Lettres à Lucilius (page 27)
Séparons-nous ici d'Epicure, qui dit: « Rien n'est juste de sa nature ; et il faut éviter de faire le mal parce que ensuite on n'évite pas la crainte ; » mais répétons avec lui qu'une mauvaise conscience porte en elle ses fouets vengeurs et subit des tortures infinies dans cette perpétuelle angoisse qui l'oppresse, qui la déchire, qui lui défend de croire aux garants de sa sécurité.[159] Et cela même démontre, ô Epicure! que naturellement l'homme abhorre le crime, puisque nul coupable, au fond même du plus sûr asile, n'est exempt de frayeur. Beaucoup sont par hasard affranchis de la punition, nul ne l'est de la crainte. Pourquoi? C'est que nous portons imprimée en nous l'horreur de ce que la nature condamne. Aussi n'est-on jamais sûr d'être bien caché lors même qu'on l'est le mieux: caria conscience nous accuse et nous dénonce à nous-mêmes. Le propre du crime est de trembler toujours. Malheur à l'humanité, lorsque tant de forfaits échappent à la loi, au magistrat et aux supplices écrits, si la nature ne faisait tout payer, et cruellement, et à l'heure même; et si, à défaut du châtiment, elle n'envoyait la peur.
L'âme, plus puissante que la Fortune, se fait une vie heureuse ou misérable.
Ne regarde jamais comme heureux celui dont le bonheur est suspendu aux chances du sort. Fragile appui que l'extérieur pour qui y place sa joie : elle sortira par où elle est entrée. Mais celle qui naît de son propre fonds est fidèle et solide; elle croît et nous accompagne jusqu'à notre dernière heure; toutes les autres admirations du vulgaire ne sont des biens que pour un jour. « Mais quoi? Ne saurait-on y trouver ni profit ni plaisir? » Qui dit le contraire? Pourvu toutefois que nous en soyons les maîtres, qu'ils ne soient pas les nôtres. Tout ce qui relève de la Fortune peut profiter et plaire sous une condition : que le possesseur se possède et ne soit point l'esclave de ce qu'il a. Car on s'abuse, Lucilius, si l'on croit qu'un seul des biens ou des maux de l'homme lui vienne de la Fortune: elle ne donne que la matière des uns comme des autres, et les éléments de ce qui chez lui deviendra bien ou mal. Plus forte que toute destinée, l'âme fait seule prendre à ce qui la touche une face riante ou rembrunie, et devient l'artisan de ses joies et de ses misères. Pour le méchant rien qui ne tourne en mal, même ce qui lui venait sous l'apparence du plus grand bien ; l'âme droite et saine redresse les torts de la Fortune, adoucit ses plus vives rigueurs par l'art de les supporter, reconnaissante et modeste dans le succès, courageuse et ferme dans la disgrâce. Malgré sa prudence et les religieux scrupules qu'elle apportera dans tous ses actes, bien qu'elle ne tente rien au delà de ses forces, elle n'obtiendra pas ce bonheur absolu et inaccessible aux menaces, si elle ne se tient immobile devant la mobilité des choses.
Que tu observes les autres, car on juge plus nettement ce qui ne nous est point personnel, ou que tu t'observes sans partialité, et tu sentiras et tu avoueras que dans ce qui nous est désirable et cher il n'est rien d'utile, si tu ne t'es armé contre la légèreté du sort et des choses dépendantes du sort, si tu ne répètes, au lieu de te plaindre, à chaque dommage qui survient: Les dieux ont jugé autrement, ou même, inspiration plus haute, plus juste, plus réconfortante pour l'âme, à chaque événement contraire à ta pensée: Les dieux ont mieux jugé que moi. Plus d'accidents pour l'homme ainsi préparé; et l'on se prépare ainsi quand on songe, avant de le sentir, à tout ce que peut la vicissitude des choses humaines, quand on possède ses enfants, sa femme, son patrimoine, comme ne pouvant les posséder toujours,[160] et comme ne devant pas être plus à plaindre si on vient à les perdre. Déplorables esprits que ceux que l'avenir tourmente, malheureux avant le malheur, qui se travaillent pour conserver jusqu'au bout leurs jouissances du moment. En aucun temps ils ne seront calmes; et dans l'attente du futur, le présent, dont ils pouvaient jouir, leur échappe. Nulle différence entre perdre une chose et trembler de la perdre.
Ce n'est pas que je te prêche ici l'insouciance.
Loin de là, prends garde aux écueils ; tout ce que la sagesse peut prévoir, prévois-le; observe, détourne bien, avant qu'il n'arrive, tout ce qui peut te porter dommage. Pour cela même rien ne servira mieux qu'une confiance hardie et une âme d'avance cuirassée contre la souffrance. Qui peut supporter les coups du sort pourra les éviter; et ce n'est pas dans un tel calme qu'il soulève les orages. Bien de plus misérable et de moins sage qu'une crainte anticipée. Quelle est donc cette démence de devancer son infortune? Enfin, pour rendre en deux mots ma pensée et te peindre au vrai ces affairés, ennemis d'eux-mêmes, ils sont aussi impatients sous le coup que dans l'attente du malheur. Il s'afflige plus qu'il ne le devrait, l'homme qui s'afflige plus tôt qu'il ne le doit. Comment apprécierait-elle la douleur, cette même faiblesse qui ne sait point l'attendre? Avec cette sorte d'impatience, on rêve la perpétuité du bonheur, on le croit fait pour croître toujours, si haut qu'il soit déjà, non pour durer seulement; on oublie par quel mécanisme toute destinée monte ou s'affaisse, et c'est la constance du hasard que l'on se promet pour soi seul. Aussi Métrodore me paraît-il avoir très bien dit dans une lettre à sa sœur qui venait de perdre un fils du meilleur naturel : « Tous les biens des mortels sont mortels comme eux. » Il parle des biens vers lesquels se précipite la foule : car le grand, le vrai bien ne meurt pas ; il est aussi certain que permanent ; il s'appelle sagesse et vertu, seule chose impérissable que donne le ciel à qui doit périr.
Du reste l'homme est si injuste, si oublieux du terme où il marche, où chacune de ses journées le pousse, qu'il s'étonne de la moindre perte, lui qui doit tout perdre en un jour. Sur quelque objet que tu fasses graver : Ceci m'appartient, cet objet peut être chez toi, il n'est pas à toi; rien de solide pour l'être débile, pour la fragilité rien d'éternel et d'indestructible. C'est une nécessité de périr aussi bien que de perdre ; et ceci même, comprenons-le bien, console un esprit juste: il ne perd que ce qui doit périr.
« Eh bien, contre ces pertes quelle ressource avons-nous trouvée? » Celle de retenir par le souvenir ce qui nous a fui, sans laisser échapper du même coup les fruits que nous en avons pu recueillir. La possession s'enlève, avoir possédé nous reste. Tu es le plus ingrat des hommes si, après que tu as reçu, tu te crois quitte quand tu perds. Un accident nous ravit la chose ; mais en avoir usé, mais le fruit de cette chose, est encore à nous : nos iniques regrets nous font tout perdre. Dis-toi bien: « De tout ce qui me semble terrible, rien qui n'ait été vaincu, qui ne l'ait été par plus d'un mortel, le feu par Mucius, la croix par Régulus, le poison par Socrate, l'exil par Rutilius, la mort au moyen du fer par Caton; nous aussi sachons vaincre quelque chose!
« D'autre part, ces faux biens, dont l'éclat apparent entraîne le vulgaire, ont été par plusieurs et plus d'une fois dédaignés, Fabricius général refusa les richesses, censeur il les flétrit; Tubéron jugea la pauvreté digne de lui, digne du Capitole, le jour où, se servant d'argile dans un repas public, il montra que l'homme devait se contenter de ce qui était, même alors, à l'usage des dieux.[161] Sextius le père répudia les honneurs, lui que sa naissance appelait aux premières charges de la république : il ne voulut point du laticlave que lui offrait le divin Jules ; car il sentait que ce qui peut se donner peut se reprendre, A notre tour, faisons preuve de magnanimité. Prenons rang parmi les modèles. Pourquoi mollir? pourquoi désespérer? Tout ce qui fut possible l'est encore. Nous n'avons qu'à purifier notre âme et suivre la nature: qui s'en écarte est condamné à désirer et à craindre, à être esclave des événements. Nous pouvons rentrer dans la route, nous pouvons ressaisir tous nos droits. Ressaisissons-les, et nous saurons supporter la douleur, sous quelque forme qu'elle envahisse notre corps, et nous dirons à la Fortune : « Tu as affaire à un homme de cœur; cherche ailleurs qui tu pourras vaincre. »
Avec ces propos et d'autres semblables, notre ami[162] calme les douleurs d'un ulcère qu'assurément je voudrais voir perdre de sa violence et se guérir, ou rester stationnaire et vieillir avec lui. Mais pour lui je suie bien tranquille; c'est la perte que nous ferons qui m'inquiète, si ce digne vieillard nous est enlevé. Car lui, il est rassasié de la vie; s'il en désire la prolongation, ce n'est pas pour loi, mais pour ceux auxquels il est utile. Il vit par générosité. Un autre eût déjà mis fin à de telles souffrances ; notre ami pense qu'il est aussi honteux de se réfugier dans la mort que de la fuir. « Eh quoi! si tout l'y engage, ne quittera-t-il pas la vie? » Pourquoi non, si, n'étant plus utile à personne, il ne fait plus que perdre sa peine à souffrir?
Voilà, cher Lucilius, s'instruire d'exemple à la philosophie et s'exercer en présence des actes: voir ce qu'un homme éclairé a de courage contre la mort, contre la douleur, aux approches de l'une, sous l'étreinte de l'autre. Ce qu'il faut faire, apprenons-le de celui qui le fait. Jusqu'ici nous cherchions par des arguments s'il est possible à qui que ce soit de résister à la douleur, si les plus grands courages eux-mêmes fléchissent en face de la mort. Qu'est-il besoin de paroles? La chose est sous nos yeux. Voici un homme que ni la mort ne rend plus ferme contre la douleur, ni la douleur contre la mort: contre toutes deux il s'appuie sur lui-même; l'espoir de la mort ne le fait pas souffrir plus patiemment, ni l'ennui de la souffrance mourir plus volontiers : il attend l'une, il supporte l'autre.
Sur la mort du fils de Marullus. Divers motifs de consolation.
Je t'envoie la lettre que j'écrivis à Marullus quand il perdit son tout jeune fils, et qu'on m'apprit qu'il supportait cette perte avec peu de fermeté. Je n'y ai pas suivi l'usage ordinaire, et n'ai point cru devoir traiter mollement un homme plus digne de réprimande que de consolation. Pour une âme abattue et qui supporte impatiemment une blessure profonde, il faut quelque peu d'indulgence : qu'elle se rassasie de son deuil ou exhale du moins ses premiers transports. Mais ceux qui pleurent de parti pris, qu'on les gourmande sur le champ, et qu'ils apprennent combien, même dans les larmes, il y a d'inconséquences.
« Tu attends, lui disais-je, des consolations : tu recevras des reproches. Quoi! tant de faiblesse pour la mort d'un fils! Que ferais-tu, si tu perdais un ami? Il t'est mort un fils de douteuse espérance, du tout premier âge : ce sont bien peu de jours perdus. On se cherche partout des motifs d'affliction ; sans motifs même, on veut se plaindre de la Fortune, comme si elle ne devait pas nous en fournir de légitimes. Mais, en vérité, tu me semblais avoir déjà assez de constance contre des malheurs réels, pour ne pas en manquer devant ces fantômes de malheurs dont on ne gémit que pour suivre l'usage. Tu ferais la plus grande des pertes, celle d'un ami, que tu devrais encore plutôt te réjouir de l'avoir possédé que t'attrister de ne l'avoir plus. Mais personne presque ne porte en compte toutes les avances qu'il a reçues, tous les plaisirs qu'il a goûtés. La douleur, entre autres misères, a cela de particulier qu'elle est infructueuse, disons plus, qu'elle est ingrate. Eh quoi! de ce que tu n'as plus ce précieux ami, votre œuvre est-elle perdue? Ces longues années, cette fusion intime de deux existences, cette étroite fraternité d'études, n'ont-elles rien produit? Enterres-tu ton amitié avec ton ami? Et pourquoi gémir de l'avoir perdu, si sa possession t'a été stérile? Crois-moi, le sort a beau nous enlever ceux que nous aimons, la plus grande partie d'eux-mêmes demeure avec nous. Il est à nous le temps qui n'est plus, et rien n'est en lieu plus sûr que ce qui a été. Nos prétentions sur l'avenir nous rendent ingrats envers les biens qui précédèrent, comme si l'avenir, en admettant qu'il nous réussisse, ne devait pas bien vite se perdre dans le passé. C'est apprécier étroitement les choses que d'enfermer ses joies dans le présent : et l'avenir et le passé ont leurs charmes ; l'un a l'espérance, l'autre le souvenir. Mais le premier, encore en suspens, peut ne point arriver; le second ne peut pas ne point avoir été. Quelle folie est-ce donc de se laisser déchoir de la plus sûre des possessions?[163]
Savourons en esprit nos jouissances épuisées, si toutefois en les épuisant, notre âme, comme percée à jour, n'a pas laissé perdre ce qu'on lui versait.
« Il y a une infinité d'exemples de pères qui suivirent sans larmes le convoi de leurs enfants morts à la fleur de l'âge, qui du bûcher revinrent au sénat ou-à l'exercice de quelque charge publique, et se livrèrent tout de suite à autre chose qu'à la douleur. Et ils firent bien: car d'abord la douleur est superflue dès qu'elle ne change en rien les choses; ensuite la plainte n'est pas juste quand l'accident qui aujourd'hui frappe l'un, est réservé à tous. Enfin, regrets et plaintes sont déraisonnables là où si peu d'instants séparent l'être qui s'en va de celui qui le regrette. Résignons-nous donc d'autant mieux à sa perte que nous allons le suivre. Considère la célérité du temps, qui fuit à tire-d’aile ; songe à ce court espace où nous sommes emportés si vite ; regarde bien tout ce cortège du genre humain tendre vers le même terme et à de très brefs intervalles, lors même qu'ils semblent le plus longs : le fils que tu as cru perdre n'a fait que prendre les devants.[164] Quelle démence à toi, qui achèves la même route, de le plaindre d'être arrivé le premier! Pleure-t-on un événement qu'on savait bien devoir s'accomplir? Si l'on ne croyait point qu'un homme dût mourir, on se mentait à soi-même. Pleure-t-on un événement qu'on reconnaissait soi-même inévitable? Se plaindre qu'un homme soit mort, c'est se plaindre qu'il ait été homme. Tous nous sommes liés au même destin : si tu obtins de naître, il te reste à mourir. Nous différons par les intervalles, au but nous redevenons égaux. La durée qui s'étend du premier au dernier de nos jours n'est qu'incertitude et variation : calculée sur l'échelle des maux, elle est longue même pour l'enfant; sur la vitesse, elle est courte même pour le vieillard. Rien qui ne nous échappe et ne nous trompe; tout est plus mobile que les flots les plus orageux. Tout n'est qu'un va-et-vient, tout se transforme en son contraire au commandement de la Fortune ; et dans une telle révolution des choses humaines, rien pour aucun de nous, sinon la mort, n'est certain. Tous pourtant la maudissent, elle qui seule n'abuse personne. « Mais il est mort à un âge si tendre! » Je ne te dis pas encore que le plus heureux est l'être débarrassé de la vie;· passons au vieillard : de combien peu il l'emporte sur l'enfant![165]
Représente-toi l'océan des âges, si profond et si vaste, embrasse-le tout entier; puis compare ce qu'on appelle une vie d'homme à l'immensité même, et vois sur quelle minime durée portent nos vœux, nos calculs sans fini De ce peu d'heures, combien nous prennent les larmes, combien les soucis, combien nos souhaits de mort avant que la mort n'arrive ; combien les maladies, les craintes, les années ou trop tendres ou incultes ou stériles : et la moitié du tout se passe à dormir! Ajoutes-y travaux, afflictions, périls; tu reconnaîtras que même dans la plus longue vie la moindre part est celle où l'on vit en effet.
« Maintenant personne t'accordera-t-il que ce ne soit pas une grâce pour l'homme de rentrer dans son premier état, et d'achever sa route avant l'heure de la lassitude? La vie n'est ni un bien ni un mal : c'est le théâtre de l'un et de l'autre. Ainsi ton fils n'a rien perdu qu'une chance plus certaine de dommage. Il eût pu sortir de tes mains sage et prudent; il eût pu sous l'aile paternelle croître pour la vertu ; mais, crainte plus légitime» il eût pu ressembler au grand nombre.[166] Vois ces jeunes descendants des plus nobles maisons que la débauche a jetés dans l'arène ; vois-les, assouvissant tout ensemble leur lubricité et celle d'autrui, se prostituer à tour de rôle, et ne pas laisser s'écouler un jour sans ivresse ou sans quelque autre éclatant scandale: il te sera démontré que la crainte était plus fondée que l'espérance. Ne te forge donc pas de nouveaux motifs d'affliction: à de faibles désagréments n'ajoute pas le poids de ton impatience. Je ne te demande pas de grands efforts, de l'héroïsme ; je ne présume pas assez mal de ta vertu pour te croire réduit à l'appeler à toi tout entière. Ce n'est pas là une blessure, c'est une morsure légère : la blessure, c'est toi qui la fais. Certes la philosophie t'a merveilleusement profité, si un enfant, plus connu jusqu'ici de sa nourrice que de son père, te cause d'aussi violents regrets!
« Mais quoi! te conseillé-je l'insensibilité?
voudrais-je voir tes traits impassibles au bûcher d'un fils, et irai-je jusqu'à défendre au cœur d'un père de se serrer? Aux dieux ne plaise! C'est inhumanité, ce n'est pas force d'âme, que d'envisager du même œil les funérailles ou la vie des siens, que de n'être pas ébranlé[167]
au premier déchirement qui nous sépare d'eux. Et quand je te les défendrais, il est des choses qu'on ne maîtrise point : les larmes s'échappent quoi qu'on fasse, et en s'épanchant elles soulagent le cœur. Quel parti prendre? Permettons qu'elles coulent sans les provoquer; mais qu'elles coulent tant que la douleur les fera sortir, non d'après les invitations de l'exemple. N'aggravons en rien notre peine, ne l'amplifions pas sur ce que nous voyons chez les autres. Il y a un faste de douleur plus exigeant que la douleur même : combien peu d'hommes sont tristes pour eux seuls! Nous éclatons si le monde nous entend; muets et calmes dans la solitude, l'aspect du premier venu nous fait fondre en larmes de plus belle.[168]
Alors on se frappe la tête, ce qu'on pouvait faire plus à l'aise quand nul ne nous empêchait; alors on invoque le trépas, on se roule de son lit à terre. Toutes ces démonstrations s'en vont avec le spectateur. Ici, de même qu'ailleurs, nous tombons dans le travers de prendre exemple du grand nombre et de consulter non le devoir, mais la coutume. Transfuges de la nature, nous nous livrons à l'opinion, toujours mauvaise conseillère et le plus inconséquent des juges sur ce point comme sur tout le reste. Voit-elle un homme courageux dans l'affliction? elle l'appelle cœur sauvage et dénaturé. En voit-elle un autre défaillir, étendu sur un corps chéri? Femmelette, dit-elle, âme sans vigueur. C'est donc aux lois de la raison qu'il faut tout rappeler.
comme.de viser à ce qu'on cite notre douleur et qu'on admire nos larmes : le sage sans doute s'en permet quelques-unes, d'autres lui échappent d'elles-mêmes ; mais voici la différence. Quand la première nouvelle d'une mort prématurée nous frappe, quand nous pressons ce corps qui de nos bras va passer dans les flammes, irrésistiblement la nature nous arrache des pleurs. La sensibilité, sous l'impression d'une douleur poignante, en ébranlant tout l'individu, agit sur les yeux d'où elle chasse, en la comprimant, l'humeur qui les avoisine. Ces larmes-là tombent forcément malgré nous. Il en est auxquelles nous donnons passage, quand la mémoire de ceux que nous avons perdus se réveille; et je ne sais quelle douceur se mêle à la tristesse, au souvenir de leur agréable entretien, de leur commerce enjoué, de leur complaisante tendresse : alors nos paupières se dilatent comme dans la joie. Ici on s'abandonne, ailleurs on est subjugué.
« Et c'est pourquoi la présence d'aucun cercle, d'aucun assistant, ne doit retenir ni exciter nos pleurs ; les essuyer ou les laisser couler est toujours moins honteux que les feindre. Qu'ils suivent leur cours ; ils peuvent venir aux tempéraments les plus calmes et les plus rassis. Souvent les pleurs du sage coulèrent sans que sa dignité en souffrît, mais c'était dans une telle mesure que, pour être homme, il ne cessait pas d'être grand. Oui, nous pouvons céder à la nature en gardant notre gravité. J'ai vu aux funérailles des leurs des hommes vénérables, sur le visage desquels perçait la tendresse du cœur, sans rien de nos désespoirs d'apparat, rien qui ne fût donné à une affection sincère. Il est, jusque dans la douleur, une bienséance que doit observer le sage ; et, comme toute chose, l'affliction a ses limites. Chez les hommes de peu de raison, les joies comme les douleurs débordent.
« Subis sans murmure les coups de la nécessité. Qu'est-il survenu d'improbable, d'extraordinaire? Combien à cette heure même il se commande d'enterrements! Que de lits funèbres[169] s'achètent! Combien de deuils après le tien!
« Autant de fois que tu diras : « Mon fils était enfant ; » dis aussi: « Il était du nombre des mortels, auxquels rien n'est garanti, que le destin n'est pas tenu de conduire à la vieillesse : où il le veut, il les congédie. » Du reste, parle fréquemment de lui ; fais revivre, autant que tu pourras, son souvenir qui se représentera plus souvent s'il n'est pas accompagné d'amertume. Car si les gens tristes ne sont guère recherchés, la tristesse l'est bien moins encore. Quelque heureux propos, quelque gentillesse, tout enfantine qu'elle fût, t'ont-ils charmé en lui, reviens-y souvent, et affirme sans crainte qu'il eût pu remplir les espérances conçues par la tendresse de son père. Perdre la mémoire des siens et l'ensevelir avec leurs cendres, être pour eux prodigue de larmes, avare de souvenirs, c'est ne point porter un cœur d'homme. C'est ainsi que les oiseaux, que les bêtes féroces aiment leurs petits : leur amour, des plus violents, est pour ainsi dire de la rage ; mais viennent-ils à les perdre, il s'éteint tout à fait. Cela ne sied point au sage : sa mémoire sera persévérante, ses larmes passeront.
Je n'approuve en aucune façon ce que dit Métrodore, « qu'il est une volupté, sœur de la tristesse,[170]
qu'on fera bien de savourer aux jours d'affliction. » J'ai transcrit ses propres paroles, tirées de sa première lettre à sa sœur. Je ne doute pas du jugement que tu en porteras. Car quoi de plus honteux? Etre, au sein du deuil, en quête du plaisir, l'espérer du deuil même, et demander aux pleurs une jouissance! Voilà les hommes qui nous reprochent trop de rigorisme, qui flétrissent nos doctrines comme impitoyables, quand nous disons qu'on doit fermer son âme aux chagrins, ou les en bannir au plus vite. Lequel donc est le plus inadmissible, le plus barbare, ou de ne pas sentir la douleur de perdre un ami, ou d'être, au milieu de sa douleur, à l'affût de la volupté? Nos préceptes à nous n'ont rien que d'honnête : quand le cœur trop rempli s'est soulagé de quelques larmes et a jeté pour ainsi dire ses premiers bouillons, nous lui défendons le désespoir. Et tu conseilles, toi, l'amalgame du deuil et de la joie! Ainsi l'on console un enfant avec du gâteau, et l'on fait taire les cris d'un nourrisson en faisant couler du lait dans sa bouche. Quoi! à l'instant même où ton fils est la proie des flammes, où ton ami expire, tu n'admets point de trêve au plaisir, ton chagrin est une sensualité de plus! Lequel est le plus honorable, ou d'éloigner de ton âme la douleur, ou d'y accueillir la volupté de pair avec elle? Que dis-je de l'accueillir, de courir après, de vouloir l'extraire de ta douleur même? Il est, dis-tu, une volupté sœur de la tristesse! C'est à nous qu'est permis ce langage, à vous il ne l'est pas. Vous ne connaissez de bien que la volupté, de mal que la douleur. Entre le bien et le mal quelle parenté peut-il y avoir? Mais supposons-la : est-ce bien le moment de faire cette trouvaille, de scruter sa douleur pour surprendre autour d'elle quelque chose qui nous délecte et qui nous chatouille? Certains remèdes, salutaires à telle partie du corps, sont trop malpropres et trop peu décents pour s'appliquer à telle autre ; et ce qui ailleurs soulagerait sans choquer la pudeur, devient déshonnête selon l'endroit de la blessure. N'as-tu pas honte de guérir le deuil du cœur par la volupté? Cherche une cure plus sévère à une telle plaie. Dis plutôt: « L'homme qui a cessé d'être ne sent plus le mal, » ou, s'il le sent, « il n'a pas cessé d'être. » Non, plus de souffrance pour qui n'est plus ; car souffrir c'est vivre. Le crois-tu à plaindre de n'être pas, ou d'être encore d'une manière quelconque? Or ce ne peut être un tourment pour lui de ne pas exister ; le néant peut-il rien sentir? Et s'il existe, point de tourment, car il échappe au grand désavantage de la mort, qui est de n'être plus.
« Disons aussi à quiconque pleure et regrette un fils enlevé dès le bas âge : « Nous tous, vu la brièveté de nos jours comparée à l'ensemble des siècles, jeunes ou vieux, nous sommes au même point.[171] Notre partage sur la totalité des temps est moindre que ce qu'on peut dire de plus imperceptible, car même l'imperceptible est quelque chose; ce qui nous est donné à vivre se réduit presque à rien, et ce rien, ô démence! nos plans retendent à l'infini. »
« Si je t'écris ceci, ce n'est pas que je pense que tu l'attendes de moi : le remède viendrait bien tard; et je suis sûr de t'avoir dit de vive voix tout ce que tu vas lire. Mais j'ai voulu te punir d'un moment d'oubli qui t'avait laissé absent de toi-même, et, pour l'avenir, t'exhorter à opposer à la Fortune toute la vigueur de ton courage, à prévoir tous ses traits, non comme possibles, mais comme devant t'atteindre à coup sûr. »
Tu m'écris que tu as lu avec beaucoup d'empressement les livres de Fabianus Papirius sur les devoirs civils, mais qu'ils n'ont pas répondu à ton attente ; puis, oubliant qu'il s'agit d'un philosophe, tu blâmes sa construction oratoire. Admettons que tu dises vrai, qu'il laisse aller ses paroles et ne les travaille pas. D'abord cette manière a sa grâce, et un charme particulier s'attache à une composition facile et coulante. Car il est essentiel, je crois, de distinguer si elle tombe négligemment, ou si elle s'échappe avec aisance. Et ici même, comme je vais le dire, il y a une différence importante. Fabianus, ce me semble, ne presse pas sa diction, il l'épanché, tant elle abonde et se déroule avec calme, bien que l'entraînement s'y laisse sentir. Elle annonce et révèle clairement qu'on ne l'a ni façonnée ni longtemps tourmentée. Mais, croyons-le comme toi : il a fait de la morale, non du style ; il a écrit pour l'âme et point pour l'oreille. D'ailleurs, quand il discourait, tu n'aurais pas eu le temps de songer aux détails, tant l'ensemble t'aurait transporté ; et presque toujours ce qui plaît improvisé est d'un effet moindre sur le manuscrit. Mais c'est déjà beaucoup de captiver au premier abord l'attention, encore qu'un examen réfléchi doive trouver à reprendre. Mon avis, si tu le demandes, c'est qu'il est plus beau d'emporter les suffrages que de les mériter ; et je sais bien que les mériter est le plus sûr ; je sais qu'alors on compte plus hardiment sur l'avenir.
Un style trop circonspect ne sied point au philosophe. Quand sera-t-il énergique et ferme, quand risquera-t-il sa personne, s'il craint pour ses mots? La diction de Fabianus ne sentait point la négligence, mais la sécurité. Aussi n'y trouveras-tu rien de bas : il choisit ses termes sans courir après ni les placer selon le goût du siècle, au rebours de l'ordre naturel. Ils ont de l'éclat, quoique pris de la langue ordinaire ; sa pensée, noble et magnifique, n'est point écourtée en sentence : elle se développe largement. Tu trouveras chez lui des manques de précision, des structures de phrase peu savantes ou qui n'ont pas notre poli moderne ; mais, l'œuvre entière bien considérée, on n'y voit rien d'étroit et de vide. Là sans doute, ni variétés de marbres, ni salons entrecoupés de canaux d'eaux vives, ni cabane du pauvre,[172] ni tout ce qu'un luxe dédaigneux de la belle simplicité entasse de disparates; mais, comme on dit, la maison est bien construite.
Ajoute qu'en fait de composition oratoire on n'est pas d'accord. Les uns lui veulent une nudité sauvage pour parure; d'autres l'aiment raboteuse, au point que si le hasard leur amène une période un peu harmonieuse, ils la démembrent tout exprès, ils en brisent les cadences, de peur qu'elle ne réponde à l'attente de l'oreille. Lis Cicéron : sa composition est une ; souple et posée, molle sans être efféminée.[173]
Asinius Pollion : style rocailleux et sautillant, qui laisse l'oreille au dépourvu où l'on y pense le moins. Cicéron n'a que d'heureuses désinences; chez Pollion tout est cascade, sauf quelques phrases bien rares sorties d'un moule convenu et d'une structure uniforme.
Pour Fabianus, il va, dis-tu, terre à terre et s'élève peu : je ne crois pas que tel soit son défaut. Il n'y a pas chez lui manque de grandeur; c'est du calme, c'est le reflet d'une âme habituellement paisible et tempérée ; il est uni, mais sans bassesse. Il n'a pas cette vigueur oratoire, ces aiguillons que tu demandes, ces sentences frappantes et soudaines;[174] mais vois le corps tout entier : bien que sans apprêt,[175] il a sa beauté. La dignité, son discours ne l'a pas, elle est au fond de sa doctrine. Montre-moi qui tu pourrais préférer à Fabianus. Je te passe Cicéron, dont les œuvres philosophiques sont presque aussi nombreuses que les siennes; mais s'ensuit-il qu'on soit un nain dès qu'on n'a pas la taille du géant? Je te passe Asinius Pollion et je dis : « En si haute matière, c'est exceller que d'être le troisième. » Nomme Tite-Live enfin : car il a écrit aussi des dialogues[176] qu'on peut rattacher à la philosophie autant qu'à l'histoire, et des traités de philosophie pure. Je lui ferai place encore : mais vois que de rivaux on dépasse quand on n'a que trois vainqueurs, et tous trois des plus éloquents![177]
Mais Fabianus n'a pas tous les mérites : son style est sans nerf, bien qu'il ait de l'élévation; il n'est point rapide ni impétueux, malgré son ampleur ; il n'est pas limpide, il n'est que pur. « Tu voudrais, dis-tu, l'entendre malmener le vice, mettre les périls au défi, apostropher la Fortune, humilier l'ambition ; tu voudrais que le luxe fût gourmande, la débauche stigmatisée, la violence désarmée, que l'art oratoire parfois lui prêtât ses foudres, la tragédie son grandiose, le comique sa finesse. » Veux-tu donc qu'il s'amuse à la plus petite des choses, aux mots? Il s'est voué à la science, son sublime objet; et l'éloquence le suit comme son ombre, sans qu'il y prenne garde.[178] Non, sans doute, il ne s'observera point à chaque pas, ramassant sa phrase sur elle-même, aiguisant chaque parole en trait qui réveille et qui perce, beaucoup, je l'avoue, tomberont sans porter coup, et par moments son discours glissera sur nous sans agir; mais partout régnera une grande lumière; mais, si long qu'il soit, le chemin sera sans ennui. Bref, il te laissera convaincu qu'il a écrit comme il sentait. Tu reconnaîtras qu'il a tout fait pour t'instruire de ses idées, non pour flatter les tiennes. Tout chez lui tend au progrès, à la sagesse ; rien ne vise aux applaudissements.
Je ne doute pas que tels ne soient ses écrits, bien que j'en juge plutôt par réminiscence que sur le livre même, et que leur caractère m'apparaisse moins comme l'impression familière d'un commerce récent que comme les traits généraux d'une lointaine connaissance. Tel il me semblait du moins quand je pouvais l'entendre : non substantiel, mais plein, fait pour enthousiasmer les jeunes âmes bien nées et les enflammer d'un zèle imitateur, de l'espoir même de le vaincre, exhortation, selon moi, la plus efficace : car on décourage si en donnant le désir d'imiter on en ôte l'espoir. Au reste il avait l'abondance du style; sans que tel ou tel passage ressortît, l'ensemble était magnifique.