Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 6)

Tite-Live · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

102 secret, des assemblées où ils n'admettent qu'un petit nombre d'amis. Là, comme il n'était question que de sauver les accusés par des voies justes ou injustes, les avis les plus violents étaient ceux qu'on goûtait le plus, et il ne manquait pas de bras prêts à exécuter les projets les plus hardis. [8] Aussi, le jour du jugement arrivé, le peuple, qui se tenait sur le forum dans une attente pleine d'impatience, s'étonne d'abord de ne pas voir le tribun descendre dans le forum. Ensuite, ce long délai commence à paraître suspect; on croit que, gagné par les grands, il s'est désisté de son accusation; et l'on se plaint qu'il ait abandonné et trahi la cause publique. [9] Enfin, ceux qui se trouvaient devant le vestibule du tribun viennent annoncer qu'on l'a trouvé mort chez lui. À peine ce bruit s'est-il répandu dans l'assemblée, que, semblables à une armée qui a perdu son général, tous se dispersent de côté et d'autre. Les plus effrayés étaient les tribuns, qui apprennent, par la mort de leur collègue, à quel point les Lois Sacrées sont pour eux un faible secours. [10] Les patriciens, de leur côté, ne savent pas assez modérer l'expression de leur joie; on se repentait si peu de ce crime, que ceux-là mêmes qui en étaient innocents voulaient en paraître complices, et l'on disait hautement qu'il n'y avait que la violence qui pût dompter la puissance tribunitienne.

LV.

[1] Aussitôt après cette victoire, d'un si pernicieux exemple, paraît l'édit qui ordonne les enrôlements. Les tribuns épouvantés ne font aucune opposition, et les consuls procèdent librement à la levée des troupes. [2] Le peuple alors s'irrite plus encore du silence des tribuns que de la rigueur des consuls. « C'en était fait, disaient-ils, de leur liberté; on en revenait à l'ancien état de choses : avec Génucius était morte et descendue dans le tombeau la puissance tribunitienne : il fallait recourir, aviser à d'autres moyens de résister aux patriciens; [3] la seule ressource qui restât au peuple, puisqu'il n'avait plus aucun appui, c'était de se défendre lui-même. Les consuls avaient autour d'eux vingt-quatre licteurs; mais ces licteurs étaient eux-mêmes des hommes du peuple; rien n'était plus méprisable, plus faible que cette barrière, si l'on osait la mépriser; tout cela n'était imposant et terrible que par l'idée qu'on s'en faisait. [4] Tandis qu'ils s'animent ainsi l'un l'autre, un licteur vient, par ordre des consuls, saisir Publilius Voléron, homme du peuple, qui, ayant été centurion, refusait de servir comme soldat. Voléron en appelle aux tribuns : [5] et aucun d'eux ne venant à son secours, les consuls ordonnent qu'on le dépouille de ses vêtements, et qu'on prépare les verges : »J'en appelle au peuple, s'écrie Voléron, puisque les tribuns aiment mieux voir un citoyen romain frappé de verges sous leurs yeux, que de s'exposer à être égorgés par vous dans leur lit.« Plus ses cris étaient violents, plus le licteur mettait d'acharnement à déchirer ses habits et à le dépouiller. [6] Alors, Voléron, doué d'une grande vigueur par lui-même, et soutenu, d'ailleurs, par ses partisans, repousse le licteur, et, se retirant au plus épais de la foule, là où les citoyens indignés faisaient entendre les clameurs les plus violentes en sa faveur : [7] « J'en appelle au peuple, s'écrie-t-il, j'implore son appui ! À moi, citoyens ! à moi, camarades ! vous n'avez rien à

103 attendre des tribuns, qui, eux-mêmes, ont besoin de votre secours. » [8] Ainsi excitée, toute cette multitude se prépare comme pour un combat; on n'en pouvait douter : la crise était menaçante; aucune considération, soit publique, soit privée, ne pourrait les retenir. [9] Les consuls, qui voulurent résister à cette violente tempête, éprouvèrent bientôt que la majesté du pouvoir est un appui peu sûr sans la force. On maltraite les licteurs, on brise leurs faisceaux, et les consuls sont repoussés du forum dans la curie, sans savoir jusqu'où Voléron pousserait sa victoire. [10] Enfin, quand le tumulte commence à s'apaiser, ils convoquent le sénat, se plaignent de leurs injures, de la violence du peuple, de l'audace de Voléron. [11] Après plusieurs avis, dictés par la violence, celui des anciens l'emporta : il fut décidé que le courroux des patriciens ne lutterait pas contre l'emportement du peuple.

LVI. [1] Voléron devint l'objet de la faveur du peuple; et, aux comices suivants, il fut nommé tribun pour l'année où les consuls Lucius Pinarius et Publius Furius entrèrent en charge. [2] Contre l'opinion générale qui s'attendait à le voir user de la puissance tribunitienne pour inquiéter les consuls de l'année précédente, Voléron, sacrifiant à l'intérêt général ses ressentiments personnels, et sans même leur adresser une parole outrageante, propose au peuple un projet de loi pour qu'à l'avenir les magistrats plébéiens fussent élus dans les comices par tribus. [3] Elle n'était pas sans importance, cette loi qui, à la première vue, se présentait sous un titre peu alarmant; elle enlevait aux patriciens la possibilité d'appeler au tribunat, par les suffrages de leurs clients, les hommes qu'ils avaient choisis. [4] Cette proposition, si agréable au peuple, les patriciens la combattirent de toutes leurs forces; et, bien que leur seul moyen de résistance leur eût manqué, le crédit des consuls et des principaux sénateurs n'ayant pu déterminer aucun membre du collège des tribuns à former opposition, cependant une question si importante par elle-même donna lieu à des débats qui conduisirent jusqu'à l'année suivante. [5] Voléron fut renommé tribun. Le sénat, voyant que cette affaire se terminerait par un combat à outrance, créa consul Appius Claudius, fils d'Appius, qui, depuis les démêlés de son père, était odieux et hostile au peuple. Il lui adjoignit pour collègue Titus Quinctius. [6] Dès le commencement de cette année, on ne s'occupa que de la loi. Elle n'était pas seulement appuyée par Voléron, dont elle était l'ouvrage; Laetorius, collègue de ce tribun, montrait, pour la soutenir, un zèle d'autant plus vif qu'il s'en était plus récemment constitué le défenseur; [7] son audace était excitée par l'éclat de sa gloire miliaire; car c'était l'homme le plus intrépide de son siècle. Voyant que Voléron se bornait à la défense de la loi, et s'abstenait de toute invective contre les consuls, Laetorius débute par accuser Appius et toute cette famille si orgueilleuse et si cruelle envers le peuple; [8] il prétend que les patriciens ont créé, non pas un consul, mais un bourreau pour tourmenter et torturer le peuple. Mais, chez ce soldat, peu accoutumé à la parole, la langue ne secondait pas la liberté et le courage, [9] et l'expression venant à lui manquer : « Romains, dit-il, puisque je parle moins facilement que je ne sais agir, trouv-

104 ez-vous ici demain : Je mourrai sous vos yeux, ou j'emporterai la loi. » [10] Le lendemain, les tribuns s'emparent de la tribune aux harangues; les consuls et la noblesse s'établissent dans l'assemblée pour s'opposer à la loi. Laetorius commande d'écarter tous ceux qui n'ont pas droit de voler. [11] Il se trouvait là quelques jeunes nobles qui refusaient d'obéir à l'huissier. Laetorius ordonne qu'on en arrête quelques-uns; le consul Appius s'y oppose, et prétend que le tribun n'a de droit que sur les plébéiens, [11] qu'il est le magistrat, non du peuple, mais de la plèbe; que lui-même, consul, ne pouvait, en vertu de son autorité, faire retirer un citoyen; que cela était contraire aux usages antiques, puisque la formule est ainsi conçue : « Retirez-vous, citoyens, s'il vous plaît. » Il était facile d'embarrasser Laetorius sur des questions de droit, même en les traitant légèrement. [12] Transporté de colère, le tribun ordonne à l'huissier de saisir le consul, et le consul à son licteur de s'emparer du tribun, en s'écriant qu'il n'est qu'un simple particulier, sans pouvoir, sans magistrature. [14] La personne du tribun n'eût pas été respectée, si toute l'assemblée ne se fût soulevée avec violence contre le consul, en faveur du tribun, et si, en même temps, une foule de citoyens, accourant de tous les quartiers de la ville, ne se fût précipitée dans le forum. Néanmoins, Appius résistait à cette tempête avec l'opiniâtreté de son caractère, [15] et il y aurait eu du sang répandu, si Quinctius, son collègue, n'eût chargé les consulaires d'employer la force, à défaut de tout autre moyen, pour enlever Appius du forum, tandis que lui-même, par ses prières, s'efforçait d'apaiser la fureur du peuple, et conjurait les tribuns de congédier l'assemblée. [16] Il les prie « de laisser aux passions le temps de se calmer. Un délai, loin d'ôter rien à leur puissance, ajouterait la prudence à la force; le sénat pourrait montrer de la déférence pour le peuple, et le consul pour le sénat. »

LVII.[1] Quinctius eut beaucoup de peine à calmer le peuple; les patriciens en eurent plus encore à calmer l'autre consul. [2] Enfin, l'assemblée est dissoute, et les consuls convoquent le sénat. D'abord la crainte et la colère firent émettre tour à tour des avis très différents; mais à mesure que le temps s'écoule, et que l'emportement fait place à la réflexion, tous les esprits renoncent à l'idée d'une lutte violente, et l'on en vint à rendre des actions de grâce à Quinctius, pour avoir, par ses soins, apaisé les discordes civiles. [3] On conjure Appius « de consentir à ce que la majesté consulaire n'ait que le degré de puissance compatible avec la concorde. Tandis que les consuls et les tribuns tirent chacun de leur côté, le corps de l'état reste sans force : on s'arrache la république; on la déchire; chaque parti songe moins à la conserver intacte qu'à décider entre quelles mains elle restera. » [4] Appius, de son côté, prenait à témoin les hommes et les dieux « Qu'on trahissait, qu'on abandonnait lâchement la république; que ce n'était pas le consul qui manquait au sénat, mais le sénat au consul; qu'on subissait des lois plus dures que celles du mont Sacré. » Vaincu toutefois par l'opposition unanime des sénateurs, il se tait, et la loi passe sans opposition.

105 LVIII.

[1] Alors, pour la première fois, les comices, par tribus, nommèrent des tribuns. S'il faut en croire Pison, ce fut dans cette circonstance que leur nombre fut augmenté de deux, comme si jusque-là ils n'avaient été que deux. [2] Il donne même leurs noms. C'étaient : Gnaeus Siccius, Lucius Numitorius, Marcus Duilius, Spurius Icilius, Lucius Mécilius. [3] La guerre des Volsques et des Èques s'était rallumée pendant les dissensions de Rome. Ils avaient ravagé la campagne, afin d'offrir un asile au peuple, s'il venait à quitter encore une fois la ville. Ces troubles une fois apaisés, ils se retirèrent. [4] Appius fut envoyé contre les Volsques; le sort assigna les Èques à Quinctius. La dureté qu'Appius avait montrée à Rome, il la déploya plus librement à l'armée, n'étant plus retenu par les entraves du tribunat. [5] Lui, qui haïssait le peuple d'une haine plus violente que celle de son père, avoir été vaincu par le peuple ! Sous le consulat du seul homme qu'on pût opposer à la puissance tribunitienne, on avait fait passer la loi; tandis qu'avec moins d'efforts, et alors que les patriciens concevaient moins d'espérance, les consuls précédents l'avaient arrêtée. [6] Ces sentiments de colère et d'indignation portaient ce caractère violent à tourmenter son armée par toutes les rigueurs du commandement. Mais elle était indomptable; tant l'esprit de résistance avait fait de progrès. [7] Tout se faisait avec lenteur, avec paresse, avec négligence, avec un dédain qui tenait de la révolte. Ni l'honneur ni la crainte n'avaient action sur eux. Appius voulait-il accélérer la marche, on affectait de la ralentir; venait-il encourager les travaux, tous spontanément interrompaient leur ouvrage. [8] En sa présence, ils baissaient la tête, et sur son passage ils murmuraient des imprécations; en sorte que cette âme endurcie contre la haine du peuple en était quelquefois émue. [9] Quand il eut épuisé, sans succès, tous les moyens de rigueur, il finit par n'avoir plus de rapports avec ses soldats. Il disait que les centurions avaient corrompu son armée, aussi les appelait-il quelquefois pour les railler, des tribuns du peuple, des Volérons.

LIX. [1] Rien de tout cela n'était ignoré des Volsques, qui en pressaient d'autant plus vivement l'armée romaine, dans l'espoir qu'elle opposerait à Appius l'esprit de résistance qu'elle avait déjà déployé contre le consul Fabius. [2] La révolte contre Appius fut encore plus violente. L'armée de Fabius s'était bornée à refuser de vaincre, celle d'Appius voulut être vaincue. À peine rangée en bataille, elle prend honteusement la fuite et regagne le camp. Elle ne s'arrêta qu'en voyant les Volsques se diriger contre les retranchements, après avoir fait un horrible massacre de l'arrière-garde. [3] Alors ils se font une loi de combattre pour repousser l'ennemi hors des palissades; mais il était évident qu'ils n'avaient voulu qu'empêcher la prise du camp. Du reste, ils se réjouissent de leur défaite et de leur déshonneur. [4] L'âme altière du consul n'en fut pas ébranlée : il voulait déployer plus de sévérité encore, et assemble l'armée; mais les lieutenants et les tribuns accourent auprès de lui; ils lui conseillent « de ne pas mettre plus longtemps à l'épreuve une autorité qui tire toute sa force du consentement de ceux qui obéissent; [5] les soldats, disaient-ils, refusent générale-

106 ment de se rendre à l'assemblée; on entend même des voix demander qu'on lève le camp et qu'on sorte du territoire des Volsques; on venait de voir l'ennemi vainqueur s'avancer jusqu'aux portes et jusqu'aux retranchements. On n'en était pas aux simples soupçons du mal, on en avait les preuves certaines sous les yeux. » [6] Le consul cède enfin, puisque aussi bien les coupables n'y gagneront autre chose qu'un sursis; il révoque l'ordre de s'assembler, et fait annoncer le départ pour le lendemain. Dès la pointe du jour, les trompettes donnèrent le signal. [7] Au moment où l'armée se déployait hors du camp, les Volsques, comme appelés par le même signal, viennent tomber sur l'arrière-garde. Le désordre gagne les têtes de colonne; les rangs, les corps, tout se confond; on n'entend plus les commandements, on ne peut se former en bataille. Chacun ne songe qu'à fuir; [8] toute l'armée débandée s'échappe à travers des monceaux d'armes et de cadavres : et tel est son effroi, que l'ennemi se lassa de poursuivre avant qu'on cessât de fuir. [9] Enfin, le consul parvient à réunir les débris épars de ses troupes qu'il a vainement poursuivies pour les arrêter dans leur fuite, et va camper hors du territoire ennemi. Là, il assemble l'armée, s'emporte avec raison contre une armée qui a lâchement trahi la discipline militaire, abandonné les aigles, [10] et demande à chaque soldat désarmé ce qu'il a fait de ses armes, à chaque porte-enseigne ce qu'il a fait de son étendard. [11] Bien plus, les centurions et les duplicaires qui ont quitté les rangs sont battus de verges et frappés de la hache; le reste de l'armée est décimé, et le sort désigne les victimes.

LX. [1] Dans l'autre armée, au contraire, le consul et le soldat luttaient de bienveillance et de bons procédés. Quinctius, il est vrai, était naturellement plus doux qu'Appius; et le malheureux effet des rigueurs de son collègue l'avait encore porté à suivre ses penchants. [2] Aussi les Èques, instruits de la bonne intelligence qui régnait entre le général et ses troupes, n'osèrent point se présenter au combat, et laissèrent l'ennemi parcourir et dévaster impunément leur territoire. Jamais, dans aucune guerre, le pillage ne s'était étendu plus loin. Tout le butin fut abandonné aux troupes, [3] et le consul y joignit des éloges non moins chers au soldat que les récompenses. L'armée revint à Rome mieux disposée pour son général, et, à cause de son général, pour l'ordre entier des patriciens. Elle disait que le sénat lui avait donné un père, tandis que l'autre armée n'en avait reçu qu'un maître. [4] Cette alternative de revers et de succès, les dissensions cruelles qui éclatèrent tant à Rome que dans les camps, et bien plus, l'établissement des comices par tribus, rendent cette année particulièrement remarquable. Du reste, la victoire du peuple dans la lutte où il s'était engagé donne à cette innovation plus d'importance que les avantages qui en résultèrent pour lui; [5] car, en écartant les patriciens de ces assemblées, on enleva aux comices une partie de leur dignité, sans fortifier beaucoup le parti populaire ou affaiblir celui du sénat.

LXI.

[1] Aussi, l'année suivante, qui eut pour consuls Lucius Valérius et Titus Aemilius, fut-elle plus orageuse encore, tant à cause des contestations sur la loi agraire entre les deux ordres, qu'à cause du jugement d'Appius Claudius. [2] Comme ce re 107 doutable adversaire de la loi défendait la cause des possesseurs de terres conquises avec autant d'arrogance que s'il eût été un troisième consul, Marcus Duilius et Gnaeus Siccius l'appelèrent en justice. [3] Jamais accusé plus odieux aux plébéiens n'avait comparu devant le tribunal du peuple; à la haine qu'il inspirait, se joignait encore celle qui avait pesé sur son père. [4] Jamais aussi les patriciens ne firent pour un autre d'aussi puissants efforts. Le défenseur du sénat, le vengeur de sa majesté, toujours prêt à lutter contre les factions tribunitiennes et populaires, se voyait, sans autre tort que d'avoir dépassé la mesure dans la discussion, exposé au ressentiment des plébéiens. [5] Seul d'entre les patriciens, Appius Claudius comptait pour rien les tribuns, le peuple et son jugement. Ni les menaces de la multitude, ni les prières du sénat ne purent le déterminer à changer de vêtement, à recourir aux supplications, pas même à tempérer, à adoucir, quand il plaiderait devant le peuple, l'âpreté ordinaire de son langage. [6] Ce fut toujours la même contenance, la même expression de fierté sur son visage, la même rudesse dans ses discours; si bien qu'une grande partie du peuple ne tremblait pas moins devant Appius accusé que devant Appius consul. [7] Il prit une seule fois la parole pour se défendre, et avec ce ton accusateur qu'il avait en toute circonstance; sa fermeté frappa les tribuns et le peuple d'une telle stupeur, qu'ils lui accordèrent d'eux-mêmes un sursis, et laissèrent ensuite traîner l'affaire. [8] Du reste, ce ne fut pas pour longtemps; car avant le jour fixé, Appius mourut de maladie. [9] Un tribun tenta d'empêcher qu'on prononçât son oraison funèbre; mais le peuple ne voulut point qu'un si grand homme fût à son dernier jour privé de cet honneur suprême; et, après sa mort, il écouta son éloge d'une oreille aussi favorable qu'il avait écouté son accusation durant sa vie. Bien, plus, il se porta en foule à ses funérailles.

LXII.[1] La même année, le consul Valérius marcha avec une armée contre les Èques; et ne pouvant les amener à une bataille, il essaya de forcer leur camp. Mais il fut arrêté par une horrible tempête, accompagnée de grêle et de tonnerre. [2] Son étonnement redoubla, quand on vit, aussitôt après le signal de la retraite, l'air redevenir calme et serein. Il se fit dès lors un scrupule religieux d'attaquer une seconde fois un camp qu'une divinité semblait prendre sous sa protection. Toute la fureur de la guerre fut reportée sur les campagnes qu'on ravagea. [3] L'autre consul, Aemilius, avait été envoyé contre les Sabins; mais comme ils se tenaient aussi renfermés dans leurs murs, il dévasta leur territoire. [4] Enfin, l'incendie des fermes et même des nombreux bourgs qui couvraient le pays détermina les Sabins à sortir de leurs villes pour marcher au-devant des dévastateurs. L'issue du combat fut douteuse; mais le lendemain ils reportèrent leur camp dans une position plus sûre. [5] Cela suffit au consul pour regarder l'ennemi comme vaincu, et se retirer, à son tour, sans avoir terminé la guerre.

LXIII.[1] Au milieu de ces guerres et de la discorde qui ne cessait pas d'agiter Rome, Titus Numicius Priscus et Aulus Verginius sont créés consuls. [2] Le peuple paraissait disposé à ne pas souffrir qu'on différât plus longtemps l'exécution de la loi agraire,

108 et l'on allait en venir aux dernières violences, quand l'arrivée des Volsques fut annoncée au loin par l'incendie des fermes, et la fuite des habitants de la campagne. Cet événement arrêta la sédition déjà mûre et sur le point d'éclater. [3] Les consuls, forcés aussitôt par le sénat de repousser l'attaque, emmènent de Rome la jeunesse, et laissent le reste du peuple plus tranquille [4] L'ennemi, satisfait de la vaine terreur qui a mis les Romains en campagne, se retire précipitamment. [4] Numicius marche contre les Volsques et se dirige vers Antium; Verginius se porte contre les Èques. Ce dernier tomba dans des embûches, et il allait essuyer une grande défaite, si les soldats, par leur valeur, ne se fussent tirés du danger où les avait jetés la négligence du consul. [6] L'armée envoyée contre les Volsques fut plus habilement conduite. Les ennemis, dispersés dans une première rencontre, se réfugièrent dans Antium, ville très considérable pour cette époque. Le consul, n'osant en faire le siège, se contenta d'enlever aux Antiates la place de Cénon, beaucoup moins importante. [7] Pendant que les Èques et les Volsques occupaient ainsi les armées romaines, les Sabins vinrent exercer leurs ravages jusqu'aux portes de Rome. Mais, peu de jours après, ils virent arriver sur leur propre territoire les deux armées romaines que l'indignation des consuls y amenait, et on leur fit plus de mal qu'ils n'en avaient causé.

LXIV.

[1] Vers la fin de l'année on eut quelques instants de paix, mais d'une paix troublée, comme à l'ordinaire, par la lutte des patriciens et du peuple. Le peuple irrité ne voulut pas prendre part aux comices consulaires : [2] ce furent les patriciens et leurs clients qui nommèrent les consuls Titus Quinctius et Quintus Servilius. L'année de leur magistrature ressemble à la précédente : des séditions la commencent, puis la guerre étrangère vient tout calmer. [3] Les Sabins, traversant précipitamment le territoire de Crustumérie, portèrent le fer et la flamme sur les bords de l'Anio, et ils étaient presque arrivés à la porte Colline et sous les murs de Rome, quand on les repoussa. Toutefois ils se retirèrent avec un immense butin tant en hommes qu'en troupeaux. [4] Le consul Servilius les poursuivit à la tête d'une armée qui ne respirait que la vengeance, et, ne pouvant les atteindre en rase campagne, il porta si loin ses ravages, qu'il ne laissa partout que des ruines, et revint à Rome chargé de dépouilles de tout genre. [5] Contre les Volsques on obtint d'éclatants succès, dus au général et non moins aux soldats. Un premier combat fut livré en rase campagne, et des deux côtés il y eut beaucoup de morts, encore plus de blessés : [6] les Romains, dont le petit nombre rendait la perte plus sensible, étaient prêts à lâcher pied, quand le consul, par un heureux mensonge, ranima leur courage en s'écriant que les Volsques fuyaient à l'autre aile. Ils fondent sur l'ennemi, et, se croyant vainqueurs, ils sont vainqueurs en effet. [7] Le consul, craignant qu'une poursuite trop vive ne renouvelât le combat, fit donner le signal de la retraite. [8] Plusieurs jours s'écoulèrent durant lesquels les deux armées se reposèrent comme par suite d'une trêve tacite; dans cet intervalle, de nombreux renforts arrivèrent au camp ennemi de tous les cantons des Èques et des Volsques. Ne doutant pas que les Romains,

109 s'ils venaient à l'apprendre, ne se retirassent à la faveur de la nuit, [9] l'ennemi vient attaquer leur camp vers la troisième veille. [10] Quinctius, après avoir apaisé le tumulte causé par cette alarme subite, ordonne aux soldats de rester tranquilles sous leurs tentes, et place en observation devant le camp la cohorte des Herniques. En même temps il fait monter à cheval les cors et les trompettes, avec ordre de sonner devant les retranchements et de tenir l'ennemi en échec jusqu'au jour. [11] Le reste de la nuit, tout fut si tranquille dans le camp que les Romains purent même se livrer au sommeil. Quant aux Volsques, à la vue de cette infanterie, qu'ils croyaient plus nombreuse et qu'ils prennent pour les Romains, au bruit des trépignements et des hennissements des chevaux qu'effarouchent le poids d'un cavalier inconnu et le bruit qui retentit à leurs oreilles, ils restent sur leurs gardes, comme si l'ennemi allait attaquer.

LXV.

[1] Au point du jour, le Romain, plein de vigueur, et rafraîchi par un long sommeil, s'avance contre le Volsque, harassé d'être resté debout sous les armes, et d'avoir veillé toute la nuit. Dès le premier choc il le repousse. [2] Cependant ce fut plutôt une retraite qu'une déroute; car derrière eux s'élevaient des collines où leurs lignes, encore intactes [la première seule avait été rompue], trouvèrent un refuge assuré. Le consul, arrivé devant cette position désavantageuse, arrête l'armée : le soldat s'indigne d'être retenu; il crie, il demande à poursuivre sa victoire. [3] La cavalerie se montre encore plus impatiente; elle entoure le général et déclare à grands cris qu'elle va commencer l'attaque. Le consul hésitait. Sûr du courage des soldats, il se défie du terrain. Alors ils s'écrient qu'ils vont marcher, et l'effet suit les paroles. Ils fichent leurs javelots en terre, pour gravir plus lestement la colline, et s'élancent au pas de course. [4] Le Volsque épuise ses armes de trait pour repousser cette première attaque; ensuite, soulevant les quartiers de roc qu'il trouve à ses pieds, il les fait rouler sur les assaillants. Les rangs se débandent sous les coups redoublés d'un ennemi qui les accable du haut de sa position. L'aile gauche est presque écrasée; et ils allaient fuir, si le consul, leur reprochant une conduite tout à la fois imprudente et lâche, n'eût chassé la crainte en réveillant l'honneur. [5] Ils s'arrêtèrent d'abord, déterminés à ne pas reculer; puis, comme ils conservent leur position, ils sentent renaître leurs forces, et osent s'élancer en avant. Alors poussant de nouveau le cri de guerre, toute l'armée s'ébranle; on reprend son élan, on redouble d'efforts, et l'on gravit la pente la plus escarpée. [6] Déjà ils allaient atteindre le sommet de la colline, quand les ennemis prirent la fuite. Vainqueurs et vaincus, confondus dans une course rapide et ne formant plus pour ainsi dire qu'une seule armée, pénètrent ensemble dans le camp. Les Romains, à la faveur de ce désordre, s'en emparent. Ceux des Volsques qui peuvent échapper gagnent Antium. [7] Mais Antium voit arriver l'armée romaine, et se rend après un siège de quelques jours; non que les assaillants eussent fait un nouvel effort; mais l'issue malheureuse du combat et la perte du camp avaient abattu le courage des Volsques.

COMMENTAIRES

109 s'ils venaient

LIVRE II.

Tite-Live a également pour ce second livre consulte plusieurs auteurs. C'est ce que prouvent les nombreux passages où il rapporte des faits racontés par certains écrivains (ch. XLI, LIV, etc.), ou d'autres sur lesquels on n'est pas d'accord (voy. ch.. XVIII, XXI, XLI et XVII, où il dit que dans ses sources le nom d'un consul est omis). Or il affirme plus d'une fois qu'il a suivi les auteurs les plus anciens (ch. VIII, XVIII, et XXXIII, et paraît avoir eu souvent Fabius sous les yeux, bien qu'il ne le nomme expressément que lorsqu'il diffère des autres (ch. XL ). Il n'a pas non plus néglige Pison, qu'il nomme au ch. XXXIII; toutefois dans ce passage il lui préfère la tradition la plus généralement admise (cf Sallust. fr. hist. I, ap. Augustin. de Civ.. Dei, II, 18;

Jugurth.. 51. Cic., de Leg. III, 8, et le Pseudo-Messala, ch. XX. Il paraît que Pison avait transporte à la première sédition ce qui s'était passe dans la deuxième). Tite-Live le cite encore, ch. XXXIII et ch. XXXVII, où par les mots sont qui il paraît, à en juger par le chap. LVIII, où son nom se trouve, vouloir désigner cet historien, avec le récit duquel s'accorde Laurentius Lydus (de Magistr., p. 65 et 75 ).

Il ne cite nulle part les historiens plus récents, et c'est sans doute pour cela que sa narration a presque partout une couleur antique. Et en admettant mémo qu'il ait consulte Valerius Antias, et d'autres encore moins anciens, il ne paraît pas les avoir pris souvent pour guides. On peut à cet égard comparer la description de la bataille du lac Regille (ch. XIX et suiv.) avec celle de Denys d'Halicarnasse (VI, II et suiv.), qui dans cet endroit suit Gellius et Licinius Macer (cf. Florus I, I I ), et le passage de Licinius rapporté par Denys d'Halicarnasse (V, 47 ) et par Pline (H. N., XV, 29) avec le récit de Tite-Live (II, 16). De la différence qui existe entre notre historien et Polybe (III, 22), relativement aux consuls de la première année, différence parfaitement expliquée par Perizonius (de Rep. Rom., p. 697 et suiv.), on ne peut conclure que Tite-Live se soit dans ce passage servi d'historiens récents.

CHAP. II.— Quum nihil aliud offenderit, nomen invisum civitati fuit. Tite-Live dans un autre passage (IV 15 ) donne le même motif à l'abdication de Collatin :

« Nominis odio abdicari jussum.

» A en juger par le témoignage d'Aulu-Gelle (XV, 29 ), Pison, qui comme Tite-Live commençait son second livre par l'expulsion des rois, attribuait aussi à une trop grande sollicitude pour la liberté la haine dont le nom du collègue de Brutus était devenu l'objet. Suivant d'autres, comme Denys d'Halicarnasse (V, 9 et suiv.), Plutarque (Public., ch. VIII); et Zonaras (VII, 12), Collatin reste à Rome, et ayant pris la défense de ses parents devenus les ennemis de la république, il est mis eu accusation, et banni. IBID. — Jusjurandum populi recitat. — Celle formule était vraisemblablement beaucoup moins emphatique que le serment mis par Voltaire dans la bouche de Brutus ; Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître

Qui regrettât les rois et qui voulût un maître,

Que le perfide meure au milieu des tourments;

Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents.

Ne laisse ici qu'un nom plus odieux encore

Que le nom des tyrans que Rome entière abhorre. VOLTAIRE, Brutus, act. I, sc. II. CHAP. III. — Libertatem aliorum in suam vertisse servitutem. Justin, V, 10:

« Quasi vero aliorum libertas, sua servitus esset.

» Est-il donc entre nous rien de plus despotique

Que l'esprit d'un état qui passe en république?

Vos lois sont vos tyrans: leur barbare rigueur

Devient sourde au mérite, au sang, à la faveur;

Le sénat vous opprime, et le peuple vous brave;

Il faut s eu Litre craindre, ou ramper leur esclave.

............................

Je sais bien que la cour, Seigneur, a ses naufrages;

Mais ses jours sont plus beaux, son ciel a moins d'orages.

Souvent la liberté dont on se vante ailleurs

Étale auprès d'un roi ses dons les plus flatteurs.

Il récompense, il aime, il prévient les services ;

La gloire auprès de lui ne fuit point les délices.

Aimé dlu souverain, de ses rayons couvert

Vous ne servez qu'un maître et le reste vous sert

........................

Nous ne redoutons rien d'un sénat trop jaloux,

Et les sévères lois se taisent devant nous.

VOLTAIRE, Butus, act. II, sc. Il. CHAP. V. — Insulam deinde paulatim... factam. C'est l'île qu'on voit aujourd'hui dans la partie du Tibre qui se détourne vers l'Orient, entre le Champ de Mars et le Janicule. Elle fut consacrée à Esculape, qui y avait un temple célèbre, sur l'emplacement duquel s'élève aujourd'hui l'église de Saint-Barthélemy. IBID. — Eminente animo patrio. etc. Plutarque (Vie de Publicola, c. VI) et Denys d'Hal., V, 8, racontent que les traits de Brutus restèrent immobiles pendant l'exécution de ses fils. La tradition suivie par Tite-Live est évidemment plus honorable pour le fondateur de la liberté romaine. IBID.—Vindicta liberatus. La vindicte était une baguette que le licteur, ou plutôt le prêteur plaçait trois ou quatre fois sur la tête de l'esclave qui devait être affranchi, en prononçant ces paroles :

« Je dis que cet homme est libre et citoyen romain.

». Cet affranchissement, par la vindicte, donnait non seulement la liberté, mais aussi le droit de cité. CHAP. VI. — Ne se ortum ejusdem sanguinis, etc. On ne peut se le dissimuler, les raisons mises en avant par Tarquin sont assez peu persuasives. Denys d'Halic., V, i, lui prête un langage beaucoup plis habile. Voyez Heyne, Opusc. Acad., t. IV, p. 291 et suiv. CHAP. VII. — Ex silva Arsia. Valère-Maxime, I, VIII, 5, a suivi celte tradition; mais suivant Plutarque, Vie de Publicola, ch. IX, la bataille fut livrée ἐν χωρίοις ἱεροῖς, ὧν τὸ μὲν Οὖρσον ἅλσος, τὸ δὲ Αἰσούειον λειμῶνα προσαγορεύουσιν. Ces deux noms paraissent corrompus. Peut-être au lieu d'Οὖρσον faut-il lire Ἄρσιον. Quant à la prairie Esuvienne, c'est sans doute la même que la prairie Julienne, où Denys d'Italie., l,, 3, place le lieu du combat, près d'un bois consacre au heros Horatus. Voy. Cluver., Ital. Ant., III, 2, p. 868. IBID. — Collegae funus, quarto tum potuit apparratu fecit. Plutarque, Vie de Publicola, ch. X, dit que Valérius prononça, dans cette circonstance, l'oraison funèbre de son collègue, et que de là date l'usage de louer publiquement les grands hommes après leur mort.

« Les Grecs, dit Rollin, n'accordaient l'honneur de ce panégyrique qu'aux guerriers morts pour la défense de la patrie. Quelque estime que les Romains fissent de la valeur, ce n'était pas le seul genre de mérite qu'ils jugeassent dignes de leurs éloges. Tous les grands hommes qui s'étaient distingués ou par leur habileté dans la conduite des armées, ou par leur prudence dans les conseils, on par leur vigilance dans les fonctions de la magistrature, ou par d'autres services rendus à la république, recevaient après leur mort le tribut qui leur était dû, soit qu'ils fussent morts en combattant peur la patrie, soit qu'une fin naturelle et paisible eût terminé leur vie.

» CHAP. VII. — In summa Velia. Vélia était une colline dans le voisinage du mont Palatin, et qui dominait le forum. Voy. Donat., Vet. Rom., II, 16; Nardini, V, 4, 5 et Adler's Beschreibung Roms, p. 215. Denys d'Hal, I, 3, fait dériver ce mot du grec ἕλος marais, et dit qu'en vieux langage on appelait hélies ou vélies les endroits marécageux. Mais cette étymologie ne saurait convenir, puisqu'il s'agit d'un lieu élevé. Varron, de Ling. lat., IV, 8, en donne une autre qui ne paraît guère plus vraisemblable. Suivant lui, le mot Vélie vient de ce qu'avant l'usage de tondre les troupeaux, les bergers conduisaient leurs moutons sur cette éminence pour leur arracher (vellere) la laine (vellus). — sous verrons plus bas, liv. VI, ch. XX, que Manlius fut surtout soupçonné d'aspirer à la tyrannie pour avoir bâti sa maison sur le mont Capitolin. Plutarque, Vie de Publicola, ch. x, dit qu'il fit enlever les haches des faisceaux de ses licteurs, et que dans les assemblées il faisait déposer ces mêmes faisceaux aux pieds du peuple. Cet usage était encore observé par les consuls a l'époque où Plutarque écrivait. IBID. — Ubi nunc Vicaepotae est. Sciicet aedes; ellipse dont Horace nous offre aussi un exemple Ventum erat ad Vestae (Serm., I, IX, 35). La victoire était appelée Vicapota a vincendo et potiundo. Voy. Cic. de Leg. II, 11, et Senec., Apocol. CHAP. VIII. — Postem jam tenenti.

« Postem teneri in dedicatione opportere videor audisse templi : ibi enim postis es ubi templiaditus et valvae.

». Cic., pro Domo, 46. IBID. — Efferri juberet. Efferre et en grec ἀναιρεῖσθαι souvent d'une manière spéciale l'action d'enlever les morts pour leur donner la sépulture. On dit dans le même sens en grec ἐκφέρειν, et en latin exportare. Voyez les notes de M. Boussonade sur les Héroïques de Philostrate, p. 431, 432 : M. Longueville sur le Panégyrique d'Isocrate, p. 112, et le Nouveau Trésor de la langue grecque, vol. III, p. 623. C. CHAP. IX. Salis quoque vendendi arbitrium. Ce fait et celui qui précède devaient avoir été empruntes aux annales, dans lesquelles de pareils documents trouvaient particulièrement leur place, ainsi que nous l'apprend Caton (Origin.,

IV ; apud A. Gell., II, 28 :

« non lubet scribere, quod in tabula apud pontificem maximum est, quotiens annona cara, quotiens lunae aut solis lumini caligo aut quid obstiterit.

» Le sel dont il s'agit provenait des salines qu'Ancus Martius avait établies à Ostie (I, 33). CHAP. X. — lncolumis ad suos tranavit. Polybe (VI, 55) on racontant ce fait, pour prouver jusqu'à quel point les Romains portaient le dévouement à la patrie, semble faire mourir Horatius Coclès : κατὰ προαίρεσιν μετήλλαξε τὸν βίον,. Niebuhr en conclut que tout ce récit n'a aucun fondement historique et n'est autre chose qu'un épisode de ces prétendus poèmes dont il fait l'unique source de l'histoire romaine. Mais de bonne foi peut-on tirer une pareille déduction de cette divergence, qui vient peut-être de ce que Polybe, pour donner plus de force à l'exemple qu'il citait, altérait avec intention l'acte de dévouement du héros romain, et ne croyait pas nécessaire d'ajouter ce qu'il était devenu, puisque c'eût été diminuer l'embua qu'il voulait produire? D'ailleurs, des termes employés par Polybe, il ne résulte pas rigoureusement qu'Horatius trouva la mort dans le Tibre; car, comme l'a fort bien remarqué Schweighœuser κατὰ προαίρεσιν μετήλλαξε τὸν βίον peut se dire également et de celui qui periculo sponte suscepta succumbit, et de celui qui quum morti se destinasset, incolumis tamen evadit. Tite-Live semble avoir prévu les doutes que provoquerait cet acte héroïque quand ajoute :

« Rem plus famae habituram ad posteros quam fidei.

»Tel est au si le sentiment de Florus, qui étend cette réflexion aux épisodes de Mucius Scévola et de Clélie :

«Tum illa romana prodigia atque miracula, Horatius, Mucius, Cloelia : quae nisi in annalibus forent, hodie fabulae viderentur.

» N'est-il pas évident que par ces mots, in annalibus, il s'agit des grandes annales? car la mention de ces trois personnages dans les annales des historiens postérieurs ne serait pas aux yeux de Florus une preuve d'authenticité suffisante. On s'étonne que d'une pareille variante et de quelques autres qui n'ont pas plus d'importance, en ce qu'elles ne touchent pas au fond du récit, ou tire cette conséquence, que toute l'histoire de la guerre de Porsenna offre le caractère d'une épopée, ou a d'abord eu cette forme, et que par conséquent tous les acteurs du drame sont imaginaires. Mais alors comment expliquer la statue élevée à Horatius Coclès dans le Comice, puis transportée plus tard dans le Vulcanal (A. Gel!., IV, 5. Plut. Publ. XVI, et Aur. Victor de Vir. Illustr. ch. XI), et qu'on voyait encore à Rome du temps de Pline (XXXV, 5 ou 13),? Serait-ce aussi une fiction poétique? IBID. - Agri qua tum uno die circumaravit, datum. Niebuhr fait remarquer qu'on aurait rendu Horatius bien riche, puisqu'on lui aurait donné environ une lieue carrée, et qu'alors la république n'avait ni la possibilité, ni même la volonté de faire de pareilles donations. Quelques interprètes, frappés de cette considération, ont entendu circumaravit des détours que fait la charrue pour tracer les sillons. Mais cette interprétation est évidemment forcée, et on répond avec raison que la récompense nationale se serait bornée a un arpent de terre

« jugum vocabatur quod uno jugo boum in die exarari posse.

» ( Pline, Hist. Nat, XVIII, 3.) Mais faut-il donc prétendre trouver dans des traditions de ce genre une exactitude bien rigoureuse? Quelle qui ait été l'étendue de terrain accordée à Horatius Coclès, il est constant que son action, attestée par un monument public, méritait une récompense nationale, et que l'usage de déterminer par le sillon d'une charrue, par la course d'un cheval, d'un âne, etc., les limites des concessions de ce genre se rencontre en Asie du temps d'Hérodote (IV, 7 : δίδοσθαι δέ οἱ διὰ τοῦτο, ὅσα ἂν ἵππῳ ἐν ἡμέρῃ μιῇ περιελάσῃ αὐτός.); en France sous les rois Francs et sous Charlemagne ; dans les mythes scandinaves, dans les romances turques, etc. Voyez Jacob) Grimm, Deutsche Rechts Alterthinner, p. 86 e t suiv.; M. Michelet, Origines die droit français, p. 77 et suiv.; Niebuhr, Hist. rom., t. I, p. 603. C'est le même procédé qu'on employait pour tracer les limites des villes (Verrus, Flaccus sub voc. Primigenius sulcus, p. 93, Egger, Varron, L. L., V, 143, Egger). C'est ainsi que Romulus, d'ans la tradition, trace le pomaerium ( Plutarque, Rom., ch. xi.) CHAP. XI. - Finisque illa tam effuse evagandi Etruscis fuit.

« Les poètes, dit Niebuhr (t. 1, p. 605; t. II, p. 552 de la tr. fr.), n'avaient pas fait attention à ce qu'il était impossible que Rome ait pu être réduite à la famine par un ennemi qui n'était campé que sur le Janicule, lors même qu'il eût été maître du fleuve. Aussi les annalistes imaginèrent-ils des excursions sur la rive gauche, et pour obvier à l'inconvénient qui résultait de l' absence des faits, en même temps que pour honorer leurs ancêtres, ils inventèrent un stratagème des consuls pour attirer les Étrusques et leur faire éprouver une grande perte.

» Qu'on relise attentivement le chapitre XI et l'un se convaincra jusqu'à quel point cette critique est peu fondée. Où Niebuhr voit-il que Porsenna n'était campé que sur le Jauicule? Tite-Live dit précisément le contraire :

« Praesidio in Jauiculo Iocato, ipse in plano ripisque Tiberis castra posuit.

»

Dominant Rome du Janicule, établi dans la plaine et sur l'une et l'autre rive, Porsenna était maître de la campagne et du flanc; il pouvait donc facilement affamer la ville. Il faut vraiment un besoin impérieux de destruction pour voir une création poétique dans tout cela. CHAP. Xll.- Quum C. Mucius adolescens nobilis, etc. La famille Mucia était plébéienne, puisqu'au 4e siècle sut P. Mucius est tribun du peuple; or, C. Mucius Scaevola est patricien dans le récit de Denys d'Halicarnasse, noble dans celui de Tite-Live : donc toute cette histoire est une pure invention des poètes romains. Tel est le raisonnement de Niebuhr, et après lui de M. Michelet. Mais qui prouve que a famille Mucia ait toujours été plébéienne? Niebuhr lui-même reconnaît dans un autre passage de son livre ( t. II, p. 56 de Id trad. fr.) qu'il y eut à Rome des familles qui renoncèrent librement au patriciat et qui devinrent plébéiennes. Pourquoi les Mucii n'auraient-ils pas été dans ce cas ? IBID - Trecenti conjuravimus principes juventutis. Niebuhr est encore arrête par ce nombre de trois cents qui, dit-il, revient toujours partout où se retrouvent les anciens poèmes. M. Michelet, sans doute pour justifier cette observation de son devancier, fait remarquer que Mucius commence par confier son secret au sénat, c'est-à-dire à dire à trois centss personnes. Ce nombre est sans doute aux yeux des critiques un nombre purement symbolique. Soit ; mais qu'on en tire cette conséquence que partout où on le rencontre on doit reconnaître les traces d'un poème, c'est ce qu'on ne peut admettre. En raisonnant ainsi, il faudra éliminer de l'histoire grecque l'épisode de Léonidas a cause des trois cents Spartiates, effacer des annales de Thèbes toute la période d'Épaminondas parce que le bataillon sacré se composait de trois cents hommes. Conjecture pour conjecture, j'aimerai, mieux croire que quelque temps avant l'expulsion des Tarquins, il s'était organise à Rome une hétairie, à l'exemple de l'hétairie pythagoricienne, alors dans toute sa force, et que cette société secrète, dont les dangers de la patrie entretenaient la ferveur, avait confié à Scevola la mission dont il s'acquitta avec tant de dévouement et de courage. Si cette conjecture est fondée, comme je suis porté à le croire, on s'expliquerait sans peine que le roi étrusque, qui peut-être déjà à cette époque avait imposé à Rome le traité onéreux dont parlent Pline et Tacite, et sur lequel Tite-Live, faute d'avoir connu ce monument, ou dans l'aveuglement de son patriotisme, garde un silence absolu, ait cédé à la crainte d'un danger qui menaçait sa vie à tous les instants, et préféré avoir, dans un peuple aussi jaloux de son indépendance, plutôt des amis que des sujets. Ce serait encore une preuve en faveur de l'authenticité de cette époque de l'histoire romarne. Ce qu'il y a de constant, c'est que l'influence de la société pythagoricienne se répandit et se maintint longtemps en Italie, en Grèce et même en Asie-Mineure. On peut a cet égard lire ma dissertation sur une Inscription de Délos. (Exped. de Morée, t. Ill, p. 24 et suiv., et t. II, p. 110 et suiv. du tirage à part.)

CHAP. XIII. - Cognomen inditum. De σκαιος, d'où Scaevus avec l'insertion du digamma. L'étymologie du mot Scaevola, donnée par Varron (LL,, VII 93, p. 113, Egger) ne se rapporte pas, comme paraît le penser Niebuhr, au surnom des Mucius, mais est présentes par le savant Romain à l'occasion du mot obscenus, qu'il rapproche, on ne sait trop pourquoi, de scaevus et scaevola, sorte d'amulette obscène qu'on suspendait au cou des enfants pour détourner les maléfices.

IBID. - Ut pacis conditiones ultro ferret. Tite-Live paraît avoir ignoré complètement que le traité en question avait été Imposé à Rome par Porsenna, à la suite d'une victoire qui avait rendu les Étrusques maîtres de Rome, fait important sur lequel ne peuvent laisser aucun doute les deux passages suivants que Beaufort a cités le premier.

« In foedere, quod expulsis regibus populo Romano dedit Porsina nominatim comprehensum inuenimus, ne ferro nisi in agri cultu uteretur. et tum stilo osseo scribere institutum uetustissimi auctores prodiderunt.

» Pline. H. N. XXXIV, 59.

« Sede Josis optimi maximi quam non Porsenna, dedita urbe, neque Galli capta temerare potuissent.

»Tacite, Hist., III, 72.

Est-il vrai, comme l'a prétendu Beaufort, et, comme l'ont répéte aptes lui, MM. Micali, Wachsmuth et d'autres, que le traité dont parle Pline existait encore du temps de cet auteur? Le passage même que nous venons de citer permet d'élever des doutes à cet égard. En effet, Pline ne parait y faire allusion que sur la foi de très anciens auteurs, uetustissimi auctores prodiderunt.; d'où l'on peut conclure qu'Il n'avait pas le monument lui-même sous les yeux. Cela posé, on peut se demander quels étaient les auteurs qui lui avaient fourni un renseignement anse curieux. Ce n'était certes ni Fabius, ni Pison, que Tite-Live a consultés en cet endroit, ni Hemina, dont le récit s'accordait avec celui de Tite-Live (voy. le fragment sur Scaevola dans Nonius, au mot censere, et que Pline (XI II, 13 ; XXIX, 1 ) qualifie d'auteur très ancien, bien qu'il fût postérieur à Fabius et à Pison. Peut-être était-ce Cincius et Acilius, Cincius surtout, qui poussait si loin l'exactitude et qui avait eu recours aux anciens traités pour la rédaction de son histoire (voy. p. 769, col. I). Quoi qu il en soit, il est évident que si la vérité a été altérée en cet endroit, ce n'est pas à notre auteur qu il faut s'en prendre, mais à ses devanciers.

D'ailleurs le passage de Pline et celui de Tacite ne sont pas complètement d'accord. Suivant l'un, Rome aurait essuyé une défaite qui lui aurait fait perdre l'autonomie; suivant l'autre, elle aurait bien été obligée de se rendre, mais le Capitole, c'est-à-dire la citadelle, serait, comme à l'époque des Gaulois, restée au pouvoir des Romains; car, malgré toutes les subtilités de Niebuhr pour modifier le sens du passage de Tacite, on ne peut en admettre aucune autre interprétation.

Ainsi le fait lui-même de la prise de Rome par les Étrusques pourrait, d'après les principes de Niebuhr, laisser des doutes, puisque les textes qui le constatent présentent des contradictions. Mais, en admettant qu'il soit incontestable, et pour ma part je le regarde comme tel, il n'est pas impossible de le concilier aies la tradition suivie par Tite-Live, ou plutôt de reconstituer l'histoire de cette époque à l'aide de ces données en apparence si opposées l'une à l'autre. Essayons de le faire. Rome expulse les Tarquins. Porsenna prend en main leur défense, et vient avec une armée nombreuse tenter de les rétablir. Il occupe Ie Janicule, position importante d'où il domine tous les mouvements de ses ennemis, et. maigre le dévouement d'Horatius Coclès, malgré le succès peut-être exagéré des consuls Herminius et Valérius, il parvient à pénétrer dans Rome et à s'en rendre maître, sans toutefois pouvoir s'emparer de la citadelle, qu'il doit se contenter de tenir bloquée. Dans cette circonstance, il oblige tous les habitants de la ville à lui livrer leurs armes, comme on peut le conjecturer d'après un passage de Denys d'Halicarnasse (διδόντες καὶ ἀγορὰν καὶ ὅπλα καὶ τἆλλα, ὅσων ἐδέοντο Τυρρηνοὶ παρασχεῖν ἐπὶ τῇ καταλύσει τοῦ πολέμου. (V, 65, p. 329, C.). Il devient même dangereux de conserver le stylet dont on faisait usage pour écrire. En signe de soumission, le sénat lui envoie un trône d'ivoire et les insignes de la dignité royale (Den. dHal., V, 33, p. 33 D).. Toutefois, le roi étrusque ne croit pas devoir s'établir dans Rome, dont le séjour est dangereux pour lui tant que le Capitole n'est pas en son pouvoir. Il reste dans son camp de l'autre côté du Tibre, et, pour s'assurer de la tranquillité des Romains, il se fait donner des otages. Du reste, Porsenna oublie complètement le motif qui lui a fait commencer la guerre : il ne rétablit pas les Tarquins et ne songe qu'à accroître sa puissance au moyen de territoires qu'Il se fait céder. Son fils Aruns est même chargé par lui d'aller soumettre Aricie qui, par sa position inexpugnable, était alors, comme le remarque judicieusemen Niebuhr, la principale ville du Latium, et que pour ce motif il veut ajouter à ses états. Mais Aruns échoue dans cette tentative, l'armée étrusque est battue. A cette nouvelle, dont Rome doit peut-être la connaissance à la courageuse fuite de Clélie, I'un des otages livrés à Porsenna, une société secrète, formée pendant les dernières annexe de la tyrannie, et dont les dangers public ont resserré les liens, se réunit maigré la surveillance des vainqueurs. C. Mucius, l'un de ses membres, est désigné pour sauver la patrie. Il échoue; mais sa fermeté héroïque, ses révélations effrayantes changent les sentiments de Porenna, qui ne peut envisager sans terreur le duel opiniâtre dont il est menacé. D'ailleurs, son armée est affaiblie par la défaite d'Arums; le Capitole résiste toujours, et s'opiniâtrer à asservir un peuple si jaloux de sa liberté, un peuple où les femmes elles-mêmes montrent tant de courage et de patriotisme, c'est peut-être vouloir préparer sa ruine. Il se retire donc, se contentant des territoires dont il avait précédemment obtenu l'abandon, et, par là, le traité dont parle Pline se trouve aboli.

Ces conjectures, comme on le voit, s'écartent peu du récit de Tite-Live et changent seulement l'ordre de quelques faits. Elles expliquent comment l'orgueil national a pu passer sous silence, sans trop altérer la vérité historique, une occupation qui ne fut pas complète, et un traité qui ne dut recevoir qu'une exécution momentanée ; elles font comprendre enfin comment Rome se vit affranchie de la domination étrangère sans recourir, ainsi que le suppose Niebuhr, à une insurrection sur laquelle les historiens se seraient tus, on ne voit trop pour quel motif, puisqu'elle eût été un titre de gloire.

Quelques écrivains, pour expliquer le silence de Tite-Live sur le traite Imposé à Rome par Porsenna, ont supposé qu'il avait été trouvé postérieurement à Clusium. Mais cette supposition parait purement gratuite.

CHAP. XIII. - Quum postea sunt Mucia prata appellata. Suivant une autre tradition rapportée par Denys d'Halicarnasse (V, 35, p. 503, D.), on lui aurait accorde au delà du Tibre, la même étendue de terrain qu'à Horatius Coclès. Le récit de Tite-Live n'offre ici aucun caractère d'exagération. IBID. - Feminoe quoque ad publica decora excitatae. Il est difficile d'admettre que la fuite de Clélie ait eu un pareil motif. La conjecture que j'ai proposée plus haut, bien qu'elle intervertisse l'ordre des faits, est, je crois, plus vraisemblable. Il parat d'ailleurs que les historiens romains n'étaient pas d'accord sur cet épisode. Tite Live a suivi la tradition la plus généralement reçue, et qu'il avait retrouvée dans Pison, avec lequel il diffère seulement en ce point que ce dernier faisait élever une statue à Clelie par les otages eux-mêmes (Plin., H. N.. XXX1V, 13). Un autre récit qu'avait suivi Annius Fetialis (Plin., ibid.), et que Plutarque reproduit (de mul. Virt.. XI ), faisait surprendre les otages par Tarquin, au moment où on les amenait dans le camp étrusque, et tous étaient tués, à l'exception de Valéria, fille du consul Publicola, qui regagnait Rome. Pour concilier cette tradition avec la première, il faut supposer que, parmi les otages qui accompagnèrent Clélie, se trouvait une Valeria, qui devint dans les mémoires de sa famille l'héroïne de l'aventure; mais cette substitution de noms, qui trouva peut-être quelque créance chez certains historiens, amis des Valerii, beaucoup plus puissants que les Cluilii, ne put prévaloir sur la véritable tradition, et la gloire d'un généreux dévouement resta à Clélie. J'insiste sur ce point, parce qu'on en peut déduire cette conséquence, que les falsifications historiques dont se rendaient coupables les familles avaient peut-être moins d'inconvénient qu'on ne l'a prétendu ; en effet, il était bien difficile qu'elles n'eussent pas lieu au préjudice de quelque autre race illustre, dont l'énergique protestation éclairait l'opinion et rétablissait la vérité. CHAP. XIV.- Proximum vero est ex iis, quae traduntur. Il est à regretter que Tite-Live ne nous ait pas fait connaître toutes les traditions qui existaient de son temps sur l'usage symbolique de vendre les biens du roi Porsenna toutes les fois qu'on mettait des biens à l'encan; car on ne saurait se contenter de l'explication qu'il donne comme la plus vraisemblable. Niebuhr, comme nous l'avons déjà vu, tranche la difficulté en supposant une insurrection qui affranchit Rome de la domination étrangère. Mais cette supposition est purement arbitraire. Pour moi, je serais porté à croire que toutes les conditions imposées par Porsenna aux Romains n'avaient pas été remplies; qu'une partie des contributions d'objets de toute espèce, frappées par lui sur les vaincus, n'avait pu être fournie et livrée immédiatement, et que, se trouvant disponible au moment où le roi étrusque se décida brusquement à la retraite, on prit le parti d'en faire la vente pour éviter un pillage. Quant à la persistance de cet usage, elle s'explique par le désir bien naturel d'effacer le souvenir d'une défaite, en ne rappelant que la dernière scène d'un drame qui en définitive s'était dénoué à la honte du vainqueur.

IBID. - Tuscum vicum appellarunt. Varron (L. L., V, 46) et Tacite (Ann., IV, 65) font remonter l'origine de ce nom à l'établissement de Caelius Vibenna. Voyez la note de M. Bournouf sur Tacite (loc. cit.). CHAP. XV. - P.

Lucretius inde et P. Valerius Publicola consules facti. Tite-Live paraît s'être trompé D'après les fastes consulaires (Denys d'Hal., V, 21; Casssiodore, etc.), les deux consuls de cette année furent M. Horatius Pulvillus, pour la seconde fois, et P. Valerius Publicola. IBID. - Agrum Veientem restituit. Niebuhr ne croit pas à cette restitution,

« parce que, dit-il, au temps des decemvirs on était si loin d'avoir récupéré les cantons étrusques que le Tibre était la limite du territoire romain.

» CHAP.

XVI. - Consules M. Valerius, P. Postumius. Tite-Live omet ici les consuls de l'an de Rome 248 (av. J.-C. 505 ). Ce furent Sp. Lartius et T. Herminius. IBID. - Attus Clausus cui postea Ap. Claudio fuit Romae nomen. L'empereur Claude prétendait descendre de cet Attus Clausus.

« Majores mei, quorum antiquissimus Clausus, origine sabina, simul in civitatem romanam et in familias patriciorum ascitus, hortantur.

» Tac., Ann., XI, 24. Virgile (Aen.. VII, 706) fait remonter l'origine de cette famille puissante jusqu'au temps de l'arrivée d'Énée en Italie : Ecce Sabinorum prisco de sanguine magnum

Agmen agens Clausus, magnique ipse agminis instar,

Claudia nunc a quo diffunditur et tribus et gens

Per Latium, postquam in partem data Roma Sabinis.

CHAP. XVII. - Sub corona venierunt. Cette Iocution vient, suivant les uns, de ce que les prisonniers de guerre, au moment de la vente, portaient une couronne sur la tête; suivant d'autres, les soldats préposes à leur garde les entouraient comme d'une couronne. Aulu Gelle, qui rapporte ces deux explications (VII, 41 ), regarde la première comme la seule admissible.

IBID. - Oppidum dirutum. Denys d'Halicarnasse ne fait pas mention de cette guerre, qu'il remplace par une victoire de Cassius sur les Sabins et par d'autres événements que Tite-Live passe sous silence; et comme d'ailleurs il est encore question au chapitre XXII, comme au chapitre XVI, de trois cents otages livres par Cora et Pomeria; au chapitre XXV, de la prise de cette dernière ville, qui certes n'avait pu relever ses murailles en aussi peu de temps, et enfin, au chapitre XXVI, d'une guerre contre les Aurunces, terminée par un seul combat; Drakenborch, dont Niebuhr exploite les idées sans le nommer, conjecture avec beaucoup de probabilité que Tite-Live fait deux guerres de ce qui n'en était qu'une seule, placée, il est vrai, à des dates différentes dans différents historiens. Voyez M. Lachman, de Fontibus Titi Livii, § 47. Du reste, en disposant dans un ordre différent, comme j'ai essayé de le faire plus haut (p. 791, col. 2), les traits rapportés par Tite Lite, on trouvera qu'il est d'accord avec Denys. Cf. de la Curne de Sainte-Palaye, Mem. de l'Acad. des inscr., t. VIll, p. 565 et suiv.

CHAP. XVIII. - Dictatoris primum creandi mentio orta.

« Quelques auteurs ont blâmé les Romains d'avoir créé la dictature. Ils ont prétendu que cette magistrature avait jeté dans Rome les fondements de la tyrannie, puisque le premier qui la subjugua se servit du titre de dictateur, et que, sans ce titre fatal, César n'aurait pu trouver aucun nom honnête pour couvrir son usurpation. Cette opinion, avancée sans examen, a été reçue sans raison. Ce ne fut ni le nom ni le pouvoir du dictateur qui mirent Rome aux fers : ce fut l'autorité usurpée par quelques citoyens pour se perpétuer dans le commandement, et, à défaut du titre de dictateur, leur ambition en eût pris tout autre : car c'est la force qui donne les titres, et non les titres qui donnent la force.

« En effet, la dictature produisit toujours les plus grands biens, tant qu'obtenue par les voies ordinaires, elle ne fut point la proie des particuliers qui osèrent l'envahir. Les magistratures dangereuses dans un état, et l'autorité destructive ne sont pas celles qui s'acquièrent par des moyens ordinaires, mais celles qui s'obtiennent par des votes illégitimes. Cet ordre de chose, fut constant à Rome, où, pendant un temps considérable, on ne vit pas un dictateur qui ne rendit les plus grands services. Les raisons en sont évidentes.

« Pour qu'un citoyen soit en état de nuire et de s'emparer d'un pouvoir extraordinaire, il a besoin d'un concours de qualités qui ne se rencontrent pas dans une république non encore corrompue. Il doit être fort riche, et disposer d'une puissante faction ; mais il n'y a point de l'action lorsque les lois sont en vigueur. Quand il y en aurait une, des hommes de cette nature paraissent si dangereux à tout le monde, qu'ils ne pensent jamais espérer de réunir des suffrages libres. D'ailleurs le dictateur n'était qu'à temps, et sa commission finissait avec l'affaire pour laquelle on l'avait créé. S'il avait le pouvoir de prendre seul les mesures qui lui paraissaient le plus convenables pour écarter le danger présent; s'il ordonnait sans prendre conseil, et s'il punissait sans appel, tout ce qui pouvait nuire véritablement à l'état, comme de diminuer l'autorité du sénat ou celle du peuple, de changer l'ancienne constitution ou d'en établir une nouvelle, tout cela passait son pouvoir. Le peu de durée de sa commission, les bornes circonscrites à son autorité, et plus que tout cela, l'empire des moeurs, le mettaient dans l'heureuse impuissance de s'écarter de son devoir et de porter atteinte à la liberté. L'expérience fait voir qu'au contraire elle en tira les plus grands secours.

« Et certes, parmi les établissements de la sagesse romaine, la dictature doit être regardée comme un de ceux qui contribuèrent le plus a l'élévation de ce grand empire. Sans un établi serrent de cette nature, un état ne peut résister à des secousses imprévues. Car un seul homme, un seul magistrat ne peut pas tout faire dans une république; et, tandis qu'on s'empresse de réunir tant de volontés différentes, tandis que chacun se sent arrêté par le besoin qu'il a des autres, le temps se perd, la lenteur des mouvements ordinaires empêche le secours d'arriver à temps, et ces remèdes tardifs sont très dangereux pour un mal qui en demandait de plus prompts.

« Il suit de là que tous les états doivent avoir un pareil établissement. La république de Venise, estimée sage entre les républiques modernes, a réservé à un petit nombre de citoyens un pouvoir qui, dans les besoins pressants, les autorise à s'accorder promptement ensemble; car, sans un pouvoir de cette nature, il faut perdre l'état en suivant les voies ordinaires, ou s'en écarter pour le saurer. Mais, dans une république bien constituée, il ne doit subvenir aucun accident auquel on ne puisse remédier que par des moyens extraordinaires. Les moyens extraordinaires pensent opérer le bien pour le moment; mais le mauvais exempte laisse un mal réel, et l'habitude que l'on prend de s'écarter des voies ordinaires pour le bien autorise dans la suite à s'en écarter pour le mal. Une république est donc imparfaite lorsque les lois n'ont pas tout prévu, prépare tous les remèdes, donne la manière de les appliquer. Et je conclus que les républiques qui, dans les périls pressants ne pensent recourir à un dictateur, ou à tel semblable magistrat, doivent périr infailliblement.

« Il est bon de remarquer avec quelle sagesse les Romains procédaient à la nomination d'un dictateur. Comme cette nomination avait quelque chose de désagréable pour les consuls, qui, de chefs de l'état, rentraient tout d'un coup dans l'obéissance comme les autres citoyens, on sentit que ce déplaisir pouvait indigner leur orgueil; Rome voulut, pour les consoler, qu'ils nommassent eux-mêmes le dictateur, persuadée que, dans le péril, quand on serait obligé de recourir a cette puissance royale, ils auraient moins de répugnance à s'y déterminer. Le mal qu'on se fait à soi-même volontairement et par choix est infiniment moins douloureux que celui qu'on reçoit des autres. Encore dans les derniers temps, les Romains, au lieu de nommer un dictateur, en confièrent toute l'autorité à l'un des consuls; ce que le sénat faisait en ces termes :

« Que le consul prenne garde que la république ne souffre aucun dommage.

» MACHIAVEL, ouvr. cit., livre I, ch. XXIV, t. I, p. 289 et suiv. CHAP. XVIII. - Nec quis primum dictator creatus sit, satis constat. Suivant les auteurs les plus anciens, comme nous l'apprend Tite-Live, le premier dictateur avait été T. Lartius, nomme l'an de Rome 253; tandis que d'autres, plaçant dans la même année la création de cette magistrature, prétendaient qu'elle avait eté confiée à Valérius (cf. Festus s. v. optima lex; Hieronym. chron., p. 31, Scal. et Paul. Diac., I, 16; ce dernier désigne aussi Sp. Cassius comme général de la cavalerie). Cependant, quelques lignes plus bas, Tite-Live qualifie Lartius de consulaire, titre qu'il ne devait porter que dans les historiens qui plaçaient sa dictature en 256 (voyez Denys d'Halicarnasse, V, 71 et suiv., et comparez le passage de Varron, cité par Macrobe, Sat. I, 8, avec le ch.

XXI de Tite-Live). Peut-être faut-il voir encore là une preuve de ces confusions de dates, auxquelles notre auteur s'est laissé entraîner par des autorités contradictoires, dont il a accepte indifféremment les témoignages, sans cher cher à les concilier.

IBID. - Consulares legere. Drakenborch a pris à tout consulares comme sujet, et non comme complément du verbe legere. MM. Dureau de la Malle et Liez ont partagé cette erreur, que l'auteur de ces notes n'a pas évitée dans sa traduction de ce livre, mais qu'il reconnaît maintenant.

C'étaient, comme ou l'a prouvé, les consuls en charge, et non tous les personnages consulaires, qui nommaient le dictateur. Leur choix devait porter sur des personnages consulaires, ainsi qu'il résulte du rapprochement de ces deux passages de Tite-Live: Consulares legere;

ita lex iubebat de dictatore creando lata. Eo magis adducor (et non pas abducor) ut credam Lartium, qui consularis erat, potius quam M". Valerium.... qui nondum consul fuerat, moderatorem et magistrum consulibus appositum; . Niebuhr (t. 1, p.

627-630); t. Il, p. 361 et suiv. de la tr. fr.) a prétendu que le dictateur était nomme par le sénat et confirmé par le populus, c'est-à-dire, suivant lui, par les patriciens; mais M. Poirson, dans une savante dissertation (voyez Revue française, t. II, 2e livraison), a, par le rapprochement et l'examen approlondi de tous les textes relatifs à cette in portante question, prouve que cette assertion était complètement erronée. Nous croyons devoir reproduire ici les résultats de cette intéressante discussion parce qu'elle a jeté un jour nouveau sur un point de l'organisation romaine, qui jusqu'à présent n'avait pas été complètement éclairci.

« 1° Il ne dépendait pas des consuls qu'un dictateur fût créé. S'il eu eût été ainsi, les consuls auraient pu imposer à Rome un magistrat suprême, malgré elle. Toute création de dictateur était donc nécessairement précédée d'un senatus-consulte portant ordre aux consuls de nommer un dictateur.

« 2° Ordinairement les consuls se concertaient entre eux et avec le sénat sur le choix d'un dictateur, et, par suite, le sénat influait sur ce choix ; mais la chose était de convenance et non de droit. Le droit attribuait le choix et la nomination du dictateur exclusivement à l'un des consuls, sous la condition toutefois de ne porter son suffrage que sur un citoyen réunissant les qualités d'éligible.

« 3° Deux de ces qualités étaient d'avoir rempli une charge curule et de demeurer en Italie.

« 4° Si le consul électeur violait la loi à cet égard, comme le fit Claudius Pulcher en nommant Glycia, ou se préparait à l'enfreindre, comme Laevinus, le sénat pouvait casser la nomination ou recourir au peuple pour la prévenir.

« 5° Quant à la nomination d'un citoyen revêtu de la puissance dictatoriale par l'un des deux ordres, on ne trouve dans toute l'histoire romaine que celle de Fabius. Cette exception unique, formellement indiquée par la substitution du titre de prodictateur à celui de dictateur, prouve et confirme la règle générale.

XXI de Tite-Live). Peut-être faut-il voir encore là une

»

CHAP. XIX. - Nihil dignum memoria actum. C'est à celte année que Denys d Halicarnasse (VI, 1) rapporte le sénatus-consulte ordonnant que toutes les femmes latines mariées à des Romains, et toutes les Romaines mariées à des Latins étaient libres de rester auprès de leurs époux ou de retourner dans leur patrie. Denys ajoute que toutes les Romaines revinrent à Rome et que toutes les femmes latines, à l'exception de deux, préférèrent leurs maris à leur patrie. On conçoit difficilement que Tite-Live ait passé sous silence, comme peu digue d'être rapporté, ce fait curieux qui devait au plus haut degré flatter l'orgueil national des Romains. On serait donc tenté d'admettre que ce sénatus-consulte a été inventé par Denys dans un but d'adulation, s'il n'était plus naturel de penser que les historiens suivis dans cet endroit par Tite-Live n'avaient trouvé dans les annales que les noms seuls des consuls de cette année, et que Denys avait puisé le document qu'il nous fournit a une source différente de celle qu'avait consultée Tite-Live, peut-être dans les archives publiques (voyez p. 762), ou dans quelque historien du droit romain. Niebuhr (t. Il, p. 348 de la tr. fr.)

tranche la difficulté en considérant le fait rapporté par Denys connue un débris de l'ancienne épopée romaine.

Un manuscrit, au lieu d'actum, lit egere, et je préférerais cette variante si elle avait pour elle des autorités plus nombreuses; car elle expliquerait jusqu'à un certain point l'omission faite par Tite-Live, qui s'occupe beaucoup plus des guerres que des événements intérieurs. IBID. - Ad lacum Regillum. Tite-Live place à l'an 255 la bataille du lac Régille, bien qu'il prenne pour guide dans tout ce qui suit les historiens qui, comme Denys, la reportaient à l'année 258, ce que la loi sur les consulaires rend beaucoup plus vraisemblable. D'ailleurs, au commencement du chapitre XXIII, où sont contenus les événements de l'année 259, l'historien représente les Romains comme irrités contre les Volsques qui avaient levé des troupes pour secourir les Latins. Or, cette assertion s'accordait bien avec le récit de ceux qui plaçaient le combat en 258, mais non pas avec les auteurs qui, comme Tite-Live, supposaient entre le combat et l'année 259 un intervalle de trois ans. Enfin, dans le même chapitre, quand il parle de la défaite des Latins au lac Régille comme récente, recens ad Regillum accepta clades. il est évidemment guidé par ceux qui n'admettaient qu'un an entre les deux guerres.

« La bataille du lac Regille, telle que la dépeint Tite-Live, n'est pas, dit I\iebuhr, un choc de deus armées, c'est un combat héroïque, comme dans l'Iliade. Tous les chefs se rencontrent en combat singulier, et font pencher la victoire tantôt d un côte, tantôt de l'autre, tandis que les masses luttent sans résultat. Le dictateur Postumius blesse le roi Tarquin, qui s'oppose à lui dès le commencement de la bataille. T. Aebutius, le général de la cavalerie, blesse le dictateur latin; mais lui-même, blessé dangereusement, est obligé de quitter la mêlée. Mamilius, simplement provoqué par sa blessure, conduit à la charge la cohorte des émigrés romains, et rompt les premiers rangs des ennemis : la fiction romaine ne pouvait concéder cet honneur qu'à des concitoyens, sous quelques drapeaux qu ils combattissent. M. Valerius, surnommé Maximus, tombe en arrêtant leurs succès; Publius et Marcus, les fils de Publicola, trouvent la mort en voulant sauver le corps de leur oncle. Mais avec sa cohorte le dictateur les venge tous : il bat et poursuit les émigrés. En vain Manilius cherche à rétablir le combat ; T. Herminius est percé d'un javelot pendant qu'il dépouille le général des Latins. Enfin, les chevaliers romains, combattant à pied devant leurs enseignes, décident la victoire, puis ils montent à cheval et dispersent l'ennemi. Pendant la bataille le dictateur avait voué un temple aux Dioscures : on vit combattre aux premiers rangs deux jeunes guerriers a la taille gigantesque et montés sur des chevaux blancs. Et comme, immédiatement après la mention du voeu, on rapporte que le dictateur avait promis des récompenses aux deux premiers qui escaladeraient les remparts du camp ennemi, je soupçonne que le poème disait que personne n'avait réclamé ce prix, parce que ce furent les Tyndarides qui ouvrirent le passage aux légions. La poursuite n'était pas encore achevée que déjà les héros, couverts de poussière et de sang, apparurent à Rome; ils se lavèrent eux et leurs armes a la fontaine de Juturna, près du temple de Vesta, et ils annoncèrent au peuple assemblé dans le Comitium l'événement de la journée. Le temple promis par le dictateur fut élevé de l'autre côté de la source, et sur le champ de bataille, un pied de cheval imprime dans le basalte attesta la présence de ces guerriers surnaturels.

« Ceci, sans doute, est riche de beautés épiques, et, néanmoins, nos historiens ne connaissaient probablement plus l'ancienne forme de ce récit dans toute sa pureté. Ce combat de géants, dans lequel les dieux apparaissent, termine le chant des Tarquins, et je suis convaincu que je devine juste en avançant que le vieux poème faisait périr dans cette mort des héros toute la génération qui était en guerre depuis le crime de Sextus, lequel, selon le récit de Denys, y périt aussi. Si dans cette narration le roi Tarquin quitte le champ de bataille après avoir été blessé, c'est que l'on a voulu la concilier avec la notion historique qui le fait mourir à Cumes. Mamilius est tué, Marcus Valérius Maxi.mus est tue, sans préjudice des traditions historiques qui le font encore dictateur plusieurs années après; et P. Valérius, qui trouve aussi la mort, n'est pas, à coup sûr, le fils de Publicola, mais Publicola lui-même. Herminius ne manque point; bien certainement on n'avait pas oublié non plus Lartius, l'autre compagnon de Coclès, et qui certainement n'était pas différent du premier dictateur; seulement il est caché, parce que le poème a mis un autre a la tète de l'armée. Ainsi les mânes de Lucrèce sont apaisées, et les hommes des temps héroïques ont disparu du monde, avant que dans l'état qu'ils ont affranchi, l'injustice règne et donne naissance a l'insurrection.

» Niebuhr, t. II, p. 549 de la tr. fr.

Présentée de cette manière, la bataille du lac Régille a effectivement quelque chose de poétique qui la rapproche des grandes épopées. Mais Niebuhr est-il de bonne foi quand il prétend que Tite-Live la raconte avec toutes ces circonstances? Ne lui prête-t-il pas certains détails qui ne se retrouvent que dans son auteur favori, le rhéteur Denys d'Halicarnasse? N'est-ce pas chez cet écrivain seulement ( VI, 12) que Publius et Marcus, fils de Publicola, trouvent la mort en voulant sauver le corps de leur oncle? N'est-ce pas lui seul qui fait intervenir Castor et Pollux dans la bataille, qui les présente portant à Rome la nouvelle de la victoire? N'est-ce pas lui seul enfin qui fait mourir dans le combat Sextus Tarquin, déjà mort depuis longtemps à Gabies? Aucun de ces ornements, aucune de ces traditions fabuleuses ne dépare le récit de Tite-Live; Il eut été juste d'en convenir. Mais il fallait à toute force retrouver les traces d'un poème, et l'on a jugé plus commode de prêter à un historien judicieux les mensonges d'un grec qui sacrifie sans cesse la vérité à l'utile plaisir de flatter ses maîtres. Libre d'ailleurs à Niebuhr de renchérir sur le rhéteur grec, et de supposer que Lartius, l'un des deux compagnons d'Horatius Coclès, n'avait pas été oublie dans le poème, parce que l'autre, T. Herminius, est l'un des héros du combat. Quand on s'avance aussi librement dans le champ des conjectures, ou ne doit pas connaître de limites.

En défendant Tite-Live contre les attaques de la critique allemande, je ne prétends pas affirmer que le récit de l'historien romain soit exact en tout point et n'ait pas reçu quelques embellissement.; mais là s'arrêtent mes concessions. Un combat aussi décisif, puisqu'il mit la confédération latine sous la dépendance de Rome, devait avoir laisse un profond souvenir chez les deux peuples et dans les familles qui s'étaient distinguées. Il avait rendu populaires les noms d'Aebutius, de Postumius et d'Hermtenius, et le temple des Dioscures, élevé près de la fontaine de Juturna, en avait éternisé la mémoire. Bien plus, l'utile secours de la cavalerie dans cette journée célèbre était rappelé chaque année par une fête qui avait lieu aux Ides de Quintilis, date de la bataille, et dans laquelle les chevaliers, après un sacrifice solennel, offert par les principaux membres de I'ordre équestre, couronnes d olivier, vêtus de la trabea, divisés par tribus et par centuries, montés sur leurs chevaux et rangés comme s'ils revenaient du combat, partaient du temple de Mars, situé hors des murs, parcouraient le ville, et, traversant le Forum, tenaient defiler devant le temple de Castor et Pollux, portant tous les insignes qu'ils avaient reçus de leurs généraux comme récompense de leur valeur. Cette imposante procession, où figuraient souvent jusqu'à cinq mille chevaliers, avait lieu encore du temps de Denys d 'Halicarnasse (VI, 15), qui juge ce spectacle digne de la grandeur de l'empire:

ἄξια τοῦ μεγέθους τῆς ἡγεμονίας.

CHAP. XX - Cohorti suae.

il s agit de la cohorte prétorienne, dont l'organisation ne date, à proprement parler, que de Scipion le Numantin. Voyez Lipse, Milit. rom., t, I.

CHAP. XXI. - His consulibus aedes Saturno dedicata, etc. Cette énumération sommaire des événements paraît avoir été directement empruntés aux annales.

IBID. - Tanti errores implicant temporum, etc. Ce passage est l'un de ceux sur lesquels les adversaires du Tite-Live ont le plus insisté. Il prouve sans doute que la chronologie romaine, par suite des lacunes que présentaient certains documents, et qui devaient avoir donné lieu à la différence des ères, n'était pas, au temps de Tite-Live, fixée dune manière certaine et incontestable; mais on n'en peut tirer aucune conséquence contre la véracité de l'historien. La franchise avec laquelle il convient de cette difficulté prouve au contraire qu'il ne se fait pas illusion et qu'il ne cherche pas à tromper ses lecteurs. On ne saurait non plus admettre que, d'une différence de trois années dans la date d'un événement, il résulte de toute nécessite que le récit de cet événement est purement poétique. On en peut uniquement tirer cette conséquence que les documents chronologiques sont insuffisants ou inexacts. Plusieurs dates des époques ont le caractère positif de l'histoire n'est l'objet d'aucun doute sont encore aujourd'hui soumises à la discussion; s'en suit-il que les faits auxquelles elles se rapportent doivent être regardes comme faux? Et pour ne citer qu'un seul exemple, la chronologie de Guillaume de Tyr est souvent fautive ; en conclurons-nous que l'histoire des Croisades, ou d'ailleurs les combats singuliers et les grands coups de lance abondent, n'est autre chose qu'une réunion indigeste de débris poétiques?

CHAP. XXIV. - Liberos nepotesve ejus moraretur. Suivant les lois romaines, les pères avaient droit de vie et de mort sur leurs enfants ; ils pouvaient donc les vendre ou les engager. Les aïeux avaient le même droit sur leurs petits-enfants; par conséquent les créanciers pouvaient les retenir comme gage de leur créance.

CHAP XXVI. - Tumultus fuit verius quam bellum. Le mot alerte, employé dans la traduction pour rendre tumultus n'est pas suffisamment exact. Cic. Phil., VIII, 1 (cf. V, 12-19) :

« Potest enim esse bellum, ut tumultus non sit, tumultus esse sine bello non potest. Quid est enim aliud tumultus nisi perturbatio tanta, ut maior timor oriatur? (Ieg tumor, cf Gerh. Joan. Vossius ad h. I. ) Unde etiam nomen ductum est tumultus. Itaque maiores nostri tumultum Italicum, quod erat domesticus, tumultum Gallicum, quod erat Italiae finitimus, praeterea nullum nominabant. Gravius autem tumultus esse quam bellum hinc intellegi potest, quod bello vacationes valent, tumultu non valent.

» Les soldats levés dans les cas de tumulte étaient appelés tumultarii milites. Cf. Festus ad h. v. - Tite-Live, au chap. XVI du livre XXI, reproduit la même pensée, mais en des termes plus énergiques :

« Cum Gallis tumultuatum magis, quam belli geratum est.

» IBID - Audito perfectoque bello Sabino. Licinius Macer (Denys d'Hal., V, 47; Pline, XV, 29) donnait beaucoup plus d'importance a la guerre contre les Sabins, où les Roumains s'emparèrent de dix mille arpents de terre (Denys d'Ha ., V, 49 ). CHAP. XXVII. - Uter dedicaret Mercurii aedem. Tite-Live a déjà fait mention au chap XXI de la dédicace du temple de Mercure; il est probable qu'en répétant ainsi un même fait il a suivi deux autorités différentes. En effet, au chapitre XXI, il se borne à l'énonciation du fait, tandis qu'ici il l'accompagne de circonstances détaillées. CHAP. XXVII. - Primiipili centurioni.

« Cet officier commandait la première centurie du premier manipule des Triaires, appelés aussi pilani, parce que leur arme était le dard, pilon. C'était le plus considérable de tous les centurions d'une même légion; il avait place au conseil de guerre avec le consul et les autres officiers-généraux. Il avait en garde l'aigle romaine, la déposait dans le camp, et l'enlevait quand il fallait marcher, pour la remettre ensuite au vexillaire ou porte-enseigne.

» CHEVIER.

CHAP. XXIX. - P. Virginius rem non vulgabat. Comme P. Virginius à cette époque n'était pas encore parvenu aux honneurs, et que le droit de donner son avis dans le sénat n'appartenait, à en juger par les temps postérieurs, qu'aux sénateurs les plus éminents en dignité, Duker a propose de lire Titus au lieu de Publius, T. Virginius étant alors consulaire (voyez ch. XXI), comme Lartius et Ap. Claudius.

CHAP. XXX. - Sed fractione, etc. La même pensée se retrouve dans Diodore de Sicile, livre XVI, p. 527.

IBID. - Manium Valerium dictatorem, etc. Il était frère de Publicola et de Marcus Valerius, tué à la bataille du lac Régille. Les plus anciennes éditions portaient Marcum Valerium, et l'on s'était demandé comment il était possible que Marcus, tué en 235 on 259, fût devenu dictateur en 260. Denys d'Halicarnasse, livre VI, 390, p. 371, et les fastes capitolins ont levé la difficulté en prouvant qu'il fallait lire M'. et non M. (que j'invite à corriger dans le texte), c'est-à-dire Manium et non Marcum. Niebuhr, comme nous l'avons vu plus haut, n'a tenu aucun compte de cette correction due à Pighi (Ann. Rom., ad ann. CCLIX),e t se fait une arme de ce passage pour prouver que le récit de la bataille du lac Régille est purement poétique et partant inadmissible. Et cependant, il faut le reconnaître, le récit de Tite-Live, tout en offrant ce caractère héroïque propre aux époques de lutte opiniâtre, ne peut donner lieu à aucune objection sérieuse et ne choque en rien la vraisemblance historique.

CHAP. XXXI. - Medius Fidius. Ce serment s'écrit aussi eu un seul mot, Mediusfidius; mais il vaut mieux le résoudre en trois mots : Me Dius fidius, sous-entendu juvet ou amet. Car je ne partage pas l'opinion de ceux qui voient dans μὰ Δία l'équivalent de la particule grecque μὰ dans μὰ Δία, particule qui, si je ne lue trompe, n'a dû être autre chose, dans l'origine, que le nom de la grande déesse, de la mère des dieux, qui était appelée Μᾶ en Lydie. Voy. Stephan. Byz. de Urb. s. v. Μασταυρα; le Corpus inscr. gr. de M. Boeckh, n. 2309, et M. Ch. Lenormant, Nouvelles annales de l'Inst. arch., t. 1, p. 223 et suiv.

Les Romains n'étaient pas d'accord sur l'étymologie de la formule me Dius fidius. Varron, L. L. V. 66

« Aelius Dium fidium dicebat Jovis filium, ut Graeci Διοσκορον Castorem, et putabat hunc esse Sancum ab Sabina lingua et Herculem a Graeca.

» Paul Diac. s. v. : Medius Fidius compositum videtur et significare Jovis filium, id est Herculem, quod Jovem Graeci Δία, et nos Jovem; ac fidium pro filio quod sape antea pro L littera D utebantur. Quidam existimant jusjuraudum esse per divi fidem, quidam per diurni temporis, id est diei idem.

» Les Grecs, de leur côté, toutes les fois qu'ils rencontrent ce serment dans les historiens latins traduisent Dius fidius par Ζεὺς Πιστιος. Ainsi me Dius fidius, signifiait ou par le fils de Jupiter, c'est-à-dire par Hercule ou Saucus, ou par la foi de Jupiter, ou par la foi du jour, ou enfin par Jupiter protecteur de la bonne foi. Au milieu de cette diversité d'opinions, il est bien difficile de se prononcer. Je crois néanmoins que Dius fidus n'a jamais été l'équivalent de Jovis filius, que fidius est un adjectif en rapport avec fides comme Πίστιος avec Πίστις, et que Dius est l'équivalent de Deus, qui le remplace quelquefois. Voyez Plaut., Asin, I, 1, 8; Varr.. apud Non., VIII, 93. Quant à l'identité de Dius fidius et de Saucus, le passage suivant d'Ovide ne permet pas de la révoquer en doute : Quaerebam Nonas Sanco, Fidiove referrem:

An tibi, Semo pater; cum mihi Sancuss ait :

Cuicumque ex illis dederis, ego munus habebo.

Nomina trina fero: sic voluere Cures. Fast., VI, 213. Maintenant Sancus est-il le même qu'hercule, c'est ce qu'on croyait certainement à Rome du temps de Festus. Cf. Propert., IV, 9, 74; Silius Ital., VIII, 421; Lactant., I, 15, 8; d'un autre côte, les Grecs ne se sont-ils pas mépris en traduisant Dius par Ζεὺς, et peut-on admettre que Hercule était considéré à certains égards comme la même divinité que Jupiter? J'avoue que les raisons avancées par M. Hartung (Relig. des Rom., t. II, p. 44 et suiv.) à l'appui de cette opinion, offrent beaucoup de vraisemblance, et je crois devoir y envoyer le lecteur. Ce serment, suivant Charisius (l, 185 ), était particulier aux hommes. On ne pouvait le proférer qu'en plein air. Plut. Quaest. rom., ch. XXV ut ; Varr., L. L., V, 66. CHAP. XXXII. - In consulum verba jurassent. Quand la levée des troupes était achevée, un tribun des soldats prononçait la formule du serment imposée par le consul, et tout le reste de l'armée jurait après lui. Chacun en défilant devant le général, disait idem in me. Paul. Diac., s. v. Praejurationes.

« Praejurationes facere dicuntur ii, qui ante alios conceptis verbis jurant, post quos in eadem verba jurantes tantum modo dicunt: Idem in me.

» Voy. ch. XLV, III, 20; XXII, 58; Polybe, VI, 22; XI, 50; cf. Lips. Milit. rom., I, 6; Nast's roem. Kriegsalt., p. 38 et suiv.; et Laehr, Kriegswesen der Gr. und Roem., p.

8 et suiv.

IBID. - In sacrum montem.

« Ce nom ne fut donné qu'après coup, soit parce que le lieu où le peuple s'était retiré fut consacré lors de son retour à Rome, soit parce qu'on y porta la loi sacrée. » Voyez ch. XXXIII. CHEVIER. Festus

« Sacer mons appellatur trans Anienem, paulo ultra tertium milliarum ; quod eum plebes, cura secessisset a patribus, creatis triibunis plebes, qui sibi essent auxilio, discedentes Jovi consecraverunt. » IBID. - In Aventinum secessionem factum esse. Suivant Cicéron (Rép., Il, 53 ), les plébéiens s'emparèrent d'abord du mont Sacré, puis du mont Aventin. Salluste (Fragm. I, hist., p.246) fait entendre que les deux montagnes furent occupées simultanément, et ce doit être ainsi qu'eut lieu l'événement.

« Il n'est pas supposable, dit Niebuhr (t. II, p. 414 de la tr. fr.), que la commune n'ait point fait occuper par des hommes armés ses quartiers fortifiés dans la ville ; puisque, autrement, il aurait fallu que les femmes et ceux qui étaient sans défense prissent la fuite ou servissent d'otages contre elle. » IBID. - Ad plebem mitti Menennium Agrippa.

« Cicéron, qui suivait en tout des annales entièrement différentes de celles de Tite-Live, parle (Brut., 14 al. 54) des négociations du dictateur M' Valerius avec les émigrés comme d'un fait Indubitable, et lui attribue la gloire d'avoir rétabli la paix, à raison de quoi, et non pour des victoires, le surnom de Mavimus lui serait échu en partage. » Niebuhr, t. Il, p. 413 de la tr. fr. - Je ne pense pars qu'iI faille voir ici, comme le pense le critique allemand, une inconciliable contradiction. Si, comme tout porte à le croire, l'armée occupa le mont Sacré, tandis que le peuple se fortifiait sur le mont Aventin, le sénat dut se trouver dans l'obligation d'entamer une double négociation. Dix ambassadeurs, suivant Denys d'Halicarnasse (VI, 42 et suiv., 49 et suiv., 68-70, 81-87 ), furent envoyés au peuple, et parmi eux il cite M' Valerius et Menenius Agrippa. On peut supposer qu'ils se partagèrent une tâche aussi difficile; que M' Valerius se chargea de l'Aventin et Menenius du mont Sacré. Le titre de dictateur, que lui donne Cicéron ne peut prouver, surtout dans un auteur qui sans doute citait de mémoire, qu'il fût encore revêtu de cette dignité.

IBID. - Quod inde oriundus erat, plebi carum. Crevier conjecture qu'il était du nombre de ceux que Brutus avait pris dans l'ordre des chevaliers pour compléter le sénat. Cette opinion est partagée par Duker. Du reste, Menenius était alors patricien et avait déjà été consul en 231. Voyez ch. XVI. La même dignité fut accordée à son fils et à son petit-fils. Voyez ch. LI et IV, 13.

CHAP. XXXIII. - Ut plebi sui magistratus essent sacrosancti. « Si Rome n'eut point un législateur tel que Lycurgue, qui lui assurât, dès sa naissance, une longue suite de siècles de vigueur et de liberté, la désunion du sénat et du peuple produisit des événements si extraordinaires, que le hasard fit en sa faveur ce que la loi n'avait point fait. Les lois qu'elle eut d'abord, quoique défectueuses, étaient cependant dans les principes qui pouvaient les conduire à sa perfection ; Romulus et les autres rois lui en donnèrent un assez bon nombre de très convenables à un peuple libre. Mais comme l'intention de ces princes était de fonder une monarchie et non pas une république, Rome, devenue libre, manquait encore des établissements les plus nécessaires à la liberté;

établissements que les rois s'étaient bien gardés de former. Lorsque ceux-ci furent chassés, de la manière que l'on sait, le nom de la royauté fut aboli, mais la puissance royale resta toute entière sous le non de consulat. Le gouvernement, composé des consuls et du sénat, devint un mélange de monarchie et d'aristocratie; il ne lui manquait pour être parfait que d'emprunter quelque chose de l'état démocratique. L'insolence des nobles souleva bientôt le peuple. Pour ne pas perdre toute leur puissance, ils furent contraints de lui en céder une partie. Mais le sénat et les consuls en conservèrent toujours assez pour tenir leur rang dans l'état.

« C'est à cette époque, c'est-à-dire à la création des tribuns du peuple, que la constitution de la république, réunissant les trois formes du gouvernement, prit une assiette plus assurée. Admirez le bonheur qui la conduisit dans ces différents changements ; l'établissement du pouvoir des grands ne détruisit point la royauté, l'autorité de la multitude ne détruisit point l'aristocratie. La constitution, en un mot, se perfectionna par la combinaison des trois puissances. « Les querelles du peuple et du sénat furent le principe de cette perfection.

« Quiconque veut fonder une république doit supposer les hommes méchants et toujours prêts a déployer leur méchanceté des que l'occasion s'en présentera. C'est une vérité démontrée par tous les politiques et attestée par toute l'histoire. Cette méchanceté peut rester cachée par des causes inconnues; on ne la connaît pas, parce qu'elle n'a pas eu occasion de se montrer: mais le temps, qui est le père de la vérité, la met ensuite dans le plus grand jour.

« L'expulsion des Tarquins laissait en apparence le sénat et le peuple dans la plus parfaite union. La fierté des grands semblait avoir fait place à un esprit populaire, et que même les plus petits pouvaient aisément supporter. Celte fausse apparence trompa tout le monde. Tant que les Tarquins virent la lumière, leur nom servit toujours à épouvanter la nation; et la crainte qu'elle conçut que le peuple maltraité ne se rangeât de leur parti l'obligea de mettre dans ses manières toute la douceur imaginable. Quand la mort des Tarquins eut délivré les nobles de cette crainte, cette fierté longtemps contenue rompit promptement ses digues et se répandit en mille outrages. Preuve certaine de la maxime que les hommes ne font le bien que forcement, mais que d'abord que leurs passion, ont la liberté de se déborder, elles portent partout le désordre et la confusion.

« C'est ce qui a fait dire que la pauvreté ouvrait aux hommes l'intelligence, et que les bonnes lois les rendaient honnêtes. Si d'heureuses circonstances produisent le bien sans effort, on peut se passer de la loi ; mais leur influence vient-elle à cesser, le frein de la loi devient nécessaire. Ainsi la fierté des grands n'ayant plus, après la mort des Tarquins, de barrière capable de la retenir, il fallut trouver des moyens dont l'action fût aussi puissante que ne l'avait été la peur des tyrans. Après bien des troubles, des tumultes, des périls occasionnés par les excès où le sénat et le peuple se portèrent, on établit les tribuns pour la sûreté du peuple. On leur accorda tant de prérogatives, on rendit leur personne si sacrée, qu'ils furent en état de tenir la balance entre les deux ordres, et d'opposer les plus fortes barrières à l'insolence de la noblesse.

« Je me garderai bien de passer sous silence les troubles excités à Rome depuis les Tarquins jusqu'a la création des tribuns du peuple. Je veux réfuter ceux qui prétendent que la république romane fut toujours le théâtre de la confusion et du désordre, et que sans le bonheur et la discipline militaire qui corrigeaient ce défaut, elle n'aurait mérité que le dernier rang parmi les autres républiques.

« L'empire romain, j'en conviens, fut l'ouvrage du bonheur et de la discipline ; mais on ne voit pas que la discipline suppose l'ordre, et qu'il n'est pas possible que le bonheur ne marche ordinairement à sa suite. Entrons cependant dans les détails : je soutiens à ceux qui blâment les querelles du peuple et de la noblesse, qu ils condamnent ce qui fut le principe de la liberté; et que, trop frappés des cris et du bruit dont ces querelles firent retentir la place publique, ils ne voient pas les bons effets qui en résultèrent.

« Il y a toujours deux partis dans une république, celui des grands et celui du peuple; et du choc de ces deux partis naissent les lois les plus favorables à la liberté. Il est aisé de s'en convaincre par rapport à Rome. Il est prouvé que dans l'espace de trois cents ans, depuis les Tarquins jusqu'aux Gracques, les troubles de Rome n'occasionnèrent que fort peu d'exils, et qu'ils coûtèrent encore moins de sang. Mais peut-on regarder comme nuisibles les troubles d'une république qui, durant le cours de tant d'années, soit a peine exiler huit ou dix de ses citoyens, n'en fait mourir qu'un très petit nombre et prononce m^me rarement des condamnations pécuniaires. Peut-on lui reprocher le défaut de lois lorsqu'on y voit éclater tant de vertus? L'éducation fait éclore les vertus; les bonnes lois règlent l'éducation; elles sont elles-mêmes l'ouvrage des troubles que l'on condamne si légèrement; car on peut se convaincre, comme le l'ai dit, que, loin d'occasionner aucun exil, aucune violence contraire au bien public, ils donnèrent naissance à quantité d'établissements et de lois favorables à la liberté. « Mais, dira-t-on, quels étranges moyens! quelle férocité! Entendre sans cesse un sénat déclamant contre le peuple, un peuple déclamant contre le sénat! voir des citoyens courant en tumulte dans les rues, des boutiques se fermer, un peuple tout entier sortir de Rome! Le récit seul de ces emportements est capable d'épouvanter. Je repends que chaque ville doit avoir des moyens que l'ambition du peuple puisse employer, et qu'il en faut surtout dans une république qui veut un peuple en état de seconder par son courage les grands projets du gouvernement. Or, tels étaient les moyens employés à Rome.

« Lorsque le peuple voulait obtenir une loi, il se portait à I'une des extrémités que l'on vient de voir, ou il refusait de s'enrôler; de manière qu'enfin le sénat était obligé de le satisfaire.

« Et que peut-on craindre pour la liberté des désirs d'un peuple libre? Ils naissent ou de l'oppression ou de la crainte d'être opprimé. Si les alarmes ne sont point fondées, on a le secours des assemblées, où la seule éloquence d'un homme de bien lui fait sentir qu'il se trompe. Le peuple, dit Cicéron, est capable, malgré son ignorance, de concevoir la vérité; il se rend aisément à un homme de bien qui la lui présente avec candeur. « On doit donc se montrer plus réservé à blâmer la constitution de la république romaine, et considérer que tout le bien que l'on est forcé d'y admirer ne peut partir que d'un bon principe. Que dis-je ! louons hautement les troubles de Rome, puisqu'ils ont été la cause de la création des tribuns du peuple. Ajoutons que le tribunat ne se borna point à régler les droits du peuple, mais qu'il devint le gardien le plus assure de la liberté. » Machiavel, ouvr. cité, livre I, ch, III et IV, t. I, p. 146 et suiv. de la tr. fr.

IBID. - Sunt qui duos tantum in Sacro monte creatos tribunos esse dicant. Ceux qui partageaient cette opinion prétendaient que c'était seulement l'an de Rome 283, en vertu de la loi Publilia, que trois nouveaux tribuns avaient été ajoutés aux deux premiers voyez ch. LVIII, Cic., Or. Cornel., 1er fragm., et Plut., Coriol., ch. VII ), et qu'une addition de cinq autres avait été autorisée l'an de Rome 297, ce qui avait porté le nombre de ces magistrats à dix, deux de chaque classe, la sixième étant comptée pour rien. Voyez Ill, 30, et Denys d'Hal., X, 30. Sur le mode d'élection des tribuns du peuple, leurs attributions, leur autorité, voyez les Antiquités romaines d'Adam, t. I, p. 211 et suiv. de la tr. fr., 2e edit. Cf. Niebuhr, t. II, p. 428 et suiv. de la tr. fr.

IBID. - Sacratam legem. Les lois sacrées engageraient en vertu d'un serment, et prononçaient les plus effrayantes imprécations contre les transgresseurs . « Sacratae leges sunt, dit Festus, quibus sancitum est, qui quid advenus eas fecerit, sacer alicui deorum sit cum familia pecuniaque. » Il est mention d'autres lois sacrées dans Tite-Live même, III, 32 et VII, 41. On en trouve di' exemples chez d'autres nations, par exemple, chez les Èques et chez les Volsques (Tite-Live, IV, 26 ). Mais celle qui avait décrété l'Inviolabilité des tribuns étant la plus célèbre et la plus chère au peuple, s'est appelée la loi sacrée par excellence. Denys d'Halicarnasse (VI, 89) nous en a conserve la formule.

CHAP. XXXIII. - Forte in statione Marcius fuit. Les anciens historiens n'entraient dans aucun de ces détails; ils se bornaient à dire que dans la guerre contre les Vosques, la prise de Corioles avait été due à Marcius. Cet important service leur avait fait oublier le nom du consul Cominius, qui commandait le siège, et ce nom n'avait échappé à l'oubli que grâce à la colonne d'airain sur laquelle avait été gravé le traité conclu avec les Latins, monument dont les devanciers de Tite-Live avaient fait usage. Niebuhr suppose fort gratuitement que Marcius devait son surnom à une ville latine dont il était originaire, et non pas à l'action d'éclat que toute l'antiquité s'accorde pour lui attribuer. De son autorité privée il retranche encore de l'histoire cet épisode dans lequel il voit la pensée d'un poème épique.

CHAP. XXXIV. - Et Velitris auxere numerum colonorum Romani, etc. Le récit de Tite-Live est évidement tronqué dans cet endroit. Il ne dit pas qu'à la suite des troubles qui éclatèrent à l'occasion de ces mesures, le peuple conquit le droit des plébiscites, comme nous l'apprend Denys d'Ha.icaruasse (VII, 16). On ne peut croire que l'origine de cette conquête lui ait paru douteuse, car, dans ce cas, suivant son usage, il eût rapporté et discuté les opinions différentes. D'ailleurs, au chapitre LV du livre III, il en parle comme d'une institution déjà existante.

IBID. - Ex incultis per secessionem plebis agris. L'éloignement du peuple avait dure plus de trois mois.

IBID. - Magna vis frumenti ex Sicilia advecta. Tite-Live, en suivant les auteurs les plus anciens (voy. Denys, VII, 1 ), a évité l'inconvénient dans lequel sont tombés Licinius et Cn. Gellius, qui supposaient que le blé en question avait été donné par Denys, et transportaient ainsi à l'année 263 un fait qui se rapportait à l'année 344 ( voy. IV, 52 ). Les anciens historiens se bornaient à dire que l'envoi de grains avait été fait par les tyrans de la Sicile.

CHAP. XXXVI. - Ludi forte ex instauratione magni Romae parabantur. Si l'on peut s'en rapporter à Cicéron (de Divinat., I. 26 ), Tite-Live n'est pas ici d'accord avec Fabius, Gellius et Coelius, suivant lesquels les jeux avaient été célébrés de nouveau, parce que la guerre contre les Latins était venue interrompre les précédents. Ces mêmes historiens plaçaient a la suite de cette seconde solennité le prodige qui, dans le récit de Tite-Live, donne lieu à une nouvelle célébration des jeux. Du reste, dans tous les autres points il est entièrement d'accord avec eux. Fabius, que Denys (VII, 71, cite dans la description de ces jeux, plaçait aussi ces événements à la suite des troubles occasionnés par Coriolan, auxquels il les rattachait, et il les racontait de la même manière que Tite-Live. Le seul point sur lequel il différait, c'était, comme nous l'apprend Tite-Live lui-même, le genre de mort de l'exilé romain.

IBID. - Sub furca caesum. Chez les Romains, les maîtres avaient un pouvoir illimité sur leurs esclaves. Ils pouvaient à leur gré les condamner au fouet ou à la mort. Voyez Juvénal, VI, 219. On usait de ce droit avec tant de cruauté, surtout dans les temps de la corruption de la république, que l'on rendit plusieurs lois pour le restreindre. Le fouet était la punition la plus ordinaire. Pour certains crimes, on marquait les esclaves au font avec un fer chaud; quelquefois on les obligeait à porter au cou un morceau de bois, furca. L'esclave soumis à ce genre de punition gardait la dénomination de furcifer, que les maîtres adressaient aussi dans l'emportement à tout esclave qui excitait leur courroux. ici le mot furca désigne un genre de supplice particulièrement réservé aux esclaves, et auquel Néron fut condamné par le sénat (Suétone, Vie de Néron). On liait les mains du criminel, on insérait sa tête dans la fourche en sorte qu'il ne pouvait remuer, et on le fouettait jusqu'à ce qu'il mourût sous les coups. Il existait encore un autre genre de supplice, désigné par le nom de furca, et qui parait n'avoir été autre chose que la potence. Voyez M. Hase sur Va!ère Maxime, I, VII, 4.

IBID. - Ti. Atinio. Le même fait est, comme nous venons de le voir, rapporté dans Cicéron (de Divin., I, 26 ; on le retrouve aussi dans Denys d'Halicarnasse (VII, 68 ), dans Plutarque ( Coriol., ch. XXIV), dans Valère Maxime I, VII, 4 ), dans Macrobe (Sat. I, 11 ), et dans Lactance (II, 8) ; mais le nom du personnage eu question varie dans les différents auteurs. Denys et Plutarque l'appellent T. Latinus, leçon que présentent plusieurs manuscrits de Tite-Live; Macrobe, Annius; Gruter a le premier avec raison préféré la leçon Ti ATinius donnée par Lactance. La famille Atinia était une ancienne famille plébéienne. CHAP. XXXVIII. - Ad caput Ferentinum. Voyez I, 50 et 51.

IBID. - Querendo. Telle est la leçon de beaucoup de manuscrits et des plus anciennes éditions. La leçon quaerendo, que donne Alde, mais qu'il corrige dans son errata, est passée de son texte dans plusieurs éditions. M. Noël la préfère et en donne les raisons suivantes, qui me paraissant plus ingénieuses que fondées. « Il me semble, dit-il, qu'il y a plus de finesse dans le quœrendo du texte. Attius Tullus a quitté Rome avant ses compatriotes; il n'est pas supposé connaître la cause d'un si brusque départ; il s'étonne, il questionne et son indignation n'est que le résultat des réponses qu'il reçoit. » Les verbes queri et queaeere sont souvent confondus. Voyez Nic. Hensius sur Ovid, Met., II, 239.

CHAP. XXXIX. - Novella haec Romanis oppida ademit. Les Romains en avaient fait la conquête trois ans auparavant. Cette explication du mot novella adoptée par Sigonius et d'autres critiques n'a pas satisfait tous les savants Comme plusieurs manuscrits donnent la leçon Novellam, on a pensé que ce mot était l'altération d'un nom de ville; et comme on ne connaît pas de ville du nom do Novella, on a propose de lire Bovillas, Mugullam ou Maegillam. Crevier remarque que les quatre villes dont il est ici question sont en deçà de la voie latine et il a peine à concevoir comment Coriolan put prendre cette route avant de s'être rendu maître de ces villes. Niebuhr de son côté (t. III, p. 130, note 190 de la tr. fr., indépendamment des raisons indiquées plus haut, rejette toute cette histoire, à cause des différences que présentent Tite-Live et Denys au sujet du nom des villes prises par Coriolan, et de l'ordre dans lequel elles furent prises. Mais des variantes dans les noms propres sont chose si commune dans les manuscrits, qu on court souvent le risque d'adresser aux auteurs des reproches qui n'appartiennent qu'aux copistes, et quant à l'ordre des noms, on peut dire que celui qu'a suubi Tite-Live est plus vraisemblable que celui de Denys. Du reste, l'objection de Crevier paraît plus fondée, et il serait possible que le texte fut altéré en cet endroit. Autrement on peut conjecturer que Coriolan crut devoir avant tout occuper la route qui conduisait de Rome chez les Volsques, et que, maître de ce point, il s'assura d'abord de sa gauche, puis de sa droite et vint enfin camper sous les murs de Rome.

CHAP. XXXIX. - Sp. Nautius jam, et Sex. Furius consules erant. Tite-Live omet ici deux consulats qu'indique Denys d'Halic. (VII, 68 et VIII, I), celui de Q. Sulpicius Camerinus avec Sp. Lartius Flavus, pour l'année 264, et celui de C. Julius avec P. Pinarius Rufus, pour l'an 265.

CHAP. XL. - Tum matrones. Tite-Live n'adopte pas le récit de Valérius Antias et des autres historiens qui attribuaient l'honneur de cette résolution à la gens Valeria (voy. Denys, VIII, 39 ; Plut., Coriol., ch.

XXXIII ; Appian., Ital., ch. III . C'est sans doute à ces sources récentes qu'Il fait allusion quand il dit parum invenio, membre de phrase qui ne me paraît pas suffisamment rendu par je ne saurais le décider. Tite-Live me semble plutôt vouloir dire : je trouve trop peu d'autorités pour me décider à cet égard. IBID. - Ad Veturiam matrem Coriolani, Volumniamque uxorem. Plut. (loc. cit.) désigne la mère de Coriolan par le nom de Volumnia, et sa femme par celui de Vergilia. IBID. - Multo miserius seni exsilium esse. Niebuhr rapproche de cette pensée les vers si connus du Dante :

Tu proverai si come sa di sale

Lo pane altrui, e come è duro calle

Lo scendere e 'l salir per l’altrui scale

XXXIII ; Appian., Ital., ch. III . C'est sans doute à ces sources

Parad., XVII, 58.

« Coriolan, dit Rollin, était contemporain de Thémistocle, qui eut à peu près le même sort que lui. « Uterque quum civis egregius fuisset, populi ingrati pulsus injuria, se ad hostes tulit, conatumque iracundiae suae morte sedavit. »,Cic., Brut., 42.) Niebuhr s'est emparé de ce rapprochement oratoire pour prétendre qu'on avait transporte sur Coriolan le récit de la mort volontaire de Thémistocle. Mais du passage de Cicéron on ne peut rien conclure autre chose si ce n'est que Coriolan paya de sa vie sa tentative coupable contre la patrie, ce qui prouverait que Cicéron n'avait pas adopté la version de Fabius. IBID. - Templum fortunae muliebri aedificatum dedicatum est. Un pareil monument dut graver pour toujours dans la mémoire du peuple le souvenir d'un événement aussi mémorable. Comment dès lors admettre avec Niebubr que tout ce récit doit demeurer en dehors de l'histoire? Comment préférer à une tradition, qui n'a d'autre tort que d'avoir été trop embellie par les rhéteurs et par le plus audacieux de tous, Denys d'Halicarnasse, une conjecture qui ne repose sur aucune donnée historique. Suivant le critique allemand, « Rome était menacée d'un malheur tel que la république ne pouvait sans honte se mettre aux pieds d'un fils ennemi pour le supplier de le lui épargner. Soit à dessein, soit par hasard, l'histoire a gardé le silence sur ce fait; après la prise de vive force, le plus grand des maux pour une ville libre, c'était le retour victorieux de bannis, qui pouvaient reprendre leurs biens vendus et réclamer la vengeance comme un droit. La plupart, après une longue misère, étaient devenus de véritables bandits. Ce mot même a été créé pour une classe semblable d'individus ; on ne savait plus la cause de leur expulsion, le Gibelin et le Rianco étaient sous les mêmes drapeaux ; ni le débiteur ni le criminel fugitif n'étaient dédaignés, pourvu qu'ils fussent robustes. L'aventure d'Ap. Herdonius prouve qu'alors Rome comptait beaucoup de bannis; les fils des compagnons des Tarquins, des patriciens et des plébéiens, formaient un mélange bizarre d'hommes pervers. Coriolan demandait leur rétablissement, cela est aussi avéré que si cela était soutenu par tous les témoignages possibles. C'était la une terrible prétention pour tous ceux de Rome qui ne voulaient point que tout fût bouleversé sans distinction de parti. De chauds partisans, qui lui eussent volontiers confier le pouvoir royal, si le sénat et les curies eussent été maintenues dans toute leur considération, et si l'on eût anéanti la liberté plébéienne, tremblaient néanmoins de le voir rentrer comme chef d'une bande qui regardait avec le même dédain la bourgeoisie et la commune; et qui, s'il l'eût voulu, se serait livré aux forfaits que plus tard Rome eut a souffrir des hordes de Marius et Cinna. Ces hommes cependant étaient devenus son peuple; comment pouvait-il s'en séparer? » En prenant ainsi ses coudées franches, il est facile de refaire l'histoire. Ainsi Coriolan ne nous offre plus un de ces exemples si communs dans l'antiquité, d'un grand homme mécontent qui va mettre ses talents au service de l'étranger, c'est un noble patricien qui ne dédaigne pas de se faire chef de brigands. Où est le roman? je le demande.

CHAP. XLI. - Verberasse ac necasse. Quand un fils était nommé à quelque emploi public, sa promotion suspendait l'exercice de l'autorité paternelle, mais elle ne reteignait pas, car elle continuait non seulement pendant la vie du fils, mais encore sur sa postérité. IBID. - Peculiumque filii Cereri consecravisse. Un enfant ne pouvait acquérir aucune propriété sans le consentement de son père, et son acquisition s'appelait peculum.

IBID. - A quaestoribus.

Tite-Live fait ici mention des questeurs sans avoir indiqué l'époque où fut établie cette magistrature. Les questeurs étaient chargés de la garde du trésor et de la perception des revenus, ainsi que l'indique leur nom (quaestor a quaerendo). Deux questeurs urbains avaient été institués par les rois. Leur nomination après l'expulsion des Tarquins avait été confiée aux consuls, puis au peuple, qui les élisait dans les comices par curies. L'an de Rome 334 on créa deux tribuns militaires pour suivre les consuls à la guerre. Vers l'an 488 on en ajouta quatre autres chargés d'administrer les provinces questoriales. Sylla en porta le nombre à vingt et César à quarante. Du reste, avant les lois annales, on n'avait égard, dans la recherche des honneurs, ni à l'âge ni à l'importance des magistratures, et voila pourquoi l'an de Rome 296, Quintius fut créé questeur après avoir été trois fois consul. Plus tard, la questure devint le premier degré des honneurs. A l'époque où nous sommes parvenus, ils étaient chargés d'assigner à comparaître devant le peuple ceux qui s'étaient rendus coupables de quelque grand crime. Voyez lII, 24 et 25.

IBID. LXII. - Dulcedo agrariae legis ipsa per se..

subibat animos. La proposition de la loi agraire fut l'arme qui, entre les mains des tribuns,devait offrir le plus de dangers pour les patriciens. En effet, le résultat d une telle loi n'aurait pas été de donner quelque chose a ceux qui n'avaient rien. Proposer, comme fit plus tard Licinius Solon, le partage égal des terres, c'est-à-dire des fortunes, puisqu'il n'y avait point à Rome d'autre richesse que la terre, c'était demander indirectement l'égalité des droits politiques; car, ainsi que nous l'avons dit, par les lois de Servius, les droits politiques avaient été répartis selon les fortunes. Voila pourquoi la loi agraire reparut à toutes les époques de la république, pourquoi aussi le sénat la combattit sans cesse de toutes ses forces; voila pourquoi enfin elle disparut sous les empereurs, parce que l'empire amena l'égalité de tout sous un maître.

CHAP. LXII. - Duumvir ad id ipsum creatus, dedicavit. La dédicace des temples était accompagnée de cérémonies religieuses auxquelles présidait soit le général qui avait fait voeu d'élever l'édifice sacré, soit l'un des deus consuls que le sort désignait (voyez ch. VIII et IV, 29), soit des duumvirs créés à cet effet, soit les duumvirs chargés des sacrifices (duumviri sacris faciundis, voyez VI, 5; Vll, 28, XXII, 33; XXIII, 21; XXXIV, 53 ; XXXV, 41). Quelquefois cependant, le peuple, pour témoigner sa haine aux consuls, ou pour être agréable à quelqu'un de ses favoris, confiait cette mission à des citoyens qui n'et tient revêtus d'aucune des dignités énoncées plus haut. Ainsi, au ch. XXVII, nous avons vu la dédicace du temple de Mercure faite par le centurion du premier manipule des Triaires. Mais, dans ce cas, il fallait un ordre du sénat ou une décision de la majorité des tribuns du peuple. Cf. IX,

46. Sur les rites usités en pareille circonstance, voyez Cicéron, pro Domo, 45-54.

IBID. - Oppia virgo vestalis, damnata incesti poenas dederit. Cette vestale est appelée Pompila dans la chronique d'Eusèbe, p. 167; Popilia dans Orose, Il, 8; et Opimia dans Denys d'Halicarnasse, VIII, 89 et 90. Ce dernier raconte qu'elle fut ensevelie vivante dans le champ du crime, près la porte Colline, et que ses deux complices subirent le supplice de la furca ( voyez plus haut la note du ch. XXXVI.) Telles étaient, en effet, les peines infligées aux vestales et à leurs corrupteurs, cf. VIII, 15; XXII, 57 ; Denys, II, 65; Plutarque, Vie de Numa, ch. X et Quaest. rom., ch. XXV; Lips,, de Vesta, ch. XIII.

CHAP. XLIII. Ortonam. Ville latine, située au delà de l'Algide, non loin de Corbion. Voyez sur cette ville Tite-Live, III, 30. 11 existait une autre ville du même nom dans le pays des Frentans avec un port de mer sur l'Adriatique; Strabon (V, p. 167) appelle cette dernière Ὄρτων. IBID. - Sp. Licinius, tribunus plebis. Dans Denys d'Halicarnasse (IX, p. 559) il est appelé Σπόριος Σικίλιος (Σικίνιος dans un manuscrit de Rome), et Sigonius propose avec assez de raison de lire Sp. Icilius. En effet, à cette époque la famille Icilia donna au peuple un assez grand nombre de tribuns, ennemis acharnés des patriciens. Voyez ch. tLVIII, III, 44 et suiv.; IV, 52 et surtout 54. IBID. - Instare instructos. Muret a proposé de lire stare instructos, qui, en effet, paraît préférable. Cependant, instare se prend quelquefois dans le sens de stare, comme dans Suétone, Vie de Tibère, ch. LXXII : « Nec abstiuuit consuetudine, quia tunc quoque instans in medio triclinio, adstante lictore, singulos valere discentes appellaret. »

CHAP. XLIV. - Ut ne magna imperia mortalia essent. Un traducteur de Tite-Live, Guerin, remarque que l'historien semble oublier ici que la république romaine n'était point encore un grand empire, mais M. Dureau de la Malle lui repend avec raison que les idées de puissance et de faiblesse sont relatives, et que Rome pouvait des lors paraître puissante aux peuplades qui l'environnaient.

CHAP. XLV. - Capita conferunt. - Id est Consulteat occulte.

Voyez Cic., In Verrem, Act. II, 53. Les Allemands disent de même : die Koepfe zusammert srecken.

IBID. - Fabium nomen, Fabia gens. Schæfer considère avec raison les mots Fabia gens comme une glose passée dans le texte.

IBID. - At ego injuratus. Suivant Denys, IX, p. 567, les consuls avaient aussi juré de revenir vainqueurs.

CHAP. XLVII. - Triarii. C'était le nom qu'on donnait aux soldats de la troisième ligne ou du corps de réserve. Voyez VIII, 8.

IBID. - Ad praetorium. Le prétoire était l'endroit du camp où le général avait sa tente, le quartier général.

Case. XLVIII. - Et pecunia vacet. Denys d'Halicarnasse (IX, 15)

explique mieux que ne le fait Tite-Live l'offre de la famille Fabia. Le sénat avait arrêté de tenir un corps d armée stationnaire sur les frontières du territoire romain. Mais deux obstacles s'opposaient à l'exécution de cette mesure : d'une part, le défaut d'argent, parce que les guerres précédentes avaient épuisé le trésor, et de l'autre, le danger et la fatigue d'un pareil service qui effrayaient tellement les citoyens qu'il s'en présentait peu pour s'enrôler. S'il faut en croire Niebuhr. le départ des Fabius n'est pas inspiré par le dévouement, c'est une de ces déterminations qui, chez les Grecs, donnèrent naissance aux plus florissantes cités : « Ils voulurent, avec leurs clients et leurs partisans, quitter un lieu où l'en ne pouvait plus vivre en paix, et fonder un établissement qui fût cependant de quelque utilité pour le peuple, auquel les attachait la naissance et le sang. » Suivant lui, les Fabius, qui n'avaient pris cette résolution désespérée qu'après avoir vainement tenté de rapprocher les partis, allèrent construire un fort dans le pays des Véiens et s'y établirent avec femmes et enfants. Ainsi cette émigration patricienne serait la contre-partie de la retraite du peuple sur le mont Sacré; mais l'ai bien peur que ce ne soit encore là un rêve de l'audacieux restaurateur des annales romaines.

CHAP. XLIX. - Unius familiae viribus. Denys d'Halicarnasse (IX, 15)

raconte le fait d'une manière beaucoup plus vraisemblable. Suivant lui, un corps d'environ quatre mille hommes, amis ou clients des Fabius, aurait marché contre l'ennemi sous la conduite de cette famille cf. Ovid., Fast., II, 195-212). Cette assertion semble confirmée par ce passage d'Aulu-Gelle (XV1I, 21) : « Sex et trecenti Fabii cum familiis suis... circumventi perierunt. » Passage dont Niebuhr s'est autorisé pour prouver que les Fabius avaient emmené avec eux femmes et enfants. Ce qu'il y a de certain, c'est que, comme le remarque ce critique, il eût été impossible à une poignée de trois cents hommes de se maintenir dans le pays des Étrusques et d'y devenir redoutables à Véies.

IBID. - Dextro Jano. Toutes les portes de Rome avaient deux arches désignées par le nom de Janus. Cic., Nat. Deor., II, 27 : « Principem in sacrificando Janum esse voluerunt : quod ab eundo nomen est ductum; ex quo transitiones perviae Jani. » L'une de ces deux arches était pour les partants, l'autre pour les arrivants, et chacun prenait la droite. Encore au siècle d'Auguste aucun Romain, pour peut qu'il fuit attaché aux croyances religieuses de ses pères, ne sortait de la ville par cette porte, et, quelque voisin qu'il en fût, il faisait un détour pour en prendre une autre. C'est ce que prouvent ces vers d'Ovide ( Fast., II, 201) :

Carmentis portae dextro via proxima Jano est :

Ire per hanc noli, quisquis es : omen habet.

CHAP. XLIX. - Ad Saxa rubra. Petite ville, non loin du fleuve Cremère, à neuf milles de Rome, sur la voie Flaminienne.

CHAP. L. - Caesi ad unum omnes. Niebuhr voit encore dans le récit de Tite-Live les traces d'une épopée, et pour mieux appuyer cette opinion, il suppose bien gratuitement que notre historien les fait mourir accablé sous des projectiles et des pierres. Mais s'il n'eût fait dire à Tite-Live tout autre chose que ce qu'il dit en effet, comment aurait-il pu terminer par cette comparaison : « Les héros furent enterres comme Genée sous des rocs entassés. »

IBID. - Relictum stirpem genti Fabiae. Perizonius a le premier, je crois, fait observer combien il était peu vraisemblable que dans une famille assez nombreuse pour fournir trois cent sis combattants, il n'y ait eu qu'un seul enfant hors d'état de porter les armes, et il conjecture que la garnison de Cremère, composée en tout de trois cent six soldats, n'en comprenait qu'un petit nombre appartenant a la famille Fabia, et que le reste se composait de leurs clients ; que peut-être plusieurs enfants restèrent à Rome, mais qu'un seul parvint à l'âge viril, L. Fabius Vibulanus, qui fut trois fois consul et dictateur. Il est constant, par les fastes, que de ce Fabius descendaient tous les Fabius qui paraissent ultérieurement dans l'histoire. On s'est aussi fort étonné de voir que dix ans plus tard ce même personnage ait été consul (voyez Ill, I).Mais il serait possible que les leges annales n'eussent pas été encore portées à cette époque, ou que Fabius eût été, comme d'autres le furent plus tard, jugé digue d'une dispense d'âge (voy. XXV, 2).

IBID. - Satis convenit. Tite-Live suit, touchant la défaite des Fabius auprès de la Cremère, la tradition la plus ancienne et en mène temps la plus etonnante (voy. Denys, IX, XIX). Pour tout le reste, partout ou il est d'accord avec Denys, il est probable que les historiens n'offraient pas de variantes.

CHAP. LI. - Major caedes fuit. « Comme ils étaient en plus grand nombre que n'avaient été les Fabius, lors de leur désastre, leur perte fut plus considérable. » CHEVIER.

CHAP. LII. - Cum multa fiducia innocentiae gratiaeque. Crevier propose de lire causaeque, « plein de confiance dans son innocence et dans la bonté de sa cause. » Il remarque judicieusement qu'il est peu vraisemblable qu'un homme qui, en paix, s'était montré constamment l'ennemi de la loi agraire et dont la témérité venait d'exposer l'armée a une entière défaite, pût compter sur une grande faveur, gratia.

CHAP. LIV. - Vopiscum Julium pro Virginio in quibusdam annalibus consulem invenio. C'est aussi ce nom qu'on trouve dans les Fastes capitolins, dans Denys d'Halicarnasse (IX, p. 594 ; cf. Pigh. Ann., ad ann. 288). IBID. - Claris insignibus velut infulis, velatos ad mortem destinari.

On sait que les cornes des victimes destinées à la mort étaient entourées de voiles de laine attachés avec des bandelettes blanches. Vouez Vossius, ad Virg., Georg., III, 487.- Dans les sacrifices humains on ceignait aussi de bandelettes la tête de la victime. Lucrèce (de Nat. rer., 1, 87 ), en parlant d'Iphigénie, au moment où elle va être immolée, nous fournit un argument en faveur de cet usage :

Cui simul infula virgineos circumdata comptus,

Ex utraque pari malarum parte profusa est. Dans Virgile (Aen., Il, 133 ), Sinon, au moment d'être immolé, volt se préparer les bandelettes fatales :

Jamque dies infanda aderat : mihi sacra parari,

Et salsae fruges et circum tempora vittae.

CHAP. LIV. - Domi mortuum esse inventum. Denys d'Halicarnasse (IX, XXXVIII) ajoute qu'il ne parut sur son corps aucune trace de mort violente. Ce détail a tout l'air d'erre de son invention.

CHAP. LVI. - Haud parva res. Il paraît difficile de concilier ce que dit ici Tite-Live avec sa remarque du chap. LX, que l'absence des patriciens ôta plus de dignité aux comices qu'elle ne donna de puissance réelle au peuple, ou qu'elle n'enleva d'autorité aux sénateurs. IBID. - Occupant tribuni templum. Nous avons vu plus haut, dans la note sur le chap. VI du livre I, qu'on donnait le nom de templum à tout emplacement consacré par les augures. Il signifiait aussi la tribune aux harangues. C'est ce dernier sens qu'il a ici et dans plusieurs autres passages, par exemple, III, 17; VIII, 14 et 55. IBID. - Nihil cedentes viatori.

Les viateurs étaient chargés dans le principe de convoquer les sénateurs qui demeuraient à la campagne. Plus tard, ils furent spécialement attachés comme appariteurs à la personne des tribuns du peuple et des édiles. On en trouve cependant aussi auprès des autres magistrats. Voyez Creuzer, Abriss. der Roem. antiq., § 174, 256 de la 2e éd. IBID. - Et contentptim de jure disserendo. La traduction de ce passage ne rend peut-être pas suffisamment le sens de contemptim. Laetorius, vieux soldat et plébéien, n'entendait rien au droit dont les patriciens s'étaient fait un privilège. Appius même, en traitant la question superficiellement et comme s'il dédaignait de l'approfondir, devait sans peine jeter le trouble dans l'esprit du tribun, en même temps que son ton dédaigneux devait blesser et exaspérer ce violent adversaire.

IBID. - Sine magistratu.

« Pourquoi, dit Plutarque (Quaest. Rom, ch.

LXXXII ), les tribuns sont-ils les seuls magistrats qui ne portent point la prétexte ? Est-ce parce que le tribun du peuple n'est pas réellement magistrat? En effet, ils ne siégent point sur un tribunal pour rendre la justice ; ils ne prennent point possession de leur charge au commencement de l'année, avec les formalités observées par les autres magistrats; la création d'un dictateur n'entraîne point l'abdication de leur pouvoir, qu'ils continuent d'exercer pendant la durée de la dictature. Le tribunat est plutôt une entrave perpétuelle aux magistratures qu'une magistrature réelle. » Il ne faut pas oublier d'ailleurs que les tribuns étaient nommés sans qu'on prit les auspices et sans qu'on observât aucune des formalités en usage pour l'élection des autres magistrats. CHAP. LIX. - Duplicariosque. On appelait ainsi ceux des soldats qui, en récompense de leur valeur, recevaient une double ration. Voyez VII, 57; Varron, de L. L, IV, 16; Végèce, II, 7; cf. Lipsius, Mil. Rom., V, 16; et Schel., sur Polybe, ch. VII.

CHAP. LX. - Quam virium aut plebi additum est aut demptum patribus. Quoi qu'en dise Tite-Live, qui est ici en contradiction avec lui-même ( voyez ch. LVI ), l'établissement des comices par tribus augmenta bien réellement le pouvoir du peuple et diminua celui du sénat. Dans les comices par centuries, les suffrages appartenaient de fait aux patriciens, tandis que dans les comices par tribus, tenues par les tribuns sans qu'on pût les dissoudre en alléguant les auspices, c'était bien réellement le peuple qui décidait. C'éltit enlever aux patriciens la possibilité de porter leurs créatures au tribunat, par les suffrages de leurs clients. Du reste, la résistance d'Appius prouve à quel point cette loi blessait les prétentions du premier ordre de I'état. CHAP. LXI. - Ut vestem mutaret. Les accusés et les suppliants, pour exciter la commisération des citoyens, étaient dans l'usage de se présenter en public couverts de vêtements d'une couleur sombre et eu désordre. Leurs parents et leurs amis, souvent même une grande partie du sénat et du peuple imitaient leur exemple. Voyez ch. LIV; III, 58; IV, 42; VI, 16, 20; XLIII, 15.

CHAP. LXII. - Vicorum quibus frequenter habitabatur. On voit par ce passage et par d'autres encore (XIX, 15; Polybe, II, 17) que les premiers peuples de l'Italie et des autres contrées habitaient des bourgs isolés, vicatim, κατὰ κωμας, κωμηδόν. Plutarque (Vie de Rom., ch. XVI )

dit expressément que les Sabins tenaient de leurs ancêtres, les Lacédémoniens, l'usage de vivre disperses dans des bourgades et non réunis dans des villes. C'est sans doute, comme on l'a déjà remarqué, à cette dispersion qu'il faut attribuer leur rusticité (Virg., Georg., II, 532; et Horace, Ep., II, 1, 25), et peut-être aussi leur conquête par les Romains.

CHAP. LXIII.- Cenonem. Cénon, aujourd'hui Nettuno, était une petite ville voisine d'Antium dont elle était le port et à laquelle elle servait de marché. Voyez Denys d'Halicarnasse, livre IX, p. 612. CHAP. LXIV. - Tertia fere vigilia. Le temps de la nuit, depuis six heures du soir jusqu'à six heures du matin, était divisé en quatre veilles de trois heures chacune. La troisième allait donc de minuit à trois heures. A chaque veille on sonnait la trompette pour relever les sentinelles.

IBID. - In stationem educit. Le mot statio désigne proprement un poste avancé, un avant-poste. Voyez VII, 26, 37 ; XXII, 12; XXXV, 59, etc. IBID. - Fremitus hinnitusque equorum.

« Ita Ovidius, Metam.,III, 704 :

Ut fremit acer equus, quanti bellicus aere canoro

Signa dedut tnbicen. Horat., IV, Od. XIV, 25 : Frementem

Mittere equum medios per ignes. Alibi tamen fremitus hominum et hinnitus equorum distinguuntur, ut apud Curtium, IV, 12 : « Nihil aliud quam fremitum hominum, hinnitumque equorum exaudisse nuntiat; » et cap. 13 : « Fremitus hominum; equorum hinuitus. » LEMAIRE. Cam. LXV. - Post principia. Ces mots n'ont pas été traduits. Lisez : « Où leurs lignes encore intactes (la première seule avait été rompue) trouvèrent derrière la réserve un refuge assuré. Principia ne signifie pas toujours la première ligne d'une armes, mais quelquefois aussi, comme dans ce passage, les corps d'élite placés en réserve. Voyez Saumaise, de Mil. Rom., ch. IV; Térence, Eunuque, IV, VII,

11 :

THRASO : Tu hosce instrue hic ego ero post principia :

inde omnibus signum dabo.

GNATO : Illuc est sapere I ut hosce instruxit, ipsus sibi cavit Ioco. Donat sur ce passage s'exprime en ces termes : « Militare dictum est. Et ambigunt multi, an in extremo agmine sit hic locus, an in medio. » Le passage suivant de Varron (R. R. III, 4 ne peut laisser d'incertitude : « Unde velis me incipere, Axi, die. Ille, Ego vero, inquit ut aiunt, post principia in castris, id est ab his potius temporibus, quam posterioribus. » CAP. LXV. - Nulla oppugnantium nova vi. Crévier propose un sens qui s'écarte de celui qui a été suivi par la plupart des interprètes et que nous avons adopté. Ces mots, d'après lui, signifieraient : « sans augmenter les forces que les Romains avaient sur pied l'année précédente, et qui ne leur tiraient pas paru suffisantes pour former le siège d'Antium. » La phrase qui suit et le génie même de la langue s'opposent évidemment à cette interprétation, d'ailleurs fort ingénieuse.

Tite-Live, livre III

TITE-LIVE

Ab Urbe Condita,

Livre III

Collection des Auteurs latins sous la direction de M. Nisard,

Oeuvres de Tite-Live, t. I, Paris, Firmin Didot, 1864

LIVRE 2

LIVRE 4

LIVRE TROISIÈME.

SOMMAIRE.— Troubles causés par les lois agraires — Le Capitole tombé au pouvoir d'esclaves et de bannis est délivré, et ceux-ci massacrés. Deux dénombrements; le premier présente cent quatre mille deux cent quatorze citoyens, sans compter les célibataires des deux sexes; le second cent dix-sept mille deux cent dix-neuf. — Revers éprouvés contre les Èques.— L. Quinctius Cincinnatus, nommé dictateur, est tiré de la charrue pour conduire cette guerre. Il bat les ennemis et les fait passer sous le joug. — On augmente le nombre des tribuns du peuple, que l'on porte à dix, trente-six ans après la création de cette magistrature. — Des députés vont recueillir et apportent à Rome les lois d'Athènes. On charge de les rédiger et de les promulguer des décemvirs, qui remplacent les consuls, et tiennent lieu de tous les autres magistrats; ainsi, l'an 103 de la fondation de Rome, le pouvoir qui avait passé des rois aux consuls passe des consuls aux décemvirs. — Ils rédigent dix tables de loi, et la douceur de leur administration fait conserver pour l'année suivante cette forme de gouvernement. — Ils ajoutent deux nouvelles tables aux premières, abusent de leur pouvoir, refusent de s'en dépouiller, et le conservent une troisième année, jusqu'à ce que l'incontinence d'Appius Claudius mette un terme à leur odieuse domination. — Épris d'une jeune fille, il aposte un de ses affidés pour la réclamer comme son esclave, et réduit Virginius, père de cette infortunée, à l'égorger avec un couteau saisi dans une boutique voisine, seul moyen de sauver sa fille du déshonneur. — Le peuple soulevé par ce cruel abus de pouvoir se retire sur l'Aventin, et force les décemvirs d'abdiquer. — Appius, et le plus coupable de ses collègues, après lui, sont jetés en prison; exil des autres. — Victoires sur les Sabins, les Èques et les Volsques. — Décision peu honorable du peuple romain; choisi pour arbitre entre Ardée et Aricie, il s'adjuge le territoire que ces deux villes se disputaient.

I. [1]

Après la prise d'Antium, Titus Aemilius et Quintus Fabius sont faits consuls. Ce Fabius Quintus était le même qui seul avait survécu à la destruction de sa famille à Crémère. [2] Déjà, dans un premier consulat, Aemilius avait proposé de distribuer des terres au peuple; aussi, lors de son second consulat, on vit se ranimer l'espérance des partisans de la loi agraire : les tribuns, certains de l'emporter, puisque cette fois le consul est pour eux, renouvellent des tentatives qui si souvent avaient échoué devant l'opposition des consuls. Aemilius n'avait pas changé de sentiment. [3] Les possesseurs des terres et la majorité des patriciens se plaignirent qu'un chef de l'État s'associât aux poursuites tribunitiennes, et achetât la popularité par des largesses prodiguées aux dépens d'autrui; ils détournèrent sur le consul tout l'odieux que ces menées avaient excité contre les tribuns. [4] Un conflit terrible allait éclater, si Fabius, par un expédient qui ne blessait aucun des deux partis, n'eût terminé la querelle. L'année précédente, sous la conduite et les auspices de Titus Quinctius, on avait enlevé aux Volsques une portion de leur territoire : [5] Antium, ville voisine, favorablement située sur le bord de la mer, pouvait recevoir une colonie : il était donc facile de donner des terres au peuple, sans exciter les cris des propriétaires, sans troubler la paix de Rome. [6] L'avis de Fabius est adopté. Il crée triumvirs Titus Quinctius, Aulus Verginius et Publius Furius chargés de faire le partage On invite ceux qui veulent des terres à donner leurs noms. [7] Mais, dès lors, comme toujours

111 il arrive, l'abondance fit naître le dégoût, et si peu se firent inscrire qu'on fut obligé de leur adjoindre des Volsques pour compléter la colonie. Les autres, en grand nombre, aimèrent mieux solliciter des terres à Rome que d'en obtenir ailleurs. [8] Les Èques demandaient la paix à Quintus Fabius qui s'était avancé contre eux avec une armée; ils ne tardèrent pas à rendre eux-mêmes cette paix illusoire par une subite incursion sur les terres des Latins.

II. [1] L'année suivante, Quintus Servilius [il était consul avec Spurius Postumius] fut envoyé contre les Èques. Il établit sur le territoire des Latins un camp retranché, où son armée, attaquée par les maladies, fut retenue dans un repos forcé. [2] La guerre se prolongea trois ans, jusque sous le consulat de Quintus Fabius et de Titus Quinctius. Sans y être appelé par la voie du sort, Fabius, qui avait donné la paix aux Èques après les avoir vaincus, reçut alors ce commandement. [3] Parti avec la ferme confiance qu'au seul bruit de son nom les Èques poseraient les armes, il envoya des députés à l'assemblée de leur nation, avec ordre de leur dire :

« Le consul Fabius déclare que, si naguère du pays des Èques il a porté la paix à Rome, il revient aujourd'hui de Rome apporter la guerre aux Èques, de cette même main qu'il leur avait une fois tendue en signe de paix, et qui maintenant a ressaisi les armes. [4] Les dieux savent de quel côté sont les parjures et les traîtres; ils les voient, et leur vengeance ne se fera point attendre. Toutefois, il en est temps encore, que les Èques, par leur repentir, préviennent les calamités de la guerre : c'est le vœu du consul. [5] Si leur repentir est sincère, ils trouveront un refuge assuré dans cette clémence qu'ils ont déjà éprouvée; mais, s'ils se complaisent dans leur parjure, ce sera moins leurs ennemis que les dieux irrités qu'ils auront à combattre. »

[6] Loin de se laisser émouvoir par ces paroles, les Èques faillirent maltraiter les délégués du consul, et envoyèrent vers l'Algide une armée contre les Romains. [7] Dès que ces nouvelles furent connues à Rome, l'indignation, bien plus que la crainte du péril, fit sortir de Rome l'autre consul; et les deux armées consulaires marchèrent à l'ennemi en ordre de bataille, pour combattre sur-le-champ. [8] Mais il se trouva que le jour était déjà sur le déclin; et une voix s'écria des postes avancés de l'ennemi :

« C'est faire une vaine parade de vos forces, Romains, ce n'est point là faire la guerre : [9] vous vous rangez en bataille à la nuit tombante; il nous faut une plus longue journée pour le combat qui se prépare. Demain, au lever du soleil, revenez en bataille : il y aura de quoi combattre, soyez tranquilles. » [

10] Le soldat, que ces paroles ont irrité, est ramené dans le camp jusque au lendemain. Il trouvait longue cette nuit qui différait le combat. Cependant il prend de la nourriture et du repos. Le lendemain au point du jour, l'armée romaine devance l'ennemi de quelques instants sur le champ de bataille. Les Èques se présentent enfin. [11] De part et d'autre on combattit avec acharnement. La colère et l'indignation animent les Romains; le sentiment des périls que leur faute avait appelés sur eux, et le désespoir d'inspirer désormais aucune confiance poussaient les Èques à tout oser, à tout entreprendre. [12] Néanmoins ils ne purent soutenir le choc des Romains. Vaincus et forcés de se retirer sur leur territoire, leurs esprits n'en furent pas plus enclins à la paix;

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