Le Livre des Fondations (page 2)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A notre arrivée à Médine , il s'éleva un^ grand murmure. Les uns disoient que j'étois folle , et les autres attcudoient de voir à quoi cette folie se terminerait. L'Evêque , à ce qu il m'a dit depuis , la trouvoit fort grande > et ne voulut pas , néanmoins , me la témoigner de peur de me faire de la peine, à cause qu'il

m'affectionnoit beaucoup. Mes amis au contraire ne me le dissimuloient pas , niais cela ne me touchoit guère , parce que ce qui leur paroissoit si difficile me sembloit si facile , que^ je ne pouvois douter qu'il ne me réussît.

J'avois en partant écrit au père Antoine de Heredia , Prieur d'un monastère de notre Ordre qui est dans Avila , nommé Sainte Anne , pour le prier de m'acheter une maison. 11 se rencontra qu'une dame qui avoit beaucoup d'affection pour lui , en avoit une en fort belle assiette , mais presque entièrement ruinée. Il en traita Éivec elle sans autre assurance que sa parole , dont elle eut la bonté de se contenter, et sans cela le marché n'auroit pu se faire , parce que nous n'avions point de caution que nous puissions lui donner ; ce qui montre que Notre-Seigneur disposoit ainsi les choses. Ne pouvant donc loger dans cette maison , nous fumes obligées d'en louer une autre per>. £ant qu'on la réparerait , à quoi il n'y avoit pas peu à faire.

Nous ne pûmes , la première journée , arriver que de nuit à Aréval , à cause du mauvais chemin et que nous étions extrêmement lasses. Un Prêtre de nos

amis nous y avoit préparé un logement chez des femmes dévotes , et il me dit en secret que nous n'avions point de maison , parce que les Àugustins , auprès du monastère desquels on croyoit nous en louer une , s'opposoient à notre établissement , et qu'ainsi il faudroit avoir un procès. « Je connus alors , mon « Dieu , combien la résistance des hom« mes est vaine lorsque vous nous sou« tenez ; car au lieu de m'étonner de « cette nouvelle , elle m'encouragea en« core davantage ; je considérai ce trouble « que le démon suscitoit , comme une « marque de la fidélité avec laquelle on « vous serviroit dans cette maison ; » et je priai cet Ecclésiastique de n'en point parler, de peur d'étonner mes compagnes y et particulièrement celles qui étoient du Monastère de l'Incarnation ; car quant aux autres , il n'y avoit point de travaux qui ne leur parussent doux en les supportant avec moi.

L'une de ces deux premières étoit Supérieure de ce monastère de l'Incarnation , d'où elle avoit eu grande peine à se résoudre de sortir , elle étoit , aussi bien que sa compagne, de bonne famille , et n 'avoit pas moins qu'elle fait ce voyage

à regret, chacun croyant qu'il y avoit de la folie à Pentreprendre ; en quoi l'on n'avoit que trop de raison ; car lorsque Dieu veut que je travaille à ses fondations , il ne me vient dans l'esprit aucune difficulté qui s'y puisse opposer , et elles ne se présentent en foule à moi qu'après que j'ai commencé d'en venir à l'exécution , comme on le verra dans la suite.

Etant arrivée à ce logis , j'appris qu'il y avoit en ce lieu un Religieux de saint Dominique de très-grande piété , à qui je m'étois confessée lorsque j'étois au monastère de saint Joseph d'Avila ; et parce que j'ai beaucoup parlé de sa vertu dans ce que j'ai écrit de cette fondation , je me contenterai de dire ici qu'il se nommoit le père Dominique Bagnez. Comme il n'étoit pas moins prudent que savant , je suivois volontiers ses avis , et il ne croyoit pas comme les autres , qu'il y eût tant de difficulté à faire réussir mou dessein , d'autant que plus on connoît Dieu , et moins on en trouve dans ce que l'on entreprend pour son service ; outre qu'il n'ignoroit pas quelques-unes des grâces que Notre-Seigneur me faisoit , et se souvenoit de ce qu'il avoit vu arriver cl^us la fondation de saint Joseph. Ainsi ,

il me consola beaucoup , et je lui dis en secret l'avis que l'on m'avoit donné. Il crut que cela pourrait bientôt s'accommoder ; mais le moindre retardement m'étoit pénible à cause des Religieuses qui m'aecompagnoient , et le bruit de cet obstacle qui se rencontroit dans notre dessein s'étant répandu dans la maison , nous passâmes mal cette nuit.

Le lendemain dès le matin , le père Antoine , religieux de notre Ordre , et Prieur du monastère de Médine , me vint trouver, et me dit que la maison que nous avions résolu d'acheter suffiroit pour nous loger , et qu'il y avoit un portail dont on pourroit faire une chapelle en l'accommodant avec quelques tapisseries. Nous approuvâmes son avis , et il me parut d'autant meilleur , qu'étant hors de nos monastères, jen'appréhendois rien davantage que les retardemens , outre qu'il s'étoit déjà élevé quelque murmure comme au commencement de la fondation de notre première maison ; ce qui me faisoit désirer de prendre possession avant que l'affaire fût plus divulguée. Le père Dominique Bagnez fut du même avis ; et ensuite de cette résolution nous partîmes la veille de l'Assomption de la sainte Vierge. Nous arrivâmes à minuit à Médine-div-Ghamp , et pour ne point faire de bruit , nous descendîmes au monastère de sainte Anne , d'où nous allâmes à pied à ce logis dont j'ai parlé. Dieu qui prend soin de ceux qui désirent de le servir , permit que nous ne rencontrâmes personne en chemin , quoique ceux qui avoient soin de renfermer les taureaux que l'on devoit courir le lendemain , fussent alors par les rues pour les assembler j et nous étions si attentives à Fexécution de notre dessein , que nous ne pensions à autre chose. Etant entrée dans la cour de la maison , les murailles ne me parurent pas si ruinées que je connus le lendemain quand il fut jour qu'elles l'étoient ; et il sembloit que Notre-Seigneur eût aveuglé ce bon Père , pour ne pas voir qu'il n'y avoit point de lieu propre à mettre le très - saint Sacrement.

Il se trouva près du portail quantité de terre à ôter, les murs étoient entrouverts et point enduits ; la nuit étoit déjà fort avancée > et nous n'avions que trois tapis , qui ne suffisoient pas à beaucoup près pour couvrir ce portail. Ainsi , je ne •voyois point d'apparence d'y dresser un

autel y et je ne savois que faire ; niais Notre-Seigneur nous secourut dans ce besoin. Cette dame dont j'ai parlé avoit eu la honte de commander à son maîtred'hôtel de nous assister de tout ce qui seroit nécessaire, et il nous offrit quantité de tapisseries et un lit de damas bleu. Nous rendîmes grâces à Dieu mes cornpagnes et moi ; et dans la difficulté d'avoir des clous pour les attacher , à cause qu'il n'étoit pas heure d'en aller chercher , nous en arrachâmes des murailles , et enfin on trouva du remède à tout , quoiqu'avec beaucoup de peine. Les hommes tendirent le lit et les tapisseries, nous balayâmes la place , et l'on fit tant dé diligence , que dès la pointe du jour l'autel étoi t déjà dressé. On sonna ensuite une cloche que l'on avoit attachée à un corridor , on commença la messe , et cela suffisoit pour prendre possession. Mais on fit encore davantage , car on mit le trèssaint Sacrement ; et nous nous plaçâmes vis-à-vis l 'autel , derrière une porte , à travers les fentes de laquelle nous voyions célébrer la messe , n'ayant pu trouver un lieu plus commode. Comme le nombres des églises ne sauroit augmenter sans que j'en ressente beaucoup de joie , ce

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m'en fut une fort grande de voir ce nouveau monastère consacré à Dieu ; mais elle ne dura guère , car la messe étant achevée, j'aperçus d'une fenêtre qui étoit sur la cour, qu'une partie des murs étoit par terre , et qu'il falloit plusieurs jours pour les relever.

Quelle douleur ne me fut-ce point de voir cette suprême Majesté ainsi exposée dans la rue ; et dans un temps tel que celui de l'hérésie des luthériens ? Pour surcroît d'affliction , tontes les difficultés qu'il y avoit sujet de craindre de la part de ceux qui avoient murmuré de notre dessein , me vinrent aussitôt en l'esprit , et je trouvois qu'ils avoient raison de s'y opposer. Ainsi , au lieu qu'auparavant tout me sembloit facile dans une entreprise qui regardoit le service de Dieu , il me paroissoit alors impossible d'achever de l'exécuter ; et je tombai dans une tentation si violente , que sans considérer que son pouvoir est infini , et sans me souvenir de tant de grâces qu'il m'avoit faites , je n'avois devant mes yeux que ma foiblesse et mon impuissance , et ne voyois plus aucun lieu de bien espérer. Que si j'eusse été seule je l'aurais souffert plus patiemment j mais je ne pouvois

me consoler de penser que mes copipagnes , après être sorties avec tant de répugnance de leur monastère , se trouveraient contraintes d'y retourner avec une mortification si sensible. Je m'imaginois que ce commencement ayant si mal réussi , je n'avois plus lieu de me promettre que Dieu feroit que le reste » de ce qui m'avoit été dit s'accompliroit , et pour comble de déplaisir , j'entrai dans une très-grande appréhension que le démon ne m'eût trompée , et que ce que j'avois entendu dans l'oraison ne fut une illusion.

Seigneur, en quel état se trouve réduite une ame que vous voulez laisser dans la peine ! il me semble que quand je me souviens de celle que j'eus alors et des autres que j'ai éprouvées ensuite de ces fondations , que les souffrances corporelles ne sont rien en comparaison , quoique j'en aie eu de trèsgrandes. Voulant épargner mes compagnes je leur dissimulai ma douleur , et passai ainsi le reste du jour jusqu'au soir, que lé père Recteur de la Compagnie de Jésus , suivi d'un autre Père , me vint voir , me consola et me redonna du courage. Je ne lui dis pas toutes njes

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peines , mais seulement celle que j'avois de nous voir sur le pavé. Je donnai ordre de chercher, à quelque prix que ce fût , une maison à louer , en attendant que l'on eût réparé la nôtre , et me consolai en voyant le monde aborder chez nous sans qu'on nous blamàt de rien. Ce fut pour nous une grande miséricorde de Dieu , puisque tout bien considéré , on auroit pu avec justice nous ôter le trèssaint Sacrement. J'admire maintenant ma simplicité et le peu de réflexion que Ton y fit ; car je crois que si on Peut ôté , tout auroit été ruiné.

Quelque diligence que l'on fît , on ne put dans toute la ville trouver de maison à louer; et ainsi je passai les jours et les nuits dans une grande tristesse , parce qu'encore que j'eusse donné ordre qu'il y eût des gens qui veillassent auprès du saint Sacrement , j'appréhendois si fort qu'ils ne s'endormissent, que je me relevois la nuit pour y prendre garde , au clair de la lune , à travers une fenêtre. Pendant ce temps , le monde continuoit pins qu'auparavant de venir ; et nonseulement ne se scandalisoit point de voir Notre-Seigneur ainsi exposé dans une rue , mais il étoit touché de dévotion

de ce que son extrême amour pour nous le portoit à s'humilier de telle sorte , qu'il vouloit bien une seconde fois se trouver presque au même état qu'il avoit été dans la crèche de Bethléem , et qu'il sembloit qu'il n'en voulût pas sortir.

Huit jours s'étant ainsi écoules , un marchand qui avoit une fort belle maison, voyant la peine où nous étions , nous offrit tout l'appartement d'en haut , pour en disposer comme nous voudrions. Il y avoit une grande salle bien dorée dont nous fîmes une Eglise , et une dame très-vertueuse , nommée Hélène de Quiroga , qui logeoit auprès de la maison que nous avions achetée , me promit de m'assister pour me faire promptement une chapelle où l'on pût mettre le trèssaint Sacrement y et d'accommoder le logis en sorte que nous pussions y être en clôture. D'autres personnes nous donnoient de quoi vivre , mais nul ne nous fit tant de bien qu'elles

Nous nous trouvâmes assez en repos chez ce charitable marchand; car nous y étions en clôture , et eôihmençâmes d'y réciter l'office aux heures ordonnées par l'Eglise. Cependant ce bon Prieur

travailloit avec un extrême soin à fracommoder notre maison ; mais avec toute la peine qu'il y prit, elle ne put que deux mois après être en état de nous recevoir ; et nous y passâmes deux années , étant assez raisonnablement logées ; mais depuis y par l'assis tance de NotreSeigneur , elle a été rendue plus habitable et plus commode.

Quoique ce que je viens de dire me donnât beaucoup de consolation , je ne laissois pas d'être en peine touchant les monastères de Religieux de notre ordre , dont je désjtrois avec ardeur la réforme , et je n'avois personne pour m'aidcr dans ce nouveau dessein. Ainsi , ne sachant que faire , je me résolus de confier ce secret à ce père Prieur du monastère de sainte Anne > pour voir ce qu'il me conseillerait. 11 m'en témoigna beaucoup de joie , et tne promit d'être le premier qui embrasseroit cette réforme. Je crus qu'il se moquoit , parce qu'encore qu'il eût toujours été un bon Religieux , recueilli , studieux et ami de la retraite 3 il me sembloit qu'étant d'une complexion délicate et peu accoutumé aux austérités , il n'étoit pas propre pour jeter les fondemens d'une manière de vie si rude. Je

lui dis tout franchement ma pensée , et il me rassura en me répondant qu'il y avoit déjà long-temps que Notre-Seigneur Fappeloit à une vie plus labourieuse ; qu'il avoit résolu de se faire Chartreux , et qu'on lui avoit promis de le recevoir. Cette réponse me donna de la joie , mais ne me rassura pas entièrement ; je le priai de différer l'exécution de son dessein , et de s'exercer cependant dans les austérités auxquelles il vouloit s'engager. 11 le fit , et il se passa ainsi une année. H eut durant ce temps tant à souffrir , et même par de faux témoignages , qu'il parut que Dieu vouloit l'éprouver. Il endura ces persécutions avec beaucoup de vertu , et s'avança de telle sorte , que j'eus grand sujet d'en remercier Dieu , et de croire qu'il le disposoit pour une si sainte entreprise.

Peu de temps après il arriva un jeune Religieux de notre ordre, nommé le Père Jean de la Croix , qui étudioit à Salamanque , et son compagnon me dit des particularités si édifiantes de sa manière de vivre , que j'eus aussi beaucoup de sujet d'en louer Dieu. Je lui parlai , et j'appris qu'il vouloit , comme le père Prieur de sainte Anne, se faire Chartreux.

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Je lui communiquai alors mon dessein , et le priai instamment de différer jusqu'à ce que Dieu nous eût donné un monastère , lui représentant que puisqu'il vouloit embrasser une règle si étroite , il lui rendroit un pins grand service de la garder dans son Ordre que dans un autre. Il me le promit , pourvu que le retardement ne fût pas grand. Me trouvant ainsi assurée de deux Religieux pour commencer cette réforme, il me sembloit que tout étoit déjà fait. Mais comme je n'étois pas entièrement contente du Prieur , et que je n'avois point encore de maison pour ce nouvel établissement , je résolus d'attendre quelque temps.

Cependant l'estime et l'affection du peuple de Médine pour nos Religieuses augmentoient toujours ; et certes avec raison , puisqu'elles ne pensoient qu'à s'avancer de plus en plus dans le service de Dieu , en observant la même règle et les mêmes constitutions que celles de saint Joseph d'Avila. Notre - Seigneur commença ensuite d'inspirer à quelques autres de prendre l'habit ; et les grâces qu'il leur faisoit étoient si grandes , que je ne les pouvois voir «ans étonnement.

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Qu'il soit boni à jamais , de ce qu'il paroît bien que pour nous aimer , il ne demande autre chose de nous que d'en être aimé.

La Sainte parle dans ce chapitre des grâces si particulières que Dieu faisoit alors aux monastères de son Ordre , et les exhorte à l'exacte observation de leur règle.

Comme je ne sais combien de temps il me reste encore à vivre , ni quel loisir je pourrai avoir , et que j'en ai un peu maintenant , je crois à propos , avant que de passer outre , de donner ici quelques avis aux Prieures touchant l'avancement des ames soumises à leur conduite , sans m'arréter à ce qui semblerait les satisfaire davantage.

J'écrivis la fondation du monastère de saint Joseph d'Àvila aussitôt après qu'elle fut achevée , et celles qui se sont faites depuis , et que l'on me commande d'écrire , sont au nombre de sept , dont èmmk celle d'Albe de Tormés est la dernière. Jl s'en seroit fait davantage si nos

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Supérieurs ne m'avoient comme lié les mains en m'occupant à d'autres choses , ainsi qu'on le verra par la suite. Ce que j'ai remarqué dans ces fondations touchant le spirituel > m'a fait connoître la nécessité de ces avis ; et je prie Dieu qu'ils soient tels , qu'ils puissent remédier aux besoins qui m'obligent de les donner.

Puisque les choses dont j'ai parlé ne sont pas des illusions et des trompèries du diable , il ne faut^point s'en épouvanter î mais comme je l'ai dit en de petits avis que j'ai donné pour mes Sœurs , on doit croire que marchant avec pureté de conscience et pratiquant l'obéissance , Dieu ne permettra jamais que le démon nous puisse tenter en telle sorte , qu'il cause la perte de notre salut, mais qu'au contraire il se trouvera trompé. La connoissance que j'en ai me persuade qu'il ne nous fait pas tant de mal que nous nous en faisons nous-mêmes par nos mauvaises inclinations , et particulièrement s'il y entre de la mélancolie j car les femmes sont naturellement foibles, et l'amour propre qui règne en elles se glisse aisément dans l^yjçs actions. Ainsi j'ai connu plusieurs perDigitized

sonne» , tant hommes que femmes , et des Religieuses de nos maisons , se trom*- per sans y penser, et il se peut faire que le démon s'y méloit et y contribuent; mais parmi ce grand nombre , je n'ai point vu que Dieu en ait abandonné aucune , et il veut peut-être les exercer par ces épreuves afin de les rendre plus fortes , et leur apprendre à se tenir toujours sur leur garde.

L'état déplorable où nos péchés ont maintenant réduit ce qui regarde l'oraison et la perfection , m'oblige à parler de la sorte. Car, si, encore que Ton ne voie point de péril à s'engager dans le chemin qui conduit au ciel , on appréhende si fort d'y entrer , que seroit-ce si je disois qu'il y a du péril ? Mais n'y en a-t-il pas par-tout? et ne devons-nous pas toujours marcher avec crainte , implorer l'assistance de Dieu , et le prier de ne point nous abandonner ? Que si , comme je pense l'avoir dit ailleurs , quelque chose peut nous rassurer , c'est de nous tenir proches de lui, en le prenant pour l'objet de nos pensées , et en nous efforçant de nous avancer de plus en plus.

« Quoi , mon Sauveur , nous voyons « que vous nous délivrez des périls où

« nous nous précipitons nous-mêmes , « contre votre volonté , et nous croirions « que vous ne nous délivrerez pas de « ceux qui se rencontrent dans les choses « où nous n'avons d'autre dessein que « de vous servir et de vous plaire ? » Cela ne sauroit montrer dans Pesprit , quoiqu'il puisse arriver , par un effet des secrets jugëmens de Dieu , qu'il permettroit certaines choses qui donneroient sujet de le penser; mais jamais une bonne cause ne produit du mal.

Que ce que je viens de dire , mes Filles , serve donc , non pas à nous étonner , mais à nous faire marcher avec courage et humilité , dans le chemin si âpre et si difficile de cette vie , pour plaire à notre divin Epoux, pour le trouver plutôt , et pour arriver enfin , avec son assistance , dans cette ville sainte , cette Jérusalem céleste, où tout ce que nous aurons souffert ici-bas , nous paroîtra n'être rien en comparaison du bonheur dont nous jouirons durant toute une éternité.

La très -sainte Vierge commença a faire connoître. son pouvoir dans ce petit nombre de filles assemblées en son nom. Quoique foibles par elles-mêmes > elles

étoient fortes dans leurs désirs et leur détachement des choses créées ; ce qui , joint à la pureté de la conscience , unit l'ame à son Créateur. Je n'avois pas besoin d'ajouter ces derniers mots , parce que , si ce détachement est véritable , je ne vois pas comment on peut offenser Dieu , puisqu'il est sans apparence qu'il abandonne celles dont tous les discours et toutes les actions n'ont pour objet que lui seul. C'est l'état où , par sa miséricorde, je vois que sont maintenant nos monastères. Que si celles qui viendront après nous et qui liront ceci , ne se trouvent pas dans ces dispositions , elles ne devront pas l'attribuer au temps, sachant , comme elles le savent , que Dieu est toujours prêt à répandre ses faveurs sur ceux qui le servent fidellement; mais elles devront s'examiner pour voir s'il ne tient pas à elles , et se corriger de leurs défauts.

J'entends quelquefois des personnes religieuses dire que Dieu faisoit des grâces extraordinaires aux saints fondateurs de leurs Ordres > parce que leurs vertus en dévoient être comme les fondemens , et cela est véritable ; mais ces personnes ne de vroient- elles pas considérer que l'cxempie qu'elles sont obligées de donner aussi par leur vertu , doit de même servir de fondement à celles qui viendront après elles ? Que si nous > qui sommes encore en vie , ne tombions point dans le relâchement , et que celles qui nous succéderont se maintinssent aussi dans l'étroite observance de la règle , cet édifice spirituel ne subsisteroit-il pas ? Mais quel avantage puis-je tirer de ce que ces Saints qui m'ont précédée l'ont établi £t soutenu avec tant de travaux et de courage > si , par ma faute et par mon peu de vertu , je le laisse tomber en ruine ? N'est-il pas visible que ceux qui entrent en religion > au lieu de porter leurs pensées à un souvenir aussi éloigné que celui des fondateurs des Ordres , les arrêtent sur les supérieurs et les autres Religieux qui leur sont présens ? En vérité , c'est une chose plaisante de rejeter la cause de nos imperfections > sur ce que nous ne nous sommes pas rencontrés dans ces temps passés , au lieu de considérer la différence qu'il y a entre nos défauts et les vertus de ceux à qui Dieu a fait de si grandes grâces.

« O mon Sauveur ! que ces excuses « sont vaincs et déraisonnables , et n'est« il pas évident que c'est se tromper soi« même ? J'ai honte , mon Dieu , d'être « si mauvaise et si inutile pour votre « service ; mais je vois bien que je ne « dois attribuer qu'à mes imperfections « et à mes péchés , ce que vous ne m'avez « pas favorisée des mêmes grâces que « vous avez faites à celles qui étoient « avant moi. Je ne puis voir sans douleur « que ma vie est différente de la leur , « ni en parler sans verser des larmes. « Je reconnois qu'au lieu de profiter de « leurs travaux , je les ai rendus inutiles « par le mauvais usage que j'en ai fait , « sans pouvoir m'en prendre qu'à moi« même > et non pas à vous de qui per« sonne ne sauroit avoir sujet de se plainte dre. Chacun, doit seulement , lorsque « son ordre se relâche en quelque chose, « s'efforcer , par sa vertu , d'être comme « une pierre dont la solidité aide à sou« tenir ce saint édifice , et ne point douter « que vous ne l'assistiez dans une résoluce tion si louable. »

Pour revenir à mon sujet dont je me suis beaucoup éloignée , je me trouve obligée <ie dire que les grâces que NotreSeigneur fait à ces nouveaux monastères sont si grandes , qu'il n'y en a ppint où

toutes les Religieuses ne méditent. Quelques-unes arrivent même à la contemplation parfaite ; et d'autres, passant plus avant y vont jusqu'à avoir des ravissemens. Notre-Seigneur -fait à d'autres des faveurs encore plus grandes , en leur donnant des révélations et des visions qui paraissent manifestement venir de lui ; et il n'y a pas présentement un seul de ces monastères où il n'y ait une ou deux Religieuses qui reçoivent des grâces extraordinaires. Je sais que la sainteté ne consiste pas en cela , et je ne le rapporte pas aussi pour les en louer , mais seulement pour faire voir que ce n'est pas sans raison que je veux donner les avis que l'on verra dans la suite.

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A quel point de perfection l'obéissance et la charité peuvent élever les ames. Que ces deux vertus sont préférables aux plus grandes consolations intérieures, aux ravissemens, aux visions, et au don de prophétie, puisque c'est le moyen de rendre, par une admirable union , notre volonté conforme à la volonté de Dieu ; et qu'ainsi , il faut quitter la retraite et la solitude, lorsque les occasions de pratiquer ces vertus y obligent. Exemples que la Sainte en rapporte.

Je ne prétends pas que l'on doive considérer ce que je vais dire comme une règle infaillible , et l'on ne pourroit , sans folie , avoir cette pensée en des choses si difficiles, Comme dans la vie spirituelle il y a plusieurs chemins > il se pourra faire que je dirai quelque choses d'utile , touchant Tune de ces différentes voies ; et si quelques-uns n'y comprennent rien , ce sera à cause qu'ils marchent par une autre. Mais quand même ce que je dirai ne servirait à personne , Notre-Seigneur aura , s'il lui plaît , ma bonne volonté

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