Lettres à Lucilius (page 26)

Sénèque · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais, sans plus de préambule, j'entre en matière.

« La vie heureuse, disent nos adversaires, se fonde sur les bonnes actions vers lesquelles conduisent les préceptes; donc les préceptes suffisent pour la vie heureuse. » — Si les préceptes conduisent aux bonnes actions, ce n'est pas toujours; c'est quand ils trouvent l'esprit docile : quelquefois ils se présentent en vain, si l'âme est circonvenue d'opinions erronées. D'ailleurs, lors même qu'on fait bien, on ne sait pas qu'on fait bien. Car il est impossible à qui que ce soit, s'il n'est dès le principe formé et gouverné par une raison parfaite, de remplir toutes les conditions du devoir jusqu'à en connaître et les moments et l'étendue, et envers qui et comment les remplir. Aussi lui est-il impossible de se porter vers l'honnête de toute son âme, ni même avec constance ou affection; il regarde en arrière, il hésite. « Si, dit-on, l'action honnête vient des préceptes, les préceptes sont bien suffisants pour rendre la vie heureuse : or l'un est vrai, donc l'autre l'est aussi. » A quoi nous répondons que les actions honnêtes se font un peu grâce aux préceptes, mais non grâce aux préceptes seuls. On insiste et l'on dit: » « Si les autres arts ont assez des préceptes, il en sera de même de la sagesse qui est l'art de la vie. On forme un pilote en lui enseignant à mouvoir le gouvernail, à carguer les voiles, à profiter du bon vent, à lutter contre le mauvais, à tirer parti d'une brise incertaine et sans direction fixe. Les préceptes instruisent de même les autres artisans: donc ceux dont l'art est de bien vivre y trouveront les mêmes ressources. » Mais les autres arts ne s'occupent que du matériel de la vie, non de la vie dans son ensemble. Aussi rencontrent-ils au dehors beaucoup d'empêchements et d'embarras, l'espérance, la cupidité, le découragement. Celui qui s'intitule l'art de vivre ne peut être arrêté par rien dans son exercice ; il renverse les barrières et se joue avec les obstacles. Veux-tu savoir quelle dissemblance il y a entre cet art et les autres? Dans les autres on est plus excusable de pécher volontairement que par accident ; dans celui-ci, la plus grande faute est celle qu'on a voulu commettre. Ce que je dis va s'expliquer. Un grammairien ne rougit pas d'un solécisme qu'il a fait sciemment; il en rougit, s'il l'a fait par ignorance. Le médecin qui ne voit pas que l'état du malade empire, pèche plus contre son art que s'il feint de ne le pas voir. Mais dans l'art de la vie, il y a plus de honte à faillir volontairement. Ajoute que le plus grand nombre des arts, même les plus libéraux, ont leurs axiomes en outre des préceptes, comme la médecine. C'est pourquoi autre est l'école d'Hippocrate, autre celle d'Asclépiade, autre celle de Thémison. D'ailleurs point de science contemplative qui n'ait ses axiomes, nommés par les Grecs δόγματα, que nous pouvons appeler ou decreta, ou scita, ou placita, et que tu trouveras dans la géométrie et l'astronomie.[128]

Or, la philosophie est à la fois contemplative et active : elle observe et agit tout ensemble. On se trompe si l'on croit qu'elle ne promette que des œuvres terrestres ; elle aspire plus haut. « J'explore, dit-elle, tout l'univers et ne me borne pas au commerce des mortels ; vous conseiller, vous dissuader ne me suffit point; de grands objets m'appellent qui sont au delà de votre portée. »

comme parle Lucrèce. Il s'ensuit donc que la philosophie, comme contemplative, a ses axiomes. Et puis n'est-il pas vrai que nul ne fera bien ce qu'il doit faire, s'il n'est instruit par la raison à remplir en toute chose toute l'étendue de ses devoirs? Celui-là ne les observera pas qui aura reçu des préceptes relatifs et non généraux. Toute leçon partielle est faible en elle-même et pour ainsi dire sans racine. Les axiomes seuls nous affermissent, nous maintiennent dans la sécurité et dans le calme, embrassent et la vie tout entière et toutes les lois de la nature. Il y a la même différence entre les axiomes de la philosophie et ses préceptes qu'entre les éléments et les corps : ceux-ci dépendent de ceux-là, ceux-là sont les causes de ceux-ci, comme de tout.

« L'antique sagesse, dit-on, ne prescrivait rien de plus que ce qu'il faut faire ou éviter ; et les hommes d'alors en valaient beaucoup mieux ; depuis que sont venus les docteurs, les gens de bien ont disparu. Cette simple et accessible vertu s'est changée en une science obscure et sophistique : on nous enseigne à disputer; non à vivre. » Sans doute, comme vous le dites, cette sagesse de nos aïeux était grossière, surtout à ea naissance, ainsi que tous les autres arts qui avec le temps se sont raffinés de plus en plus. Mais aussi n'avait-on pas besoin alors de cures bien savantes. L'iniquité ne s'était ni élevée si haut, ni propagée si loin: à des vices non compliqués encore des remèdes simples pouvaient résister. Aujourd'hui il faut des moyens de guérir d'autant plus puissants que les maux qui nous attaquent ont bien plus d'énergie. La médecine était autrefois la science de quelques herbes propres à étancher le sang et à fermer les plaies ; depuis, elle est arrivée insensiblement à cette infinité de recettes si variées. Ce n'est pas merveille qu'elle ait eu moins à faire sur des tempéraments robustes, non encore altérés, nourris de substances digestibles que ne viciaient point l'art et la sensualité. Mais dès qu'au lieu d'apaiser la faim, on ne chercha qu'à l'irriter, et qu'on inventa mille assaisonnements afin d'aiguiser la gourmandise, ce qui pour le besoin était un aliment devint un poids pour la satiété. De là cette pâleur, ce tremblement de nerfs qu'a pénétrés le vin, ces maigreurs par indigestion, plus déplorables que celles de la faim; de là cette incertaine et trébuchante démarche, cette allure, comme dans l'ivresse même, constamment chancelante ; de là cette eau infiltrée partout sous la peau, ce ventre distendu par la malheureuse habitude de recevoir outre mesure ; de là cet épanchement d'une bile jaune, ces traits décolorés, ces consomptions, vraies putréfactions d'hommes vivants, ces doigts retors aux phalanges raidies, ces nerfs insensibles, détendus et privés d'action ou mus par soubresauts, et vibrant sans relâche. Parlerai-je de ces vertiges, de ces tortures d'yeux et d'oreilles, du cerveau qui bouillonne comme un fourmillement, et des ulcères internes qui rongent tous les conduits par où le corps se débarrasse? Et qui compterait en outre cet essaim de fièvres qui tantôt fondent à l'improviste, tantôt se glissent en poison lent, tantôt viennent avec leurs frissons et leurs tremblements universels? Rappellerai-je tant d'autres maladies, innombrables supplices de la mollesse? On était exempt de ces fléaux quand on ne s'était pas encore laissé fondre aux délices, quand on n'avait de maître et de serviteur que soi. On s'endurcissait le corps à la peine et au vrai travail; on le fatiguait à la course, à la chasse, aux exercices du labour. On trouvait au retour une nourriture que la faim toute seule savait rendre agréable. Aussi n'était-il pas besoin d'un si grand attirail de médecins, de fers, de boîtes à remèdes. Toute indisposition était simple comme sa cause : la multiplicité des mets a multiplié les maladies. Pour passer par un seul gosier, vois que de substances combinées par le luxe, dévastateur de la terre et de l'onde! Des aliments tout hétérogènes doivent nécessairement se combattre et altérer les digestions par leurs tendances diverses. Et il n'est pas surprenant que de matières si discordantes naissent des maladies si capricieuses et si variées, et que des éléments de contraire nature, concentrés sur un seul point, regorgent au dehors. Par là, nos maladies sont aussi peu uniformes que notre vivre.

Le prince, et tout à la fois le fondateur de la médecine, a dit que les femmes ne sont sujettes ni à la perte des cheveux ni à la goutte aux jambes.[130]

Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. Ce n'est pas la constitution des femmes, c'est leur vie qui a changé: c'est pour avoir lutté d'excès avec les hommes qu'elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux; elles les défient à la gymnastique et à l'orgie; elles vomissent aussi bien qu'eux ce qu'elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu'elles ont bu; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux!), ces inventrices d'une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes.[131] Comment donc s'étonner que le plus grand des médecins, celui qui connaît le mieux la nature, soit pris en défaut et qu'il y ait tant de femmes chauves et podagres? Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l'homme. Les anciens médecins ne savaient pas recourir à la fréquence des aliments et soutenir par le vin un pouls qui va s'éteindre; ils ne savaient pas tirer du sang et chasser une affection chronique à l'aide du bain et des sueurs; ils ne savaient pas, par la ligature des jambes et des bras, renvoyer aux extrémités le mal secret qui siège au centre du corps. Rien n'obligeait à chercher bien loin mille espèces de secours contre des périls si peu nombreux. Mais aujourd'hui, quels immenses pas ont faits les fléaux de la santé humaine! On paye ainsi les intérêts du plaisir poursuivi sans mesure ni respect de rien.[132]

Nos maladies sont innombrables ; ne t'en étonne pas : compte nos cuisiniers. Les études ne sont plus ; les professeurs de sciences libérales, délaissés par la foule, montent dans une chaire sans auditeurs. Aux écoles d'éloquence et de philosophie règne la solitude ; mais quelle affluence aux cuisines! Quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs! Je ne cite point ces troupeaux de malheureux enfants qui, après le service du festin, sont encore réservés aux outrages de la chambre à coucher. Je ne cite point ces bandes de mignons classés par races et par couleurs, si bien que tous ceux d'une même file ont la peau du même poli, le premier duvet de même longueur, la même nuance de cheveux, et que les chevelures lisses ne se mêlent point aux frisées. Je passe ce peuple d'ouvriers en pâtisserie; je passe ces maîtres d'hôtel au signal desquels tout s'élance pour couvrir la table. Bons dieux! que d'hommes un seul ventre met en mouvement! Eh quoi! ces champignons, voluptueux venin, n'opèrent-ils pas en vous quelque sourd travail, lors même qu'ils ne tuent pas sur l'heure? Et cette neige au cœur de l'été, ne doit-elle pas dessécher et durcir le foie? Penses-tu que ces huîtres, chair tout inerte, engraissée de fange, ne te transmettent rien de leur pesanteur limoneuse? que cette sauce de la compagnie,[133]

précieuse pourriture de poissons malsains, ne te brûle pas l'estomac de sa saumure en dissolution? Ces mets purulents et qui passent presque immédiatement de la flamme à la bouche, crois-tu qu'ils vont s'éteindre sans lésion dans tes entrailles? Aussi quels hoquets impurs et empestés! Quel dégoût de soi-même aux exhalaisons d'une indigestion de vieille date! Sache donc que tout cela pourrit en toi, et ne s'y digère point.

Jadis, je me le rappelle, on a parlé beaucoup d'un ragoût fameux : tout ce qui, chez nos magnifiques, vous tient à table un jour durant, un gourmand, pressé d'en venir à sa ruine, l'avait entassé sur un plat : conques de Vénus, spondyles, huîtres séparées de leurs bords qui ne se mangent plus, entremêlées et coupées de hérissons de mer ; le tout portait sur un plancher de rougets désossés et sans nulle arête. On se dégoûte de ne manger qu'une chose à la fois ; on fond toutes les saveurs en une ; on opère sur table ce que devait faire l'estomac repu; je m'attends à ce qu'on nous serve tout mâché. Qu'il s'en faut peu quand on ôte coquilles et arêtes ; quand l'œuvre de nos dents, c'est le cuisinier qui l'a faite! C'est trop de peine pour la sensualité que de goûter l'un après l'autre! Elle veut le tout ensemble transformé en un mets unique. Est-ce la peine d'allonger le bras pour un seul objet? Qu'ils arrivent plusieurs à la fois ; que tout ce que de nombreux services offrent de plus distingué s'unisse et se combine. Tous qui disiez que la table n'a qu'un but d'ostentation et de vanité, sachez qu'ici l'on ne montre point: on donne à deviner. Qu'on fasse un tout de ce qu'ailleurs on sépare ; qu'une même sauce l'assaisonne; qu'on ne distingue rien: que les huîtres, les hérissons, les spondyles, les rougets soient amalgamés, cuits, servis ensemble : y aurait-il plus de confusion dans le produit d'un vomissement? Que résulte-t-il de toutes ces mixtions? Ses maladies complexes comme elles, énigmatiques, diverses, de formes multiples, contre lesquelles la médecine à son tour a dû s'armer d'expériences de toute espèce.

J'en dis autant de la philosophie. Plus simple autrefois, lorsqu’après des fautes moindres de légers soins nous guérissaient, contre le renversement complet de nos mœurs, elle a besoin de tous ses efforts. Et plût aux dieux qu'à ce prix enfin elle fît justice de la corruption! Notre frénésie n'est pas seulement individuelle, elle est nationale : nous réprimons les assassinats, le meurtre d'homme à homme; mais les guerres, mais regorgement des nations,[134]

forfait couronné de gloire! La cupidité, la cruauté, ne connaissent plus de frein : ces fléaux toutefois, tant qu'ils s'exercent dans l'ombre et par quelques hommes, sont moins nuisibles, moins monstrueux ; mais c'est par décrets du sénat, c'est au nom du peuple que se consomment les mêmes horreurs, et l'on commande aux citoyens en masse ce qu'on défend aux particuliers. L'acte qu'on paierait de sa tête s'il était clandestin, nous le préconisons commis en costume militaire. Loin d'en rougir, l'homme, le plus doux des êtres, met sa joie à verser le sang de son semblable et le sien, à faire des guerres, à les transmettre en héritage à ses fils, tandis qu'entre eux les plus stupides et les plus féroces animaux vivent en paix. Contre une fureur si dominante et si universelle la tâche de la philosophie est devenue plus difficile; elle s'est munie de forces proportionnées aux obstacles croissants qu'elle voulait vaincre. Elle avait bientôt fait de gourmander un peu trop d'amour pour le vin ou la recherche de mets trop délicats; elle n'avait pas grand’ peine à remettra dans la sobriété des gens qui ne s'en écartaient pas bien loin. Aujourd'hui

On court au plaisir par toutes voies ; tout vice a franchi sa limite. Le luxe pousse à la cupidité ; l'oubli de l'honnête a prévalu ; la honte n'est jamais où nous invite le gain. L'homme, chose sacrée pour l'homme, vois-le égorgé par jeu et par passe-temps ; l'instruire à faire et à recevoir des blessures était déjà impie, et voilà qu'on l'expose aux coups nu et sans armes; tout le spectacle qu'on attend de l'homme, c'est sa mort.[136]

Au sein de cette perversité profonde, on voudrait quelque chose de plus énergique que les remèdes connus pour nous purger de ces souillures invétérées; il faut l'autorité des dogmes[137] pour extirper jusqu'aux racines dernières du mensonge en crédit. Avec cela préceptes, consolations, exhortations peuvent servir : tout seuls ils sont inefficaces. Si nous voulons nous rattacher les hommes et les tirer du vice où ils sont engagés, apprenons-leur la nature du bien et du mal; qu'ils sachent que tout, hors la vertu, est sujet à changer de nom, à devenir tantôt bien, tantôt mal. De même que le premier lien de la discipline militaire est la foi jurée, l'amour du drapeau et l'horreur de la désertion, et que les autres devoirs s'exigent et s'obtiennent sans peine de ces consciences qu'enchaîne leur serment, ainsi dans l'homme que vous voulez conduire à la vie heureuse, jetez les premières bases et insinuez les principes de la vertu. Qu'il l'embrasse avec une sorte de superstition, qu'il la chérisse, qu'il veuille vivre avec elle, que sans elle il refuse de vivre.

« Eh quoi! N'a-t-on pas vu des gens devenir vertueux sans ces instructions si subtiles, et atteindre à de grands progrès en ne suivant rien de plus que de simples préceptes? » Je l'avoue; mais c'étaient d'heureux génies qui saisirent en passant les points essentiels. Car de même que les dieux n'ont appris aucune vertu, étant nés avec toutes, et qu'il entre dans leur essence d'être bons, ainsi parmi les hommes, quelques natures privilégiées du sort parviennent sans un long apprentissage aux lumières que les autres reçoivent par tradition, et se vouent à l'honnête au premier mot qui le révèle : de là ces âmes qui s'approprient si vite toute vertu, qui se fécondent pour ainsi dire elles-mêmes. Quant aux esprits émoussés et obtus ou que leurs habitudes dépravées dominent, il faut un long travail pour que leur rouille s'efface. Au reste, si l'on élève plus vite à la perfection les âmes qui tendent au bien, on aidera aussi les âmes faibles et on les arrachera à leurs malheureux préjugés en leur enseignant les dogmes de la philosophie dont l'importante nécessité est si visible. Il y a en nous des penchants qui nous font paresseux pour certaines choses, téméraires pour d'autres. On ne peut ni arrêter cette audace, ni réveiller cette apathie, si l'on n'en fait disparaître les causes, qui sont d'admirer et de craindre à faux. Tant que ces passions possèdent l'homme, on a beau lui dire : « Voici tes devoirs envers ton père, tes enfants, tes amis, tes hôtes. » Ses efforts seront paralysés par l'avarice ; il saura qu'il faut combattre pour la patrie, et la crainte l'en dissuadera ; il saura qu'il doit à ses amis jusqu'à ses dernières sueurs, mais la mollesse l'empêchera d'agir: il saura que prendre une concubine est la plus grave injure qu'on puisse faire à une épouse ; mais l'incontinence le poussera hors du devoir. Ainsi rien ne sert de donner des préceptes, si d'abord on n'écarte ce qui leur fait obstacle : ce serait mettre des armes sous les yeux et à la portée d'un homme qui pour s'en servir n'aurait pas les mains libres. Pour que l'âme puisse aller aux préceptes qu'on lui donne, il faut la délier. Supposons qu'un homme fasse ce qu'il doit : il ne le fera pas d'une manière assidue, d'une manière égale, car il ignorera pourquoi il le fait. Quelques-unes de ses actions, soit hasard, soit routine, se trouveront bonnes ; mais il n'aura pas en main la règle pour les y rapporter, pour s'assurer qu'elles sont vraiment bonnes. Il ne promettra pas d'être à tout jamais vertueux, s'il l'a été par accident.

En second lieu, les préceptes te montreront peut-être à faire ce qu'il faut, mais non à le faire comme il faut; et s'ils ne te le montrent pas, ils ne te mènent pas jusqu'à la vertu. L'homme averti fera ce qu'il doit, je l'accorde ; mais c'est trop peu, parce que le mérite n'est pas dans l'action, mais dans la manière de la faire. Quoi de plus scandaleux que le faste qui dans un repas dévore le cens d'un chevalier? Quoi de plus digne d'être noté par le censeur, dès qu'on se donne cela, comme parlent nos débauchés, pour soi, pour son plaisir? Pourtant des repas de cérémonie ont coûté tout autant de sesterces aux hommes les plus sobres. Ce qui, donné à la gourmandise, est honteux, échappe au blâme, si la dignité l'exigeait. Ce n'est plus du faste, c'est un devoir de représentation.[138]

Un rouget d'énorme taille (et pourquoi n'en pas dire le poids, cela va piquer l'appétit de certaines gens?), un rouget de quatre livres et demie, dit-on, fut envoyé à Tibère qui le fit porter au marché pour être vendu, disant : « Mes amis, je me trompe fort, ou Apicius l'achètera, ou P. Octavius. » Sa conjecture fut réalisée au delà de ses prévisions : les enchères s'ouvrent, Octavius l'emporte, et obtient parmi ses pareils l'immense gloire d'avoir payé cinq mille sesterces[139] un poisson que vendait César et qu'Apicius même n'osait acheter. Une telle dépense pour Octavius fut une honte, non pour l'homme qui avait fait emplette du poisson afin de l'envoyer à l'empereur; bien que blâmable aussi, il l'avait fait par admiration d'un objet qu'il crut digne de César.

Un ami se tient au chevet d'un ami malade, nous l'approuvons ; mais s'il n'est là qu'en vue d'hériter, c'est un vautour, il attend un cadavre. Les mêmes choses sont ou honteuses ou honnêtes, selon l'intention ou la manière dont on les fait. Or elles sont toujours honnêtes, si c'est, à l'honnête que nous sommes voués, si nous n'estimons de bien sur la terre que l'honnête et ce qui s'y rattache. Toutes les autres choses ne sont des biens que par accident. On doit donc se pénétrer de convictions qui dominent l'ensemble de la vie : je les appelle dogmes. Telle que sera la conviction, telles seront les œuvres et les pensées; or les œuvres et les pensées, c'est la vie. Des conseils détachés sont trop peu pour ordonner tout un système. M. Brutus, dans le livre qu'il a intitulé Des devoirs, donne force préceptes aux parents, aux enfants, aux frères ; mais nul ne les exécutera comme il faut, s'il n'a des principes où les rapporter. Il faut se proposer un but de perfection vers lequel tendent nos efforts et qu'envisagent tous nos actes, toutes nos paroles, comme le navigateur a son étoile pour le diriger dans sa course. Vivre sans but, c'est vivre à l'aventure. Si force est à l'homme de s'en proposer un, les dogmes deviennent nécessaires. Tu m'accorderas, je pense, que rien n'est plus honteux que l'homme indécis, hésitant et timide, qui porte le pied tantôt en arrière, tantôt en avant. C'est ce qui en toutes choses nous arrivera, si nos âmes ne se dépouillent de tout ce qui nous retient en suspens et nous empêche d'agir de toutes nos forces. Le culte à rendre aux dieux est un sujet ordinaire de préceptes. Défendons aux hommes d'allumer des lampions le jour du sabbat, vu que les dieux n'ont nul besoin de luminaire, et qu'aux hommes mêmes la fumée n'est pas chose fort agréable. Proscrivons ces salutations matinales dont on assiège les temples ; l'orgueil humain se laisse prendre à de tels hommages ; mais adorer Dieu, c'est le bien connaître. Proscrivons ces linges et frottoirs qu'on porte à Jupiter, et ces miroirs qu'on présente à Junon:[140]

la divinité n'exige pas de tels services; loin de là, elle se met elle-même au service du genre humain : partout et pour tous elle est prête.[141]

L'homme a beau savoir quel rôle il doit tenir dans les sacrifices, à quelle distance il doit fuir le joug de la superstition, il n'aura jamais assez fait, si sa pensée n'a conçu Dieu tel qu'il doit l'être, Dieu qui possède et qui donne toutes choses, qui fait le bien sans intérêt. Quel mobile porte les dieux à faire le bien? Leur nature. On s'imagine qu'ils ne veulent pas nuire ; on se trompe : ils ne le peuvent pas ; recevoir une injure leur est aussi impossible que la faire. Car offenser et être offensé sont choses qui se tiennent. Leur nature suprême et belle par excellence, en les affranchissant du danger, n'a pas permis qu'ils fussent dangereux eux-mêmes.

Le culte à rendre aux dieux, c'est d'abord de croire à leur existence, et ensuite de reconnaître leur majesté, leur bonté surtout, sans laquelle il n'est point de majesté. C'est de savoir qu'ils président là-haut, régissant l'univers de leur main puissante, et que, tuteurs du genre humain tout entier, ils s'intéressent par instants aux individus. Ils n'envoient ni n'éprouvent le mal ; du reste châtiant quelquefois, prévenant les crimes, ou les punissant, et les punissant même par d'illusoires faveurs. Tu veux te rendre les dieux propices? Sois bon comme eux.[142] Celui-là les honore assez qui les imite.[143]

Voici une seconde question : comment faut-il agir avec les hommes? Qu'y répondons-nous, et quels sont nos préceptes? Qu'on épargne le sang humain? Combien c'est peu de ne pas nuire à qui l'on doit faire du bien! La belle gloire en effet pour un homme de n'être point féroce envers son semblable! Nous lui prescrivons de tendre la main au naufragé, de montrer la route à l'homme qui s'égare, de partager son pain avec celui qui a faim.[144] Quand aurai-je fini de dire tout ce dont il doit s'acquitter ou s'abstenir, moi qui puis lui tracer en ce peu de mots-la formule du devoir humain : ce monde que tu vois, qui comprend le domaine des dieux et des hommes, est un : nous sommes les membres d'un grand corps.[145] La nature nous a créés parents, en nous tirant des mêmes principes et pour les mêmes fins. Elle a mis en nous un amour mutuel et nous a faits sociables ; elle a établi le droit et le juste, elle a décrété que l'auteur du mal serait plus à plaindre que celui qui le souffre;[146] elle commande, et je trouve toutes prêtes des mains secourables. Qu'elle soit dans nos cœurs et sur nos lèvres cette maxime du poète :

Qu'elle y soit toujours ; nous sommes nés pour le bien commun· La société est l'image exacte d'une voûte qui croulerait avec toutes ses pierres, si leur mutuelle résistance n'assurait seule sa solidité.

Ayant fait la part des dieux et des hommes, examinons comment il faut user des choses. On aura jeté au vent ses préceptes, s'ils ne sont précédés de l'idée qu'on doit avoir sur chaque chose, sur la pauvreté, les richesses, la gloire, l'ignominie, la patrie, l'exil. Apprécions chacune de ces choses, sans tenir compte de l'opinion; cherchons ce qu'elles sont, et non comment on les appelle.

Je passe aux vertus. On nous recommandera d'avoir en haute estime la prudence, de nous armer de courage, d'aimer la tempérance, d'embrasser la justice, s'il se peut, plus étroitement encore que tout le reste. Mais on n'obtiendra rien, tant qu'on ignorera ce qu'est la vertu ; s'il n'y en a qu'une ou s'il y en a plusieurs ; si elles sont séparées ou connexes ; si en posséder une c'est les posséder toutes ; comment elles diffèrent entre elles. L'artisan n'a besoin de s'enquérir ni de l'origine, ni des avantages de son métier, non plus que le pantomime de la théorie de la danse. Tous ces arts là se savent pour ainsi dire eux-mêmes et sont tout d'une pièce : car ils n'embrassent pas l'ensemble de la vie. La vertu est en même temps la science des autres et de soi : il faut apprendre d'elle à l'étudier elle-même. L'action ne sera pas droite, si la volonté ne l'est pas, puisque la volonté fait l'action. D'autre part, la volonté ne peut être droite que le fond de l'âme ne le soit, car de là procède la volonté; et le fond de l'âme ne sera tel que lorsqu'elle aura saisi les lois de toute la vie, fixé ses jugements sur chaque chose et réduit tout au pied de la vérité. Point de tranquillité que pour ceux qui possèdent une règle immuable et certaine de jugement ; les autres tombent à chaque pas, puis se relèvent, et du dégoût à la convoitise c'est un va-et-vient incessant. La cause de cette mobilité est toujours l’éblouissement que nous cause le phare le moins sûr de tous, l'opinion. Pour vouloir toujours les mêmes choses, il faut vouloir le vrai.[148]

On n'arrive point au vrai sans les dogmes : toute la vie est là. Biens et maux, honnête et déshonnête, juste et injuste, actes pieux et impies, vertus et usages des vertus, avantages de la vie, considération, dignité, santé, force, beauté, sagacité des sens, toutes ces choses veulent un bon appréciateur. Que l'on puisse savoir pour combien chacune doit entrer dans nos ressources. Car on s'abuse, et l'on prise certains objets plus qu'ils ne valent; et l'on s'abuse au point que ce qui tient chez nous la première place, richesses, crédit, puissance, ne devrait pas compter pour un sesterce.[149]

Voilà ce que tu ne sauras point, si tu n'as étudié la grande loi d'appréciation qui pèse et estime tout cela. Tout comme les feuilles ne peuvent verdir d'elles-mêmes, comme il leur faut une branche où elles tiennent, dont elles tirent la sève; ainsi les préceptes, s'ils sont isolés, se flétrissent : greffe-les sur un corps de doctrines.

Et puis, ceux qui suppriment les principes généraux ne s'aperçoivent pas qu'ils les confirment par cela même. Car que disent-ils? que les préceptes suffisent au système entier de la vie; qu'on n'a que faire des principes généraux de la sagesse, c'est-à-dire des dogmes. Or, ce qu'ils disent là est aussi un principe général, tel assurément que j'en établirais un si je disais qu'il faut laisser là les préceptes comme superflus, s'en tenir aux principes généraux et en faire son étude exclusive : cette défense même de s'occuper des préceptes serait un précepte encore. En philosophie certains cas réclament des conseils; certains autres, et le nombre en est grand, veulent des preuves, car ils sont enveloppés de doute, et à peine le plus grand soin, joint à une extrême pénétration, peut-il les éclaircir. Si les preuves sont nécessaires, nécessaires aussi sont les dogmes, fruit du raisonnement, résumés de la vérité. Il est des choses évidentes, il en est d'obscures; les évidentes sont ce que les sens, ce que la mémoire saisissent; les obscures, ce qui leur échappe. Or la raison n'est point pleinement satisfaite des choses évidentes ; son plus grand, son plus beau domaine est dans les choses cachées. Ce qui est caché veut des preuves; nulle preuve sans dogmes ; donc les dogmes sont nécessaires. La croyance aux choses certaines, qui fait le sens commun, fait aussi le sens pariait; sans elle tout n'est dans l'âme que fluctuation; de là encore la nécessité du dogme qui donne aux esprits la règle inflexible de jugement. Enfin, quand nous avertissons un homme de mettre son ami sur la même ligne que lui-même, de songer qu'un ennemi peut devenir ami, de redoubler d'affection envers l'un, de modérer sa haine pour l'autre, nous ajoutons : « Cela est juste et digne de l'honnête homme.

» Eh bien, le juste et l'honnête sont renfermés dans le code de nos dogmes, code par conséquent nécessaire, puisque sans lui le juste ni l'honnête n'existent plus.

Mais joignons dogmes et préceptes : car sans la racine les rameaux sont stériles, et la racine profite à son tour des rameaux qu'elle a produits. Personne ne peut ignorer de quelle utilité sont les mains ; leurs services sont manifestes : mais lu cœur, de qui les mains reçoivent la vie, la force et le mouvement, le cœur reste caché. Je puis dire de même des préceptes qu'ils paraissent à découvert, mais que les dogmes de la sagesse s'enveloppent de mystère. Ce qu'il y a de plus saint dans les choses sacrées est révélé aux initiés seuls ; ainsi la philosophie ne dévoile ses derniers secrets qu'aux adeptes qu'elle admet dans son sanctuaire, tandis que ses préceptes et autres détails de ce genre sont connus même des profanes.

Posidonius estime nécessaires non seulement la préemption, terme que rien ne nous empêche d'employer, mais encore les conseils, la consolation et l'exhortation. Il y ajoute la recherche des causes, l’aetiologie, si j'ose ainsi parler, et pourquoi ne le ferais-je pas, quand nos grammairiens, gardiens de la pure latinité, se croient en droit d'adopter ce mot? Posidonius dit que la définition de chaque vertu serait utile, ce qu'il appelle éthologie et quelques-uns χαρακτερισμόν, exposé des caractères et des symptômes de chaque vertu et de chaque vice, pour différencier ce qui paraît semblable. Ce procédé a la même portée que les préceptes. Le précepte dit : « Tu feras telle chose si tu veux être tempérant. » La définition : « Etre tempérant, c'est faire telle chose et s'abstenir de telle autre. » Ouest la différence? L'un donne les préceptes de la vertu, et l'autre le modèle. Ces définitions, ou, pour me servir du terme des publicains, ces signalements ont leur utilité, j'en conviens. Signalons des actes louables : ils trouveront quelque imitateur. Tu crois utile qu'on te donne des indices pour reconnaître un coursier généreux, pour n'être pas dupe en l'achetant et ne point perdre ta peine avec un sujet sans vigueur? Combien n'est-il pas plus essentiel de connaître les caractères d'une âme supérieure, vu qu'il est permis de se les approprier!

Notre Virgile, sans y penser, a décrit l'homme de cœur ; et moi, je n'emploierais pas d'autres traits pour peindre le grand homme. Que j'aie à représenter Caton, intrépide au milieu du fracas des guerres civiles, qui gourmande le premier les armées déjà parvenues aux Alpes et qui court s'opposer à leur choc impie, je ne lui donnerais pas un autre aspect, une autre attitude. Certes, nul ne pourrait s'avancer plus fièrement que l'homme qui se lève à la fois contre César et contre Pompée, et quand tous, par intérêt, caressent l'une ou l'autre faction, les défie tous deux et leur fait voir que la République a aussi son parti à elle. Oui, c'est peu dire pour Caton que de le montrer

Insensible aux vains bruits....lui qu'en effet les bruits les plus vrais, les crises les plus pressantes n'effrayent pas : en face de dix légions, des auxiliaires gaulois, des enseignes barbares mêlées aux aigles citoyennes, il élève une voix libre, il exhorte la République à ne point fléchir dans sa lutte pour la liberté, à tenter toutes les épreuves : car il est plus noble de tomber dans la servitude que d'y courir. Quelle vigueur, quel enthousiasme, et, dans la terreur universelle, quelle assurance! Il sait qu'il est le seul dont la condition ne court point de risque ; que la question n'est pas si Caton sera libre, mais s'il vivra au milieu d'hommes libres : de là son mépris des périls et des glaives. Ah! sans doute, en admirant l'invincible constance du héros que n'ébranle pas la chute de sa patrie, je puis répéter :

Il serait utile, non seulement de peindre les hommes vertueux tels qu'ils ont coutume d'être, et d'esquisser leurs formes et leurs traits, mais de redire quels ils furent, mais d'exposer cette dernière et héroïque blessure de Caton par où s'exhalait l'âme de la liberté. Il faudrait montrer cette sagesse de Laelius et son union de frère avec Scipion ; ces beaux faits de l'autre Caton, tant dans la paix que dans la guerre, ces lits de bois de Tubéron[151] dressés en public avec leurs peaux de boucs pour couvertures, et les vases d'argile servis aux convives devant le temple même de Jupiter. Qu'était-ce autre chose que diviniser la pauvreté dans le Capitole? N'eussé-je de lui que ce fait pour l'associer aux Catons, le croirons-nous insuffisant? C'était là plutôt une censure qu'un repas. Oh! combien ils ignorent, les avides poursuivants de la gloire, ce qu'elle est et quelle route y mène! Ce jour-là le peuple romain vit la vaisselle de bien des citoyens, il admira celle d'un seul homme. L'or et l'argent de tous les autres a été brisé et mille fois refondu ; l'argile de Tubéron durera autant que les siècles.

Et tu t'indignes encore de quelque chose, et tu te plains, et ne comprends pas qu'il n'y a dans tout ceci d'autre mal que ton indignation et tes plaintes! Si tu me demandes mon sentiment, je ne vois de malheureux pour l'homme de cœur que la croyance qu'il y aurait ici-bas quelque malheur pour lui. Je ne me souffrirai plus moi-même, du jour où quelque chose me deviendra insupportable. Je me porte mal? C'est dans ma destinée. Mes esclaves sont morts, mes rentes compromises, ma maison écroulée, les pertes, les blessures, les tribulations, les craintes, fondent sur moi. Choses ordinaires, que dis-je? inévitables, décrets du ciel plutôt qu'accidents.

Si tu veux en croire un ami qui te découvre avec franchise le fond de son cœur, dans tout ce qu'on appelle disgrâces et rigueurs voici ma règle : je n'obéis pas à Dieu, je m'unis à sa volonté;[152] c'est par dévouement, non par nécessité, que je le suis. Quoi qu'il m'arrive, j'accepterai tout sans tristesse, sans changer de visage ; jamais je ne payerai à contrecœur mon tribut. Or tout ce qui cause nos gémissements, nos épouvantes, est tribut de la vie. Quant à en être exempt, Lucilius, ne l'espère, ne le demande pas. Un mal de vessie t'a ôté le repos; tes aliments t'ont paru amers, ton affaiblissement a été continu : allons plus loin, tu as craint pour tes jours. Eh! ne savais-tu pas que tu souhaitais tout cela en souhaitant la vieillesse? Tout cela est, dans une longue vie, ce que sont dans une longue route la poussière, la boue et la pluie. « Mais je voulais vivre et n'éprouver aucune incommodité! » Un vœu si lâche n'est pas d'un homme. Prends comme tu voudras celui que je fais pour toi : c'est celui du courage autant que de l'amitié : fassent les dieux et les déesses que tu ne sois jamais l'enfant gâté de la Fortune! Demande-toi à toi-même, si quelque dieu te laissait le choix, lequel tu aimerais mieux de vivre dans les camps ou dans les tavernes. Eh bien, la vie, Lucilius, c'est la guerre.[153]

Ainsi ceux qui, toujours alertes, vont gravissant des rocs escarpés ou plongent dans d'affreux ravins, et qui tentent les expéditions les plus hasardeuses, sont les braves et l'élite du camp; mais ceux qu'une ignoble inertie, lorsque autour d'eux tout travaille, enchaîne à leur bien-être, sont les lâches qu'on laisse vivre par mépris.

Tu te trompes, cher Lucilius, si tu regardes comme un vice propre à notre siècle la soif du plaisir, l'abandon des bonnes mœurs et autres désordres que chacun reprocha toujours à ses contemporains.[154] Tout cela tient aux hommes, non aux temps, aucune époque n'a été pure de fautes. Suis de siècle en siècle l'histoire de la corruption, je rougis de le dire, mais jamais elle n'agit plus à découvert qu'en présence de Caton. Croira-t-on que l'or joua un si grand rôle dans la cause où Clodius était accusé d'adultère ostensiblement commis avec la femme de César en profanant la sainteté d'un de ces sacrifices qui s'offrent pour le salut du peuple, en un lieu où l'aspect seul d'un homme est si sévèrement interdit que jusqu'aux peintures d'animaux mâles y sont voilées? Eh bien, de l'or fut compté aux juges; et, chose plus infâme qu'un tel pacte, la jouissance de patriciennes et d'adolescents nobles fut exigée comme supplément de prix. Le crime fut moins révoltant que l'absolution. L'accusé d'adultère se fait distributeur d'adultères et n'est assuré de son salut qu'en rendant ses juges semblables à lui. Voilà ce qui s'est fait dans une cause où, n'y eût-il pas eu d'autre frein, Caton avait porté témoignage. Citons les paroles mêmes de Cicéron, car le fait passe toute croyance: « Il a mandé les juges, il a promis, il a cautionné, il a donné. Bien plus, bons dieux, quelle horreur! des nuits de femmes qu'ils désignèrent, et de nobles adolescents qu'on dut leur amener, tel a été, pour quelques juges, le pot-de-vin du marché.[155]

« Ne disputons pas sur le prix : l'accessoire fut plus monstrueux. Tu veux la femme de cet homme austère? je te la donne. De ce riche? je la mettrai dans ton lit. Si je ne te procure pas l'épouse de cet autre, condamne-moi. Cette belle que tu désires, elle viendra; je te promets une nuit de cette autre, et je ne serai pas long : dans les vingt-quatre heures ma promesse sera tenue.

Distribuer des adultères, c'est faire pis que de les commettre: l'un est pour de nobles dames une injonction méprisante, l'autre un jeu de libertin. Ces juges, si dignes de l'accusé, avaient demandé au sénat une garde, qui n'était nécessaire qu'en cas de condamnation, et l'avaient obtenue, ce qui leur valut ce mot piquant de Catulus, après l'absolution: « Pourquoi nous demander une garde? Craigniez-vous qu'on ne vous reprit l'or de Clodius? » Mais ces plaisanteries n'empêchaient pas l'impunité d'un homme adultère avant le jugement, courtier de prostitution pendant qu'on le jugeait, qui, pour échapper à son arrêt, avait fait pis que pour le mériter. Crois-tu qu'il y ait eu rien de plus corrompu que ces mœurs, quand ni religion ni justice n'arrêtaient la débauche, qui dans cette même enquête, suivie extraordinairement par décret du sénat, consommait de plus graves attentats que ceux qu'on recherchait? Il s'agissait de savoir si après l'adultère on pouvait être en sûreté; il fut reconnu qu'on ne pouvait l'être qu'au moyen de l'adultère. Et ceci s'est commis sous les yeux de Pompée et de César, sous les yeux de Cicéron et de Caton, de ce Caton, disons-nous, en présence duquel le peuple n'osa demander, aux jeux floraux, qu'on fît paraître les courtisanes nues. Crois-tu les hommes d'alors plus austères comme spectateurs que comme juges? Tout cela se verra, tout cela s'est vu; et l'immoralité des villes, momentanément contenue par les lois et la crainte, ne s'arrêtera jamais d'elle-même. Ne va donc pas te figurer que la débauche soit aujourd'hui plus autorisée et les lois moins libres d'agir. De nos jours, la jeunesse est bien plus retenue qu'au temps où un accusé se défendait d'un adultère devant ses juges, tandis que les juges s'avouaient coupables du même crime devant l'accusé ; lorsque pour juger l'infamie on la commettait; lorsqu'un Clodius, plus en crédit que jamais par les vices qui l'avaient rendu criminel, se faisait entremetteur au moment où se plaidait sa cause. Qui le croira? Un seul adultère l'eût fait condamner ; sa complicité dans plusieurs le fit absoudre.

Tout âge aura ses Clodius, mais tout âge n'aura point ses Catons.[156]

Nous inclinons facilement au mal: pour le mal, les guides ni les compagnons ne peuvent manquer; que dis-je? on y va, sans guide ni compagnon, de soi-même ; c'est plus qu'une pente, c'est un précipice. Et ce qui nous rend presque tous incapables de retour au bien, c'est que dans tous les autres arts, les fautes portent honte et dommage à leur auteur; dans l'art de la vie on trouve du charme à faillir. Le pilote ne s'applaudit point de voir son vaisseau couler bas, ni le médecin d'enterrer son malade, ni l'orateur, si la faiblesse de sa défense a fait succomber son client: pour l'ennemi des mœurs au contraire, prévariquer c'est jouir. L'un triomphe d'un adultère que rendaient plus piquant les obstacles; l'autre met sa joie dans la fourberie et le vol: nul repentir du crime, que si le crime a mal tourné. Tel est l'effet des habitudes perverses. Car, d'un autre côté, la preuve que le sentiment du bien survit même dans l'âme la plus abandonnée au mal, et qu'elle n'ignore point ce qui est déshonnête, mais qu'elle n'y songe plus, c'est que tout homme dissimule une mauvaise action, et que, lui eût-elle réussi, en recueillant le résultat il a bien soin de cacher la cause. Mais une conscience pure aime le grand jour et défie tous les regards : le méchant craint jusqu'aux ténèbres. Epicure a dit là-dessus fort heureusement, ce me semble : « Le malfaiteur peut avoir la chance de rester caché ; la certitude, il ne peut l'avoir. » Ou bien, si tu trouves le sens plus clair comme ceci: « Rien ne sert au coupable de demeurer caché; eût-il même cette fortune, il n'y aurait pas foi. » Oui, l'impunité peut suivre le crime, la sécurité jamais.

Je ne crois pas qu'ainsi énoncée cette maxime choque notre école.[157] Pourquoi? Parce que la plus prompte comme la plus grave peine du malfaiteur est d'avoir fait le mal, et que pas un crime, dût la Fortune l'orner de tous ses dons, et le protéger et le couvrir, ne reste impuni : le supplice du crime est dans le crime même.[158] Et néanmoins un autre châtiment encore le presse et le poursuit: toujours il craint et prend l'alarme et ne se fie à rien de ce qui pourrait le rassurer. Pourquoi délivrerais-je d'un tel supplice l'iniquité? Pourquoi ne la laisserais-je pas toujours en suspens?

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