Histoire de la guerre du Péloponnèse

Thucydide · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres complètes de Thucydide (Buchon) · 24 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LIVRE PREMIER.

I. Thucydide a écrit la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens, et est entré dans le détail de leurs exploits réciproques. Il a commencé son travail dès le temps des premières hostilités, persuadé que ce serait une guerre d’une grande importance, et même plus considérable que toutes celles qui avaient précédé. Sa conjecture n’était pas dépourvue de fondement : il voyait de part et d’autre les préparatifs répondre à l’état florissant auquel les deux peuples étaient parvenus, et le reste de la Grèce ou se déclarer dès lors pour l’un des deux partis, ou former du moins la résolution de s’y réunir. C’était le plus grand mouvement que la Grèce eût encore éprouvé, qui eût agité une partie des Barbares, et même qu’eût ressenti le monde entier. La distance des temps ne permet pas de bien connaître les circonstances des événemens qui ont immédiatement précédé cette guerre, et moins encore de ceux qui remontent à des époques plus reculées : mais, autant que je puis en juger, et portant mes regards jusque dans la plus haute antiquité, je crois qu’il n’y avait encore rien eu de grand ni dans la guerre ni dans tout le reste.

II. On voit en effet que le pays qui porte aujourd’hui le nom de Grèce, n’était point encore habité d’une manière constante ; mais qu’il était sujet à de fréquentes émigrations, et que ceux qui s’arrêtaient dans une contrée, l’abandonnaient sans peine, repoussés par de nouveaux occupans qui se succédaient toujours en plus grand nombre. Comme il n’y avait point de commerce ; que les hommes ne pouvaient sans crainte communiquer entre eux, ni par terre ni par mer ; que chacun ne cultivait que ce qui suffisait à sa subsistance, sans connaître les richesses ; qu’ils ne faisaient point de plantations, parce que n’étant pas défendus par des murailles, ils ne savaient pas quand on viendrait leur enlever le fruit de leur labeur ; comme chacun enfin croyait pouvoir trouver partout sa subsistance journalière, il ne leur était pas difficile de changer de place. Avec ce genre de vie, ils n’étaient puissans, ni par la grandeur des villes, ni par aucun autre moyen de défense. Le pays le plus fertile était celui qui éprouvait les plus fréquentes émigrations : telles étaient la contrée qu’on nomme à présent Thessalie, la Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse, dont il faut excepter l’Arcadie, et les autres enfin en proportion de leur fécondité : car dès que, par la bonté de la terre, quelques peuplades avaient augmenté leur force, cette force donnait lieu à des séditions qui en causaient la ruine, et elles se trouvaient d’ailleurs plus exposées aux entreprises du dehors. L’Attique, qui, par l’infertilité d’une grande partie de son sol, n’a point été sujette aux séditions, a toujours eu les mêmes habitans. Et ce qui n’est pas une faible preuve de l’opinion que j’établis, c’est qu’on ne voit pas que des émigrations aient contribué de même à l’accroissement des autres contrées. C’était Athènes que choisissaient pour refuge les hommes les plus puissans de toutes les autres parties de la Grèce, quand ils avaient le dessous à la guerre, ou dans des émeutes : ils n’en connaissaient point de plus sûr ; et devenus citoyens, on les vit, même à d’anciennes époques, augmenter la population de la République : on envoya même dans la suite des colonies en Ionie, parce que l’Attique ne suffisait plus à ses habitans.

III. Ce qui me prouve encore bien la faiblesse des anciens, c’est qu’on ne voit pas qu’avant la guerre de Troie, la Grèce ait rien fait en commun. Je crois même qu’elle ne portait pas encore tout entière le nom d’Hellade qu’on lui donne aujourd’hui, ou plutôt qu’avant Hellen, fils de Deucalion, ce nom n’existait pas encore : les différentes peuplades donnaient leur nom à la contrée qu’elles occupaient. Mais Hellen et ses fils ayant acquis de la puissance dans la Phtiotide, et ayant été appelés dans d’autres villes par des peuples qui imploraient leur secours, le nom d’Hellènes, par une suite de ce commerce, fut celui qui servit le plus à désigner chacun de ces peuples. Il est vrai cependant que long-temps ce nom ne put l’emporter sur les autres au point de devenir commun à tous les Grecs : c’est ce que prouve surtout Homère. Quoique né fort long-temps après la guerre de Troie, il n’a pas compris sous une dénomination générique tous les alliés, pas même ceux qui étaient partis de la Phtiotide avec Achille, et qui furent cependant les premiers Hellènes ; mais il nomme distinctement dans ses vers les Danaëns, les Argiens et les Achéens. Il n’a pas employé non plus le mot de barbare, par la raison, comme je le crois, que les Grecs ne s’étaient pas désignés eux-mêmes par un terme distinctif opposé à celui d’étrangers. Ainsi donc chaque société d’Hellènes en particulier, et les races qui s’entendaient mutuellement, quoique partagées en différentes villes, et qui furent comprises dans la suite sous un nom générique, faibles et sans commerce entre elles, ne firent rien d’un commun effort avant la guerre de Troie ; et même si elles se réunirent pour cette expédition, c’est que la plupart commençaient à pratiquer la mer.

IV. De tous les souverains dont nous ayons entendu parler, Minos est celui qui eut le plus anciennement une marine. Il était maître de la plus grande partie de la mer qu’on appelle maintenant Hellénique ; il dominait sur les Cyclades, et forma des établissemens dans la plupart de ces îles, après en avoir chassé les Cariens : il en donna le gouvernement à ses fils, et les purgea sans doute, autant qu’il put, de brigands, pour s’en mieux assurer les revenus.

V. Anciennement ceux des Grecs ou des Barbares qui vivaient dans le continent au voisinage de la mer, ou qui occupaient des îles, n’eurent pas plus tôt acquis l’habileté de passer les uns chez les autres sur des vaisseaux, qu’ils se livrèrent à la piraterie. Les hommes les plus puissans de la nation se mettaient à leur tête ; ils avaient pour objet leur profit particulier, et le désir de procurer la subsistance à ceux qui n’avaient pas la force de partager leurs fatigues. Ils surprenaient des villes sans murailles dont les citoyens étaient séparés par espèces de bourgades, et ils les mettaient au pillage : c’était ainsi qu’ils se procuraient presque tout ce qui est nécessaire à la vie. Ce métier n’avait rien de honteux, ou plutôt il conduisait à la gloire. C’est ce dont nous offrent encore aujourd’hui la preuve certains peuples chez qui c’est un honneur de l’exercer avec adresse : c’est aussi ce que nous font connaître les plus anciens poètes. Partout, dans leurs ouvrages, ils font demander aux navigateurs s’ils ne sont pas des pirates ; c’est supposer que ceux qu’on interroge ne désavoueront pas cette profession, et que ceux qui leur font cette question ne prétendent pas les insulter. Les Grecs exerçaient aussi par terre le brigandage les uns contre les autres, et ce vieil usage dure encore dans une grande partie de la Grèce ; chez les Locriens-Ozoles, chez les Étoliens, chez les Acarnanes, et dans toute cette partie du continent. C’est du brigandage qu’est resté chez ces habitans de la terre ferme l’usage d’être toujours armés.

VI. Sans défense dans leurs demeures, sans sûreté dans leurs voyages, les Grecs ne quittaient point les armes ; ils s’acquittaient armés des fonctions de la vie commune, à la manière des Barbares. Les endroits de la Grèce où ces coutumes sont encore en vigueur prouvent qu’il fut un temps où des coutumes semblables y régnaient partout. Les Athéniens les premiers déposèrent les armes, prirent des mœurs plus douces, et passèrent à un genre de vie plus sensuel. Il n’y a pas encore long-temps que chez eux les vieillards de la classe des riches ont cessé de porter des tuniques de lin, et d’attacher des cigales d’or dans les nœuds de leur chevelure rassemblée sur le sommet de la tête. C’est de là que les vieillards d’Ionie, ayant en général la même origine, avaient aussi la même parure. Les Lacédémoniens furent les premiers à prendre des vêtemens simples, tels qu’on les porte aujourd’hui ; et dans tout le reste, les plus riches se mirent chez eux à observer, dans leur manière de vivre, une grande égalité avec la multitude. Ils furent aussi les premiers qui, dans les exercices, se dépouillèrent de leurs habits, et se frottèrent d’huile en public. Autrefois, même dans les jeux olympiques, les athlètes, pour combattre, se couvraient d’une ceinture les parties honteuses, et il n’y a pas bien des années que cet usage a cessé. Encore à présent, chez quelques-uns des Barbares et surtout chez les Asiatiques, on propose des prix de la lutte et du pugilat, et ceux qui les disputent portent une ceinture. On pourrait donner bien d’autres preuves que les mœurs des Grecs furent celles que conservent encore aujourd’hui les Barbares.

VII. Les sociétés qui se sont rassemblées plus récemment et dans les temps où la mer fut devenue plus libre, ayant une plus grande abondance de richesses, se sont établies sur les rivages, et se sont entourées de murailles ; elles se sont emparées des isthmes pour l’avantage du commerce et pour se mieux fortifier contre leurs voisins. Mais comme la piraterie fut long-temps en vigueur, les anciennes villes, tant dans les îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer ; car les habitans des côtes, même sans être marins, exerçaient le brigandage entre eux et contre les autres ; ces villes, construites loin des rivages, subsistent encore aujourd’hui.

VIII. Les insulaires n’étaient pas les moins adonnés à la piraterie. Tels étaient les Cariens et les Phéniciens ; ils occupaient la plupart des îles : on en a une preuve. Quand les Athéniens, dans la guerre actuelle, purifièrent Délos et qu’on enleva tous les tombeaux, on remarqua que plus de la moitié des morts étaient des Cariens. On les reconnaissait à la forme de leurs armes ensevelies avec eux, et à la manière dont ils enterrent encore aujourd’hui les morts. Mais quand Minos eut établi une marine, la navigation devint plus libre : il déporta les malfaiteurs qui occupaient les îles, et dans la plupart il envoya des colonies. Les habitans du voisinage de la mer, ayant acquis plus de richesses, se fixèrent davantage dans leurs demeures, et plusieurs s’entourèrent de murailles, devenus plus opulens qu’ils ne l’avaient été. L’inégalité s’établit ; car épris de l’amour du gain, les plus faibles supportèrent l’empire du plus fort ; et les plus puissans, qui jouissaient d’une grande fortune, se soumirent les villes inférieures. Telle était en général la situation des Grecs, quand ils s’armèrent contre les Troyens.

IX. Si Agamemnon parvint à rassembler une flotte, je crois que ce fut bien plutôt parce qu’il était le plus riche des Grecs de son temps, que parce que les amans d’Hélène, qu’il conduisait, s’étaient liés par un serment fait entre les mains de Tyndare. Ceux qui, sur le rapport des anciens, ont le mieux connu les traditions dont les peuples du Péloponnèse conservent le souvenir, disent que Pélops s’établit une puissance sur des hommes pauvres, par les grandes richesses qu’il apporta de l’Asie ; que tout étranger qu’il était, il donna son nom au pays où il vint se fixer, et qu’une force plus grande encore s’accumula sur ses descendans, après que les Héraclides eurent tué dans l’Attique Eurysthée, dont Atrée était l’oncle maternel. Eurysthée, partant pour une expédition guerrière, lui confia, comme à son parent, la ville de Mycènes et sa domination. Il fuyait son père qui avait donné la mort à Chrysippe. Comme il ne revint pas, Atrée fut roi de Mycènes et de tout ce qui avait été soumis à Eurysthée ; il parvint à cette puissance de l’aveu même des Mycéniens, qui craignaient les Héraclides ; il paraissait d’ailleurs capable de régner, et il avait eu l’adresse de flatter le peuple. Dès lors les Pélopides furent plus puissans que les descendans de Persée. Agamemnon réunit sur sa tête tout cet héritage, et comme il l’emportait sur les autres par sa marine, il parvint moins par amour, je crois, que par crainte, à rassembler une armée et à s’en rendre le chef. On voit qu’en partant c’était lui qui avait le plus grand nombre de vaisseaux, et qu’il en fournit encore aux Arcadiens ; c’est ce que nous apprend Homère, si l’on en veut croire son témoignage. Ce même poète, en parlant du sceptre qui passa dans les mains d’Agamemnon, dit que ce prince régnait sur un grand nombre d’îles et sur tout Argos. Habitant du continent, s’il n’avait pas eu de marine, il n’aurait dominé que sur les îles voisines, qui ne pouvaient être en grand nombre. C’est par l’expédition de Troie qu’on peut se faire une idée de celles qui avaient précédé.

X. De ce que Mycènes avait peu d’étendue ou de ce que certaines villes de ce temps-là semblent aujourd’hui peu considérables, on aurait tort de conclure, comme d’une preuve assurée, que la flotte des Grecs n’ait pas été aussi considérable que l’ont dit les poètes et que le porte la tradition ; car si la ville de Lacédémone était dévastée, et qu’il ne restât que ses temples et les fondemens des autres édifices, je crois qu’après un long temps, la postérité, comparant ces vestiges avec la gloire de cette république, ajouterait peu de foi à sa puissance. Et cependant sur cinq parties du Péloponnèse, elle en possède deux ; elle commande au reste et elle a au dehors un grand nombre d’alliés. Mais comme la ville n’est pas composée de bâtimens contigus, comme on n’y recherche la magnificence ni dans les temples ni dans les autres édifices, et que la population y est distribuée par bourgades, suivant l’ancien usage de la Grèce, elle paraît bien au-dessous de ce qu’elle est. Si de même il arrivait qu’Athènes fut dévastée, on se figurerait, à l’inspection de ses ruines, que sa puissance était double de ce qu’elle est en effet. Le doute est donc déplacé : c’est moins l’apparence des villes qu’il faut considérer que leur force ; et l’on peut croire que l’expédition des Grecs contre Troie fut plus considérable que celles qui avaient précédé, et plus faible que celles qui se font maintenant. S’il faut accorder ici quelque confiance au poème d’Homère, dans lequel sans doute, en sa qualité de poète, il a embelli les choses en les exagérant, on ne laissera pas de reconnaître que cette expédition le cédait à celles de nos jours. Il la suppose de douze cents vaisseaux ; il fait monter de cent vingt hommes ceux des Bœotiens, et de cinquante ceux de Philoctète ; et comme dans son énumération il ne parle point de la force des autres, je crois qu’il indique les plus grands et les plus petits. Il ne nous laisse pas ignorer que tous les hommes qui montaient le vaisseau de Philoctète, étaient à la fois rameurs et guerriers ; car il fait des archers de tous ceux qui maniaient la rame. Il n’est pas vraisemblable qu’il y eût sur les bâtimens beaucoup d’hommes étrangers à la manœuvre, si l’on excepte les rois et ceux qui étaient dans les plus hautes dignités, surtout lorsqu’on devait faire la traversée avec tous les équipages de guerre ; d’ailleurs les vaisseaux n’étaient pas pontés, ils étaient conformes à l’ancienne construction et ressemblaient à ceux de nos pirates. En prenant donc un milieu entre les plus forts bâtimens et les plus faibles, on voit que le total de ceux qui les montaient ne formait pas un grand nombre de troupes, eu égard à une entreprise que la Grèce entière partageait.

XI. C’est ce qu’il faut moins attribuer à la faiblesse de la population qu’à celle des richesses. Faute de subsistances, on ne leva qu’une armée assez peu considérable, dans l’espérance que la guerre elle-même pourrait la nourrir en pays ennemi. Arrivés dans la campagne de Troie, les Grecs gagnèrent une bataille, c’est un fait certain ; car sans cela ils n’auraient pu se construire un camp fermé de murailles. On voit que même ils n’y rassemblèrent pas toutes leurs forces, et que, par disette de vivres, ils se mirent à cultiver la Chersonèse, et à faire le brigandage. C’est à quoi il faut surtout attribuer la résistance des Troyens pendant dix ans ; comme les Grecs étaient dispersés, leurs ennemis se trouvaient toujours en force égale contre ceux qui restaient. Mais s’ils étaient arrivés avec des munitions abondantes, restés ensemble, ils auraient fait continuellement la guerre sans se distraire par le brigandage et l’agriculture ; et supérieurs dans les combats, ils auraient pris aisément la place. Ils furent même en état, sans être réunis, de résister avec la portion de troupes qui était toujours prête au combat ; attachés constamment au siège, ils se seraient rendus maîtres de Troie en moins de temps et avec moins de peine. Ainsi, faute de richesses, les entreprises antérieures avaient été faibles, et celle-là même, bien plus célèbre que les précédentes, fut au-dessous en effet de la renommée et des récits accrédités aujourd’hui sur la foi des poètes.

XII. Et même encore après la guerre de Troie, la Grèce, toujours sujette aux déplacemens et aux émigrations, ne put prendre d’accroissement, parce qu’elle ne connaissait pas de repos. Le retour tardif des Grecs occasiona bien des révolutions ; il y eut des soulèvemens dans la plupart des villes, et les vaincus allèrent fonder de nouveaux états. La soixantième année après la prise d’Ilion, les Bœotiens d’aujourd’hui, chassés d’Arné par les Thessaliens, s’établirent dans la contrée appelée maintenant Bœotie ; elle se nommait auparavant Cadméide. Il s’y trouvait dès long-temps une portion de ce peuple, et elle avait envoyé des troupes devant Ilion. Ce fut dans la quatre-vingtième année après la prise de cette ville, que les Doriens occupèrent le Péloponnèse avec les Héraclides.

Après une longue période de temps, la Grèce, parvenue enfin avec peine à un repos solide et n’éprouvant plus de séditions, envoya hors de son sein des colonies : les Athéniens en fondèrent dans l’Ionie et dans la plupart des îles ; les Péloponnésiens dans l’Italie, dans la plus grande partie de la Sicile et dans quelques endroits du reste de la Grèce. Tous ces établissemens sont postérieurs au siège de Troie.

XIII. Quand la Grèce fut devenue plus riche et plus puissante, des tyrannies s’établirent dans la plupart des villes, à mesure que les revenus y augmentaient. Auparavant la dignité royale était héréditaire, et les prérogatives en étaient déterminées. Les Grecs alors construisirent des flottes et se livrèrent davantage à la navigation. On dit que les Corinthiens changèrent les premiers la forme des vaisseaux, qu’ils les construisirent sur un modèle à peu près semblable à celui d’aujourd’hui, et que ce fut à Corinthe que furent mises sur le chantier les premières trirèmes grecques. On sait que le constructeur Aminoclès, de Corinthe, fit aussi quatre vaisseaux pour les Samiens. Il s’est écoulé tout au plus trois cents ans jusqu’à la fin de la guerre dont j’écris l’histoire, depuis qu’Aminoclès vint à Samos. Le plus ancien combat naval dont nous ayons connaissance, est celui des Corinthiens contre les Corcyréens ; il ne remonte pas à plus de deux cent soixante ans au-dessus de la même époque.

Corinthe, par sa situation sur l’isthme, fut presque toujours une place de commerce, parce qu’autrefois les Grecs, tant ceux de l’intérieur du Péloponnèse que ceux du dehors, faisant bien plus le négoce par terre que par mer, traversaient pour communiquer entre eux, l’intérieur de cette ville. Les Corinthiens étaient donc puissans en richesses, comme le témoignent les anciens poètes ; car ils donnent à Corinthe le surnom de riche. Quand les Grecs eurent acquis plus de pratique de la mer, ils firent usage de leurs vaisseaux pour la purger de pirates, et les Corinthiens, leur offrant alors un marché pour le commerce de terre et le commerce maritime, eurent une ville puissante par ses revenus.

La marine des Ioniens se forma beaucoup plus tard sous le règne de Cyrus, premier roi des Perses, et sous celui de Cambyse, son fils. Ils firent la guerre à Cyrus, et furent quelque temps les maîtres de la mer qui baigne leurs côtes. Polycrate, tyran de Samos, pendant le règne de Cambyse, fut puissant sur mer et soumit à sa domination plusieurs îles, entre autres celle de Rhénie ; il consacra cette dernière à Apollon de Délos. Les Phocéens, fondateurs de Marseille, vainquirent par mer les Carthaginois.

XIV. Voilà quelles étaient les plus puissantes marines. On voit qu’elles ne se formèrent que plusieurs générations après le siège de Troie ; elles employaient peu de trirèmes, et comme au temps de ce siècle, elles étaient encore composées de pentécontores et de vaisseaux longs.

Peu après la guerre médique et la mort de Darius, qui succéda sur le trône de Perse à Cambyse, les tyrans de la Sicile et les Corcyréens eurent un grand nombre de trirèmes. Ce furent dans la Grèce les seules flottes considérables avant la guerre de Xerxès : car les Éginètes, les Athéniens, et peut-être quelques autres, n’en avaient que de faibles, et qui n’étaient guère composées que de pentécontores ; ce fut même assez tard et seulement quand Thémistocle, qui s’attendait à l’invasion des Barbares, eut persuadé aux Athéniens, alors en guerre avec les Éginètes, de construire des vaisseaux sur lesquels ils combattirent ; tous n’étaient pas même encore pontés.

XV. Telles furent les forces maritimes que possédèrent les Grecs dans les temps anciens et même dans ceux qui sont les moins éloignés de nous. Les villes qui avaient des flottes supérieures se procurèrent une puissance respectable par leurs revenus pécuniaires et par leur domination sur les autres, car, avec leurs vaisseaux, elles se soumirent les îles. C’est ce qui arriva surtout aux peuples dont le territoire ne suffisait pas à leurs besoins.

D’ailleurs il ne se faisait par terre aucune expédition capable d’augmenter la puissance d’un état ; toutes les guerres qui s’élevaient n’étaient que contre des voisins, et les Grecs n’envoyaient pas des armées au dehors faire des conquêtes loin de leurs frontières. On ne voyait pas de villes s’associer à celles qui avaient plus de force, et se soumettre à leur commandement ; des républiques égales entre elles n’apportaient pas en commun des contributions pour lever des armées, seulement les voisins se faisaient en particulier la guerre les uns aux autres. Ce fut, surtout dans celle que se firent autrefois les peuples de Chalcis et d’Érétrie, que le reste de la Grèce se partagea pour donner des secours aux uns ou aux autres.

XVI. Il survint à certaines républiques différens obstacles qui ne leur permirent pas de s’agrandir. Ainsi les Ioniens voyaient s’élever très haut leur fortune, quand Cyrus, avec les forces du royaume de Perse, abattit Crœsus, conquit tout ce qui se trouve au-delà du fleuve Halys jusqu’à la mer, et réduisit en servitude les villes du continent. Darius vainquit ensuite les Phéniciens sur la mer, et se rendit maître des îles.

XVII. Ce qu’il y avait de tyrans dans les différens états de la Grèce, occupés seulement de pourvoir à leurs intérêts, de défendre leur personne et d’agrandir leur maison, se tenaient surtout dans l’enceinte des villes, pour y vivre autant qu’il était possible, en sûreté. Si l’on excepte ceux de Sicile, qui s’élevèrent à une grande puissance, ils ne firent rien de considérable, seulement chacun d’eux put exercer quelques hostilités contre ses voisins. Ainsi de toutes parts et pendant long-temps, la Grèce fut hors d’état de faire en commun rien d’éclatant, et chacune de ses villes était incapable de rien oser.

XVIII. Après que les derniers tyrans d’Athènes et du reste de la Grèce, car presque tout entière elle avait été soumise à la tyrannie, eurent été la plupart chassés par les Lacédémoniens, excepté ceux de Sicile, ce peuple devint puissant par cet exploit, et ce fut lui qui régla les intérêts des autres républiques. Il est bien vrai que Lacédémone, fondée par les Doriens qui l’habitent, fut plus long-temps qu’aucune autre ville dont nous ayons connaissance, agitée de séditions ; mais elle eut, dès l’antiquité la plus reculée, de bonnes lois et ne fut jamais soumise au pouvoir tyrannique. Il s’est écoulé quatre cents ans et même un peu plus, jusqu’à la fin de la guerre que nous écrivons, depuis que les Lacédémoniens vivent sous le même régime.

Peu d’années après l’extinction de la tyrannie dans la Grèce, se donna la bataille de Marathon entre les Mèdes et les Athéniens ; et dix ans après, les Barbares, avec une puissante armée, se jetèrent sur la Grèce pour l’asservir. Pendant que ce grand danger était suspendu sur les têtes, les Lacédémoniens, supérieurs en puissance, commandèrent les Grecs armés pour la défense commune. Les Athéniens, ayant pris la résolution d’abandonner leur ville, montèrent sur leurs vaisseaux et devinrent hommes de mer. Les Grecs, peu après avoir d’un commun effort repoussé les Barbares, se partagèrent entre les Athéniens et les Lacédémoniens, tant ceux qui avaient secoué le joug du roi que ceux qui avaient porté les armes avec lui. C’était alors les deux républiques qui montrassent le plus de puissance, l’une par terre, l’autre par mer. Leur union fut de courte durée : elles finirent par se brouiller et se firent la guerre avec les secours des peuples qu’elles avaient dans leur alliance. C’était à elles que les autres Grecs avaient recours quand il leur survenait quelques différends. Enfin, dans tout le temps qui s’est écoulé depuis la guerre des Mèdes jusqu’à celle-ci, ces deux peuples, tantôt se jurant entre eux la paix, tantôt se faisant la guerre l’un à l’autre ou combattant ceux de leurs alliés qui les abandonnaient, eurent un appareil de guerre formidable ; et comme ils s’exerçaient avec ardeur au milieu des dangers, ils acquirent beaucoup d’expérience.

XIX. Les Lacédémoniens commandaient leurs alliés sans exiger d’eux aucun tribut : ils les ménageaient pour les tenir attachés au gouvernement d’un petit nombre, le seul qui convînt à la politique de Lacédémone. Mais les Athéniens, ayant pris avec le temps les vaisseaux des villes alliées, excepté ceux de Chio et de Lesbos, leur imposèrent à toutes des tribus pécuniaires, et dans la guerre que nous écrivons, leur appareil militaire fut plus grand qu’il ne l’avait jamais été, lorsqu’ils florissaient le plus par les secours complets de tous leurs alliés.

XX. Tel j’ai trouvé l’ancien état de la Grèce, et il est difficile d’en démontrer l’exactitude par une suite de preuves liées entre elles ; car les hommes reçoivent indifféremment les uns des autres, sans examen, ce qu’ils entendent dire sur les choses passées, même lorsqu’elles appartiennent à leur pays. Ainsi l’on croit généralement à Athènes qu’Hipparque était en possession de la tyrannie, lorsqu’il fut tué par Harmodius et Aristogiton. On ignore qu’Hippias était l’aîné des fils de Pisistrate, qu’il tenait les rênes du gouvernement, et qu’Hipparque et Thessalus étaient ses frères. Harmodius et Aristogiton, au jour et à l’instant même qu’ils allaient exécuter leur projet, soupçonnèrent qu’Hippias en avait reçu quelques indices de la part des conjurés : ils l’épargnèrent dans l’idée qu’il était instruit d’avance, mais ils voulurent essayer du moins de faire quelque chose avant d’être arrêtés, et ayant rencontré près du temple nommé Léocorion, Hipparque occupé à disposer la pompe des Panathénées, ils lui donnèrent la mort.

Il est bien d’autres choses qui existent encore de nos jours et qui ne sont pas du nombre de celles que le temps a effacées de la mémoire, dont on n’a cependant que de fausses idées dans le reste de la Grèce. Ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un, et que les Lacédémoniens ont un corps de troupes nommé Pitanale, qui n’a jamais existé ; tant la plupart des hommes sont indolens à rechercher la vérité et aiment à se tourner vers la première opinion qui se présente.

XXI. D’après les preuves que j’ai données, on ne se trompera pas sur les faits que j’ai parcourus, en m’accordant de la confiance, au lieu d’admettre ce que les poètes ont chanté, jaloux de tout embellir ; ou ce que racontent les historiens, qui, plus amoureux de chatouiller l’oreille que d’être vrais, rassemblent des faits qui, dénués de preuves, généralement altérés par le temps et dépourvus de vraisemblance, méritent d’être placés entre les fables. On peut croire que dans mes recherches je me suis appuyé sur les témoignages les plus certains, autant du moins que des faits anciens peuvent être prouvés.

Quoique l’on regarde toujours comme la plus importante de toutes les guerres, celle dans laquelle on porte les armes, et que rendu au repos, on admire davantage les exploits des temps passés, on n’a qu’à considérer par les faits celle que je vais écrire, et l’on ne doutera pas qu’elle ne l’ait emporté sur les anciennes guerres.

XXII. Rendre de mémoire, dans des termes précis, les discours qui furent tenus lorsqu’on se préparait à la guerre ou pendant sa durée, c’est ce qui était difficile pour moi-même quand je les avais entendus, et pour ceux qui m’en rendaient compte, de quelque part qu’ils les eussent appris. Je les ai rapportés comme il m’a semblé que les orateurs devaient surtout avoir parlé dans les circonstances où ils se trouvaient, me tenant toujours, pour le fond des pensées, le plus près qu’il était possible de ce qui avait été dit en effet.

Quant aux événemens, je ne me suis pas contenté de les écrire sur la foi du premier qui m’en faisait le récit, ni comme il me semblait qu’ils s’étaient passés ; mais j’ai pris des informations aussi exactes qu’il m’a été possible, même sur ceux auxquels j’avais été présent. Ces recherches étaient pénibles, car les témoins d’un événement ne disent pas tous les mêmes choses sur les mêmes faits ; ils les rapportent au gré de leur mémoire ou de leur partialité. Comme j’ai rejeté ce qu’ils disaient de fabuleux, je serai peut-être écouté avec moins de plaisir, mais il me suffira que mon travail soit regardé comme utile par ceux qui voudront connaître la vérité de ce qui s’est passé, et en tirer des conséquences pour les événemens semblables ou peu différens qui, par la nature des choses humaines, se renouvelleront un jour. C’est une propriété que je laisse pour toujours aux siècles à venir, et non un jeu d’esprit fait pour flatter un instant l’oreille.

XXIII. La plus considérable des guerres précédentes fut celle contre les Perses ; et cependant cette querelle fut bientôt jugée par deux actions navales et deux combats de terre. Mais la guerre que j’écris a été de bien plus longue durée, et a produit des maux tels que jamais la Grèce n’en avait éprouvés dans un même espace de temps. Jamais tant de villes n’avaient été dévastées soit par les Barbares, soit par leurs hostilités réciproques ; quelques-unes même perdirent leurs habitans pour en recevoir de nouveaux ; jamais tant d’hommes n’avaient éprouvé les rigueurs de l’exil ; jamais tant n’avaient perdu la vie dans les combats ou par les séditions. Des événemens autrefois connus par tradition, et rarement confirmés par les effets, ont cessé d’être incroyables : tremblemens de terre ébranlant à la fois une grande partie du globe, et les plus violens dont on eût encore entendu parler ; éclipses de soleil plus fréquentes que dans aucun temps dont on ait conservé le souvenir ; en certains pays, de grandes sécheresses, et par elles, la famine ; un fléau plus cruel encore, et qui a détruit une partie des Grecs, la peste ; maux affreux, et tous réunis à ceux de cette guerre.

Les Athéniens et les Péloponnésiens la commencèrent en rompant la trêve de trente ans qu’ils avaient conclue après la soumission de l’Eubée. J’ai commencé par écrire les causes de cette rupture et les différends des deux peuples, pour qu’on n’ait pas la peine de chercher un jour d’où s’éleva, parmi les Grecs, une si terrible querelle. La cause la plus vraie, celle sur laquelle on gardait le plus profond silence, et qui la rendit cependant inévitable, fut, je crois, la grandeur à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la terreur qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens. Mais voici les raisons qu’on mettait en avant de part et d’autre, et qui firent rompre la trêve et commencer les hostilités.

XXIV. Épidamne est une ville qu’on trouve à droite en entrant dans le golfe d’Ionie : elle est voisine des Talautiens, Barbares de nation illyrique. C’est une colonie des Corcyréens ; Phalius, fils d’Ératoclide, Corinthien de race, et descendant d’Hercule, en fut le fondateur ; il fut mandé de la métropole, suivant l’antique usage, pour exercer cette fonction. Des Corinthiens et d’autres gens d’origine dorique se joignirent à ceux qui allaient établir la colonie : ce fut, avec le temps, une cité considérable, et elle parvint à une grande population ; mais, comme on le raconte, les habitans, après s’être livrés pendant plusieurs années à des dissensions intestines, périrent en grand nombre dans une guerre qu’ils eurent avec les Barbares leurs voisins, et perdirent une grande partie de leur puissance. Enfin, avant la guerre que nous écrivons, le peuple chassa les riches ; ceux-ci se retirèrent chez les Barbares, et avec eux, ils exercèrent par terre et par mer le brigandage contre leur patrie. Les citoyens qui étaient restés dans la ville, ainsi tourmentés, envoyèrent une députation à Corcyre comme à leur métropole. Ils demandaient qu’on daignât ne les pas abandonner dans leur ruine, qu’on voulût bien les réconcilier avec les exilés et mettre fin à la guerre des Barbares. Ils firent cette demande assis, en qualité de supplians, dans le temple de Junon : mais les Corcyréens ne reçurent pas leurs prières, et les renvoyèrent sans leur rien accorder.

XXV. Les Épidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucun secours à espérer de Corcyre, ne surent quel parti prendre dans leur malheur. Ils envoyèrent à Delphes consulter le dieu, pour savoir s’ils remettraient leur ville aux Corinthiens, comme à leurs fondateurs, et s’ils essaieraient d’en obtenir quelque assistance. Le dieu leur répondit de donner leur ville aux Corinthiens, et de se mettre sous leur commandement. Les Épidamniens allèrent à Corinthe, et conformément à l’oracle, ils remirent aux Corinthiens la colonie. Ils leur firent connaître qu’elle avait eu pour fondateur un citoyen de Corinthe ; et leur communiquant la réponse du dieu, ils les prièrent de ne pas les abandonner dans leur désastre, et de leur accorder des secours. Les Corinthiens étaient persuadés que cette colonie ne leur appartenait pas moins qu’aux Corcyréens ; ils prirent ces infortunés sous leur protection, touchés de la justice de leur cause, et en même temps par haine pour les citoyens de Corcyre, qui les négligeaient, quoiqu’ils fussent une colonie sortie de leur sein. Ils ne leur rendaient pas les honneurs accoutumés dans les solennités publiques, et ne choisissaient pas, comme les autres colonies, un pontife de Corinthe, pour présider à leurs sacrifices. Égaux par leurs richesses aux états les plus opulens de la Grèce, et plus puissans encore par leur appareil militaire, ils dédaignaient leur métropole. Ils ne manquaient pas aussi, dans l’occasion, de vanter avec orgueil leur grande supériorité dans la marine, parce qu’autrefois les Phéaciens avaient habité Corcyre, et avaient dû leur gloire à la puissance de leurs flottes : aussi les voyait-on s’appliquer surtout à la navigation, et leur marine était formidable ; ils avaient cent vingt trirèmes quand ils commencèrent la guerre.

XXVI. Les Corinthiens, qui avaient contre cette république tant de sujets de plainte, envoyèrent avec joie des secours à Épidamne. Ils engagèrent ceux qui le voudraient à y aller former des établissemens, et y firent passer une garnison composée de Corinthiens, d’Ampraciotes et de Leucadiens : elle prit sa route par terre du côté d’Apollonie, colonie de Corinthe, dans la crainte que les Corcyréens ne leur fermassent le passage de la mer. Ceux-ci, informés qu’il allait à Épidamne une garnison et de nouveaux habitans, et que la colonie s’était donnée aux Corinthiens, éprouvèrent un vif ressentiment. Ils mirent aussitôt en mer vingt-cinq vaisseaux qui furent bientôt suivis d’une autre flotte, et ordonnèrent, avec une hauteur insultante, aux Épidamniens de recevoir les exilés, et de chasser la garnison et les habitans qui leur étaient envoyés de Corinthe : c’est que les exilés d’Épidamne étaient venus à Corcyre ; ils montraient les tombeaux de leurs ancêtres, faisaient valoir l’origine commune qui les unissait aux Corcyréens, et demandaient à être rétablis dans leur patrie. Les Épidamniens refusèrent de rien entendre, et ceux de Corcyre les allèrent attaquer avec quarante vaisseaux ; ils menaient avec eux les exilés, dans le dessein de les rétablir, et ils avaient pris un renfort d’Illyriens. Prêts à former le siège, ils déclarèrent qu’il ne serait fait aucun mal ni aux étrangers, ni même à ceux des Épidamniens qui voudraient se retirer ; mais que ceux qui s’obstineraient à faire résistance seraient traités en ennemis. Personne n’eut égard à cette proclamation, et les Corcyréens assiégèrent la place qui est située sur un isthme.

XXVII. Dès qu’on reçut à Corinthe la nouvelle du siège, on fit des dispositions de guerre. Il fut en même temps publié que ceux qui voudraient aller s’établir à Épidamne y jouiraient de tous les droits de citoyens ; et que ceux qui, sans partir sur-le-champ, voudraient participer aux avantages de la colonie, auraient la permission de rester, en déposant cinquante drachmes, monnaie de Corinthe. Bien du monde partit, beaucoup d’autres apportèrent de l’argent ; on engagea les Mégariens à fournir des vaisseaux d’escorte, dans la crainte d’être inquiété dans la navigation par les Corcyréens. Les Mégariens se disposèrent à les accompagner avec huit vaisseaux, et les Paliens, qui logent dans l’île de Céphalénie, avec quatre. On demanda aussi des secours aux Épidauriens, qui fournirent cinq vaisseaux ; les Hermioniens en donnèrent un, les Trézéniens deux, les Leucadiens dix, les Ampraciotes huit. On demanda aux Thébains de l’argent, de même qu’aux Phliasiens. On n’exigea des Éléens que des vaisseaux vides et de l’argent. Les Corinthiens eux-mêmes équipèrent trente vaisseaux et mirent sur pied trois mille hoplites.

XXVIII. Les Corcyréens, sur l’avis de ces préparatifs, vinrent à Corinthe, accompagnés de députés de Lacédémone et de Sicyone qu’ils avaient pris avec eux. Ils demandèrent que les Corinthiens, comme n’ayant rien à prétendre sur Épidamne, en retirassent la garnison et les hommes qu’ils y avaient envoyés ; que s’ils avaient à faire quelque réclamation, on s’en remettrait à l’arbitrage des villes du Péloponnèse dont les deux partis conviendraient, et que celui des deux peuples dont elles reconnaîtraient les droits sur la colonie, en resterait le maître. Ils offraient aussi de s’en rapporter à l’oracle de Delphes ; enfin ils ne voulaient pas la guerre ; mais si leurs demandes étaient rejetées, ils se verraient forcés de se procurer des secours et de se faire, chez quelques-unes des principales puissances de la Grèce, des amis, que d’ailleurs ils répugneraient à choisir. Les Corinthiens répondirent qu’ils n’avaient qu’à retirer de devant Épidamne leurs vaisseaux et les troupes de Barbares, et qu’alors on mettrait leurs demandes en délibération ; mais qu’en attendant il ne serait pas juste que les Corcyréens fussent assiégés, et eux-mêmes mis en jugement. Ceux de Corcyre répliquèrent qu’ils consentaient à cette proposition, si les Corinthiens rappelaient les gens qu’ils avaient dans Épidamne, ou que même, si les deux partis convenaient de rester tranquilles où ils se trouvaient, ils étaient prêts à faire une trêve jusqu’au jugement des arbitres.

XXIX. Les Corinthiens n’écoutèrent aucune de ces propositions. Dès que leur flotte fut appareillée, et qu’ils eurent reçu les troupes auxiliaires, ils envoyèrent un héraut déclarer la guerre à Corcyre, sortirent du port avec soixante-quinze vaisseaux et deux mille hoplites, et cinglèrent vers Épidamne. Les commandans de la flotte étaient Aristée, fils de Pellicus ; Callicrate, fils de Callias, et Timanor, fils de Timanthe : les généraux de terre, Archétime, fils d’Eurytime, et Isarchidas, fils d’Isarchus. Ils étaient devant Actium, dans les campagnes d’Anactorium, où est le temple d’Apollon, quand ils virent arriver sur un vaisseau de transport un héraut qui venait de la part des Corcyréens leur défendre de s’avancer contre eux. Ceux qui l’envoyaient appareillaient en même temps leur flotte, garnissaient de leurs agrès le plus grand nombre des vaisseaux pour les mettre en mer et radoubaient les autres. Comme le héraut ne leur rapporta, de la part des Corinthiens, aucune parole de paix, et que les navires, au nombre de quatre-vingts, étaient équipés (ils en avaient quarante au siège d’Épidamne), ils partirent à la rencontre des ennemis, mirent la flotte en bataille et engagèrent le combat. Leur victoire fut complète ; ils détruisirent quinze vaisseaux de Corinthe, et le même jour, ceux qui faisaient le siège d’Épidamne forcèrent la place à capituler. La capitulation portait que les étrangers seraient mis en vente, et les Corinthiens dans les fers, jusqu’à ce qu’on eût décidé de leur sort.

XXX. Après le combat naval, les Corcyréens dressèrent un trophée à Leucymne, promontoire de Corcyre, et firent mourir tous leurs prisonniers, excepté les Corinthiens qu’ils tinrent en captivité. Quand les Corinthiens et leurs alliés se furent retirés après leur défaite, les Corcyréens, maîtres de toute cette partie de la mer, se portèrent à Leucade, colonie de Corinthe, et la ravagèrent. Ils brûlèrent Cyllène, où était le chantier des Éléens, pour les punir d’avoir fourni aux Corinthiens des vaisseaux et de l’argent. Enfin, pendant la plus grande partie de l’année après le combat naval, ils eurent l’empire de la mer, et leurs vaisseaux désolaient ceux des alliés de Corinthe.

Mais enfin les Corinthiens, à l’approche de l’été, voyant ce que leurs alliés avaient à souffrir, firent partir une flotte et une armée ; ils campèrent à Actium et vers Chimérium dans la Thesprotide, pour garder Leucade et les autres villes amies. Les Corcyréens, avec une flotte et des troupes de terre, vinrent camper à Leucymne, en face de leurs ennemis ; mais ni les uns ni les autres ne s’avancèrent en mer pour se combattre ; ils se contentèrent de s’observer pendant tout l’été, et l’hiver venu, ils se retirèrent.

XXXI. Depuis le combat naval, pendant tout le reste de l’année où il fut livré, et dans l’année suivante, les Corinthiens, indignés de la guerre qu’ils avaient à soutenir contre les Corcyréens, construisirent des vaisseaux, se formèrent une excellente flotte et rassemblèrent du Péloponnèse et de tout le reste de la Grèce, des rameurs attirés par l’appât d’une bonne solde. À la nouvelle de ces préparatifs, les Corcyréens furent effrayés. Ils n’avaient d’alliance avec aucun état de la Grèce, et ne s’étaient fait comprendre ni dans les traités des Athéniens, ni dans ceux des Lacédémoniens. Ils crurent devoir se rendre à Athènes et essayer d’être admis dans l’alliance de cette république, et d’en obtenir quelques secours. Les Corinthiens furent instruits de cette résolution ; ils envoyèrent aussi à Athènes une députation, dans la crainte que les forces maritimes de cette république, jointes à celles de Corcyre, ne les empêchassent de faire la guerre comme ils le désiraient. L’assemblée formée, les députés de part et d’autre parlèrent contradictoirement. Voici comment s’exprimèrent à peu près les Corcyréens :

XXXII. « Il est juste, ô Athéniens, que des peuples qui ne se sont encore montrés aux autres d’aucune utilité, ni par des services signalés, ni par leur alliance, s’ils viennent, comme nous aujourd’hui, réclamer des secours, fassent d’abord connaître surtout que ce qu’ils demandent aura des avantages pour ceux qu’ils implorent, que du moins il ne leur sera pas nuisible, et qu’enfin on peut compter sur leur reconnaissance. S’ils n’établissent rien de tout cela, qu’ils ne s’offensent pas d’un refus. Les Corcyréens nous envoient demander votre alliance, persuadés que nous pourrons vous satisfaire sur tous ces points.

« Nous sentons que notre conduite passée doit sembler absurde à vos yeux dans le besoin que nous éprouvons, et les circonstances présentes la rendent funeste à nos propres intérêts. Nous qui jusqu’ici, de notre propre volonté, n’avons jamais été les alliés de personne, nous venons maintenant implorer l’alliance des autres ; et cela, quand, engagés dans une guerre avec les Corinthiens, nous nous trouvons, par cette conduite, dans un entier délaissement. Notre sagesse apparente d’autrefois, qui nous détournait de partager au gré d’autrui les hasards des guerres qui ne nous regardaient pas, ne se montre plus aujourd’hui que comme imprudence et faiblesse. C’est avec nos seules ressources que dans un combat naval nous avons repoussé les Corinthiens ; mais à présent qu’ils se disposent vivement à nous attaquer avec un appareil plus formidable, rassemblé du Péloponnèse et du reste de la Grèce, que nous nous voyons dans l’impuissance d’exister réduits à nos propres forces, et que ce serait un grand danger pour toute la Grèce s’ils parvenaient à nous asservir ; nous sommes obligés de demander du secours et à vous-mêmes et à tous ceux dont nous pouvons en attendre. On doit nous pardonner si nous osons tenir une conduite opposée à notre première insouciance, qui n’avait d’autre cause que l’erreur et non pas une mauvaise intention.

XXXIII. « Si vous vous rendez à notre prière, ce sera pour vous, à bien des égards, un heureux événement que le besoin où nous sommes réduits. D’abord vous viendrez au secours d’un peuple qui souffre une injustice et qui n’en a pas commis ; ensuite, en nous accueillant quand nous courons le danger de perdre ce que les hommes ont de plus cher, vous nous accorderez un bienfait dont le témoignage ne pourra jamais s’effacer ; enfin après votre marine, la nôtre est la plus puissante ; et considérez quelle plus rare faveur de la fortune et plus affligeante pour vos ennemis, que de voir une puissance, dont vous n’auriez pas cru acheter la jonction trop cher par de riches trésors et une vive reconnaissance, s’offrir à vous d’elle-même et se remettre dans vos mains, sans vous causer ni dangers ni dépense. C’est d’ailleurs vous assurer près du grand nombre une haute réputation de vertu, la gratitude de ceux que vous défendrez, et un accroissement de puissance ; avantages qui, dans tous les temps, ne se sont offerts réunis qu’à bien peu de nations. Il est rare qu’en sollicitant une alliance, on ne procure pas moins d’éclat et de sûreté à ceux qu’on implore, que l’on ne doit soi-même en recevoir.

« Il se trompe, celui qui se persuade qu’on ne verra pas s’élever une guerre où nous pourrons vous être utiles. Il ne sent pas que les Lacédémoniens brûlent de vous combattre, parce qu’ils vous craignent, et que les Corinthiens, puissans par eux-mêmes et qui vous haïssent, commencent par nous attaquer, pour se porter ensuite contre vous. Ils craignent que, dans notre haine commune, nous ne nous unissions contre eux, ce qui leur ferait manquer deux objets bien chers : de nous nuire et d’affermir leur puissance.

XXXIV. « Notre intérêt est de les prévenir, nous en vous offrant, vous en acceptant notre alliance, et de nous concerter d’avance contre eux, plutôt que d’avoir à nous défendre de leurs complots. Si l’on vous objecte l’injustice de soutenir dans sa rébellion une de leurs colonies, qu’on apprenne que toute colonie bien traitée révère sa métropole, et maltraitée s’en détache ; car elle a été envoyée pour être non l’esclave, mais l’égale de ceux qui sont restés. On ne peut révoquer en doute l’injustice des Corinthiens : invités à mettre en arbitrage nos différends au sujet d’Épidamne, ils ont mieux aimé répondre à nos réclamations par la guerre que par les voies de la justice. Apprenez de leur conduite envers nous, qui leur appartenons par notre origine, à ne pas leur permettre de vous tromper, et trop faciles à leurs prières, à ne pas vous presser de servir leur cause. Le plus sûr moyen d’exister sans crainte, c’est de ne pas se préparer le repentir d’avoir servi ses ennemis.

XXXV. « Et ce n’est pas même rompre votre traité avec les Lacédémoniens que de nous recevoir dans votre alliance, nous qui ne sommes alliés ni de Corinthe ni de Lacédémone. Il est dit dans ce traité que toute ville grecque qui n’est l’alliée de personne est libre de s’unir à celle qui lui plaira ; et il serait étrange qu’il leur fût permis de remplir leurs vaisseaux d’hommes compris dans le traité, et même du reste de la Grèce, et même encore de vos propres sujets, et qu’ils prétendissent nous interdire votre alliance offerte à tous les opprimés, et tous les secours que nous pourrions obtenir de quelque endroit que ce fût. Peut-être vous feront-ils un crime de nous accorder notre demande ; mais nous aurons bien plus justement à nous plaindre si vous la rejetez. Quoi ! vous nous repousseriez, nous qui sommes en danger, et qui ne sommes point vos ennemis ; et non-seulement vous n’opposeriez aucun obstacle à ceux qui sont vos ennemis, qui déjà s’avancent contre vous, mais vous souffririez qu’ils tirassent des forces même de votre domination ! Quelle injustice ! Arrêtez les levées de mercenaires qu’ils font sur votre territoire, ou envoyez-nous aussi du secours : choisissez la manière que vous trouverez la plus convenable ; mais le mieux est de nous admettre à votre alliance, et de nous aider ouvertement.

« Nous vous avons annoncé d’abord, et nous devons faire voir que vous retirerez de cette conduite de grands avantages : le plus important, celui qui doit surtout vous déterminer, c’est que nos ennemis sont les mêmes ; et que loin d’être à mépriser, ils sont capables de faire beaucoup de mal à ceux qui osent se soustraire à leur empire. D’ailleurs, ce n’est pas une puissance de terre qui vient s’offrir à vous, c’est une puissance maritime ; et il vous est plus important de ne pas vous en priver. Il serait de votre intérêt de ne pas souffrir qu’il existât d’autre marine que la vôtre ; cela est impossible : soyez donc les amis de ceux qui ont la meilleure flotte.

XXXVI. « Il se trouvera peut-être quelqu’un qui sentira l’utilité de nos offres ; mais, en les acceptant, il craindrait de rompre le traité. Qu’il sache que c’est précisément ce qu’il craint qui vous procurera de la force et inspirera le plus de terreur à vos ennemis ; tandis que ce qui le rassurerait, le refus de cette force, vous rendant plus faibles contre des ennemis vigoureux, leur inspirerait plus de confiance ; qu’enfin ce n’est pas, en ce moment, sur le sort de Corcyre plutôt que sur celui d’Athènes qu’il délibère. Il pourvoit bien mal aux intérêts de cette république, celui qui ne considère que l’instant présent, et qui, pour une guerre qui se fera, qui déjà commence en quelque sorte, hésite à se fortifier de la jonction d’une ville qu’il n’est pas indifférent d’avoir pour amie ou pour ennemie. Sans parler de ses autres avantages, elle domine sur le passage de l’Italie et de la Sicile ; elle peut empêcher qu’une flotte ne passe de là dans le Péloponnèse, ni du Péloponnèse dans ces contrées. Apprenez en peu de mots, qui renferment tout, à ne pas nous refuser. Il est dans la Grèce trois puissances maritimes, dignes de considération ; la vôtre, la nôtre, celle des Corinthiens : si vous souffrez que deux de ces puissances n’en fassent qu’une, si les Corinthiens se rendent maîtres de notre île, vous aurez à combattre à la fois sur mer les Corcyréens et les Péloponnésiens ; mais, en acceptant notre alliance, vous aurez nos flottes de plus pour lutter contre le Péloponnèse. »

Ce fut dans des termes semblables que s’exprimèrent les Corcyréens. Les Corinthiens, après eux, parlèrent à peu près ainsi :

XXXVII. « Puisque les députés de Corcyre ne se sont pas bornés, dans leur discours, à solliciter votre alliance, mais qu’ils ont parlé de nos injustices, et du tort que nous avons de leur faire la guerre, nous sommes obligés, avant de traiter le sujet qui nous amène, de répondre à ces deux reproches : ainsi vous serez plus en état d’apprécier notre demande, et vous ne rejetterez pas sans motif ces grands avantages qu’ils vous présentent.

« C’est par sagesse, disent-ils, qu’ils n’ont accepté l’alliance de personne. Non ; c’est un parti qu’ils ont pris par scélératesse et non par vertu ; ils ne voulaient avoir aucun allié pour témoin de leurs injustices, ni appeler des amis pour rougir devant eux. D’ailleurs leur ville est très avantageusement située pour les rendre juges de ceux qu’ils maltraitent, et indépendans de toute convention. Il est fort rare qu’ils naviguent chez les autres ; et souvent la nécessité pousse les autres dans leur repaire. Aussi n’est-ce pas dans la crainte de partager l’injustice des autres qu’ils ont pris le parti généreux de rester isolés ; mais pour être seuls quand ils se livrent à l’injustice ; pour s’abandonner à la violence quand ils se trouvent les plus forts, gagner davantage dans le secret, et nier sans honte leurs larcins. Sans doute s’ils avaient cette intégrité dont ils se parent, plus ils sont indépendans de leurs voisins, plus ils devraient mettre en évidence leur vertu, en se soumettant aux voies de droit dans leurs contestations.

XXXVIII. « C’est ce qu’ils ne pratiquent ni avec les autres ni avec nous. Sortis de notre sein, ils se sont toujours montrés rebelles, et maintenant ils nous font la guerre. Leur excuse est qu’ils n’ont pas été envoyés en colonie pour être maltraités : notre réponse est que nous ne les avons pas envoyés en colonie pour en recevoir des offenses, mais pour les commander et pour en recevoir les respects qu’ils nous doivent. Nos autres colonies nous révèrent ; je dirai plus, elles nous aiment : et si nous plaisons aux autres, qui sont en plus grand nombre, et que nous leur déplaisions à eux seuls, c’est à eux sans doute que le tort doit être imputé. J’avoue que nous serions condamnables de leur faire la guerre, si nous n’avions pas été grièvement offensés ; mais quand nous aurions même ce tort, ce serait un honneur pour eux de céder à notre colère, et la honte serait pour nous, de nous permettre la violence contre leur modération. Mais devenus insolens et gonflés de leurs richesses, après bien d’autres injures, sans avoir réclamé la ville d’Épidamne, qui nous appartient, lorsqu’elle souffrait les horreurs de la guerre, ils l’ont prise de vive force, quand nous venions la secourir.

XXXIX. « Ils disent qu’ils ont offert d’abord de se soumettre à des arbitres : mais ce n’est pas respecter la justice, que de mettre la force de son côté, et d’attendre qu’on n’ait plus rien à craindre pour établir ses raisons et appeler en jugement son adverse partie. Il faut, avant d’entrer en procès, se montrer juste en procédés aussi bien qu’en paroles. Ce n’est pas avant de commencer le siège d’Épidamne, mais lorsqu’ils ont cru que nous ne mépriserions pas cet outrage, qu’ils ont affecté de réclamer la justice. Et non contens de s’être rendus coupables par cette entreprise, ils viennent à présent vous inviter, non pas à leur alliance, mais à partager leur crime. Ils ont commencé par provoquer notre haine, et ils vous prient de les reconnaître pour vos alliés. C’était quand ils n’avaient rien à craindre qu’ils auraient dû faire cette démarche, et non quand nous sommes offensés, quand ils sont en danger, quand, sans avoir eu part à leur puissance, vous leur ferez part de vos avantages, et qu’étrangers à leurs fautes, vous en deviendrez complices à nos yeux. Que ne venaient-ils autrefois partager avec vous leur puissance, et vous auriez couru en commun les hasards des événemens. Mais non ; c’est après leur faute, dont vous ne pouvez être accusés, qu’ils veulent vous en faire partager la punition.

XL. « Que nous ne paraissions devant vous qu’avec la justice en notre faveur, que ces gens-là soient coupables de violence et de brigandage, c’est ce qui est assez prouvé. Apprenez que vous ne pourriez les recevoir sans vous rendre injustes. Si le traité porte qu’il est permis aux villes qui n’ont pas d’alliés d’en choisir à leur volonté, cette clause ne regarde pas celles qui n’entreraient dans une alliance que pour nuire à leurs voisins ; elle concerne la république qui, sans en priver une autre de son alliance, aurait besoin de pourvoir à sa sûreté, et qui n’apportera point à ceux qui ne la recevront pas, s’ils ont de la prudence, la guerre au lieu de la paix. C’est ce que vous éprouverez si vous ne nous croyez pas ; car vous ne deviendrez pas seulement leurs alliés, mais au lieu d’être les nôtres, vous deviendrez nos ennemis. Dès que vous marcherez avec eux, il faudra bien que, pour nous défendre contre eux, nous vous combattions vous-mêmes.

« Mais la justice veut que vous restiez neutres, ou plutôt que vous marchiez contre eux avec nous ; car un traité vous lie avec les Corinthiens, et vous n’en avez eu jamais avec les Corcyréens, pas même un traité de trêve. Ne faites donc pas une loi pour recevoir sous votre protection des rebelles. Quand les Samiens se soulevèrent contre vous, quand le Péloponnèse était partagé sur la question de savoir s’il fallait les secourir. nous n’avons pas voté contre vous : nous avons hautement soutenu qu’il est permis à chacun de punir ses alliés. Si vous recevez, si vous vengez des villes coupables, on verra vos sujets en aussi grand nombre recourir à notre protection, et la loi que vous aurez portée se tournera moins contre nous que contre vous-mêmes.

XLI. « Voilà quels sont nos droits auprès de vous ; ils sont fondés sur les lois de la Grèce. Nous osons dire que, dans la circonstance actuelle, vous nous devez de la reconnaissance ; nous vous exhortons à la montrer : nous vous prions de nous accorder un juste retour, et nous ne sommes pas assez vos ennemis pour en tourner contre vous les effets, ni assez de vos amis pour le réclamer trop souvent. Lorsque autrefois, avant la guerre des Mèdes, vous manquiez de vaisseaux longs contre les Éginètes, les Corinthiens vous en prêtèrent vingt. Ce bon office de notre part, celui que nous vous avons rendu contre les Samiens, en empêchant le Péloponnèse de les secourir, voilà ce qui vous a procuré la supériorité sur Égine et la punition de Samos, Nous vous avons rendu ces services quand vous marchiez contre vos ennemis ; circonstance où les hommes, tout occupés du désir de vaincre, sont incapables de toute autre considération, regardent comme ami celui qui les sert, fût-il auparavant leur ennemi, et comme ennemi celui qui s’oppose à leurs desseins, quand il serait leur ami, sacrifiant tous les égards particuliers à l’objet actuel de leur ambition.

XLII. « Voilà ce dont il faut vous pénétrer, et ce que ceux qui sont trop jeunes pour le savoir par eux-mêmes doivent apprendre des vieillards. Combattez avec nous en générosité. Et qu’on ne s’imagine pas que notre discours s’accorde avec la justice ; mais que si la guerre survenait, il serait contraire à vos intérêts de vous y conformer ; le véritable intérêt est en faveur de celui qui fait le moins de fautes. Elle est encore incertaine cette guerre à venir, dont les Corcyréens vous font peur, et pour laquelle ils vous pressent d’être injustes ; et il serait indigne de vous, dans la crainte qu’ils vous inspirent, de vous attirer, non la haine supposée prochaine, mais la haine déclarée des Corinthiens. Il sera plus sage de dissiper les mécontentemens que nous a causés l’affaire de Mégare. Un dernier service, rendu à propos, fût-il même léger, est capable d’effacer une grande offense. Ne vous laissez pas entraîner par la jonction qui vous est offerte d’une marine respectable. Ne pas être injuste envers ses égaux, c’est bien mieux assurer sa puissance, qu’épris d’avantages manifestes pour le moment, ne satisfaire son ambition qu’au milieu des dangers.

XLIII. « Puisque nous sommes tombés sur ce que nous avons dit nous-même autrefois à Lacédémone, qu’il est permis à chacun de punir ses alliés, nous attendons de vous une réponse semblable. Favorisés par nos suffrages, ne nous lésez point par les vôtres. Rendez-nous la pareille, et songez que nous sommes à présent dans une circonstance où l’on n’a pas de plus grand ami que celui qui nous sert, où celui qui s’oppose à nos desseins est notre ennemi. Ne recevez pas malgré nous dans votre alliance ces brigands de Corcyre, et ne les protégez pas dans leurs injustices. Vous comporter ainsi, c’est vous acquitter d’un devoir, et consulter vos plus grands intérêts. »

Ce fut de cette manière que parlaient les Corinthiens.

XLIV. Les Athéniens ayant entendu les deux partis, se formèrent deux fois en assemblée. Ils penchèrent la première fois en faveur des Corinthiens ; mais ils changèrent d’avis la seconde. Il est vrai qu’ils ne jugèrent pas à propos de faire avec Corcyre un traité d’alliance offensive et défensive, par lequel ils auraient eu les mêmes amis et les mêmes ennemis : car les Corcyréens auraient pu les engager à faire partir de concert leur flotte contre Corinthe ; et c’eût été rompre le traité qu’ils avaient avec le Péloponnèse ; mais ils contractèrent réciproquement une alliance défensive contre ceux qui attaqueraient Corcyre, Athènes, ou quelqu’un de leurs alliés. Ils sentaient bien que, malgré ce ménagement, ils auraient la guerre avec le Péloponnèse ; mais ils ne voulaient pas abandonner aux Corinthiens Corcyre qui avait une marine si florissante ; et leur intention était d’engager de plus en plus ces peuples les uns contre les autres, pour trouver plus faibles les Corinthiens et les autres puissances maritimes du Péloponnèse, quand eux-mêmes auraient à les combattre. D’ailleurs, l'île de Corcyre leur paraissait commodément située sur la route de l’Italie et de la Sicile.

XLV. Tels furent les motifs qui engagèrent les Athéniens à recevoir les Corcyréens dans leur alliance, et quand la députation de Corinthe se fut retirée, ils ne tardèrent pas à leur faire passer un secours de dix vaisseaux. Ce fut Lacédémonius, fils de Cimon, Diotime, fils de Strombichus, et Protéas, fils d’Épiclès, qui en eurent le commandement. Ils eurent ordre de ne pas combattre les Corinthiens, à moins que ceux-ci ne se portassent contre Corcyre et ne fussent prêts à descendre dans cette île, ou dans quelque endroit qui en dépendît ; car ils devaient s’opposer de toutes leurs forces à de telles entreprises. L’objet de cet ordre était de ne pas rompre le traité. Les vaisseaux abordèrent à Corcyre.

XLVL Dès que les Corinthiens eurent terminé leurs préparatifs, ils s’y portèrent de leur côté avec cent cinquante vaisseaux. Il y en avait dix d’Élée, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ampracie, un d’Anactorium, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Chaque ville avait nommé ses généraux : les Corinthiens en avaient cinq, dont le premier était Xénoclès, fils d’Euthyclés. Leur rendez-vous fut la côte qui regarde Corcyre : ils partirent de Leucade, et abordèrent à Chimérium dans Thesprotide. Il se trouve, dans la partie de la Thesprotide qu’on nomme Éléatis, un port, et au-dessus, à quelque distance de la mer, une ville qu’on appelle Éphyre. C’est près de là que se décharge dans la mer le lac Achérosien : le fleuve Achéron perd ses eaux dans ce lac, et lui donne son nom. Là coule aussi le fleuve Thyamis, qui sépare la Thesprotide de Cestrine, et c’est entre ces deux fleuves que s’élève le promontoire Chimérium : ce fut à cette partie du continent que les Corinthiens prirent terre, et qu’ils établirent leur camp.

XLVII. À la nouvelle de leur arrivée, les Corcyréens montèrent cent dix vaisseaux que commandaient Alidade, Æsiméde et Eurybate ; ils allèrent camper dans une des îles qui se nomment Sybota. Là vinrent aussi les dix vaisseaux d’Athènes. L’infanterie et mille auxiliaires de Zacynthe, pesamment armés, étaient sur le promontoire de Leucymne. Les Corinthiens avaient aussi de leur côté, sur le continent, un grand nombre de Barbares auxiliaires ; car ceux qui occupent cette partie de la terre ferme avaient été de tous temps amis de Corinthe.

XLVIII. Les Corinthiens, ayant fait toutes leurs dispositions, prirent des provisions pour trois jours, et quittèrent Chimérium pendant la nuit pour aller offrir aux ennemis le combat. Ils voguaient au lever de l’aurore, quand ils virent en haute mer s’avancer contre eux la flotte des Corcyréens. On ne se fut pas plus tôt aperçu des deux côtés, qu’on se mit en ordre de bataille. À l’aile droite des Corcyréens étaient les vaisseaux d’Athènes : les Corcyréens eux-mêmes composaient le reste de l’armée navale, partagée en trois corps, dont chacun était commandé par l’un des trois généraux. Telles étaient les dispositions des Corcyréens. L’aile droite des Corinthiens était formée des vaisseaux de Mégare et d’Ampracie ; au centre, étaient les alliés, chacun à leur rang ; les Corinthiens formaient l’aile gauche avec les vaisseaux qui voguaient le mieux. Ils étaient opposés aux Athéniens et à l’aile droite des Corcyréens.

XLIX. Les signaux furent levés de part et d’autre, et l’action commença. Les ponts des deux flottes étaient couverts d’hoplites, d’archers, de gens de trait. La tactique était conforme à l’ancien usage, et peu savante. Les combats de mer étaient violens, mais l’art y brillait moins que le courage : ils ressemblaient beaucoup aux combats de terre. L’affaire une fois engagée, le nombre et le désordre des vaisseaux ne permettaient pas de se détacher aisément : c’était dans les hoplites qui couvraient les ponts, que résidait surtout l’espérance de la victoire. On s’acharnait au combat, et les bâtimens ne manœuvraient plus. On ne reculait pas pour recommencer une nouvelle attaque ; mais on se chargeait avec plus de valeur et de force que de science. C’était un horrible tumulte, un trouble affreux.

Les vaisseaux d’Athènes, prêts à soutenir les Corcyréens, s’ils étaient trop vivement pressés, imposaient de la crainte aux ennemis ; mais les généraux n’attaquaient pas, intimidés par les ordres qu’ils avaient reçus. L’aile droite des Corinthiens fut celle qui souffrit davantage : vingt bâtimens de Corcyre la mirent en fuite, la dispersèrent, la poussèrent à la côte, allèrent jusqu’au camp, descendirent, brûlèrent les tentes abandonnées, et pillèrent la caisse.

De ce côté les Corinthiens et leurs alliés avaient le dessous et les Corcyréens étaient victorieux ; mais ils eurent à la gauche, où ils étaient eux-mêmes, un avantage considérable. Les Corcyréens, déjà inférieurs en nombre, avaient de moins les vingt navires qui n’étaient pas revenus de la poursuite : les Athéniens qui les virent pressés, leur donnèrent enfin du secours avec moins de crainte d’être blâmés. Ils s’étaient interdit jusqu’à ce moment de faire aucune attaque ; mais la flotte de Corcyre était mise en fuite, celle de Corinthe s’attendait à la poursuivre ; tout le monde alors prit part au combat ; il n’y eut plus de différence ; les Corinthiens et les Athéniens furent réduits à la nécessité de s’attaquer les uns les autres.

L. La fuite une fois décidée, les Corinthiens ne s’amusèrent pas à remorquer les vaisseaux qu’ils avaient mis hors de combat, mais ils se tournèrent contre les hommes, et parcoururent la flotte ennemie pour les massacrer plutôt que pour les faire prisonniers. Ils égorgeaient même leurs amis sans les connaître, ne sachant pas que leur aile droite avait été battue : depuis que les deux flottes s’étaient mêlées, comme elles étaient nombreuses, et qu’elles occupaient une grande étendue de mer, il était difficile de distinguer les vaincus et les vainqueurs.

Ce combat naval fut, par le nombre des bâtimens, le plus considérable que les Grecs eussent livré contre des Grecs. Après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à la côte, les Corinthiens se mirent à recueillir les débris des vaisseaux et leurs morts. Ils en recouvrèrent la plus grande partie qu’ils transportèrent à Sybota, port désert de la Thesprotide, où une armée de Barbares était venue par terre leur apporter du secours. Ils se rallièrent ensuite, et firent voile de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci vinrent à leur rencontre avec ce qui leur restait de vaisseaux en état de tenir la mer et les bâtimens athéniens : ils craignaient qu’ils ne tentassent une descente dans leur île. Il était déjà tard ; et l’on commençait à chanter pæan pour se préparer à charger, quand aussitôt les Corinthiens se mirent à ramer du côté de la poupe. C’est qu’ils voyaient s’avancer vingt navires d’Athènes. On les avait expédiés après le départ des dix autres, dans la crainte, comme il était arrivé, que les Corcyréens ne fussent vaincus, et que ce ne fût pas assez des premiers vaisseaux pour les défendre.

LI. Les Corinthiens furent les premiers à les apercevoir ; ils soupçonnèrent qu’il y en avait plus qu’ils n’en voyaient, et c’est ce qui les faisait reculer. Comme ces bâtimens venaient d’un côté où ne pouvait guère porter la vue des Corcyréens, ils ne les découvrirent pas, et la manœuvre des Corinthiens les étonnait ; mais enfin ceux des leurs qui les aperçurent les premiers, s’écrièrent qu’une flotte venait les attaquer. Aussitôt eux-mêmes opérèrent leur retraite. Le jour tombait ; les Corinthiens revirèrent de bord et partirent. Ce fut ainsi que les deux flottes se séparèrent, et la nuit mis fin à tous combas.

Les Corcyréens avaient leur camp à Leucymne, et les vingt vaisseaux d’Athènes, flottant à travers les morts et les débris de navires, y abordèrent peu de temps après qu’on les eut aperçus. Ils avaient pour commandans Glaucon, fils de Léagre, et Andocide, fils de Léogoras. Les Corcyréens, dans l’obscurité, avaient d’abord craint que ce ne fussent des vaisseaux ennemis ; mais quand ils les eurent reconnus, ils les reçurent dans la rade.

LII. Le lendemain, les trente vaisseaux d’Athènes sortirent du port avec ceux des Corcyréens qui étaient en bon état ; ils cinglèrent vers Sybota, où mouillaient les Corinthiens, pour voir s’ils voudraient s’essayer de nouveau. Ceux-ci mirent à la voile et s’avancèrent en ordre de bataille ; mais dès qu’ils furent en haute mer, ils restèrent dans l’inaction. Ils n’avaient pas envie d’engager une affaire à la vue du renfort que venaient de recevoir les Athéniens, et d’autres difficultés les arrêtaient : la garde des prisonniers qu’ils avaient à bord et le défaut de tout pour radouber, dans une solitude, ceux de leurs bâtimens qui avaient été maltraités. Ce qui les occupait le plus c’était le moyen de faire une retraite ; ils craignaient que les Athéniens, depuis qu’ils en étaient venus aux mains avec eux, ne regardassent la trêve comme rompue, et ne s’opposassent à leur retour.

LIII. Ils prirent le parti de faire monter sur une barque légère quelques hommes sans caducée, et de les envoyer aux Athéniens, pour tâter leurs dispositions. Voici les paroles que prononcèrent ces députés : «Vous faites une injustice, ô Athéniens, de commencer la guerre et de rompre le traité. Vous vous opposez à la vengeance que nous voulons tirer de nos ennemis et vous prenez les armes contre nous. Si votre dessein est d’empêcher que nous ne nous portions contre les Corcyréens ou ailleurs, suivant notre volonté, si vous avez résolu de rompre la paix, prenez-nous les premiers, nous qui venons nous remettre en vos mains, et traitez-nous en ennemis. »

Ils parlèrent ainsi : tous les Corcyréens qui pouvaient les entendre s’écrièrent qu’il fallait les arrêter et leur donner la mort ; mais les Athéniens répondirent : « Nous ne commençons pas la guerre, ô Péloponnésiens, et nous n’avons pas dessein de rompre la paix, mais nous sommes venus au secours des Corcyréens qui sont nos alliés. Nous ne vous empêcherons pas d’aller où vous voudrez ; mais si vous attaquez Corcyre ou quelque lieu qui en dépende, nous mettrons toutes nos forces à ne pas souffrir cette entreprise. »

LIV. Sur cette réponse des Athéniens, les

Corinthiens se disposèrent à regagner leur pays : ils dressèrent un trophée à Sybota, sur le continent. Les Corcyréens recueillirent les débris de leurs vaisseaux et leurs morts ; la vague les avait poussés au rivage, et un vent qui s’était élevé pendant la nuit les avait dispersés sur toute l’étendue de la côte. Ils dressèrent de leur côté, en qualité de vainqueurs, un trophée dans un autre endroit qui porte aussi le nom de Sybota, et qui est aussi dans une île. Voici les raisons qu’avaient les deux partis pour se regarder comme victorieux : les Corinthiens, supérieurs dans le combat naval jusqu’à la nuit, avaient recueilli leurs morts et les débris de leurs vaisseaux ; ils n’avaient pas fait moins de mille prisonniers et avaient mis hors de combat environ soixante-dix navires ; ils se crurent en droit d’ériger un trophée. Les Corcyréens avaient détruit bien près de trente vaisseaux ennemis, et depuis l’arrivée des Athéniens, ils avaient rassemblé les débris de leurs bâtimens et recueilli leurs morts ; la veille, les Corinthiens, à la vue des vaisseaux d’Athènes, avaient ramé à la poupe, et s’étaient retirés ; quand ensuite les Corcyréens s’étaient présentés, ils n’étaient pas venus à leur rencontre, voilà pourquoi ils élevèrent un trophée. Ce fut ainsi que chaque parti s’attribua la victoire.

LV. Les Corinthiens, sur leur route, enlevèrent par surprise Anactorium, à l’entrée du golfe d’Ambracie. Il leur appartenait en commun avec les Corcyréens. Ils y laissèrent une colonie corinthienne et retournèrent chez eux. ils vendirent huit cents Corcyréens de condition servile, et gardèrent prisonniers deux cent cinquante citoyens, dont ils eurent grand soin, dans l’espérance que, rentrés dans leur patrie, ils pourraient la leur soumettre, car la plupart étaient par leurs richesses des premiers de la ville. Ce fut ainsi que, dans cette guerre avec les Corinthiens, Corcyre évita sa ruine. Les vaisseaux d’Athènes se retirèrent. Ainsi la première cause de la guerre entre les Corinthiens et les Athiéniens, ce fut que les derniers, unis à la flotte de Corcyre, avaient exercé des hostilités contre celle de Corinthe, malgré la foi des traités.

LVI. Aussitôt après, s’élevèrent entre les Athéniens et les Péloponnésiens des différends qui entraînèrent la rupture. Les Corinthiens travaillaient à se venger, et les Athéniens ne doutaient pas de leur haine. Ils avaient pour tributaires et pour alliés les citoyens de Potidée, qui est une colonie de Corinthe sur l’isthme de Pallène. Ils leur ordonnèrent de détruire celui de leurs murs qui regarde Pallène, de leur donner des otages, de chasser les demiurges que Corinthe leur envoyait tous les ans, et de n’en plus recevoir. Ils craignaient de les voir se soulever à la sollicitation de Perdiccas et des Corinthiens, et entraîner par cet exemple leurs autres alliés de la Thrace.

LVII. Ce fut aussitôt après le combat naval de

Corcyre qu’ils prirent ces résolutions contre Potidée ; car les Corinthiens ne dissimulaient pas leur ressentiment, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, auparavant allié et ami d’Athènes, se déclarait contre cette république. La cause de son inimitié, c’est que les Athéniens avaient contracté une alliance avec Philippe son frère, et avec Derdas, qui lui faisaient la guerre en commun. C’est ce qui lui fit ouvrir des négociations à Lacédémone, pour susciter contre eux le Péloponnèse, et il s’attachait les Corinthiens dans le dessein d’opérer la défection de Potidée. Il fit aussi porter des paroles dans la Thrace aux habitans de la Chalcidique et chez les Bottiéens, pour les engager à un soulèvement. S’il avait une fois dans son alliance ces pays voisins de sa domination, il devait trouver moins de difficulté dans la guerre qu’il méditait contre Athènes.

Cette république dépêchait alors contre ce prince trente vaisseaux et mille hoplites sous les ordres d’Archestrate, fils de Lycomède, et de dix autres généraux. Sur la connaissance de ses dispositions, et dans le dessein de prévenir le soulèvement des villes, on donna ordre aux commandans de ces vaisseaux d’exiger de Potidée des otages, de raser les fortifications de cette place, et de surveiller les villes voisines, pour en empêcher la défection.

LVIII. Ceux de Potidée envoyèrent une députation à Athènes ; ils voulaient essayer d’obtenir qu’on ne fît aucun changement à leur égard. Ils allèrent aussi à Lacédémone, avec des députés de Corinthe, négocier des secours en cas de besoin. Comme après un long séjour à Athènes ils n’y trouvèrent aucune disposition favorable, que déjà la flotte mettait en mer pour agir contre eux et contre la Macédoine, et que les magistrats de Lacédémone leur faisaient espérer une invasion dans l’Attique si les Athéniens attaquaient Potidée, ils saisirent cette occasion pour s’unir par serment avec les peuples de la Chalcidique et les Bottiéens, et se détacher ensemble d’Athènes.

De son côté, Perdiccas sut persuader à ceux des Chalcidiens qui occupaient des villes maritimes, de les abandonner, de les détruire, et de s’établir à Olynthe, leur faisant entendre qu’ils seraient en sûreté dans cette place lorsqu’ils n’en auraient pas d’autres à défendre. Il assigna, pour tout le temps de la guerre contre Athènes, à ceux qui abandonneraient leurs campagnes, la partie de ses domaines et de la Mygdonie, qui est située autour du lac Bolbé. Ces peuples rasèrent leurs villes, se transportèrent dans l’intérieur du pays, et se préparèrent à la guerre.

LIX. Cependant les trente vaisseaux d’Athènes arrivent dans la Thrace, et trouvent que Potidée et les autres villes ont consommé leur rebellion. Les généraux regardent comme impossible, avec les forces qui sont à leurs ordres, de faire à la fois la guerre à Perdiccas et aux villes rebelles ; ils se tournent contre la Macédoine, suivant leur première destination, et opèrent leur jonction avec Philippe et les forces de Derdas, qui avaient pénétré dans l’intérieur du royaume.

LX. Déjà la flotte d’Athènes était autour de la

Macédoine, et Potidée était soulevée, quand les Corinthiens, qui craignaient pour cette ville et qui ne regardaient pas comme indifférens pour eux les dangers qui la menaçaient, y firent passer des volontaires de Corinthe et des mercenaires levés dans le reste du Péloponnèse. Le tout faisait seize cents hoplites et quatre cents hommes de troupes légères. Ils leur donnèrent pour général Aristée, fils d’Adimante, et ce fut par inclination pour lui que la plupart des gens de guerre de Corinthe voulurent le suivre ; lui-même avait toujours eu de l’amitié pour les citoyens de Potidée. Quarante jours après la défection de cette ville, ces troupes arrivèrent dans la Thrace.

LXI. On fut bientôt instruit à Athènes du soulèvement des villes ; on apprit aussi l’arrivée des troupes que commandait Aristée, et à cette nouvelle, indépendamment des premiers vaisseaux qu’on venait d’envoyer, on en expédia encore quarante avec deux mille hoplites d’Athènes. On leur donna cinq généraux, dont Callias, fils de Calliade, était le premier. À leur arrivée dans la Macédoine, ils trouvent que les mille hommes qui sont partis avant eux viennent de prendre Thermé et font le siège de Pydna. Ils se joignent eux-mêmes à cette opération ; mais ensuite, pressés par l’affaire de Potidée et par l’arrivée d’Aristée, ils sont obligés de faire un accord avec Perdiccas et de conclure avec lui un traité d’alliance, et ils sortent de la Macédoine. Arrivés à Berrhoé, ils tentèrent de la prendre, la manquèrent, et suivirent par terre leur marche vers Potidée avec trois mille de leurs hoplites, sans compter les alliés, qui étaient en grand nombre, et six cents cavaliers macédoniens, conduits par Philippe et Pausanias. En même temps, soixante-dix vaisseaux les suivaient en côtoyant ; eux-mêmes, prenant un peu d’avance, arrivèrent le troisième jour à Gigone, et y assirent leur camp.

LXII. Les troupes de Potidée et celles qu’Aristée avait amenées du Péloponnèse, campèrent, en attendant les Macédoniens, près d’Olynthe, sur l’isthme ; elles établirent un marché hors de la ville. Les alliés élurent pour général de l’infanterie Aristée, et donnèrent le commandement de la cavalerie à Perdiccas ; car ce prince venait d’abandonner encore une fois les Athéniens, et ayant remis le gouvernement dans les mains d’Iolaüs, il s’était joint aux Potidéates. Le dessein d’Aristée était d’observer, avec ce qu’il avait de troupes dans l’isthme, l’arrivée des Athéniens, pendant que les Chalcidiens, les alliés qui se trouvaient hors de l’isthme, et les deux cents cavaliers aux ordres de Perdiccas, resteraient à Olynthe. Leur destination était, à l’arrivée des Athéniens, de les prendre par derrière, et de les renfermer entre les deux armées.

Mais le général athénien Callias et ses collègues envoyèrent de leur côté à Olynthe la cavalerie macédonienne de Philippe, avec un petit nombre des alliés, pour contenir les ennemis qui s’y trouvaient postés, et les empêcher de donner du secours à l’autre armée. Eux-mêmes levèrent le camp et s’approchèrent de Potidée. Arrivés à l’isthme, ils virent les ennemis se préparer au combat, et se mirent en ordre de bataille. Bientôt après, l’action commença : l’aile d’Aristée et ce qu’il avait avec lui de Corinthiens et de troupes choisies mirent en fuite les ennemis qui leur faisaient face, et les poursuivirent au loin. Le reste des troupes de Potidée et du Péloponnèse fut vaincu par les Athéniens, et se sauva dans la place.

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