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LXVI. Tibère lui répondit avec ménagement "que, s'il avait agi sans fraude, il devait se reposer sur son innocence ; qu'au reste ni lui ni le sénat ne pourraient discerner qu'après un mûr examen le tort du bon droit ; qu'il livrât donc Cotys, et qu'en venant lui-même il détournât sur son adversaire le soupçon du crime." Latinius Pandus, propréteur de Mésie, lui envoya cette lettre, avec des soldats chargés de recevoir Cotys. Rhescuporis, combattu quelque temps par la crainte et par la colère, aima mieux avoir à répondre d'un attentat consommé que d'être coupable à demi : il fait tuer Cotys, et publie qu'il s'est donné la mort. Cependant Tibère ne renonça pas à sa politique artificieuse : Pandus que Rhescuporis accusait d'être son ennemi personnel, venait de mourir ; il mit à sa place Pomponius Flaccus, homme éprouvé par de longs services, et qui, lié d'une étroite amitié avec le roi, en était plus propre à le tromper : c'est là surtout ce qui lui fit donner le gouvernement de la Mésie.
LXVII. Flaccus passe dans la Thrace, et, calmant à force de promesses les craintes que donnait à Rhescuporis une conscience criminelle, il l'attire au milieu des postes romains. Là on l'entoure, comme par honneur, d'une garde nombreuse ; puis, à la persuasion des tribuns et des centurions, il s'engage plus avant ; et, tenu dans une captivité chaque jour moins déguisée, comprenant enfin qu'il ne peut plus reculer, il est traîné jusqu'à Rome. Il fut accusé devant le sénat par la veuve de Cotys, et condamné à rester en surveillance loin de son royaume. La Thrace fut partagée entre son fils Rhémétalcès, qui s'était opposé à ses desseins, et les enfants de Cotys. Ceux-ci étant très jeunes encore, on donna la régence de leurs États à Trébelliénus Rufus, ancien préteur, de même qu'autrefois on avait envoyé en Égypte M. Lépidus pour servir de tuteur aux enfants de Ptolémée (1). Rhescuporis fut conduit à Alexandrie, où une tentative d'évasion, réelle ou supposée, le fit mettre à mort.
1. Immédiatement après la fin de la seconde guerre punique et avant la guerre de Macédoine.
LXVIII. À la même époque, Vonon, relégué en Cilicie, comme je l'ai rapporté, corrompit ses gardiens et entreprit de se sauver en Arménie, de là chez les Albaniens et les Hénioques (1), enfin chez le roi ses Scythes, son parent. Sous prétexte d'une partie de chasse, il s'éloigne de la mer et s'enfonce dans les forêts : bientôt, courant de toute la vitesse de son cheval, il atteint le fleuve Pyrame (2). Les habitants, avertis de sa fuite, avaient rompu les ponts, et le fleuve n'était pas guéable. Arrêté sur la rive par Vibius Fronton, préfet de cavalerie (3), Vonon est chargé de chaînes. Peu de temps après, un évocat (4) nommé Remmius, qui gardait le roi avant son évasion, lui passa, comme par colère, son épée au travers du corps : on n'en fut que mieux persuadé qu'il était son complice, et qu'il l'avait tué pour prévenir ses révélations.
1. Les Albaniens habitaient la partie orientale du Caucase, le long de la mer Caspienne. Les Hénioques étaient plus voisins du Pont-Euxin.
3. Le praefectus equitum commandait une aile de cavalerie, et son grade répondait à celui de tribun dans une légion.
4. Les évocats formaient un corps particulier et portaient un cep de vigne comme les centurions.
LXIX. Cependant Germanicus, à son retour d'Égypte, trouva l'ordre qu'il avait établi dans les légions et dans les villes ou aboli ou remplacé par des règlements contraires. De là des reproches sanglants contre Pison, qui de son côté n'épargnait pas les offenses à César. Enfin Pison résolut de quitter la Syrie. Retenu par une maladie de Germanicus, à la nouvelle de son rétablissement, et pendant qu'on acquittait à Antioche les vœux formés pour la conservation de ce général, il fit renverser par ses licteurs l'appareil du sacrifice, enlever les victimes et disperser la multitude que cette fête avait rassemblée. Bientôt Germanicus eut une rechute, et Pison se rendit à Séleucie (1) pour en attendre les suites. Le mal, déjà violent, était aggravé par la persuasion où était César que Pison l'avait empoisonné. On trouvait aussi dans le palais, à terre et autour des murs, des lambeaux de cadavres arrachés aux tombeaux, des formules d'enchantements et d'imprécations, le nom de Germanicus gravé sur des lames de plomb, des cendres humaines à demi brûlées et trempées d'un sang noir, et d'autres symboles magiques, auxquels on attribue la vertu de dévouer les âmes aux divinités infernales. Enfin toutes les personnes envoyées par Pison étaient accusées de venir épier les progrès de la maladie.
1. On trouve dans la géographie ancienne treize villes nommées Séleucie. Celle où Pison s'embarqua était à quelques milles d'Antioche, près de l'embouchure de l'Oronte, et portait le surnom de Piera, parce qu'elle était voisine d'une montagne à laquelle les Macédoniens avaient donné le nom de Pierus.
LXX. Ces noirceurs inspirèrent à
Germanicus autant d'indignation que d'alarmes. "Si sa porte était assiégée, s'il lui fallait exhaler son dernier soupir sous les yeux de ses ennemis, que deviendrait sa malheureuse épouse ? Quel sort attendait ses enfants au berceau ? Le poison était donc trop lent ! On hâtait, on précipitait sa mort, afin d'être seul maître de la province et des légions. Mais Germanicus n'était pas encore délaissé à ce point, et le prix du meurtre ne resterait pas longtemps aux mains de l'assassin." Il déclara, par lettres, à Pison, qu'il renonçait à son amitié. Plusieurs ajoutent qu'il lui ordonna de sortir de la province. Pison, sans tarder davantage, se mit en mer ; mais il s'éloignait avec une lenteur calculée, pour être plus tôt de retour si la mort de Germanicus lui ouvrait la Syrie.
LXXI.
César eut un rayon d'espérance qui le ranima quelques instants : ensuite ses forces l'abandonnèrent ; et, sentant approcher sa fin, il parla en ces termes à ses amis, rassemblés près de son lit : "Si je cédais à la loi de la nature, la plainte me serait encore permise, même envers les dieux, dont la rigueur prématurée m'enlèverait si jeune à mes parents, à mes enfants, à ma patrie : maintenant, frappé par le crime de Pison et de Plancine, je dépose dans vos cœurs mes dernières prières. Dites à mon père et à mon frère de quels traits cruels mon âme fut déchirée, quels pièges environnèrent mes pas, avant qu'une mort déplorable terminât la vie la plus malheureuse. Ceux que mes espérances ou les liens du sang intéressaient à mon sort, ceux même dont Germanicus vivant pouvait exciter l'envie, ne verront pas sans quelques larmes un homme jadis entouré de splendeur, échappé à tant de combats, périr victime des complots d'une femme. Vous aurez, vous, des plaintes à porter devant le sénat, les lois à invoquer. Le premier devoir de l'amitié n'est pas de donner à celui qui n'est plus de stériles regrets ; c'est de garder le souvenir de ce qu'il a voulu, d'accomplir ce qu'il a commandé. Les inconnus même pleureront Germanicus : vous, vous le vengerez, si c'était moi que vous aimiez plutôt que ma fortune. Montrez au peuple romain la petite-fille du divin Auguste, celle qui fut mon épouse ; nombrez-lui mes six enfants. La pitié sera pour les accusateurs ; et, quand le mensonge alléguerait des ordres impies, on refuserait de croire ou l'on ne pardonnerait pas." Les amis de César lui jurèrent, en touchant sa main défaillante, de mourir avant de renoncer à le venger.
LXXII. Alors, se tournant vers Agrippine, il la conjure, au nom de sa mémoire, au nom de leurs enfants, de dépouiller sa fierté, d'abaisser sous les coups de la fortune la hauteur de son âme, et, quand elle serait à Rome, de ne pas irriter par des prétentions rivales un pouvoir au-dessus du sien. À ces paroles, que tous purent entendre, il en ajouta d'autres en secret, et l'on croit qu'il lui révéla les dangers qu'il craignait de Tibère. Peu de temps après il expira, laissant dans un deuil universel la province et les nations environnantes. Les peuples et les rois étrangers le pleurèrent : tant il s'était montré affable aux alliés, clément pour les ennemis ; homme dont l'aspect et le langage inspiraient la vénération, et qui savait, dans un si haut rang, conserver cette dignité qui sied à la grandeur, et fuir l'orgueil qui la rend odieuse.
LXXIII. Ses funérailles, sans images et sans pompe, furent ornées par l'éloge de sa vie et le souvenir de ses vertus. Plusieurs, trouvant dans sa figure, son âge, le genre de sa mort et le lieu même où il finit ses jours, le sujet d'un glorieux parallèle, comparaient sa destinée à celle du grand Alexandre. "Tous deux avaient eu en partage la beauté, la naissance, et tous deux, à peine sortis de leur trentième année, avaient péri par des trahisons domestiques, au milieu de nations étrangères. Mais Germanicus était doux envers ses amis, modéré dans les plaisirs, content d'un seul hymen et père d'enfants légitimes ; du reste non moins guerrier qu'Alexandre, bien qu'il fût moins téméraire, et qu'après tant de coups portés à la Germanie on l'eût empêché de la soumettre au joug. S'il eût été seul arbitre des affaires, s'il avait possédé le nom et l'autorité de roi, certes il aurait bien vite égalé, par la gloire des armes, le héros au-dessus duquel sa clémence, sa tempérance et ses autres vertus l'avaient tant élevé." Son corps, avant d'être brûlé, fut exposé nu dans le Forum d'Antioche, lieu destiné à la cérémonie funèbre. Y parut-il quelque trace de poison ? Le fait est resté douteux : la pitié pour Germanicus, les préventions contraires ou favorables à Pison, donnèrent lieu à des conjectures tout opposées.
LXXIV. Un conseil fut tenu entre les lieutenants et les sénateurs présents, pour décider à qui l'on confierait la Syrie. Vibius Marsus et Cn. Sentius partagèrent longtemps les suffrages, que les autres n'avaient que faiblement disputés. Vibius céda enfin à l'âge de son rival et à l'ardeur de sa poursuite. Il y avait dans la province une célèbre empoisonneuse, nommée Martina, fort aimée de Plancine : Sentius l'envoya à Rome, sur la demande de Vitellius, de Véranius et des autres amis de Germanicus, qui, sans attendre que leur accusation fût admise, préparaient déjà les moyens de conviction.
LXXV. Agrippine, accablée de douleur, malade, et cependant impatiente de tout retardement qui différerait sa vengeance, s'embarque avec ses enfants et les cendres de Germanicus ; départ où l'on ne peut voir sans une émotion profonde cette femme, d'une si auguste naissance, parée naguère de l'éclat du plus noble mariage, naguère environnée de respects et d'adorations, porter maintenant dans ses bras des restes funèbres, incertaine si elle obtiendra justice, inquiète de sa destinée et malheureuse par sa fécondité même, qui l'expose tant de fois aux coups de la fortune. Pison apprit dans l'île de Cos que Germanicus avait cessé de vivre. À cette nouvelle, il ne se contient plus : il immole des victimes, court dans les temples, mêlant ses transports immodérés à la joie encore plus insolente de Plancine, qui, en deuil d'une sœur qu'elle avait perdue, reprit ce jour-là même des habits de fête.
LXXVI. Les centurions arrivaient en foule, l'assurant du dévouement des légions, l'exhortant à reprendre une province qu'on n'avait pas eu le droit de lui ravir, et qui était sans chef. Il délibéra sur ce qu'il avait à faire, et son fils, Marcus Piso, fut d'avis qu'il se hâtât de retourner à Rome : "Il n'avait point jusqu'ici commis de crime inexpiable. Des soupçons vagues, de vaines rumeurs ne devaient point l'alarmer. Sa mésintelligence avec Germanicus pouvait lui mériter de la haine, mais non des châtiments. Par la perte de sa province, il avait satisfait à l'envie : s'il voulait y rentrer, la résistance de Sentius causerait une guerre civile. Quant aux centurions et aux soldats, il n'en fallait attendre qu'une foi peu durable, dont la mémoire récente de leur général et leur vieil attachement aux Césars triompheraient bientôt. "
LXXVII. Domitius Céler, un de ses amis les plus intimes, dit au contraire "qu'il fallait profiter des conjectures ; que Pison, et non Sentius était gouverneur de Syrie ; qu'à lui seul avaient été donnés les faisceaux, l'autorité de préteur, le commandement des légions. S'il survenait une attaque de l'ennemi, à qui appartiendrait-il d'y opposer les armes, autant qu'à celui qui a reçu des pouvoirs directs et des instructions personnelles" Il faut laisser aux bruits les plus vains le temps de se dissiper : souvent l'innocence n'a pu résister aux premiers effets de la prévention. Mais Pison, à la tête d'une armée et accru de nouvelles forces, verra naître du hasard mille événements favorables, qu'on ne saurait prévoir. Nous presserons-nous d'arriver avec les cendres de Germanicus, afin que la tempête excitée par les gémissements d'Agrippine et les clameurs d'une multitude égarée vous emporte avant que votre voix ait pu se faire entendre ? Vous avez pour vous vos intelligences avec Augusta, la faveur de César ; mais c'est en secret, et nul ne pleure Germanicus avec plus d'ostentation que ceux à qui sa mort cause le plus de joie."
LXXVIII. Pison, qui aimait les partis violents, fut sans peine entraîné. Il écrivit à Tibère des lettres où il accusait Germanicus de faste et d'arrogance. "Chassé, ajoutait-il, pour que le champ restât libre à des projets ambitieux, la même fidélité qu'il avait montrée dans le commandement des légions lui avait fait un devoir de le reprendre." En même temps il fit partir Domitius sur une trirème pour la Syrie, avec ordre d'éviter les côtes et de se tenir au large en passant devant les îles. Des déserteurs arrivaient de toutes parts : il les forme en compagnies, arme les valets d'armée, et, s'étant rendu avec sa flotte sur le continent, il intercepte un détachement de nouveaux soldats qui allait en Syrie, et mande aux petits souverains de la Cilicie de lui envoyer des secours. Le jeune Marcus, qui s'était prononcé contre la guerre, ne l'en secondait pas avec moins d'ardeur dans ces préparatifs.
LXXIX. La flotte de Pison, en côtoyant les rivages de Lycie et de Pamphylie, rencontra les vaisseaux qui ramenaient Agrippine. Le premier mouvement, des deux côtés, fut d'apprêter ses armes ; et, des deux côtés, la crainte, plus forte que la colère, fit qu'on s'en tint aux injures. Marsus Vibius somma Pison de venir à Rome pour s'y justifier. Pison répondit avec ironie "qu'il y serait quand le préteur qui connaît des empoisonnements aurait fixé le jour à l'accusé et aux accusateurs." Cependant Domitius avait abordé à Laodicée, ville de Syrie, et se rendait au camp de la sixième légion, qu'il croyait la plus disposée à servir ses desseins : il y fut prévenu par le lieutenant Pacuvius. Sentius annonça cette nouvelle à Pison, dans une lettre où il l'avertissait de ne plus attaquer l'armée par la corruption, la province par les armes : puis il rassemble tous ceux qu'il savait attachés à la mémoire de Germanicus et ennemis de ses persécuteurs ; et, invoquant la majesté de l'empereur, protestant que c'est à la république elle-même qu'on déclare la guerre, il se met en marche avec une troupe nombreuse et décidée à combattre.
LXXX. Pison, qui voyait échouer ses tentatives, n'en prit pas moins les meilleures mesures que permît la circonstance : il s'empara d'un château très fort de Cilicie, nommé Célendéris. En mêlant les déserteurs, les recrues dernièrement enlevées, les esclaves de Plancine et les siens, aux troupes envoyées par les petits princes de Cilicie, il en avait formé l'équivalent d'une légion. Il attestait sa qualité de lieutenant de César. "C'était de César, disait-il, qu'il tenait sa province ; et il en était repoussé, non par les légions (elles-mêmes l'appelaient), mais par Sentius, qui cachait sous de fausses imputations sa haine personnelle. Qu'on se montrât seulement en bataille ; et les soldats de Sentius refuseraient de combattre dès qu'ils apercevraient Pison, que naguère ils nommaient leur père, Pison fort de son droit si l'on consultait la justice, assez fort de ses armes si l'on recourait à l'épée." Il déploie ses manipules devant les remparts du château, sur une hauteur escarpée, du seul côté qui ne soit pas baigné par la mer. Les vétérans de Sentius s'avancèrent sur plusieurs lignes, et soutenus de bonnes réserves. Ici d'intrépides soldats ; là une position du plus rude accès, mais nul courage, nulle confiance, pas même d'armes, si ce n'est des instruments rustiques, ramassés à la hâte. Le combat, une fois engagé, ne dura que le temps nécessaire aux cohortes romaines pour gravir la colline : les Ciliciens prirent la fuite, et s'enfermèrent dans le château.
LXXXI. Pison fit contre la flotte, mouillée à peu de distance, une entreprise qui n'eut pas de succès. Il rentra dans la place, et, du haut des murailles, tantôt se désespérant aux yeux des soldats, tantôt les appelant par leur nom, les engageant par des récompenses, il les excitait à la révolte. Déjà il avait ébranlé les esprits au point qu'un porte-enseigne de la sixième légion était passé à lui avec son drapeau. Alors Sentius fait sonner les trompettes et les clairons, ordonne qu'on marche au rempart, qu'on dresse les échelles, que les plus résolus montent à l'assaut, tandis que d'autres, avec les machines, lanceront des traits, des pierres, des torches enflammées. L'opiniâtreté de Pison fléchit à la fin, et il offrit de livrer ses armes, demandant seulement à rester dans le fort jusqu'à ce que César eût décidé à qui serait confiée la Syrie. Ces conditions furent rejetées ; et Pison n'obtint que des vaisseaux, et sûreté jusqu'en Italie.
LXXXII.
Cependant, lorsque le bruit de la maladie de Germanicus se répandit à Rome, avec les sinistres détails dont le grossissait l'éloignement des lieux, la douleur, l'indignation, les murmures éclatèrent de toutes parts : "Voilà donc pourquoi on l'a relégué au bout de l'univers, pourquoi la province a été livrée à Pison ; c'est là le secret des entretiens mystérieux d'Augusta et de Plancine. Les vieillards ne disaient que trop vrai en parlant de Drusus : les despotes ne pardonnent point à leurs fils d'être citoyens. Germanicus périt, comme son père, pour avoir conçu la pensée de rendre au peuple romain le règne des lois et de la liberté." Sa mort, qu'on apprit au milieu de ces plaintes, en augmenta la violence ; et, avant qu'il parût ni édit des magistrats, ni sénatus-consulte, le cours des affaires fut suspendu. Les tribunaux sont déserts, les maisons fermées ; partout le silence ou des gémissements. Et rien n'était donné à l'ostentation : si l'on portait les signes extérieurs du deuil, le deuil véritable était au fond des cœurs. Sur ces entrefaites, des marchands, partis de Syrie lorsque Germanicus vivait encore, annoncèrent un changement heureux dans son état. La nouvelle est aussitôt crue, aussitôt publiée. Le premier qui l'entend court, sans examen, la répéter à d'autres, qui la racontent à leur tour, exagérée par la joie. La ville entière est en mouvement ; on force l'entrée des temples. La nuit aidait à la crédulité ; et, dans les ténèbres, on affirme avec plus de hardiesse. Tibère ne démentit point ces faux bruits ; mais le temps les dissipa de lui-même ; et le peuple, comme s'il eût perdu Germanicus une seconde fois, le pleura plus amèrement.
LXXXIII.
Chaque sénateur, suivant la vivacité de son amour ou de son imagination, s'évertua pour lui trouver des honneurs. On décréta que son nom serait chanté dans les hymnes des Saliens (1) ; qu'il aurait, à toutes les places destinées aux prêtres d'Auguste, des chaises curules (2), sur lesquelles on poserait des couronnes de chêne (3) ; qu'aux jeux du Cirque son image en ivoire ferait partie de la pompe sacrée (4) ; que nul ne lui succéderait comme augure ou comme flamine, s'il n'était de la maison des Jules. On ordonna qu'il lui fût élevé à Rome, sur le bord du Rhin, et sur le mont Amanus en Syrie, des arcs de triomphe qui porteraient inscrits ses exploits, avec la mention qu'il était mort pour la République ; un mausolée dans Antioche, où il avait été mis au bûcher ; un tribunal à Épidaphne (5), où il avait terminé sa vie. Il serait difficile de compter les statues qui lui furent érigées, les lieux où il fut honoré d'un culte. On proposait de le représenter, parmi les orateurs célèbres, sur un écusson en or (6), d'une grandeur plus qu'ordinaire : Tibère déclara "qu'il lui en consacrerait un pareil à ceux des autres ; que l'éloquence ne se jugeait point d'après les rangs ; que c'était assez de gloire pour Germanicus d'être égalé aux anciens écrivains." L'ordre équestre appela du nom de Germanicus l'escadron de la Jeunesse, et voulut que l'image de ce grand homme fût portée en tête de la cavalcade solennelle des ides de juillet (7). La plupart de ces règlements sont restés en vigueur ; quelques-uns ne furent jamais suivis ou le temps les a fait oublier.
1. Les Saliens ne chantaient que les dieux : insérer dans leurs hymnes le nom de Germanicus, c'était donc une sorte d'apothéose.
2. C'était un honneur insigne d'avoir une chaise curule au Cirque et dans les théâtres. Cette distinction fut accordée à César pendant sa vie, au jeune Marcellus après sa mort. Ce siège vide rappelait incessamment le souvenir des personnes regrettées, et semblait, par une touchante illusion, témoigner qu'elles n'étaient qu'absentes.
3. Comme au sauveur des citoyens.
4. Parmi les statues des dieux et des héros, que l'on portait en pompe dans le cortège solennel qui, partant du Capitole, traversait le Forum et se rendait au grand Cirque.
5. Faubourg d'Antioche ou plutôt village célèbre à quelque distance de cette ville, avec un bois très vaste d'oliviers et de cyprès consacré à Apollon.
6. Écussons sur lesquels étaient sculptés les bustes des hommes illustres et que l'on suspendait dans la salle du sénat.
7. Il se faisait tous les ans, le 15 juillet, une cavalcade, dans laquelle les chevaliers romains se rendaient en pompe au Capitole, en partant du temple de Mars ou de celui de l'Honneur.
LXXXIV. Le deuil de Germanicus durait encore, lorsque Livie sa sœur, mariée à Drusus, mit au monde deux fils jumeaux. Ce bonheur peu commun, et qui réjouit les plus modestes foyers, causa au prince un plaisir si vif, que, dans l'ivresse de sa joie, il se vanta devant le sénat d'être le premier Romain de ce rang qui eût vu naître à la fois deux soutiens de sa race : car il tirait vanité de tout, même des événements fortuits. En de pareilles circonstances, celui-ci fut pour le peuple un chagrin de plus : cette famille, accrue de nouveaux rejetons, semblait peser davantage sur celle de Germanicus.
LXXXV. La même année le sénat rendit, contre les dissolutions des femmes, plusieurs décrets sévères. La profession de courtisane fut interdite à celles qui auraient pour aïeul, pour père ou pour mari, un chevalier romain. Vistilia, née d'une famille prétorienne, venait en effet de déclarer sa prostitution chez les édiles, d'après un usage de nos ancêtres, qui croyaient la femme impudique assez punie par l'aveu public de sa honte. Titidius Labéo, mari de Vistilia, fut recherché pour n'avoir pas appelé, sur une épouse manifestement coupable, la vengeance de la loi. Il répondit que les soixante jours accordés pour se consulter n'étaient pas révolus ; et le sénat crut faire assez en envoyant Vistilia cacher son ignominie dans l'île de Sériphe (1). On s'occupa aussi de bannir les superstitions égyptiennes et judaïques. Un sénatus-consulte ordonna le transport en Sardaigne de quatre mille hommes, de la classe des affranchis, infectés de ces erreurs et en âge de porter les armes. Ils devaient y réprimer le brigandage ; et, s'ils succombaient à l'insalubrité du climat, la perte serait peu regrettable. II fut enjoint aux autres de quitter l'Italie, si, dans un temps fixé, ils n'avaient pas abjuré leur culte profane.
1. Aujourd'hui Sefo ou Serfanto, petite île de l'Archipel, une des Cyclades.
LXXXVI. Tibère proposa ensuite d'élire une Vestale pour remplacer Occia , qui, pendant cinquante-sept ans, avait présidé aux rites sacrés avec une pureté de mœurs irréprochable. Il remercia Fontéius Agrippa et Domitius Pollio du zèle qu'ils montraient à l'envi pour la République en offrant leurs filles. On préféra la fille de Pollio, uniquement parce qu'il avait toujours conservé l'épouse dont elle était née ; car un divorce avait fait quelque tort à la maison d'Agrippa. Le prince consola, par une dot d'un million de sesterces, celle qui ne fut pas choisie.
LXXXVII. Le peuple se plaignait de la cherté des vivres. César fixa le prix que l'acheteur payerait le blé, et promit au vendeur un dédommagement de deux sesterces par boisseau. Il n'en continua pas moins à refuser le titre de Père de la patrie, dont l'offre lui fut renouvelée ; et il réprimanda sévèrement ceux qui avaient appelé ses occupations, divines, et qui l'avaient salué du nom de Maître. Aussi ne restait-il au discours qu'un sentier étroit et glissant, sous un prince qui craignait la liberté et haïssait la flatterie.
LXXXVIII. Je trouve, chez les auteurs contemporains, et dans les mémoires de quelques sénateurs, qu'on lut au sénat une lettre d'Adgandestrius, chef des Chattes, qui promettait la mort d'Arminius, si le poison nécessaire à son dessein lui était envoyé. On répondit "que le peuple romain ne se vengeait pas de ses ennemis par la fraude et les complots, mais ouvertement et à main armée", trait glorieux de ressemblance que Tibère se donnait avec ces anciens généraux qui empêchèrent l'empoisonnement du roi Pyrrhus et lui en dénoncèrent le projet. Au reste Arminius, après la retraite des Romains et l'expulsion de Maroboduus, voulut régner, et souleva contre lui la liberté de ses concitoyens. On prit les armes, et, après des succès divers, il périt par la trahison de ses proches. Cet homme fut sans contredit le libérateur de la Germanie ; et ce n'était pas, comme tant de rois et de capitaines, à Rome naissante qu'il faisait la guerre, mais à l'empire dans sa grandeur et sa force. Battu quelquefois, jamais il ne fut dompté. Sa vie dura trente-sept ans, sa puissance douze. Chanté encore aujourd'hui par les barbares, il est ignoré des Grecs, qui n'admirent d'autres héros que les leurs, et trop peu célèbre chez les Romains, qui, enthousiastes du passé, dédaignent tout ce qui est moderne.
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ANNALES DE TACITE : TRADUCTION LIVRE III
TACITE
ANNALES
LIVRE
TROISIÈME
Ce livre renferme un espace de trois ans.
A. de R. de J. C. consuls
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I. Agrippine, dont l'hiver n'avait nullement interrompu la navigation, arrive à l'île de Corcyre, située vis-à-vis de la Calabre (1). Elle y resta quelques jours, afin de calmer les emportements d'une âme qui ne savait pas endurer son malheur. Cependant, au premier bruit de son retour, les amis les plus dévoués de sa famille, tous ceux qui avaient fait la guerre sous Germanicus, beaucoup d'inconnus même, accourus des cités voisines, les uns parce qu'ils croyaient plaire à César, les autres par esprit d'imitation, se précipitèrent dans Brindes le point le plus rapproché et le plus sûr où elle pût aborder. Aussitôt que la flotte fut aperçue dans le lointain, le port, le rivage, les remparts de la ville, les toits des maisons, tous les lieux d'où la vue s'étendait sur la mer, se couvrirent de spectateurs éplorés, qui se demandaient si l'on recevrait Agrippine en silence ou avec quelque acclamation. On doutait encore quel accueil serait le plus convenable, lorsque insensiblement la flotte toucha le port, dans un appareil où, au lieu de l'allégresse ordinaire des rameurs, tout annonçait la tristesse et le deuil. Au moment où, sortie du vaisseau avec deux de ses enfants, Agrippine parut, l'urne sépulcrale dans les mains, les yeux baissés vers la terre, il s'éleva un gémissement universel : et l'on n'eût pas distingué les parents des étrangers, les regrets des hommes de la désolation des femmes ; seulement le cortège d'Agrippine semblait abattu par une longue affliction, et la douleur du peuple, étant plus récente, éclatait plus vivement.
1. Les anciens n'appliquaient pas le nom de Calabre au même pays que nous. Ils appelaient ainsi la pointe de l'Italie qui s'avance dans la mer ionienne, au sud-est de l’Apulie, et qui est aussi désignée par les noms de Messapia et d'lapygia. Quant à la Calabre actuelle, qui occupe la pointe la plus méridionale de l'Italie et se termine au détroit de Sicile, c'est ce que les Romains nommaient le pays des Bruttiens.
II. Tibère avait envoyé deux cohortes prétoriennes, avec ordre aux magistrats de la Calabre, de l'Apulie et de la Campanie, de rendre à la mémoire de son fils les honneurs suprêmes. Les cendres étaient portées sur les épaules des tribuns et des centurions : devant elles marchaient les enseignes sans ornements et les faisceaux renversés. Quand on passait dans les colonies, le peuple vêtu de noir, les chevaliers en trabée, brûlaient, selon la richesse du lieu, des étoffes, des parfums, et tout ce qu'on offre aux morts pour hommage. Les habitants mêmes des villes éloignées de la route accouraient à l'envi, dressaient des autels, immolaient des victimes aux dieux mânes, et témoignaient leur douleur par des larmes et des acclamations funèbres. Drusus s'avança jusqu'à Terracine avec Claude, frère de Germanicus, et les enfants que celui-ci avait laissés à Rome. Les consuls M. Valérius et C. Aurélius, qui avaient déjà pris possession de leur charge, le sénat et une partie du peuple, se répandirent en foule sur la route. Ils marchaient sans ordre et chacun pleurait à son gré ; car l'adulation était loin de leur pensée, personne n'ignorant la joie mal déguisée que causait à Tibère la mort de Germanicus.
III. Tibère et Augusta s'abstinrent de paraître en public soit qu'ils crussent au-dessous de la majesté suprême de donner leurs larmes en spectacle ; soit qu'ils craignissent que tant de regards, observant leurs visages, n'y lussent la fausseté de leurs cœurs. Pour Antonia, mère de Germanicus, je ne trouve ni dans les histoires ni dans les Actes journaliers(1) de cette époque, qu'elle ait pris part à aucune cérémonie remarquable ; et cependant, avec Agrippine, Drusus et Claude, sont expressément nommés tous les autres parents. Peut-être fut-elle empêchée par la maladie ; peut-être, vaincue par la douleur, n'eut-elle pas la force d'envisager de ses yeux la grandeur de son infortune. Toutefois je croirais plutôt que Tibère et Augusta, qui ne sortaient pas du palais, l'y retinrent malgré elle, afin que l'affliction parût également partagée, et que l'absence de la mère justifiât celle de l'oncle et de l'aïeule.
1. Véritables journaux manuscrits, qui circulaient non seulement à Rome, mais dans les provinces. On y racontait les nouvelles de la ville, les jeux publics, les supplices, etc.
IV. Le jour où les cendres furent portées au tombeau d'Auguste, un vaste silence et des gémissements confus se succédèrent tour à tour. La multitude remplissait les rues ; des milliers de torches brillaient dans le champ de Mars. Là les soldats en armes, les magistrats dépouillés de leurs insignes, le peuple rangé par tribus, s'écriaient "que c'en était fait de la république, qu'il ne restait plus d'espérance." À la vivacité, à la franchise de ces plaintes, on eût dit qu'ils avaient oublié leurs maîtres. Cependant rien ne blessa plus profondément Tibère que leur enthousiasme pour Agrippine : ils l'appelaient "l'honneur de la patrie, le véritable sang d'Auguste, l'unique modèle des anciennes vertus" ; puis, les yeux levés au ciel, ils priaient les dieux "de protéger ses enfants, et de les faire survivre à leurs persécuteurs."
V. Quelques-uns auraient désiré plus de pompe à des funérailles publiques : ils rappelaient ce que la magnificence d'Auguste avait fait pour honorer les obsèques de Drusus, père de Germanicus, "son voyage à Ticinum(1), au plus fort de l'hiver, et son entrée dans Rome avec le corps, dont il ne s'était pas un instant séparé ; ces images des Claudes et des Jules environnant le lit funéraire ; les pleurs du Forum ; l'éloge prononcé du haut de la tribune ; tous les honneurs institués par nos ancêtres ou imaginés dans les âges modernes, accumulés pour Drusus : tandis que Germanicus n'avait pas reçu les plus ordinaires, ceux auxquels tout noble avait droit de prétendre. Qu'il eût fallu, à cause de l'éloignement des lieux, lui dresser dans une terre étrangère un vulgaire bûcher, n'était-ce pas une raison pour lui rendre avec usure ce que le sort lui avait dénié en ce premier moment ? Son frère n'était allé au-devant de lui qu'à une journée de Rome ; son oncle ne s'était pas même avancé jusqu'aux portes. Qu'étaient devenues les coutumes antiques, ce lit de parade où l'on plaçait l'effigie du mort, ces vers que l'on chantait à sa louange, ces panégyriques, ces larmes, symboles d'une douleur au moins apparente ?"
1. Aujourd'hui Pavie.
VI. Tibère fut instruit de ces murmures : afin de les étouffer, il rappela par un édit "que beaucoup de Romains étaient morts pour la patrie, et que pas un n'avait excité une telle ardeur de regrets : regrets honorables sans doute et au prince et aux citoyens, pourvu qu'ils eussent des bornes, car la dignité interdisait aux chefs d'un grand empire et au peuple-roi ce qui était permis à des fortunes privées et à de petits États. Une douleur récente n’avait pas dû se refuser la consolation du deuil et des pleurs ; mais il était temps que les âmes retrouvassent leur fermeté : ainsi le divin Jules, privé de sa fille unique, ainsi le divin Auguste, après la mort de ses petits-fils, avaient dévoré leurs larmes. S'il fallait des exemples plus anciens, combien de fois le peuple romain n'avait-il pas supporté courageusement la défaite de ses armées, la perte de ses généraux, l'extinction de ses plus nobles familles ? Les princes mouraient ; la République était immortelle. On pouvait donc retourner aux devoirs accoutumés, et même aux plaisirs, qu'allaient ramener les jeux de la grande Déesse(1). "
1. Les fêtes de la grande Déesse (de la mère des Dieux) tombaient aux nones d'Avril.
VII. Alors le cours des affaires recommence, chacun reprend ses fonctions, et Drusus part pour l'Illyrie, laissant Rome dans une vive attente de la vengeance qu'on tirerait de Pison, et toute pleine de rumeurs contre "l'arrogance de cet homme, qui s'amusait à parcourir les beaux rivages de l'Asie et de la Grèce, et, avec ces délais perfidement calculés, anéantissait les preuves de ses crimes." Le bruit s'était en effet répandu que l'empoisonneuse Martine, envoyée, comme je l’ai dit, par Sentius, était morte subitement à Brindes, et qu'on avait découvert du poison dans un nœud de ses cheveux, sans qu'il parût sur son corps aucun indice qu'elle s'en fût servie contre elle-même.
VIII. Pison se fit précéder à Rome par son fils, avec des instructions pour adoucir le prince, et se rendit auprès de Drusus, dans lequel il espérait trouver moins d'exaspération que de bienveillance, le coup qui lui enlevait un frère le délivrant d'un rival. Tibère, afin de paraître exempt de prévention, reçut poliment le jeune homme, et lui donna les marques de générosité qui étaient d'usage envers les fils des grandes familles. Drusus répondit au père "que, si les bruits qu'on faisait courir étaient vrais, il serait le premier à demander vengeance ; qu'il désirait au reste que la fausseté en fût prouvée, et que la mort de Germanicus ne devînt funeste à personne." Il parla ainsi publiquement, et il évita toute entrevue secrète. On crut reconnaître les leçons de Tibère, en voyant Drusus, malgré la franchise de son caractère et de son âge, déployer cette politique de vieillard.
Arrivée de Pison à Rome. Son procès
IX. Pison, ayant traversé la mer de
Dalmatie et laissé ses vaisseaux à Ancône, passa par le Picénum, et atteignit, sur la voie Flaminienne, une légion qui venait de Pannonie à Rome, d'où elle devait être conduite en Afrique. On s'entretint beaucoup de l'affectation avec laquelle il s'était montré, disait-on, aux soldats, sur la route et dans la marche. À Narni, pour écarter les soupçons ou par un effet des irrésolutions de la peur, il s'embarqua sur le Nar ; puis il descendit le Tibre, et mit le comble à l'indignation générale, en abordant près du tombeau des Césars. C'est de là qu'en plein jour, au moment où la rive était couverte de peuple, Pison, entouré de nombreux clients, Plancine, suivie d'un cortège de femmes, s'avancèrent, le front haut et radieux. Tout contribuait à irriter les haines, leur maison dominant sur le Forum, un appareil de fête, un banquet splendide, la publicité même, à laquelle rien n'échappe dans un lieu si fréquenté.
X. Le lendemain, Fulcinius Trio déféra
Pison aux consuls. De leur côté, Vitellius, Véranius et les autres amis de Germanicus soutenaient que Trio usurpait un rôle qui n'était pas le sien ; qu'ils venaient eux-mêmes, non comme accusateurs, mais comme témoins, pour révéler les faits et parler au nom de Germanicus. Trio renonça donc à la poursuite principale, et on lui abandonna la vie antérieure de l'accusé. Tibère fut prié d'instruire la cause en personne, et Pison même ne le récusait pas : effrayé des préventions du peuple et du sénat, il espérait tout d'un prince assez fort pour braver les clameurs, et d'un fils engagé dans les secrets de sa mère. "Un seul homme aussi discernait mieux la vérité de l'erreur ; la haine et l'envie triomphaient trop facilement devant une assemblée." Tibère n'ignorait pas quel fardeau s'imposait le juge d'un tel procès, et à quelles imputations lui-même était en butte. Il écouta en présence de quelques familiers les menaces des accusateurs, les prières de Pison, et renvoya toute l’affaire au sénat.
XI. Dans cet intervalle, Drusus, revenu d'Illyrie, ajourna l'ovation que le sénat lui avait décernée pour la soumission de Maroboduus et les succès de la dernière campagne, et entra sans pompe dans la ville. Cependant Pison demanda pour défenseurs L. Arruntius, T. Vinicius Asinius Gallus, Éserninus Marcellus et Sextus Pompéius, qui tous alléguèrent différentes excuses. M'. Lépidus, L. Piso et Livinéius Régulus se chargèrent de sa cause. Rome était impatiente de voir comment les amis de Germanicus lui garderaient leur foi, jusqu'où irait la confiance de l'accusé, si Tibère saurait maîtriser et comprimer ses vrais sentiments. Tout préoccupé de ces pensées, jamais le peuple ne se permit contre le prince plus de ces paroles qui se disent à voix basse, de ces réticences où perce le soupçon.
XII. Le jour où le sénat fut assemblé,
Tibère, dans un discours plein de ménagements étudiés, rappela "que Pison avait été l'ami et le lieutenant de son père, que lui-même, de l'aveu du sénat, l'avait placé auprès de Germanicus pour le seconder dans l'administration de l’Orient. Avait-il aigri le jeune César par des hauteurs et des contradictions ? S’était-il réjoui de sa mort? L’avait-il hâtée par un crime? Voilà ce qu'il fallait rechercher avec impartialité. Oui, pères conscrits, si un lieutenant est sorti des bornes du devoir, s'il a manqué de déférence pour son général, s'il a triomphé de sa mort et de ma douleur, je le haïrai, je lui fermerai ma maison, je vengerai mon injure privée et non celle du prince. Mais si un attentat, punissable quelle qu'en soit la victime, vous est révélé, c'est à votre justice à consoler les enfants de Germanicus de la perte d'un père et nous de celle d'un fils. Examinez en même temps si Pison a tenu, à la tête des armées, une conduite turbulente et factieuse, s'il a brigué ambitieusement la faveur des soldats, s'il est rentré de vive force dans la province ou bien si ce ne sont là que des faussetés grossies par les accusateurs, dont au surplus le zèle trop ardent a droit de m'offenser. Que servait-il en effet de dépouiller le corps de Germanicus, de l'exposer nu aux regards de la foule, et de répandre jusque chez les nations étrangères des bruits d'empoisonnement, si le fait, douteux encore, a besoin d'être éclairci ? Je pleure mon fils, il est vrai, je le pleurerai toujours ; mais je n'empêche pas l'accusé de produire tout ce qui peut appuyer son innocence, de dévoiler même les torts de Germanicus, s'il en eut quelques-uns. Que le douloureux intérêt que j'ai dans cette cause ne vous engage pas à prendre de simples allégations pour des preuves. Si le sang ou l'amitié donne à Pison des défenseurs, qu'ils emploient tout ce qu'ils ont d'éloquence et de zèle à le sauver du péril. J'exhorte les accusateurs aux mêmes efforts, à la même fermeté. Nous aurons accordé à Germanicus un seul privilège : c'est que le procès de sa mort soit instruit dans le sénat plutôt qu'au Forum, devant vous plutôt que devant les juges ordinaires. Que l'esprit d'égalité préside à tout le reste : ne voyez ni les larmes de Drusus, ni mon affliction, ni ce que la calomnie peut inventer contre nous."
XIII. On décida que les accusateurs auraient deux jours pour exposer leurs griefs, et qu'après un intervalle de six jours il en serait donné trois à la défense. Fulcinius commença par de vieux reproches d'avarice et d'intrigues dans le gouvernement de l'Espagne ; allégations futiles, qui, prouvées, ne pouvaient nuire à l'accusé, s'il détruisait les charges nouvelles, et, réfutées, ne l'absoudraient pas, s'il était convaincu de plus graves délits. Après lui Servéus, Véranius et Vitellius, tous trois avec une égale chaleur, le dernier avec une grande éloquence, soutinrent "qu'en haine de Germanicus et dans des vues de bouleversement, Pison, en autorisant la licence des troupes et l'oppression des alliés, avait gâté l'esprit des soldats au point d'être nommé, par ce qu'il y avait de plus méprisable, le père des légions ; tandis qu'il persécutait tous les hommes d'honneur, et principalement les compagnons et les amis de Germanicus." Ils peignirent "les maléfices et le poison employés contre les jours de ce général, les actions de grâces de Pison et de Plancine et leurs sacrifices impies, la république attaquée par les armes d'un rebelle, et réduite à le vaincre pour l'amener en justice."
XIV. Excepté sur un point, la défense chancela : Pison ne pouvait nier ses ambitieuses complaisances pour le soldat, ni la province livrée en proie à des brigands, ni ses insultes envers son général. Le crime de poison fut le seul dont il parût s'être justifié, et les accusateurs aussi l'appuyaient de trop faibles preuves : selon eux, " Pison, invité à un repas chez Germanicus, et placé à table au-dessus de lui, avait de sa main empoisonné les mets." Or, il paraissait incroyable qu'entouré d'esclaves qui n'étaient pas les siens, devant une foule de témoins, sous les yeux de Germanicus lui-même, il eût eu cette audace. L'accusé demandait d'ailleurs que ses propres esclaves et ceux qui avaient servi le repas fussent mis à la question. Mais les juges avaient chacun leurs motifs pour être inexorables : Tibère ne pardonnait point la guerre portée en Syrie ; les sénateurs ne pouvaient se persuader que le crime fût étranger à la mort de Germanicus. D'un autre côté on entendait le peuple crier, aux portes de l'assemblée, "qu'il ferait justice lui-même, si les suffrages du sénat épargnaient le coupable." Déjà les statues de Pison, traînées aux Gémonies, allaient être mises en pièces, si le prince ne les eût fait protéger et remettre à leurs places. Pison remonta en litière et fut reconduit par un tribun des cohortes prétoriennes ; ce qui fit demander si cet homme le suivait pour garantir sa vie ou pour présider à sa mort.
XV. Plancine, non moins odieuse, avait plus de crédit aussi ne savait-on pas jusqu'à quel point le prince serait maître de son sort. Elle-même, tant que Pison eut encore de l'espoir, protesta "qu'elle suivrait sa destinée, prête, s'il le fallait, à mourir avec lui." Lorsque, par la secrète intercession de Livie, elle eut obtenu sa grâce, elle se détacha peu à peu de son époux et ne plaida plus que sa propre cause. L'accusé comprit ce que cet abandon avait de sinistre : incertain s'il tenterait un dernier effort, il cède aux exhortations de ses fils, s'arme de courage et reparaît dans le sénat. Là il entendit répéter l'accusation ; il essuya les invectives des sénateurs, leurs cris de haine et de vengeance ; et rien cependant ne l'effraya plus que de voir Tibère impassible, sans pitié, sans colère, fermant son âme à toutes les impressions. De retour chez lui, Pison feint de préparer une défense pour le lendemain, écrit quelques lignes, et les remet cachetées à un affranchi. Ensuite il donne à son corps les soins accoutumés, et, bien avant dans la nuit, sa femme étant sortie de l'appartement, il fait fermer la porte. Au lever du jour, on le trouva égorgé ; son épée était par terre à côté de lui.
XVI. Je me souviens d'avoir entendu raconter à des vieillards qu'on vit plusieurs fois, dans les mains de Pison, des papiers dont il ne divulgua point le secret, mais qui, au dire de ses amis, contenaient des lettres et des instructions de Tibère contre Germanicus. "Il avait résolu, dit-on, de les lire en plein sénat et d'accuser le prince, si Séjan ne l'eut amusé par de vaines promesses. Enfin il ne se tua pas lui-même : un meurtrier lui fut dépêché." Je ne garantis ni l’un ni l'autre de ces faits ; cependant je n'ai pas dû supprimer une tradition dont les auteurs vivaient encore dans ma jeunesse. Tibère, avec une tristesse affectée, se plaignit devant le sénat d'une mort qui avait pour but de lui attirer des haines ; ensuite il questionna beaucoup l'affranchi sur le dernier jour, sur la dernière nuit de Pison. À des réponses généralement prudentes cet homme mêlant quelques paroles indiscrètes, Tibère lut la lettre de Pison, qui était conçue à peu près en ces termes : "Accablé sous la conspiration de mes ennemis et sous le poids d'une odieuse et fausse imputation, puisque la vérité, puisque mon innocence ne trouvent accès nulle part, je prends les dieux à témoin, César, que ma fidélité envers toi fut toujours égale à mon pieux respect pour ta mère. Je vous implore tous deux en faveur de mes enfants. Cnéius, de quelque façon qu'on me juge, n'est pas lié à ma fortune, n'ayant point quitté Rome pendant ces derniers temps. Marcus m'avait dissuadé de rentrer en Syrie ; et plût aux dieux que j'eusse cédé à la jeunesse de mon fils, plutôt que lui à l'âge et à l'autorité de son père ! Je t'en conjure avec plus d'instances de ne pas le punir de mon erreur, dont il est innocent. C'est au nom de quarante-cinq ans de dévouement, au nom du consulat où nous fûmes collègues (1), au nom de l'estime dont m'honora le divin Auguste, ton père, qu'un ami, qui ne te demandera plus rien, te demande la grâce d'un fils infortuné." La lettre ne disait pas un mot de Plancine.
1. Pison fut consul en 734 avec Auguste; en 747 avec Tibère.
XVII. Tibère disculpa le jeune Marcus de la guerre civile : "C'étaient, disait-il, les ordres de son père ; un fils ne pouvait désobéir." Ensuite il plaignit "la destinée d'une si noble famille, et la fin, méritée peut-être, mais déplorable, de Pison." Quant à Plancine, il parla pour elle en homme confus et humilié de son rôle, alléguant les sollicitations de sa mère. Aussi était-ce surtout contre Livie que s'exhalait en secret l'indignation des gens de bien. "Il était donc permis à une aïeule d'envisager la femme qui tua son petit-fils, de lui adresser la parole, de l’arracher à la justice du sénat ! Ce que les lois obtenaient pour tout citoyen était refusé au seul Germanicus ! La voix de Vitellius et de Véranius demandait vengeance pour un César; l'empereur et Augusta défendaient Plancine ! Sûre de ses poisons et d'un art si heureusement éprouvé, que tardait-elle à les tourner contre Agrippine, contre ses enfants, à rassasier une aïeule si tendre, un oncle si généreux, du sang de cette famille?" Deux jours furent employés encore à une ombre de procédure, pendant laquelle Tibère pressait les fils de Pison de défendre leur mère. Comme les accusateurs et les témoins parlaient à l'envi, sans que personne se levât pour répondre, la compassion faisait plus de progrès que la haine. Le consul Aurélius Cotta, interrogé le premier (car, lorsque c'était l'empereur qui ouvrait une délibération, les magistrats donnaient aussi leur suffrage), proposa "de rayer des fastes le nom de Pison, de confisquer une partie de ses biens, d'abandonner une autre à son fils Cnéius, qui changerait de prénom. Marcus, exclu du sénat, recevrait cinq millions de sesterces et serait relégué pour dix ans. La grâce de Plancine était accordée aux prières d’Augusta.
XVIII. Le prince adoucit beaucoup la sévérité de cet avis. Il ne voulut pas que le nom de Pison fût rayé des fastes, puisqu'on y maintenait celui de Marc-Antoine, qui avait fait la guerre à la patrie, celui d'Iulus Antonius, qui avait porté le déshonneur dans la maison d'Auguste(1). Il sauva Marcus de l'ignominie, et lui laissa les biens paternels. J'ai déjà dit plusieurs fois que Tibère n'était point dominé par l'avarice ; et la honte d'avoir absous Plancine le disposait à la clémence. Valérius Messalinus proposait de consacrer une statue d'or dans le temple de Mars Vengeur, Cécina Sévérus d'élever un autel à la Vengeance ; César s'y opposa : "Ces monuments, disait-il, étaient faits pour des victoires étrangères ; les malheurs domestiques devaient être couverts d'un voile de tristesse." Messalinus avait opiné aussi pour que Tibère, Augusta, Antonio, Drusus et Agrippine reçussent des actions de grâces comme vengeurs de Germanicus. Il n'avait fait aucune mention de Claude, et L. Asprénas lui demanda publiquement si cette omission était volontaire : alors le nom de Claude fut ajouté au décret. Pour moi, plus je repasse dans mon esprit de faits anciens et modernes, plus un pouvoir inconnu me semble se jouer des mortels et de leurs destinées. Certes, le dernier homme que la renommée, son espérance, les respects publics, appelassent à l'empire, était celui que la fortune tenait caché pour en faire un prince.
1. Il fut puni de mort comme complice des débordements de Julie, pendant qu'elle était la femme de Tibère.
XIX. Peu de jours après, Tibère fit donner par le sénat des sacerdoces à Vitellius, à Véranius, à Servéus. En promettant à Fulcinius de l'appuyer dans la recherche des honneurs, il l'avertit de prendre garde aux écarts d'une éloquence trop fougueuse. Là se bornèrent les expiations offertes aux mânes de Germanicus, dont la mort a été, non seulement chez les contemporains, mais dans les générations suivantes, un sujet inépuisable de controverse : tant sont enveloppés de nuages les plus grands événements, grâce à la crédulité qui accueille les bruits les moins fondés, au mensonge qui altère les faits les plus réels ; double cause d'une incertitude qui s'accroît avec le temps. Drusus, qui était sorti de Rome pour reprendre les auspices (1), y rentra bientôt avec l'appareil de l'ovation. Au bout de quelques jours, il perdit sa mère Vipsanie, le seul des enfants d'Agrippa dont la mort ait été naturelle ; car, de tous les autres, l'un périt certainement par le fer, et le reste, si l'on en croit la renommée, par la faim ou par le poison.
1. Un général déposait le commandement en entrant dans Rome. Or Drusus, revenu d'Illyrie, y était entré et avait ajourné son ovation à cause des funérailles de son frère : il fallait donc, avant de la célébrer, qu'il sortît de nouveau, et qu'il reprît le commandement et par conséquent les auspices; car on ne pouvait jouir ni du grand ni du petit triomphe sans être revêtu du pouvoir militaire.
Guerre en Afrique contre Tacfarinas
XX. La même année Tacfarinas, battu l'été précédent par Camillus, ainsi que je l'ai dit, recommença la guerre en Afrique. Ce furent d'abord de simples courses, dont la vitesse le dérobait à toutes les poursuites. Bientôt il saccage les bourgades, entraîne après lui d'immenses butins, et finit par assiéger, près du fleuve Pagida (1), une cohorte romaine. Le poste avait pour commandant Décrias, intrépide soldat, capitaine expérimenté, qui tint ce siège pour un affront. Après avoir exhorté sa troupe à présenter le combat en rase campagne, il la range devant les retranchements. Elle est repoussée au premier choc : Décrias, sous une grêle de traits, se jette à travers les fuyards, les arrête, crie aux porte-enseigne "qu'il est honteux que le soldat romain tourne le dos à une bande de brigands et de déserteurs." Couvert de blessures, ayant un oeil crevé, il n'en fait pas moins face à l'ennemi, et combat jusqu'à ce qu'il tombe mort, abandonné des siens.
1. Broder écrit Pagyda, et conjecture que c'est la rivière d'Abeadh, dans la province de Constantine.
XXI. À la nouvelle de cet échec,
L. Apronius, successeur de Camillus, plus indigné de la honte des Romains qu'alarmé du succès de l'ennemi, fit un exemple rare dans ces temps-là, et d'une sévérité antique : il décima la cohorte infâme, et tous ceux que désigna le sort expirèrent sous la verge. Cet acte de rigueur fut si efficace, qu'un corps de cinq cents vétérans défit seul les mêmes troupes de Tacfarinas, devant le fort de Thala(1), qu'elles venaient attaquer. Dans cette action, Helvius Rufus, simple soldat, eut la gloire de sauver un citoyen. Apronins lui donna la pique et le collier. Comme proconsul, il pouvait ajouter la couronne civique : il laissa ce mérite au prince, qui s'en plaignit plus qu'il n'en fut offensé. Tacfarinas, voyant ses Numides découragés et rebutés des sièges, court de nouveau la campagne, fuyant dès qu'on le presse, et bientôt revenant à la charge. Tant qu'il suivit ce plan, il se joua des efforts de l'armée romaine, qui se fatiguait vainement à le poursuivre. Lorsqu'il eut tourné sa course vers les pays maritimes, embarrassé de son butin, il lui fallut s'assujettir à des campements fixes. Alors Apronius Césianus, envoyé par son père avec de la cavalerie et des cohortes auxiliaires renforcées des légionnaires les plus agiles, battit les Numides et les rechassa dans leurs déserts.
1. Ville de Numidie, voisine du désert, ruinée dans la guerre de César contre Juba.
Procès de Lépida