Le Rouge et le Noir (page 26)
Enfin, la fatigue l’emporta sur le bonheur, et comme le soleil se levait, il tomba dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut grand’peine à l’éveiller, il parut à la salle à manger. Bientôt après Mathilde y entra. L’orgueil de Julien eut un moment bien heureux en voyant l’amour qui éclatait dans les yeux de cette personne si belle et environnée de tant d’hommages ; mais bientôt sa prudence eut lieu d’être effrayée.
Sous prétexte du peu de temps qu’elle avait eu pour soigner sa coiffure, Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon que Julien pût apercevoir du premier coup d’œil toute l’étendue du sacrifice qu’elle avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente. Si une aussi belle figure avait pu être gâtée par quelque chose, Mathilde y serait parvenue ; tout un côté de ses beaux cheveux, d’un blond cendré, était coupé à un demi-pouce de la tête.
À déjeuner, toute la manière d’être de Mathilde répondit à cette première imprudence. On eût dit qu’elle prenait à tâche de faire savoir à tout le monde la folle passion qu’elle avait pour Julien. Heureusement, ce jour-là, M. de La Mole et la marquise étaient fort occupés d’une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans laquelle M. de Chaulnes n’était pas compris. Vers la fin du repas, il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l’appeler mon maître. Il rougit jusqu’au blanc des yeux.
Soit hasard ou fait exprès de la part de mademoiselle de La Mole, Mathilde ne fut pas un instant seule ce jour-là. Le soir, en passant de la salle à manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire à Julien :
— Croirez-vous que ce soit un prétexte de ma part ? Maman vient de décider qu’une de ses femmes s’établira la nuit dans mon appartement.
Cette journée passa comme un éclair. Julien était au comble du bonheur. Dès sept heures du matin, le lendemain, il était installé dans la bibliothèque ; il espérait que mademoiselle de La Mole daignerait y paraître ; il lui avait écrit une lettre infinie.
Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce jour-là coiffée avec le plus grand soin ; un art merveilleux s’était chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n’était plus question de l’appeler mon maître.
L’étonnement de Julien l’empêchait de respirer… Mathilde se reprochait presque tout ce qu’elle avait fait pour lui.
En y pensant mûrement, elle avait décidé que c’était un être, si ce n’est tout à fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour mériter toutes les étranges folies qu’elle avait osées pour lui. Au total, elle ne songeait guère à l’amour ; ce jour-là, elle était lasse d’aimer.
Pour Julien, les mouvements de son cœur furent ceux d’un enfant de seize ans. Le doute affreux, l’étonnement, le désespoir l’occupèrent tour à tour pendant ce déjeuner qui lui sembla d’une éternelle durée.
Dès qu’il put décemment se lever de table, il se précipita plutôt qu’il ne courut à l’écurie, sella lui-même son cheval, et partit au galop ; il craignait de se déshonorer par quelque faiblesse. Il faut que je tue mon cœur à force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les bois de Meudon. Qu’ai-je fait, qu’ai-je dit pour mériter une telle disgrâce ?
Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd’hui, pensa-t-il en rentrant à l’hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne vit plus, c’est son cadavre qui s’agite encore.
XLV Est-ce un complot ?
Ah ! que l’intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son exécution ! Que de vaines terreurs ! que d’irrésolutions ! Il s’agit de la vie. — Il s’agit de bien plus : de l’honneur ! Schiller.
Ceci devient sérieux, pensa Julien… et un peu trop clair, ajouta-t-il après avoir pensé. Quoi ! cette belle demoiselle peut me parler dans la bibliothèque avec une liberté qui, grâce à Dieu, est entière ; le marquis, dans la peur qu’il a que je ne lui montre des comptes, n’y vient jamais. Quoi ! M. de La Mole et le comte Norbert, les seules personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journée ; on peut facilement observer le moment de leur rentrée à l’hôtel, et la sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable !
C’est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins. D’abord, on a voulu me perdre avec mes lettres ; elles se trouvent prudentes ; eh bien ! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces jolis petits messieurs me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable ! par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une échelle à un premier étage de vingt-cinq pieds d’élévation ! on aura le temps de me voir, même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle ! Julien monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il était résolu à partir et à ne pas même répondre.
Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du cœur. Si par hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne foi ! alors moi je joue, à ses yeux, le rôle d’un lâche parfait. Je n’ai point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités, argent comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des actions parlantes.
Il fut un quart d’heure à réfléchir. À quoi bon le nier ? dit-il enfin ; je serai un lâche à ses yeux. Je perds non seulement la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu’ils disaient tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d’un duc, et qui sera duc lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me manquent : esprit d’à-propos, naissance, fortune…
Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de maîtresses !
· · · · · · · · · · · · Mais il n’est qu’un honneur !
dit le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule devant le premier péril qui m’est offert ; car ce duel avec M. de Beauvoisis se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout différent. Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c’est le moindre danger, je puis être déshonoré !
Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un accent gascons. Il y va de l’honur. Jamais un pauvre diable, jeté aussi bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion ; j’aurai des bonnes fortunes, mais subalternes…
Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités, s’arrêtant tout court de temps à autre. On avait déposé dans sa chambre un magnifique buste en marbre du cardinal Richelieu qui malgré lui attirait ses regards. Ce buste avait l’air de le regarder d’une façon sévère, et comme lui reprochant le manque de cette audace qui doit être si naturelle au caractère français. De ton temps, grand homme, aurais-je hésité ?
Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piège, il est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je ne suis pas homme à me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en 1574, du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d’aujourd’hui n’oserait. Ces gens-là ne sont plus les mêmes. Mademoiselle de La Mole est si enviée ! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec quel plaisir !
Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées dont je suis l’objet, je le sais, je les ai entendus…
D’un autre côté, ses lettres !… ils peuvent croire que je les ai sur moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J’aurai affaire à deux, trois, quatre hommes, que sais-je ? Mais ces hommes où les prendront-ils ? où trouver des subalternes discrets à Paris ? La justice leur fait peur… Parbleu ! les Caylus, les Croisenois, les de Luz eux-mêmes. Ce moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d’eux sera ce qui les aura séduits. Gare le sort d’Abeilard, M. le secrétaire !
Eh bien, parbleu ! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai à la figure, comme les soldats de César à Pharsale… Quant aux lettres je puis les mettre en lieu sûr.
Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux à la poste.
Quand il fut de retour, dans quelle folie je vais me jeter ! se dit-il avec surprise et terreur. Il avait été un quart d’heure sans regarder en face son action de la nuit prochaine.
Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite ! Toute la vie cette action sera un grand sujet de doute, et, pour moi, un tel doute est le plus cuisant des malheurs. Ne l’ai-je pas éprouvé pour l’amant d’Amanda ! Je crois que je me pardonnerais plus aisément un crime bien clair ; une fois avoué, je cesserais d’y penser.
Quoi, j’aurai été en rivalité avec un homme portant un des plus beaux noms de France, et je me serai moi-même, de gaieté de cœur, déclaré son inférieur ! Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide tout, s’écria Julien en se levant… d’ailleurs elle est bien jolie !
Si ceci n’est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi !… Si c’est une mystification, parbleu ! messieurs, il ne tient qu’à moi de rendre la plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.
Mais s’ils m’attachent les bras au moment de l’entrée dans la chambre ; ils peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse !
C’est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, dit mon maître d’armes, mais le bon Dieu, qui veut qu’on en finisse, fait que l’un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre, il tirait ses pistolets de poche ; et quoique l’amorce fût fulminante, il la renouvela.
Il y avait encore bien des heures à attendre, pour faire quelque chose, Julien écrivit à Fouqué : « Mon ami, n’ouvre la lettre ci-incluse qu’en cas d’accident, si tu entends dire que quelque chose d’étrange m’est arrivé. Alors, efface les noms propres du manuscrit que je t’envoie, et fais-en huit copies que tu enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc. ; dix jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier exemplaire à M. le marquis de La Mole ; et quinze jours après, jette les autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières. »
Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué ne devait ouvrir qu’en cas d’accident, Julien le fit aussi peu compromettant que possible pour mademoiselle de La Mole ; mais, enfin il peignait fort exactement sa position.
Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dîner sonna, elle fit battre son cœur. Son imagination préoccupée du récit qu’il venait de composer était toute aux pressentiments tragiques. Il s’était vu saisi par des domestiques, garrotté, conduit dans une cave avec un bâillon dans la bouche. Là, un domestique le gardait à vue, et si l’honneur de la noble famille exigeait que l’aventure eût une fin tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent point de traces ; alors, on disait qu’il était mort de maladie, et on le transportait mort dans sa chambre.
Ému de son propre conte comme un auteur dramatique, Julien avait réellement peur lorsqu’il entra dans la salle à manger. Il regardait tous ces domestiques en grande livrée. Il étudiait leur physionomie. Quels sont ceux qu’on a choisis pour l’expédition de cette nuit ? se disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de Henri III sont si présents, si souvent rappelés, que, se croyant outragés, ils auront plus de décision que les autres personnages de leur rang. Il regarda mademoiselle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa famille ; elle était pâle, et avait tout à fait une physionomie du Moyen Âge. Jamais il ne lui avait trouvé l’air si grand, elle était vraiment belle et imposante. Il en devint presque amoureux. Pallida morte futura, se dit-il. (Sa pâleur annonce ses grands desseins.)
En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps dans le jardin, mademoiselle de La Mole n’y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment, délivré son cœur d’un grand poids.
Pourquoi ne pas l’avouer ? Il avait peur. Comme il était résolu à agir, il s’abandonnait à ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu’au moment d’agir, je me trouve le courage qu’il faut, se disait-il, qu’importe ce que je puis sentir en ce moment ? Il alla reconnaître la situation et le poids de l’échelle.
C’est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de me servir ! ici comme à Verrières. Quelle différence ! Alors, ajouta-t-il avec un soupir, je n’étais pas obligé de me méfier de la personne pour laquelle je m’exposais. Quelle différence aussi dans le danger !
J’eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu’il n’y avait point de déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable. Ici, quels récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de l’hôtel de Chaulnes, de l’hôtel de Caylus, de l’hôtel de Retz, etc., partout enfin. Je serai un monstre dans la postérité.
Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi. Mais cette idée l’anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier ? En supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu’une infamie de plus. Quoi ! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de l’hospitalité que j’y reçois, des bontés dont on m’y accable, j’imprime un pamphlet sur ce qui s’y passe ! j’attaque l’honneur des femmes ! Ah ! mille fois plutôt, soyons dupes !
Cette soirée fut affreuse.
XLVI Une heure du Matin.
Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d’années avec un goût parfait. Mais les arbres avaient plus d’un siècle. On y trouvait quelque chose de champêtre. Massinger.
Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze heures sonnèrent. Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s’il se fût enfermé chez lui. Il alla observer à pas de loup ce qui se passait dans toute la maison, surtout au quatrième étage, habité par les domestiques. Il n’y avait rien d’extraordinaire. Une des femmes de chambre de madame de La Mole donnait soirée, les domestiques prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne doivent pas faire partie de l’expédition nocturne, ils seraient plus sérieux.
Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus les murs du jardin les gens chargés de me surprendre.
Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit trouver moins compromettant pour la jeune personne qu’il veut épouser, de me faire surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre.
Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s’agit de mon honneur, pensa-t-il ; si je tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une excuse à mes propres yeux de me dire : Je n’y avais pas songé.
Le temps était d’une sérénité désespérante. Vers les onze heures la lune se leva, à minuit et demi elle éclairait en plein la façade de l’hôtel donnant sur le jardin.
Elle est folle, se disait Julien ; comme une heure sonna, il y avait encore de la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien n’avait eu autant de peur, il ne voyait que les dangers de l’entreprise, et n’avait aucun enthousiasme.
Il alla prendre l’immense échelle, attendit cinq minutes, pour laisser le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l’échelle contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à la main, étonné de n’être pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre elle s’ouvrit sans bruit :
— Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d’émotion ; je suis vos mouvements depuis une heure.
Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire, il n’avait pas d’amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu’il fallait oser, il essaya d’embrasser Mathilde.
— Fi donc ! lui dit-elle en le repoussant.
Fort content d’être éconduit, il se hâta de jeter un coup d’œil autour de lui : la lune était si brillante que les ombres qu’elle formait dans la chambre de mademoiselle de La Mole étaient noires. Il peut fort bien y avoir là des hommes cachés sans que je les voie, pensa-t-il.
— Qu’avez-vous dans la poche de côté de votre habit ? lui dit Mathilde, enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait étrangement ; tous les sentiments de retenue et de timidité, si naturels à une fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au supplice.
— J’ai toutes sortes d’armes et de pistolets, répondit Julien, non moins content d’avoir quelque chose à dire.
— Il faut retirer l’échelle, dit Mathilde.
— Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de l’entresol.
— Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de prendre le ton de la conversation ordinaire ; vous pourriez, ce me semble, abaisser l’échelle au moyen d’une corde qu’on attacherait au premier échelon. J’ai toujours une provision de cordes chez moi.
Et c’est là une femme amoureuse ! pensa Julien, elle ose dire qu’elle aime ! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions m’indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le croyais sottement ; mais que tout simplement je lui succède. Au fait, que m’importe ! est-ce que je l’aime ? Je triomphe du marquis en ce sens qu’il sera très fâché d’avoir un successeur, et plus fâché encore que ce successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au café Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaître ; avec quel air méchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s’en dispenser !
Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l’échelle, il la descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon pour faire en sorte qu’elle ne touchât pas les vitres. Beau moment pour me tuer, pensa-t-il, si quelqu’un est caché dans la chambre de Mathilde ; mais un silence profond continuait à régner partout.
L’échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher dans la plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.
— Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes tout écrasées !… Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d’un grand sang-froid. Si on l’apercevait remontant au balcon, ce serait une circonstance difficile à expliquer.
— Et comment, moi m’en aller ? dit Julien d’un ton plaisant, et en affectant le langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison était née à Saint-Domingue.)
— Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.
Ah ! que cet homme est digne de tout mon amour ! pensa-t-elle.
Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin, Mathilde lui serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant pas, il n’y eut plus d’inquiétude.
Alors l’embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien s’assura que la porte était fermée avec tous ses verrous ; il pensait bien à regarder sous le lit, mais n’osait pas ; on avait pu y placer un ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et regarda.
Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus extrême. Elle avait horreur de sa position.
— Qu’avez-vous fait de mes lettres ? dit-elle enfin.
Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s’ils sont aux écoutes, et d’éviter la bataille ! pensa Julien.
— La première est cachée dans une grosse Bible protestante que la diligence d’hier soir emporte bien loin d’ici.
Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon à être entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes armoires d’acajou qu’il n’avait pas osé visiter.
— Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que la première.
— Eh, grand Dieu ! pourquoi toutes ces précautions ? dit Mathilde étonnée.
À propos de quoi est-ce que je mentirais ? pensa Julien, et il lui avoua tous ses soupçons.
— Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres ! s’écria Mathilde avec l’accent de la folie plus que de la tendresse.
Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la tête, ou du moins ses soupçons s’évanouirent ; il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu’à demi.
Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès d’Amanda Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases de la Nouvelle Héloïse.