Timée (page 2)

Platon · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Timée (trad. Cousin)/Dialogue · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voici maintenant, Socrate, quelle hospitalité nous t’avons préparée : Timée, le plus savant de nous en astronomie et le plus versé dans la science de la nature, parlera le premier, d’abord de la naissance du monde, puis de la nature humaine. Après cela je prendrai des mains de Timée ces hommes dont il aura exposé l’origine, et des tiennes quelques-uns d’entre eux dont tu auras fait l’éducation ; [27b] et les appelant devant vous comme devant leurs juges, suivant l’institution et la loi de Solon[20], je parlerai de ces citoyens de notre république comme s’ils étaient ces Athéniens d’autrefois, dont les livres sacrés nous ont révélé la gloire ; en un mot, comme s’ils étaient en effet des citoyens d’Athènes.

Je vois que je serai, à mon tour, régalé d’un beau et magnifique entretien. C’est à toi, Timée, de commencer, lorsque tu auras obéi à la loi en invoquant d’abord les dieux, comme cela est convenable.

[27c] Oui. Socrate ; tout homme un peu raisonnable implore l’assistance divine, avant de commencer une entreprise quelle qu’elle soit, grande ou petite. À plus forte raison, nous qui avons entrepris d’expliquer l’univers, quelle est son origine, ou s’il n’en a point ; à moins de vouloir nous égarer, nous devons prier les dieux et les déesses de mettre dans notre bouche des choses qui leur soient agréables à eux avant tout et ensuite [27d] à vous. Implorons encore l’aide des dieux, pour que vous compreniez aisément ce que j’ai à vous dire, et que moi-même je vous explique clairement ma pensée.

Selon moi, il faut commencer par déterminer les deux choses suivantes : Qu’est-ce que ce qui existe de tout temps sans avoir pris naissance, et qu’est-ce que ce qui naît et renaît [28a] sans cesse sans exister jamais ? L’un, qui est toujours le même, est compris par la pensée et produit une connaissance raisonnable ; l’autre, qui naît et périt sans exister jamais réellement, tombe sous la prise des sens et non de l’intelligence, et ne produit qu’une opinion. Or, tout ce qui naît, procède nécessairement d’une cause ; car rien de ce qui est né ne peut être né sans cause. L’artiste, qui, l’œil toujours fixé sur l’être immuable et se servant d’un pareil modèle, en reproduit l’idée et la vertu, ne peut manquer d’enfanter [28b] un tout d’une beauté achevée, tandis que celui qui a l’œil fixé sur ce qui passe, avec ce modèle périssable, ne fera rien de beau. Quant à l’univers, que nous l’appelions ciel ou monde ou de tout autre nom, il faut d’abord, comme pour toute chose en général, considérer s’il existe de tout temps, n’ayant point de commencement, ou s’il est né et s’il a un commencement. Le monde est né ; car il est visible, tangible et corporel. Ce sont là des qualités sensibles ; [28c] tout ce qui est sensible, tombant sous les sens et l’opinion, naît et périt, nous l’avons vu ; et tout ce qui naît, doit nécessairement, disons-nous, venir de quelque cause. Mais il est difficile de trouver l’auteur et le père de l’univers, et impossible, après l’avoir trouvé, de le faire connaître à tout le monde. Il s’agit, en outre, de savoir lequel des deux modèles l’auteur de l’univers a suivi, [29a] si c’est le modèle immuable et toujours le même, ou si c’est le modèle qui a commencé. Si le monde est beau et si celui qui l’a fait est excellent, il l’a fait évidemment d’après un modèle éternel ; sinon (ce qu’il n’est pas même permis de dire) il s’est servi du modèle périssable. Il est parfaitement clair qu’il s’est servi du modèle éternel ; car le monde est la plus belle des choses qui ont un commencement, et son auteur la meilleure de toutes les causes. Le monde a donc été formé d’après un modèle intelligible, raisonnable et toujours le même ; [29b] d’où il suit, par une conséquence nécessaire, que le monde est une copie. Le plus difficile en toute chose est de trouver un commencement conforme à la nature. Après avoir distingué la copie et le modèle, il faut distinguer aussi les paroles et reconnaître qu’elles ont de la parenté avec les pensées qu’elles expriment. L’expression de ce qui est constant, immuable et intelligible, doit être constante, immuable, et autant que possible incapable d’être ni réfutée ni ébranlée, [29c] et ne rien laisser à désirer à cet égard. Mais, quand il s’agit d’exprimer une copie de ce qui est immuable, comme ce n’est qu’une copie, par analogie avec elle, l’expression aussi ne doit être que vraisemblable[21]. Ce que l’existence est à la génération, la vérité l’est à l’opinion. Tu ne seras donc pas étonné, Socrate, si, après que tant d’autres ont parlé diversement sur le même sujet, j’essaye de parler des dieux et de la formation du monde, sans pouvoir vous rendre mes pensées dans un langage parfaitement exact et sans aucune contradiction. Et si nos paroles n’ont pas plus d’invraisemblance que celles des autres, il faut s’en contenter et bien te rappeler que moi qui parle [29d] et vous qui jugez, nous sommes tous des hommes, et qu’il n’est permis d’exiger sur un pareil sujet que des récits vraisemblables.

Très bien, Timée ! on ne peut attendre que cela. Nous avons admiré l’introduction ; maintenant continue sans t’interrompre, et achève le discours.

Disons la cause qui a porté le suprême ordonnateur à produire [29e] et à composer cet univers. Il était bon ; et celui qui est bon, n’a aucune espèce d’envie. Exempt d’envie, il a voulu que toutes choses fussent, autant que possible, semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des hommes sages, admettra ceci comme la raison principale [30a] de l’origine et de la formation du monde, sera dans le vrai. Dieu voulant que tout soit bon et que rien ne soit mauvais, autant que cela est possible, prit la masse des choses visibles qui s’agitait d’un mouvement sans frein et sans règle, et du désordre il fit sortir l’ordre, pensant que l’ordre était beaucoup meilleur. Or, celui qui est parfait en bonté n’a pu et ne peut rien faire qui ne soit très bon. [30b] Il trouva que de toutes les choses visibles, il ne pouvait absolument tirer aucun ouvrage qui fût plus beau qu’un être intelligent, et que dans aucun être il ne pouvait y avoir d’intelligence sans âme. En conséquence il mit l’intelligence dans l’âme, l’âme dans le corps, et il organisa l’univers de manière à ce qu’il fût, par sa constitution même, l’ouvrage le plus beau et le plus parfait. Ainsi, on doit admettre comme vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué d’une âme et d’une intelligence [30c] par la Providence divine.

Cela établi, il s’agit maintenant de dire à la ressemblance de quel être Dieu a composé le monde. Certes, ce ne peut être à la ressemblance d’aucune des espèces particulières qui existent ; car ce qui ressemble à ce qui est imparfait ne peut être beau : nous dirons donc que le monde est semblable à un être dont les autres êtres pris individuellement et par genres sont des parties, et qui comprendrait lui-même tous les êtres intelligibles, comme ce [30d] monde comprend et nous-mêmes et tous les êtres visibles. Dieu, voulant faire le monde semblable à ce qu’il y a de plus beau et de plus parfait parmi les choses intelligibles, en fit un animal visible, un et renfermant en lui tous les autres animaux, [31a] comme étant de la même nature que lui.

Mais avons-nous raison de l’avoir qualifié d’un ; ou ne serait-il pas plus juste d’admettre plusieurs mondes, même un nombre infini ? Non, il n’y a qu’un seul monde, s’il a été fait d’après le modèle que nous avons établi. Car ce qui comprend en soi tous les êtres intelligibles n’admet point à côté de soi un autre être ; autrement, il faudrait qu’il y en eût encore un autre où les deux premiers fussent renfermés comme parties ; et alors le monde serait la copie, non pas de ces deux-là, mais de celui qui les renferme. Ainsi, [31b] pour que ce monde fût semblable en unité à l’être parfait, le divin ouvrier n’en a fait ni deux ni une quantité infinie, il n’a fait que celui-là seul et unique, et il n’y en aura pas d’autre.

Tout ce qui a commencé doit être corporel, visible et tangible. Or, rien n’est visible sans feu, ni tangible sans quelque chose de solide, ni solide sans terre. Dieu commença donc par composer le corps de l’univers de feu et de terre. Mais il est impossible à deux choses de bien se joindre l’une à l’autre, [31c] sans une troisième : il faut qu’il y ait au milieu un lien qui rapproche les deux bouts, et le plus parfait lien est celui qui de lui-même et des choses qu’il unit, fait un seul et même tout. La proportion atteint parfaitement ce but. Car[22], lorsque de trois nombres, [32a] soit trois masses ou trois forces quelconques, le moyen est au dernier ce que le premier est au moyen et au premier ce que le dernier est au moyen, et si le moyen devient le premier et le dernier, et que le premier et le dernier deviennent les moyens, il arrive nécessairement que tout est le même, et que tout étant dans le même rapport, tout est un comme auparavant. Par conséquent, si le corps de l’univers n’avait dû être qu’une surface sans profondeur, un seul milieu aurait suffi pour lier ses extrêmes [32b] et lui donner de l’unité à elle-même. Mais, comme il devait être un corps solide, et que les corps solides ne se joignent jamais ensemble par un seul milieu, mais par deux, Dieu plaça l’eau et l’air entre le feu et la terre, et ayant établi entre tout cela autant qu’il était possible des rapports d’identité, à savoir que l’air fût à l’eau ce que le feu est à l’air, et l’eau à la terre ce que l’air est à l’eau, il a, en enchaînant ainsi toutes les parties, composé ce monde visible et tangible. C’est de ces quatre éléments réunis de manière à former [32c] une proportion, qu’est sortie l’harmonie du monde, l’amitié qui l’unit si intimement que rien ne peut le dissoudre, si ce n’est celui qui a formé ses liens.

L’ordre du monde est composé de ces quatre éléments pris chacun dans sa totalité : Dieu a composé le monde de tout le feu, de toute l’eau, de tout l’air et de toute la terre ; et il n’a laissé en dehors aucune partie ni aucune force de ces éléments, [32d] d’abord afin que l’animal entier fût aussi parfait que possible, étant composé de parties [33a] parfaites ; ensuite afin qu’il fût un, n’y ayant rien de reste dont aurait pu naître quelque autre chose de semblable ; en dernier lieu afin qu’il fût exempt de vieillesse et de maladie ; car Dieu savait que la nature des corps composés est telle que le froid, la chaleur et tous les agents extérieurs, en s’y appliquant à contre-temps, les dissolvent, amènent la décrépitude et les maladies, et les font périr.

Voilà le motif et le raisonnement qui firent faire à Dieu des différents touts un tout unique, parfait, exempt de vieillesse et de maladie. [33b] Dieu donna au monde la forme la plus convenable et la plus appropriée à sa nature ; or la forme la plus convenable à l’animal qui devait renfermer en soi tous les autres animaux ne pouvait être que celle qui renferme en elle toutes les autres formes. C’est pourquoi, jugeant le semblable infiniment plus beau que le dissemblable, il donna au monde la forme sphérique, ayant partout les extrémités également distantes du centre, ce qui est la forme la plus parfaite et la plus semblable à elle-même. Il polit toute [33c] la surface de ce globe, avec le plus grand soin par plusieurs raisons ; ce monde n’avait besoin ni d’yeux ni d’oreilles, parce qu’il ne restait en dehors rien à voir ni rien à entendre ; il n’y avait pas non plus autour de lui d’air à respirer ; il n’avait besoin d’aucun organe pour la nutrition, ni pour rejeter les aliments digérés ; car il n’y avait rien à rejeter ni rien à prendre. Non ; il est fait pour se nourrir de ses pertes propres, et toutes ses actions, [33d] toutes ses affections lui viennent de lui-même et s’y renferment ; car l’auteur du monde estima qu’il vaudrait mieux que son ouvrage se suffit à lui-même, que d’avoir besoin de secours étranger. De même, il ne jugea pas nécessaire de lui faire des mains, parce qu’il n’y avait rien à saisir ni rien à repousser ; et il ne lui fit pas non plus de pieds, ni rien de ce qu’il faut pour la marche ; [34a] mais il lui donna un mouvement propre à la forme de son corps, et qui, entre les sept mouvements, appartient principalement à l’esprit et à l’intelligence[23]. Faisant tourner le monde constamment sur lui-même et sur un même point, Dieu lui imprima ainsi le mouvement de rotation, et lui ôta les six autres mouvements, ne voulant pas qu’il fût errant à leur gré. Le monde enfin, n’ayant pas besoin de pieds, pour exécuter ce mouvement de rotation, il le fit sans pieds et sans jambes.

C’est ainsi que le Dieu, qui existe de tout temps, avait conçu le Dieu qui devait [34b] naître ; il le polit, l’arrondit de tous côtés, plaça ses extrémités à égale distance du centre, en forma un tout, un corps parfait, composé de tous les corps parfaits ; puis il mit l’âme au milieu, l’épandit partout, en enveloppa le corps ; et ainsi il fit un globe tournant sur lui-même, un monde unique, solitaire, se suffisant par sa propre vertu, n’ayant besoin de rien autre que soi, se connaissant et s’aimant lui-même. De cette manière il produisit un Dieu bienheureux.

Mais Dieu ne fit pas l’âme la dernière, selon l’ordre que nous avons suivi [34c] dans notre exposition ; car, en unissant l’âme au corps, il n’eût jamais permis que le plus vieux obéît au plus jeune. Mais nous qui participons beaucoup du hasard, nous parlons ainsi à peu près au hasard. Dieu fit l’âme supérieure au corps, tant en âge qu’en vertu, pour qu’elle sût lui commander et devenir sa maîtresse. [35a] Voici de quoi et comment il la fit. Avec la substance indivisible et toujours la même, et avec la substance divisible et corporelle, il composa une troisième espèce de substance, intermédiaire entre la nature de ce qui est le même et celle de ce qui est divers, et il l’établit au milieu du divisible et de l’indivisible. De ces trois substances il fit un seul tout, en combinant violemment la nature intraitable de ce qui est divers avec ce qui est le même ; [35b] et quand il eut mêlé le divisible et l’indivisible avec la substance intermédiaire, et de ces trois choses formé un tout unique, il divisa ce tout en autant de parties qu’il était convenable, et chacune se trouva contenir du même, du divers et de la substance intermédiaire. Voici comment il opéra cette division : d’abord il ôta du tout une partie, puis une seconde partie double de la première, une troisième valant une fois et demie la seconde et trois fois la première, une quatrième double de la seconde, une cinquième triple [35c] de la troisième, une sixième octuple de la première, une septième valant la première vingt-sept fois. Cela fait, il remplit les intervalles [36a] doubles et triples, en enlevant au tout encore d’autres parties qu’il plaça de manière à ce qu’il y eût dans chaque intervalle deux moyennes, dont la première surpasse un de ses extrêmes et est surpassée par l’autre d’une même partie de chacun d’eux, et dont la seconde surpasse un de ses extrêmes et est surpassée par l’autre d’un nombre égal. Comme de cette insertion de moyens termes résultèrent des intervalles nouveaux tels que chaque nombre valût le précédent augmenté de la moitié, du tiers ou du huitième, [36b] il remplit tous les intervalles d’un plus un tiers par des intervalles d’un plus un huitième, laissant de côté dans chaque intervalle d’un plus un tiers une partie telle que le dernier nombre inséré fût au nombre suivant dans le rapport de deux cent cinquante-six à deux cent quarante-trois. C’est ainsi que le premier mélange, dont il retrancha ces parties, se trouva entièrement employé. Il coupa ensuite toute cette composition nouvelle en deux dans le sens de la longueur, plaça les deux portions de cette ligne sur le milieu l’une de l’autre, comme dans la lettre X, [36c] les courba en cercle, unit les deux extrémités de chacune entre elles et à celles de l’autre dans le point opposé à leur intersection, et leur imprima le mouvement du cercle, mouvement toujours le même et s’exécutant sur un même point. Il fit un de ces cercles extérieur et l’autre intérieur, appelant mouvement extérieur celui du même et intérieur celui du divers. Le mouvement du même, il l’inclina de côté, vers la droite, et le mouvement du divers il le dirigea suivant la diagonale, vers la gauche ; [36d] il donna la supériorité au mouvement du même et du semblable ; car il le laissa seul indivisible ; tandis que, divisant en six parties le mouvement intérieur, il fit sept cercles inégaux, avec des intervalles doubles et triples, trois de chaque espèce, et il assigna à ces cercles des mouvements contraires, dont trois de la même vitesse, les quatre autres inégaux en vitesse, tant entre eux qu’aux trois premiers, mais allant tous ensemble harmonieusement[24].

L’auteur du monde ayant achevé à son gré la composition de l’âme, il construisit au dedans d’elle tout ce qui est corporel, [36e] et rapprochant l’un de l’autre le centre du corps et celui de l’âme, il les unit ensemble ; et l’âme infuse partout, depuis le milieu jusqu’aux extrémités, et enveloppant le monde circulairement, introduisit, en tournant sur elle-même, le divin commencement d’une vie perpétuelle et bien ordonnée pour toute la suite des temps. Le corps du monde est visible ; l’âme est invisible, elle participe de la raison [37a] et de l’harmonie des êtres intelligibles et éternels, et elle est la plus parfaite des choses qu’ait formées l’être parfait. Or, puis qu’elle se compose de la nature du même, de celle du divers et de la substance intermédiaire ; qu’elle est à la fois divisée et unie selon une certaine proportion et qu’elle revient circulairement sur elle-même, il est évident qu’en rencontrant quelque chose de la substance divisible et quelque chose de la substance indivisible, elle déclare, par le mouvement qui se fait dans toute l’étendue de son être, à quoi ce quelque chose est identique [37b] et de quoi il diffère, pourquoi, où, quand et de quelle manière il arrive que ce quelque chose existe ou soutient quelques rapports avec les choses particulières et sujettes à la génération et avec celles qui sont toujours les mêmes. La raison dont la vérité consiste dans son rapport avec ce qui est le même, peut avoir pour objet et le même et le divers ; et quand, dans les mouvements auxquels elle se livre sans voix et sans écho, elle entre en rapport avec ce qui est sensible, et que le cercle de ce qui est divers, dans sa marche régulière, apporte à l’âme entière des nouvelles de son monde, alors naissent des opinions et des croyances stables et vraies. [37c] Mais quand la raison a pour objet ce qui est rationnel, et que le cercle de ce qui est le même, révolu à propos, le découvre à l’âme, l’intelligence et la connaissance s’accomplissent nécessairement. Quant à savoir où ces choses se passent, quiconque dira que c’est ailleurs que dans l’âme, celui-là dira toute autre chose que la vérité.

L’auteur et le père du monde voyant cette image des dieux éternels en mouvement et vivante, se réjouit, et dans sa joie il pensa à la rendre encore plus semblable à son modèle ; [37d] et celui-ci étant un animal éternel, il chercha à donner à l’univers toute la perfection possible. La nature du modèle était éternelle, et le caractère d’éternité ne pouvait s’adapter entièrement à ce qui a commencé ; Dieu résolut donc de faire une image mobile de l’éternité ; et par la disposition qu’il mit entre toutes les parties de l’univers, il fit de l’éternité qui repose dans l’unité cette image éternelle, mais divisible, que nous appelons le temps. [37e] Avec le monde naquirent les jours, les nuits, les mois et les années, qui n’existaient point auparavant. Ce ne sont là que des parties du temps ; le passé, le futur en sont des formes passagères que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance éternelle ; car nous avons l’habitude de dire : elle fut, elle est et sera ; elle est, voilà ce qu’il faut dire en [38a] vérité. Le passé et le futur ne conviennent qu’à la génération qui se succède dans le temps, car ce sont là des mouvements. Mais la substance éternelle, toujours la même et immuable, ne peut devenir ni plus vieille ni plus jeune, de même qu’elle n’est, ni ne fut, ni ne sera jamais dans le temps. Elle n’est sujette à aucun des accidents que la génération impose aux choses sensibles, à ces formes du temps qui imite l’éternité et se meut dans un cercle mesure par le nombre. [38d] De même, quand nous appliquons le mot être au passé, au présent, à l’avenir et même au non être, nous ne parlons pas exactement. Mais, ce n’est point ici le lieu de s’expliquer sur ces choses plus en détail.

Le temps a donc été fait avec le monde, afin que, nés ensemble, ils finissent aussi ensemble, si jamais leur destruction doit arriver ; et il a été fait sur le modèle de la nature éternelle, afin qu’il lui ressemblât [38c] le plus possible. Le modèle est existant pendant toute l’éternité, et le monde a été, est et sera pendant toute la durée du temps. C’est dans ce dessein et dans cette pensée que Dieu, pour produire le temps, fit naître le soleil, la lune et les cinq autres astres que nous appelons planètes, afin de marquer et de maintenir les mesures du temps ; et, après avoir formé ces corps, il leur assigna [38d] les sept orbites que forme le cercle de ce qui est divers. La lune obtint l’orbite le plus proche de la terre ; le soleil vint après, ensuite Vénus et l’astre consacré à Mercure, qui parcourent leurs orbites aussi vite que le soleil, mais dont le mouvement est en sens contraire. C’est pourquoi le Soleil, Mercure et Vénus s’atteignent et sont tour à tour atteints l’un par l’autre dans leur course. Si on voulait exposer toutes les raisons pour lesquelles les autres astres ont été établis, ce nouveau [38e] sujet nous arrêterait bien plus longtemps que celui dont nous sommes occupés maintenant. Peut-être une autre fois, quand nous aurons plus de loisir, reviendrons-nous sur ce point et le traiterons-nous avec toute l’étendue qu’il mérite.

Quand donc chacun des astres qui étaient nécessaires à la constitution du temps, eut pris le cours convenable, et que ces corps, par leur union avec l’âme de l’univers, furent devenus des êtres animés et comprirent la tâche qui leur était imposée, ils parcoururent, selon le mouvement du divers, [39a] coupant obliquement celui du même et en même temps maîtrisé par lui, les uns des orbites plus grandes, les autres des orbites plus petites ; ceux dont l’orbite était plus petite allèrent plus vite, et ceux dont l’orbite était plus grande allèrent moins vite ; enfin, ceux qui, par le mouvement du même, vont le plus vite, semblèrent atteints par ceux qui vont plus lentement, tandis qu’en réalité ce sont eux qui les atteignent. Car, le mouvement qui fait tourner tous les cercles en spirale, comme ces cercles se meuvent en même temps [39b] dans deux directions contraires, fait paraître le plus près ce qui s’éloigne le plus lentement de lui-même, qui est le plus vite. Or, pour qu’il y eût une mesure évidente de la vitesse et de la lenteur relative des astres et que les mouvements des huit cercles pussent d’exécuter à leur aise, Dieu alluma au second cercle, à partir de la terre, une lumière que nous appelons le soleil, afin d’éclairer tout le ciel et de faire participer à la science du nombre tous les êtres vivants qui y sont appelés, instruits par le mouvement du même et du semblable. [39c] C’est ainsi que naquirent d’abord le jour et la nuit et par là une révolution uniforme et régulière, ensuite le mois, après que la lune eut, dans son circuit, atteint le soleil, enfin l’année, après que le soleil eut terminé sa carrière. Quant aux autres astres, les hommes, excepté un bien petit nombre, n’en connaissent pas les révolutions ; ils ne leur donnent pas même des noms et ne mesurent pas leurs distances au moyen du nombre, de sorte [39d] qu’à vrai dire, ils ne savent pas que ces mouvements, infinis en nombre et d’une admirable variété, sont ce que nous appelons le temps. Il est néanmoins possible de comprendre comment la véritable unité de temps, l’année parfaite est accomplie, lorsque les huit révolutions mesurées par le circuit et le mouvement uniforme du même, sont toutes retournées à leur point de départ. Voilà pourquoi et comment ont été faits ceux des astres qui, dans leur marche à travers le ciel, sont assujétis à des conversions[25], afin que [39e] cet animal visible ressemblât le plus qu’il se pourrait à l’animal parfait et intelligible et imitât de plus près sa nature éternelle.

Avant la génération du temps, le monde tout entier était fait à l’imitation de son modèle, et la seule dissemblance qui restait entre eux, c’était que le monde ne contenait pas encore tous les animaux. Dieu ajouta donc ce qui manquait conformément à la nature du modèle. Il jugea qu’il fallait mettre dans ce monde des espèces d’animaux de même nombre et de la même nature que celles que son esprit aperçoit dans l’animal réellement existant. Or, il y en a quatre : la première est la race céleste des dieux, la seconde comprend les animaux ailés [40a] et qui vivent dans l’air, la troisième ceux qui habitent les eaux, et la quatrième ceux qui marchent sur la terre. Il composa l’espèce divine presque toute entière de feu, afin qu’elle fût la plus resplendissante et la plus belle à voir ; il la fit ronde à la ressemblance de l’univers, l’établit dans la connaissance du bien à la suite duquel elle marche ; puis il la distribua sur toute l’étendue du ciel auquel il donna par cette variété son véritable ornement. Chacun de ces animaux divins reçut deux mouvements : l’un par lequel il se meut dans le même cercle, [40b] de la même façon et autour du même point, parce que sa pensée s’applique toujours au même objet et reste toujours la même ; l’autre, par lequel il se meut en avant, maîtrisé par le mouvement du même et du semblable. Il leur ôta les cinq autres mouvements, afin que chacun d’eux fût aussi parfait que possible. C’est dans le même motif que furent formés les astres qui ne sont point errants[26], animaux divins et immortels, qui persévèrent toujours dans un même mouvement autour d’un même point. Quant aux astres errants et soumis à des conversions, ils ont été faits comme nous l’avons exposé plus haut. La terre, notre nourrice, roulée [40c] autour de l’axe qui traverse tout l’univers, a été faite pour être la productrice et la gardienne du jour et de la nuit ; elle est le premier et le plus ancien des dieux nés sous le ciel. Mais les chœurs de danses formés par ces dieux, les cercles qu’ils décrivent entre eux, comment ils reculent ou avancent, s’approchent ou s’écartent les uns des autres, à quelles époques ceux-ci se cachent derrière ceux-là pour reparaître ensuite, les alarmes et les présages [40d] qu’inspire ce spectacle à ceux qui savent y lire, ce serait une vaine entreprise d’exposer tout cela sans en avoir une image sous les yeux[27]. Ce que nous avons dit jusqu’ici nous doit suffire, et nous n’ajouterons plus rien sur la nature des dieux visibles et qui ont pris naissance.

Quant aux autres démons, il est au-dessus de notre pouvoir de connaître et d’expliquer leur génération ; il faut s’en rapporter aux récits des anciens, qui, étant descendus des dieux, comme ils le disent, connaissent sans doute leurs ancêtres. On ne saurait refuser d’ajouter foi aux enfants [40e] des dieux, quoique leurs récits ne soient pas appuyés sur des raisons vraisemblables ou certaines. Mais comme ils prétendent raconter l’histoire de leur propre famille, nous devons nous soumettre à la loi et les croire.

Voici donc, d’après leur récit, la généalogie de ces dieux : du Ciel et de la Terre naquirent l’Océan et Thétis, qui engendrèrent Phorcys, Saturne, Rhéa et plusieurs autres. [41a] De Saturne et de Rhéa sont descendus Jupiter, Junon et tous les dieux qu’on leur donne pour frères, et enfin toute leur postérité[28].

Quand tous ces dieux, et ceux qui brillent dans le ciel et ceux qui ne nous apparaissent qu’autant qu’il leur plaît, eurent reçu la naissance, l’auteur de cet univers leur parla ainsi : « Dieux issus d’un Dieu, vous dont je suis l’auteur et le père, mes ouvrages sont indissolubles parce que je le veux. Tout [41b] ce qui est composé de parties liées ensemble, doit se dissoudre ; mais il est d’un méchant de vouloir détruire ce qui est bien et forme une belle harmonie. Ainsi, puisque vous êtes nés, vous n’êtes pas immortels, ni absolument indissolubles ; mais vous ne serez point dissous et vous ne connaîtrez point la mort, parce que ma volonté est pour vous un lien plus fort et plus puissant que ceux dont vous fûtes unis au moment de votre naissance. Maintenant écoutez mes ordres. Il reste encore à naître trois races mortelles ; sans elles le monde serait imparfait : car il ne contiendrait pas en soi [41c] toutes les espèces d’animaux, et il doit les contenir pour être parfait. Si je leur donnais moi-même la naissance et la vie, ils seraient semblables aux dieux. Afin donc qu’ils soient mortels et que cet univers soit réellement un tout achevé, appliquez-vous, selon votre nature, à former ces animaux, en imitant la puissance que j’ai déployée moi-même dans votre formation. Quant à l’espèce qui doit partager le nom des immortels, être appelée divine et servir de guide à ceux des autres animaux qui voudront suivre la justice et vous, [41d] je vous en donnerai la semence et le principe. Vous ensuite, ajoutant au principe immortel une partie périssable, formez-en des animaux ; faites-les croître en leur donnant des aliments ; et après leur mort recevez-les dans votre sein. »

Il dit, et, dans le même vase où il avait composé l’âme du monde, il mit les restes de ce premier mélange et les mêla à peu près de la même manière. L’essence de vie au lieu d’être aussi pure qu’auparavant, l’était deux et trois fois moins. Ayant achevé le tout, Dieu le partagea en autant d’âmes qu’il y a d’astres, [41e] en donna une à chacun d’eux, et, faisant monter ces âmes comme dans un char, il leur fit voir la nature de l’univers et leur expliqua ses décrets irrévocables. La première naissance sera la même pour tous, afin que nul ne puisse se plaindre de Dieu ; chaque âme, placée dans celui des organes du temps[29] [42a] qui convient le mieux à sa nature, deviendra nécessairement un animal religieux ; la nature humaine étant double, le sexe qu’on appellera viril, en sera la plus noble partie ; quand, par une loi fatale, les âmes seront unies à des corps, et que ces corps recevront sans cesse de nouvelles parties et en perdront d’autres, ces impressions violentes produiront d’abord la sensation, puis l’amour mêlé de plaisir et de peine, enfin la crainte et la colère, [42b] et toutes les autres passions qui naissent de celles-là ou leur sont contraires ; la justice consistera à dompter ces passions, l’injustice à leur obéir ; celui qui passera honnêtement le temps qui lui a été donné à vivre, retournera après sa mort vers l’astre qui lui est échu et partagera sa félicité ; celui qui aura failli sera changé en femme [42c] à la seconde naissance ; s’il ne s’améliore pas dans cet état, il sera changé successivement, suivant le caractère de ses vices, en l’animal auquel ses mœurs l’auront fait ressembler ; et ses transformations et son supplice ne finiront point avant que se laissant conduire par le mouvement du même et du semblable en lui, et domptant par la raison cette partie grossière de lui-même, composée tardivement de feu, d’air, [42d] d’eau et de terre, masse turbulente et désordonnée, il se rende digne de recouvrer sa première et excellente condition.

Quand Dieu eut donné ces lois aux âmes pour ne pas être à l’avenir responsable de leurs fautes, il répandit les unes sur la terre, les autres dans la lune et le reste dans les autres organes du temps. Après cette distribution, il laissa aux jeunes dieux le soin de façonner les corps mortels, d’ajouter à l’âme humaine [42e] tout ce qui lui manquait, et de diriger, autant que possible, cet animal mortel dans la voie la meilleure et la plus sage, à moins qu’il ne devienne lui-même l’artisan de son malheur.

Celui qui avait ainsi disposé toutes ces choses, demeura dans son repos accoutumé. Cependant ses enfants, comprenant l’ordre établi par leur père, s’y conformèrent ; ils prirent le principe immortel de l’animal mortel, et, imitant l’auteur de leur être, ils empruntèrent au monde des parties de feu, de terre, d’eau et d’air, [43a] qui devaient lui être rendues un jour, et les assemblèrent en un tout, non pas par des liens indissolubles, comme ceux qui unissaient les parties de leurs propres corps ; mais au moyen d’un grand nombre de chevilles, invisibles à cause de leur petitesse, ils composèrent, de ces divers éléments, chaque corps particulier, et dans ce corps, dont les parties s’écoulent et se renouvellent sans cesse, ils placèrent les cercles de l’âme immortelle. Les cercles de l’âme, comme plongés dans un fleuve, ne se laissèrent pas emporter par le courant, mais ne purent le régler, tantôt entraînés, tantôt entraînant à leur tour ; de sorte que [43b] l’animal tout entier était agité sans ordre, sans raison, au hasard, par tous les six mouvements, en avant et en arrière, à droite et à gauche, en haut et en bas, dans tous les sens. Le flot qui, en s’avançant et se retirant, apporte au corps sa nourriture, était déjà assez agité ; il devint encore plus désordonné par l’impulsion qu’il reçut du dehors, quand le corps fut offensé [43c] par un feu extérieur à lui, par la dureté de la terre, par les exhalaisons humides de l’eau ou par la violence des vents portés par l’air, mouvements qui tous passent du corps jusqu’à l’âme et qui ont été depuis et sont encore aujourd’hui appelés en général sensations. Ces sensations excitèrent alors de grandes et nombreuses émotions, et, venant à se rencontrer [43d] avec le courant intérieur, agitèrent violemment les cercles de l’âme, arrêtèrent entièrement par leur tendance contraire le mouvement du même, l’empêchèrent de poursuivre et de terminer sa course, et introduisirent le désordre dans le mouvement du divers, de sorte que les trois intervalles doubles, et les trois intervalles triples, avec les intervalles d’un plus un demi, d’un plus un tiers et d’un plus un huitième, qui leur servent de liens et de moyens termes, ne pouvant être complètement détruits sans l’intervention de celui qui les a formés, furent [43e] au moins détournés de leur course circulaire, et égarés dans tous les sens et dans tous les mouvements désordonnés, autant que cela était possible. Demeurant à peine réunis entre eux, ils se mouvaient encore, mais sans ordre, tantôt dans un sens contraire à celui qu’ils devaient suivre, tantôt obliquement ; quelquefois renversés, comme si quelqu’un mettait la tête en bas et jetait les pieds en haut ; dans cette position, il prend la droite des spectateurs pour leur gauche et leur gauche pour leur droite, et ceux-ci se trompent de même à son égard. Au milieu de ces désordres et d’autres semblables, [44a] quand les cercles viennent à rencontrer au dehors quelque objet de l’espèce du même, ou de l’espèce du divers, ils donnent à ces objets les noms de même et de divers, à l’encontre de la vérité ; ils deviennent menteurs et extravagants ; et il n’y a en eux aucun cercle qui dirige et conduise les autres. Et si des sensations apportées du dehors viennent ébranler la demeure de l’âme, elles semblent triompher de l’âme, qui pourtant est leur maîtresse.

À cause de tous ces accidents, aujourd’hui et depuis les premiers temps, l’âme commence [44b] par être sans intelligence, quand elle vient d’être unie à un corps mortel. Mais quand le courant de nourriture et d’accroissement diminue, et que les cercles de l’âme, prenant de la tranquillité, suivent leur voie propre et se modèrent avec le temps, alors réglant leurs mouvements à l’imitation de celui des cercles qui embrasse toute la nature, ils ne se trompent plus sur le même et sur le divers, et rendent sage l’homme dans lequel ils se trouvent. Et si en outre on a reçu une bonne éducation, on devient un homme accompli [44c] et parfaitement sain, et on évite la plus grande des maladies ; tandis que celui qui a négligé son âme, traverse la vie d’un pas chancelant et retourne dans l’autre monde, sans avoir rien gagné dans celui-ci et chargé d’impureté. Mais nous reviendrons plus tard sur ce point ; il faut en ce moment traiter avec plus de soin le sujet qui nous occupe. Nous allons donc reprendre ce que nous disions tout à l’heure, la génération détaillée du corps avec celle de l’âme, pour quelle raison et par quelle divine Providence ils ont été faits, [44d] en nous attachant dans ces explications à ce qu’il y a de plus vraisemblable.

D’abord, à l’imitation de la forme ronde de l’univers, les dieux placèrent les deux cercles divins de l’âme dans ce corps sphérique que nous appelons maintenant la tête, et qui est en nous notre partie la plus divine et la maîtresse de toutes les autres. Ils lui soumirent le corps entier, dont ils firent son serviteur, sachant bien que le corps serait capable de se mouvoir dans tous les sens. Et, comme il y a sur la terre toutes sortes d’éminences que la tête en roulant [44e] n’aurait pu franchir, et de cavités d’où elle n’aurait pu sortir, ils lui donnèrent le corps comme un char pour la porter. Le corps reçut pour cela de la longueur, et la Providence divine lui donna quatre membres qui s’étendent et se replient, au moyen desquels il saisit les objets et s’appuie sur eux pour pénétrer en quelque lieu que ce soit, [45a] portant dans l’endroit le plus élevé de nous-mêmes la demeure de la partie la plus sainte et la plus divine de notre être. Voilà pourquoi nous avons tous des pieds et des mains. Jugeant que les parties antérieures de notre corps sont plus nobles et plus propres à commander que les parties postérieures, les dieux voulurent que notre mouvement se fît plutôt en avant qu’en arrière. Il fallut donc que le devant de notre corps fût distinct de l’autre côté, et formé différemment. Pour cela, sur le globe de la tête, ils placèrent d’abord le visage, et sur le visage les organes [45b] de toutes les facultés de l’âme. Ils firent participer à la direction de notre être la partie qui occupe le devant, comme la nature le voulait. Le premier organe qu’ils fabriquèrent est l’œil qui nous apporte la lumière ; et voici dans quel but : ils composèrent un corps particulier de tout le feu qui ne brûle pas, mais qui fournit cette douce lumière, dont chaque jour est formé ; et le feu pur, et semblable à celui-là, qui est au dedans de nous, ils le firent s’écouler par les yeux, à flots pressés mais uniformes, et ils disposèrent toute la surface de l’œil, et surtout le milieu, [45c] de manière à arrêter complètement le feu le plus grossier, et à ne laisser passer que celui qui est pur. Quand donc la lumière du jour s’applique au courant de la vue, alors le semblable rencontre son semblable, l’union se forme et il n’y a plus dans la direction des yeux qu’un seul corps, qui n’est plus un corps étranger et dans lequel ce qui vient du dedans est confondu avec ce qui vient du dehors. De cette union de parties semblables résulte un tout homogène, [45d] qui transmet à tout notre corps et fait parvenir jusqu’à l’âme les mouvements des objets qu’il rencontre ou par lesquels il est rencontré, et nous donne ainsi cette sensation que nous appelons la vue. Mais à la nuit, quand le feu extérieur se retire, le courant est détruit ; car le feu intérieur, rencontrant au dehors des êtres d’une nature différente, s’altère et s’éteint, et ne peut plus s’unir à l’air qui l’environne, puisque cet air ne contient plus de feu. Il cesse donc de voir, et alors il amène le sommeil ; car les paupières, [45e] que les dieux ont faites pour être les gardiennes et les conservatrices de la vue, retiennent au dedans, en se fermant, la puissance du feu ; celle-ci comprimée ralentit et tempère les mouvements intérieurs ; de là le repos ; ce repos, quand il est profond, amène un sommeil mêlé de peu de songes ; mais s’il reste encore quelque mouvement trop rapide, ces mouvements, suivant leur nature et la place qu’ils occupent, [46a] engendrent des représentations des objets eux-mêmes, visions intérieures dont on se souvient au réveil. Quant à la faculté de reproduire des images, qui appartient aux miroirs et à toute surface brillante et polie, il n’est plus difficile de s’en rendre compte. Lorsque le feu intérieur et le feu extérieur, à cause de l’affinité qui est entre eux, s’unissent auprès d’une surface polie, et se mêlent l’un à l’autre de mille façons, [46b] il en résulte nécessairement des images fidèles, puisque le feu du visage ne fait plus qu’un, sur la surface polie et brillante, avec le feu de l’image. Cependant la droite semble être à gauche ; car, il n’arrive pas ici, comme dans les cas ordinaires, que chaque partie de celui qui regarde soit tournée vers la partie contraire de celui qui est vu ; tandis que la droite paraît à droite et la gauche à gauche, quand la lumière, composée de deux sortes de feux, est répercutée ; et cela arrive [46c] lorsque la surface polie d’un miroir, recourbée en avant des deux côtés, renvoie le feu qui vient de la droite du spectateur vers la partie gauche de l’image, et réciproquement. Ce même miroir, placé en travers devant le visage, présente l’image renversée, parce qu’alors c’est le bas qui est renvoyé vers le haut et le haut vers le bas[30].

Tout cela est du nombre des causes secondaires dont Dieu se sert pour représenter l’idée du bien aussi parfaitement qu’il est possible. [46d] La plupart des hommes les regardent, non comme des causes secondaires, mais comme les principales causes de toutes choses, parce qu’elles refroidissent, échauffent, condensent, liquéfient et produisent d’autres effets semblables. Mais il ne peut y avoir en elles ni raison ni intelligence. Car, de tous les êtres, le seul qui puisse posséder l’intelligence est l’âme ; or, l’âme est invisible, tandis que le feu, l’eau, la terre et l’air sont tous des corps visibles. Mais, celui qui aime l’intelligence et la science doit rechercher comme les vraies causes [46e] premières les causes intelligentes, et mettre au rang des causes secondaires, toutes celles qui sont mues et qui meuvent nécessairement[31]. Il nous faut suivre et exposer ces deux genres de causes, en traitant séparément de celles qui produisent avec intelligence ce qui est beau et bien, et de celles qui, dépourvues de raison, agissent au hasard et sans ordre. Nous en avons assez dit sur les causes secondaires qui ont donné à la vue la faculté qu’elle possède. Il nous reste à indiquer le plus grand des avantages que nous procure la vue, et pour lequel la Divinité [47a] nous a fait ce présent. La vue est pour nous, à mon sentiment, la cause du plus grand bien ; car personne n’aurait pu discourir comme nous le faisons sur l’univers, sans avoir contemplé les astres, le soleil et le ciel. C’est l’observation du jour et de la nuit, ce sont les révolutions des mois et des années, qui ont produit le nombre, fourni la notion du temps, et rendu possible l’étude de la nature de l’univers. [47b] Ainsi, nous devons à la vue la philosophie elle-même, le plus noble présent que le genre humain ait jamais reçu et puisse recevoir jamais de la munificence des dieux. Voilà ce que j’appelle le plus grand bien de la vue. Maintenant, pourquoi célébrer ses autres avantages moins précieux ? Celui qui n’est pas sage en regretterait la perte par des plaintes et des gémissements inutiles. Mais qu’il demeure établi pour nous que Dieu nous a donné la vue, afin qu’en examinant dans le ciel les cercles de l’intelligence éternelle, nous apprenions à conduire ceux de notre esprit, qui, malgré le désordre de leurs mouvements, [47c] sont de même nature que ces autres cercles bien ordonnés, et qu’instruits par ce spectacle à donner à nos pensées la direction la plus régulière que comporte notre nature, à l’image des cercles divins qui ne s’écartent point de leur route, nous réglions ceux qui s’en écartent en nous.

Il en faut dire autant de la voix et de l’ouïe : Dieu nous les a données pour les mêmes motifs ; car la parole a été destinée au même but que la vue ; elle y concourt pour une grande part ; et c’est à cause de l’harmonie que l’ouïe a reçu la faculté de saisir [47d] les sons musicaux. Quand on cultive avec intelligence le commerce des Muses, l’harmonie, dont les mouvements sont semblables à ceux de notre âme, ne paraît pas destinée à servir, comme elle le fait maintenant, à de frivoles plaisirs[32] ; les Muses nous l’ont donnée pour nous aider à régler sur elle et soumettre à ses lois les mouvements désordonnés de notre âme, comme elles nous ont donné le rhythme [47e] pour réformer les manières dépourvues de mesure et de grâce de la plupart des hommes.

Nous n’avons guère parlé jusqu’ici que des actes opérés par l’intelligence. Il faut y ajouter ceux qui viennent de la nécessité ; [48a] car, ce monde est le résultat de l’action combinée de la nécessité et de l’intelligence. L’intelligence prit le dessus sur la nécessité, en lui persuadant de produire la plupart des choses de la manière la plus parfaite ; la nécessité céda aux sages conseils de l’intelligence ; et c’est ainsi que cet univers fut constitué dans le principe. Si donc nous voulons exposer avec exactitude l’origine du monde, il nous faut, dans nos discours, suivre cette cause irrégulière partout où elle nous conduira. Il faut par conséquent revenir [48b] sur nos pas et prendre un autre commencement, en remontant ici à l’origine des choses, comme nous l’avons fait pour ce qui précède. Cherchons quelle était, avant la naissance du monde, la nature du feu, de l’eau, de l’air et de la terre, et quelles pouvaient être alors leurs qualités. Jusqu’ici personne n’a approfondi ces questions ; mais comme si nous savions parfaitement ce que c’est que le feu et chacun de ces autres corps, nous disons que ce sont des principes, et nous les considérons comme les éléments de l’univers, tandis que l’homme le moins intelligent devrait comprendre [48c] qu’ils ne peuvent être comparés avec la moindre vraisemblance aux parties dont les syllabes se composent[33]. Mais voici ce que je vous déclare : Je n’entreprendrai point de vous exposer la cause ou les causes et les raisons, quelles qu’elles soient, de tout ce qui existe, et je m’en abstiens pour ce seul motif qu’il serait trop difficile d’expliquer sur cela son sentiment, en se conformant au plan de ce discours. N’attendez pas cela de moi, et moi-même il ne faut pas que je me persuade que je sois en état d’accomplir [48d] une si grande entreprise. Mais, me renfermant dans la vraisemblance, comme je l’ai fait depuis le commencement de ce discours, je tâcherai d’émettre des opinions qui ne soient pas moins vraisemblables que celles des autres, et de traiter de nouveau mon sujet dans son ensemble et dans ses détails avec plus d’étendue qu’auparavant. Invoquons encore, avant de poursuivre, la Divinité qui nous a conduits jusqu’ici, afin qu’elle nous guide, dans cette recherche ardue et inaccoutumée, [48e] vers des doctrines vraisemblables.

Distinguons un plus grand nombre de principes que nous ne l’avons fait au commencement ; alors nous ne parlions que de deux espèces d’êtres ; il faut maintenant en admettre une troisième. Ces deux espèces nous ont suffi dans tout ce qui précède ; l’une intelligible et toujours la même ; c’est le modèle ; l’autre, visible et ayant un commencement, [49a] la copie de la première. Nous n’avons pas cherché une troisième espèce, ces deux-là paraissant nous suffire. Mais la suite de ce discours semble nous contraindre à introduire un nouveau terme, difficile et obscur. Et quelle puissance naturelle lui attribuerons-nous ? Celle surtout d’être le réceptacle et comme la nourrice de tout ce qui naît. Voilà la vérité ; mais il est nécessaire de s’expliquer plus au long : tâche pénible [49b] pour divers motifs, et surtout parce qu’elle nous oblige à nous étendre d’abord sur la nature du feu et des autres corps dont nous avons parlé en même temps. Car il n’est pas facile de dire, par exemple, quel est celui de ces corps qu’on doit appeler eau plutôt que feu, et en général pourquoi une certaine dénomination convient à l’un d’entre eux plutôt qu’à tous les autres ou à chacun des autres ; de sorte qu’il est malaisé d’avoir ici un langage ferme et assuré. Comment donc y parviendrons-nous ? par quels moyens ? et dans ces difficultés que pourrons-nous dire le vraisemblable sur ces différents corps ? D’abord nous voyons que celui que nous avons appelé eau, en se congelant devient, à ce qu’il semble, des pierres et de la terre ; [49c] la terre dissoute et décomposée s’évapore en air ; l’air enflammé devient du feu ; le feu comprimé et éteint redevient de l’air ; à son tour, l’air condensé et épaissi se transforme en nuage et en brouillard ; les nuages, en se condensant encore plus, s’écoulent en eau ; l’eau se change de nouveau en terre et en pierres ; tout cela forme un cercle, dont toutes les parties ont l’air de s’engendrer les unes les autres. Ainsi, ces choses ne paraissant jamais [49d] conserver une nature propre, qui oserait affirmer que l’une d’elles est telle chose et non pas telle autre ? On ne le peut ; et il est beaucoup plus sûr de s’exprimer à leur sujet de la façon suivante : Le feu, par exemple, que nous voyons soumis à de perpétuels changements, nous ne l’appellerons pas feu, mais quelque chose de semblable au feu, comme nous n’appellerons pas l’eau de l’eau, mais quelque chose de semblable à l’eau, et nous ne désignerons aucun de ces objets par des termes [49e] qui marquent de la persistance, comme quand nous disons ceci, cela, pour désigner quelque chose ; car, ne restant jamais les mêmes, ces objets se refusent à ces dénominations, ceci, de ceci, à ceci, et à toutes celles qui les présentent comme ayant une certaine stabilité. Il ne faut pas parler de ces sortes de choses comme d’individus distincts, mais il faut les appeler toutes et chacune d’elles des apparences soumises à de perpétuels changements. Nous appellerons donc des apparences le feu et tout ce qui a eu un commencement. Mais, l’être dans lequel elles apparaissent pour s’évanouir ensuite, [50a] celui-là seul peut être désigné par ces mots ceci et cela, tandis qu’on ne peut les appliquer aux qualités, au chaud, au blanc, à tout ce qui a son contraire, et en général aux phénomènes qui dérivent de ceux-là.

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