Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 18)

Thucydide · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres complètes de Thucydide (Buchon) · 24 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LVI. Il parvint, comme il l’avait résolu, à faire un cruel affront à Harmodius pour le punir de ses refus. Harmodius avait une jeune sœur : elle fut invitée à venir porter la corbeille à une fête, et quand elle se présenta, elle fut honteusement chassée ; on soutint qu’on ne l’avait pas mandée, et qu’elle n’était pas d’une naissance à remplir cette fonction. Harmodius fut violemment irrité de cette insulte, et Aristogiton, par l’amour qu’il avait pour ce jeune homme, en fut encore bien plus indigné. Ils firent toutes leurs dispositions avec ceux qui devaient partager leur dessein, et attendirent, pour l’exécution, la fête des grandes panathénées. C’était le seul jour où l’on voyait sans défiance un grand nombre de citoyens en armes pour former le cortège de la cérémonie : eux-mêmes devaient porter les premiers coups, et leurs compagnons les aider aussitôt à se défendre contre les gardes. Pour plus de sûreté, on ne fit entrer que peu de personnes dans la conjuration. Ils espéraient n’avoir qu’à montrer de l’audace, et que ceux mêmes qu’ils n’auraient pas prévenus voudraient recouvrer la liberté, dans un moment surtout où ils se trouvaient les armes à la main.

LVII. La fête était arrivée ; Hippias, avec ses gardes, rangeait le cortège dans le Céramique, hors de la ville ; déjà s’avançaient pour le frapper Harmodius et Aristogiton, armés de poignards, quand ils virent l’un des conjurés s’entretenir familièrement avec lui ; car il se laissait aborder à tout le monde. Dans leur effroi, ils se crurent dénoncés, et s’attendaient à être arrêtés à l’instant. Ils voulurent se venger d’abord, s’il était possible, de celui qui causait leurs chagrins, et pour lequel ils bravaient tous les dangers. Aussitôt ils franchirent les portes, se jetèrent dans la ville, et rencontrèrent Hipparque dans l’endroit nommé Léocorion. Ils le voient, ils se précipitent sans être remarqués, et tous deux transportés de fureur, l’un par jalousie, l’autre parce qu’il est outragé, ils le frappent et lui donnent la mort. Aristogiton parvient d’abord à se soustraire aux gardes ; mais la foule accourt, il est pris et maltraité : Harmodius est tué sur-le-champ.

LVIII. Cette nouvelle est annoncée à Hippias dans le Céramique. Au lieu de se transporter sur le lieu, comme les citoyens armés qui accompagnaient la pompe étaient à quelque distance, il s’approcha d’eus avant qu’ils eussent rien appris, composa son visage pour ne pas faire connaître le malheur qu’il venait d’éprouver, et leur ordonna de gagner, sans armes, un endroit qu’il leur montra. Ils s’y rendirent, dans l’idée qu’il avait quelque chose à leur communiquer. Alors, donnant ordre à ses gardes de soustraire les armes, il choisit et fait arrêter ceux qu’il soupçonne et tous ceux sur qui l’on trouve des poignards ; car on n’avait coutume d’apporter à cette cérémonie que la pique et le bouclier.

LIX. Un chagrin amoureux avait fait concevoir le projet ; la terreur subite qu’éprouvèrent Harmodius et Aristogiton le leur fit exécuter avec une audace peu raisonnée. La tyrannie en devint, dans la suite, plus pesante. Des lors Hippias, plus craintif, fit donner la mort à un grand nombre de citoyens, et en même temps il porta ses regards au dehors, cherchant s’il ne pourrait pas, de quelque endroit que ce fût, se procurer de la sûreté en cas de révolution. Il donna dans la suite sa fille Archédice à Atanlide, fils d’Hippoclês, tyran de Lampsaque : lui Athénien à un homme de Lampsaque ! parce qu’il connaissait à cette famille un grand crédit au près du roi Darius. On voit à Lampsaque le monument d’Archédice avec cette inscription : « Ici est déposée la cendre d’Archédice, fille d’Hippias, le plus valeureux des Grecs de son temps : fille, épouse, sœur et mère de tyrans, elle n’en eut pas plus d’orgueil. »

Hippias exerça encore trois ans la tyrannie à Athènes, et fut déposé, dans le cours de la troisième année, par les Lacédémoniens et les Alcméonides, exilés d’Athènes. Il se retira sous la foi publique à Sigéum, et de là à Lampsaque, près d’Atanlide, d’où il passa auprès de Darius. De là il vint, après vingt ans, à la bataille de Marathon, déjà avancé en âge, et combattit avec les Mèdes.

LX. Le peuple, en réfléchissant sur ces événemens, et rappelant à sa mémoire ce qu’il en avait entendu raconter, était dur et soupçonneux pour ceux qu’on accusait de la profanation des mystères ; partout il voyait des conjurations en faveur de l’oligarchie et de la tyrannie ; et dans sa colère, il fit jeter en prison bien des hommes respectables. On ne voyait pas de terme à ces rigueurs ; chaque jour il devenait plus féroce et faisait renfermer plus de monde. Dans ces circonstances, un des prisonniers, qui semblait le plus coupable, reçut, d’un de ses compagnons de captivité, le conseil de faire une dénonciation : qu’elle ait été vraie ou fausse, c’est sur quoi les conjectures se partagent ; car ni dans le temps même, ni dans la suite, personne n’a rien su dire de certain sur les auteurs de ce qui s’était passé. Enfin on persuada à ce prisonnier qu’il devait, quand même il ne serait pas coupable, s’assurer de l’impunité, se sauver lui-même et délivrer la république des soupçons qui l’agitaient ; qu’il serait bien plus sûr de l’impunité en convenant de tout hardiment, que d’obtenir justice en persistant à nier. Il s’accusa lui-même et plusieurs autres, de la mutilation des hermès. Le peuple apprit avec joie ce qu’il croyait être la vérité : il avait regardé jusque-là comme un grand malheur de ne pas connaître ceux qui tramaient contre lui. Le délateur et ceux qui étaient avec lui et qu’il n’accusa pas, furent relâchés. On jugea les accusés, les malheureux qui avaient été pris furent punis de mort ; ou mit à prix d’argent la tête de ceux qui avaient pris la fuite. On ignore si les infortunés qui périrent furent punis justement ; mais au moins, dans la circonstance, le reste des citoyens fut bien soulagé.

LXI. Les Athéniens recevaient avidement les dénonciations contre Alcibiade, toujours excités par les mêmes ennemis qui l’avaient attaqué avant son départ. Quand ils se crurent bien instruits sur l’affaire des hermès, ils furent encore bien plus fortement persuadés que l’accusation portée contre lui comme auteur de la profanation des mystères était juste, et qu’il avait agi par le même motif dans ces deux sacrilèges ; celui de conjurer contre l’autorité du peuple. On était dans cette agitation, quand une armée de Lacédémoniens, assez peu considérable, s’avança jusqu’à l’isthme. Il s’agissait de quelque intelligence avec les Bœotiens ; mais on crut que c’était Alcibiade qui l’avait mandée ; qu’il avait tramé un complot à Lacédémone ; que la démarche des Lacédémoniens était étrangère à la Bœotie ; et que si, sur les indices qu’on avait reçus, on n’avait pas prévenu le malheur en arrêtant les personnes dénoncées, Athènes eût été livrée. On passa même une nuit en armes dans l’enceinte consacrée à Thésée dans la ville. Les hôtes qn’Alcibiade avait à Argos furent soupçonnés de conspirer contre la démocratie, et, par une suite de ces soupçons, les Athéniens livrèrent au peuple d’Argos, pour les faire mourir, les otages argiens qui étaient déposés dans des îles. De tous côtés les soupçons enveloppaient Alcibiade ; ce fut dans l’intention de le punir de mort qu’on envoya la galère salaminienne en Sicile le mander lui-même et ceux qui étaient dénoncés. L’ordre était non de l’arrêter, mais de lui signifier qu’il eût à suivre cette galère pour venir se justifier. On le ménageait, dans la crainte d’exciter des mouvemens entre les soldats qui étaient en Sicile et chez les ennemis ; mais surtout on avait envie de conserver les Mantinéens, et l’on croyait que c’était pour l’amour de lui qu’ils s’étaient laissé engager dans cette expédition.

Alcibiade et les autres prévenus montèrent sur son vaisseau, et partirent de Sicile à la suite de la Salamienne, comme pour se rendre à Athènes ; mais arrivés à Thurium, ils cessèrent de la suivre, descendirent du vaisseau et se cachèrent : ils craignaient de se mettre en justice, poursuivis, comme ils l’étaient, par la calomnie. Les gens de la Salamienne cherchèrent quelque temps Alcibiade et ses compagnons, et ne les ayant pas trouvés, ils continuèrent leur route. Alcibiade, dès lors banni, passa bientôt après, sur un petit bâtiment, de la campagne de Thurium dans le Péloponnèse, et les Athéniens le condamnèrent à mort par contumace, lui et ceux qui l’accompagnaient.

LXII. Les généraux qui restaient en Sicile, ayant fait ensuite de l’armée deux divisions qu’ils se partagèrent par la voie du sort, mirent en mer avec toutes leurs forces pour Sélinonte et Égeste. Ils voulaient savoir si les Égestains leur donneraient de l’argent, observer la situation de Sélinonte, et s’instruire des différends de cette ville avec Égeste. Ils côtoyèrent la gauche de la Sicile, du côté qui regarde le golfe de Tyrrhène, et relâchèrent à Iméra, seule ville grecque dans cette partie de la Sicile. Ils n’y furent pas reçus, continuèrent de suivre la côte et prirent en passant Hyccara, ville de la Sicanie, ennemie des Égestains : c’est une place maritime. Ils réduisirent les habitans en esclavage et remirent la ville à ceux d’Égeste, dont la cavalerie avait agi avec eux. Ils reprirent leur chemin par terre, à travers le pays des Sicules jusqu’à Catane. Les vaisseaux côtoyaient et portaient les prisonniers.

Quant à Nicias, il alla directement d’Hyccara à Égeste, y conféra sur divers objets, reçut trente talens et regagna l’armée. Les prisonniers furent vendus et l’on en eut cent vingt talens. Les généraux allèrent, en suivant la côte, chez les alliés des Sicules pour les prier d’envoyer des troupes ; ils passèrent avec la moitié de l’armée à Hybla, place ennemie dépendante de Géla, et ne purent la prendre. L’été finit.

LXIII. Dès le commencement de l’hiver suivant, les Athéniens préparèrent leur marche contre Syracuse, et les Syracusains, de leur côté, se disposèrent à marcher contre eux. Ils reprenaient chaque jour plus de courage, parce que les Athéniens ne s’étaient pas hâtés sur-le-champ de les presser, comme ils s’y attendaient, au moment de leur première crainte ; et quand ils les eurent vus suivre loin d’eux la côte, aller attaquer Hybla et la manquer, ils conçurent encore pour eux plus de mépris. Alors, comme il arrive à une multitude qui s’enhardit, ils pressèrent les généraux de les mener à Catane, puisque les ennemis ne venaient point à eux : sans cesse des cavaliers poussaient jusqu’au camp des Athéniens pour les observer, et, entre autres insultes, ils leur demandaient si ce n’était pas plutôt dans la vue de s’établir avec eux en pays étranger qu’ils étaient venus, que pour rétablir les Léontins.

LXIV. Témoins de cette audace, les généraux athéniens voulurent les attirer avec toutes leurs forces hors de la ville, et profitant eux-mêmes de la nuit, partir sur leurs vaisseaux et s’emparer à loisir d’un bon poste pour y établir leurs retranchemens. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas le même avantage s’ils étaient obligés de forcer la descente à la vue d’ennemis préparés, ou s’ils étaient aperçus en allant les attaquer par terre ; que la cavalerie de Syracuse, qui était nombreuse, tandis qu’eux-mêmes en manquaient, ferait beaucoup de mal à leurs troupes légères et à la foule de leur armée, au lieu qu’en suivant leur dessein, ils prendraient un poste où la cavalerie serait peu capable de leur nuire. Des exilés de Syracuse, qui étaient à leur suite, leur en indiquèrent un près d’Olympium, dont ils s’emparèrent en effet. Voici le stratagème que les généraux imaginèrent pour exécuter ce qu’ils avaient résolu. Ils firent partir un homme qui leur était affidé, et qui ne paraissait pas moins attaché aux généraux de Syracuse : il était de Cartane. Il dit à ces derniers qu’il venait de la part de quelques citoyens de cette république, dont ils savaient les noms, et qu’ils connaissaient pour des restes de ceux qui, dans cette ville, avaient été de leur faction. Il leur rapporta que les Athéniens y passaient la nuit loin de leur camp ; que s’ils voulaient, au jour indiqué, arriver avec l’aurore, ces citoyens retiendraient ceux qui seraient dans la ville, et mettraient le feu aux vaisseaux, tandis qu’eux-mêmes se rendraient sans peine maîtres du camp, en attaquant les palissades ; qu’un grand nombre de Catanéens soutiendraient cette opération, et que ceux qui l’avaient fait partir étaient prêts à la seconder.

LXV. Comme les généraux syracusains étaient d’ailleurs pleins de confiance, et que même, sans cet avis, leur dessein était de se disposer à marcher contre Catane, ils ajoutèrent foi très légèrement à ce que leur disait cet homme, et prenant jour aussitôt pour l’exécution, ils le renvoyèrent. Déjà étaient arrivés plusieurs des alliés, et entre autres, ceux de Sélinonte ; l’ordre fut donné à tous les Syracusains de sortir. Toutes les dispositions faites, à l’approche du jour dont on était convenu, ils se mirent en marche pour Catane et campèrent près du fleuve Simœthe, dans les campagnes de Léontium. Instruits de leur départ, les Athéniens et tout ce qui se trouvait avec eux de Sicules ou d’autres Siciliens montèrent leurs vaisseaux et leurs petits bâtimens, et firent voile pendant la nuit pour Syracuse. Ils descendirent, au lever de l’aurore, près d’Olympium pour y établir leur camp. En même temps les cavaliers syracusains, arrivés les premiers à Catane, reconnurent que toute l’armée était embarquée, et en firent porter la nouvelle à l’infanterie. Tous revinrent sur leurs pas pour secourir Syracuse.

LXVI. Comme ils avaient beaucoup de chemin à faire, les Athéniens assirent à loisir leur camp. Il les rendait maîtres, par sa situation, d’attaquer quand ils le voudraient, et la cavalerie ennemie ne pourrait les incommoder ni pendant l’action ni avant qu’on en fût aux mains. D’un côté, ils étaient protégés par des murailles, des édifices, des bois, un étang ; de l’autre, par des précipices. Ils coupèrent des arbres dans les forêts voisines, les portèrent sur le bord de la mer et plantèrent des palissades auprès de leur flotte et à Dascon. Du côté que les ennemis pouvaient franchir plus aisément, ils élevèrent à la hâte des fortifications en pierres brutes et en bois, et rompirent le pont de l’Anapus. Personne, tant qu’ils furent occupés de ces travaux, ne sortit de la ville pour y mettre obstacle. Enfin la cavalerie arriva la première pour porter contre eux des secours, et toute l’infanterie se trouva bientôt après rassemblée en leur présence. Ces troupes s’avancèrent d’abord tout près du camp des Athéniens ; mais comme on ne sortit pas au-devant d’elles, elles firent leur retraite, passèrent le chemin d’Hélore et se retranchèrent.

LXV1I. Le lendemain, les Athéniens et leurs alliés se mirent en ordre de bataille. Voici quelle était leur disposition. Les Argiens et les Mantinéens avaient l’aile droite ; les Athéniens, le centre ; et le reste des alliés, l’autre aile. La moitié, placée en avant, était sur huit de hauteur ; l’autre moitié, placée près des tentes, était rangée en quarré long, aussi sur une hauteur de huit hommes, avec ordre d’observer où l’armée souffrirait, pour y apporter du renfort. Les valets étaient au milieu de cette division. Les généraux de Syracuse rangèrent, sur seize hommes de hauteur, les hoplites composés de Syracusains, sans distinction de dignités ni d’âge, et ce qu’ils avaient d’alliés. Ceux qui étaient venus à leur secours étaient surtout les habitans de Sélinonte, et ensuite la cavalerie de Géla, au nombre en tout de deux cents hommes. Ils avaient environ vingt cavaliers et trente archers de Camarina ; ils placèrent sur la droite la cavalerie, qui n’était pas de moins de douze cents hommes, et près d’elle, les gens de traits. Comme c’étaient les Athéniens qui allaient entamer l’affaire, Nicias parcourut les rangs des différentes nations et anima leur courage à peu près en ces termes :

LXVIII. « Qu’est-il besoin, soldats, de vous exhorter par un long discours à bien faire, quand nous allons tous combattre ensemble ? Votre force est, ce me semble, plus capable d’inspirer de la valeur que de beaux discours avec une faible armée. Ici se trouvent des guerriers d’Argos, de Mantinée, d’Athènes, les hommes les plus valeureux des îles ; et comment, avec de tels et de si nombreux alliés, n’avoir pas la plus grande espérance de la victoire, surtout quand on ne nous oppose que des gens ramassés sans choix dans toute une nation, des gens qui ne sont pas, comme nous, l’élite de leur patrie, et pour dire encore plus, des Siciliens qui nous méprisent et ne tiendront pas contre nous, parce qu’ils ont moins d’habileté que d’audace. Songez que vous êtes loin de votre pays, et que vous n’aurez aucune terre amie sans vous la procurer par la force des armes. Je vous présenterai des idées contraires à ce que, j’en suis sûr, nos ennemis se disent entre eux pour s’animer. C’est, disent-ils, pour la patrie que nous allons combattre ; et moi je dis que ce n’est point dans votre patrie, et qu’il faut vous rendre maîtres de cette terre, ou qu’il ne vous sera pas aisé d’en sortir ; car vous serez accablés par une cavalerie formidable. Pleins du souvenir de votre gloire, marchez avec ardeur aux ennemis, et songez que la nécessité qui vous presse, et le défaut de ressources qui vous menace, sont plus redoutables qu’eux. »

LXIX. Après avoir exhorté de cette manière ses soldats, Nicias aussitôt les conduisit à l’action. Les Syracusains étaient loin de s’attendre à combattre si promptement. Plusieurs même étaient allés à la ville qui n’était pas éloignée : ils accoururent en hâte au secours des leurs ; cependant ils tardèrent, et chacun se rangea au hasard avec les premiers corps qu’il trouva formés. Ils ne manquaient ni d’ardeur ni de courage ; c’est ce qu’on vit dans cette affaire et dans les autres ; mais s’ils ne cédaient pas à leurs ennemis par la valeur, ils ne pouvaient l’exercer qu’en proportion de leur science militaire ; et ce qui leur manquait à cet égard leur faisait trahir, en dépit d’eux-mêmes, leur bonne volonté.

Cependant, quoiqu’ils n’eussent pas cru que les Athéniens dussent attaquer les premiers, obligés de se défendre à la hâte, ils prirent les armes, et marchèrent à l’instant au-devant de l’ennemi. L’action commença des deux côtés par les corps qui lançaient des pierres à la main, les frondeurs et les archers, et, suivant la coutume des troupes légères, ils se mettaient réciproquement en fuite. Les devins offrirent ensuite les victimes d’usage, et les trompettes donnèrent aux hoplites le signal de la mêlée. On marcha, les Syracusains pour défendre la patrie, pour leur conservation présente, pour leur liberté à venir ; et de l’autre côté, les Athéniens pour se rendre maîtres d’une terre étrangère, et ne pas nuire à leur pays par leur défaite ; les Argiens et les autres alliés libres, pour partager avec eux les conquêtes qu’ils venaient chercher, et pour retourner victorieux dans leur patrie ; les alliés sujets, d’abord et surtout pour leur conservation, désespérés s’ils n’étaient pas vainqueurs, et ensuite, par une vue accessoire, pour rendre leur sujétion plus douce, en aidant leurs souverains à faire des conquêtes.

LXX. On en vint aux mains, et la résistance fut longue de part et d’autre. Il survint du tonnerre, des éclairs, une forte pluie. Ceux qui combattaient pour la première fois, et qui n’avaient jamais vu la guerre, avaient cette terreur de plus : ceux qui avaient plus d’expérience, ne voyaient en cela qu’un effet de la saison, et ils étaient bien plus effrayés de ce que les ennemis ne fléchissaient pas. Mais dès que les Argiens eurent repoussé la gauche des Syracusains, et ensuite les Athéniens ce qui était devant eux. tout le reste de l’armée syracusaine fut aussitôt rompu et mis en fuite. Les Athéniens ne s’avancèrent pas bien loin à la poursuite ; car la cavalerie syracusaine qui était nombreuse, et qui n’avait pas été battue, les contenait et se jetait sur les hoplites qu’elle voyait se détacher à la suite des vaincus. Ils se tinrent serrés, contens de suivre, autant qu’ils le purent, l’ennemi, sans se mettre eux-mêmes au hasard, et à leur retour, ils élevèrent un trophée. Les Syracusains se rallièrent sur le chemin d’Hélore, se mirent en ordre autant que les circonstances le permettaient, et envoyèrent un détachement à la garde d’Olympium, de peur que les Athéniens ne pillassent les richesses qui s’y trouvaient déposées. Le reste rentra dans la ville.

LXXI. Les Athéniens n’allèrent point à ce temple ; mais ils rassemblèrent leurs morts, les mirent sur le bûcher, et ce fut là qu’ils passèrent la nuit. Le lendemain ils accordèrent aux ennemis la permission d’enlever les leurs. Il avait péri à peu près deux cent soixante Syracusains et alliés. Les vainqueurs recueillirent les ossemens de leurs compagnons. Leurs pertes, en y comprenant celles des alliés, ne montaient qu’aux environs de cinquante hommes. Chargés des dépouilles des ennemis, ils retournèrent à Catane : car on était dans la mauvaise saison, et ils ne se croyaient pas en état de continuer la guerre avant d’avoir fait venir d’Athènes, et de chez leurs alliés du continent, de la cavalerie, pour n’avoir pas dans cette partie une entière infériorité. Ils voulaient aussi recueillir de l’argent de la Sicile, en faire venir d’Athènes, et attirer à eux quelques villes ; après la bataille qu’ils venaient de gagner, ils espéraient les trouver plus faciles à se soumettre : enfin ils songeaient à se procurer des munitions de bouche et tout ce dont ils avaient besoin, pour commencer au printemps leurs attaques contre Syracuse.

LXXII. Ce fut dans cette pensée qu’ils se retirèrent à Naxos et à Catane pour y prendre leurs quartiers d’hiver. Les Syracusains ensevelirent leurs morts et convoquèrent une assemblée. Hermocrate, fils d’Hermon, prit la parole ; homme qui, dans toutes les affaires, ne le cédait en sagesse à personne, et d’ailleurs distingué par ses talens militaires et par sa valeur. Il enhardit les citoyens, et ne leur permit pas de céder au dernier événement : leur courage, disait-il, n’avait pas été abattu ; ce n’était que le défaut de discipline qui leur avait fait tort. Ils n’avaient pas eu même autant d’infériorité qu’on aurait pu le craindre, ayant surtout à combattre les plus habiles guerriers de la Grèce, comme des hommes sans art, qui auraient à lutter contre des artistes exercés. La multiplicité de leurs généraux (car ils en avaient quinze), le partage du commandement, l’anarchie d’une foule de guerriers, postés sans ordre, voilà surtout la cause de leur défaite. Mais si l’on nommait un petit nombre de généraux expérimentés ; s’ils exerçaient les troupes pendant l’hiver, si, pour avoir un grand nombre d’hommes complètement armés, ils donnaient des armes à ceux qui n’en avaient pas ; s’ils les forçaient à remplir toutes les parties du devoir militaire, il était probable, disait-il, qu’on l’emporterait sur les ennemis. Ils avaient déjà le courage ; ils y joindraient la discipline, et ces deux qualités feraient elles-mêmes des progrès : la discipline en s’exerçant au milieu du danger ; le courage, en se rendant supérieur à lui-même, par la confiance que donne l’habileté. Il fallait, ajoutait-il, élire peu de généraux, leur donner de pleins pouvoirs, et s’engager envers eux, par serment, à les laisser commander au gré de leur prudence : de cette manière, ce qui devait être secret resterait plus caché, toutes les dispositions se feraient dans le bon ordre et sans qu’on osât prétexter des excuses.

LXXIII. Les Syracusains, après l’avoir entendu, n’hésitèrent point à changer tous ses avis en décrets. Ils l’élurent lui-même général, avec Héraclite, fils de Lysimaque, et Sicanus, fils d’Exécestas ; trois en tout. Ils envoyèrent des députations à Corinthe et à Lacédémone, pour en obtenir des secours, et pour engager en particulier les Lacédémoniens à pousser plus vigoureusement la guerre en leur faveur contre les Athéniens : ce serait mettre ceux-ci dans la nécessité de quitter la Sicile, ou d’y faire passer moins de renforts à leur armée.

LXXIV. Les Athéniens qui étaient à Catane passèrent aussitôt à Messine, dans l’idée que cette place allait se rendre ; mais les intrigues qu’ils y avaient pratiquées ne réussirent pas. Alcibiade ne pouvait manquer d’en avoir connaissance, et quand il fut rappelé du commandement, sachant bien qu’il partait pour l’exil, il avertit de ces menées les amis des Syracusains qui étaient à Messine. Ils commencèrent par tuer ceux qui étaient du complot, se mirent en état d’insurrection ; et comme toute la faction se trouvait en armes, elle força de décréter qu’on ne recevrait pas les Athéniens. Ceux-ci restèrent treize jours devant la place ; mais tourmentés de la mauvaise saison, manquant du nécessaire, et ne voyant rien réussir, ils retournèrent à Naxos, palissadèrent leur camp, et y prirent leurs quartiers d’hiver. Ils dépêchèrent à Athènes des trirèmes, pour demander que l’argent et la cavalerie leur fussent envoyés au printemps.

LXXV. Les Syracusains profitèrent aussi de l’hiver pour construire, en avant de la place, des murailles tournées du côté d’Épipole, et qui renfermaient Téménite dans leur enceinte : c’est que, dans le cas d’un échec, ils craignaient que le circuit trop étroit de leur ville ne fût trop facile à renfermer d’un mur de circonvallation. Ils firent passer une garnison à Mégare et une autre à Olympium, et plantèrent des pilotis dans la mer, aux endroits où il était possible d’aborder. Voyant que les Athéniens hivernaient à Naxos, ils se portèrent avec toutes leurs forces vers Catane, en dévastèrent le territoire, mirent le feu aux tentes et aux retranchemens, et retournèrent chez eux. Comme ils surent que les Athéniens, pour attirer à leur parti, en conséquence du traité fait au temps de Lachès, les habitans de Camarina, leur avaient envoyé une députation, ils leur en envoyèrent une de leur côté. Ils soupçonnaient les Camarinéens de ne leur avoir pas fourni de bon cœur les secours qu’ils leur avaient fait passer à la première bataille, et de ne vouloir pas leur en envoyer à l’avenir ; ils craignaient que, témoins de l’avantage des Athéniens, et cédant au penchant d’une ancienne amitié, ils ne se rangeassent de leur parti. Hermocrate arriva de la part des Syracusains, et Euphémus de la part des Athéniens, chacun avec quelques collègues. Il y eut des conférences ; et Hermocrate, pour prévenir les esprits contre les Athéniens, avant qu’ils se fissent entendre, tint à peu près ce discours :

LXXVI. « Ce n’est pas dans la crainte que l’aspect des forces arrivées d’Athènes vous cause de l’épouvante, que nous sommes députés près de vous : ce que nous craignons, c’est qu’avant de nous avoir écoutés, vous ne vous laissiez persuader par les discours que les Athéniens s’apprêtent à vous faire entendre. Ils viennent en Sicile sous un prétexte que vous connaissez, mais avec un dessein que nous soupçonnons tous. Je ne crois pas qu’ils veuillent rétablir les Léontins, mais plutôt nous chasser. Car il n’est pas naturel de dépeupler des villes dans la Grèce et d’en peupler dans la Sicile ; de s’intéresser aux habitans de Léontium, qui sont Chalcidiens, parce qu’on est lié avec eux par une même origine, et d’asservir les Chalcidiens de l’Eubée dont ceux-là sont une colonie ; mais par les mêmes moyens qu’ils ont usurpé la domination sur les uns, ils veulent l’établir sur les autres. Quand ils eurent engagé les Ioniens et les autres alliés, qui tiraient d’eux leur origine, à se mettre, de leur propre volonté, sous leur commandement pour se venger du Mède, ils les subjuguèrent tour à tour, les uns, parce qu’ils avaient abandonné l’armée, les autres, parce qu’ils se faisaient réciproquement la guerre ; d’autres, sous d’autres prétextes ; car ils en avaient toujours de plausibles. Ce ne fut pas pour la liberté de la Grèce qu’ils résistèrent au Mède, ni les autres Grecs pour leur propre liberté ; mais ceux-là, pour que les Grecs leur fussent soumis, et non au Mède ; et ceux-ci pour changer de maître, et en avoir un moins imbécile, mais plus insidieux.

LXXVII. « Nous ne venons pas faire le détail de toutes les injustices des Athéniens ; il est trop facile de les accuser, et ce que nous pourrions dire vous est trop connu. C’est nous-mêmes plutôt que nous accuserons, nous qui avons l’exemple des Grecs du continent ; qui savons comme ils furent asservis, faute de s’être secourus eux-mêmes ; qui voyons les mêmes astuces employées maintenant contre nous ; le rétablissement des Léontins en faveur de la communauté d’origine, les secours donnés aux Égestains comme à des alliés, et qui ne nous serrons pas avec zèle les uns contre les autres, pour leur montrer qu’il ne se trouve point ici de ces Ioniens, de ces habitans de l’Hellespont, de ces insulaires toujours prêts à secouer le joug du Mède ou de tel autre maître, et cependant toujours esclaves ; mais que nous sommes des Doriens, des hommes libres, sortis, pour nous établir en Sicile, du Péloponnèse qui n’obéit qu’à ses propres lois. Voulons-nous donc attendre que toutes nos villes soient prises l’une après l’autre, certains qu’il n’est que ce seul moyen de nous conquérir, quand nous voyons que c’est précisément celui qu’adoptent les Athéniens, détachant de nous les uns par la séduction, les autres par l’espoir de leur alliance s’ils attaquent leurs voisins ; tous, en les caressant en particulier pour parvenir à les perdre. Et nous croyons parce qu’une ville sicilienne est éloignée de nous, qu’elle peut être détruite sans que les maux qu’elle éprouve nous atteignent, et que celui qui souffre avant nous sera le seul qui ait à souffrir !

LXXVIII. « Si quelqu’un de vous s’est mis dans la pensée que ce n’est pas lui qu’Athènes regarde comme son ennemi, mais les Syracusains ; s’il lui semble dur de se mettre en danger pour notre pays ; il peut observer qu’il ne s’agit pas plus de notre pays que d’un autre, et qu’en venant combattre sur notre territoire, ce serait également pour le sien qu’il combattrait. Ce serait d’autant mieux le parti le plus sûr, que nous ne sommes point encore détruits, qu’il nous aurait pour alliés, et qu’il ne serait pas seul à se défendre. Qu’il sache que l’objet des Athéniens n’est pas de se venger de notre haine, mais de se servir de nous pour s’assurer de son amitié. Celui qui nous envie ou qui nous craint (car ce sont deux maux qui accompagnent la supériorité), qui, dans ces sentimens, désire de nous voir humiliés, pour nous rendre plus modestes, et qui souhaite en même temps notre conservation pour sa propre sûreté, veut ce qui n’est pas dans la puissance des hommes. On n’est pas maître de régler la fortune au gré de ses désirs. Trompé dans son attente, et gémissant bientôt de ses propres malheurs, il voudrait peut-être alors envier, comme autrefois, notre prospérité. C’est ce qui ne sera plus permis à quiconque nous aura laissés dans l’abandon, et qui n’aura pas voulu prendre part à des dangers qui sont les mêmes aussi bien pour lui que pour nous ; car ceux qui sembleront ne sauver que notre puissance, pourvoiront en effet à leur propre salut.

« Voilà ce que surtout, ô citoyens de Camarina, vous qui, placés sur nos frontières, courez, après nous, le premier danger, vous auriez dû prévoir, au lieu de nous servir mollement, comme vous venez de faire ; il fallait plutôt venir à nous de votre propre mouvement, nous exhorter à ne pas nous laisser abattre, et nous donner les mêmes conseils, que si c’était Camarina que les Athéniens eussent attaquée la première, et que vous eussiez eu besoin de nous implorer. C’est ce que ni vous ni les autres ne vous êtes encore empressés de faire.

LXXIX. « Peut-être par timidité, voudrez-vous ménager la justice entre nous et nos agresseurs ; vous direz qu’il existe une alliance entre vous et les Athéniens. Eh ! ce n’est pas contre vos amis que vous l’avez contractée, mais contre les ennemis qui pourraient vous assaillir ; c’est pour secourir les Athéniens, quand d’autres les attaqueront, et non quand eux-mêmes, comme à présent, viendront attaquer les autres. Aussi les citoyens de Rhégium, quoique Chalcidiens, ne veulent-ils pas s’unir aux desseins d’Athènes pour rétablir les habitans de Léontium, Chalcidiens eux-mêmes. C’est une chose étrange, qu’ils regardent comme suspectes les belles apparences de justice des Athéniens, et suivent la raison en semblant l’offenser, tandis que vous, qui avez en votre faveur un motif raisonnable, vous voulez servir vos ennemis naturels, et perdre les amis à qui la nature vous attache de plus près, en vous unissant à leurs plus mortels ennemis. Ayez horreur de cette injustice. Secourez-nous et ne craignez pas l’appareil de leurs forces ; elles deviennent redoutables, si nous nous divisons, et c’est ce qu’ils cherchent ; mais elles le sont peu, si tous nous restons unis. Ce n’est qu’à nous seuls qu’ils ont affaire ; et cependant, vainqueurs dans un combat, ils n’ont pu remplir leurs projets, et ont fait une retraite précipitée.

LXXX. « En nous tenant dans l’union, nous aurions tort de perdre courage : formons ensemble une étroite confédération, avec d’autant plus de zèle, que nous allons être secondés par les peuples du Péloponnèse, guerriers bien supérieurs aux Athéniens. Et ne regardez pas comme un acte de prudence, juste à notre égard, et utile à votre sûreté, de ne secourir ni l’un ni l’autre parti, parce que vous êtes alliés de tous deux. Cela peut sembler juste en spéculation, et ne l’est pas en effet. Car si, pour n’avoir pas reçu votre secours, celui qu’on attaque est perdu, tandis que l’agresseur sera victorieux, quelle sera la suite de votre inactivité ? De n’avoir pas donné au premier une assistance qui l’aurait sauvé, et d’avoir permis la méchanceté du second. Certes, il est plus honnête de vous unir à ceux qu’on insulte, à ceux qui ne composent qu’une famille avec vous, et de protéger les intérêts communs de la Sicile, que de permettre aux Athéniens, vos amis, de se rendre coupables.

« En un mot, les Syracusains ne pensent pas devoir vous apprendre, ni à vous ni à d’autres peuples, ce que vous ne savez pas moins bien vous-mêmes. Mais nous vous implorons, et en même temps, si vous n’écoutez pas nos prières, nous protestons contre vous, nous Doriens, attaqués par des Ioniens, nos constans ennemis, et que vous, Doriens, ne craignez pas de trahir. Si les Athéniens nous subjuguent, c’est à vos résolutions qu’ils devront la victoire : la gloire en sera pour eux, et le prix de leur triomphe sera de mettre sous leur joug ceux qui les auront fait triompher. Mais si nous sommes au contraire victorieux, vous serez punis comme auteurs des dangers que nous aurons courus. Examinez donc, et choisissez entre deux partis : l’un, sans vous exposer aux hasards, de subir dès à présent la servitude ; l’autre, de vaincre avec nous, de ne pas vous donner honteusement les Athéniens pour maîtres, et d’éviter notre haine, qui ne serait pas de courte durée. »

LXXXI. Ce fut ainsi qu’Hermocrate s’exprima. Après lui, Euphémus, député d’Athènes, parla à peu près en ces termes :

LXXXII. « Nous n’étions venus ici que pour renouveler avec vous notre ancienne alliance ; mais le député de Syracuse s’élève contre nous, et c’est nous forcer à montrer que nous ne jouissons pas injustement de la domination. Lui-même a cité le plus grand témoignage en notre faveur ; c’est que, de tout temps, les Ioniens furent ennemis des Doriens. Le fait est vrai ; et c’est en qualité d’Ioniens que nous avons cherché le moyen de n’être pas soumis aux peuples du Péloponnèse qui sont Doriens, qui l’emportent sur nous par le nombre, et qui sont voisins de notre pays. Quand, après la guerre des Mèdes, nous eûmes acquis une marine, nous abjurâmes la domination et le commandement des Lacédémoniens, parce qu’il ne leur appartenait pas plus de nous commander, qu’à nous de leur donner des ordres, si ce n’est pendant le temps qu’ils furent les plus forts. Reconnus pour chefs des peuples auparavant soumis au roi, si nous avons pris sur eux l’autorité, c’est que, pour n’être pas sous l’empire des Péloponnésiens, il fallait avoir une force capable de nous défendre contre eux. Et, sans doute, ce n’est pas injustement que nous avons réduit sous notre puissance ces Ioniens, ces insulaires, que les Syracusains nous reprochent d’avoir asservis, quoiqu’ils eussent avec nous une même origine : ils s’étaient armés avec le Mède contre leur mère-patrie, contre nous ; ils n’avaient pas osé détruire leurs propriétés, comme nous avions abandonné notre ville ; ils avaient eux-mêmes choisi la servitude, et voulaient nous y soumettre.

LXXXIII. « C’est ainsi que nous avons acquis l’empire, et nous en sommes dignes, nous qui avons fourni, pour le service des Grecs, le plus grand nombre de vaisseaux, et qui leur avons fait voir un zèle à toute épreuve, tandis que ceux qui nous obéissent, partageaient gaîment le dessein du Mède et nous traitaient en ennemis. Mais surtout nous voulions acquérir de la force contre les peuples du Péloponnèse. Car nous ne chercherons pas à nous parer de beaux discours pour montrer qu’il est juste que nous commandions, soit pour avoir seuls détruit les Barbares, soit pour nous être précipités dans les dangers, plus encore pour la liberté des Péloponnésiens que pour celle de tous les Grecs et pour la nôtre. On ne peut reprocher à personne de pourvoir à sa conservation. C’est pour travailler à notre sûreté que nous sommes venus en Sicile, et nous voyons que nos intérêts sont les vôtres. Nous le démontrons par les faits mêmes que ces députés nous reprochent, par ceux qui excitent principalement vos craintes et vos défiances. Nous savons que, dans la terreur et les soupçons, on peut être agréablement chatouillé pour le moment par les charmes du discours ; mais qu’ensuite, lorsqu’il faut agir, c’est l’intérêt que l’on consulte. Nous l’avons déclaré ; c’est par crainte que nous nous sommes saisis de la domination dans la Grèce ; et c’est par le même sentiment que nous venons établir en Sicile, avec l’aide de nos amis, l’ordre qui convient à notre sûreté, non dans le dessein de les asservir, mais d’empêcher qu’ils ne subissent la servitude.

LXXXIV. « Qu’on ne pense pas que nous n’ayons aucun intérêt à gagner votre amitié. Si vous êtes conservés, si vous n’êtes pas trop faibles pour résister aux Syracusains, ils feront passer moins de forces aux peuples du Péloponnèse, et nous aurons moins à souffrir de leur part. Voila comment vous nous touchez de bien près. Il nous est avantageux, par la même raison, de rétablir les Léontins ; non pour les réduire à l’état de sujets, comme les Chalcidiens de l’Eubée qui ont avec eux une même origine, mais pour les maintenir dans la plus grande force, afin que, voisins de Syracuse, ils nous servent en lui donnant de l’inquiétude. Mais dans la Grèce, nous nous suffisons à nous-mêmes contre nos ennemis. Ainsi donc, ces Chalcidiens qu’on trouve déraisonnable que nous ayons asservis, quand nous travaillons à la liberté de ceux de Sicile, il est de notre intérêt qu’ils soient hors d’état de faire la guerre, et qu’ils ne nous fournissent que de l’argent : mais il n’en est pas de même ici des Léontins et de nos autres amis : il est bon pour nous qu’ils jouissent de la plus grande liberté.

LXXXV. « Pour un prince, ou pour un état qui jouit de l’empire, rien de ce qui lui est utile n’est déraisonnable ; il n’aime que ceux sur lesquels il peut compter ; il doit, au gré des circonstances, être ami ou ennemi. Ici notre intérêt n’est pas de faire du mal à nos amis ; mais de tenir, au moyen de leurs forces, nos ennemis dans l’impuissance. La défiance serait déplacée. Nous nous conduisons avec nos alliés de la Grèce en conséquence des avantages que chacun d’eux peut nous procurer. Les habitans de Chio et de Méthymne conservent leur liberté et nous fournissent des vaisseaux. La plupart paient un tribut pécuniaire qui est sévèrement exigé ; d’autres, entièrement libres, portent les armes avec nous : ce sont cependant des insulaires et des peuples faciles à conquérir ; mais ils sont avantageusement placés autour du Péloponnèse. On doit donc croire que nous ne prendrons ici que des mesures conformes à notre intérêt et aux craintes que nous inspirent les Syracusains, et dont nous faisons l’aveu. Ils aspirent à vous dominer, et veulent, en nous rendant suspects à vos yeux, que nous soyons obligés de nous retirer sans succès, pour établir eux-mêmes leur empire sur la Sicile, soit par la force, soit en vous surprenant dans l’abandon. C’est ce qui doit nécessairement arriver si vous embrassez leur parti ; car il ne vous sera pas facile d’assembler encore une fois de telles forces, et quand nous ne serons plus ici, les Syracusains ne seront pas trop faibles contre vous.

LXXXVI. « Les faits suffisent pour convaincre ceux qui penseraient autrement. Quand vous-mêmes d’abord nous avez appelés, vous ne cherchiez à nous inspirer qu’une crainte ; c’était que nous ne pouvions, sans danger pour nous-mêmes, vous laisser tomber sous le joug des Syracusains. Il n’est pas juste de vous défier à présent de ce que vous vouliez nous persuader alors, ni de former contre nous des soupçons, parce que nous venons, avec des forces plus respectables, attaquer la puissance de vos ennemis : c’est qu’il faut vous armer de défiance. Sans vous, nous ne pouvons rester ici ; et même si, devenus perfides, nous parvenions à subjuguer la Sicile, la longueur du trajet, la difficulté de garder de grandes villes, les forces de terre qu’on nous opposerait, tout mettrait obstacle à ce que nous pussions la conserver. Mais ceux que vous devez craindre ne sont pas, comme nous, dans un camp. C’est d’une ville bien plus formidable que notre présence qu’ils s’élanceront sur vous ; ils vous épient sans cesse, et dès qu’ils pourront saisir l’occasion, ils ne la laisseront pas échapper. C’est ce qu’ils ont déjà montré plus d’une fois, entre autres, contre les Léontins. Et maintenant ils ont l’audace de vous appeler, comme si vous étiez des gens stupides, contre ceux qui mettent obstacle à leurs desseins, et qui, jusqu’à présent, ont empêché la Sicile de tomber sous leur joug. C’est avec bien plus de sincérité que nous vous invitons à vous conserver et à ne pas trahir votre salut qui dépend de nos secours mutuels. Pensez que, même sans alliés, les Syracusains, par leur nombre, ont toujours une route ouverte pour venir vous attaquer ; mais que vous ne pourrez pas vous défendre plusieurs fois avec de tels auxiliaires. Si par votre défiance vous souffrez que vos amis se retirent sans succès, ou qu’ils éprouvent une défaite, un jour viendra que vous voudriez bien en voir du moins près de vous une faible partie, quand leur secours, si même vous le receviez, ne pourrait plus vous être utile.

LXXXVII. « Craignez, citoyens de Camarina, ainsi que tous ceux à qui nous offrons notre alliance, de vous laisser tromper par les calomnies des Syracusains. Nous avons dit la vérité dans toute son étendue sur l’objet des soupçons que l’on répand contre nous : pour achever de vous persuader, nous allons nous résumer en peu de mots. Nous avons pris l’empire sur nos alliés de la Grèce, mais c’était pour n’être soumis à personne ; nous offrons la liberté à nos alliés de Sicile pour qu’ils ne nous nuisent pas ; nous sommes remuans par nécessité, parce qu’il est bien des dangers dont nous avons à nous défendre. Ce n’est pas sans être appelés, c’est à l’invitation de ceux d’entre vous qui étaient opprimés, que déjà nous sommes venus ici, que nous y revenons encore leur offrir des secours. Ne vous érigez ni en juges ni en censeurs de notre conduite, et ne cherchez pas, ce qui serait difficile, à nous détourner de nos desseins. Tant que vous pourrez tirer parti de notre humeur inquiète et de notre caractère, saisissez cet avantage, et sachez en profiter. Croyez que ce défaut qu’on nous reproche n’est pas également nuisible à tous, et qu’il sert même bien la plus grande partie des Grecs. Partout, et dans les pays même où nous ne dominons pas, celui qui veut opprimer, et celui qui craint l’oppression, s’attendent également tous deux, l’un à recevoir nos secours, l’autre, si nous arrivons, à ne pouvoir sans crainte hasarder son projet. D’où il arrive que l’un est forcé malgré lui à conserver de la modération, et que l’autre est sauvé sans avoir rien fait pour lui-même. Ne rejetez donc pas cet avantage commun à tous ceux qui le réclament, et qui s’offrent maintenant à vous : suivez l’exemple des autres ; et au lieu de vous tenir toujours en garde contre les Syracusains, unissez-vous à nous pour les attaquer enfin vous-mêmes. »

LXXXVIII. Ainsi parla Euphémus. Les habitans de Camarina étaient partagés entre deux affections différentes. D’un côté, ils avaient de la bienveillance pour les Athéniens, autant du moins qu’ils le pouvaient, en soupçonnant qu’ils venaient asservir la Sicile ; de l’autre, ils étaient toujours en différends pour leurs limites avec les Syracusains ; mais ils ne craignaient pas moins que ceux-ci, qui étaient leurs voisins, n’eussent l’avantage, même sans avoir reçu d’eux aucun secours. C’était ce qui les avait engagés d’abord à leur envoyer de la cavalerie. Ils avaient dessein de ne les aider en effet dans la suite, qu’avec autant de ménagement qu’il serait possible. Cependant, pour ne se pas montrer, dans les circonstances présentes, moins portés pour les Athéniens, surtout après la supériorité qu’ils venaient d’obtenir, ils crurent, dans leur réponse, devoir traiter avec égalité les deux partis. Fixés à cette résolution, ils répondirent que la guerre s’étant élevée entre deux peuples, qui étaient leurs alliés, ils croyaient, par respect pour leurs sermens, ne devoir secourir ni l’un ni l’autre. Les députés d’Athènes et de Syracuse se retirèrent.

Pendant que les Syracusains faisaient leurs dispositions pour la guerre, les Athéniens, campés à Naxos, négociaient avec les Sicules pour en attirer le plus grand nombre à leur parti. Ils ne purent entraîner à la défection que peu de ceux qui habitaient les plaines, et qui étaient sujets de Syracuse ; mais ceux qui logeaient dans l’intérieur des terres, et qui avaient toujours été libres, s’empressèrent presque tous de se montrer affectionnés aux Athéniens ; ils apportèrent à l’armée des vivres, et quelques uns même de l’argent. Les Athéniens firent la guerre à ceux qui n’embrassaient pas leur cause, forcèrent les uns à s’y joindre, et empêchèrent les autres de recevoir la garnison et les secours qu’on leur faisait passer de Syracuse. Pendant l’hiver, ils se portèrent de Naxos à Catane, rétablirent le camp qu’avaient brûlé les Syracusains, et y passèrent le reste de la saison. Ils envoyèrent à Carthage des trirèmes pour se concilier l’amitié de cette république, et essayer d’en tirer quelques services. Ils envoyèrent aussi dans la Tyrsénie, sur l’avis qu’ils avaient reçu de quelques villes, qu’elles étaient disposées à combattre avec eux. Ils expédièrent de tous côtés des messages pour les Sicules, et firent prier les Égestains de leur envoyer le plus de cavalerie qu’il serait possible. Ils préparaient des briques, du fer, tous les matériaux nécessaires à des fortifications, et s’occupaient de ce que devait exiger la guerre qu’ils allaient recommencer au printemps.

Cependant les députés de Syracuse, envoyés à Corinthe et à Lacédémone, essayèrent d’engager en passant les peuples de l’Italie à ne pas regarder avec indifférence les entreprises des Athéniens, qui ne les menaçaient pas moins eux-mêmes que la Sicile. Arrivés à Corinthe, ils entrèrent en négociation, et demandèrent qu’en faveur de l’origine commune on leur prêtât de l’assistance. Aussitôt les Corinthiens décrétèrent qu’ils mettraient tout leur zèle à secourir Syracuse : non contens d’être les premiers à donner cet exemple, ils joignirent, pour Lacédémone, leurs députés à ceux de cette république, avec ordre d’engager les Lacédémoniens à faire contre Athènes une guerre encore plus ouverte, et à envoyer quelques secours en Sicile. Les députés de Corinthe arrivèrent à Lacédémone. Dans ces circonstances, Alcibiade, avec les compagnons de son exil, se hâta de passer des champs de Thurium à Cyllène dans l’Élide, et partit pour cette même ville, invité par les citoyens. Il n’entreprit ce voyage que sous la foi publique ; car il craignait qu’ils ne conservassent du ressentiment de l’affaire de Mantinée. Les envoyés de Corinthe, ceux de Syracuse et Alcibiade firent tous la même demande, et ils l’obtinrent. Quoique le dessein des éphores et des magistrats fût d’envoyer des députés à Syracuse, pour l’empêcher de faire un accommodement avec les Athéniens, ils n’étaient pas disposés à donner des secours à cette république ; mais Alcibiade, s’avançant dans l’assemblée, sut aiguillonner et piquer les Lacédémoniens, en leur tenant à peu près ce discours :

LXXXIX. « Il faut que je commence par vous entretenir des préventions qu’on a pu vous inspirer contre moi, de peur que, mal disposés en ma faveur, vous ne le soyez pas mieux à m’entendre parler des intérêts publics. Le droit d’hospitalité dont jouissaient ici mes ancêtres, et que, sur je ne sais quel sujet de plainte, ils avaient abandonné, c’est moi qui l’ai fait revivre, et je vous ai bien servis dans plusieurs occasions, surtout en votre affaire de Pylos. Mon zèle pour vous ne se refroidissait pas ; mais quand vous traitâtes de votre réconciliation avec les Athéniens, ce fut de mes ennemis que vous employâtes l’entremise ; et en leur procurant du crédit, vous me fîtes un affront. Piqué de cette offense, j’eus droit de chercher à vous nuire, et soit en me déclarant en faveur des Mantinéens et des Argiens, soit en d’autres occasions, je me piquai de vous être contraire. Si quelqu’un de vous conserve du ressentiment pour le mal que je vous ai fait, qu’il considère la chose dans son vrai point de vue, il changera de façon de penser. Il se peut aussi qu’on ait pris de moi une idée peu favorable sur ce que j’ai montré surtout de l’attachement à la faction du peuple ; c’est encore une mauvaise raison de me haïr. Nous fûmes toujours ennemis des tyrans, et tout ce qui s’oppose au pouvoir absolu s’appelle faction populaire. C’est ce qui m’a rendu toujours fidèle à protéger le peuple. D’ailleurs, notre gouvernement étant démocratique, c’est une absolue nécessité de se prêter à l’état des choses ; cependant j’ai tâché, dans le maniement des affaires publiques, de conserver plus de modération que n’en suppose la licence de ce régime. Mais il y eut dès les temps anciens, et il existe encore des gens qui entraînent la multitude aux plus méprisables excès ; ce sont eux qui m’ont chassé. Tant que je me suis trouvé à la tête des affaires, j’ai pensé qu’une république puissante, et qui jouit de la plus grande indépendance, doit être maintenue dans l’état où on la trouve. Pour peu que nous ayons de sagesse, nous savons bien ce que c’est que la démocratie ; je ne le sais pas moins qu’un autre, et assez pour en dire beaucoup de mal ; mais on ne dirait rien de nouveau sur la démence reconnue de ce gouvernement. Le changer cependant était une entreprise qui ne me semblait pas exempte de péril, quand nous vous avions pour ennemis, et que vous nous teniez, pour ainsi dire, assiégés.

XC. « Voilà les faits relatifs aux préventions qui peuvent m’être contraires. Quant aux objets que vous devez mettre en délibération, et sur lesquels, si je suis mieux instruit qu’un autre, je vous dois des éclaircissemens, écoutez ce que je puis vous apprendre.

« Nous nous sommes portés en Sicile pour essayer de nous soumettre d’abord les Siciliens, et après eux les peuples de l’Italie, et pour faire ensuite des tentatives sur les pays soumis à la domination de Carthage et sur les Carthaginois eux-mêmes. Si ces desseins avaient eu leur exécution en tout ou du moins dans leur plus grande partie, nous devions alors attaquer le Péloponnèse ; nous y aurions conduit les nouvelles forces qu’auraient ajoutées à notre empire les Grecs de Sicile, un grand nombre d’étrangers soudoyés, et des Ibères et autres Barbares qui passent généralement pour les plus belliqueux de ces contrées. L’Italie fournit du bois en abondance, et indépendamment des trirèmes que nous avons déjà, nous en aurions construit un grand nombre ; notre flotte aurait investi le Péloponnèse. En même temps nous y aurions fait par terre des invasions avec de l’infanterie ; nous aurions enlevé de force des villes, nous en aurions enveloppé d’autres de murailles, et nous espérions subjuguer aisément tout le pays pour étendre de là notre empire sur tous les Grecs. Sans compter nos revenus ordinaires de la Grèce, les villes conquises de la Sicile nous auraient assez fourni de vivres et d’argent pour faciliter nos desseins.

XCI. « Vous venez d’entendre de la bouche d’un homme qui doit les bien connaître quels étaient nos projets dans l’expédition que nous venons d’entreprendre. Les généraux qui restent les suivront, s’ils le peuvent.

« Apprenez maintenant que la Sicile ne peut tenir si vous ne la secourez. Il est certain que les peuples de cette île manquent d’habileté ; cependant s’ils se réunissaient tous, ils pourraient encore se maintenir. Mais les Syracusains seuls, déjà vaincus dans une bataille où ils ont risqué toutes leurs forces, et contenus par une flotte ennemie, seront incapables de résister à l’appareil que les Athéniens leur opposent ; et si la ville est prise, on est maître de la Sicile et bientôt de l’Italie. Dès lors ce danger, dont je vous disais a l’instant que vous étiez menacés, ne tardera pas à tomber sur vous. Ne pensez pas qu’on en veuille seulement à la Sicile ; c’est au Péloponnèse lui-même, si vous ne vous pressez pas de remplir les vues que je vais vous communiquer. Faites passer en Sicile une armée dont les hommes puissent être rameurs dans le passage, et devenir soldats à leur arrivée ; ce que je crois plus utile encore qu’une armée, envoyez-y pour général un Spartiate, qui dresse à la discipline les troupes qu’on a déjà, qui force au service de la guerre ceux qui voudraient s’y refuser. Ainsi les amis que vous avez déjà prendront plus de courage ; les peuples qui restent en balance viendront à vous avec moins de crainte. Il faut, en même temps, pousser ici plus ouvertement la guerre ; alors les Syracusains, sachant que vous ne les négligez pas, résisteront avec plus de vigueur, et les Athéniens enverront moins de nouveaux renforts à leur armée. Mais fortifiez Décélie dans l’Attique ; c’est ce que les Athéniens ont toujours le plus redouté, et c’est le seul malheur qu’ils croient n’avoir pas éprouvé dans la guerre. Le plus sûr moyen de nuire à ses ennemis, c’est de leur faire le mal que l’on sait qu’ils craignent davantage. Car on peut croire que chacun sait bien ce qu’il y a pour lui de plus terrible, et que c’est là précisément ce qu’il redoute. Sans détailler les avantages que vous retirerez de ces fortifications, et ceux dont vous priverez vos ennemis, je vais exposer en peu de mots les plus considérables. Vous serez maîtres de la plupart des richesses du pays ; vous vous saisirez des unes, les autres viendront à vous d’elles-mêmes. A l’instant les Athéniens seront privés du produit de leurs mines d’argent de Laurium, et de tout ce que leur rapportent et le territoire et les tribunaux de justice. Mais surtout ils verront diminuer les revenus qu’ils tirent de leurs alliés ; ceux-ci dédaigneront de les leur payer, parce que, dès lors, ils regarderont Athènes comme votre conquête.

XCII. « C’est de vous, Lacédémoniens, que dépend l’exécution vive et prompte d’une partie de ces idées. Je suis dans la plus ferme confiance qu’elles peuvent être remplies, et je crois que mon attente ne sera pas trompée. Ce que je demande, c’est qu’on ne prenne pas de moi une opinion désavantageuse, sur ce qu’autrefois je semblais aimer ma patrie, et que je suis prêt maintenant à l’attaquer de toutes mes forces avec ses plus fiers ennemis ; je demande aussi qu’on ne me soupçonne pas de parler avec ce faux zèle dont se parent des exilés. Je m’exile, mais c’est loin de la méchanceté de mes persécuteurs, et si vous voulez me croire, jamais je ne m’exilerai de vos intérêts. Je regarde comme nos plus grands ennemis, non pas ceux qui nous nuisent quand nous sommes leurs ennemis nous-mêmes, mais ceux qui d’amis que nous étions, nous forcent à leur dévouer notre haine. Je suis ami de la patrie, où j’exerce en sûreté mes droits de citoyen, non de celle que je n’éprouve que des injustices. Si je lui fais la guerre, c’est que je ne la regarde pas comme une patrie que je possède, mais que je veux recouvrer. Ne pas marcher contre elle, après l’avoir injustement perdue, ce serait ne la pas aimer véritablement : celui qui l’aime la regrette trop pour ne pas mettre en usage tous les moyens de la recouvrer. Je vous prie donc, Lacédémoniens, de m’employer sans crainte dans les dangers, dans les plus rudes travaux. Vous ne pouvez ignorer ce que tout le monde répète : que si je vous ai fait du mal comme ennemi, je pourrais aussi, comme ami, vous être de la plus grande utilité, d’autant plus que je connais bien les affaires des Athéniens, et que je me suis instruit des vôtres par conjecture. Pensez qu’en ce moment vous délibérez sur les plus grands intérêts : n’hésitez point à porter la guerre dans la Sicile et dans l’Attique : dans l’une, avec quelques troupes, vous sauverez une domination importante ; dans l’autre, vous détruirez la puissance actuelle d’Athènes et celle qu’elle doit acquérir : vous jouirez à l’avenir de la tranquillité intérieure, et vous aurez sur la Grèce entière un empire qu’elle vous offrira d’elle-même ; empire que vous ne devrez pas à la force, mais à la bienveillance. »

CIII. Voilà ce que dit Alcibiade. Les Lacédémoniens avaient déjà conçu le projet de faire la guerre aux Athéniens ; cependant ils différaient et se tenaient dans la circonspection ; mais quand ils eurent appris de sa bouche tous les détails dont il leur fit part, assurés que c’était un homme bien instruit qu’ils venaient d’entendre, ils conçurent bien plus de hardiesse. Toutes leurs pensées s’arrêtèrent à fortifier Décélie et à faire partir sur-le-champ quelques secours pour la Sicile. Gylippe, fils de Cléandridas, fut celui qu’ils choisirent pour commander aux Syracusains. Il devait se consulter avec eux et avec les Corinthiens, et employer tous les moyens qui seraient en son pouvoir pour faire parvenir au plus tôt à Syracuse le plus puissant renfort. Il donna ordre de lui expédier sur-le-champ à Asiné deux vaisseaux de Corinthe, d’en appareiller d’autres, au nombre qu’on voudrait lui faire passer, et de les tenir prêts à mettre en mer lorsqu’il en serait temps. Les Corinthiens promirent de se conformer à ses intentions et partirent de Lacédémone.

On reçut alors à Athènes la trirème que les généraux athéniens avaient dépêchée de Sicile pour demander des munitions et de la cavalerie. Sur cette réquisition, les Athéniens décrétèrent qu’on ferait passer à l’armée des cavaliers et des subsistances. L’hiver finit, avec la dix-septième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

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