Le Rouge et le Noir (page 27)
— Tu as un cœur d’homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases ; j’ai voulu éprouver ta bravoure, je l’avoue. Tes premiers soupçons et ta résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.
Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus attentive à cette étrange façon de parler qu’au fond des choses qu’elle disait. Ce tutoiement, dépouillé du ton de la tendresse, ne faisait aucun plaisir à Julien, il s’étonnait de l’absence du bonheur ; enfin pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il se voyait estimé par cette jeune fille si fière, et qui n’accordait jamais de louanges sans restriction ; avec ce raisonnement il parvint à un bonheur d’amour-propre.
Ce n’était pas, il est vrai, cette volupté de l’âme qu’il avait trouvée quelquefois auprès de madame de Rênal. Il n’y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C’était le plus vif bonheur d’ambition, et Julien était surtout ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des précautions qu’il avait inventées. En parlant, il songeait aux moyens de profiter de sa victoire.
Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l’air atterrée de sa démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l’esprit et de la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On avait affaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était certainement un espion, mais Mathilde et lui n’étaient pas non plus sans adresse.
Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour convenir de tout ?
— Je puis paraître, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de l’hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de madame de La Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver à celle de sa fille. Si Mathilde trouvait mieux qu’il arrivât toujours par une échelle, c’était avec un cœur ivre de joie qu’il s’exposerait à ce faible danger.
En l’écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. Il est donc mon maître ! se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords. Sa raison avait horreur de l’insigne folie qu’elle venait de commettre. Si elle l’eût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand par instants la force de sa volonté faisait taire les remords, des sentiments de timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle n’avait nullement prévu l’état affreux où elle se trouvait.
Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin, cela est dans les convenances, on parle à son amant. Et alors pour accomplir un devoir, et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses résolutions qu’elle avait prises à son égard pendant ces derniers jours.
Elle avait décidé que s’il osait arriver chez elle avec le secours de l’échelle du jardinier, ainsi qu’il lui était prescrit, elle serait toute à lui. Mais jamais l’on ne dit d’un ton plus froid et plus poli des choses aussi tendres. Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C’était à faire prendre l’amour en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune imprudente ! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment ?
Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un observateur superficiel l’effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments qu’une femme se doit à elle-même avaient de peine à céder à une volonté aussi ferme, Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.
À la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L’amour passionné était encore plutôt un modèle qu’on imitait qu’une réalité.
Mademoiselle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d’une bravoure achevée, il doit être heureux, ou bien c’est moi qui manque de caractère. Mais elle eût voulu racheter au prix d’une éternité de malheur la nécessité cruelle où elle se trouvait.
Malgré la violence affreuse qu’elle se faisait, elle fut parfaitement maîtresse de ses paroles.
Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla singulière plutôt qu’heureuse à Julien. Quelle différence, grand Dieu ! avec son dernier séjour de vingt-quatre heures à Verrières ! Ces belles façons de Paris ont trouvé le secret de tout gâter, même l’amour, se disait-il dans son injustice extrême.
Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes armoires d’acajou où on l’avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans l’appartement voisin, qui était celui de madame de La Mole. Mathilde suivit sa mère à la messe, les femmes quittèrent l’appartement, et Julien s’échappa avant qu’elles ne revinssent terminer leurs travaux.
Il monta à cheval et chercha les endroits les plus solitaires d’une des forêts voisines de Paris. Il était bien plus étonné qu’heureux. Le bonheur qui, de temps à autre, venait occuper son âme, était comme celui d’un jeune sous-lieutenant qui, à la suite de quelque action étonnante, vient d’être nommé colonel d’emblée par le général en chef ; il se sentait porté à une immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la veille, était à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu à peu le bonheur de Julien augmenta à mesure qu’il s’éloignait.
S’il n’y avait rien de tendre dans son âme, c’est que, quelque étrange que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui, avait accompli un devoir. Il n’y eut rien d’imprévu pour elle dans tous les événements de cette nuit, que le malheur et la honte qu’elle avait trouvés au lieu de cette entière félicité dont parlent les romans.
Me serais-je trompée, n’aurais-je pas d’amour pour lui ? se dit-elle.
XLVII Une vieille Épée.
I now mean to be serious ; — it is time, Since laughter now-a-days is deem’d too serious A jest at vice by virtue’s called a crime. Don Juan, c. XIII.
Elle ne parut pas au dîner. Le soir elle vint un instant au salon, mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange ; mais, pensa-t-il, je ne connais pas leurs usages ; elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci. Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l’expression des traits de Mathilde ; il ne put pas se dissimuler qu’elle avait l’air sec et méchant. Évidemment ce n’était pas la même femme qui, la nuit précédente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs pour être vrais.
Le lendemain, le surlendemain, même froideur de sa part ; elle ne le regardait pas, elle ne s’apercevait pas de son existence. Julien, dévoré par la plus vive inquiétude, était à mille lieues des sentiments de triomphe qui l’avaient seuls animé le premier jour. Serait-ce, par hasard, se dit-il, un retour à la vertu ? Mais ce mot était bien bourgeois pour l’altière Mathilde.
Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la religion, pensait Julien, elle l’aime comme très utile aux intérêts de sa caste.
Mais par simple délicatesse ne peut-elle pas se reprocher vivement la faute qu’elle a commise ? Julien croyait être son premier amant.
Mais, se disait-il dans d’autres instants, il faut avouer qu’il n’y a rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d’être ; jamais je ne l’ai vue plus altière. Me mépriserait-elle ? Il serait digne d’elle de se reprocher ce qu’elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma naissance.
Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d’une maîtresse tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu’elle a fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse contre lui.
Comme elle ne s’ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus l’ennui ; ainsi, sans pouvoir s’en douter le moins du monde, Julien avait perdu son plus grand avantage.
Je me suis donné un maître ! se disait mademoiselle de La Mole en proie au plus noir chagrin. Il est rempli d’honneur, à la bonne heure ; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant connaître la nature de nos relations. Jamais Mathilde n’avait eu d’amant, et dans cette circonstance de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les plus sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.
Il a sur moi un empire immense, puisqu’il règne par la terreur et peut me punir d’une peine atroce, si je le pousse à bout. Cette seule idée suffisait pour porter mademoiselle de La Mole à l’outrager. Le courage était la première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque agitation et la guérir d’un fond d’ennui sans cesse renaissant que l’idée qu’elle jouait à croix ou pile son existence entière.
Le troisième jour, comme mademoiselle de La Mole s’obstinait à ne pas le regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment malgré elle, dans la salle de billard.
— Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque en opposition à ma volonté bien évidemment déclarée, vous prétendez me parler ?… Savez-vous que personne au monde n’a jamais tant osé ?
Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants ; sans s’en douter ils étaient animés l’un contre l’autre des sentiments de la haine la plus vive. Comme ni l’un ni l’autre n’avait le caractère endurant, que d’ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientôt à se déclarer nettement qu’ils se brouillaient à jamais.
— Je vous jure un secret éternel, dit Julien, j’ajouterais même que jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait souffrir de ce changement trop marqué. Il salua avec respect et partit.
Il accomplissait sans trop de peine ce qu’il croyait un devoir ; il était bien loin de se croire fort amoureux de mademoiselle de La Mole. Sans doute il ne l’aimait pas trois jours auparavant, quand on l’avait caché dans la grande armoire d’acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu’il se vit à jamais brouillé avec elle.
Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de cette nuit qui dans la réalité l’avait laissé si froid.
Dans la nuit même qui suivit la déclaration de brouille éternelle, Julien faillit devenir fou en étant obligé de s’avouer qu’il aimait mademoiselle de La Mole.
Des combats affreux suivirent cette découverte : tous ses sentiments étaient bouleversés.
Deux jours après, au lieu d’être fier avec M. de Croisenois il l’aurait presque embrassé en fondant en larmes.
L’habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.
Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place le lendemain dans la malle de Toulouse. Il l’arrêta et revint à l’hôtel de La Mole, annoncer son départ au marquis.
M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l’attendre dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant mademoiselle de La Mole ?
En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut impossible de se méprendre.
Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l’âme : — Ainsi, vous ne m’aimez plus ?
— J’ai horreur de m’être livrée au premier venu, dit Mathilde en pleurant de rage contre elle-même.
— Au premier venu ! s’écria Julien, et il s’élança sur une vieille épée du Moyen Âge, qui était conservée dans la bibliothèque comme une curiosité.
Sa douleur, qu’il croyait extrême au moment où il avait adressé la parole à mademoiselle de La Mole, venait d’être centuplée par les larmes de honte qu’il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.
Au moment où il venait de tirer l’épée, avec quelque peine, de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d’une sensation si nouvelle, s’avança fièrement vers lui ; ses larmes s’étaient taries.
L’idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à Julien. Je tuerais sa fille ! se dit-il, quelle horreur ! Il fit un mouvement pour jeter l’épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame : il dut à cette idée le retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée curieusement et comme s’il y eût cherché quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.
Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute ; mademoiselle de La Mole le regardait étonnée : J’ai donc été sur le point d’être tuée par mon amant ! se disait-elle.
Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du siècle de Charles IX et de Henri III.
Elle était immobile devant Julien, qui venait de replacer l’épée, elle le regardait avec des yeux où il n’y avait plus de haine. Il faut convenir qu’elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais femme n’avait moins ressemblé à une poupée parisienne. (Ce mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays.)
Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde ; c’est bien pour le coup qu’il se croirait mon seigneur et maître, après une rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. Elle s’enfuit.
Mon Dieu ! qu’elle est belle ! dit Julien en la voyant courir : voilà cet être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n’y a pas huit jours… et ces instants ne reviendront jamais ! et c’est par ma faute ! et, au moment d’une action si extraordinaire, si intéressante pour moi, je n’y étais pas sensible !… Il faut avouer que je suis né avec un caractère bien plat et bien malheureux.
Le marquis parut ; Julien se hâta de lui annoncer son départ.
— Pour où ? dit M. de La Mole.
— Pour le Languedoc.
— Non pas, s’il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes destinées, si vous partez ce sera pour le Nord… même, en termes militaires, je vous consigne à l’hôtel. Vous m’obligerez de n’être jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous d’un moment à l’autre.
Julien salua, et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort étonné ; il était hors d’état de parler, il s’enferma dans sa chambre. Là, il put s’exagérer en liberté toute l’atrocité de son sort.
Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m’éloigner ! Dieu sait combien de jours le marquis va me retenir à Paris ; grand Dieu ! que vais-je devenir ? et pas un ami que je puisse consulter : l’abbé Pirard ne me laisserait pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait de m’affilier à quelque conspiration.
Et cependant je suis fou, je le sens ; je suis fou !
Qui pourra me guider, que vais-je devenir ?
XLVIII Moments cruels.
Et elle me l’avoue ! Elle détaille jusqu’aux moindres circonstances ! Son œil si beau fixé sur le mien peint l’amour qu’elle sentit pour un autre ! Schiller.
Mademoiselle de La Mole ravie ne songeait qu’au bonheur d’avoir été sur le point d’être tuée. Elle allait jusqu’à se dire : Il est digne d’être mon maître, puisqu’il a été sur le point de me tuer. Combien faudrait-il fondre ensemble de beaux jeunes gens de la société pour arriver à un tel mouvement de passion ?
Il faut avouer qu’il était bien joli au moment où il est monté sur la chaise, pour replacer l’épée, précisément dans la position pittoresque que le tapissier décorateur lui a donnée ! Après tout, je n’ai pas été si folle de l’aimer.
Dans cet instant, s’il se fût présenté quelque moyen honnête de renouer, elle l’eût saisi avec plaisir. Julien, enfermé à double tour dans sa chambre, était en proie au plus violent désespoir. Dans ses idées folles, il pensait à se jeter à ses pieds. Si au lieu de se tenir dans un lieu écarté, il eût erré au jardin et dans l’hôtel, de manière à se tenir à portée des occasions, il eût peut-être en un seul instant changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.
Mais l’adresse dont nous lui reprochons l’absence, aurait exclu le mouvement sublime de saisir l’épée qui, dans ce moment, le rendait si joli aux yeux de mademoiselle de La Mole. Ce caprice, favorable à Julien, dura toute la journée ; Mathilde se faisait une image charmante des courts instants pendant lesquels elle l’avait aimé, elle les regrettait.
Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n’a duré à ses yeux que depuis une heure après minuit, quand je l’ai vu arriver par son échelle avec tous ses pistolets dans la poche de côté de son habit, jusqu’à huit heures du matin. C’est un quart d’heure après, en entendant la messe à Sainte-Valère, que j’ai commencé à penser qu’il allait se croire mon maître, et qu’il pourrait bien essayer de me faire obéir au nom de la terreur.
Après dîner, mademoiselle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et l’engagea en quelque sorte à la suivre au jardin, il obéit. Cette épreuve lui manquait. Mathilde cédait sans trop s’en douter à l’amour qu’elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à se promener à ses côtés, c’était avec curiosité qu’elle regardait ces mains qui le matin avaient saisi l’épée pour la tuer.
Après une telle action, après tout ce qui s’était passé, il ne pouvait plus être question de leur ancienne conversation.
Peu à peu Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime de l’état de son cœur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de conversation, elle en vint à lui raconter les mouvements d’enthousiasme passagers qu’elle avait éprouvés pour M. de Croisenois, pour M. de Caylus…
— Quoi ! pour M. de Caylus aussi ! s’écria Julien ; et toute l’amère jalousie d’un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea ainsi, et n’en fut point offensée.
Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments d’autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l’accent de la plus intime vérité. Il voyait qu’elle peignait ce qu’elle avait sous les yeux. Il avait la douleur de remarquer qu’en parlant, elle faisait des découvertes dans son propre cœur.
Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
Soupçonner qu’un rival est aimé est déjà bien cruel, mais se voir avouer en détail l’amour qu’il inspire par la femme qu’on adore, est sans doute le comble des douleurs.
Ô combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d’orgueil qui avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois ! Avec quel malheur intime et senti il s’exagérait leurs plus petits avantages ! Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même !
Mathilde lui semblait adorable, toute parole est faible pour exprimer l’excès de son admiration. En se promenant à côté d’elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras, son port de reine. Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d’amour et de malheur, et en criant : Pitié.
Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois m’a aimé, c’est M. de Caylus qu’elle aimera sans doute bientôt !
Julien ne pouvait douter de la sincérité de mademoiselle de La Mole ; l’accent de la vérité était trop évident dans tout ce qu’elle disait. Pour que rien absolument ne manquât à son malheur, il y eut des moments où à force de s’occuper des sentiments qu’elle avait éprouvés une fois pour M. de Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l’aimait actuellement. Certainement il y avait de l’amour dans son accent, Julien le voyait nettement.