Timée

Platon · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Timée (trad. Cousin)/Dialogue · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Platon TIMÉE Traduction par Victor Cousin. Rey et Gravier, 1837 (Œuvres de Platon - Tome douzième, p. 95-244).

Interlocuteurs : Socrate, Timée, Critias, Hermocrate.

[17a] Un, deux, trois. Mais, mon cher Timée, où est le quatrième de mes conviés d’hier qui ont voulu me régaler aujourd’hui.

Quelque indisposition l’a surpris, Socrate ; car il n’eût pas manqué volontiers à cette réunion[2]. SOCRATE.

C’est donc à toi et à ceux-ci de remplir la place de l’absent.

[17b] Oui vraiment, et nous n’y plaindrons rien de ce qui sera en notre pouvoir. Car il ne serait pas juste qu’après avoir été reçus hier par toi aussi bien qu’on peut recevoir ses hôtes, nous ne fissions pas de notre mieux, tous tant que nous sommes encore, pour te rendre la pareille.

Vous rappellez-vous ce que nous disions, et quel sujet nous avions pris ?

Nous nous souvenons d’une partie, et toi qui es ici présent tu nous feras souvenir du reste. Ou plutôt, si cela ne t’ennuie pas, reprends tout en peu de mots dès le commencement, afin que nous en soyons mieux assurés.

[17c] Volontiers. Le sujet de nos discours d’hier était l’État, quel est le plus parfait et de quels hommes il me paraissait qu’il devait se former.

N’avons-nous pas premièrement séparé dans l’État, de la classe des gens de guerre, celle des laboureurs et tous les autres artisans[3] ?

Et après avoir, conformément à la nature, donné à chacun [17d] une seule fonction, celle qui lui convient, et à chacun un seul art, nous avons dit que les citoyens, auxquels sur tous les autres appartient la profession de la guerre, ne doivent être autre chose que les gardiens de l’État contre ceux du dehors et ceux du dedans qui voudraient lui causer quelque dommage, justes et doux envers ceux [18a] qu’ils gouvernent, parce que ce sont leurs amis naturels, et terribles dans les combats contre leurs ennemis[4].

Voilà pourquoi nous avons dit, je pense, que l’âme des gardiens de l’État doit être à un haut degré portée à la fois à la colère et à la philosophie, pour qu’ils puissent être à propos doux et terribles[5].

Et pour leur éducation ? N’avons-nous pas voulu qu’ils fussent élevés dans la gymnastique et dans les autres connaissances qui leur conviennent[6] ?

[18b] Puis il a été dit que nos guerriers ainsi élevés devaient s’estimer comme n’ayant en propre ni or ni argent ni aucun autre bien, mais que, recevant de ceux qu’ils défendent un salaire de leur protection suffisant à des hommes tempérants, ils doivent le dépenser en commun, vivre et manger ensemble, tout occupés du soin de la vertu, et libres de tous autres soucis[7].

[18c] En outre, nous avons fait mention des femmes, et nous avons exposé comment on devrait mettre leurs natures à l’unisson de celles des hommes, et leur donner des fonctions communes avec eux, tant à la guerre qu’en toute autre circonstance[8]. TIMÉE.

Et la génération des enfants ? N’est-il pas bien aisé de retenir, pour sa nouveauté, ce que nous avons prétendu, que les enfants devaient être communs entre tous, de façon que personne ne pût jamais reconnaître ses propres enfants, [18d] que tous s’estimassent parents de tous, que chacun crût trouver des frères et des sœurs dans tous ceux qui le pourraient être par leur âge, des pères et mères, des aïeux et aïeules dans tous ceux qui sont nés auparavant, des enfants et petits-enfants dans tous ceux qui viennent après[9] ?

Oui, et tout cela est facile à retenir par la raison que tu viens d’en donner.

Et afin de procurer les meilleures naissances possibles, ne vous souvient-il pas comment nous avons dit que les magistrats de l’un et de l’autre sexe devaient arranger secrètement les mariages, [18e] au moyen de certains tirages au sort, de manière que les bons et les méchants soient unis à des femmes semblables à eux, sans que personne leur en veuille du mal, ces unions étant attribuées au hasard[10] ?

[19a] Et aussi qu’il faut élever les enfants des bons, et reléguer secrètement ceux des méchants dans quelque autre classe de l’État ? Puis, lorsque les uns et les autres sont devenus grands, les examiner, ramener ceux qui en seraient dignes, et, au contraire, envoyer à leur place ceux qui ne mériteraient pas de rester parmi vous[11] ?

Avons-nous résumé toute la discussion d’hier ? Ou bien, mon cher Timée, en avons-nous oublié quelque chose ?

Écoutez maintenant dans quelle disposition d’esprit je me trouve à l’égard de l’État que nous avons décrit. Je suis dans le même sentiment qu’un homme qui, considérant de beaux animaux, soit représentés par la peinture, soit réellement vivants mais en repos, se prendrait à désirer de les voir entrer en mouvement et se livrer aux exercices auxquels [19c] ils sembleraient propres ; c’est là précisément ce que j’éprouve pour l’État que nous venons de décrire. J’entendrais avec plaisir quelqu’un qui me le montrerait soutenant les luttes qu’un État doit soutenir, marchant noblement au combat, et se comportant pendant la guerre d’une manière qui répondît à son éducation, soit dans l’action, soit dans le discours et dans les négociations avec les autres États. Véritablement, Critias et Hermocrate, [19d] je m’avoue incapable de jamais louer dignement de tels hommes et une telle république ; et pour moi ce n’est pas merveille. Mais j’en pense autant et des poëtes anciens et de ceux d’aujourd’hui ; non que je méprise la race des poëtes, mais il est clair pour tout le monde qu’on imite très-aisément et très-bien les choses au milieu desquelles on a été élevé, et qu’il est difficile [19e] de bien imiter par des actions et plus difficile encore par des discours ce qui est étranger à l’éducation qu’on a reçue. Pour les sophistes, je les crois experts en plusieurs sortes de discours et beaucoup d’autres belles choses, mais j’ai peur qu’errants comme ils le sont et n’ayant jamais de domicile à eux, ils ne puissent asseoir un jugement sur ce que c’est que des philosophes et des politiques, sur ce qu’ils doivent faire ou dire à la guerre et dans les combats, et dans les rapports qu’ils ont avec les autres hommes, soit pour l’action, soit pour la parole. Restent les gens comme vous, qui, par leur naturel et par leur éducation, [20a] tiennent à la fois du philosophe et du politique. Timée, citoyen de Locres en Italie, ville remarquable par l’excellence de ses lois, ne le cède à personne en cette ville ni pour la fortune ni pour la naissance ; il y a été revêtu des plus grandes charges et dignités ; et d’un autre côté il est parvenu, selon moi, au plus haut degré de la philosophie. Nous savons tous que Critias n’est étranger à rien de ce que nous disons ; et quant à Hermocrate, nous devons croire, sur de nombreux témoignages, qu’il n’y a rien en tout cela dont il ne soit capable et par nature et par éducation. Voilà pourquoi hier, voyant que vous me demandiez de parler de l’État, j’y ai consenti de grand cœur, dans la pensée que personne ne serait plus capable que vous autres, si vous le vouliez, de poursuivre un pareil propos. Car, maintenant que nous avons mis notre république en état de faire noblement la guerre, il n’y a que vous, entre tous les hommes de notre temps, qui puissiez achever de lui donner tout ce qui lui convient. Ayant cédé à votre demande, je vous ai fait cette demande à mon tour. Vous vous êtes concertés [20c] pour me rendre aujourd’hui cette même hospitalité de discours que vous avez reçue de moi. Me voilà donc tout prêt et le mieux disposé du monde à recevoir ce que vous me donnerez.

Assurément, Socrate, comme Timée le disait tout à l’heure, la bonne volonté ne nous manquera pas, et nous n’aurions d’ailleurs aucun prétexte pour ne pas faire ce que tu désires. Dès hier, quand nous fûmes partis d’ici pour retourner chez Critias, notre hôte, et même avant d’arriver et le long du chemin, nous y pensions. [20d] Critias nous raconta alors une ancienne histoire. Redis-la encore pour Socrate, Critias, afin qu’il voie si elle répond ou non à son désir.

Je le veux bien, si toutefois notre troisième compagnon, Timée, en est aussi d’avis.

Écoute donc, Socrate, une histoire très-étrange, et pourtant très-véritable, que racontait jadis [20e] Solon, le plus sage des sept sages. Il était grand ami de mon bisaïeul Dropide, comme il le dit lui-même en plusieurs endroits de ses poésies[14]. Il raconta à Critias mon aïeul, comme ce vieillard me le redit à son tour, que cette ville d’Athènes avait fait autrefois de grandes et admirables choses, aujourd’hui tombées dans l’oubli par la longueur du temps et la destruction des générations, [21a] mais une surtout dont le récit doit servir à la fois à satisfaire ton désir et à louer la déesse en cette réunion d’une manière juste et convenable et comme si nous lui chantions un hymne.

C’est bien dit. Mais qu’est-ce donc que cette chose que ton aïeul racontait, d’après Solon, non pas comme un conte fait à plaisir, mais comme un événement véritable ?

Je vais dire cette vieille histoire comme je l’ai entendu raconter par un homme qui lui-même n’était pas jeune. Car Critias n’était pas loin [21b] alors, à ce qu’il disait, de sa quatre-vingt-dixième année, et moi j’avais à peine atteint ma dixième. C’était le jour Curéotis des Apaturies[15], et les enfants y jouaient le rôle qu’ils ont coutume de jouer à cette fête. Nos pères avaient proposé des prix pour ceux qui réciteraient le mieux des vers. On chantait donc maints poëmes de maints poëtes, et les poésies de Solon étant alors nouvelles, beaucoup d’entre nous les chantèrent. Un de ceux de notre tribu dit alors, soit que véritablement ce fût son opinion, soit qu’il voulût faire plaisir à Critias, que Solon ne lui paraissait pas seulement [21c] le plus sage des hommes, mais aussi le plus noble de tous les poëtes. Le vieux Critias, je m’en souviens, fut charmé de ce discours, et dit en souriant : Amynandros, si Solon n’eût pas fait de la poésie en passant, mais qu’il s’y fût livré sérieusement, comme d’autres l’ont fait, s’il eût achevé l’ouvrage qu’il avait rapporté d’Égypte, et si les factions et les autres maux qu’il trouva ici ne l’eussent contraint [21d] d’interrompre ses travaux, selon moi, ni Hésiode, ni Homère, ni aucun autre poëte n’eût surpassé sa gloire. — Qu’était-ce donc, Critias, que cet ouvrage, dit Amynandros. — C’était le récit de l’action la plus grande que cette ville ait jamais accomplie, et qui devrait être aussi la plus renommée, mais dont le temps et la mort de ceux qui l’avaient faite n’ont pas permis que la tradition subsistât jusqu’à nous. — Raconte-moi dès le commencement, reprit l’autre, ce qu’en disait Solon, et comment et de qui il l’avait ouïe comme une histoire véritable.

[21e] En Égypte, dit Critias, dans le Delta formé par le Nil qui, se divisant au sommet du triangle, l’enveloppe de ses bras, on trouve le Nome Saïtique dont la plus grande ville, Saïs, est la patrie du roi Amasis[16]. Les habitants ont pour protectrice de leur ville une déesse dont le nom égyptien est Neïth, et qui, suivant eux, est la même que l’Athéné[17] des Grecs. Ils aiment beaucoup les Athéniens, et ils se disent de la même origine. Arrivé à Saïs, Solon, comme il nous l’a raconté lui-même, [22a] fut fort bien reçu ; il interrogea les prêtres les plus instruits sur l’histoire des temps anciens, et il reconnut qu’on pouvait presque dire qu’auprès de leur science, la sienne et celle de tous ses compatriotes n’était rien. Un jour, voulant engager les prêtres à parler de l’antiquité, il se mit à leur raconter ce que nous savons de plus ancien, Phoronée dit le Premier, Niobé, le déluge de Deucalion [22b] et de Pyrrha, leur histoire et leur postérité, supputant le nombre des années et essayant ainsi de fixer l’époque des événements. Un des prêtres les plus âgés lui dit : Ô Solon, Solon, vous autres Grecs vous serez toujours enfants ; il n’y a pas de vieillards parmi vous. — Et pourquoi cela ? répondit Solon. — Vous êtes tous, dit le prêtre, jeunes d’intelligence ; vous ne possédez aucune vieille tradition ni aucune science vénérable par son antiquité. En [22c] voici la raison. Le genre humain a subi et subira plusieurs destructions, les plus grandes par le feu et l’eau, et les moindres par mille autres causes. Ce qu’on raconte chez vous de Phaéton, fils du Soleil, qui, voulant conduire le char de son père et ne pouvant le maintenir dans la route ordinaire, embrasa la terre et périt lui-même frappé de la foudre, a toute l’apparence d’une fable ; ce qu’il y a [22d] de vrai, c’est que dans les mouvements des astres autour de la terre, il peut, à de longs intervalles de temps, arriver des catastrophes où tout ce qui se trouve sur la terre est détruit par le feu. Alors les habitants des montagnes et des lieux secs et élevés périssent plutôt que ceux qui habitent près des fleuves et sur les bords de la mer. Pour nous, le Nil nous sauve de cette calamité comme de beaucoup d’autres, par le débordement de ses eaux. Quand les dieux purifient la terre par un déluge, les bergers et les bouviers sont à l’abri sur leurs montagnes, tandis que les habitants de vos villes [22e] sont entraînés par les torrents dans la mer. Chez nous, au contraire, jamais les eaux ne descendent d’en haut pour inonder nos campagnes : elles nous jaillissent du sein de la terre. Voilà pourquoi nous avons conservé les monuments les plus anciens. En tout pays, le genre humain subsiste toujours en nombre plus ou moins considérable, [23a] à moins qu’un froid ou une chaleur extrême ne s’y oppose. Tout ce que nous connaissons, chez vous ou ici ou ailleurs, d’événements glorieux, importants ou remarquables sous d’autres rapports, tout cela existe chez nous, consigné par écrit et conservé dans nos temples depuis un temps immémorial. Mais en Grèce à peine a-t-on constaté vos actions et celles des autres peuples, soit par écrit, ou par tout autre moyen en usage dans des états civilisés, que les eaux du ciel viennent périodiquement fondre sur vous comme un fléau, ne laissant survivre que des hommes sans lettres [23b] et sans instruction ; de sorte que vous voilà de nouveau dans l’enfance, ignorant ce qui s’est passé dans l’antiquité chez vous aussi bien que chez nous. Vraiment, Solon, les généalogies que tu viens d’énumérer diffèrent peu de fables puériles. D’abord, vous ne parlez que d’un seul déluge, quoiqu’il y en ait eu plusieurs auparavant ; puis, la plus belle et la plus vaillante race qui ait jamais existé dans votre pays, vous n’en faites pas mention, bien que toi-même et [23c] tous tes compatriotes aujourd’hui vous tiriez votre origine d’un des germes de cette race échappé au commun désastre. Vous ignorez tout cela, parce que les survivants et leurs descendants demeurèrent longtemps sans avoir la connaissance des lettres. Car déjà autrefois, Solon, avant la grande destruction opérée par le déluge, la ville qui est aujourd’hui Athènes, excellait dans la guerre ; elle était renommée par la perfection de ses lois ; et ses actions et son gouvernement l’élevaient au-dessus de toutes les cités que nous ayons connues sous [23d] le ciel.

Solon nous raconta qu’étonné de ce discours, il conjura les prêtres de lui apprendre exactement tout ce qu’ils savaient de l’histoire de ses aïeux. Je ne t’en ferai pas un secret, Solon, répliqua le vieux prêtre ; je satisferai ta curiosité, par égard pour toi et pour ta patrie, et surtout pour honorer la déesse, notre commune protectrice, qui a élevé et institué votre ville ainsi que la nôtre, [23e] Athènes issue de la Terre et de Vulcain et Saïs mille ans après. Depuis l’établissement de notre ville, nos livres sacrés parlent d’un espace de huit mille années. Je vais donc t’entretenir sommairement des lois et des plus beaux exploits des Athéniens pendant ces neuf mille ans. Une autre fois, quand nous en aurons le loisir, nous suivrons dans les livres [24a] mêmes les détails de cette histoire. En premier lieu, si tu compares vos lois avec les nôtres, tu verras qu’un grand nombre de celles qui existaient autrefois chez vous sont aujourd’hui en vigueur parmi nous. D’abord, la classe des prêtres[18] séparée des autres classes ; puis celle des artisans dans laquelle chaque profession travaille à part, sans se mêler avec aucune autre ; enfin la classe des bergers, celle des chasseurs [24b] et celle des laboureurs. Et tu le sais, la classe des guerriers est également séparée de toutes les autres, et la loi ne lui impose d’autre soin que celui de la guerre. De plus, les premiers en Asie, nous nous sommes servis des mêmes armes que vous, de la lance et du bouclier, instruits par la déesse qui vous les a données et ensuite les introduisit parmi nous. Quant à la science, tu vois qu’ici dès l’origine la loi en a réglé [24c] l’étude, depuis les connaissances qui ont pour objet la nature entière jusqu’à la divination et la médecine, allant ainsi des sciences divines aux sciences humaines, et étendant son empire sur toutes celles qui dépendent de celles-là. Ainsi cette belle constitution, la déesse l’a établie d’abord parmi vous ; elle a choisi pour votre ville le lieu où vous êtes né, sachant bien que la bonne température du pays produirait des hommes d’une heureuse intelligence. Aimant la guerre [24d] et la science, elle a fait choix d’un pays qui pût porter des hommes tout-à-fait semblables à elle-même. Sous ces lois et d’autres meilleures encore, vos ancêtres ont surpassé en vertu tous les hommes, comme il convenait à des fils et à des élèves des dieux. Or, parmi tant de grandes actions de votre ville, dont la mémoire se conserve dans nos livres, il y en a une surtout [24e] qu’il faut placer au-dessus de toutes les autres. Ces livres nous apprennent quelle puissante armée Athènes a détruite, armée qui, venue à travers la mer Atlantique, envahissait insolemment l’Europe et l’Asie ; car cette mer était alors navigable, et il y avait au devant du détroit, que vous appelez les Colonnes d’Hercule, une île plus grande que la Libye et l’Asie[19]. De cette île on pouvait facilement passer aux autres îles, et de celles-là [25a] à tout le continent qui borde tout autour la mer intérieure ; car ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons ressemble à un port ayant une entrée étroite : mais c’est là une véritable mer, et la terre qui l’environne, un véritable continent. Dans cette île atlantide régnaient des rois d’une grande et merveilleuse puissance ; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que plusieurs autres îles et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, ils régnaient encore [25b] sur la Libye jusqu’à l’Égypte, et sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie. Toute cette puissance se réunit un jour pour asservir, d’un seul coup, notre pays, le vôtre et tous les peuples situés de ce côté du détroit. C’est alors qu’éclatèrent au grand jour la vertu et le courage d’Athènes. Cette ville avait obtenu, par sa valeur et sa supériorité dans l’art militaire, [25c] le commandement de tous les Hellènes. Mais, ceux-ci ayant été forcés de l’abandonner, elle brava seule les plus grands dangers, arrêta l’invasion, érigea des trophées, préserva de l’esclavage les peuples encore libres et rendit à une entière indépendance tous ceux qui, comme nous, demeurent en deçà des Colonnes d’Hercule. Dans la suite de grands tremblements de terre et des inondations engloutirent, en un seul [25d] jour et en une nuit fatale, tout ce qu’il y avait chez vous de guerriers ; l’île atlantide disparut sous la mer ; aussi depuis ce temps la mer est-elle devenue inaccessible et a-t-elle cessé d’être navigable par la quantité de limon que l’île abîmée a laissé à sa place.

Voilà, Socrate, en peu de mots, le récit que le vieux [25e] Critias tenait de Solon. Hier, quand tu parlais de ta république et des citoyens qui doivent la composer, je m’étonnais, en me rappelant ce que je viens de vous dire, du rapport merveilleux qui se trouvait entre tes paroles et la plupart de celles de Solon, par hasard et à son insu. Je n’ai pas [26a] voulu vous en parler sur-le-champ, parce que le temps ne m’en avait laissé qu’une idée confuse. Je pensais qu’il fallait auparavant me recueillir et mettre en ordre tous mes souvenirs, et je consentis sans peine à faire ce que tu m’avais commandé hier, croyant pouvoir vous fournir, ce qui est de la plus haute importance, un sujet convenable et qui se rattache à votre plan. C’est ainsi qu’hier, comme Hermocrate l’a déjà dit, je leur ai raconté, en m’en allant, [26b] ce dont je me souvenais. Après m’être retiré, j’y ai encore pensé toute la nuit et j’ai retrouvé tout le fil de mon histoire ; tant il est vrai que nous avons une mémoire étonnante pour tout ce que nous avons appris dans notre jeunesse ! J’ignore si je me souviendrais de tout ce j’ai entendu hier, mais je m’étonnerais fort si j’avais oublié ce que j’ai appris il y a si longtemps. J’apprenais alors avec plaisir, [26c] comme un enfant, et le vieillard se prêtait de bon cœur à répondre à toutes les questions que je lui faisais ; aussi, tout cela est-il gravé dans ma mémoire en caractères ineffaçables. Ce matin, j’ai déjà fait ce récit à mes compagnons pour leur donner un sujet de conversation avec moi. Maintenant, pour remplir le but de notre réunion, je suis prêt à exposer ici non seulement les points généraux, mais encore tous les détails, tels que je les ai entendus. Supposons que les citoyens et la république que tu nous as montrés hier comme imaginaires [26d] soient réels, que cette république soit la tienne et que tes citoyens soient nos ancêtres dont parle le prêtre égyptien. Tout cela s’accordera parfaitement, et il ne sera pas absurde de dire que tes citoyens et nos ancêtres sont les mêmes. Nous essayerons donc de notre mieux de nous acquitter du rôle que tu nous as imposé. C’est à toi maintenant, Socrate, à voir si le sujet est convenable, [26e] ou s’il faut en chercher un autre.

Et quel autre sujet, ô Critias, pourrions-nous choisir, qui se rattachât plus intimement à la fête de la déesse, qu’on célèbre en ce jour ? d’autant plus qu’il ne s’agit point ici d’une fiction, mais d’une histoire véritable. Où donc et comment trouver un sujet meilleur ? Non, il vous faut continuer sous d’aussi bons auspices ; quant à moi, qui ai parlé hier, c’est aujourd’hui mon tour [27a] de me reposer et de vous écouter en silence.

Tous les livres