Le Rouge et le Noir (page 13)
Sous le nom obscur de madame Michelet, elle trouva d’abord d’insurmontables difficultés pour parvenir jusqu’au tout-puissant congréganiste. Mais le bruit de la beauté d’une jeune marchande de modes, folle d’amour, et venue de Paris à Besançon pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se répandit dans la ville.
Mathilde courait seule à pied, dans les rues de Besançon ; elle espérait n’être pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile à sa cause de produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait à le faire révolter pour sauver Julien marchant à la mort. Mademoiselle de La Mole croyait être vêtue simplement et comme il convient à une femme dans la douleur ; elle l’était de façon à attirer tous les regards.
Elle était à Besançon l’objet de l’attention de tous, lorsque après huit jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.
Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent et de profonde et prudente scélératesse étaient tellement liées dans son esprit, qu’elle trembla en sonnant à la porte de l’évêché. Elle pouvait à peine marcher lorsqu’il lui fallut monter l’escalier qui conduisait à l’appartement du premier grand vicaire. La solitude du palais épiscopal lui donnait froid. Je puis m’asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me saisir les bras, j’aurai disparu. À qui ma femme de chambre pourra-t-elle me demander ? Le capitaine de gendarmerie se gardera bien d’agir… Je suis isolée dans cette grande ville !
À son premier regard dans l’appartement, mademoiselle de La Mole fut rassurée. D’abord c’était un laquais en livrée fort élégante qui lui avait ouvert. Le salon où on la fit attendre étalait ce luxe fin et délicat, si différent de la magnificence grossière, et que l’on ne trouve à Paris que dans les meilleures maisons. Dès qu’elle aperçut M. de Frilair qui venait à elle d’un air paterne, toutes les idées de crime atroce disparurent. Elle ne trouva pas même sur cette belle figure l’empreinte de cette vertu énergique et quelque peu sauvage, si antipathique à la société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du prêtre, qui disposait de tout à Besançon, annonçait l’homme de bonne compagnie, le prélat instruit, l’administrateur habile. Mathilde se crut à Paris.
Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde à lui avouer qu’elle était la fille de son puissant adversaire, le marquis de La Mole.
— Je ne suis point en effet madame Michelet, dit-elle en reprenant toute la hauteur de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous consulter, monsieur, sur la possibilité de procurer l’évasion de M. de La Vernaye. D’abord il n’est coupable que d’une étourderie ; la femme sur laquelle il a tiré se porte bien. En second lieu, pour séduire les subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs, et m’engager pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma famille ne trouvera rien d’impossible pour qui aura sauvé M. de La Vernaye.
M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs lettres du ministre de la guerre, adressées à M. Julien Sorel de La Vernaye.
— Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. Je l’ai épousé en secret, mon père désirait qu’il fût officier supérieur, avant de déclarer ce mariage un peu singulier pour une La Mole.
Mathilde remarqua que l’expression de la bonté et d’une gaieté douce s’évanouissait rapidement à mesure que M. de Frilair arrivait à des découvertes importantes. Une finesse mêlée de fausseté profonde se peignit sur sa figure.
L’abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.
Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences ? se disait-il. Me voici tout d’un coup en relation intime avec une amie de la célèbre maréchale de Fervaques, nièce toute-puissante de monseigneur l’évêque de ***, par qui l’on est évêque en France.
Ce que je regardais comme reculé dans l’avenir se présente à l’improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes vœux.
D’abord Mathilde fut effrayée du changement rapide de la physionomie de cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un appartement reculé. Mais quoi ! se dit-elle bientôt, la pire chance n’eût-elle pas été de ne faire aucune impression sur le froid égoïsme d’un prêtre rassasié de pouvoir et de jouissances ?
Ébloui de cette voie rapide et imprévue qui s’ouvrait à ses yeux pour arriver à l’épiscopat, étonné du génie de Mathilde, un instant M. de Frilair ne fut plus sur ses gardes. mademoiselle de La Mole le vit presque à ses pieds, ambitieux et vif jusqu’au tremblement nerveux.
Tout s’éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici à l’amie de madame de Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien douloureux, elle eut le courage d’expliquer que Julien était l’ami intime de la maréchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle monseigneur l’évêque de ***.
— Quand l’on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de trente-six jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le grand vicaire avec l’âpre regard de l’ambition et en appuyant sur les mots, je me considérerais comme bien peu chanceux si dans chaque liste je ne comptais pas huit ou dix amis et les plus intelligents de la troupe. Presque toujours j’aurai la majorité, plus qu’elle même, pour condamner ; voyez, mademoiselle, avec quelle grande facilité je puis faire absoudre…
L’abbé s’arrêta tout à coup, comme étonné du son de ses paroles ; il avouait des choses que l’on ne dit jamais aux profanes.
Mais à son tour il frappa Mathilde de stupeur quand il lui apprit que ce qui étonnait et intéressait surtout la société de Besançon dans l’étrange aventure de Julien, c’est qu’il avait inspiré autrefois une grande passion à madame de Rênal, et l’avait longtemps partagée. M. de Frilair s’aperçut facilement du trouble extrême que produisait son récit.
J’ai ma revanche ! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette petite personne si décidée ; je tremblais de n’y pas réussir. L’air distingué et peu facile à mener redoublait à ses yeux le charme de la rare beauté qu’il voyait presque suppliante devant lui. Il reprit tout son sang-froid, et n’hésita point à retourner le poignard dans son cœur.
— Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d’un air léger, quand nous apprendrions que c’est par jalousie que M. Sorel a tiré deux coups de pistolet à cette femme autrefois tant aimée. Il s’en faut bien qu’elle soit sans agréments, et depuis peu elle voyait fort souvent un certain abbé Marquinot de Dijon, espèce de janséniste sans mœurs, comme ils sont tous.
M. de Frilair tortura voluptueusement et à loisir le cœur de cette jolie fille, dont il avait surpris le côté faible.
Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M. Sorel aurait-il choisi l’église, si ce n’est parce que, précisément en cet instant, son rival y célébrait la messe ? Tout le monde accorde infiniment d’esprit, et encore plus de prudence à l’homme heureux que vous protégez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins de M. de Rênal qu’il connaît si bien ? là, avec la presque certitude de n’être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait donner la mort à la femme dont il était jaloux.
Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors d’elle-même. Cette âme altière, mais saturée de toute cette prudence sèche, qui passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le cœur humain, n’était pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer de toute prudence, qui peut être si vif pour une âme ardente. Dans les hautes classes de la société de Paris, où Mathilde avait vécu, la passion ne peut que bien rarement se dépouiller de prudence, et c’est du cinquième étage qu’on se jette par la fenêtre.
Enfin, l’abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre à Mathilde (sans doute il mentait), qu’il pouvait disposer à son gré du ministère public, chargé de soutenir l’accusation contre Julien.
Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il ferait une démarche directe et personnelle envers trente jurés au moins.
Si Mathilde n’avait pas semblé si jolie à M. de Frilair, il ne lui eût parlé aussi clairement qu’à la cinq ou sixième entrevue.
LXX La Tranquillité.
C’est parce qu’alors j’étais fou qu’aujourd’hui je suis sage. Ô philosophe qui ne vois rien que d’instantané, que tes vues sont courtes ! Ton œil n’est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions. Me Goethe.
Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d’une conférence avec l’avocat chargé de la défense. Ces moments étaient les seuls absolument désagréables d’une vie pleine d’incurie et de rêveries tendres.
Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge comme à l’avocat. J’en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant ; mais ceci réduit votre besogne à bien peu de chose.
Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu à se délivrer de ces deux êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des épouvantements, ce duel à issue malheureuse, dont je ne m’occuperai sérieusement que le jour même.
C’est que j’ai connu un plus grand malheur, continua Julien en philosophant avec lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon premier voyage à Strasbourg, quand je me croyais abandonné par Mathilde… Et pouvoir dire que j’ai désiré avec tant de passion cette intimité parfaite qui aujourd’hui me laisse si froid… Dans le fait, je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle partage ma solitude…
L’avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait avec le public que c’était la jalousie qui lui avait mis le pistolet à la main. Un jour, il hasarda de faire entendre à Julien que cette allégation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie. Mais l’accusé redevint en un clin d’œil un être passionné et incisif.
— Sur votre vie, monsieur, s’écria Julien hors de lui, souvenez-vous de ne plus proférer cet abominable mensonge. Le prudent avocat eut peur un instant d’être assassiné.
Il préparait sa plaidoirie, parce que l’instant décisif approchait rapidement. Besançon et tout le département ne parlaient que de cette cause célèbre. Julien ignorait ce détail, il avait prié qu’on ne lui parlât jamais de ces sortes de choses.
Ce jour-là, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits publics, fort propres, selon eux, à donner des espérances, Julien les avait arrêtés dès le premier mot.
— Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries, vos détails de la vie réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On meurt comme on peut ; moi je ne veux penser à la mort qu’à ma manière. Que m’importent les autres ? Mes relations avec les autres vont être tranchées brusquement. De grâce, ne me parlez plus de ces gens-là : c’est bien assez de voir le juge et l’avocat.
Au fait, se disait-il à lui-même, il paraît que mon destin est de mourir en rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d’être oublié avant quinze jours, serait bien dupe, il faut l’avouer, de jouer la comédie…
Il est singulier pourtant que je n’aie connu l’art de jouir de la vie que depuis que j’en vois le terme si près de moi.
Il passait ces dernières journées à se promener sur l’étroite terrasse au haut du donjon, fumant d’excellents cigares que Mathilde avait envoyé chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son apparition était attendue chaque jour par tous les télescopes de la ville. Sa pensée était à Vergy. Jamais il ne parlait de madame de Rênal à Fouqué, mais deux ou trois fois cet ami lui dit qu’elle se rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son cœur.
Pendant que l’âme de Julien était presque toujours tout entière dans le pays des idées, Mathilde, occupée des choses réelles, comme il convient à un cœur aristocrate, avait su avancer à un tel point l’intimité de la correspondance directe entre madame de Fervaques et M. de Frilair, que déjà le grand mot évêché avait été prononcé.
Le vénérable prélat, chargé de la feuille des bénéfices, ajouta en apostille à une lettre de sa nièce : Ce pauvre Sorel n’est qu’un étourdi, j’espère qu’on nous le rendra.
À la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne doutait pas de sauver Julien.
— Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d’une liste innombrable de jurés, et qui n’a d’autre but réel que d’enlever toute influence aux gens bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au sort des trente-six jurés de la session, j’aurais répondu du verdict. J’ai bien fait acquitter le curé N…
Ce fut avec plaisir que le lendemain, parmi les noms sortis de l’urne, M. de Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les étrangers à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin. — Je réponds d’abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq premiers sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout, de Cholin est un imbécile qui a peur de tout.
Le journal répandit dans le département les noms des jurés et madame de Rênal, à l’inexprimable terreur de son mari, voulut venir à Besançon. Tout ce que M. de Rênal put obtenir fut qu’elle ne quitterait point son lit, afin de ne pas avoir le désagrément d’être appelée en témoignage. — Vous ne comprenez pas ma position, disait l’ancien maire de Verrières, je suis maintenant libéral de la défection, comme ils disent ; nul doute que ce polisson de Valenod et M. de Frilair n’obtiennent facilement du procureur général et des juges tout ce qui pourra m’être désagréable.
Madame de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais à la Cour d’assises, se disait-elle, j’aurais l’air de demander vengeance.
Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa conscience et à son mari, à peine arrivée à Besançon elle écrivit de sa main à chacun des trente-six jurés :
« Je ne paraîtrai point le jour du jugement, monsieur, parce que ma présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne désire qu’une chose au monde et avec passion, c’est qu’il soit sauvé. N’en doutez point, l’affreuse idée qu’à cause de moi un innocent a été conduit à la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute l’abrégerait. Comment pourriez-vous le condamner à mort, tandis que moi je vis ? Non, sans doute, la société n’a point le droit d’arracher la vie, et surtout à un être tel que Julien Sorel. Tout le monde, à Verrières, lui a connu des moments d’égarement. Ce pauvre jeune homme a des ennemis puissants ; mais, même parmi ses ennemis (et combien n’en a-t-il pas !) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et sa science profonde ? Ce n’est pas un sujet ordinaire que vous allez juger, monsieur. Durant près de dix-huit mois nous l’avons tous connu pieux, sage, appliqué ; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi par des accès de mélancolie qui allaient jusqu’à l’égarement. Toute la ville de Verrières, tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle saison, ma famille entière, monsieur le sous-préfet lui-même, rendront justice à sa piété exemplaire ; il sait par cœur toute la sainte Bible. Un impie se fût-il appliqué pendant des années à apprendre le livre saint ? Mes fils auront l’honneur de vous présenter cette lettre : ce sont des enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore nécessaires pour vous convaincre de la barbarie qu’il y aurait à le condamner. Bien loin de me venger, vous me donneriez la mort.
» Qu’est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait ? La blessure qui a été le résultat d’un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes remarquaient chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse, qu’après moins de deux mois elle m’a permis de venir en poste de Verrières à Besançon. Si j’apprends, monsieur, que vous hésitiez le moins du monde à soustraire à la barbarie des lois un être si peu coupable, je sortirai de mon lit, où me retiennent uniquement les ordres de mon mari, et j’irai me jeter à vos pieds.
» Déclarez, monsieur, que la préméditation n’est pas constatée, et vous n’aurez pas à vous reprocher le sang d’un innocent, etc. »
LXXI Le Jugement.
Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L’intérêt pour l’accusé était porté jusqu’à l’agitation ; c’est que son crime était étonnant et pourtant pas atroce. L’eût-il été, ce jeune homme était si beau ! sa haute fortune, sitôt finie, augmentait l’attendrissement. Le condamneront-ils ? demandaient les femmes aux hommes de leur connaissance, et on les voyait pâlissantes attendre la réponse. Sainte-Beuve.
Enfin parut ce jour, tellement redouté de madame de Rênal et de Mathilde.
L’aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas sans émotion même l’âme ferme de Fouqué. Toute la province était accourue à Besançon pour voir juger cette cause romanesque.
Depuis plusieurs jours, il n’y avait plus de place dans les auberges. M. le président des assises était assailli par des demandes de billets ; toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement ; on criait dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.
Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en entier de la main de monseigneur l’évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait l’Église de France et faisait des évêques, daignait demander l’acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette lettre au tout-puissant grand vicaire.
À la fin de l’entrevue, comme elle s’en allait fondant en larmes : — Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair, sortant enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les douze personnes chargées d’examiner si le crime de votre protégé est constant, et surtout s’il y a eu préméditation, je compte six amis dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre qu’il dépendait d’eux de me porter à l’épiscopat. Le baron Valenod, que j’ai fait maire de Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés, MM. de Moirod et de Cholin. À la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux jurés fort mal pensants ; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles à mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de voter comme M. Valenod. J’ai appris qu’un sixième juré, industriel immensément riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture au Ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire. Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.
— Et quel est ce M. Valenod ? dit Mathilde inquiète.
— Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C’est un parleur audacieux, impudent, grossier, fait pour mener des sots. 1814 l’a pris à la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de battre les autres jurés s’ils ne veulent pas voter à sa guise.
Mathilde fut un peu rassurée.
Une autre discussion l’attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger une scène désagréable et dont à ses yeux le résultat était certain, Julien était résolu à ne pas prendre la parole.
— Mon avocat parlera, c’est bien assez, dit-il à Mathilde. Je ne serai que trop longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je vous dois, et, croyez-m’en, il n’en est pas un qui ne désire ma condamnation, sauf à pleurer comme un sot quand on me mènera à la mort.
— Ils désirent vous voir humilié, il n’est que trop vrai, répondit Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon et le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes ; votre jolie figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout l’auditoire est pour vous, etc., etc.
Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour aller dans la grande salle du Palais de Justice, ce fut avec beaucoup de peine que les gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme, et n’éprouvait d’autre sentiment qu’une pitié philosophique pour cette foule d’envieux qui, sans cruauté, allaient applaudir à son arrêt de mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d’un quart d’heure au milieu de la foule, il fut obligé de reconnaître que sa présence inspirait au public une pitié tendre. Il n’entendit pas un seul propos désagréable. Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais, se dit-il.
En entrant dans la salle de jugement, il fut frappé de l’élégance de l’architecture. C’était un gothique propre, et une foule de jolies petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se crut en Angleterre.
Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies femmes qui, placées vis-à-vis la sellette de l’accusé, remplissaient les trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le public, il vit que la tribune circulaire qui règne au-dessus de l’amphithéâtre était remplie de femmes : la plupart étaient jeunes et lui semblèrent fort jolies ; leurs yeux étaient brillants et remplis d’intérêt. Dans le reste de la salle, la foule était énorme ; on se battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir le silence.
Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s’aperçurent de sa présence, en le voyant occuper la place un peu élevée réservée à l’accusé, il fut accueilli par un murmure d’étonnement et de tendre intérêt.
On eût dit ce jour-là qu’il n’avait pas vingt ans ; il était mis fort simplement, mais avec une grâce parfaite ; ses cheveux et son front étaient charmants ; Mathilde avait voulu présider elle-même à sa toilette. La pâleur de Julien était extrême. À peine assis sur la sellette, il entendit dire de tous côtés : Dieu ! comme il est jeune !… Mais c’est un enfant… Il est bien mieux que son portrait.