Le Rouge et le Noir (page 28)
L’intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu’il eût moins souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur, le pauvre garçon eût-il pu deviner que c’était parce qu’elle parlait à lui, que mademoiselle de La Mole trouvait tant de plaisir à repenser aux velléités d’amour qu’elle avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Luz ?
Rien ne saurait exprimer les angoisses de Julien. Il écoutait les confidences détaillées de l’amour éprouvé pour d’autres dans cette même allée de tilleuls où si peu de jours auparavant il attendait que une heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être humain ne peut soutenir le malheur à un plus haut degré.
Ce genre d’intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler ; et le sujet de conversation, auquel ils semblaient tous deux revenir avec une sorte de volupté cruelle, c’était le récit des sentiments qu’elle avait éprouvés pour d’autres : elle lui racontait les lettres qu’elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu’aux paroles, elle lui récitait des phrases entières. Les derniers jours elle semblait contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient une vive jouissance pour elle.
On voit que Julien n’avait aucune expérience de la vie, il n’avait pas même lu de romans ; s’il eût été un peu moins gauche et qu’il eût dit avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée et qui lui faisait des confidences si étranges : Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c’est pourtant moi que vous aimez…
Peut-être eût-elle été heureuse d’être devinée ; du moins le succès eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé cette idée, et du moment qu’il eût choisi. Dans tous les cas, il sortait bien, et avec avantage pour lui, d’une situation qui allait devenir monotone aux yeux de Mathilde.
— Et vous ne m’aimez plus, moi qui vous adore ! lui dit un jour Julien éperdu d’amour et de malheur. Cette sottise était à peu près la plus grande qu’il pût commettre.
Ce mot détruisit en un clin d’œil tout le plaisir que mademoiselle de La Mole trouvait à lui parler de l’état de son cœur. Elle commençait à s’étonner qu’après ce qui s’était passé il ne s’offensât pas de ses récits ; elle allait jusqu’à s’imaginer, au moment où il lui tint ce sot propos, que peut-être il ne l’aimait plus. La fierté a sans doute éteint son amour, se disait-elle. Il n’est pas homme à se voir impunément préférer des êtres comme Caylus, de Luz, Croisenois, qu’il avoue lui être tellement supérieurs. Non, je ne le verrai plus à mes pieds !
Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur, Julien lui faisait un éloge passionné des brillantes qualités de ces messieurs ; il allait jusqu’à les exagérer. Cette nuance n’avait point échappé à mademoiselle de La Mole, elle en était étonnée, mais n’en devinait point la cause. L’âme frénétique de Julien, en louant un rival qu’il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.
Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant ; Mathilde, sûre d’être aimée, le méprisa parfaitement.
Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit ; elle le quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce mépris occupait tout son cœur ; il n’était plus question du mouvement qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à traiter Julien comme l’ami le plus intime ; sa vue lui était désagréable. La sensation de Mathilde alla jusqu’au dégoût ; rien ne saurait exprimer l’excès du mépris qu’elle éprouvait en le rencontrant sous ses yeux.
Julien n’avait rien compris à tout ce qui s’était passé depuis huit jours dans le cœur de Mathilde, mais il discerna le mépris. Il eut le bon sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais ne la regarda.
Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu’il se priva en quelque sorte de sa présence. Il crut sentir que son malheur s’en augmentait encore. Le courage d’un cœur d’homme ne peut aller plus loin, se disait-il. Il passait sa vie à une petite fenêtre dans les combles de l’hôtel ; la persienne en était fermée avec soin, et de là du moins il pouvait apercevoir mademoiselle de La Mole quand elle paraissait au jardin.
Que devenait-il quand après dîner il la voyait se promener avec M. de Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avoué quelque velléité d’amour autrefois éprouvée ?
Julien n’avait pas l’idée d’une telle intensité de malheur ; il était sur le point de jeter des cris ; cette âme si ferme était enfin bouleversée de fond en comble.
Toute pensée étrangère à mademoiselle de La Mole lui était devenue odieuse ; il était incapable d’écrire les lettres les plus simples.
— Vous êtes fou, lui dit le marquis.
Julien, tremblant d’être deviné, parla de maladie et parvint à se faire croire. Heureusement pour lui, le marquis le plaisanta à dîner sur son prochain voyage : Mathilde comprit qu’il pouvait être fort long. Il y avait déjà plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si brillants qui avaient tout ce qui manquait à cet être si pâle et si sombre, autrefois aimé d’elle, n’avaient plus le pouvoir de la tirer de sa rêverie.
Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l’homme qu’elle préfère, parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon ; mais un des caractères du génie est de ne pas traîner sa pensée dans l’ornière tracée par le vulgaire.
Compagne d’un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la fortune que j’ai, j’exciterai continuellement l’attention, je ne passerai point inaperçue dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse une révolution comme mes cousines, qui de peur du peuple n’osent pas gronder un postillon qui les mène mal, je serai sûre de jouer un rôle et un grand rôle, car l’homme que j’ai choisi a du caractère et une ambition sans bornes. Que lui manque-t-il ? des amis, de l’argent ? Je lui en donne. Mais sa pensée traitait un peu Julien en être inférieur, dont on se fait aimer quand on veut.
XV Le Chant du Coq.
Amour en latin faict amor ; Or donc provient d’amour la mort, Et, par avant, soulcy qui mord, Deuils, plours, pieges, forfaitz, remords… Blason d’Amour.
Si Julien avait eu un peu de l’adresse qu’il se supposait si gratuitement, il eût pu s’applaudir le lendemain de l’effet produit par son voyage à Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries. Ce jour-là encore, il fut assez maussade, sur le soir une idée ridicule lui vint et il la communiqua à madame de Rênal, avec une rare intrépidité.
À peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité suffisante, Julien approcha sa bouche de l’oreille de madame de Rênal, et au risque de la compromettre horriblement, il lui dit :
— Madame, cette nuit à deux heures, j’irai dans votre chambre, je dois vous dire quelque chose.
Julien tremblait que sa demande ne fût accordée ; son rôle de séducteur lui pesait si horriblement que s’il eût pu suivre son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n’eut plus vu ces dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne savait réellement à quel saint se vouer.
Madame de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement exagérée, à l’annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de quelque chose à dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et à son retour il se plaça à côté de madame Derville et fort loin de madame de Rênal. Il s’ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La conversation fut sérieuse, et Julien s’en tira fort bien, à quelques moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle. Que ne puis-je inventer quelque belle manœuvre, se disait-il, pour forcer madame de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non équivoques qui me faisaient croire il y a trois jours qu’elle était à moi !
Julien était extrêmement déconcerté de l’état presque désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l’eût plus embarrassé que le succès.
Lorsqu’on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu’il jouissait du mépris de madame Derville, et que probablement il n’était guère mieux avec madame de Rênal.
De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il était à mille lieues de l’idée de renoncer à toute feinte, à tout projet, et de vivre au jour le jour avec madame de Rênal, en se contentant comme un enfant du bonheur qu’apporterait chaque journée.
Il se fatigua le cerveau à inventer des manœuvres savantes, un instant après il les trouvait absurdes ; il était en un mot fort malheureux quand deux heures sonnèrent à l’horloge du château.
Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre. Il se vit au moment de l’évènement le plus pénible. Il n’avait plus songé à sa proposition impertinente, depuis le moment où il l’avait faite ; elle avait été si mal reçue !
Je lui ai dit que j’irais chez elle à deux heures, se dit-il en se levant ; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au fils d’un paysan. Madame Derville me l’a fait assez entendre, mais du moins je ne serai pas faible.
Julien avait raison de s’applaudir de son courage, jamais il ne s’était imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte il était tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut forcé de s’appuyer contre le mur.
Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n’y avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu’y ferait-il ? Il n’avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé qu’il eût été hors d’état de les suivre.
Enfin, souffrant plus mille fois que s’il eût marché à la mort, il entra dans le corridor qui menait à la chambre de madame de Rênal. Il ouvrit la porte d’une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.
Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée ; il ne s’attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer madame de Rênal se jeta vivement hors de son lit. — Malheureux ! s’écria-t-elle. Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à son rôle naturel ; ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu’en se jetant à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes.
Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de madame de Rênal, on eût pu dire en style de roman, qu’il n’avait plus rien à désirer. En effet, il devait à l’amour qu’il avait inspiré, et à l’impression imprévue qu’avaient produite sur lui des charmes séduisants, une victoire à laquelle ne l’eût pas conduit toute son adresse si maladroite.
Mais, dans les moments les plus doux, victime d’un orgueil bizarre, il prétendit encore jouer le rôle d’un homme accoutumé à subjuguer des femmes : il fit des efforts d’attention incroyables pour gâter ce qu’il avait d’aimable. Au lieu d’être attentif aux transports qu’il faisait naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité, l’idée du devoir ne cessa jamais d’être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s’il s’écartait du modèle idéal qu’il se proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être supérieur fut précisément ce qui l’empêcha de goûter le bonheur qui se plaçait sous ses pas. C’est une jeune fille de seize ans, qui a des couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du rouge.
Mortellement effrayée de l’apparition de Julien, madame de Rênal fut bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir de Julien la troublaient vivement.
Même, quand elle n’eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien loin d’elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de l’enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien n’eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité brûlante dans la femme qu’il venait d’enlever, s’il eût su en jouir. Le départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l’agitaient malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.
Mon Dieu ! être heureux, être aimé, n’est-ce que ça ? Telle fut la première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans cet état d’étonnement et de trouble inquiet où tombe l’âme qui vient d’obtenir ce qu’elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne trouve plus quoi désirer, et cependant n’a pas encore de souvenirs. Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement occupé à repasser tous les détails de sa conduite. N’ai-je manqué à rien de ce que je me dois à moi-même ? Ai-je bien joué mon rôle ?
Et quel rôle ? celui d’un homme accoutumé à être brillant avec les femmes.
XVI Le Lendemain.
He turn’d his lip to hers, and with his hand Call’d back the tangles of her wandering hair. Don Juan, C. I, st. 170.
Heureusement, pour la gloire de Julien, madame de Rênal avait été trop agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de l’homme qui, en un moment, était devenu tout au monde pour elle.
Comme elle l’engageait à se retirer, voyant poindre le jour :
— Oh ! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis perdue. Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci :
— Regretteriez-vous la vie ?
— Ah ! beaucoup dans ce moment ! mais je ne regretterais pas de vous avoir connu.
Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec imprudence.
L’attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions, dans la folle idée de paraître un homme d’expérience, n’eut qu’un avantage ; lorsqu’il revit madame de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un chef-d’œuvre de prudence.
Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu’aux yeux, et ne pouvait vivre un instant sans le regarder ; elle s’apercevait de son trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva qu’une seule fois les yeux sur elle. D’abord, madame de Rênal admira sa prudence. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle fut alarmée : Est-ce qu’il ne m’aimerait plus, se dit-elle ; hélas ! je suis bien vieille pour lui ; j’ai dix ans de plus que lui.
En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien. Dans la surprise que lui causa une marque d’amour si extraordinaire, il la regarda avec passion ; car elle lui avait semblé bien jolie au déjeuner ; et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se détailler ses charmes. Ce regard consola madame de Rênal ; il ne lui ôta pas toutes ses inquiétudes ; mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout à fait ses remords envers son mari.
Au déjeuner, ce mari ne s’était aperçu de rien ; il n’en était pas de même de madame Derville ; elle crut madame de Rênal sur le point de succomber. Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le danger qu’elle courait.
Madame de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien ; elle voulait lui demander s’il l’aimait encore. Malgré la douceur inaltérable de son caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre à son amie combien elle était importune.
Le soir, au jardin, madame Derville arrangea si bien les choses, qu’elle se trouva placée entre madame de Rênal et Julien. Madame de Rênal, qui s’était fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et de la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot.
Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d’un remords. Elle avait tant grondé Julien de l’imprudence qu’il avait faite en venant chez elle la nuit précédente, qu’elle tremblait qu’il ne vînt pas celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s’établir dans sa chambre. Mais, ne tenant pas à son impatience, elle vint coller son oreille contre la porte de Julien. Malgré l’incertitude et la passion qui la dévoraient, elle n’osa point entrer. Cette action lui semblait la dernière des bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province.
Les domestiques n’étaient pas tous couchés. La prudence l’obligea enfin à revenir chez elle. Deux heures d’attente furent deux siècles de tourments.
Mais Julien était trop fidèle à ce qu’il appelait le devoir, pour manquer à exécuter de point en point ce qu’il s’était prescrit.
Comme une heure sonnait, il s’échappa doucement de sa chambre, s’assura que le maître de maison était profondément endormi, et parut chez madame de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car il songea moins constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ce que madame de Rênal lui dit de son âge contribua à lui donner quelque assurance.
— Hélas ! j’ai dix ans de plus que vous ! comment pouvez-vous m’aimer ! lui répétait-elle sans projet et parce que cette idée l’opprimait.
Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu’il était réel, et il oublia presque toute sa peur d’être ridicule.
La sotte idée d’être regardé comme un amant subalterne, à cause de sa naissance obscure, disparut aussi. À mesure que les transports de Julien rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la faculté de juger son amant. Heureusement il n’eut presque pas ce jour-là cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son attention à jouer un rôle, cette triste découverte lui eût à jamais enlevé tout bonheur. Elle n’y eût pu voir autre chose qu’un triste effet de la disproportion des âges.
Quoique madame de Rênal n’eût jamais pensé aux théories de l’amour, la différence d’âge est, après celle de fortune, un des grands lieux communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu’il est question d’amour. En peu de jours, Julien, rendu à toute l’ardeur de son âge, fut éperdument amoureux.
Il faut convenir, se disait-il, qu’elle a une bonté d’âme angélique, et l’on n’est pas plus jolie.
Il avait perdu presque tout à fait l’idée du rôle à jouer. Dans un moment d’abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette confidence porta à son comble la passion qu’il inspirait. Je n’ai donc point eu de rivale heureuse, se disait madame de Rênal avec délices ! Elle osa l’interroger sur le portrait auquel il mettait tant d’intérêt ; Julien lui jura que c’était celui d’un homme.
Quand il restait à madame de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle ne revenait pas de son étonnement qu’un tel bonheur existât, et que jamais elle ne s’en fût doutée.
Ah ! se disait-elle, si j’avais connu Julien il y a dix ans, quand je pouvais encore passer pour jolie !
Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de l’ambition ; c’était de la joie de posséder, lui pauvre être si malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses actes d’adoration, ses transports à la vue des charmes de son amie, finirent par la rassurer un peu sur la différence d’âge. Si elle eût possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la durée d’un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement d’amour-propre.
Dans ses moments d’oubli d’ambition, Julien admirait avec transport jusqu’aux chapeaux, jusqu’aux robes de madame de Rênal. Il ne pouvait se rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de glace et restait des heures entières admirant la beauté et l’arrangement de tout ce qu’il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le regardait ; lui, regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d’un mariage, emplissent une corbeille de noce.
J’aurais pu épouser un tel homme ! pensait quelquefois madame de Rênal ; quelle âme de feu ! quelle vie ravissante avec lui !