses secrets : les siens comme ceux des autres, tout déborde pêle-mêle. » Mais bien que la chose arrive souvent, souvent aussi des hommes, que nous savons enclins à boire, sont appelés par nous à délibérer sur de graves intérêts. Il y a donc erreur dans cette assertion de plaidoirie qu'on ne rend pas confident de choses qu'il faille taire quiconque est sujet à s'enivrer.

Ne vaut-il pas bien mieux attaquer de front l'ivrognerie et en exposer tous les vices, qu'évitera sans peine un homme ordinaire, à plus forte raison le sage accompli, satisfait d'éteindre sa soif, et qui, jusque dans ces repas où tout provoque à une gaieté que l'on prolonge en l'honneur d'autrui, s'arrête toujours en deçà de l'ivresse? Nous verrons plus tard si l'excès du vin trouble la raison du sage et lui fait faire ce que font les gens ivres. En attendant, si tu veux prouver que l'homme de bien ne doit pas s'enivrer, pourquoi procéder par syllogismes? Montre combien il est honteux d'absorber plus qu'on ne peut tenir, et d'ignorer la mesure de son estomac; que de choses on fait dans l'ivresse dont on rougit de sang-froid ; que l'ivresse n'est vraiment qu'une démence volontaire. Prolonge quelques jours cet état de l’esprit, douteras-tu qu'il n'y ait démence? Or ici elle existe, aussi forte, mais plus courte. Rappelle l'exemple d'Alexandre de Macédoine qui dans un festin perça Clitus, son plus cher, son plus fidèle ami, et qui, ayant reconnu son crime, voulut mourir et le méritait bien. Point de mauvais penchant que l'ivresse n'enflamme et ne dévoile : elle bannit le respect humain, ce frein des tentatives coupables. Car en général c'est par honte de mal faire plutôt que par pureté d'intention qu'on s'abstient de prévariquer. Dès que l'ivresse possède notre âme, toutes nos souillures cachées se font jour. L'ivresse ne fait pas le vice, elle lui ôte son masque : alors l'incontinent n'attend pas même le huis clos, et se permet sur-le-champ tout ce que lui demandent ses passions ; alors l'homme aux goûts obscènes confesse et proclame sa frénésie; le querelleur ne retient plus ni sa langue ni sa main. L'arrogance devient plus superbe, la cruauté plus impitoyable, l'envie plus mordante ; tout vice se dilate et fait explosion. Ajoute cette méconnaissance de soi-même, ces paroles hésitantes et inintelligibles, ces yeux égarés, cette chancelante démarche, ces vertiges, ces lambris qui semblent se mouvoir et tourbillonner avec la maison tout entière ; et cet estomac torturé par le vin qui fermente et distend jusqu'aux entrailles : tourments supportables encore, tant que le vin garde son action simple, mais qu'arrive-t-il s'il est vicié par le sommeil, si l'ivresse tourne à l'indigestion? Rappelle-toi quels désastres enfanta l'ivresse, quand des peuples entiers s'y plongèrent. Elle a livré à leurs ennemis des races intrépides et belliqueuses, elle a ouvert des cités qu'une opiniâtre vaillance défendait depuis longues années; les mortels les plus intraitables, les plus rebelles au joug sont tombés, poussés par elle, à la merci de l'étranger : ceux que la guerre trouvait invincibles ont été défaits par le vin.

Vois Alexandre, dont je faisais mention tout à l'heure : de tant d'expéditions lointaines, de tant de batailles, de tant d'hivers traversés nonobstant et l'intempérie et la difficulté des lieux, de tous ces fleuves aux sources ignorées, de toutes ces mers il a échappé sain et sauf; et son intempérance, et la coupe d'Hercule, cette fatale coupe l'a enterré! Quelle gloire y a-t-il à loger force vin dans son estomac? Que la palme te soit demeurée, que nul ne puisse plus répondre à tes rasades provocatrices, qu'au milieu des convives terrassés par le sommeil et vomissants, seul tu restes debout, que tu les aies tous vaincus par ton insigne courage, que tu aies tenu plus de vin que pas un ; un tonneau l'emporte sur toi.[23]

Ce Marc-Antoine, grand homme d'ailleurs et génie distingué, quelle autre chose a pu le perdre et le jeter, transfuge de nos mœurs, dans tous les vices des barbares, sinon l'ivrognerie, et sa passion non moins forte pour Cléopâtre? Voilà ce qui l'a fait ennemi de la République et inégal à ses rivaux; voilà ce qui l'a rendu cruel jusqu'à se faire apporter à table les têtes des premiers citoyens, alors qu'au milieu des plus somptueux banquets et de tout le faste des rois, ses yeux cherchaient à reconnaître les mains et les traits de ses proscrits, alors que, gorgé de vin, il avait encore soif de sang. Chose révoltante qu'il s'enivrât, combien plus révoltante qu'il se fit bourreau dans l'ivresse! Presque toujours l'ivrognerie a la cruauté pour compagne ; car elle violente et exaspère l'âme la plus saine. Tout comme les yeux demeurent irritables après une longue ophtalmie, au point que le moindre rayon de soleil les blesse, ainsi des orgies continues rendent les caractères féroces. A force de mettre l'homme hors de soi, celte habitude de frénésie endurcit les vices qu'engendre le vin ; et même de sang-froid ils prévalent. Expose-nous donc pourquoi le sage devra fuir l'ivresse : montres-en la difformité et tous les périls par des faits, non par des paroles : la chose est facile. Prouve que ces plaisirs, comme on les appelle, quand ils outrepassent la mesure, sont des supplices. Car de prétendre par arguments qu'un excès de vin échauffera le sage et ne lui ôtera pas sa rectitude de sens, si offusqué que soit son cerveau, autant vaut dire qu'une coupe de poison ne le ferait pas mourir, qu'un narcotique ne l'endormirait pas, qu'il prendrait de l'ellébore sans rendre par toutes les issues tout ce qui encrasse ses entrailles. Mais si ses pieds chancellent, si sa langue n'est plus libre, qui t'autorise à supposer qu'en partie il est ivre, et qu'en partie il ne l'est point?

La lecture. Comment elle sert à la composition. Les abeilles.

Ces excursions, qui secouent ma paresse, profitent à ma santé, je le sens, et à mes études. Ce que ma santé y gagne, tu le vois: quand l'amour des lettres me rend apathique et insoucieux de mon corps, un mouvement d'emprunt me tient lieu d'exercice. Comment cela sert-il mes études? Le voici : je ne quitte pas mes lectures. La lecture, à mon sens, est nécessaire, d'abord en ce qu'elle prévient l'exclusif contentement de moi-même; ensuite, m'initiant aux recherches des autres, elle me fait juger leurs découvertes et méditer sur ce qui reste à découvrir. Elle est l'aliment de l'esprit, qu'elle délasse de l'étude, sans cesser d'être une étude aussi. Il ne faut ni se borner à écrire, ni se borner à lire : car l'un amène la tristesse et l'épuisement (je parle de la composition) ; l'autre énerve et dissipe. Il faut passer de l'un à l'autre, et qu'ils se servent mutuellement de correctif : ce qu'aura glané la lecture, que la composition y mette quelque ensemble. Imitons, comme on dit, les abeilles, qui voltigent çà et là, picorant les fleure propres à faire le miel,[24] qui ensuite disposent et répartissent tout le butin par rayons et, comme s'exprime notre Virgile :

A ce propos, l'on n'est pas bien sûr si elles tirent des fleurs un suc qui à l'instant même devient miel ; ou si elles transforment leur récolte en cette substance au moyen d'un certain mélange et d'une propriété de leur organisation. Quelques-uns prétendent en effet que l'industrie de l'abeille consiste non à faire le miel, mais à le recueillir. Ils disent qu'on trouve dans l'Inde, sur les feuilles d'un roseau, un miel produit soit par la rosée du climat, soit par une sécrétion douce et onctueuse du roseau lui-même ; que ce principe est aussi déposé dans nos plantes, mais à une dose moins manifeste et moins sensible,[26] et que c'est ce principe que poursuit et extrait l'insecte né pour cela. Selon d'autres, c'est par la façon de le pétrir et de l'élaborer que l'abeille convertit en miel ce qu'elle a pompé sur la partie la plus tendre des feuilles et des fleurs; elle y ajoute une sorte de ferment qui d'éléments variés forme une masse homogène.

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