Lettres à Lucilius (page 24)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tu veux savoir quelles furent les explorations du sage, quels mystères il nous dévoila? D'abord ceux de la nature, qu'il n'a pas vue, comme font les autres animaux, d'un œil insoucieux des choses divines ; ensuite la loi de la vie, loi qu'il a appliquée à tout. Il nous a appris non seulement à connaître les dieux, mais à leur obéir, et à recevoir les événements comme des ordres. Il nous a défendu de céder aux jugements de l'erreur ; il a estimé au poids de la vérité ce que vaut chaque chose ; il a condamné les jouissances mêlées de repentir et loué les biens faits pour toujours plaire; il a signalé à tous comme le plus fortuné des hommes celui qui n'a pas besoin de la Fortune, comme le plus puissant, celui qui sait l'être sur lui-même. Je ne parle pas de cette philosophie qui place le citoyen hors de la patrie et les dieux hors du monde, qui donne la vertu en apanage à la volupté, mais de celle qui ne voit de bien que l'honnête, de celle que les présents ni de l'homme ni de la Fortune ne séduiraient point, de celle dont le prix consiste à ne pouvoir se vendre à aucun prix.

Que cette philosophie ait existé dans l'âge grossier où toute industrie manquait encore et où l'utile ne s'apprenait que par l'usage, je ne le crois pas ; de même avant cette époque, au temps heureux où les bienfaits de la nature étaient a la portée et à la discrétion de tous, avant que la cupidité et le luxe eussent désuni les mortels qui coururent à la rapine au lieu de partager en frères, il n'y avait pas de vrais sages, bien que tous fissent alors ce que des sages devaient faire. Car jamais situation plus admirable pour la race humaine ne peut s'imaginer ; et qu'un dieu permette à un homme de créer une terre et de régler la condition de ses habitants, il ne choisira pas autre chose que ce qu'on raconte de ces peuples primitifs chez lesquels

Quelle génération fut plus heureuse? Ils jouissaient en commun de la nature ; elle suffisait, en bonne mère, à l'entretien de tous : on possédait là publique richesse en pleine sécurité. Comment ne pas nommer les plus opulents des mortels ceux parmi lesquels un pauvre était impossible à trouver? L'avarice a fait irruption sur cette trop heureuse abondance : comme elle voulut distraire une part qui lui devînt propre, le trésor de tous cessa d'être le sien, et de l'immense fleuve elle s'est réduite à un filet d'eau ; elle a introduit la pauvreté ; aspirant à beaucoup, elle a vu tout lui échapper. Aussi quoique aujourd'hui elle se travaille en tous sens pour réparer ses pertes, quoiqu'elle ajoute des champs à ses champs et dépossède le voisin à force d'or ou d'injustices, quoiqu'elle donne à ses terres l'étendue de provinces, et que posséder pour elle ce soit voyager bien loin sur le sien, aucun prolongement de limites ne nous ramènera au point dont nous sommes descendus. Quand nous serons à bout d'envahir, nous aurons beaucoup ; nous avions tout auparavant. La terre elle-même était plus fertile sans culture et se prodiguait aux besoins des peuples qui ne la pillaient point à l'envi. Découvrir quelque production de la nature n'était pas un plus grand plaisir que celui de l'indiquer à autrui;[90]

nul ne pouvait avoir trop ou trop peu : la concorde présidait aux partages. La main du plus fort ne s'était point encore appesantie sur le plus faible ; point d'avare qui, celant des trésors inutiles pour lui, privât personne du nécessaire. On prenait le même souci des autres que de soi. La guerre était inconnue et les mains pures du sang des hommes : on n'en voulait qu'aux bêtes féroces. Quand l'épaisseur du bocage voisin pouvait garantir du soleil, et qu'on bravait l'inclémence des hivers ou des pluies sous l'abri naturel d'un toit de feuilles, la vie coulait paisible et les nuits étaient sans cauchemar. Tandis que les soucis nous retournent sur nos lits de pourpre et nous réveillent de leurs poignants aiguillons, quel doux sommeil ces hommes goûtaient sur la dure! Ils n'avaient point au-dessus d'eux des lambris ciselés, mais sans obstacle ils voyaient de leur couche les astres glisser sur leurs têtes et le sublime spectacle des nuits menant en silence la grande révolution du ciel.

A toute heure du jour et de la nuit s'ouvrait pour eux la perspective de cette merveilleuse demeure ; ils se plaisaient à voir une partie des astres décliner du milieu du ciel vers l'horizon, et d'autres à l'opposite se rendre visibles et monter. Avec quel charme ils promenaient leurs yeux dans cette immensité semée de prodiges! Mais vous, le moindre bruit de vos plafonds vous alarme ; et si entre vos riches peintures quelque craquement se fait entendre, vous fuyez comme si c'était la foudre. Au lieu de palais grands comme des villes, un air pur, circulant librement et à ciel ouvert, l'ombre légère d'un rocher ou d'un arbre, de limpides fontaines, des ruisseaux que ni travail humain, ni tuyaux, ni direction forcée n'avaient profanés, mais qui suivaient leur cours volontaire, et des prairies belles sans art, et au milieu de tout cela un toit agreste élevé par une rustique main, c'était là une demeure selon la nature, où l'on aimait à habiter sans la craindre et sans craindre pour elle. Aujourd'hui un de nos grands sujets de frayeur, ce sont nos maisons.

Mais toute belle et toute pure de fraude qu'ait été leur vie, ces mortels ne furent point des sages, nom qui n'est dû qu'à la perfection même. Je ne nie point toutefois qu'il n'y eût alors des hommes d'une haute inspiration et comme fraîchement sortis de la main des dieux : car il est hors de doute que le monde non encore épuisé enfantait des âmes plus généreuses. Or si elles étaient toutes de trempe plus forte et plus aptes aux travaux, elles n'avaient point toutes atteint le point suprême. La nature en effet ne donne point la vertu; c'est un art que·d'y arriver.[91] On ne cherchait pas l'or, ni l'argent, ni les pierres transparentes dans les abîmes fangeux de la terre; on épargnait l'animal inoffensif, tant l'homme était loin d'égorger l'homme sans colère ni crainte, pour le seul plaisir d'un spectacle. Il n'avait point encore de vêtement brodé ni de tissu d'or : l'or n'était point sorti des mines. Pour tout dire enfin, son ignorance faisait son innocence : or la distance est grande entre ne pas vouloir et ne pas savoir faire le mal. Il lui manquait la justice, il lui manquait la prudence, la tempérance, le vrai courage. Il y avait quelque image de ces vertus dans leur vie d'inexpérience ; mais la vertu n'est donnée aux âmes qu'après la culture et la science, et quand d'assidus exercices les ont perfectionnées. Nous naissons pour elle, mais sans elle ; et le meilleur naturel, avant qu'on ne l'instruise, est un élément de vertu, mais n'est point la vertu.

Sur l'incendie de Lyon, l'instabilité des choses humaines et la mort.

Notre ami Libéralis est aujourd'hui bien triste: il vient d'apprendre qu'un incendie a consumé entièrement la colonie de Lyon,[92] catastrophe faite pour émouvoir les plus indifférents, à plus forte raison un homme qui aime tant son pays. Aussi ne peut-il retrouver la fermeté d'âme dont il a dû travailler à se munir contre les accidents qu'il jugeait possibles. Mais pour ce coup si imprévu, et peu s'en faut inouï, je ne m'étonne pas qu'il fût sans crainte quand la chose était sans exemple : car si la flamme a maltraité bien des villes, elle n'en a fait disparaître aucune.

Même dans celles où la main de l'ennemi lance le feu sur les habitations, il s'éteint en nombre d'endroits; on a beau par moments l'attiser, rarement il dévore tout au point que le fer n'ait plus rien à achever. Et les tremblements de terre! Presque aucun n'est assez violent, assez destructeur pour renverser des villes tout entières. Jamais en un mot n'éclata si funeste incendie qu'il ne laissât matière pour un autre. Or tant de superbes édifices dont chacun ferait l'honneur d'une cité, qu'une nuit les a jetés par terre ; et, dans une paix si profonde, ce que la guerre même ne saurait faire craindre a fondu sur eux. Qui le croirait? Dans le silence universel des armes, quand par toute la terre régnait la sécurité, Lyon, que la Gaule montrait avec orgueil, on cherche où fut sa place. A tous ceux qu'un fléau public doit abattre, la Fortune donne le temps d'appréhender ses coups : toute grande catastrophe laisse un répit quelconque avant de se consommer: ici il n'y eut que l'espace d'une nuit entre une puissante ville et plus rien;[93] que dis-je? elle a péri en moins de temps que je ne le raconte. Tout cela brise le cœur patriotique de notre Libéralis, pour lui-même si ferme et si résolu. Ce n'est pas à tort qu'il est bouleversé : l'inattendu accable davantage, et leur étrangeté augmente le poids des infortunes; point de mortel chez qui la surprise même n'ajoute à l'affliction.

Aussi n'est-il rien qu'on ne doive prévoir, rien où d'avance on ne doive se placer en esprit ; il faut prévoir non seulement l'habituel, mais tout le possible. Car qu'y a-t-il que la Fortune ne précipite, dès qu'il lui plaît, de l'état le plus florissant, et qu'elle n'attaque et ne brise d'autant mieux qu'il se pare d'un plus bel éclat? Qu'y a-t-il pour elle d'inaccessible ou de difficile? Ce n'est pas toujours par une seule voie ni avec toutes ses forces qu'elle se rue sur nous. Tantôt armant nos mains contre nous-mêmes, tantôt contente de son seul pouvoir, elle fait naître le péril où l'écueil n'était point. Elle n'excepte aucun temps: de la volupté même elle fait éclore la douleur. La guerre surgit du milieu de la paix ; et les secours qui rassuraient se transforment en objets d'alarmes, l'ami en adversaire, l'allié en ennemi. De soudaines tempêtes, plus terribles que celles des hivers, éclatent par le calme d'un beau jour d'été. Sans ennemi, que d'hostilités on essuyé! Ce qui crée le désastre, à défaut d'autres causes, c'est l'excès de prospérité. La maladie atteint le plus tempérant ; la phtisie, le plus robuste ; la condamnation, le plus innocent; les troubles du monde, le plus solitaire des hommes. Toujours le sort, comme craignant notre oubli, trouve un nouveau moyen de nous faire sentir sa puissance. Tout ce qu'une longue suite de travaux constants, aidés de la constante faveur des dieux, réussit à élever, un seul jour le brise et le disperse. C'est donner un terme trop long à ces révolutions rapides que de parler d'un jour: une heure, un moment a suffi au renversement des empires. Ce serait une sorte de consolation pour notre fragilité comme pour celle des choses qui nous touchent, si tout était aussi lent à périr qu'à croître; mais le progrès veut du temps pour se développer : la chute vient au pas de course.

Rien chez l'homme privé, rien dans l'État n'est stable ; hommes et villes ont leur jour fatal qui s'approche. Sous le plus grand calme couve la terreur; et quand rien au dehors n'est gros de tempêtes, elles s'élancent d'où on les attend le moins. Des royaumes que les guerres civiles, que les guerres étrangères avaient laissés debout, s'écroulent sans que nulle main les pousse. Est-il beaucoup d'États qui se soient toujours maintenus prospères? Donc il faut s'attendre à toutes choses et affermir son âme contre les chocs qu'elle pourra subir. Exils, tortures, guerres, maladies, naufrages, pensons à tout cela. Le sort peut ravir le citoyen à la patrie, ou la patrie au citoyen ; il peut le jeter sur une plage déserte ; ces lieux mêmes où s'étouffe la foule peuvent se changer en un désert. Mettons sous nos yeux toutes les chances de l'humaine condition : pressentons par la pensée, je ne dis point les événements ordinaires, mais tous ceux qui sont possibles, si nous voulons n'être pas accablés et ne jamais voir dans la rareté du fait une nouveauté qui stupéfie. Envisageons la destinée sous toutes ses faces. Que de villes dans l'Asie, dans l'Achaïe, un tremblement du sol a jetées bas! Combien en Syrie, en Macédoine furent englouties! Que de fois Chypre fut dévastée par le même fléau! Que de fois Paphos croula sur elle-même! Fréquemment nous reçûmes la nouvelle de villes entières anéanties; et nous-mêmes, qui apprenons ces choses, quelles faibles parcelles nous sommes du grand tout! Raidissons-nous donc contre le hasard, et, quoi qu'il nous amène, sachons que le mal n'est pas si grand que le bruit qu'en fait l'opinion. La flamme a détruit cette ville opulente, l'ornement des provinces où elle était à la fois enclavée et distincte, assise sur une seule montagne qui n'était pas fort haute. Eh bien, toutes les cités dont la magnificence et la gloire retentissent maintenant à nos oreilles, le temps en balayera jusqu'aux vestiges. Ne vois-tu pas comme en Achaïe il a déjà consumé les fondements des plus illustres villes, et qu'il n'y reste rien qui annonce même qu'elles aient existé? non seulement les œuvres de nos mains s'en vont en poussière ; non seulement tout ce que l'art et l'industrie humaine établissent est bouleversé par les âges, mais la cime des monts s'affaisse, des contrées entières s'abîment, les flots viennent couvrir des lieux placés loin de l'aspect des mers; le feu a dévasté des collines le long desquelles il brillait dans nos demeures,[94]

il a rongé ces crêtes jadis si élevées dont la vue récréait le navigateur; il a rabaissé les plus hauts postes d'observation au niveau du sol. Quand les créations de la nature sont ainsi maltraitées, ne doit-on pas souffrir avec résignation la destruction des villes? Rien n'est debout que pour tomber, et la même fin attend hommes et choses, soit qu'une force intérieure, un vent privé d'issue seooue violemment le poids qui le tient captif; soit que des torrents cachés sous nos pieds le plus fort vienne à briser tout obstacle ; soit que des flammes impétueuses aient crevé la charpente du globe; soit que la vétusté, que rien ne brave, ait insensiblement tout miné; soit que l'insalubrité du climat ait chassé les peuples et fait de l'inculte désert un foyer de pestilence. Enumérer toutes les causes de destruction serait chose trop longue. Ce que je sais, c'est que toute œuvre des mortels est condamnée à mourir: nous vivons entourés d'objets périssables.

Voilà entre autres discours les consolations que je présente à notre Libéralis qui brûle d'un incroyable amour pour sa patrie; et cette patrie peut-être n'a été consumée que pour renaître plus brillante. Souvent le dommage a préparé la place à une situation meilleure : bien des choses sont tombées pour se relever plus grandes et plus belles. Timagène, cet ennemi de la prospérité de Rome, disait : « Si les incendies de cette ville me font peine, c'est que je sais que ses débris ressusciteront en meilleur état qu'auparavant. » Et Lyon aussi, tous vraisemblablement s'empresseront à l'envi de la rétablir plus grande et mieux garantie[95] qu'avant le désastre. Puisse-t-elle être durable, et sous de meilleurs auspices se fonder pour un plus long avenir! Car cette colonie depuis son origine ne compte que cent ans, ce qui n'est pas, même pour l'homme, le terme le plus reculé. Etablie par Plancus, les avantages du lieu l'avaient fait jusqu'ici croître en population, bien que, dans l'espace d'une vie de vieillard, elle eût souffert de très graves échecs.

Formons notre âme à l'intelligence de son sort et à la résignation ; sachons qu'il n'est rien que n'ose la Fortune ; qu'elle a sur les empires les mêmes droits que sur leurs chefs, qu'elle peut contre les villes tout ce qu'elle peut contre les hommes. Rien ne doit là nous indigner : tel est le monde où nous sommes entrés, telles les lois sous lesquelles on y rit. Te plaisent-elles? soumets-toi. Ne te plaisent-elles point? sors par où tu voudras. Indigne-toi, si cette constitution n'est injuste que pour toi seul : mais si la même nécessité enchaîne grands et petits, réconcilie-toi avec le destin qui condamne tout à se dissoudre. Ne nous mesure pas à nos tombeaux ni à ces monuments plus ou moins riches qui bordent nos grandes voies; notre cendre à tous est pareille : nés inégaux, nous mourons dans l'égalité. Je dis des villes ce que je dis de leurs habitants: Rome a été prise aussi bien qu'Ardée. Le grand législateur de l'humanité ne nous distingue par la naissance et l'éclat des noms que pour le temps de cette vie. Mais arrive-t-on au point où tout mortel finit: « Hors d'ici! dit-il, vanités humaines; que tout ce qui pèse sur la terre subisse la même loi. » Nous sommes égaux devant toutes les souffrances ; nul n'est plus fragile qu'un autre; nul n'est plus qu'un autre assuré de vivre demain. Alexandre, roi de Macédoine, commençait l'étude de la géométrie; le malheureux! il allait savoir combien est petit ce globe dont il n'avait conquis qu'une bien faible part ; malheureux, dis-je, il allait sentir la fausseté du surnom qu'il portait : car qui peut être grand sur un mince théâtre? Ces leçons étaient fort abstraites et exigeaient une attention soutenue : elles n'étaient pas faites pour entrer dans une tête insensée dont les rêves s'égaraient par delà l'Océan. Il s'écria: « Enseigne-moi des choses plus faciles. — Elles sont pour vous, dit le maître, comme pour tout le monde, également difficiles.[96] »

Prenons que la nature nous tient même langage : « Les choses dont tu te plains existent pour tous ; je ne puis les offrir plus faciles à personne, mais quiconque le voudra saura tout, seul se les rendre aisées. » Comment? Par l'égalité d'âme. Il faut que tu pleures, que tu aies soif, que tu aies faim, que tu vieillisses si tu es gratifié d'un plus long séjour chez les hommes, que tu sois malade, que tu perdes, que tu périsses. Ne va pas toutefois croire aux plaintes qui retentissent autour de toi : rien dans tout cela n'est mal, rien n'est intolérable ou trop dur. Il n'y a là que peurs de convention : en craignant la mort c'est un bruit public que tu crains. Et quoi de moins sensé qu'un homme qu'effrayent de simples paroles? Démétrius notre ami a coutume de dire plaisamment : « Je fais autant de cas des propos des ignorants que des vents qui s'échappent de leurs entrailles. Que m'importe en effet que le son vienne d'en haut ou d'en bas? »

Quelle folie de craindre d'être diffamé par des infâmes? Comme on a sans motif redouté ce qui n'était qu'un bruit, on a pris peur de choses qui jamais n'alarmeraient, si le bruit public ne le voulait ainsi. Un homme de bien perd-il le moins du monde à ce que des rumeurs calomnieuses pleuvent sur lui? Aux vaines rumeurs la mort elle-même ne doit rien perdre auprès de nous : elle aussi a mauvais renom. Nul de ceux qui l'accusent n'en a fait l'épreuve ; et il est toujours téméraire de condamner ce qu'on ne connaît pas. Du moins tu sais à combien d'hommes elle rend service ; combien elle en arrache aux tourments, à l'indigence, aux lamentations, aux supplices, à l'ennui.

L'homme n'est au pouvoir de personne, dès que la mort est en son pouvoir.

Contre les épicuriens. Le souverain bien n'est pas dans la volupté.

Tous deux, je pense, nous serons d'accord sur ce point, que les choses extérieures se recherchent pour le corps ; qu'on soigne le corps en considération de l'âme ; que l'âme a ses ministres, parties d'elle-même, à l'aide desquels l'homme se meut et se nourrit, et qu'il doit subordonner à la partie principale. Dans celle-ci se trouve l'irraisonnable et le raisonnable. Le premier obéit au second qui seul, sans se rattacher ailleurs, rattache tout à lui. Car la divine raison elle-même commande à toutes choses et n'est sujette de quoi que ce soit ; or la raison de l'homme est de même nature, elle vient de la raison divine. Si nous sommes d'accord sur ce point, par voie de conséquence nous conviendrons aussi qu'en une seule chose réside la vie heureuse, savoir, dans une raison parfaite. Car elle seule ne laisse point fléchir le courage et tient bon contre la Fortune : c'est d'elle qu'en toute conjoncture nous vient la sécurité, le salut; et le caractère du vrai bien est de ne-jamais être entamé. Celui-là, dis-je, est heureux que rien ne peut amoindrir: il est au faite des choses et ne s'appuie que sur lui-même, car quiconque s'étaye de quelque support peut tomber. Autrement, on commence à tenir grand compte de ce qui n'est point à soi. Or qui voudrait ne relever que de la Fortune? Quel homme de sens se glorifie de ce qui lui est étranger? Qu'est-ce que la vie heureuse? C'est la sécurité et la permanence dans le calme. Ce qui donne cela, c'est une âme grande, c'est la constance qui maintient ce que la justice a décidé. Mais comment acquérir ces vertus? il faut avoir étudié la vérité sous tous ses aspects et gardé dans nos actions l'ordre, la mesure, la convenance, une volonté inoffensive et bienveillante, toute à la raison dont jamais elle ne se dépare, et digne à la fois d'amour et d'admiration. Enfin, pour te tracer la règle en deux mots, l'âme du sage doit être telle que pourrait être l'âme d'un dieu. Que peut désirer l'homme qui possède tout ce qui est honnête? Car, si ce qui n'est point honnête pouvait en quelque chose contribuer au bien suprême, le bonheur serait dans des choses avec lesquelles il n'est point.[97]

Et quoi de plus insensé ou de plus honteux que de rattacher le bonheur d'une âme raisonnable à ce qui n'a point de raison?

Quelques-uns pourtant jugent que le souverain bien peut s'accroître, vu qu'il n'atteint point à sa plénitude si l'extérieur lui est contraire. Antipater aussi, l'une des graves autorités de notre secte, dit « qu'il accorde quelque influence à l'extérieur, mais fort peu. » Or que penser d'un homme à qui ne suffit pas la clarté du jour, s'il n'y joint celle de quelque bougie? Auprès des splendeurs du soleil, de quelle importance peut être une étincelle? Si l'honnête tout seul ne te satisfait pas, nécessairement tu y voudras joindre ou le repos, l'άοχλησία des Grecs, ou la volupté. Le premier, à la rigueur, peut s'admettre ; car l'âme du sage est exempte de contrariété ; elle a toute liberté d'étudier l'univers et rien ne l'enlève à la contemplation de la nature. Quant au second point, la volupté, c'est le bonheur de l'animal. Vous alliez la raison à son contraire, l'honnête à ce qui ne l'est pas. Grande est, selon vous, la volupté que donne le chatouillement des sens. Pourquoi n'oser pas dire que tout est bien pour l'homme si son palais est satisfait? Et vous comptez, je ne dis pas comme homme de cœur, mais comme homme celui pour qui le bien suprême est dans les saveurs, les couleurs, les sons? Excluons-le de la noble classe qui après les dieux marche la première ; qu'il aille grossir le troupeau des brutes, l'être qui fait de sa pâture toute sa joie!

La partie irraisonnable de l'âme se divise en deux autres : la première, ardente, ambitieuse, violente, tout entière aux passions ; la seconde, basse, languissante, que la volupté asservit. La partie effrénée, meilleure toutefois que l'autre, et certes plus courageuse et plus digne de l'homme, on n'en a pas tenu compte ; on a cru indispensable au bonheur la partie débile et abjecte. On a voulu lui assujettir la raison ; et le bien du plus généreux des êtres, on en a fait un bien dégradé et ignoble, pétri en outre d'un alliage monstrueux, de membres tout divers et mal concordants; car, comme dit notre Virgile, parlant de Scylla :

A cette Scylla du moins sont adaptés des animaux féroces, effroyables, agiles : mais de quels monstres a-t-on composé la sagesse? La partie supérieure de l'homme, c'est la vertu : elle a pour associée une chair incommode et molle, « qui n'est propre qu'à absorber des aliments, » comme dit Posidonius. Cette vertu divine se termine par de lascifs organes : à cette tête vénérable et céleste est accolé un animal inerte et flétri. Le repos des épicuriens, si profond qu'il soit, ne procurait déjà nul avantage à l'âme, mais il écartait d'elle les embarras : voici venir la volupté qui la dissout, qui en énerve toute la force. Où trouver un assemblage de corps si antipathiques? La vigueur accouplée à la faiblesse, la frivolité au sérieux, la sainteté même à l'incontinence, à l'inceste!

« Eh quoi! dit-on, si la bonne santé, et le repos, et l'absence de douleur ne doivent empêcher en rien la vertu, ne les rechercherez-vous pas? » Pourquoi non? Je les rechercherai; non qu'elles soient des biens, mais parce qu'elles sont selon la nature et que j'y mettrai du discernement. Qu'y aura-t-il alors de bon en elles? Rien que le mérite d'un bon choix. Quand je porte un habit décent, quand mon allure, si je marche, est convenable, quand je soupe comme il sied que je le fasse, ce n'est ni le souper, ni la promenade, ni l'habit qui est un bien, mais le but qu'en tout cela je me propose, qui est de garder en tout la mesure qu'exige la raison. J'ajouterai ceci encore : le choix d'un vêtement propre est désirable pour l'homme ; car l'homme, de sa nature, est ami de la propreté, de l'élégance. Ainsi ce qui est bien par soi-même, ce n'est pas un vêtement propre, c'est le choix de ce vêtement : le bien n'étant pas dans la chose, mais dans le discernement qui fait que nos actions sont honnêtes, non la matière de nos actions. Ce que j'ai dit du vêtement, je le dis du corps, crois-le bien. Car la nature en a enveloppé l'âme comme d'un vêtement qui la voile aux yeux. Or estime-t-on jamais l'habit par le coffre où il est serré! Le fourreau ne rend l'épée ni bonne ni mauvaise. A l'égard du corps je te réponds de même : je le prendrai, si je puis choisir, et sain et robuste ; mais le bien sera dans mon choix, non dans la force ou la santé.

« Sans doute, dira-t-on, le sage est heureux; mais le bonheur complet lui échappe, s'il n'en possède aussi les instruments matériels. De cette sorte on ne peut être malheureux avec la vertu ; mais on n'est pas au faîte du bonheur, lorsque les biens physiques nous manquent, comme la santé et l'intégrité des organes. » Ce qui paraît le moins admissible, tu l'accordes, savoir, qu'un homme en proie à d'extrêmes et continuelles douleurs n'est pas à plaindre, qu'il est même heureux, et tu nies la conséquence, bien moindre, qu'il le soit parfaitement: Cependant, si la vertu peut faire qu'un homme ne soit pas malheureux, bien plus aisément complétera-t-elle son bonheur, car il reste moins d'intervalle entre l'heureux et le très heureux, qu'entre le misérable et l'heureux. Quoi! la puissance capable d'arracher l'homme aux calamités pour le mettre au rang des heureux, ne saurait achever son œuvre et l'élever au bonheur suprême! Elle fléchit quand elle touche au sommet! La vie a ses avantages et ses désavantages : les uns et les autres sont hors de nous. Si l'homme de bien n'est point misérable, eût-il à subir tous les désavantages, comment cesse-t-il d'être très heureux si quelques avantages l'abandonnent? Comme en effet le poids des uns ne le précipite pas jusque dans le malheur, de même la privation des autres ne l'arrache point à sa félicité ; elle reste alors aussi complète que son malheur est nul dans le premier cas : autrement on peut lui ravir son bonheur, si on peut le diminuer.

Je disais tout à l'heure que la lueur d'une bougie n'ajoute rien aux clartés du soleil dont la splendeur efface tout ce qui sans lui aurait de l'éclat. « Mais il est des choses qui s'interposent entre le soleil et nous. » Oui, et la force de ses rayons demeure entière, au milieu de ces obstacles mêmes ; et malgré l'intermédiaire qui nous en dérobe l'aspect, il est à son œuvre et poursuit sa course. Lorsqu'il luit au sein des nuages, il n'est pas moindre que par un beau ciel, ni plus lent dans sa marche ; car il y a grande différence entre un obstacle et l'empêchement absolu. De même ce qui fait obstacle à la vertu ne lui enlève rien. Elle n'est pas moindre, mais elle brille moins ; à nos yeux peut-être ne parait-elle pas aussi éclatante, aussi pure ; et comme l'astre éclipsé, son influence voilée agit encore. Ainsi calamités, pertes, injustices, sont aussi impuissantes contre la vertu qu'un léger nuage contre le soleil.

Nous trouvons des gens qui nous disent que le sage mal partagé corporellement n'est ni malheureux ni heureux. Ceux-là aussi se trompent : ils mettent les avantages fortuits au niveau des vertus, et n'accordent pas plus aux choses honnêtes qu'à celles qui le sont le moins. Or quoi de plus indigne, de plus révoltant que de comparer des choses respectables à celles qui méritent le dédain? La vénération est due à la justice, à la piété, à la loyauté, au courage, à la prudence ; ce qui est vil au contraire, c'est ce dont souvent les plus vils mortels sont le plus largement pourvus : la jambe solide, et les bras et les dents, tout cela sain et à l'épreuve. Mais d'ailleurs si le sage, avec une santé fâcheuse, ne doit passer ni pour malheureux ni pour heureux, et qu'on le laisse sur la ligne mitoyenne, sa vie non plus ne sera ni à désirer ni à fuir. Et qu'y a-t-il de si absurde que ceci : « La vie du sage n'est pas à désirer, » ou de si incroyable que de prétendre qu'il y a telle vie qui n'est ni à désirer ni à fuir? Et puis, si les incommodités physiques ne rendent pas malheureux, elles permettent d'être heureux. Ce qui n'a pas la puissance de me faire passer dans un état pire ne peut m'interdire le meilleur état. « Le froid et le chaud, répond-on, sont deux choses connues dont le moyen terme est le tiède ; ainsi tel est heureux, tel misérable ; tel enfin n'est ni l'un ni l'autre. » Je veux faire justice de cette comparaison qu'on nous oppose. Si j'ajoute un degré de froid au tiède, il deviendra froid, un degré de chaud, il finira par être chaud. Mais l'homme qui n'est ni misérable ni heureux, quelque élément de misère que je lui apporte, ne sera pas misérable, vous-mêmes vous le dites : la comparaison est donc inexacte. Enfin, je vous livre un homme qui n'est ni misérable ni heureux : je le frappe de cécité, sans qu'il soit misérable ; de paralysie, il ne l'est point encore; de douleurs continuelles et graves, il ne l'est pas davantage. Si tant de maux ne sauraient le faire malheureux, ils ne le font même pas déchoir du bonheur. Si le sage ne peut tomber, comme vous le dites, du bonheur dans la misère, il ne tombera pas dans la privation du bonheur. Car pourquoi de si beaux commencements s'arrêteraient-ils à un point quelconque? Ce qui l'empêche de rouler jusqu'en bas le retient au sommet. Comment le bonheur ne serait-il pas indivisible? Il ne peut même être discontinu ; c'est pourquoi la vertu suffit d'elle-même à le produire. « Quoi! s'écrie-t-on, un sage comblé de jours qu'aucune douleur n'a traversés n'est pas plus heureux que celui qui a toujours lutté contre la mauvaise fortune? » Qu'on me réponde si le second est meilleur et plus vertueux que le premier : s'il n'en est rien, il n'est pas plus heureux. Il faut que sa vie soit plus pure pour qu'elle devienne plus heureuse ; elle ne le devient qu'à ce prix. La vertu ne saurait s'accroître, ni par conséquent le bonheur, qui vient d'elle. La vertu est un si grand bien, qu'elle ne sent point tous ces petits accidents tels que la brièveté de la vie, la douleur, les diverses incommodités du corps. Car, pour la volupté, elle ne mérite pas même un de ses regards. Quel est le plus beau privilège de la vertu? De n'avoir nul besoin de l'avenir, de ne point compter le nombre de ses jours : le plus court espace de temps lui complète un bonheur sans fin. Cela nous paraît hors de toute croyance et dépasser les limites de notre nature : car cette majestueuse vertu, nous la mesurons à notre faiblesse, et c'est à nos vices mêmes que nous appliquons le nom de vertu. Mais ne semble-t-il pas aussi incroyable qu'un homme au fort des plus vives douleurs s'écrie. : Je suis heureux? Pourtant c'est dans l'officine même de la volupté que ce mot-là s'est fait entendre. « Voici le dernier et le plus heureux jour de ma vie, » disait Epicure,[99]

quand d'une part des embarras de vessie le torturaient, et que de l'autre un incurable ulcère lui rongeait les entrailles. Pourquoi donc ne pas croire à de pareils traits venant d'hommes qui vouent leur culte à la vertu, quand on les trouve jusque chez ceux qui prirent la volupté pour souveraine? Oui, même ces âmes dégénérées, si peu élevées dans leurs sentiments, soutiennent qu'au sein d'extrêmes douleurs, d'extrêmes calamités, le sage ne sera ni heureux ni malheureux. Toutefois cette assertion aussi est incroyable, plus incroyable que la nôtre. Car je ne vois pas comment ne tomberait point jusqu'au plus bas degré la vertu une fois renversée de son trône. Ou elle doit donner le bonheur, ou, si elle perd cette prérogative, elle n'empêchera point le malheur. Tant qu'il se tient debout, l'athlète n'est pas renvoyé du combat : il faut qu'il soit vainqueur ou vaincu. « Mais ce n'est que pour les dieux immortels que la vertu et le bonheur sont faits : nous n'avons de ces biens que l'ombre et qu'une sorte d'image : nous en approchons sans y atteindre. » Je réponds que la raison est commune aux dieux comme à nous : seulement chez eux elle est parfaite, chez nous perfectible. Mais ce qui nous amène à désespérer, ce sont nos vices. L'homme faible n'est au second rang que par son peu de persistance à observer les meilleurs principes, et parce que son jugement chancelle encore incertain. Il a besoin que sa vue et son ouïe soient bonnes, sa santé satisfaisante, son extérieur non disgracieux, et qu'il se maintienne dispos de tous ses membres, et puis que sa carrière soit longue : ainsi pourra-t-il ne point se repentir de la vie. Ce demi-sage garde en lui un levain de malignité qui tient à sa mobilité d'âme ; ce fond de malice qui ne le quitte point le pousse à violer la règle, et l'agite et l'éloigné du bien. Il n'est pas encore vertueux, il s'essaye à l'être ; or quiconque ne l'est pas sans restriction n'est qu'un méchant.

est l'égal des dieux ; c'est vers eux qu'il s'élève, car il a souvenir de son origine. Ce n'est jamais une témérité de vouloir remonter au lieu d'où l'on est descendu. Et pourquoi ne pas voir quelque chose de divin dans l'être qui est une parcelle de la divinité? Ce grand tout, dans lequel nous sommes compris, est un, et cet un est dieu : nous sommes ses associés, nous sommes ses membres.[101]

L'esprit de l'homme qui embrasse tarit de choses s'élève jusqu'à lui, si les vices ne dépriment point son essor. Et comme l'attitude de son corps est droite et ses yeux tournés vers le ciel, de même son esprit, qui peut s'étendre aussi loin qu'il lui plaît, a été de telle sorte formé par la nature qu'il veut atteindre au niveau des dieux, déployer ainsi toutes ses forces et parcourir à l'aise son domaine. Elle ne lui est pas étrangère la route par où il gravit vers le ciel ; y monter était une œuvre immense : mais il y retourne, il est né pour ce chemin-là. Il marche hardiment, sans souci pour tout le reste : les trésors, il n'y regarde point ; cet or et cet argent, si dignes des ténèbres où ils gisaient, il ne les prise pas sur le brillant dont ils frappent les yeux de l'ignorance, mais d'après la fange originelle dont notre cupidité les a séparés en les exhumant. Il sait, disons-le bien, que les richesses sont placées autre part qu'où on les entasse, que c'est son âme qu'il doit remplir, non ses coffres. Un tel homme, on peut l'investir du domaine de toutes choses, on peut l'envoyer en possession de la nature entière, sans autres limites que celles de l'Orient et de l'Occident ; tout doit, comme aux dieux, lui appartenir à lui qui regarde d'en haut ceux qui, regorgeant d'opulence, sont tous moins heureux de ce qu'ils ont que malheureux de ce qu'ils n'ont pas.[102]

Parvenu à ce point de sublimité, il songe aussi à son corps, ce fardeau nécessaire, non en aveugle ami, mais en tuteur, et ne se met pas sous la dépendance de ce qui fut mis sous la sienne. Nul ne peut être libre, qui est esclave de son corps. Car échappât-on aux autres servages que nous crée l'amour excessif et inquiet qu'on lui porte, le corps est déjà un fantasque et difficile maître. Tantôt le sage en sort sans murmure, tantôt il s'en élance avec courage, et ne s'informe point de ce que ses restes vont devenir. Mais comme nous ne prenons point souci des poils coupés de notre barbe, cette âme divine, alors qu'elle va quitter l'homme, estime que l'endroit où son enveloppe sera portée, que le feu la consume, ou que le sol la couvre, ou que les bêtes la déchirent, ne lui importe pas plus que l'arrière-faix au nouveau-né. Qu'on la jette à dépecer aux oiseaux de proie, ou que

cela le touche-t-il? Lors même qu'il est parmi les hommes, nulle menace ne l'intimide; craindra-t-il, mort, les menaces de ceux pour qui ce n'est pas assez; d'être craints en deçà du trépas? « Je ne m'épouvante, dit-il, ni de vos crocs, ni des outrages auxquels seront en butte les lambeaux de mon cadavre, hideux pour ceux qui le verront. Je ne réclame de personne les derniers devoirs ; je ne recommande à personne ma dépouille. Nul ne reste sans inhumation : la nature y a pourvu. Ceux que la cruauté humaine jette à l'abandon, le temps les ensevelit. Mécène a très bien dit :

Ce mot semble d'une âme résolue : c'était en effet un haut et mâle génie, si l'homme n'eût énervé le poète.

Sur la mort de Métronax. Mesurer la vie sur l'emploi qu'on en fait, non sur sa durée.

Dans la lettre où tu te plaignais de la mort du philosophe Métronax,[104]

comme s'il eût pu et dû vivre plus longtemps, je n'ai point reconnu cet esprit de justice qui pour toute personne et en toute cause surabonde chez toi : mais il ne te fait faute que là où il manque à tout le monde. J'ai trouvé beaucoup d'hommes justes envers les hommes; envers les dieux, pas un seul. Nous faisons chaque jour le procès à la destinée : « Pourquoi celui-ci est-il enlevé au milieu de sa carrière? Pourquoi celui-là ne l'est-il pas et prolonge-t-il une vieillesse à charge à lui-même et aux autres? » Qu'estimes-tu, je te prie, le plus légitime, ou que tu obéisses à la nature, ou que la nature t'obéisse? Et qu'importe que tu sortes plus ou moins tôt d'où il faudra toujours sortir? Ce n'est pas de vivre longtemps qu'il faut se mettre en peine, mais de vivre assez. Le premier point est l'affaire du sort, le second est la tienne. La vie est longue si elle est remplie ; or elle n'est remplie que si l'âme a ressaisi ses biens propres et s'est remise en possession d'elle-même. Que servent à cet homme quatre-vingts ans passés à ne rien faire? Il n'a pas vécu, il a séjourné dans la vie ; ça été non une mort tardive, mais une longue mort. « Il a vécu quatre-vingts ans! » Je voudrais savoir à quel jour tu fais remonter sa fin.[105] « Mais cet autre, mort dans la verdeur de l'âge! » Lui du moins s'est acquitté de tous les devoirs d'un bon citoyen, d'un bon ami, d'un bon fils ; il ne s'est relâché sur aucun point. Quoique son âge soit incomplet, sa vie est complète. « Le premier a vécu quatre-vingts ans! » Dis plutôt : il a duré tout ce temps-là, à moins que tu n'entendes qu'il a vécu comme on le dit des végétaux.

Voici mon vœu, Lucilius : tâchons qu'à l'instar des métaux précieux notre vie gagne non en volume, mais en valeur. Mesurons-la par ses œuvres, non par sa durée.[106] Veux-tu savoir ce qui distingue ce jeune héros, contempteur de la Fortune, et à tout égard déjà vétéran de l'existence dont il a conquis le plus riche trésor, ce qui le distingue de cet homme qui a laissé derrière lui nombre d'années! L'un vit encore après qu'il n'est plus, l'autre avant de mourir avait cessé d'être. Louons donc et plaçons parmi les heureux celui qui, du peu de temps qui lui fut octroyé, sut faire un bon emploi. Il a joui de la vraie lumière : ce n'a pas été un homme de la foule ; il a vécu, et d'une vie énergique ; tantôt le ciel a été serein pour lui, et tantôt, selon l'ordinaire, l'astre aux puissants rayons n'a percé qu'à peine les nuages. Pourquoi demander combien de temps il a pu vivre? Il a vécu, il s'est élancé jusque dans la postérité, il a pris rang dans la mémoire des hommes.

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