Le Rouge et le Noir (page 12)

Stendhal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Rouge et le Noir · 46 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quoi donc ! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en duel avec un homme très fort sur les armes, est-ce que j’aurais la faiblesse d’y penser sans cesse, et la terreur dans l’âme ?

Il passa plus d’une heure à chercher à se bien connaître sous ce rapport.

Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut devant ses yeux aussi nettement qu’un des piliers de sa prison, il pensa au remords !

Pourquoi en aurais-je ? J’ai été offensé d’une manière atroce ; j’ai tué, je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon compte envers l’humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je ne dois rien à personne ; ma mort n’a rien de honteux que l’instrument : cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières ; mais sous le rapport intellectuel quoi de plus méprisable ! Il me reste un moyen d’être considérable à leurs yeux : c’est de jeter au peuple des pièces d’or en allant au supplice. Ma mémoire, liée à l’idée de l’or, sera resplendissante pour eux.

Après ce raisonnement, qui au bout d’une minute lui sembla évident : Je n’ai plus rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s’endormit profondément.

Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant à souper.

— Que dit-on dans Verrières ?

— Monsieur Julien, le serment que j’ai prêté devant le crucifix, à la cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, m’oblige au silence.

Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa Julien. Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les cinq francs qu’il désire pour me vendre sa conscience.

Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction :

— L’amitié que j’ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d’un air faux et doux, m’oblige à parler ; quoiqu’on dise que c’est contre l’intérêt de la justice, parce que cela peut vous servir à arranger votre défense… Monsieur Julien, qui est bon garçon, sera bien content si je lui apprends que madame de Rênal va mieux.

— Quoi ! elle n’est pas morte ? s’écria Julien hors de lui.

— Quoi ! vous ne saviez rien ! dit le geôlier d’un air stupide qui bientôt devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que monsieur donne quelque chose au chirurgien qui, d’après la loi et la justice, ne devait pas parler. Mais pour faire plaisir à monsieur, je suis allé chez lui, et il m’a tout conté…

— Enfin, la blessure n’est pas mortelle, lui dit Julien impatienté, tu m’en réponds sur ta vie ?

Le geôlier, géant de six pieds de haut, eut peur et se retira vers la porte. Julien vit qu’il prenait une mauvaise route pour arriver à la vérité, il se rassit et jeta un napoléon à M. Noiroud.

À mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que la blessure de madame de Rênal n’était pas mortelle, il se sentait gagné par les larmes. — Sortez ! dit-il brusquement.

Le geôlier obéit. À peine la porte fut-elle fermée : Grand Dieu ! elle n’est pas morte ! s’écria Julien ; et il tomba à genoux, pleurant à chaudes larmes.

Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu’importent les hypocrisies des prêtres ? peuvent-elles ôter quelque chose à la vérité et à la sublimité de l’idée de Dieu ?

Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime commis. Par une coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant seulement, venait de cesser l’état d’irritation physique et de demi-folie où il était plongé depuis son départ de Paris pour Verrières.

Ses larmes avaient une source généreuse, il n’avait aucun doute sur la condamnation qui l’attendait.

Ainsi elle vivra ! se disait-il… Elle vivra pour me pardonner et pour m’aimer…

Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla :

— Il faut que vous ayez un fameux cœur, monsieur Julien, lui dit cet homme. Deux fois je suis venu et n’ai pas voulu vous réveiller. Voici deux bouteilles d’excellent vin que vous envoie M. Maslon, notre curé.

— Comment ? ce coquin est encore ici ? dit Julien.

— Oui, monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais ne parlez pas si haut, cela pourrait vous nuire.

Julien rit de bon cœur.

— Au point où j’en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous cessiez d’être doux et humain… Vous serez bien payé, dit Julien en s’interrompant et reprenant l’air impérieux. Cet air fut justifié à l’instant par le don d’une pièce de monnaie.

M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands détails tout ce qu’il avait appris sur madame de Rênal, mais il ne parla point de la visite de mademoiselle Élisa.

Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée traversa la tête de Julien : Cette espèce de géant difforme peut gagner trois ou quatre cents francs, car sa prison n’est guère fréquentée ; je puis lui assurer dix mille francs, s’il veut se sauver en Suisse avec moi… La difficulté sera de le persuader de ma bonne foi. L’idée du long colloque à avoir avec un être aussi vil inspira du dégoût à Julien, il pensa à autre chose.

Le soir, il n’était plus temps. Une chaise de poste vint le prendre à minuit. Il fut très content des gendarmes, ses compagnons de voyage. Le matin, lorsqu’il arriva à la prison de Besançon, on eut la bonté de le loger dans l’étage supérieur d’un donjon gothique. Il jugea l’architecture du commencement du XIVe siècle ; il en admira la grâce et la légèreté piquante. Par un étroit intervalle entre deux murs au-delà d’une cour profonde, il avait une échappée de vue superbe.

Le lendemain, il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant plusieurs jours on le laissa tranquille. Son âme était calme. Il ne trouvait rien que de simple dans son affaire : J’ai voulu tuer, je dois être tué.

Sa pensée ne s’arrêta pas davantage à ce raisonnement. Le jugement, l’ennui de paraître en public, la défense, il considérait tout cela comme de légers embarras, des cérémonies ennuyeuses auxquelles il serait temps de songer le jour même. Le moment de la mort ne l’arrêtait guère plus : J’y songerai après le jugement. La vie n’était point ennuyeuse pour lui, il considérait toutes choses sous un nouvel aspect. Il n’avait plus d’ambition. Il pensait rarement à mademoiselle de La Mole. Ses remords l’occupaient beaucoup et lui présentaient souvent l’image de madame de Rênal, surtout pendant le silence des nuits, troublé seulement, dans ce donjon élevé, par le chant de l’orfraie !

Il remerciait le ciel de ne l’avoir pas blessée à mort. Chose étonnante ! se disait-il, je croyais que par sa lettre à M. de La Mole elle avait détruit à jamais mon bonheur à venir, et, moins de quinze jours après la date de cette lettre, je ne songe plus à tout ce qui m’occupait alors… Deux ou trois mille livres de rente pour vivre tranquille dans un pays de montagnes comme Vergy… J’étais heureux alors… Je ne connaissais pas mon bonheur !

Dans d’autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j’avais blessé à mort madame de Rênal, je me serais tué… J’ai besoin de cette certitude pour ne pas me faire horreur à moi-même.

Me tuer ! voilà la grande question, se disait-il. Ces juges si formalistes, si acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pendre le meilleur citoyen, pour accrocher la croix… Je me soustrairais à leur empire, à leurs injures en mauvais français, que le journal du département va appeler de l’éloquence…

Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins… Me tuer ! ma foi non, se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu…

D’ailleurs, la vie m’est agréable ; ce séjour est tranquille ; je n’y ai point d’ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire la note des livres qu’il voulait faire venir de Paris.

LXVII Un Donjon.

Le tombeau d’un ami. Sterne.

Il entendit un grand bruit dans le corridor ; ce n’était pas l’heure où l’on montait dans sa prison ; l’orfraie s’envola en criant, la porte s’ouvrit, et le vénérable curé Chélan, tout tremblant et la canne à la main, se jeta dans ses bras.

— Ah ! grand Dieu ! est-il possible, mon enfant… Monstre ! devrais-je dire.

Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu’il ne tombât. Il fut obligé de le conduire à une chaise. La main du temps s’était appesantie sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut plus à Julien que l’ombre de lui-même.

Quand il eut repris haleine :

— Avant-hier seulement, je reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos cinq cents francs pour les pauvres de Verrières ; on me l’a apportée dans la montagne à Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier, j’apprends la catastrophe… Ô ciel ! est-il possible ! Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l’air privé d’idée, et ajouta machinalement : Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.

— J’ai besoin de vous voir, mon père ! s’écria Julien attendri. J’ai de l’argent de reste.

Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à autre, M. Chélan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long de sa joue ; puis il regardait Julien, et était comme étourdi de le voir lui prendre les mains et les porter à ses lèvres. Cette physionomie si vive autrefois, et qui peignait avec tant d’énergie les plus nobles sentiments, ne sortait plus de l’air apathique. Une espèce de paysan vint bientôt chercher le vieillard. — Il ne faut pas le fatiguer, dit-il à Julien, qui comprit que c’était le neveu. Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui éloignait les larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation ; il sentait son cœur glacé dans sa poitrine.

Cet instant fut le plus cruel qu’il eût éprouvé depuis le crime. Il venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions de grandeur d’âme et de générosité s’étaient dissipées comme un nuage devant la tempête.

Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l’empoisonnement moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se fût estimé un lâche d’y avoir recours. Vers la fin d’une journée horrible, passée tout entière à se promener dans son étroit donjon : Que je suis fou ! s’écria-t-il. C’est dans le cas où je devrais mourir comme un autre, que la vue de ce pauvre vieillard aurait dû me jeter dans cette affreuse tristesse ; mais une mort rapide et à la fleur des ans me met précisément à l’abri de cette triste décrépitude.

Quelques raisonnements qu’il se fît, Julien se trouva attendri comme un être pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.

Il n’y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu romaine ; la mort lui apparaissait à une plus grande hauteur, et comme chose moins facile.

Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir je suis à dix degrés au-dessous du courage qui me conduit de niveau à la guillotine. Ce matin, je l’avais ce courage. Au reste, qu’importe ! pourvu qu’il me revienne au moment nécessaire. Cette idée de thermomètre l’amusa, et enfin parvint à le distraire.

Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de la veille. Mon bonheur, ma tranquillité sont en jeu. Il résolut presque d’écrire à M. le procureur général pour demander que personne ne fût admis auprès de lui. Et Fouqué ? pensa-t-il. S’il peut prendre sur lui de venir à Besançon, quelle ne serait pas sa douleur !

Il y avait deux mois peut-être qu’il n’avait songé à Fouqué. J’étais un grand sot à Strasbourg, ma pensée n’allait pas au-delà du collet de mon habit. Le souvenir de Fouqué l’occupa beaucoup et le laissa plus attendri. Il se promenait avec agitation. Me voici décidément de vingt degrés au-dessous du niveau de la mort… Si cette faiblesse augmente, il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbés Maslon et les Valenod si je meurs comme un cuistre !

Fouqué arriva ; cet homme simple et bon était éperdu de douleur. Son unique idée, s’il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire le geôlier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l’évasion de M. de Lavalette.

— Tu me fais peine, lui dit Julien ; M. de Lavalette était innocent, moi je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer à la différence…

Mais, est-il vrai ? Quoi ! tu vendrais tout ton bien ? dit Julien redevenant tout à coup observateur et méfiant.

Fouqué, ravi de voir enfin son ami répondre à son idée dominante, lui détailla longuement et à cent francs près, ce qu’il tirerait de chacune de ses propriétés.

Quel effort sublime chez un propriétaire de campagne ! pensa Julien. Que d’économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir lorsque je les lui voyais faire, il sacrifie pour moi ! Un de ces beaux jeunes gens que j’ai vus à l’hôtel de La Mole, et qui lisent René, n’aurait aucun de ces ridicules ; mais excepté ceux qui sont fort jeunes et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l’argent, quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d’un tel sacrifice ?

Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à Paris, n’a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment d’enthousiasme qu’il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un consentement à la fuite.

Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que l’apparition de M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune ; mais, suivant moi, ce fut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au rusé, comme la plupart des hommes, l’âge lui eût donné la bonté facile à s’attendrir, il se fût guéri d’une méfiance folle… Mais à quoi bon ces vaines prédictions ?

Les interrogatoires devenaient plus fréquents, en dépit des efforts de Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger l’affaire : — J’ai tué ou du moins j’ai voulu donner la mort et avec préméditation, répétait-il chaque jour. Mais le juge était formaliste avant tout. Les déclarations de Julien n’abrégeaient nullement les interrogatoires ; l’amour-propre du juge fut piqué. Julien ne sut pas qu’on avait voulu le transférer dans un affreux cachot, et que c’était grâce aux démarches de Fouqué qu’on lui laissait sa jolie chambre à cent quatre-vingts marches d’élévation.

M. l’abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon marchand parvint jusqu’au tout-puissant grand vicaire. À son inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annonça que, touché des bonnes qualités de Julien et des services qu’il avait autrefois rendus au séminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqué entrevit l’espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu’à terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer l’acquittement de l’accusé, une somme de dix louis.

Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n’était point un Valenod. Il refusa et chercha même à faire entendre au bon paysan qu’il ferait mieux de garder son argent. Voyant qu’il était impossible d’être clair sans imprudence, il lui conseilla de donner cette somme en aumônes, pour les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout.

Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait M. de Frilair, et rien ne doit l’être pour moi… Peut-être sera-t-il possible d’en faire un martyr… Dans tous les cas, je saurai le fin de cette affaire et trouverai peut-être une occasion de faire peur à cette madame de Rênal, qui ne nous estime point, et au fond me déteste… Peut-être pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de réconciliation éclatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce petit séminariste.

La transaction sur le procès avait été signée quelques semaines auparavant, et l’abbé Pirard était reparti de Besançon, non sans avoir parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le jour même où le malheureux assassinait madame de Rênal dans l’église de Verrières.

Julien ne voyait plus qu’un événement désagréable entre lui et la mort, c’était la visite de son père. Il consulta Fouqué sur l’idée d’écrire à M. le procureur général, pour être dispensé de toute visite. Cette horreur pour la vue d’un père, et dans un tel moment, choqua profondément le cœur honnête et bourgeois du marchand de bois.

Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.

— Dans tous les cas lui répondit-il froidement, cet ordre de secret ne serait pas appliqué à ton père.

LXVIII Un Homme puissant.

Mais il y a tant de mystère dans ses démarches et d’élégance dans sa taille ! Qui peut-elle être ? Schiller.

Les portes du donjon s’ouvrirent de fort bonne heure le lendemain. Julien fut réveillé en sursaut.

Ah ! bon Dieu, pensa-t-il, voilà mon père. Quelle scène désagréable !

Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita dans ses bras, il eut peine à la reconnaître. C’était mademoiselle de La Mole.

— Méchant, je n’ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles ton crime, et qui n’est qu’une noble vengeance qui me montre toute la hauteur du cœur qui bat dans cette poitrine, je ne l’ai su qu’à Verrières…

Malgré ses préventions contre mademoiselle de La Mole, que d’ailleurs il ne s’avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne pas voir dans toute cette façon d’agir et de parler un sentiment noble, désintéressé, bien au-dessus de tout ce qu’aurait osé une âme petite et vulgaire ? Il crut encore aimer une reine, et après quelques instants, ce fut avec une rare noblesse d’élocution et de pensée qu’il lui dit :

— L’avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort, je vous remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L’âme noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et convertie au culte de la prudence vulgaire, par un événement singulier, tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel du jeune marquis. Vous vous seriez résignée à être heureuse du bonheur de tout le monde : la considération, les richesses, le haut rang… Mais, chère Mathilde, votre arrivée à Besançon, si elle est soupçonnée, va être un coup mortel pour M. de La Mole, et voilà ce que jamais je ne me pardonnerai. Je lui ai déjà causé tant de chagrin ! L’académicien va dire qu’il a réchauffé un serpent dans son sein.

— J’avoue que je m’attendais peu à tant de froide raison, à tant de souci pour l’avenir, dit mademoiselle de La Mole à demi fâchée. Ma femme de chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour elle, et c’est sous le nom de madame Michelet que j’ai couru la poste.

— Et madame Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu’à moi ?

— Ah ! tu es toujours l’homme supérieur, celui que j’ai distingué ! D’abord, j’ai offert cent francs à un secrétaire de juge, qui prétendait que mon entrée dans ce donjon était impossible. Mais l’argent reçu, cet honnête homme m’a fait attendre, a élevé des objections, j’ai pensé qu’il songeait à me voler…

Elle s’arrêta.

— Eh bien ? dit Julien.

— Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l’embrassant, j’ai été obligée de dire mon nom à ce secrétaire, qui me prenait pour une jeune ouvrière de Paris, amoureuse du beau Julien… En vérité ce sont ses termes. Je lui ai juré que j’étais ta femme, et j’aurai une permission pour te voir chaque jour.

La folie est complète, pensa Julien, je n’ai pu l’empêcher. Après tout, M. de La Mole est un si grand seigneur, que l’opinion saura bien trouver une excuse au jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort prochaine couvrira tout ; et il se livra avec délices à l’amour de Mathilde ; c’était de la folie, de la grandeur d’âme, tout ce qu’il y a de plus singulier. Elle lui proposa sérieusement de se tuer avec lui.

Après ces premiers transports, et lorsqu’elle se fut rassasiée du bonheur de voir Julien, une curiosité vive s’empara tout à coup de son âme. Elle examinait son amant, qu’elle trouva bien au-dessus de ce qu’elle s’était imaginé. Boniface de La Mole lui semblait ressuscité, mais plus héroïque.

Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu’elle offensa en leur offrant de l’or trop crûment ; mais ils finirent par accepter.

Elle arriva rapidement à cette idée, qu’en fait de choses douteuses et d’une haute portée, tout dépendait à Besançon de M. l’abbé de Frilair.

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