Le Livre des Fondations
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De plusieurs Monastères de Carmélites et de Carmes déchaussés.
J e n'ai pas seulement lu en divers traités , mais j'ai éprouvé aussi combien il importe de pratiquer l'obéissance. C'est par elle que Ton s'avance dans le service de Dieu , que Ton acquiert l'humilité , et que l'on se guérit de l'appréhension que nous devons toujours avoir en cette vie de nous égarer dans le chemin du ciel : car, ceux qui ont un véritable dessein de plaire à Dieu, entrent, par ce moyen , dans la tranquillité et le repos , à cause qu'étant soumis à leurs Confesseurs , s'ils sont séculiers , et à leur* supérieurs, s'ils sont Religieux, le démon n'ose s'efforcer de jeter dans leur esprit
le l rouble et l'inquiétude* après avoir éprouvé qu'il y perdroit plus qu'il n'y gagneroit. Cette même vertu de l'obéissance réprime aussi les mouvement impétueux qui nous portent naturellement à préférer notre plaisir à notre devoir > et à faire notre volonté , en nous remettant devant les yeux la résolution que nous avons prise de la soumettre absolument à celle de Dieu > en la personne de celui que nous avons choisi pour tenir sa place.
Notrc-Seigneur , par sa bonté , m 'ayant fait coniloître le prix de cette grande vertu, j'ai tâché, toute imparfaite que je suis , de la pratiquer , malgré la répugnance que j'y ai souvent trouvée dans certaines occasions , qui m'ont fait voir quelle est , en cela , ma foiblesse ; et je le prie de tout mon cœur de me donner la force qui m'est nécessaire pour ne point tomber en de semblables défauts.
Etant dans le monastère de saint Joseph d'Avila , en 1062 , qui est Tannée qu'il fut fondé , le Père François Garcia de Tolède, Dominicain, m'ordonna d'écrire de quelle sorte cet établissement s'étoit fait y et plusieurs autres choses que Voa
pourra lire dans cette relation, si elle voit jamais le jour.
Onze ans après , en l'année 15/3, étant dans le monastère de Salamanque , le Père Ripalde , recteur de la compagnie de Jésus , mon Confesseur , ayant vu ce traité de la première fondation , crut qu'il seroit du service de Dieu d'écrire de même les sept autres , comme aussi le commencement de quelques monastères des Pères Carmes déchaussés , et me commanda d'y travailler. Mes grandes occupations , tant à écrire des lettres qu'à satisfaire à d'autres choses dont je ne pouvois pas me dispenser , parce qu'elles m'étoient ordonnées par mes supérieurs , jointes à mon peu de santé , me faisant juger cela impossible , je me trouvai dans une grande peine , et je me recommandai beaucoup à Dieu. Alors il me dit : Ma Jille , V obéissance donne des forces. Je souhaite que , selon ces divines paroles , il m'ait fait la grâce de Lien rapporter, pour sa gloire, les faveurs qu'il a faites à cet ordre dans ces fondations. Au moins peut-on s'assurer de n'y rien trouver qui ne soit très-véritable , puisque nulle considération n'étant capable de me porter à mentir , même daiiaj
les choses peu importantes , j'en ferois grande conscience dans un sujet qui regarde le service de Dieu , et je ne croirois pas seulement perdre le temps , mais l'offenser au lieu de le louer ; ce qui seroit une espèce de trahison que je lui ferois, et tromper ceux qui le liroient. Je prie sa divine Majesté de m'empècher, par son assistance , de tomber dans un tel malheur.
, Je parlerai de chaque fondation en particulier , et le plus brièvement que je pourrai , parce que mon style est si long/ que , quelque soin que je prenne de ne pas trop m'étendre, j'ai sujet de craindre d'ennuyer les autres et moi-même. ; mais cet écrit devant demeurer , après ma mort , entre les mains de mes filles , je sais qu'elles m'aiment assez pour en excuser les défauts, Comme je n'ai, en cela, d'autre dessein que la gloire de Dieu , çt le profit de celles qui le liront , il ne permettra pas , s'il lui plaît , qu'elles m'attribuent rien de ce qu'elles y trouveront de bon. Je les prie de demander à Notre -Seigneur de me pardonner le mauvais usage que j'ai fait de tant de grâces dont il m'a favorisée , et dont çlles doivent bien plutôt ro'aidçr à le
remercier , que me savoir gré de ce que j'écris.
Mon peu de mémoire , mon peu d'esprit , et mon peu de loisir, pourront me faire oublier plusieurs choses importantes, et en rapporter d'autres qu'il seroit pins à propos de supprimer ; et , pour obéir à ce que Ton m'a ordonné , je dirai , quand l'occasion s'en offrira , quoique chose de l'oraison , et de la tromperie dans laquelle ceux qui s'y exercent peuvent tomber, afin qu'ils y prennent garde. Je me soumets en tout, mes chères sœurs et mes filles , à la créance de la sainte Eglise Romaine , et je désire , avant que ce papier tombe entre vos mains , qu'il soit vu par des personnes savantes et spirituelles.
Je commence cet ouvrage le vingt-cin. quième jour d'août de l'année 1673 , que l'on célèbre la fête de S. Louis , roi de France ; et je le commence en invoquant le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et en implorant l'assistance de la sainte Vierge sa mère , dont j'ai l'honneur , quoique indigne , de porter l'habit , et le secours de mon glorieux Père saint Joseph , qui pe m'a jamais manqué , et dans une de$ maisons duquel je suis 5
6 Avant-propos.
ce monastère de Carmélites déchaussées portant son no n. Je demande à chacun de ceax qui liront ceci , de dire pour moi un A\>e , Maria , afin d'aider mon ame à sortir du purgatoire , et i jouir de la présence de notre divin Rédempteur , qui vit et règne avec son Père et le Saint-Esprit, dans tous Tes siècles siècles*
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Perfection dans laquelle vivoient les Religieuses Carmélites du monastère de saint Joseph d'Avila. Combien ardent étoit Je désir que Dieu donnoit à la Sainte pour le salut des ames.
La fondation du monastère de saint Joseph d'Avila ayant été achevée , je passai cinq années dans cette maison , .et je pense pouvoir dire qu'elles ont été les plus tranquilles de ma vie , n'ayant point goûté , auparavant ni depuis , tant de douceur et tant de repos. Durant ce temps y quelques demoiselles encore fort jeunes , que le monde scnibloit avoir engagées dans ses filets, tant elles paroissoient vaines et curieuses, vinrent s'y rendre religieuses. Dieu les arracha, par une espèce de violence, du milieu des vanités du siècle , pour les faire entrer dans cette sainte maison , consacrée à son service P et les rendit s* parfaites ,
que fe ne ponvois voir sans confusion l'avantage qu'elles avoient sur moi. Lorsque le nombre de treize , que nous avions résolu de ne point passer , fut rempli , je sentis une joie extrême de me trouver en la compagnie de ces âmes dont la pureté et la sainteté étoient si grandes > que leur unique soin consistait à servir e à louer Notre-Seigneur. Son adorable providence nous envoyoit , sans le demander , ce qui nous étoit nécessaire ; et quand il nous manquoit quelque chose , ce qui arrivoit rarement, c'était alors que 4ces servantes de Dieu étoient les plus satisfaites et les plus contentes. Je ne pouvois me lasser de lui rendre praces du plaisir qu'il prenoit à les combler de tant de vertus , et particulièrement de ce que , méprisant tout le rcsle , elles ne pensoient qu'à le servir.
Quoique je fusse supérieure , Je ne me souviens point de m'etre jamais occupée du soin de ces biens temporels > parce que je croyois fermement que rien ne manqueroit à celles qui n'avoient d'autre désir que de plaire à Dieu. Que s'il arrivoit quelquefois que ce 1 on nous donnoit ne suffisoit pas pour notre nourriture , j'ordonnois qu'on le distribuât à celles
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qui pouvoient le moins s'en passer ; mais chacune disant qu'elle n'étoit pas de ce nombre > on n'y touchoit point jusqu'à ce que Dieu nous eut envoyé de quoi en donner assez à toutes.
Quant à l'obéissance , qni est celle des vertus que j'affectionne davantage , quoique je l'aie mai pratiquée , jusqu'à ce que ces saintes filles me l'aient si bien enseignée par leur exemple , que > si j'étois meilleure que je ne suis , je ne v pourrais l'ignorer , il me serait facile d'eu rapporter plusieurs choses que j'ai remarquées en elles. En voici quelquesunes dont je me souviens. On nous, servit un jour au réfectoire des portions de concombre ; celle qui me fut donnée étoit petite , et se trouva pourrie au dedans : j'appelai une de celles de toutes les sœurs qui avoit le plus d'esprit, et lui dis, pour éprouver son obéissance , qu'elle allât planter ce concombre dans un petit jardin que nous avions ; elle me demanda si elle le planterait debout ou tout plat : je lui dis de le mettre tout plat , et elle le lit, sans qu'il lui vînt seulement en la pensée qu'étant de la sorte, il sécherait aussitôt; elle crut , au contraire , que cela serait fort bien , parce que son désir de plaire à
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Dieu la faisoit renoncer à sa raison pour pratiquer l'obéissance.
Je commandai une autre fois à l'une des sœurs , six ou sept choses contraires, elle se mit en devoir de les faire toutes , sans répliquer , parce que sa foi et son amour pour l'obéissance lui faisoient croire que cela n'étoit pas impossible.
Nous avions un puits dont Peau paroissoit mauvaise à ceux qui s'y connoissoient, et il sembloit impossible de lui donner quelque cours , à cause qu'il étoit fort profond. Je fis néanmoins venir des ouvriers pour y travailler , et ils se moquèrent de moi , disant que c'étoit dépenser de l'argent inutilement. Je proposai la chose aux sœurs : Tune d'elle fut d'avis de l'entreprendre , et une' autre ajouta : Dieu ne manquera pas sans doute de susciter quelques personnes qui nous apporteront de l'eau , pour ne pas nous laisser mourir de soif ; mais puisque , étant tout-puissant y il ne lui sera pas plus difficile de nous en donner dans cette maison , sans qu'il soit besoin d'en avoir d'ailleurs , ]e ne doute point qu'il ne le fasse. Une foi si vive me toucha de telle sorte, que, contre l'avis des fonteniers , je fis travailler à cet ouvrage j et
Dieu y donnant sa bénédiction , on lira de ce puits un filet d'eau fort bonne à Loire , et qui nous suffit.
Je ne rapporte point ceci comme un miracle dont il y auroit tant de semblables exemples , mais seulement pour faire voir quelle est la foi de ces saintes filles ; mon dessein n'étant pas de les louer } ni- celles des autres monastères , de ce que , par l'assistance de Dieu , elles marchent si fidellement dans ces saintes voies ; et je n'aurois jamais fait si je voulois écrire particulièrement tout ce que yen sais. Cela néanmoins ne seroit peutêtre pas inutile , parce qu'il arrive souvent que de tels exemples portent d'autres personnes à les imiter. Mais si Dieu veut qu'il soit su , nos Supérieurs pourront ordonner aux Prieures des monastères d'écrire les choses plus remarquables qui seront venues à leur connoissance.
Ainsi , je me trouvois avec des ames toutes angéliques ; car, dois-je craindre de leur donner ce nom , puisque 3 ne m'ayant jamais rien caché de ce qui se passoit en elles , mais découvert jusqu'aux choses les plus intérieures , je sais combien grandes sont les faveurs qu elles
reçoivent de Dieu , combien ardens sont
les désirs qu'il leur donne de le servir ; et jusqu'à quel point va leur détachement de toutes les choses de la terre? Elles trouvoient tant de consolation dans la retraite , qu'elles ne se lassoicnt jamais d'être seules : elles n'appréhendoient rien, tant que les visites , même de leurs propres frères ; et celles-là s'estimoient les plus heureuses qui avoient le plus de loisir de demeurer dans un ermitage. Les voyant si vertueuses , et le courage que Dieu leur donnoit de vouloir souffrir pour lui, aller au-delà de ce que l'on pouvoit attendre de leur sexe , il me venoit souvent à l'esprit que c'ctoit pour quelque grand dessein qu'il les favorisoit de tant de grâces. Je ne prévoyois rien néanmoins de ce qui arriva dans la suite, parce que je ne pouvois m 'imaginer que ce fût une chose possible. Je sentois seulement que plus j'allois en avant , et plus mon désir croissoit de contribuer quelque chose au bien des âmes. 11 me sembloit que j'étois comme une personne qui , ayant en garde un grand trésor ^ désireroit d'en faire part à tout le monde, mais à qui on lioit les mains pour l'empêcher de le distribuer et d'en faire des largesses ^ car , mon ame étoit comme
lice de la sorte, et les faveurs que* Dieu me faisoit alors , et qui étoient fort grandes , demeurant renfermées en moi, me paroissoient mal employées. Tout ce que je pouvois en cet état , et ce que je faisois avec affection, c'étoit d'offrir à Dieu mes foibles prières , et d'exhorter mes sœurs à faire la même chose , à souhaiter ave*: ardeur le Lien des ames et Paugmentation de la foi , et à ne rien oublier de ce qui dépendoit d'elles , pour édifier les personnes avec qui elles se trouvoient obligées de traiter.
Environ quatre ans après , le Père Alphonse Maldonat , religieux de l'ordre de saint François , vint me voir. C'étoit un grand serviteur de Dieu , et qui avort la même ardeur que moi pour le bien des ames j mais aveé cette différence qu'il le témoignoit par des effets , au lieu que je n'avois que des désirs. Il étort depuis peu revenu des Indes , et après nous avoir raconté combien de millions d'ames se perdent dans ce nouveau monde, faute d'être éclairées de la lumière de FEvangile , il nous fit une excellente exhortation pour nous animer h la pénitence, et se retira ensuite. Je fus touchée d'une si vive douleur de la perle de tant
. d'ames, quêtant comme hors de moi* même , je m'en allai dans un ermitage, .où, mêlant mes soupirs avec mes larmes, je demandai instamment àNotre-Seigneur .que puisque les démons entraînoient tant d'aines dans L'enfer, et que je me trouvois réduite à n'avoir que des prières pour les assister, il lui plût de les exaucer , afin d'en sauver au moins quelqu'une. J'avoue qu'en l'état où j'ctois , je portois beaucoup d'envie à ceux qui avoient le bonheur de pouvoir , par leur amour pour Dieu , secourir ces ames , quand ils auroient même , pour ce sujet , souffert mille morts , s'il étoit possible j et Dieu m'a donné une si violente inclination pour ce grand œuvre de charité , que je ne saurois lire les vies des Saints qui ont fait de grandes conversions , sans en être plus attendrie , et envier davantage leur bonheur que celui de tous les martyrs , parce qu'il me semble que de tous les services que nous pouvons rendre à Dieu , il n'y en a point qu'il estime tant que de lui acquérir des ames par J'ardeur des prières qu'il nous inspire de lui adresser pour obtenir leur conversion.
: Lorsque j ctois pressée de cette peine ,
étant une nuit en oraison > Notre-Seigncur m'apparut en sa manière accoutumée , et me témoignant beaucoup de tendresse, il me dit > comme pour me consoler : Ayez un peu de patience y ma Jille , et vous verrez de grandes choses. Ces paroles firent une telle impression dans mon cœur , qu'elles m'étoient toujours présentes ; mais , quelques efforts que je fisse pour m'imaginer ce qu'elles signifioient, il me fut impossible d'y rien comprendre. Je demeurai néanmoins fort consolée , et avec une grande certitude que les effets en feroient connoître la vérité ; et six mois après il arriva ce que je vais dire.
Le général de l'ordre des Carmes vient en Espagne. Il approuve rétablissement du monastère de saint Joseph d'Avila, fondé par la Sainte, et lui donne pouvoir d'en, fonder d'autres. Il lui permet ensuite de fonder aussi deux monastères de Carmes
déchaussés.
Les généraux de notre ordre demeurant toujours à Rome , et nul n'étant auparavant venu en Espagne , je n'aurois jamais cru d'y en voir quelqu'un ; maifc comme tout est possible à Dieu , il voulut que ce qui n'étoit point encore arrivé, arrivât alors. Cela me fit peine , parce que la maison de saint Joseph d'Avila n'étant point sujette à Tordre , pour les raisons que j'en ai touchées dans la fondation de ce monastère, j'appréhendois deux choses : Tune , que notre général , ne sachant pas de quelle sorte tout s'étoit passé, fut, avec sujet, mécontent dç moi ; et l'autre, qu'il me commandât de retourner dans le monastère de l'Incarnation y dont la règle est mitigée ; ce qui m'auroit dorme une grande affliction , pour
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diverses causes que je pourrois rapporter; mais je nie contenterai de dire , qn'outre qu'on ne garde pas , dans cette maison , la première rigueur de la règle , il y a cent cinquante Religieuses; ce qui montre assez que l'on n'y peut être avec le même repos et la même tranquillité que dans une maison ou il n'y en a que treize. • Dieu , par sa bonté , en ordonna mieux que je n'aurois osé l'espérer; car, ce général étant fort sage , fort vertueux , et fort savant, il trouva qu'il ne s'éloit rien fait en cela que de louable , et n'en témoigna aucun mécontentement. Il se nommoit le Père Jean-Baptiste Rubeo , de Ravenne , et étoit , avec sujet, trèsestimé dans tout l'ordre.
Lorsqu'il vint à Avila , je fis en sorte * qu'il allât au monastère de saint Joseph , et *que PEvêque donnât ordre de l'y recevoir comme on l'auroit reçu lui-même. Je lui dis , avec une entière sincérité, tout ce qui s'étoit passé , et je suis naturellement si portée à en user de la sorte, que , quoi qu'il en puisse arriver , je ne saurois agir autrement envers mes supérieurs et mes Confesseurs , parce que , les considérant comme tenant , à mou égard , la place de Dieu , je n'aurois pas
autrement l'esprit en repos. Ainsi , je lai rendis compte de toutes mes dispositions, et presque de toute ma vie , quoique si pleine d'imperfections et de défauts. Il me consola beaucoup ; il m'assura qu'il ne m'obligeroit point à sortir de cette maison ; il me témoigna voir avec plaisir, dans la conduite que l'on y tenoit, une image , quoiqu'imparfaite , du commencement de notre ordre , par l'exacte observation de notre première règle , qui ne se pratiquoit plus en aucun monastère; et, dans la passion qu'il avoit pour l'augmentation d'un si grand bien, il me donna des patentes telles que je pouvois les désirer, pour fonder d'autres monastères , avec des défenses expresses au Provincial de s'y opposer. Je ne les lui demandai point ; mais il comprit , par nia manière d'oraison , combien j 'au rois souhaité de pouvoir servir à l'avancement des ames.
Quelque grand que fût ce désir , je ne recherchois point les moyens de l'exécuter, parce que je ne pouvois considérer que comme une rêverie , qu'une femme aussi incapable que je l'étois pût y réussir ; mais quand on est touché de semblables sentimens , on ne sauroit les rejeter i et Dieu qui voit qu'ils ne procèdent
que de la passion de le servir , et de la confiance que Ton a en son secours , rend possible , par sa grâce , ce qui , à n'en juger qu'humainement, paroît impossible» Ainsi y voyant avec quelle affection notre Révérendissime Père Général se portoit à la fondation de ces monastères , je les considérois comme déjà établis , et me souvenant alors de ce que Notre-Seigneur m'avoit dit / je commençai d'entendre le sens des paroles auxquelles je n'avois auparavant rien pu comprendre.
Le retour de ce bon Père à Rome me fut très-sensible , parce que , outre l'extrême affection que je lui portois , je croyois perdre en lui un très - puissant protecteur , ne se pouvant rien ajouter à la bonté qu'il avoit pour moi , et aux témoignages que j'en recevois en toutes rencontres. Lorsque ses grandes occupations lui donnoient un peu de relâche , il venoit me voir pour m'entretenir de discours de piété ; et Dieu lui faisoit de si grandes grâces , que je ne pou vois l'entendre parler sans en recevoir beaucoup de consolation.
Comme Monseigneur Dom Alvarez de Mendoze , mon Evéque , est très-favorable à tous ceux qu'il yoit se porter à servir
Dieu avec le plus de perfection 3 il désira de lui , avant son départ , la permission de fonder , dans son évêché , quelques monastères de Carmes déchaussés , qui vécussent dans l'observance de la première règle ; et d'autres personnes lui demandèrent la même chose. Ce vertueux Général étoit très-disposé à l'accorder ; mais la contradiction qu'il n&ontra dans l'Ordre l'empêcha pour lors de le faire , de peur de troubler la paix de la province.
Quelques jours après , considérant le besoin qu'il y avoit en fondant des monastères de filles , qu'il y eût aussi des Religieux qui gardassent la même règle , et voyant qu'il y en avoit si peu dans cette province qui en fussent capables , qu'il pourroit bientôt n'y en pas rester un seul 3 je priai beaucoup pour cette affaire , et écrivis à notre Général le mieux que je pus , pour lui représenter que ce seroit rendre un grand service à Dieu y que les difficultés qui s'y rencontroient ne dévoient pas empêcher une si bonne œuvre , et que ce seroit aussi une chose très - agréable à la sainte Vierge , pour laquelle il avoit une particulière dévotion. Je ne do*te point qua
ce ne fût cette mère de Dieu qui fit réussir l'affaire ; car ce bon Père n'eut pas plutôt reçu ma lettre à Valence, que touché du désir de procurer la plus grande perfection de l'ordre, il m'envoya un pouvoir de fonder deux monastères de Carmes déchaussés, et pour éviter les oppositions qui pourroient s'y rencontrer , il en remit l'exécution au Provincial qui étoit alors en charge et à celui qui en étoit sorti. La difficulté d'obtenir leur consentement ne me paroissoit pas petite ; mais voyant que le principal étoit déjà fait , j'espérai que Notre-Seigneur feroit le reste ; et cela arriva de la sorte , par le moyen de Monseigneur l'Evêque , qui prit cette affaire tellement à cœur , qu'il obtint de ces deux Religieux d'y donner leur consentement.
Cette permission me causa beaucoup de joie , et en même temps augmenta ma peine , parce que je ne voyois point dans la province de Religieux capable d'exécuter un si bon dessein , ni d'Ecclésiastique séculier qui s'y voulût engager ; ainsi , je priois continuellement NotreSeigneur que s'il vouloit que l'affaire réussît , il suscitât quelqu'un pour y travailler. D'ailleurs , je n'avois point de,
maison nî de quoi en acheter; tellement que tout se trouvoit réduit à une pauvre Carmélite déchaussée , chargée de patentes et pleine de bon désirs , mais sans mo} r en de les exécuter y et sans aucune • assistance que de Dieu seul. Néanmoins le courage ne me manquoit pas , j'espérois toujours que Notre-Seigneur acheveroit ce qu'il avoit commencé ; tout me paroissoit possible , et ainsi je mis la main à l'œuvre.
«O grandeur incompréhensible de mon « Dieu ! Que vous montrez bien , Sei« gneur y que votre puissance n'a point « de bornes > lorsque vous donnez tant « de hardiesse à une créature , ou pour « mieux dire , à une fourmi , telle que je « suis. Qu'il* paroît bien qu'il ne tient « pas à vous que ceux qui vous aiment « n'exécutent de grandes choses ; mais « seulement à notre lâcheté et à notre «c peu de courage. Comme nous n'entre« prenons rien qui ne soit mêlé de mille « craintes et de considérations humaines , « il semble , Seigneur , que nous vous « lions les mains pour vous empêcher « d'opérer les merveilles que vous êtes <t disposé de faire en notre faveur ; car, ♦ qui prend tant de plaisir que vous à
« récompenser avec une libéralité digne «de votre grandeur, les services que « l'on vous rend lorsque vous trouvez « sur qui répandre vos grâces et vos fa* « veurs ? Que je m'estimerois heureuse , « si je vous en avois rendu quelqu'un , « et si les extrêmes obligations que j'en « ai ne me rendoient pas encore plus « coupable par le mauvais usage que « j'en ai fait ! »
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La Sainte se rend à Médine-du-Champ ponr ' y fonder un monastère de CarmélitesDifficultés qu'elle y rencontre , et assistance qu'elle reçoit de quelques personnes de piété. Elle communique à deux Religieux son dessein d'établir des monastères de Carmes déchaussés , et ils lui promettent d'y entrer.
Me trouvant dans la peine que j'ai dit; il nie vint en l'esprit xl'employer les Pères de la Compagnie de Jésus , qui sont fort aimés à Médine , et avec qui , comme on Ta vu dans la première fondation y j'ai traité durant plusieurs années des affaires de ma conscience , dont je *
me suis fort bien trouvée , et je les ai toujours depuis extrêmement affectionnés. M se rencontra que le père Baltazar Alvarez , maintenant Provincial , et qui durant plusieurs années a été mon Confesseur , comme je l'ai rapporté sans Ta voir nommé , étoit alors Recteur. Je lui écrivis et lui mandai ce que notre Père Général m'avoit ordonné. Il me répondit , et les autres Pères de cette maison , qu'ils m'assisteroient autant qu'ils le pourroient ; et en effet , ils travaillèrent beaucoup pour obtenir le consentement de la ville et de l'Evêque ; et cette négociation dura quelque temps , à cause de la difficulté qui se trouve toujours à l'établissement des monastères qui n'ont point de revenu.
Un Prêtre nommé Julien d'Avila , qui étoit Chapelain du monastère où j'étois , m'aida beaucoup ; car c'étoit un véritable serviteur de Dieu , très - détaché de toutes les choses de la terre , homme de grande oraison , et à qui Notre-Seigneur donnoit les mêmes sentimens qu'à moi. J'avois donc , comme je l'ai dit , l'a permission de fonder des monastères ; mais point de maison ni d'argent pour en acheter , et on peut juger quel crédit
pouvoit
N pouvoit avoir une personne qui ne possédoit rien dans le monde. Dieu y pourvut; car les choses étant en ces termes 3 une demoiselle très-vertueuse , qui n'avoit pu être reçue dans le monastère de saint Joseph , à cause que le nombre des Religieuses étoit rempli , ayant appris que l'on vouloit en fonder un autre , vint me prier de lui donner place. Elle n'avoit pas assez de bien pour acheter une maison , mais seulement pour en louer une et pour faire les frais de notre voyage. Ainsi nous partîmes d'Avila sans àutre assistance , avec quatre Religieuses du monastère de saint Joseph , et deux de celui de l'Incarnation où je demeurais auparavant , et accompagnées de Julien d'Avila. , notre chapelain , de qui je viens de parler. ( La suite fait voir que cela doit être ainsi, quoique l'espagnol ne le dise pas. )