Histoire ecclésiastique (page 4)
CHAPITRE XXVIII.
Violences commises dans Alexandrie. Nous apprendrons de la bouche d'Athanase les violences qui furent exercées en ce temps-là par George dans Alexandrie, puisque non seulement il les vit toutes, mais il en souffrit une partie. Il en parle de cette sorte dans l'apologie qu'il fit pour justifier sa retraite.
Ils me vinrent encore chercher à Alexandrie pour me faire mourir, et exercèrent cette fois là de plus horribles cruautés qu'ils n'avaient fait auparavant. L'Eglise fut entourée par des gens de guerre, et sa maison de prière devint un champ de bataille. George, qu'ils avaient envoyé de Cappadoce, arriva au temps du Carême, et enchérit sur les leçons qu'ils lui avaient données pour faire le mal. Après la fête de Pâques les Vierges furent mises en prison, les Évêques furent emmenés par ses soldats, chargés de chaînes, les maisons des veuves, et des orphelins furent pillées, les corps des Fidèles, furent enterrés durant la nuit. Les maisons furent scellées et les frères des Ecclésiastiques furent inquiétés, et coururent des hasards à leur occasion. Ces violences-là sont fort fâcheuses, mais celles qui furent commises depuis furent encore plus insupportables. Dans la semaine d'après la Pentecôte, le peuple ayant jeûné, alla an cimetière pour faire sa prière pour éviter d'avoir aucune communion avec George.
Mais dès que ce méchant homme eut avis, il anima contre eux un capitaine 158 nommé Sébastien qui était de la secte des Manichéens. Ce Capitaine fondit un Dimanche sur le peuple, à la tête de ses soldats qui avaient leurs épées nues, avec leurs arcs et leurs traits à la main. Et n'ayant trouvé qu'un petit nombre de personnes, parce que les autres s'étaient déjà retirés à l'heure qu'il était, il tint une conduite fort digne de lui. Il fit allumer un grand bûcher, et présenta de saintes Vierges au feu, pour les obliger d'avouer qu'elles étaient Ariennes. Mais quand il vit qu'elles méprisaient ses menaces, il leur fit arracher leur voile, et les frapper si rudement au visage, qu'à peine les pouvait-on reconnaître plusieurs jours après. Il se saisit de quarante hommes, qu'il tourmenta d'une manière extraordinaire. Car il les fit battre si cruellement avec des branches de Palmier qui avaient encore leurs épines, que plusieurs en moururent, et que ceux qui en échappèrent, demeurèrent longtemps entre les mains des Chirurgiens. Il relégua tous les autres et une Vierge à la grande Oasis. Ils cachèrent au commencement les corps des morts, au lieu de les rendre à leurs proches pour les enterrer, de peur de laisser dans le public des preuves de leur cruauté. Mais c'était en vain qu'ils tâchaient de la cacher, parce qu'elle n'était que trop publiée par les parents de ceux qu'ils avaient fait mourir; qui bien qu'ils eussent d'un côté de la joie de la générosité avec laquelle ils avaient fait profession publique de la foi, ne laissaient pas d'avoir aussi de la douleur de l'inhumanité avec laquelle leurs corps étaient abandonnés sans sépulture. Ils envoyèrent après cela en exil plusieurs Évêques d'Egypte, et de Libye ; savoir Ammomus, Tmuis, Caïus, Philon, Hermès, Pline, Psenosiris, Nilamon, Agathon, Anagaruha, un autre Ammomus, Marc, Diacontius, Adel- 159 phius, et Athénodore. Ils menèrent deux Prêtres avec eux, Hiérax et Dioscore, et en les menant, ils les traitèrent tous avec une extrême cruauté, que quelques-uns moururent en chemin, et d'autres dans le lieu de leur exil. Ils changèrent plus de trente Évêques hors de leurs Sièges, parce qu'ils n'avaient point de plus forte passion non plus qu'Acab, que d'exterminer la vérité.
Voila ce qu'Athanase rapporte des violences exercées par George dans Alexandrie. Cependant l'Empereur Constance marchait à la tête de son armée vers l'Illyrie, où la proclamation que les soldats avaient faite de Vétranion eu qualité d'Empereur, l'obligeait de se rendre en diligence. Quand il fat arrivé à Sirmich, il entra en conférence avec Vètranion, et fit en sorte que les soldats qui l'avaient proclamé, l'abandonnèrent, et firent une proclamation contraire. Si bien que Vètranion se voyant trahi, se jeta aux pieds de Constance, qui après lui avoir ôté la couronne et la robe impériale, l'exhorta à passer le reste de sa vie en repos, plutôt que d'affecter dans un âge avancé une dignité pleine de soins et d'inquiétudes. Il lui assigna de grands revenus, et lui écrivit plusieurs fois à Pruse Ville de Bithynie, où il demeurait, pour l'assurer qu'il lui avait procuré un grand avantage, quand il l'avait délivré des peines et des misères qui accompagnent la souveraine puissance ; et qu'il avait tort de ne pas jouir lui-même du repos où il l'avait mis. Dans le même temps l'Empereur Constance déclara Gallus son cousin César, et lui ayant donné son nom, l'envoya. à Antioche pour y défendre les Villes d'Orient. Comme il entrait dans cette Ville ; une croix parut au ciel, au grand étonnement des spectateurs. Il envoya ses autres chefs avec de bonnes troupes contre Magnence. et attendit à Sirmich quel serait le succès de leurs armes.
CHAPITRE XXIX.
Déposition de Photin, Évêque de Sirmich. Photin Évêque de cette Ville, ayant publié alors plus ouvertement que jamais la doctrine qu'il avait inventée, et plusieurs en ayant été scandalisés, l'Empereur y assembla des Évêques, Ceux qui y vinrent d'Orient, furent Marc Évêque d'Aréthuse, George Évêque d'Alexandrie, qui comme nous l'avons dit, avait été mis par les Ariens sur le Siège de cette Ville en la place de Grégoire, Basile qui gouvernait l'Eglise d'Ancyre, d'où il avait chassé Marcel, Pancrace Évêque de Péluse, et Hypatien Evêque d'Heraclée. Il ne s'y en trouva que deux d'Occident, savoir Valens Evêque de Mursa, et le célèbre Osius Évêque de Cordoue, qui n'y vint que malgré lui. Ils s'assemblèrent l'année d'après le Consulat de Serge et de Nigrinien, en laquelle il n'y eut point de Consuls, à cause du bruit des armes ; et ayant reconnu que Photin renouvelait les erreurs de Sabellius de Libye et de Paul de Samosate, ils le déposèrent. Et cette déposition fut jugée très juste alors, et a toujours été jugée telle depuis.
CHAPITRE XXX.
Exposition de foi faite au Concile de Sirmich.
Mais ce que ceux qui y demeurèrent, y firent depuis, n'eut pas une approbation si générale. Car comme s'ils eussent condamné la foi qu'ils avaient établie il eu dressèrent trois 161 expositions différentes ; savoir une qui fut dictée en grec par Marc Evêque d'Aréchuse, et deux autres en latin, dissemblables tant à la grecque de l'Evêque d'Aréthuse, qu'entre elles-mêmes, j'en transcrirai ici une des deux latines, à la fin grecque, et je réserverai l'autre latine jusques à ce que je parle de ce qui fut fait depuis à Rimini. Ces deux expositions latines ont été traduites en grec. La grecque, de Marc Evêque d'Aréthuse, est conçue en ces termes.
Nous croyons un Seul Dieu, Père tout puissant, Créateur de toutes choses, qui est le Principe, et le Chef de toute cette grande famille qui est dans le ciel, et dans la terre. Et Jésus-Christ son Fils unique, notre Seigneur, qui est né de son Père avant tous les Siècles, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, par qui toutes les choses visibles et invisibles qui sont dans le Ciel, et sur la terre ont été faites; Qui est Verbe, Sagesse, vraie Lumière, et Vie, Qui dans les derniers temps a été fait homme pour nous, et est né de la sainte Vierge, a été crucifié ; est mort ; a été enseveli ; est ressuscité le troisième jour, est monte au ciel, est assis à la droite de son Père, et viendra à la fin des siècles pour juger les vivants, et les morts, et pour rendre à chacun, selon ses œuvres, dont le règne durera dans tous les siècles, et n'aura jamais de fin. Car ce ne sera pas seulement durant ce siècle-ci mais aussi durant les siècles à venir, qu'il sera assis à la droite de son Père. Et le saint Esprit Paraclet, que notre Seigneur a promis à ses Apôtres et qu'il leur a envoyé après son Ascension, afin qu'il les enseignât, et qu'il les avertît de tout, par. qui les âmes de ceux qui croient sincèrement en lui, sont sanctifiées. La Sainte Eglise Catholique tient éloignés d'elle ceux qui disent que le Fils de Dieu est de ce qui n'était pas auparavant, ou 162 qu'il est d'une autre substance, Si qu'il n'est point de Dieu, et qu'il y a eu un temps où un siècle auquel il n'était point. Nous disons donc encore un coup : Si quelqu'un avance que le Père et le Fils sont deux Dieux, qu'il soit anathème. Et si quelqu'un avouant que Jésus-Christ est Dieu et Fils de Dieu, avant tous les siècles, n'avoue pas qu'il a aidé et servi son Père dans la création du monde, qu'il soit anathème. Si quelqu'un ose dire que le Père ou une partie du Père est née de Marie, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le Fils est Fils de Marie selon la présence, et qu'il n'est pas né du père avant les siècles, et que toutes choses n'ont pas été faites par lui, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que la substance de Dieu s'étend ou se raccourcit, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que l'extension de la substance de Dieu fait le Fils, ou qu'il appelle Fils cette extension de substance, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le Verbe interne ou le Verbe prononcé est Fils de Dieu, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le Fils né de Marie, n'est qu'un homme, qu'il soit anathème. Si quelqu'un en disant que le Dieu Homme est né de Marie, entende qu'il n'est point engendré, qu'il soit anathème. Si, quelqu'un lisant ces paroles de la sainte Ecriture: Je suis le premier Dieu, et je suis encore depuis, et il n'y a point d'autre Dieu que moi, qui sont des paroles avancées pour ruiner les Idoles et les faux Dieux, les entend à la façon des Juifs, comme si elles étaient dites pour ruiner le Fils,, unique de Dieu, qui est avant tous les siècles, qu'il soit anathème. Si quelqu'un entendant prononcer ces paroles : Le Verbe a été fait chair, croit que le Verbe a été changé en chair, ou. qu'en prenant chair, il a souffert quelque changement, qu'il soit anathème. Si quelqu'un entend en- 163 tendant dire que le Fils unique de Dieu a été crucifié, dit que sa divinité a été sujette au changement, à la corruption, et aux souffrances, et qu'elle a souffert quelque diminution, ou quelque perte, qu'il sait anathème. Si quelqu'un dit que quand Dieu le Père a dit ces paroles, Faisions l'homme, il ne les a point dites à son Fils, mais à soi-même, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que ce n'est point le Fils de Dieu qui a été vu par Abraham, mais Dieu le Père ou une partie de lui, qu'il sait anathème. Si quelqu'un dit que ce n'a point été le Fils qui s'est battu, comme un homme contre Jacob, mais que ç'a été ou le Père, ou une partie du Père, qu'il soit anathème. Si quelqu'un au lieu d'entendre du Père et du Fils ces paroles : le Seigneur a répandu la pluie de la part du Seigneur, dit que le Fils a répandu la pluie de la part de soi-même, qu'il soit anathème. Car le Fils est le Seigneur, qui a répandu la pluie de la part du Seigneur son Père. Si quelqu'un entendant dire le Seigneur Père, ou le Seigneur Fils, ou le Seigneur Père et Fils ou disant le Seigneur du Seigneur, dit qu'il y a deux Dieux : qu'il soit anathème. Car nous n'égalons pas le Fils au Père, au contraire nous concevons .qu'il est au dessous de lui. Car il n'est pas descendu à Sodome, uns l'ordre de son Père, et il n'a pas répandu la pluie de lui-même, mais de la part du Seigneur, qui a la puissance. Il ne s'est pas assis de lui-même à la droite de son Père, mais il a attendu que le Père lui ait dit:
Asseyez-vous à ma droite. Si quelqu'un dit que le Père, le Fils et le saint Esprit ne sont qu'une même personne, qu'il soit anathème. Si quelqu'un en parlant de l'Esprit Saint et Paraclet, dit que c'est un Dieu non engendré, qu'il soit anathème.
Si quelqu'un dit que le Paraclet n'est point autre que le fils contre ce que 164 le Fils nous a enseigné lui-même, quand il nous a dit, je prierai mon Père de vous envoyer un autre Paraclet, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit qu'une l'Esprit est une partie du Père et du Fils, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit le Père, le Fils et le saint Esprit sont trois Dieux, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le Fils a reçu l'être par la volonté du Père comme une autre créature, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le Fils a été engendré sans la volonté du Père, qu'il soit anathème. Car le Père n'a point été contraint, ni obligé par aucune nécessité à engendrer son Fils. Mais dès qu'il lui a plu il l'a montré engendré de foi, sans -aucun temps et sans souffrir aucune chose. Si quelqu'un dit que le Fils n'a point été engendré, et qu'il n'a point de principe, comme s'il introduisait deux êtres exempts d'être engendrés, et d'avoir un principe, et qu'il fit deux Dieux, qu'il soit anathème, Car le Fils est le chef et le principe de toutes choses. Et Dieu est le chef de Jésus-Christ. Nous rapportons ainsi toutes choses à leur principe, qui n'a point de principe. De plus pour expliquer exactement la doctrine de la Religion Chrétienne, nous disons, si quelqu'un nie que Jésus-Christ ait été Fils de Dieu avant tous les siècles, et qu'il a servi son Père dans la création du monde ; mais qu'il n'a été appelé Fils de Dieu et Christ que depuis qu'il est né de Marie et que c'est alors qu'il a commencé d'être Dieu; qu'il soit anathème.
Autre exposition de foi dressée en Latin au Concile de Sirmich, et depuis traduite en Grec. Parce qu'il semblait qu'il y avait quelque contestation sur le sujet de la foi, toutes les difficultés ont été examinées avec soin à 165 Sirmich, en présence de nos très saints frères et Coévêques, Valens, Ursace, Germinius, et les autres. Il est constant qu'il y a un Dieu Père tout-puissant, comme on le croit dans tout le monde, et Jésus-Christ son Fils unique notre Seigneur et notre Sauveur qu'il a engendré avant les siècles. Il est constant aussi, qu'on ne peut ni qu'on ne doit prêcher qu'il y ait deux Dieux, sous prétexte que notre Seigneur a dit : J'irai à mon Père, et à votre Père, à mon Dieu, et à votre Dieu. Ainsi Dieu est le Dieu de tous les hommes, comme l'Apôtre l'a enseigné, quand il a dit : Dieu n'est-il Dieu que des Juifs ? Ne l'est-il pas aussi des Gentils ? Oui certes, il l'est aussi des Gentils. Car il n'y a qu'un seul Dieu, qui justifie par la foi les circoncis, et qui par la même foi, justifie les incirconcis. On est demeuré d'accord des autres points sans aucune difficulté. Quant à ce que quelques-uns étaient un peu troublés du mot de substance, qu'on appelle en Grec οὐσία, et pour le marquer plus précisément ὁμοούσιον ou ὁμοιούσιον, il n'en faut point du tout parler, ni le prêcher sous quelque couleur ou prétexte que ce soit, puisqu'il ne se trouve point dans la sainte Ecriture, et que cela est au dessus de la science des hommes, et que nul ne peut raconter la naissance du Fils de qui il est écrit, qui expliquera sa génération ? Il est clair qu'il n'y a que le Père qui sache comment il a engendré le Fils, et que le Fils qui sache comment il a été engendré par le Père. Il n'y a point, de doute que le Père est plus grand que le Fils, et qu'il le surpasse en honneur, en dignité, en clarté et en qualité de Père, comme le Fils le témoigne lui-même, quand il dit: celui qui m'a envoyé, est plus grand que moi. Personne n'ignore que la foi Catholique est que le Père est plus grand que le Fils, et que le Fils est sujet au
166 Père avec toutes les choses que le Père lui a assujetties. Que le Père n'a point de commencement, qu'il est invisible, immortel, et impassible. Que ce Fils est né du Père, Dieu de Dieu, Lumière de lumière. Qu'il n'y a que le Père qui a connaisse la manière dont le Fils a été engendré. Que le Fils de Dieu qui est notre Seigneur, et notre Dieu, a pris une chair et un corps, c'est-à-dire une nature humaine dans le sein de la Vierge Marie, comme l'Ange l'avait prédit. Qu'il a pris de la Vierge Marie une nature humaine, dans laquelle il a souffert, comme la sainte Ecriture l'enseigne, et principalement le Docteur des Gentils. La clef et le sceau de la foi est qu'il faut tenir la Trinité selon ces paroles que nous lisons dans l'Evangile: Allez et enseignez tout les peuples au nom au Père, du Fils, et du saint Esprit. Le nombre de la Trinité est un, nombre entier et parfait. L'Esprit Paraclet est par le Fils, par lequel il a été envoyé comme il avait été promis, pour instruire, pour enseigner, et pour sanctifier les Apôtres, et tous les fidèles.
Les Evêques tachèrent de persuader à Photin d'approuver et de signer tout ce qui avait été résolu bien qu'il eût été déposé ; et lui promirent de lui rendre son Evêché, pourvu que changeant de sentiment, il condamnât le dogme qu'il avait inventé, et souscrivît à la décision de foi qu'ils avaient faite. Mais au lieu d'accepter les conditions qu'ils lui offraient, il les provoqua à une dispute. Le jour ayant été pris, les Evêques et les Sénateurs que l'Empereur avait choisis, se trouvèrent au lieu de l'assemblée. Basile Évêque d'Ancyre entra en conférence avec Photin. Il y avait des Greffiers qui écrivaient ce qui était avancé de part et d'autre. Il y eut un combat fort opiniâtre de paroles, et de raisons. Mais enfin Photin fut vaincu, et condamné. Il écrivit durant son exil 167 en Grec et en Latin contre toutes les hérésies, et proposa son sentiment. Voila ce que j'avais à dire de lui. Cette Formule de foi déplut depuis aux Évêques assemblés à Sirmich qui l'avaient composée, et leur parut pleine de contradictions, si bien qu'ils tachèrent d'en retirer les copies d'entre les mains de ceux qui l'avaient transcrite, et obtinrent de l'Empereur un Edit, par lequel il était ordonné que les exemplaires seraient rapportés sous grandes peines contre ceux qui les cacheraient. Mais elle était trop publique pour pouvoir être supprimée par l'appréhension de ces peines.
CHAPITRE XXXI.
Osius Évêque de Cordoue, est contraint par la violence des tourments, de signer la Formule de foi arrêtée dans le Concile de Sirmich. Puisque j'ai dit qu'Osius Evêque de Cordoue en Espagne, assista malgré lui au Concile de Sirmich : je crois devoir ajouter ici quelque chose qui le regarde. Il avait été envoyé en exil par les intrigues des Ariens : mais l'Empereur l'en rappela à la sollicitation des Évêques assemblés à Sirmich, à dessein de l'obliger à s'accorder avec eux de gré ou de force.; parce qu'ils étaient tous persuadés que son suffrage contribuerait beaucoup à autoriser leur sentiment. Il se trouva donc malgré lui au Concile ; et sur la résistance qu'il faisait aux autres, ils battirent cruellement ce Vieillard, et le contraignirent de signer le Formulaire. Tel fut le succès du Concile de Sirmich. L'Empereur Constance demeura longtemps dans cette Ville pour attendre la fin de la guerre commencée contre Magnence.
168 CHAPITRE XXXII.
Mort tragique de Magnence. Magnence s'étant emparé de Rome, y fit mourir plusieurs personnes, tant du Sénat .que du peuple : Mais les Chefs de l'armée de Constance ayant commencé à marcher contre lui, il se retira dans les Gaules, où plusieurs combats furent donnés, à l'avantage tantôt d'un parti, et tantôt de l'autre. Enfin, Magnence fut défait proche de Mursa, Fort des Gaules, et contraint de se retirer dedans. On dit qu'il y arriva un événement fort singulier, et qui semble tenir quelque chose du miracle.
Magnence voyant que ses soldats avaient le courage abattu par leur défaite, tâcha de le relever, et monta pour cet effet sur son tribunal. Comme les soldats voulaient faire des acclamations en sa faveur, ils les firent en faveur de Constance, qu'ils nommèrent tous d'une voix, au lieu de Magnence. Celui-ci prenant ce cri pour un mauvais présage s'enfuit plus avant dans les Gaules, où ayant été poursuivi pax les troupes de Constance, il y eut un autre combat proche du mont de Seleuque, où l'armée de Magnence ayant été taillée en pièces, il s'enfuit seul vers Lyon qui n'est qu'à trois journées de ce lieu-là. Quand il y fut entré, il y fit mourir sa mère, et ensuite son frère qu'il avait nommé César, et se tua enfin lui-même. Cela arriva sous le sixième Consulat de Constance et sous le second de Constance Gallus le 15e jour du mois d'Août. Peu de temps après Décence autre frère de Magnence s'étrangla. La mort de ces tyrans ne rendit pas une parfaite tranquillité à l'Empire ; parce qu'incon- 169 tinent après il s'en éleva un autre, nommé Silvain : Mais les Chefs de l'armée de Constance l'opprimèrent promptement dans les Gaules, où il excitait des troubles.
CHAPITRE XXXIII.
Petite guerre contre les Juifs. Il y eut au même temps une petite guerre civile en Orient. Les Juifs qui habitent Diocésarée Ville de Palestine, ayant pris lès armes contre les Romains, et fait le dégât, sur leurs terres, Constance Gallus que l'Empereur Constance avait envoyé en Orient fit marcher des troupes contre eux, et ruiner leur Ville de fond en comble.
CHAPITRE XXXIV.
L'Empereur Constance fait mourir Constance Gallus. Gallus n'ayant pu se modérer dans sa prospérité, se souleva contre son bienfaiteur, et entreprit d'usurper la souveraine puissance. Il se porta même à cet excès de cruauté, de faire exécuter à mort Domitien Préfet du Prétoire d'Orient, et Magnus, Questeur, en haine de ce qu'ils avaient découvert son desseins à Constance. Ce Prince le manda à l'heure même, et l'ayant fait venir malgré lui, le fit tuer dans l'île Flanone. Il donna peu de temps après le titre de César à Julien, frère de Gallus, et l'envoya dans les Gaules pour y faire la guerre aux Barbares. Gallus fut tué dans l'année que l'Empereur Constance 170 était Consul pour la huitième fois, et qu'il l'était lui-même pour la troisième. L'année suivante Julien sur créé César, sous le Consulat d'Arbétion et de Lollien, le sixième jour du mois de Novembre. Nous parlerons de Julien dans le Livre suivant. Quand Constance se vit délivré des maux dont il avait été pressé, il s'appliqua à apaiser les troubles de l'Eglise, et étant parti de Sirmich pour aller à Rome, il y indiqua un Concile, et manda aux Évêques d'Orient et d'Occident, de s'y rendre. Pendant qu'ils se préparaient à ce voyage Jules Evêque de Rome mourut, après avoir gouverné quinze ans cette Eglise, et eut Libère pour successeur.
CHAPITRE XXXV.
Aëce publie une nouvelle Hérésie.
Aëce surnommé l'Athée, publia en ce temps- là dans Antioche une nouvelle hérésie. Il tenait les opinions d'Arius, et se sépara néanmoins des Ariens, en haine de ce qu'ils avaient reçu Arius dans leur communion. Car Arius avoir, comme nous l'avons dit, d'autres sentiments dans le cœur que ceux qu'il témoignait de bouche, et ayant signé la Formule du Concile de Nicée, il trompa l'Empereur qui régnait alors. Voila le sujet pour lequel Aëce se sépara de la communion des Ariens. Il était dès auparavant dans l'erreur, et soutenait la doctrine d'Arius avec beaucoup d'opiniâtreté. Ayant étudié fort légèrement à Alexandrie, il retourna à Antioche Ville de sa naissance, où il fut ordonné Diacre par Léonce et où se fiant à une connaissance fort superficielle et fort imparfaite qu'il avait des catégories d'Aristote, il commença à disputer, et à étonner 171 beaucoup de personnes par la nouveauté de ses discours. N'ayant appris d'aucun homme savant la fin qu'Aristote s'était proposée lorsqu'il avait écrit ce Livre : il ne s'en servit que pour se tromper soi-même. Car Aristote n'avait fait ce Livre que pour exercer de jeunes gens, et pour leur apprendre à proposer des arguments captieux aux Sophistes, qui se jouaient de la Philosophie. Les Philosophes Académiciens, qui ont expliqué les livres de Platon et de Photin, ont repris les vaines subtilités d'Aristote. Aëce n'ayant point eu de Philosophe Académicien pour maître, s'attacha à ces vaines subtilités, et ne pût comprendre comment il y a une génération éternelle, ni comment ce qui a été engendré peut être coétemel à ce par quoi il a été engendré. Au reste, il n'avait qu'une capacité très médiocre, nulle connaissance de la Sainte Ecriture, et ne s'était exercé qu'en l'art de disputer, auquel les plus grossiers peuvent réussir. Il n'avait jamais rien lu des Auteurs Ecclésiastiques, et méprisait Clément, Afriquain, et Origène, ces hommes si recommandables par l'éminence de leur science. II a écrit des Lettres à l'Empereur Constance et à d'autres, où il a fait de longues disputes, et proposé des arguments captieux, qui l'ont fait surnommer l'Athée. Bien qu'il crût et qu'il avançât les mêmes choses que les Ariens, ils n'ont pas laissé de le tenir pour hérétique parce qu'ils ne pouvaient rien comprendre de ses raisonnements embarrassés. Quand ils l'eurent chassé de leur Eglise, il fit semblant de s'être séparé lui-même de leur communion. Il a encore quelques sectateurs, que l'on appelé Aëciens, ou Eunomiens. Eunome avait été son Secrétaire, et ayant appris sa méthode de disputer, avait été après lui chef de la secte. Nous parlerons plus amplement de cet Eunome dans la suite de cet Ouvrage.
172 CHAPITRE XXXVI.
Concile de Milan. Les Evêques s'assemblèrent alors en Italie. Il ne s'en trouva qu'un petit nombre d'Orient parce que la plupart furent retenus par la longueur du chemin ou par leur grand âge. Il s'en trouva plus de trois cents d'Occident. Lors qu'ils furent tous assemblés à Milan selon l'ordre de l'Empereur, ceux d'Orient demandèrent que l'on rendît Sentence contre Athanase, afin qu'il ne pût jamais rentrer dans Alexandrie. Paulin Evêque de Trêves, Denis Evêque d'Albe, Métropole d'Italie, et Eusèbe Evêque de Verceil, ayant reconnu que les Orientaux ne faisaient cette demande qu'à dessein de renverser la Foi par la Sentence qui serait rendue contre Athanase, se levèrent, et crièrent que c'était un piège que l'on dressait à la Religion, qu'Athanase était innocent des crimes dont on l'accusait, et en criant de la sorte ils rompirent l'assemblée.
CHAPITRE XXXVII.
Concile de Rimini. Nouvelle Formule de Foi.
L'Empereur ayant appris ce qui s'était passé à Milan, exila ces trois Evêques, et eut envie d'assembler un Concile Général, et d'attirer les Evêques d'Orient en Italie pour les réunir tous, s'il était possible, en un seul sentiment. Mais depuis ayant fait réflexion sur la difficulté des voyages, il ordonna à ceux qui étaient en Italie de s'assembler à Rimini, et à ceux d'Orient de s'as- 173 sembler à Nicomédie Ville de Bithynie. Le dessein qu'il avait de les mettre d'accord ne pût toutefois réussir. Car ils ne purent convenir de rien, dans l'un ni dans l'autre des Conciles. Les Evêques assemblés à Rimini, ne s'accordèrent point entre eux, et les Evêques d'Orient assemblés à Séleucie Ville d'Isaurie, excitèrent de nouvelles contestations. Je ferai un récit exact de la manière dont toutes ces choses se passèrent, quand j'aurai parlé d'Eudoxe. Léonce qui avait ordonné Aëce Diacre étant mort, Eudoxe Evêque de Germanicie, Ville de Syrie qui était alors à Rome, représenta à l'Empereur que son Diocèse avait besoin de sa présence, et demanda permission d'y retourner.. L'Empereur qui ne se défiait de rien la lui ayant accordée, il s'appuya du crédit de quelques Officiers de la chambre de ce Prince, et par leur moyen quitta son Eglise, s'empara de celle d'Antioche et favorisa Aëce. Il assembla pour cet effet un Concile où il fit des efforts extraordinaires pour le rétablir dans l'exercice de son Ordre de Diacre ; mais ce fut inutilement, parce que l'aversion que l'on avait de la personne d'Aëce, se trouva plus forte que les brigues qu'il faisait en sa faveur. Voila ce que j'avais à dire sur ce sujet. Les Evêques s'étant assemblés à Rimini, les Orientaux dirent qu'ils n'étaient point venus pour parler de l'affaire d'Athanase. Ursace et Valens qui avaient défendu d'abord l'opinion d'Arius, et, oui avaient depuis signé la doctrine de la consubstantialité du Fils de Dieu, et donné leur profession de Foi à l'Evêque de Rome .comme je l'ai dit ci-devant, favorisaient de tout leur pouvoir ces Evêques d'Orient. Car ils ne manquaient jamais de se mettre du côté de ceux-qui leur paraissaient les plus forts. Germinius, Auxence, Démophile, et Caïus se joignirent à eux. Ils firent lire après cela un écrit qu'ils avaient entre les mains, et c'é- 174 tait la troisième Formule de Foi qu'ils avaient arrêtée à Syrmich, et qu'ils ne publièrent qu'à Rimini. La voici fidèlement traduite de Latin en Grec.
.La foi Catholique a été proposée à Sirmich en présence de l'Empereur Constance notre Seigneur, sous le Consulat de Flavius Eusèbe, et d'Hypatius le vingt-troisième jour du mois de Mai. Nous croyons un seul et vrai Dieu, Père Tout-Puissant, Créateur de toutes choses, et son Fils Unique qui est né de lui sans passion avant tous les siècles, avant tout principe, et de tout temps qui peut être conçu par l'Esprit, et avant aucune idée, par qui les siècles et toutes choses ont été faites, qui a été seul engendré par le Père, seul de seul, Dieu de Dieu, semblable à son Père qui l'a engendré selon la Sainte Ecriture, dont la génération n'est connue que du Père qui l'a engendré. Nous savons que ce Fils Unique de Dieu est descendu du Ciel sur la terre pour abolir le péché, qu'il est né de la Vierge Marie, qu'il a conversé avec ses Disciples, qu'il a accompli les Mystères selon la volonté de son Père, qu'il a été Crucifié, qu'il est mort, qu'il est descendu aux Enfers pour y disposer de tout ce qui était nécessaire, que les portes de l'Enfer ont tremblé en sa présence. II est ressuscité le troisième jour, a conversé avec ses Disciples, est monté au Ciel quarante jours après, est assis à la droite de son Père, et viendra aux derniers jours dans la gloire de son Père pour rendre à chacun selon les œuvres. Nous croyons aussi le S. Esprit que Jésus-Christ Fils Unique de Dieu a promis d'envoyer aux hommes pour les consoler, et pour leur servir d'Avocat, comme il est écrit : Je m'en vais à mon Père, et je le prierai, et il vous enverra un autre Consolateur qui est l'Esprit de vérité. Il prendra de ce qui est à moi, et il vous l'annon- 175 cera. Quant au nom de substance dont les Pères se sont servis par simplicité, et qui n'ayant point été entendu par le peuple, a été un sujet de chute à plusieurs : nous avons jugé à propos de le rejeter ; parce qu'il ne se trouve point dans la Sainte-Ecriture, et que jamais elle n'a parlé de la substance du Père, ni du Fils. Nous disons que le Fils est en tout semblable au Père, comme la sainte Ecriture le dit, et l'enseigne.
Cette Formule ayant été lue, ceux à qui elle ne plaisait pas se levèrent, et dirent ; ce n'est par aucun besoin de Foi que nous sommes venus ici. Car nous la gardons entière, telle que nous l'avons reçue ; mais nous sommes venus pour retrancher les nouveautés qui se sont élevées contre la Foi. Si la Formule que vous avez récitée ne contient aucune nouveauté, prononcez ouvertement anathème contre l'hérésie d'Arius comme les anciennes règles de l'Eglise prononcent contre les autres hérésies. Tout le monde sait que la doctrine impie d'Arius n'a excité jusques ici que des troubles dans l'Eglise. Cette proportion n'ayant point été acceptée par Ursace, par Valens, par Germinius, par Auxence, par Démophile, et par Caïus, mit la division parmi les Evêques ; dont les uns reçurent cette nouvelle Formule, et les autres confirmèrent ce qui avait été décidé au Concile de Nicée. L'inscription mise au commencement de cette Formule fut fort raillée, et principalement par Athanase dans une lettre à ses amis, où il en parle de cette sorte.
Que manquait-il à la piété et à la doctrine de l'Eglise Catholique pour faire un nouvel examen de la Foi, et pour marquer le temps de l'année, et du Consulat au commencement de la Formule qu'ils ont dressée ? C'est ce qu'Ursace, Valens, et Germinius ont fait, sans qu'il y en ait jamais eu d'exemple parmi les Chrétiens. Car ayant ré- 176 digé par écrit la Foi qu'ils voulaient embrasser, ils ont marqué le Consulat, l'année, le mois et le jour, pour faire connaître à toutes les personnes intelligentes et habiles que leur Foi, bien loin d'être ancienne, n'avait commencé que sous le règne de Constance. Ils n'ont rien écrit qu'en vue de leur hérésie. De plus., bien qu'ils fissent profession d'écrire de Notre-Seigneur ; Ils ont nommé un autre Seigneur, savoir Constance, qui est celui qui appuie et fortifie leur impiété. Ils ont appelé cet Empereur éternel, eux qui nient que le Fils de Dieu le soit, tant leur impiété les fait se déclarer ouvertement ennemis de Jésus-Christ. Peut-être que l'exemple des Prophètes leur a donné sujet de marquer le Consulat dans leur Formule. Mais s'ils osent se servir de ce prétexte, ils découvriront leur ignorance. Il est vrai que les saints Prophètes ont marqué le temps de leurs prédictions. Isaïe et Osée ont vécu au temps d'Osias, de Joatham, d'Achas, et d'Ezéchias. Ezéchiel et Daniel ont vécu au temps de Cyrus et de Darius. D'autres Prophètes ont fait leurs Prédictions en d'autres temps ; mais ils n'ont pas jeté les fondements de la Religion. Elle était avant eux, et avant le monde, et Dieu nous l'avait préparée par Jésus-Christ. Ils n'ont pas marqué non plus le temps auquel ils ont commencé à être fidèles : car ils étaient fidèles avant que d'être Prophètes. Mais ils ont marqué le temps de la promesse que Dieu faisait par leur bouche. Or le premier et le principal point de cette promesse, était l'avènement de notre Sauveur, le reste ne regardant que ce qui devait arriver aux Juifs, et aux Gentils. Ainsi le temps qu'ils ont marqué, n'était point le temps auquel leur foi a commencé, comme je j'ai déjà dit; mais le temps auquel ils ont vécu et auquel ils ont commencé à publier leurs 177 prophéties. Au contraire ces Sages de notre siècle qui n'ont écrit, ni histoire, ni Prophétie, proposent une exposition de la foi Catholique et ajoutent les Consuls, les mois, et le jour. Ils marquent le temps de leur foi, comme les saints Prophètes ont marqué le temps de leur ministère. Mais plût à Dieu qu'ils n'eussent parlé que de leur foi, et qu'ils n'eussent pas osé parler de la foi Catholique. Car ils n'ont pas écrit: Voila ce que nous croyons, Mais ils ont écrit : Voila quelle est la foi Catholique. Leur hardiesse et leur témérité est une preuve de leur ignorance, et la nouveauté de leur écrit approche fort de la perfidie d'Arius. En écrivant de la sorte ils ont fait voir à tout le monde le temps auquel ils ont commencé de croire, et auquel leur foi a commencé d'être publiée. Lorsque 'Evangéliste S. Luc dit que l'on publia un Edit pour le dénombrement du peuple. Il parle d'un Edit qui n'était point auparavant, et qui ne fut fait et publié qu'en ce temps-là. Ainsi quand ils disent que.la foi a été exposée, ils déclarent que c'est une nouvelle hérésie qu'ils ont inventée, et qui n'était point auparavant. Quant à ce qu'ils lui donnent le nom de Catholique, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils tombent sans y penser, dans l'extravagance des Cataphrygiens, et qu'ils disent comme eux, la foi Chrétienne vient de nous être révélée, et elle a commencé en nous. Ils prennent Constance pour leur Seigneur, au lieu de Jésus-Christ, comme les Cataphrygiens prenaient Montan pour le leur, et Maximille, pour leur Souveraine. Que s'il est vrai que la foi ait commencé, comme ils prétendent, sous ce Consulat, que deviendront les anciens Pères, et les saints Martyrs ? Que deviendront leurs disciples qui sont morts avant ce Consulat? Comment les feront-ils revenir au monde pour 178 effacer de leur esprit ce que les saints Pères leur ont enseigné, et pour y graver en la place ce qu'ils se vantent d'avoir inventé de nouveau? Ils sont si ignorants, et si grossiers, qu'ils ne peuvent alléguer que des excuses impertinentes, et qui se détruisent d'elles-mêmes.
Voila ce qu'Athanase écrivit à ses amis. Ceux qui liront la lettre entière reconnaîtront la force et la fermeté de l'esprit de ce grand homme. Je n'en ai transcrit qu'une partie, de peur d'être trop long. Ursace, Valens, Auxence, Germinius, Caïus.et Démophile furent déposés par le Concile, pour n'avoir pas voulu prononcer anathème contre l'hérésie d'Arius. Ils se refugièrent vers l'Empereur, et lui portèrent la Formule de foi qui avait été lue dans le Concile. Ce Concile écrivit aussi à l'Empereur. La lettre a été traduite de Latin en Grec : En voici le sens.
Lettre du Concile de Rimini à l'Empereur Constance.
Nous croyons que c'est par la volonté de Dieu, et par l'ordre de votre piété, qu'un aussi grand nombre d'Evêques que nous trouvons ici, se sont assemblés de diverses parties, d'Occident, afin que la foi de l'Eglise Catholique éclate, et que les hérétiques soient découverts. Car ayant examiné entre nous les matières, nous avons trouvé à propos de tenir toujours la foi ancienne, que nous avons reçue des Prophètes, des Evangélistes, des Apôtres par Jésus-Christ Notre Seigneur et notre Dieu, le Gardien de votre Empire, et le Protecteur de votre personne, et que nous avons toujours reçue. Nous avons cru qu'il y aurait eu de l'extravagance et de l'impiété à changer quelque 179 chose de ce qui a été si justement et si saintement établi par les Evêques, qui ont tenu le Concile de Nicée avec l'Empereur Constantin de glorieuse mémoire, père de votre piété. Ce Concile a été publié aux peuples, et opposé si heureusement à l'hérésie Arienne qu'il l'a détruite, et avec elle toutes les autres. On n'en saurait rien ôter, sans donner entrée au poison pernicieux de la doctrine des hérétiques. Ursace et Va/ens ont été autrefois soupçonnés de tenir l'hérésie d'Arius, et privés pour un temps de a communion. Ils ont demandé pardon .comme il paraît par leurs écrits, et l'ont obtenu au Concile de Milan en présence des Légats de l'Eglise Romaine. Nous ne croyons pas qu'il soit permis de rien retrancher de ce Concile, oµ les matières ont été examinées avec soin en présence de Constantin, qui a passé au repos de l'autre vie dans la créance de ce qui avait été décidé, et de nous éloigner du sentiment d'un si grand nombre de saints Confesseurs, et de successeurs des Martyrs qui ont célébré ce Concile, et qui ont conservé inviolablement la doctrine des anciens qui fleurit encore en ce temps, auquel votre piété a reçu de Dieu le Père par Jésus-Christ Notre Dieu et Notre-Seigneur le pouvoir de gouverner le monde. Mais de misérables personnes, et de mauvais sens ont eu la hardiesse et .la témérité de publier de nouveau une doctrine impie, et tâchent encore maintenant d'ébranler ce qui a été établi avec une grande sagesse. Car votre piété ayant ordonné que nous nous assemblassions pour examiner les matières de la foi, ceux qui troublent la paix de l'Eglise auxquels Germinius, Anxence, et. Caïus se sont joints ont présenté un écrit rempli d'une mauvaise doctrine. Mais ce qu'ils avaient présenté publiquement dans le Concile, n'ayant pas été ap-180 prouvé, ils ont crû y devoir apporter du changement, et ils y en ont en effet apporté plusieurs fois en très peu de temps. On a jugé à propos, de conserver inviolablement l'ancienne créance, et de retrancher ces personnes de la communion. Nous avons envoyé nos Députés à votre Clémence, pour l'informer de tout ce qui s'est passé, et pour lui présenter nos lettres où elle verra les sentiments du Concile. Nous ne leur avons point donné d'autre charge, que de faire en sorte que l'ancienne créance demeure ferme, et inébranlable, et que d'assurer votre sagesse que ce que Valens, Ursace, Germinius, et Caïus ont publié, n'est point vrai, qu'il est aisé de procurer la paix en changeant fort peu de chose. Comment la paix pourrait-elle-être ou procurée, ou entretenue par ceux qui la renversent, par ceux qui ont rempli de confusion et de désordre toutes les Eglises, et principalement celle de Rome? Nous supplions votre Clémence de recevoir agréablement, et d'écouter favorablement nos Députés, et de ne pas permettre que l'on fasse cette injure aux anciens que de changer leur doctrine, que nous croyons qu'ils n'ont tenue que par l'esprit de Dieu. Non seulement ces nouveautés troublent le repos des fidèles, mais elles détournent les infidèles de se soumettre à la foi. Nous vous supplions aussi de commander qu'un si grand nombre d'Évêques qui sont retenus à Rimini, accablés de vieillesse, et pressés par la pauvreté, aient la liberté de retourner à leurs Eglises, de peur que les peuples ne souffrent de leur absence. Nous vous supplions, car nous ne saurions nous lasser de répéter plusieurs fois la même prière, que l'on n'apporte aucun changement à la foi, que l'on n'en retranche rien, que l'on conserve inviolablement ce qui a été conservé 181 sous le règne du Père de votre piété, et sous le votre. Que votre sainte prudence, ne permette plus que nous soyons arrachés de nos Sièges, et obligés de faire de longs voyages: mais que nous demeurions en paix avec nos peuples, et que nous priions Dieu incessamment pour la santé de votre personne, pour la prospérité de votre Etat, et pour la paix. Nos Députés vous donneront un autre écrit, contenant les noms, et signatures de tous les Évêques,
Le Concile ayant écrit en ces termes à l'Empereur, ses Députés furent prévenus par Ursace, et par Valens, qui donnèrent à ce Prince de mauvaises impressions du Concile, et lui présentèrent la Formule de foi qu'ils avaient apportée avec eux. Comme ce Prince avait le cœur infecté depuis longtemps de la perfidie d'Arius, il entra en colère contre les Évêques du Concile, et rendit de grands honneurs à Ursace, et à Valens. Les Députés du Concile demeurèrent longtemps sans obtenir aucune réponse. Mais enfin ils reçurent celle qui suit.
Constance vainqueur et triomphant : à tout les Évêques qui se sont assemblés à Rimini. Votre Sainteté n'ignore pas que nous avons toujours pris, un soin particulier de tout ce qui regarde la Loi de Dieu. Nous n'avons pu néanmoins donner audience aux vingt Députés qui sont venus de votre part, parce que nous étions pressés de pourvoir à l'expédition que nous avons entreprise contre les étrangers, et que les affaires de la Religion doivent être traitées avec un esprit dégagé de toute autre inquiétude. C'est pourquoi je leur ai ordonné d'attendre à Andrinople que nous fussions de retour, afin que nous pussions les entendre lorsque nous 182 aurions donné ordre à ce qui concerne les nécessités de l'état. Ne vous lassez point de les attendre, afin que quand ils vous porteront notre résolution, vous puissiez faire ce qui sera plus avantageux pour le bien de l'Eglise.
Les Évêques ayant reçu cette réponse, récrivirent à l'Empereur en ces termes. Nous avons reçu la lettre de votre Clémence, Seigneur Empereur très-chéri de Dieu, par laquelle vous nous mandez, que la nécessité des affaires publiques ne vous a pas permis de donner audience à nos Députés, et vous nous ordonnez de les attendre jusques à ce que votre piété ait appris par leur bouche ce que nous avons décidé conformément à la tradition de nos prédécesseurs. Nous vous protestons encore par cette lettre que nous ne nous départons point de notre première résolution, comme nous l'avons fait savoir à nos Députés. Nous vous supplions d'avoir la bonté de faire lire cet écrit, et d'écouter avec patience ce que nos Députés vous représenteront de notre part. Votre douceur reconnaît aussi bien que nous, combien l'absence des Evêques hors de leurs Eglises est un sujet d'une tristesse, et d'une affliction très sensible sous un règne aussi heureux que le vôtre. C'est pourquoi nous supplions encore une fois votre Clémence, Seigneur Empereur très chéri de Dieu, de nous permettre de retourner en nos Eglises avant la rigueur de l'hiver, afin que nous puissions adresser avec les peuples des prières à Dieu tout puissant, et à Jésus-Christ son Fils unique notre Seigneur, et notre Sauveur, pour la prospérité de votre règne, comme nous avons toujours fait, et comme nous désirons de faire encore.
Les Évêques ayant attendu quelque temps après 183 avoir écrit cette lettre sans avoir reçu aucune réponse, s'en retournèrent en leurs Diocèses. II y avait déjà longtemps que l'Empereur avait résolu d'introduire la doctrine d'Arius dans toutes les Eglises. Il tint à injure et à mépris le départ des Évêques sans sa permission. Il donna donc à Ursace, à Valens et à leurs Sectateurs un pouvoir absolu de faire ce qu'il leur plairait, contre ceux qui n'étaient pas de leur sentiment. Il envoya aux Eglises d'Italie l'exposition de foi qui avait été lue à Rimini, et ordonna que ceux qui refuseraient de la signer fussent chassés de leurs Sièges, et que d'autres fussent mis en leur place. Libère Evêque de Rome ayant refusé de consentir à cette Formule fut envoyé en exil, et Félix fut établi en sa place par les partisans d'Ursace. Ce Félix n'était que Diacre de l'Eglise de Rome, et il fut élevé à la dignité d'Evêque, parce qu'il avait embrassé la perfidie d'Arius. Quelques-uns disent néanmoins, qu'il ne l'avait point embrassée, et qu'il fut contraint par force de se laisser ordonner. II n'y avait donc que confusion, et que désordre en Occident, les uns étant chassés hors de leurs Eglises, et envoyés en exil par l'autorité des Empereurs, et d'autres étant établis en leur place. Libère fut pourtant rappelé bientôt après, et rétabli dans son siège par le peuple mutiné, à la fureur duquel Constance ne se voulut point opposer. Les partisans d'Ursace ayant quitté l'Italie ils allèrent à Nice Ville de Thrace, où ils tinrent un autre Concile, et où ayant traduit en Grec la Formule de Foi qui avait été lue à Rimini ils la confirmèrent, et la publièrent de nouveau. Ils prétendaient tromper les simples par la ressemblance des noms, et faire passer leur Formule de Nice en Thrace pour la foi de Nicée en Bithynie. Mais cet artifice ne leur servit de rien, car il fut découvert incontinent après, et les exposa à la raillerie de tout le 184 monde. Voila ce que j'avais à dire de ce qui s'est fait en Occident : voyons maintenant ce qui s'est fait en Orient.
CHAPITRE XXXVIII.
Cruautés de Macédonius.
Les Edits de l'Empereur donnèrent une grande hardiesse aux Évêques de la faction d'Arius. Je dirai de quelle manière ils entreprirent d'assembler un Concile., quand j'aurai remarqué en peu de paroles ce qu'ils firent auparavant. Acace et Patrophile ayant chassé Maxime Evêque de Jérusalem hors de son Siège, mirent Cyrille en sa place. Macédonius troubla tout l'ordre des Eglises de Constantinople, en imposant les mains aux Ministres de ses crimes. Il fit Eleusius Évêque de Cyzique,. Maratonius Évêque de Nicomédie. Ce Maratonius avait été Diacre sous lui, et avait travaillé fort utilement à la conduite des Monastères d'hommes et de filles. Ce Macédonius s'étant emparé du Siège de l'Eglise de Constantinople de la manière que nous avons rapportée, fit souffrir de grands maux à ceux qui n'étaient pas de son sentiment, et persécuta non seulement les Catholiques, mais encore les Novatiens parce qu'ils tenaient la doctrine de la consubstantialité du Fils de Dieu. Leur Évêque nommé Agelius s'échappa.; Plusieurs personnes de piété ayant été prises, furent cruellement tourmentées, en haine de ce qu'elles évitaient la communion. Après les avoir tourmentées de la sorte, ils contraignaient les hommes à participer à leur communion. Car leur ayant ouvert la bouche de force avec un instrument de bois, ils leur mettaient le Saint Sacrement dedans, ce qui 185 était la plus grande peine qu'ils leur pussent faire, Ils enlevaient les femmes et les enfants, et les obligeaient à recevoir le Baptême, et quand il osaient faire la moindre résistance, ils les battaient, les chargeaient de chaînes, et les enfermaient en prison. Je ne rapporterai ici qu'un exemple ou deux de cette cruauté qui serviront à faire juger des autres. Ils coupèrent le sein à des femmes qui avaient refusé de participer à leur communion, et le pressèrent pour cet effet à quelques-unes dans l'ouverture d'une boite. Ils usèrent du fer envers d'autres, Ils le brûlèrent à d'autres avec des œufs extrêmement chauds ; et bien qu'ils fissent profession d'être Chrétiens , ils inventèrent ces nouveaux genres de supplice, dont jamais les Païens ne s'étaient avisés. J'ai appris ceci d'Auxanon, homme fort âgé, et Prêtre de l'Eglise des Novatiens, duquel j'ai parlé dans le premier Livre.. Il disait qu'avant que d'être promu à cet ordre il avait souffert quantité de violences de la part des Ariens ; qu'il avait été mis en prison, et chargé de coups avec Alexandre de Paphlagonie, avec lequel il vivait dans les saints Exercices de la. vie Monastique ; qu'Alexandre était mort en prison de ses blessures, et que pour lui il avait été guéri. Le tombeau de cet Alexandre se voit encore aujourd'hui à la droite de ceux qui naviguent vers le port de Constantinople, appelé Céras, proche des fleuves et de l'Eglise des Novatiens, appelée l'Eglise d'Alexandrie. Entre les Eglises que les Ariens abattirent en plusieurs Villes par l'ordre de Macédonius, ils abattirent celle que les Novatiens avaient à Constantinople proche de Pélarge. Ce qui m'oblige à parler de cet édifice plutôt que d'un autre, est ce que j'en ai appris d'Auxanon. L'Empereur ayant ordonné que les lieux où s'assemblaient ceux qui tenaient la consubstantialité - 186 té du Verbe seraient abattus, et Macédonius poursuivant avec fureur l'exécution de ces cruels Edits, ceux qui avaient chargé de les exécuter, voulurent faire abattre celui-ci où les Novatiens étaient en possession de s'assembler. Je ne saurais m'empêcher d'admirer le zèle que les Novatiens firent paraître pour le lieu de leurs assemblées, ni la charité que ceux qui avaient été chassés hors de l'Eglise par les Ariens, et qui y ont été rétablis depuis, et y vivent maintenant en repos, firent paraître envers les Novatiens. Comme ceux qui avaient charge de faire abattre cette Eglise pressaient, il s'assembla une multitude prodigieuse, tant de Novatiens que d'autres qui étaient de leur Sentiment, qui ayant tous abattu l'Eglise, la transportèrent à Sycas, qui est à l'opposite de la Ville, et en fait le treizième quartier. Ils travaillèrent avec une ardeur si extraordinaire, qu'ils firent ce changement en très peu de temps, personne ne s'exemptant de mettre la main à l'ouvrage. Les uns portaient les tuiles, les autres les pierres, les autres le bois. Les femmes et les enfants contribuaient le peu qu'ils pouvaient de leur peine, et tenaient à grand honneur d'être les dépositaires et les gardiens des choies consacrées au service de Dieu. Julien leur permit depuis la mort de Constance de rétablir leur Eglise, ce qu'ils firent, et parce qu'ils la rendirent plus belle, ils l'appelèrent Anastasie. Voilà comment elle fut rétablie sous le règne de Julien. Mais au temps dont je parle, les Catholiques et les Novatiens furent chassés. Les Catholiques ayant horreur d'entrer dans les Eglises des Ariens, s'assemblèrent dans celles des Novatiens, et y firent avec eux leurs prières, et ils se seraient tout-à-fait réunis avec eux, si les Novatiens n'eussent refusé de consentir à cette réunion, par le désir d'observer l'ancien précepte. Ils ne laissaient pas d'a 187 voir une grande tendresse et d'être prêts de mourir les uns pour les autres. Ils furent persécutés à Constantinople et dans les Villes des Provinces. Eleusius Evêque de Cyzique leur fit souffrir dans son Diocèse les mêmes maux que Macédonius leur avait fait souffrir ailleurs. Il les poursuivit partout et les chassa de Ville en Ville. Il ruina de fond en comble une Eglise que les Novatiens avaient à Cyzique. Macédonius couronna ses autres crimes par la violence que je vais dire. Ayant appris qu'il y avait en Paphlagonie, et principalement à Manitinie, un si grand nombre de Novatiens que les Ecclésiastiques n'étaient pas assez forts pour les en chasser, il obtint de l'Empereur quatre mille hommes de guerre, qu'il envoya en Paphlagonie, pour obliger ce peuple par la force des armes à recevoir la doctrine d'Arius. Les habitants étant transportés de zèle pour la défense de leur Religion s'armèrent de leur propre désespoir, et ayant pris à la hâte des faux et des cognées coururent au devant des gens de guerre. Les deux partis en étant venus aux mains, plusieurs habitants de Paphlagonie furent tués, mais presque tous les soldats demeurèrent morts sur la place. J'ai appris ce que j'écris d'un ancien du pays qui m'assura qu'il avait été au combat. Voila les beaux exploits que Macédonius fit pour l'intérêt de la Religion. Ces exploits sont les combats, les guerres civiles, les emprisonnements, et les meurtres, qui le rendirent extrêmement odieux non seulement à ceux qu'il persécuta, mais à ceux-mémes de son parti. L'Empereur outre ces raisons générales, en eut une particulière de se fâcher contre lui. L'Église où était le cercueil de l'Empereur Constant menaçant de ruine, de sorte que tant ceux qui y demeuraient, que ceux qui y entraient pour faire leurs prières étaient en danger, Macédonius voulut transférer le cer- 188 cueil de peur qu'il ne fût endommagé par la chute du bâtiment. Le peuple ayant eu connaissance de ce dessein, tâcha de s'y opposer, comme si cette translation eût été une impiété égale à celle de ceux qui renversent les tombeaux, Il est vrai néanmoins que tous n'étaient pas de ce sentiment, et que plusieurs croyaient que la translation ne faisait aucune injure au corps de cet Empereur. Ceux qui soutenaient la consubstantialité du Verbe prirent part à cette contestation, et se déclarèrent contre la translation. Macédonius se souciant fort peu de leur opposition, fit transférer le corps de l'Empereur Constantin dans l'Eglise où repose celui de saint Acace Martyr. Cette translation ayant attiré une foule incroyable de peuple vers cette Eglise, la contestation échauffa si fort entre les partis, qu'ils en vinrent aux mains. Le carnage fut si furieux que la place qui est devant l'Eglise fut couverte de sang, que le puits en fut rempli, et qu'il coula jusques à la galerie. L'Empereur entra en grande colère contre Macédonius, tant de ce qu'il avait osé remuer le corps de son Père, que de ce qu'il avait donné occasion à une si cruelle effusion de sang. Ayant laissé Julien en Occident, il partit pour l'Orient. Nous verrons incontinent comment Macédonius fut déposé, et fut fort légèrement puni pour de si grands crimes.
CHAPITRE XXXIX.
Concile tenu à Séleucie.
Je parlerai maintenant d'un autre Concile que l'Empereur convoqua en Orient, pour l'opposer à celui de Rimini. Le premier projet avait été de l'assembler à Nicomédie Ville de Bithynie, mais il fut rompu par le tremblement de terre 189 arrivé sous le consulat de Dacien et de Céréalis, le 18e jour du mois d'Août, par lequel cette Ville fut renversée. On eut dessein d'abord de transférer le Concile à la Ville de Niece qui est proche ; mais on le transféra en effet à Séleucie, surnommée Apre, Ville d'Isaurie, où il fut tenu sous le consulat d'Eusèbe et d'Hypatius., en la même année que celui de Rimini. Cent cinquante Évêques s'y trouvèrent, Léonas., Officier considérable de la maison de l'Empereur, y assista, pour satisfaire à l'Edit par lequel ce Prince avait ordonné que les questions de Foi fussent agitées en sa présence. Laurice qui commandait les troupes d'Isaurie, eut aussi ordre de s'y trouver, pour rendre aux Évêques tour ce qu'ils désireraient de son service. Les Évêques s'étant donc assemblés le vingt-septième jour du mois de Septembre, commencèrent à agiter les matières. Ils avaient des Secrétaires qui écrivaient ce que chacun avançait. Ceux qui souhaiteront de s'informer exactement de tout ce qui fut avancé en cette occasion, le pourront apprendre par la lecture des Recueils de Sabin, où il est rapporté fort amplement. Quant à moi je me contenterai de marquer les Chefs les plus importants. Le premier jour Léonas ordonna que chacun proposât ce qu'il lui plairait. Les Évêques qui étaient présents dirent qu'il ne fallait agiter aucune question que ceux que l'on attendait ne fussent arrivés. Ceux que l'on attendait étaient Macédonius Évêque de Constantinople, Basile Évêque d'Ancyre, et quelques autres, qui appréhendaient d'être accusés de leurs crimes. Macédonius s'excusait sur une indisposition, Patrophile sur un mal d'yeux, qui l'obligeait à demeurer dans un Faubourg de Séleucie, et d'autres alléguaient d'autres prétextes. Léonas ayant soutenu qu'il fallait commencer à agiter quelques questions en leur absence, les Évêques répondirent qu'ils n'a- 190 giteraient aucune question qu'ils n'eussent auparavant examiné la vie et les mœurs de ceux qui étaient accusés de quelque crime; comme Cyrille Évêque de Jérusalem, Eustate Evêque de Sébaste en Arménie, et quelques autres. II s'émut là-dessus une grande contestation, les uns soutenant qu'il fallait prendre connaissance des accusations, et les autres qu'il fallait traiter les matières de doctrine. La contestation fut augmentée par les ordres contraires de l'Empereur, qui portaient tantôt que l'on commencerait par un chef, et tantôt par un autre. Les Evêques n'ayant pu s'accorder, divisèrent le Concile en deux partis, de l'un desquels Acace Évêque de Césarée eu Palestine, George Evêque d'Alexandrie, Uranius Évêque de Tyr, et Eudoxe Evêque d'Antioche, suivis seulement de trente autres, étaient Chefs. George Évêque de Laodicée en Syrie, Sophronius Evêque de Pompeiopole en Paphlagonie, Eleusius Evêque de Cyzique étaient Chefs de l'autre parti qui était sans doute le plus nombreux. Ce dernier parti qui était d'avis d'examiner d'abord la doctrine ayant prévalu, l'autre crut devoir abolir la foi du Concile de Nicée, et en introduire une autre. Le parti qui avait prévalu ne reprit dans le Concile de Nicée que le terme de consubstantiel. Les Evêques ayant contesté jusques au soir avec beaucoup de chaleur, Silvain Évêque de Tarse éleva sa voix, et dit qu'il ne fallait point faire de nouvelle Formule de foi ; mais retenir celle qui avait été arrêtée à la dédicace de l'Eglise d'Antioche. Il n'eut pas sitôt achevé cette parole, que les partisans d'Acace sortirent hors de l'assemblée. Les Evêques de l'autre parti lurent la Formule de foi qui avait été arrêtée à Antioche, et se séparèrent. Le jour suivant ils s'assemblèrent dans l'Eglise, et en ayant fait fermer les portes, ils signèrent la même Formule. Il y eut quelques Diacres 191 et quelques Lecteurs qui signèrent en la place des Évêques absents.
CHAPITRE XL.
Autre Formule de Foi faite par Acace.
Acace et ceux de son parti trouvaient à redire que l'on eût fermé la porte de l'Eglise, et disaient qu'une signature faite de la sorte en secret devait être fort suspecte. Cet Evêque n'avait point néanmoins en cela d'autre dessein que de faire recevoir une autre Formule de foi qu'il avait préparée, et qu'il avait montrée à Laurice, et à Léonas. Il ne se fit rien davantage ce jour-là. Le troisième, Léonas s'efforça de réunir les deux partis. Macédonius Evêque de Constantinople, et Basile Evêque d'Ancyre se trouvèrent ce jour-là dans l'assemblée ; mais parce qu'ils s'y trouvèrent et qu'ils se réunirent, ceux du parti d'Acace n'y voulurent point entrer, et dirent qu'il en fallait chasser auparavant tant ceux qui avoient été déposés, que ceux qui étaient accusés de quelque crime. Cet avis ayant été suivis après quelque contestation, les accusés sortirent du Concile, et les Evêques du parti d'Acace y entrèrent. Alors Léonas dit qu'Acace lui avait donné un écrit sans dire que c'était une Formule de Foi, contraire tantôt fort ouvertement aux autres, et tantôt moins ouvertement. Les Evêques ayant gardé le silence dans la pensée que cet écrit était tout autre chose qu'une Formule de foi, il fut lu avec une préface, conçue en ces termes.
Nous étant assemblés le jour d'hier, c'est-à-dire le 17 Septembre à Séleucie Ville d'Isaurie par l'ordre de l'Empereur, nous avons apporté tout le soin dont nous avons été capables pour 192 conserver par notre modestie la paix de l'Eglise, pour traiter les questions de la foi par l'autorité de la sainte Ecriture de l'ancien et du nouveau Testament, sans y rien mêler qui soit pris d'ailleurs, selon que l'Empereur Constance très chéri de Dieu nous l'avait ordonné. Mais parce que quelques Evêques nous ont fait injure, qu'ils ont fermé la bouche à quelques uns, qu'ils en ont chassé d'autres hors de l'assemblée, bien qu'ils en eussent quelques-uns parmi eux qui avaient été déposés, et quelques autres qui n'avaient point été ordonnés Canoniquement; de sorte que le Concile était rempli de désordre, comme Laurice Gouverneur de la Province, et Léonas l'ont vu de leurs propres yeux, nous sommes obligés de faire cette déclaration. Nous n'avons point d'éloignement de la foi qui a été publiée à la dédicace de l'Eglise d'Antioche, et nous en faisons profession, bien que nos Pères se fussent alors assemblés pour examiner la question dont il s'agissait en ce temps-là. Mais parce que les termes de consubstantialité, et de semblable ont troublé par le passé les esprits; qu'ils les troublent encore, et que quelques-uns ont introduit depuis peu, celui de dissemblable, nous rejetons les deux premiers comme des termes qui ne se trouvent point dans l'Ecriture, et nous condamnons le dernier, et tenons que ceux qui s'en servent sont hors de l'Eglise Nous confessons que le Fils est semblable au Père selon ce que l'Apôtre dit de lui, qu'il est l'Image de Dieu, qui est invisible. Nous confessons donc, et nous croyons un seul Dieu Père tout-puissant qui a fait le Ciel et la terre, les choses visibles et invisibles. Nous croyons aussi Jésus-Christ son Fils notre Seigneur qu'il a engendré sans souffrir avant tous les siècles, Dieu Verbe, seul né de Dieu, lumière, vie, vérité, sagesse, par qui 193 toutes choses ont été faites dans le Ciel et sur la terre, tant les visibles, que les invisibles. Nous croyons qu'à la fin des siècles il a pris chair de la sainte Vierge Marie pour abolir le péché, qu'il s'est fait Homme, et qu'il a souffert pour nos péchés, qu'il est ressuscité, qu'il est monté au Ciel, qu'il s'est assis à la droite de son Père, d'où il viendra dans l'éclat de sa gloire, pour juger les vivants, et les morts. Nous croyons encore le saint Esprit que notre Sauveur, et notre Maître a appelé Paraclet, et qu'il a promis à ses Disciples de leur envoyer après qu'il se serait retiré, qu'il leur a en effet envoyé, et par lequel il sanctifie tous ceux qui croient dans l'Eglise, et qui sont baptisés au nom du Père, du Fils, et du saint Esprit. Nous croyons que ceux qui prêchent quelque chose au delà de cette foi, sont hors de l'Eglise Catholique.
Cette Formule composée par Acace fut signée de lui, et de ceux de son parti, dont j'ai marqué ci-dessus le nombre. Quand elle eut été lue Sophronius Évêque de Pompeiopole en Paphlagonie s'écria en ces termes.
Si nous voulons recevoir chaque jour de nouvelles opinions, comme des Formules de foi, nous perdrons bientôt la vérité.
Voila ce que Sophronius dit alors. Mais je dis moi, que si tant ceux qui ont précède ces Evêques, que ceux qui les ont suivis avaient été dans le même sentiment touchant ce qui avait été résolu au Concile de Nicée, toutes les disputes auraient été apaisées, et. l'Eglise n'aurait point été agitée de tant de troubles, je laisse néanmoins ces questions à décider aux personnes intelligentes. Plusieurs discours ayant été avancés de part et d'autre, tant sur la doctrine que sur les personnes contre lesquelles il y avait des accusations, l'assemblée se sépara. Le quatrième jour les Évêques s'assemblèrent et disputèrent avec la même opi- 194 niâtreté qu'auparavant. Au milieu de cette contestation Acace proposa son avis en ces termes.
La foi de Nicée ayant été changée plus d'une fois, rien n'empêche qu'on n'en écrive une nouvelle.
Eleusius Evêque de Cyzique lui répondit,
Le Concile est maintenant assemblé, non pour apprendre ce qu'il a appris il y a longtemps, ni pour recevoir une créance qu'il n'ait point reçue par le passé; mais demeurant ferme dans la foi de ses Pères, il ne s'en départira ni durant la vie, ni à la mort.
Quand il appelait la foi des Pères celle qui avait été exposée à Antioche, il semble que l'on aurait pu lui répondre de cette sorte.
Comment est-ce, Eleusius, que vous appelez vos Pères ceux qui ont été assemblés au Concile d'Antioche ; puisque vous ne reconnaissez pas pour Pères ceux qu'ils ont reconnus eux-mêmes ? On peut avec plus de raison appeler Pères les Evêques qui se sont assemblés à Nicée, et qui ont confirmé par leur suffrage la Consubstantialité du Fils de Dieu, parce qu'ils ont précédé ceux qui se sont assemblés à Antioche, et leur ont conféré l'honneur du Sacerdoce. Si ceux d'Antioche ont rejeté leurs Pères, ceux qui les suivent, suivent sans y penser des parricides. Comment ont-ils reçu l'Ordination comme légitime et Canonique, de celui dont ils rejetaient la créance comme fausse et erronée? Si ceux de Nicée n'avaient pas le saint Esprit qui est communiqué par l'imposition des mains, ceux d'Antioche n'ont jamais été ordonnés. Car comment auraient-il pu recevoir l'Ordination de ceux qui ne la pouvaient conférer?