Lettres à Lucilius (page 23)
Je vais donc, comme tu l'exiges, distribuer la philosophie par divisions, non par lambeaux : car c'est la division, non le morcellement qui est utile, et il est aussi difficile de saisir le trop grand que le trop petit. Le peuple se divise en tribus, l'armée en centuries. Ce qui s'élève à de hautes proportions s'étudie mieux dans le classement de ses parties, lesquelles, ai-je dit, ne doivent être ni innombrables ni imperceptibles. Car c'est un abus de diviser à l'excès comme de ne point diviser du tout : c'est l'image de la confusion qu'un fractionnement qui réduit la chose en poussière.
Et d'abord énonçons, pour te satisfaire, en quoi la sagesse diffère de la philosophie. La sagesse est pour l'âme humaine la perfection dans le bien; la philosophie, c'est l'amour et la poursuite de cette perfection. La première montre le but où la seconde est parvenue. Pourquoi l'appelle-t-on philosophie? L'étymologie même du mot l'indique clairement. Quelques-uns ont défini la sagesse la science des choses divines et humaines. D'autres y ont ajouté : et de leurs causes ; adjonction superflue, ce me semble : car les causes ici font partie des choses mêmes. La philosophie aussi a été diversement définie : on l'a nommée tantôt l'étude de la vertu, tantôt l'étude propre à corriger l'âme, tantôt la recherche de la droite raison. Il est demeuré à peu près constant qu'il y a quelque différence entre la philosophie et la sagesse : car il ne se peut faire que l'objet poursuivi et le poursuivant soient identiques. Il y a grande différence entre l'avarice et l'argent, puisque l'une désire et que l'autre est désiré ; de même entre la philosophie et la sagesse. Celle-ci est l'effet et la récompense de celle-là : l'une est le terme où marche l'autre. La sagesse est ce que les Grecs appellent σοφίαν, expression usitée aussi chez nos pères, comme chez nous celle de philosophie. C'est ce que prouvent nos vieilles comédies nationales et les mots inscrits sur la tombe de Bossennus :
Bien que la philosophie soit l'étude de la vertu, dont elle se distingue comme le moyen de la fin, quelques stoïciens n'ont pas cru pourtant qu'on pût les séparer, vu qu'il n'y a pas de philosophie sans vertu, ni de vertu sans philosophie. La philosophie est l'étude de la vertu, mais par la vertu même : or la vertu ne peut exister sans l'étude d'elle-même, ni l'étude de la vertu, sans la vertu. Car il n'en est point ici comme du but qu'on s'exerce à frapper de loin : ailleurs se trouve le point d'attaque, ailleurs le point de mire; il n'en est pas comme des chemins qui conduisent à une ville, et qui sont en dehors. On n'arrive à la vertu que par elle-même. La philosophie et la vertu ont donc entre elles un lien commun.
La philosophie se compose de trois parties, selon les autorités les plus graves et les plus nombreuses : la science morale, la science naturelle et la science logique. La première forme le cœur; la seconde étudie la nature ; la troisième éclaircit les propriétés des mots, leur composition, et les moyens d'argumentation pour que le faux ne se glisse point à la place du vrai. Au reste, il s'est trouvé des auteurs qui réduisaient cette division, et d'autres qui l’étendaient. Quelques péripatéticiens y joignirent une quatrième partie, la science civile, attendu que celle-ci exige une pratique spéciale et s'occupe de matières étrangères aux trois précédentes. D'autres y rattachent encore ce que les Grecs appellent οίχονομικήν, la science de l'administration domestique. D'autres ont fait des genres de vie une classe à part : mais il n'est rien de tout cela qui ne se trouve dans la morale.
Les épicuriens comprennent toute la philosophie sous deux titres : l'un de la science naturelle, l'autre de la morale ; quant à la logique, ils l'écartent. Puis comme la nature même des choses les obligeait à distinguer les équivoques et à signaler le faux caché sous l'apparence du vrai, ils ont à leur tour admis une partie logique sous cette autre dénomination : du jugement et de la règle, l'estimant toutefois accessoire de la partie naturelle. Les cyrénaïques ne voulurent ni de l'une ni de l'autre et se bornèrent à la morale, mais ils ne les écartent que pour les réadmettre sous des titres différents. Ils établissent en effet cinq divisions de la morale : la première, des choses à fuir ou à rechercher; la deuxième, des passions; la troisième, des actions; la quatrième, des principes des choses; la cinquième, des arguments. Or les principes des choses appartiennent aux sciences naturelles; les arguments, à la logique, et les actions, à la morale. Ariston de Chio, non content d'avancer que les sciences naturelles et logiques sont superflues, va jusqu'à les dire contradictoires : la morale elle-même, qu'il nous laisse toute seule, perd sous sa main de ses dépendances. Il lui enlève toute la partie des maximes, qui sont, selon lui, du précepteur, non du philosophe ; comme si le sage était autre chose que le précepteur du genre humain.
Puis donc que nous avons fait trois branches de la philosophie, procédons d'abord à la distribution de la morale. On a cru devoir en former aussi trois sections, dont la première est cette étude qui rend à chacun selon son droit et estime toutes choses leur vrai prix. C'est la plus utile ; car quoi d'aussi indispensable que d'appliquer aux objets leur valeur? La deuxième section traite des désirs, et la troisième, des actions. Car il faut avant tout juger ce que vaut la chose, en second lieu régler et tempérer le désir qui porte vers elle; enfin établir entre le désir et l'action une harmonie telle que dans ces trois faits réunis l'homme soit constamment d'accord avec lui-même. Qu'un seul des trois vienne à faillir, les deux autres ne se répondent plus. Que sert-il en effet de bien apprécier intérieurement toute chose, si tes désirs sont trop impétueux? Que sert de réprimer cette impétuosité et de tenir tes passions en bride, si dans l'action l'à propos t'échappe, si tu ignores le temps, le lieu, le mode convenables pour agir? Car autre chose est de connaître, le mérite et le prix de chaque objet, autre chose de saisir les occasions; on peut contenir la fougue de ses appétits, et ne pas savoir se porter à l'action sans s'y précipiter. Ainsi la vie concorde avec elle-même quand l'action ne manque pas au désir, et quand le désir est conçu suivant le mérite de la chose, désir plus tiède ou plus vif en raison de ce mérite même.
Les sciences naturelles s'occupent de deux ordres de substances : les corporelles et les incorporelles, subdivisées à leur tour, pour ainsi dire, en plusieurs degrés. La première classe comprend les corps engendrants, puis les corps engendrés, et, parmi ceux-ci, les éléments. Quant à l’élément-principe, quelques-uns le croient simple, quelques autres complexe, c'est-à-dire contenant et la matière et la cause de tout mouvement et les éléments dérivés. Reste la section des sciences logiques. Tout discours est ou continu, ou coupé par demandes et réponses. Celui-ci s'est appelé dialectique, et celui-là rhétorique, laquelle s'occupe des mots, de leur sens et de leur arrangement. L'objet de la dialectique est double : elle s'attache aux termes et à leur définition ou, si l'on veut, au fond et à la forme des propositions. Vient ensuite une ample classification de ces deux parties, et c'est ici que je dois m'arrêter ;
Sur la fleur des objets glissons d'un pas rapide[73] : autrement, si je voulais donner les divisions des divisions, tout cela ferait un volume.
Pour toi, Lucilius, mon excellent ami, lis ces choses, je ne te le défends pas; mais quoi que tu puisses lire, rapporte-le tout de suite aux mœurs. Ce sont tes mœurs qu'il faut discipliner : réveille les langueurs de ton âme, raffermis ce qui se relâche en toi, dompte ce qui résiste et fais une guerre à outrance à tes vices et aux vices du siècle. A ceux qui te crient : « Quoi! toujours les mêmes reproches? » Réponds : « C'est à moi de vous dire : quoi! toujours les mêmes fautes! Voulez-vous que les remèdes cessent plus tôt que la maladie? Non : je les veux répéter encore ; vous les repoussez, j'insisterai d'autant plus. La cure commence à opérer, quand elle rappelle un corps en léthargie au sentiment de la douleur. En dépit de vous-mêmes je vous apprendrai à guérir. Plus d'une fois mes paroles peu flatteuses frapperont vos oreilles; et la vérité, que chacun de vous refuse d'ouïr, tous ensemble vous l'entendrez. Jusqu'où reculerez-vous les bornes de vos possessions? Une terre qui contint tout un peuple, est trop étroite pour un seul maître. Jusqu'où pousserez-vous vos labours, vous qui ensemencez des provinces, métairies pour vous encore trop circonscrites? Des fleuves renommés arrosent durant tout leur cours une propriété privée ; de grandes rivières, limites de grandes nations, de leur source à leur embouchure sont à vous. C'est peu encore, si vous ne donnez à vos domaines les mers pour ceinture ; si votre fermier ne commande au delà de l'Adriatique, de la mer d'Ionie, de la mer Egée; si des lies, jadis demeures de grands capitaines, ne sont pour vous de très chétifs manoirs.[74]
Possédez tant que vous voudrez, au loin et au large : faites un fonds de terre de ce qui s'appelait un empire, ayez à vous tout autant que vous pourrez, toujours il en restera plus qui ne sera point à vous.[75]
« A votre tour maintenant, vous chez qui le luxe déborde en aussi larges envahissements que chez d'autres la cupidité. Jusqu'à quand, vous dirai-je, n'y aura-t-il point de lac sur lequel le faîte de vos villas ne s'élève comme suspendu, point de fleuve que ne bordent vos édifices somptueux? Partout où l'on verra sourdre un filet d'eau thermale, de nouvelles maisons de plaisir vont sortir du sol. Partout où le rivage forme en se courbant quelque sinuosité, vous y bâtissez à l'instant; le terrain n'est point digne de vous, si vous ne le créez de main d'homme, si vous n'y emprisonnez les mers.[76] Mais en vain vos palais resplendiront-ils en tous lieux, et sur ces hautes montagnes d'où l'œil découvre au loin la terre et les flots, et au sein des plaines d'où ils s'élèvent rivaux des montagnes ; quand vous aurez construit sans fin comme sans mesure, chacun de vous n'aura pourtant qu'un corps et bien mince. Que vous servent tant de chambres à coucher? Vous ne reposez que dans une seule. Elle n'est point vôtre, la place où vous n'êtes point.
« A vous ensuite, qui pour votre table, gouffre insatiable et sans fond, faites fouiller la terre aussi bien que les mers. Hameçons, lacets, filets de tout genre font la plus laborieuse chasse à tous les animaux; pas un n'obtient la paix que de vos dédains. De cette chère, que vous apprêtent des milliers de bras, combien peu en effleurent vos lèvres blasées de raffinements? De cette énorme bête, prise au péril de tant de vies, combien peu en goûte le patron, gonflé d'indigestion et de nausées! Ces amas de coquillages, voitures de si loin, combien peu en reçoit cet estomac que rien n'assouvit! Malheureux! vous ne comprenez même pas que vous avez plus d'appétit que de ventre! »
Dis cela aux autres, de manière à l'entendre aussi toi-même; écris-le, mais pour te lire en écrivant, rapportant tout aux mœurs et à l'apaisement de nos fougueuses passions. Etudie, non pour savoir plus, mais pour savoir mieux.
Nul n'en peut douter, Lucilius : c'est aux dieux immortels que nous avons l'obligation de vivre, et bien vivre est un don de la philosophie. Nous lui devrons donc à elle plus qu'aux dieux, en proportion de la supériorité du bienfait ; puisqu'une bonne vie l'emporte sur la vie elle-même. Oui certes, on lui devrait davantage, si cette philosophie ne venait encore des immortels:[77] c'est un trésor qu'ils n'ouvrent à personne, mais dont ils donnent la clef à tous. S'ils en eussent fait le bien de tout le monde, et si l'on apportait la sagesse en naissant, elle perdait son plus précieux caractère ; ce n'était plus qu'une chose fortuite. Ce qu'il y a en elle d'inestimable et de magnifique, c'est qu'elle ne vient pas spontanément, c'est qu'on la tient de soi, et qu'on ne l'emprunte pas à autrui. Qu'aurais-tu à admirer dans la philosophie, si elle n'était qu'un don banal? Son unique but est la vérité dans les choses divines et humaines : toujours viennent sur ses pas la justice, le sentiment du devoir, la religion, en un mot le cortège de toutes les vertus enchaînées l'une à l'autre et se donnant la main. Elle enseigne le culte des dieux, l'amour des hommes, et que les premiers sont nos maîtres, les seconds nos associés; association quelque temps respectée avant que la cupidité en rompît les nœuds et devint une cause de pauvreté pour ceux mêmes qu'elle lit les plus riches. Car on cessa de posséder toutes choses, dès qu'on voulut posséder en propre.[78]
Mais les premiers mortels et les fils des premiers mortels suivaient ingénument la nature : ils la prenaient pour guide et pour loi, en se confiant à l'autorité du meilleur d'entre eux. Car il est dans la nature que ce qui vaut le moins soit soumis à ce qui vaut le mieux. Les animaux privés de la parole ont pour chef le plus grand ou le plus fort de leur bande. Le taureau qui marche en tête du troupeau n'est point de race dégénérée : non, c'est celui qui par sa taille et ses muscles l'emporte sur ses mâles rivaux ; l'éléphant le plus haut de stature conduit ceux de son espèce : chez les hommes le plus grand c'est le plus vertueux. Aussi était-ce alors ce qui faisait choisir les chefs ; et la félicité des peuples était la plus grande possible, l'autorité ne se donnant qu'à la vertu. Car il peut tout ce qu'il veut, celui qui ne croit pouvoir que ce qu'il doit.[79]
Dans ce siècle appelé l'âge d'or, l'empire était donc aux sages, comme le pense Posidonius. Ils arrêtaient la violence et protégeaient le faible contre le fort; ils exhortaient et dissuadaient, ils signalaient l'utile et le nuisible. Leur prudence pourvoyait à ce que rien ne manquât à leurs peuples : leur valeur écartait les périls, leur bienfaisance rendait la société prospère et brillante. Commander était une charge, non un droit. Jamais on n'essayait toute la force du pouvoir contre des hommes d'où le pouvoir émanait, comme aussi nul n'avait ou l'intention ou le motif de nuire. Un bon gouvernement trouvait une prompte obéissance ; et un roi ne pouvait faire à son peuple indocile une plus grande menace que celle d'abdiquer. Mais lorsque les sourds progrès de la corruption eurent changé en tyrannies les royautés, le besoin des lois se fit sentir; et ces lois, dans le principe, furent encore établies par les sages. Solon, qui fonda celles d'Athènes sur l'équité, est connu comme l'un des sept sages de son époque ; et si la Grèce eût alors enfanté Lycurgue, ce nombre sacré se fut enrichi d'un huitième génie : on loue encore les lois de Zaleucus et de Charondas. Ce n'est point au forum, ni dans l'école des jurisconsultes, mais dans la retraite silencieuse et révérée de Pythagore, que ceux-ci étudièrent les lois qu'ils devaient transplanter dans la Sicile alors florissante et dans l'Italie grecque.
Jusqu'ici je pense comme Posidonius : mais que la philosophie ait inventé les arts qui sont d'un usage journalier dans la vie, je ne l'accorde pas ; je ne lui décerne pas la gloire des œuvres manuelles. « Les humains dispersés, dit-il, et n'ayant d'abri qu'une excavation sous terre ou au pied d'une roche, ou le creux d'un tronc d'arbre, apprirent d'elle à construire des cabanes. » Pour moi, je crois que la philosophie n'a pas plus imaginé ces échafaudages de toits élevés sur des toits et de villes assises sur des villes, que ces viviers tenus bien clos pour que la gourmandise ne coure pas les risques des tempêtes : pour que, dans les bourrasques même les plus violentes, la sensualité ait ses ports choisis où elle engraisse des poissons tous parqués selon leur espèce. Qu'est-ce à dire? La philosophie a montré aux hommes à avoir clef et serrure? Qu'eût-elle fait là? Rien qu'un appel à l'avarice. La philosophie aurait, au grand péril de qui les habite, suspendu sur nos têtes ces toits menaçants? Ne suffisait-il pas du premier abri venu, de quelque retraite naturelle, trouvée sans art et sans difficulté? Crois-moi, ce siècle de bonheur a précédé les architectes. C'est quand déjà naissait le luxe que naquit l'usage et d'équarrir les pièces de bois, et de faire courir la scie sur des lignes tracées d'avance qui permettent de diviser d'une main sûre
Alors les maisons n'étaient point faites pour les salles de festin où pût tenir un peuple de convives ; on ne voiturait pas sur une longue file de chariots, qui font trembler tout un quartier, des pins et des sapins énormes où des lambris d'or massif dussent être suspendus. Deux fourches parallèles soutenaient la cabane ; un amas de ramées et de feuilles entassées disposé en pente suffisait, même à l'écoulement des grandis pluies. Sous de pareils toits habitait la sécurité. Le chaume couvrit des hommes libres : sous le marbre et l'or loge la servitude.
Je suis encore d'autre avis que Posidonius, quand il prétend que les outils en fer sont de l'invention des sages. A ce compte il pourrait leur attribuer aussi
toutes inventions de l'industrie humaine, non de la sagesse. Je ne pense pas non plus que ce furent les sages qui découvrirent les mines de fer et d'airain, quand l'incendie des forêts calcina le sol, et que les veines gisant à sa surface coulèrent liquéfiées. Ces choses-là sont trouvées par les mêmes gens qui les exploitent. Autre problème, qui ne me semble pas aussi difficile qu'à Posidonius : « L'usage du marteau a-t-il précédé celui des tenailles? » Ces deux objets sont dus à quelque esprit exercé, pénétrant, plutôt que grand et élevé : et ainsi de toutes les recherches qui veulent un corps courbé vers la terre et une âme absorbée par elle. Le sage était de facile entretien. Pourquoi non? puisque en nos jours même il désire le moins d'attirail possible.
Comment, je te prie, concilies-tu ton admiration pour Diogène avec celle que l'inspire Dédale? Lequel des deux te semble sage? L'inventeur de la scie, ou celui qui, voyant un enfant boire de l'eau dans le creux de sa main, brisa aussitôt son écuelle qu'il tira de sa besace, et se reprochant sa sottise, s'écria : « Comment ai-je gardé si longtemps un meuble superflu? » celui enfin qui fit d'un tonneau son logement et son lit? De nos jours, dis-moi, est-il plus sage l'homme qui trouva moyen de faire jaillir par de secrets tuyaux,[82]
l'eau safranée à une immense hauteur, de remplir ou vider brusquement de leurs masses d'eau des bras de mer factices, d'adapter aux salles de festin des lambris mobiles qui en renouvellent successivement la face, si bien qu'on change de plafonds autant de fois que de services, est-il plus sage que l'homme qui prouve aux autres comme à lui-même que la nature est loin de nous avoir rien imposé de dur et de difficile ; qu'on peut se loger sans marbrier et sans sculpteur, se vêtir sans avoir commerce au pays des Sères, posséder tout ce qui est nécessaire à nos besoins en se contentant de ce que la terre offre à sa surface? Si le genre humain voulait écouter cette voix, il saurait qu'il peut aussi bien se passer de cuisiniers que de soldats. Ceux-là furent les vrais sages, ou du moins le plus près de l'être, qui presque sans frais pourvurent à l'entretien du corps. Des soins bien simples procurent le nécessaire ; c'est pour les raffinements qu'on s'épuise de travail. On n'a pas besoin d'artisans si on suit la nature : elle n'a pas voulu nous partager entre tant de choses : en nous donnant des besoins, elle nous donne de quoi les satisfaire. Le froid est insupportable pour l'homme nu. Eh bien! est-ce que la dépouille des bêtes sauvages et autres ne suffit pas et au delà pour nous garantir? Des écorces d'arbres ne sont-elles pas le vêtement de la plupart des races barbares? La plume des oiseaux ne se tresse·t-elle point en commodes habits? Aujourd'hui même les Scythes en grande partie n'endossent-ils pas des fourrures de renards et de martres, molles au toucher et impénétrables au vent? « Il faut bien pourtant repousser par la fraîcheur de l'ombre les traits brûlants d'un soleil d'été. » Eh quoi! les siècles ne nous ont-ils pas préparé une foule de retraites qui, soit injure du temps, soit tout autre accident, se sont creusées en profondes cavernes? Et puis des branches flexibles que la main façonnait en claie, qu'on enduisait d'un grossier limon recouvert de paille et d'herbes sauvages, tout cela ne fit-il pas un toit incliné où glissaient les pluies et sous lequel on passait tranquillement la saison des orages? Et enfin les habitants des Syrtes ne se cachent-ils pas dans des trous, les ardeurs excessives du soleil ne leur laissant d'abri suffisamment compacte que la terre même, toute brûlante qu'elle est?
La nature n'a pas été si marâtre, qu'elle ait donné à tous les autres animaux de faciles moyens d'existence, quand l'homme lui seul ne pourrait vivre sans nos milliers d'arts. Rien de semblable n'est exigé par elle, rien qu'il doive chercher à grand' peine pour pouvoir prolonger sa vie. Tout est sous sa main dès qu'il naît ; mais nous rendons tout difficile par notre dégoût des choses faciles. Le toit et le vêtement, et les remèdes et la nourriture, et ces accessoires devenus une si grande affaire, s'offraient gratuitement, ou au prix d'une légère peine : car la mesure en tout se bornait aux exigences du nécessaire ; on a tout transformé en objets coûteux, en merveilles qui veulent le concours d'arts aussi pénibles que multipliés. La nature suffit pour ce qu'elle, réclame. Or le luxe s'est écarté de la nature, le luxe qui s'aiguillonne lui-même de jour en jour, qui grandit avec les siècles, ingénieux auxiliaire des vices. Convoitant d'abord le superflu, puis le pernicieux, il a fini par faire de l'âme le sujet du corps, le valet forcé de vils appétits. Toutes ces industries qui réveillent la cité ou qui l'étourdissent, s'évertuent au service du corps.[83]
Tout ce que jadis on lui donnait comme à un esclave, on le lui apprête comme à un roi. De là fabriques de tissus, mécaniques sans sombre, distilleries de parfums, professeurs de poses gracieuses, de chants lubriques et efféminés. Tant nous sommes loin de cette modération naturelle qui donne au désir le besoin pour limite : c'est chose rustique et misérable que de vouloir simplement ce qui suffit.
Il est incroyable, cher Lucilius, combien l'entraînement du discours éloigne du vrai même de grands esprits. Vois Posidonius, à mon avis l'un de ceux qui ont le plus mérité de la philosophie : il veut décrire d'abord comment se tordent certains fils, comment on ramène certains autres lâches et disjoints; ensuite comment la toile à l'aide de poids suspendus s'étend en une chaîne droite; comment la trame, introduite entre les deux parties de la chaîne dont elle surmonte la résistance, s'y mêle et s'y incorpore par la pression de la lame ; puis il attribue aux sages jusqu'à l'art du tisserand, oubliant que depuis on a trouvé une méthode plus ingénieuse, suivant laquelle
Et s'il avait pu y joindre ces tissus de notre époque, dont on fabrique des vêtements qui ne cachent rien,[85] qui ne sont d'aucun secours, je ne dis pas au corps, mais à la pudeur?
De là il passe aux agriculteurs et décrit, avec le même talent, le soc divisant la terre et, au moyen des seconds labours, cette terre plus meuble se prêtant mieux à l'éruption des germes; les semences confiées à son sein; la main de l'homme arrachant les herbes sauvages qui naissent d'elles-mêmes et qui étoufferaient le bon grain. C'est encore là, dit-il, l'œuvre du sage ; comme si, même à présent, les cultivateurs ne découvraient pas nombre de procédés nouveaux qui accroissent la fertilité du sol.
Mais non content de tout cela, il va jusqu'à courber le sage sur le pétrin du boulanger. Il conte en effet de quelle manière, en imitant la nature, celui-ci s'est mis à faire le pain : » L'homme met un fruit dans sa bouche, ajoute-t-il ; un double rang de corps très durs, les dents le brisent sous leur pression; ce qui en échappe leur est ramené par la langue : alors le tout se mêle à la salive qui en facilite le passage à travers le gosier qu'elle lubrifie. Arrivé dans l'estomac et cuit par sa chaleur, il finit par s'assimiler à notre substance. A l'instar de ce mécanisme, on a placé l'une sur l'autre deux pierres brutes en guise de dents, dont la première, immobile, attend l'action de la seconde ; après quoi, par le frottement réciproque, les grains sont broyés et repoussés sous les meules qui ne cessent de les triturer jusqu'à les réduire en poudre. Puis il trempe d'eau sa farine qui, façonnée et pétrie sans relâche, a formé du pain à la cuisson duquel suffirent d'abord des cendres chaudes et un âtre brûlant. Plus tard et successivement on imagina les fours et autres constructions dont la chaleur se règle à volonté. » Peu s'en est fallu qu'il n'eût donné l'industrie du cordonnier comme une invention du sage.
Sans doute l'intelligence imagina toutes ces choses, mais non l'intelligence rectifiée par la philosophie. C'est à l'homme, ce n'est point au sage qu'on doit ces inventions. J'en dirai certes autant de ces vaisseaux qui servirent à passer les fleuves et les mers au moyen de voiles adaptées pour recevoir le souffle des vents, et de gouvernails placés à l'arrière pour guider dans tous les sens la course du bâtiment, modèle pris des poissons qui se dirigent à l'aide de leur queue et, par une légère inclinaison, tournent leur élan à droite ou à gauche.[86]
« Toutes ces inventions, dit-il, sont du sage; mais trop peu nobles pour que lui-même en tirât parti, il les transmit à de vils manœuvres. » Moi je dis plus : elles ne furent pas imaginées par d'autres que par ceux qui jusqu'aujourd'hui s'en occupent. Il est des découvertes qui, nous le savons, ne datent que de notre temps, comme l'usage des pierres spéculaires[87] dont les feuilles diaphanes transmettent la lumière dans toute sa pureté; comme les bains suspendus au-dessus de leurs foyers, et ces tubes, appliqués dans les murs, qui font circuler la chaleur et l'entretiennent de bas en haut toujours égale. Que dirai-je des marbres dont nos temples, dont nos maisons resplendissent? Et ces masses de pierres polies en colonnes où s'appuient des portiques et des palais à recevoir des peuples entiers? Et ces caractères abrégés, au moyen desquels le discours le plus rapide est recueilli, et la main suit la célérité de la parole?[88]
Les plus vils esclaves ont trouvé tout cela : la sagesse a plus haut son siège ; elle ne fait pas l'éducation des mains, elle est l'institutrice des âmes. Tu veux savoir ce qu'elle a découvert, ce qu'elle a produit? Ce ne sont pas des mouvements de corps déshonnêtes, ni des sons variés qui, passant de la bouche humaine par la trompette ou par la flûte, prennent à leur sortie ou dans leur trajet les inflexions de la voix ; ce ne sont pas les armes, les remparts, la guerre : elle rêve à l'utile, plaide pour la paix, et appelle le genre humain à la concorde. Elle n'est point, non elle n'est point fabricatrice d'outils pour nos vulgaires nécessités.
Quel chétif rôle tu lui assignes! Vois en elle l'artisan de la vie. Elle a d'autres arts sans doute sous sa dépendance : car celle dont la vie relève tient à ses ordres les ornements de la vie ; du reste c'est au bonheur qu'elle tend, qu'elle nous conduit, qu'elle nous ouvre les voies. Elle montre ce qui est mal, ce qui ne l'est qu'en apparence ; elle nous dépouille de nos illusions, elle donne la solide grandeur; elle fait justice de la morgue, de tout ce qui est vide et spécieux, ne nous laisse pas ignorer en quoi diffère l'enflure de l'élévation, nous livre enfin la connaissance de toute la nature et d'elle-même. Elle révèle ce que sont les dieux et leurs attributs, les puissances infernales, les Lares, les Génies, les âmes perpétuées sous la forme de dieux secondaires, leur séjour, leur emploi, leur pouvoir, leur volonté. Voilà par quelles initiations elle nous ouvre non la chapelle de quelque municipe, mais l'immense temple de tous les dieux, le ciel même, dont elle a produit les vraies images et les représentations fidèles aux yeux de l'intelligence : car pour de si grands spectacles les yeux du corps sont trop faibles. De là elle revient aux principes des choses, à l'éternelle raison incorporée au grand tout, à cette vertu de tous les germes qui donne à chaque être sa figure propre. Puis elle entre dans l'étude de l'âme, de son origine, de son siège, de sa durée, du nombre de parties qui la composent. Du corporel elle passe à l'incorporel, approfondit la vérité, les arguments qui là prouvent, et après cela comment s'éclaircissent les problèmes de la vie et du langage ; car dans l'une et dans l'autre le faux se mêle au vrai.
Le sage, je le répète, ne s'est point arraché aux arts matériels, comme il semble à Posidonius : il ne les a nullement abordés. Jamais il n'eût cru digne des frais d'invention ce qu'il ne pouvait croire digne de servir à tout jamais : il n'adopterait point pour répudier. « Anacharsis, dit Posidonius, a trouvé la roue du potier, qui en tournant forme des vases. » Ensuite, comme dans Homère se rencontre cette roue du potier, il aime mieux croire les vers apocryphes que son assertion erronée. Je ne prétends pas, moi, qu'Anacharsis soit l'auteur de cette découverte; ou, s'il l'est, ce sera bien un sage qui l'aura faite, mais non à titre de sage, de même que les sages font beaucoup de choses comme hommes et non point comme sages. Imagine un sage excellent coureur : il devancera les autres en vertu de sa légèreté, non de sa sagesse. Je voudrais que Posidonius pût voir le verrier donner au verre avec son souffle une multitude de formes que la plus habile main aurait peine à produire. On a trouvé cela depuis qu'on ne trouve plus de sages.
« Démocrite, poursuit-il, a, dit-on, inventé les voûtes de pierres, qui se courbent en arceaux doucement inclinés et réunis par une pierre centrale. » Je dirai que le fait est faux. Car nécessairement, avant Démocrite, il y eut des ponts et des portes, dont généralement la partie supérieure est en voûte. « Avez-vous oublié, me dit-on, que ce même Démocrite trouva l'art d'amollir l'ivoire, de convertir par la cuisson le caillou en émeraude, procédé qui aujourd'hui encore sert à colorer certaines pierres qui s'y prêtent? » Oui : mais bien qu'un sage ait trouvé ces secrets, ce n'est pas en tant que sage qu'il les a trouvés; car il fait beaucoup de choses que les hommes les moins éclairés font sous nos yeux tout aussi bien, ou avec plus d'adresse et d'expérience que lui.