Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X)

Tite-Live · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tite-Live, livre I

TITE-LIVE

Ab Urbe Condita,

Livre I

Collection des Auteurs latins sous la direction de M. Nisard,

Oeuvres de Tite-Live, t. I, Paris, Firmin Didot, 1864

Introduction

LIVRE 2

1 PRÉFACE.

(1) Aurai-je lieu de m'applaudir de ce que j'ai voulu faire, si j'entreprends d'écrire l'histoire du peuple romain depuis son origine ? Je l'ignore; et si je le savais, je n'oserais le dire, (2) surtout quand je considère combien les faits sont loin de nous, combien ils sont connus, grâce à cette foule

d'écrivains sans cesse renaissants, qui se flattent, ou de les présenter avec plus de certitude, ou d'effacer, par la supériorité de leur style, l'âpre simplicité de nos premiers historiens. (3) Quoi qu'il en soit, j'aurai du moins le plaisir d'avoir aidé, pour ma part, à perpétuer la mémoire des grandes choses accomplies par le premier peuple de la terre; et si parmi tant d'écrivains mon nom se trouve perdu, l'éclat et la grandeur de ceux qui m'auront éclipsé serviront à me consoler.

(4) C'est d'ailleurs un ouvrage immense que celui qui, embrassant une période de plus de sept cents années, et prenant pour point de départ les plus faibles commencements de Rome, la suit dans ses progrès jusqu'à cette dernière époque où elle commence à plier sous le faix de sa propre grandeur : je crains encore que les origines de Rome et les temps les plus voisins de sa naissance n'offrent que peu d'attraits à la plupart des lecteurs, impatients d'arriver à ces derniers temps, où cette puissance, dès longtemps souveraine, tourne ses forces contre elle-même. (5) Pour moi, je tirerai de ce travail un grand avantage; celui de distraire un instant du spectacle des maux dont notre époque a été si longtemps le témoin, mon esprit occupé tout entier de l'étude de cette vieille histoire, et délivré de ces craintes qui, sans détourner un écrivain de la vérité, ne laissent pas d'être pour lui une source d'inquiétudes.

(6) Les faits qui ont précédé ou accompagné la fondation de Rome se présentent embellis par les fictions de la poésie, plutôt qu'appuyés sur le témoignage irrécusable de l'histoire : je ne veux pas plus les affirmer que les contester. (7) On par-

2 donne à l'antiquité cette intervention des dieux dans les choses humaines, qui imprime à la naissance des villes un caractère plus auguste.

Or, s'il est permis à un peuple de rendre son origine plus sacrée, en la rapportant aux dieux, certes c'est au peuple romain; et quand il veut faire du dieu Mars le père du fondateur de Rome et le sien, sa gloire dans les armes est assez grande pour que l'univers le souffre, comme il a souffert sa

domination. (8) Au reste, qu'on rejette ou qu'on accueille cette tradition, cela n'est pas à mes yeux d'une grande importance. (9) Mais ce qui importe, et doit occuper surtout l'attention de chacun, c'est de connaître la vie et les moeurs des premiers Romains, de savoir quels sont les hommes, quels sont les arts qui, dans la paix comme dans la guerre, ont fondé notre puissance et l'ont

agrandie; de suivre enfin, par la pensée, l'affaiblissement insensible dé la discipline et ce premier relâchement dans les moeurs qui, bientôt entraînées sur une pente tous les jours plus rapide, précipitèrent leur chute jusqu'à ces derniers temps, où le remède est devenu aussi insupportable que le mal. (10) Le principal et le plus salutaire avantage de l'histoire, c'est d'exposer à vos regards, dans un cadre lumineux, des enseignements de toute nature qui semblent vous dire : Voici ce que tu dois faire dans ton intérêt, dans celui de la république; ce que tu dois éviter, car il y a honte à le concevoir, honte à l'accomplir. (11) Au reste, ou je m'abuse sur mon ouvrage, ou jamais république ne fut plus grande, plus sainte, plus féconde en bons exemple : aucune n'est restée plus longtemps fermée au luxe et à la soif des richesses, plus longtemps fidèle au culte de la tempérance et de la pauvreté, tant elle savait mesurer ses désirs à sa fortune.

(12) Ce n'est que de nos jours que les richesses ont engendré l'avarice, le débordement des plaisirs, et je ne sais quelle fureur de se perdre et d'abîmer l'état avec soi dans le luxe et la débauche. Mais ces plaintes ne blesseront que trop, peut-être, quand elles seront

nécessaires; ne commençons donc pas par là ce grand ouvrage. (13) Il conviendrait mieux, si l'historien avait le privilège du poète, de commencer sous les auspices des dieux et des déesses, afin d'obtenir d'eux, à force de voeux et de prières, l'heureux succès d'une si vaste entreprise.

3 LIVRE PREMIER

SOMMAIRE. - Descente d'Énée en Italie; ses exploits.— Règne d'Ascagne à Albe, et des Silvius ses successeurs. — La fille de Numitor, surprise par Mars, devient mère de Romulus et de Remus. — Meurtre d'Amulius. — Fondation de Rome. — Établissement du sénat. — Guerre contre les Sabins.— Consécration de dépouilles opimes à Jupiter-Feretrien. — Division du peuple en curies. — Défaite des Fidenates et des Véiens. — Apothéose de Romulus. — Numa Pompilius institue les cérémonies religieuses; élève un temple à Janus; fait la paix avec tous les peuples voisins, et ferme, le premier, les portes de ce temple. A la faveur des entretiens nocturnes qu'il feint d'avoir avec la nymphe Égérie, il inspire à ce peuple farouche des sentiments religieux. — Tullus Hostilius porte la guette chez les Albains. — Combat des Horaces et des Curiaces. — Horace absous. — Supplice de Vettius Suffetius. — Ruine d'Albe; incorporation de ses habitants dans Rome. —Guerre déclarée aux Sabins. — Tullus périt frappé de la foudre. — Ancus Marcius renouvelle les cérémonies instituées par Numa; il défait les Latins, leur donne droit de cité, et leur assigne le mont Aventin pour demeure. Seconde prise de Politorium, ville du Latium, dont les anciens Latins s'étaient emparés, et ruine de cette ville. Ancus jette un pont de bois sur le Tibre; unit le mont Janicule à la ville, et recule les frontières de son empire; bâtit Ostie, et meurt après un règne de vingt-quatre ans. Sous son règne, Lucumon, fils du Corinthien Démarate, vient de Tarquinie, ville d'Étrurie, à Rome; admis dans l'intimité d'Ancus, il prend le nom de Tarquin, et monte sur le trône après la mort d'Ancus. Il augmente de cent le nombre des sénateurs; soumet les Latins; trace l'enceinte du cirque, et institue des jeux. Attaqué par les Sabins, il augmente les centuries des chevaliers. Pour mettre à l'épreuve la science de l'augure Attius Navius, il lui demande si ce qu'il pense dans le moment est possible, et, sur sa réponse affirmative, il lui ordonne de couper un caillou avec un rasoir, ce que l'augure fait sur-le-champ. — Défaite des Sabins; Rome entourée de murailles; construction des égouts. —Tarquin est assassiné par les fils d'Ancus après un règne de trente-huit ans. — Il a pour successeur Servius Tullius, fils d'une noble captive de Corniculum : la tradition rapporte que dans son enfance ou avait vu, dans son berceau, des feux briller autour de sa tète ; défaite des Veiens et des Étrusques. Établissement du cens, qui porte, dit-on, à quatre-vingt mille le nombre des citoyens. Cérémonie du lustre. Division du peuple par classes et par centuries. Le roi recule le Pomaerium, pour réunir à la ville les monts Quirinal, Viminal et Esquilin. De concert avec les Latins, il élève un temple à Diane sur le mont Aventin. - Il est tué par L. Tarquin, fils de Priscus, à l'Instigation de sa fille Tullie, après un règne de quarante-quatre ans. A sa mort, L. Tarquin le Superbe, sans l'aveu du sénat ni du peuple, s'empare du trône : le jour de l'usurpation, l'infâme Tullie fait passer son char sur le corps de son père. Tarquin s'entoure de grandes armées pour la sûreté de sa personne. Turnus Herdonius perit victime de sa perfidie. Tarquin fait la guerre aux Volsques, et de leurs dépouilles élève un temple a Jupiter dans le Capitole. Le dieu Terme et la déesse de la Jeunesse résistent à la destruction, et leurs autels restent debout dans le nouveau temple. La ruse de Sextus Tarquin, son fils, met en son pouvoir la ville des Gabiens. Ses fils se rendent à Delphes, consultent l'oracle pour savoir auquel d'entre eux doit obtenir la couronne : l'oracle répond que celui-là régnera qui donnera le premier baiser à sa mère. Ils se méprennent sur le sens de l'oracle; Junius Brutus qui les avait accompagnes se laisse tomber comme par mégarde, et baise la terre : l'événement ne tarde pas à justifier son interprétation; en effet, la tyrannie de Tarquin le Superbe ayant soulevé la haine générale, son fils Sextus y met le comble en ravissant l'honneur à Lucrèce qu'il avait surprise la nuit par la violence; celle-ci fait appeler Trisipitinus son père, et Collatin son mari, et se poignarde sous leurs yeux après leur avoir fait jurer de ne pas laisser sa mort sans vengeance. Ce serment s'accomplit, grâce aux efforts de Brutus surtout. Après un règne de vingt-cinq ans Tarquin est chassé. —Création des premiers consuls, L. Junius Brutus et L. Tarquimus Collatin.

[I, 1] (1) C'est d'abord un fait assez constant, qu'après la prise de Troie la vengeance des Grecs, s'étant exercée sur le reste du peuple troyen, ne

respecta qu'Énée et Anténor, soit que le droit d'une ancienne hospitalité les protégeât, soit que les conseils qu'ils avaient toujours donnés, de rendre Hélène et de faire la paix, engageassent le vainqueur à les épargner. (2) C'est encore une chose universellement connue, qu'après diverses aventures, Anténor, à la tête d'une troupe nombreuse d'Hé

4 nètes, qui, chassés de la

Paphlagonie par une sédition, et privés de leur roi Pylémène, mort sous les murs de Troie, cherchaient un chef et une retraite, pénétra jusqu'au fond du golfe Adriatique, (3) et que, chassant devant eux les Euganéens, établis entre la mer et les Alpes, les Hénètes, réunis aux Troyens, prirent possession de leur territoire. Le lieu où ils descendirent d'abord a conservé le nom de Troie, ainsi que le canton qui en dépend, et toute la nation formée par eux porte le nom de Vénètes. (4) Énée, rejeté de sa patrie par la même catastrophe, mais destiné par le sort à fonder de bien plus grandes choses, arriva d'abord en Macédoine, passa de là en Sicile, d'où, cherchant toujours une patrie, il vint aborder avec sa flotte au rivage de Laurente, appelé aussi du nom de Troie. (5) À peine sur cette plage, les Troyens, auxquels une si longue navigation sur ces mers, où ils erraient depuis tant d'années, n'avait laissé que des armes et des vaisseaux, se répandent dans les campagnes pour chercher du butin, lorsque le roi Latinus et les Aborigènes, qui occupaient alors le pays, accourent en armes de la ville et les alentours, pour repousser l'agression de ces étrangers. (6) Suivant les uns, ce ne fut qu'après une défaite que Latinus fit la paix et s'allia avec Énée. (7) Suivant d'autres, les armées étaient en présence, et on allait donner le signal, lorsque Latinus s'avança entouré de l'élite des siens, et invita le chef de ces étrangers à une entrevue. Il lui demanda quelle était leur nation, d'où ils venaient, quel malheur les avait exilés de leur pays, et quel projet les amenait sur les rivages Laurentins. (8) Lorsqu'il eut appris qu'ils étaient Troyens, que leur chef était Énée, fils d'Anchise et de Vénus, et que, fuyant leur patrie et leurs maisons en cendres, ils cherchaient un asile et un emplacement pour y bâtir une ville, pénétré d'admiration à l'aspect de ce peuple glorieux et de celui qui le conduisait, les voyant d'ailleurs disposés à la guerre comme à la paix, il tendit la main à Énée, pour gage de leur future amitié. (9) Le traité se fit alors entre les chefs, et les armées se rapprochèrent; Énée devint l'hôte de Latinus, et, dans son palais, à l'autel de ses dieux pénates,

Latinus, pour resserrer par des noeuds domestiques l'union des deux peuples, lui donna sa fille en mariage. (10) Cette alliance affermit les Troyens dans l'espérance de voir enfin un établissement durable fixer leur destinée

errante. Ils bâtissent une ville. Énée la nomme l.avinium, du nom de sa

nouvelle épouse. (11) De ce mariage naquit bientôt, comme du premier, un fils qui reçut de ses parents le nom d'Ascagne.

II. (1) Les

Aborigènes et les Troyens eurent une guerre commune à soutenir. Turnus, roi des Rutules, à qui Lavinie avait été promise avant l'arrivée

d'Énée, indigné de se voir préféré un étranger, avait à la fois déclaré la guerre à Latinus et à Énée. (2) Aucune des deux armées n'eut à s'applaudir de l'issue du combat : les Rutules furent vaincus; la victoire coûta aux

Aborigènes et aux Troyens leur chef Latinus. (3) Turnus et les Rutules, se défiant de leur fortune, cherchent un appui dans la puissance alors très

florissante des Étrusques et de leur roi Mézence. Ce prince, qui dès l'origine avait établi le siège de son empire à Caeré, ville fort opulente, n'avait pas vu sans om

5 brage s'élever une cité nouvelle : croyant bientôt la sûreté des peuples voisins menacée par le rapide accroissement de la colonie troyenne, ce fut sans répugnance qu'il associa ses armes à celles des Rutules. (4) Pressé de faire face à une ligue si formidable, Énée, pour s'assurer contre elle du dévouement des Aborigènes, voulut réunir sous le même nom deux peuples déjà soumis aux mêmes lois; il les confondit sous la dénomination commune de

Latins. (5) Dès ce moment les Aborigènes ne le cédèrent aux Troyens ni en fidélité ni en zèle pour Énée : fort de ces dispositions, Énée, avec ces deux peuples dont l'union se resserrait chaque jour, osa braver la puissance des Étrusques, qui remplissaient alors du bruit de leur nom la terre et la mer dans toute la longueur de l'Italie, depuis les Alpes jusqu'au détroit de

Sicile; et bien qu'il eût pu, à l'abri de ses murailles, tenir tête à

l'ennemi, il fit sortir ses troupes et présenta le combat. (6) La victoire resta aux Latins; mais c'est là que se terminèrent les travaux mortels d'Énée : de quelque nom qu'il soit permis de l'appeler, il est enseveli sur les bords du Numicius : on le nomme Jupiter Indigète.

III. (1) Ascagne, fils d'Énée, n'était pas encore en âge de régner :

toutefois il atteignit la puberté sans que son pouvoir eût souffert d'atteinte. La tutelle d'une femme (tant Lavinie avait de force d'âme) suffit pour conserver aux Latins leur puissance, et à cet enfant le royaume de son aïeul et celui de son père. (2) Je ne déciderai point (car comment certifier des faits d'une si haute antiquité ?) si c'est bien d'Ascagne qu'il s'agit, ou d'un autre enfant né de Creuse, avant la chute de Troie, et qui accompagna son père dans sa fuite; de celui enfin qui portait le nom d'lule, et auquel la famille Julia rattache son origine. (3) Cet Ascagne donc (quelle que soit sa mère et le lieu de sa naissance, il est certain qu'il était fils d'Énée), voyant la population de Lavinium s'augmenter à l'excès, laissa cette ville, déjà florissante et considérable pour ces temps-là, à sa mère ou à sa

belle-mère, et alla lui-même fonder, au pied du mont Albain, une ville

nouvelle, qui, étendue en long sur le flanc de la montagne, prit de cette situation le nom d'Albe-la-Longue. (4) Entre la fondation de Lavinium et

l'établissement de cette colonie sortie de son sein, il s'était écoulé environ trente ans. Et dans cet intervalle cet état avait pris un tel accroissement, surtout par la défaite des Étrusques, qu'à la mort même d'Énée, et ensuite pendant la régence d'une femme et l'apprentissage que faisait son jeune fils de l'art de régner, ni Mézence et ses Étrusques, ni aucun autre peuple voisin n'osèrent remuer. (5) Le traité de paix avait établi pour limite entre les Étrusques et les Latins, le fleuve Albula, aujourd'hui le Tibre. (6) Ascagne a pour successeur Silvius son fils, né, je ne sais par quel hasard, au fond des forêts. (7) Il est père d'Énée Silvius, qui a pour fils Latinus Silvius.

Celui-ci fonda quelques colonies; ce sont les Anciens Latins; (8) et depuis ce temps, Silvius resta le surnom commun de tous les rois d'Albe. Puis se

succèdent de père en fils, Alba, Atys, Capys, Capétus, Tibérinus : celui-ci se noie en traversant le fleuve Albula, auquel il donne son nom, devenu si

célèbre dans la postérité. (9) Tibérinus a pour fils Agrippa, qui lui suc

6 cède et transmet le trône à Romulus Silvius. Ce Romulus, frappé de la foudre,

laisse le sceptre aux mains d'Aventinus. Ce dernier, enseveli sur la colline qui fait aujourd'hui partie de la ville de Rome, lui donna son nom. (10) Procas, son successeur, père de Numitor et d'Amulius. lègue à Numitor, l'aîné de ses fils, l'antique royaume de la race des Silvius. Mais la violence

prévalut sur la volonté d'un père et sur le respect pour le droit d'aînesse. (11) Amulius chasse son frère, et monte sur son trône : et, soutenant un crime par un nouveau crime, il fait périr tous les enfants mâles de ce frère : sous prétexte d'honorer Rhéa Silvia, fille d'Amulius, il en fait une vestale; lui ôte, en la condamnant à une éternelle virginité, l'espoir de devenir mère.

IV. (1) Mais les destins devaient sans doute au monde la naissance d'une ville si grande, et l'établissement de cet empire, le plus puissant après celui des dieux. (2) Devenue par la violence mère de deux enfants, soit

conviction, soit dessein d'ennoblir sa faute par la complicité d'un dieu, la Vestale attribue à Mars cette douteuse paternité. (3) Mais ni les dieux ni les hommes ne peuvent soustraire la mère et les enfants à la cruauté du roi : la prêtresse, chargée de fers, est jetée en prison, et l'ordre est donné de

précipiter les enfants dans le fleuve. (4) Par un merveilleux hasard, signe éclatant de la protection divine, le Tibre débordé avait franchi ses rives, et s'était répandu en étangs dont les eaux languissantes empêchaient d'arriver jusqu'à son lit ordinaire; cependant, malgré leur peu de profondeur et la tranquillité de leur cours, ceux qui exécutaient les ordres du roi les

jugèrent encore assez profondes pour noyer des enfants. (5) Croyant donc

remplir la commission royale, ils les abandonnèrent aux premiers flots, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le figuier Ruminal, qui porta, dit-on, le nom de Romulaire. (6) Ces lieux n'étaient alors qu'une vaste solitude. S'il faut en croire ce qu'on rapporte, les eaux, faibles en cet endroit, laissèrent à sec le berceau flottant qui portait les deux enfants : une louve altérée, descendue des montagnes d'alentour, accourut au bruit de leurs vagissements, et, leur présentant la mamelle, oublia tellement sa férocité, que l'intendant des troupeaux du roi la trouva caressant de la langue ses nourrissons. Faustulus (c'était, dit-on, le nom de cet homme) les emporta chez lui (7) et les confia aux soins de sa femme Larentia. Selon d'autres, cette Larentia était une prostituée à qui les bergers avaient donné le nom de Louve; c'est là l'origine de cette tradition merveilleuse. (8) Telles furent la naissance et l'éducation de ces enfants. À peine arrivés à l'âge de l'adolescence, ils dédaignent l'oisiveté d'une vie sédentaire et la garde des troupeaux; la

chasse les entraîne dans les forêts d'alentour. (9) Mais, puisant dans ces fatigues la force et le courage, ils ne se bornent plus à donner la chasse aux bêtes féroces; ils attaquent les brigands chargés de butin, et partagent leurs dépouilles entre les bergers. Une foule de jeunes pâtres, chaque jour plus nombreuse, s'associe à leurs périls et à leurs jeux.

V. (1) Dès ce temps-là, la fête des Lupercales était célébrée sur le mont Palatin, appelé d'abord Pallantium, de Pallantée, ville d'Arcadie. (2) C'est là qu'Évandre, un des Arcadiens établis longtemps

7 auparavant dans ces contrées, avait institué, d'après la coutume de son pays, cette solennité, où des jeunes gens, emportés par l'ivresse d'une joie licencieuse, couraient tout nus en l'honneur de Pan, protecteur des troupeaux, et que les Romains ont appelé depuis du nom d'lnuus. (3) Au milieu de ces fêtes, dont la célébration avait été annoncée, surpris à l'improviste par les brigands furieux de

l'enlèvement de leur butin, Romulus se défend avec vigueur, Rémus est pris; ils livrent leur prisonnier au roi Amulius, et le noircissent à ses yeux. (4) Ils l'accusent surtout de faire, avec son frère, des incursions sur les terres de Numitor, et d'y conduire au pillage, comme en pays ennemi, une troupe armée de jeunes vagabonds. Rémus est donc livré à la vengeance de Numitor. (5) Dès le commencement, Faustulus s'était flatté de l'espérance que ces nourrissons étaient de sang royal; car l'ordre donné par le roi, d'exposer des enfants nouveau-nés, était connu de lui, et l'époque où il les avait recueillis

coïncidait avec cette circonstance; mais il n'avait pas voulu révéler ce

secret avant le temps, à moins que l'occasion ou la nécessite ne le fissent parler : (6) la nécessité arriva la première. Cédant à la crainte, il dévoile à Romulus le secret de sa naissance. Le hasard avait voulu que, de son côté, Numitor, maître de la personne de Rémus, apprit que les deux frères étaient jumeaux, et qu'à leur âge, à leur noble fierté, le souvenir de ses petits-fils se réveillât dans son coeur; à force de questions il touchait à la vérité et n'était pas loin de reconnaître Rémus. (7) Ainsi de tous côtés un complot s'ourdit contre le roi. Romulus, trop faible pour agir à force ouverte, se garda bien de venir à la tête de ses pâtres; il leur ordonne de se rendre au palais à une heure convenue et par des chemins différents; là ils tombent sur le roi : à la tête des gens de Numitor, Rémus leur prête main-forte, et

Amulius est massacré.

VI. 6] (1) À la faveur du premier trouble, Numitor va s'écriant que l'ennemi a pénétré dans la ville, qu'il assiège le palais, et il en écarte la jeunesse albaine en l'envoyant occuper et défendre la citadelle; puis, quand il voit les jeunes vainqueurs accourir en triomphe après ce coup de main, il convoque une assemblée, rappelle les attentats de son frère contre sa personne,

l'origine de ses petits-fils, leur naissance, comment ils ont été élevés, à quels indices on les a reconnus, et il annonce la mort du tyran, et s'en

déclare l'auteur. (2) Les jeunes frères se présentent au milieu de l'assemblée à la tête de leur troupe, saluent roi leur aïeul, et la multitude entraînée lui en confirme, par d'unanimes acclamations, le titre et l'autorité. (3) Numitor ainsi replacé sur le trône d'Albe, Romulus et Rémus conçurent l'idée de fonder une ville aux lieux témoins de leurs premiers

périls et des soins donnés à leur enfance. La multitude d'habitants dont

regorgeaient Albe et le Latium, grossie encore du concours des bergers,

faisait espérer naturellement que la nouvelle ville éclipserait Albe et

Lavinium. (4) À ces projets d'établissement vient se mêler la soif du pouvoir, mal héréditaire chez eux, et une lutte monstrueuse termine un débat assez paisible dans le principe. Ils étaient jumeaux, et la prérogative de l'âge ne pouvait 8 décider entre eux : ils remettent donc aux divinités tutélaires de ces lieux le soin de désigner, par des augures, celui qui devait donner son nom et des lois à la nouvelle ville, et se retirent, Romulus sur le mont Palatin, Rémus sur l'Aventin, pour y tracer l'enceinte augurale.

VII. (1) Le premier augure fut, dit-on, pour Rémus : c'étaient six vautours; il venait de l'annoncer, lorsque Romulus en vit le double, et chacun fut salué roi par les siens; les uns tiraient leur droit de la priorité, les autres du nombre des oiseaux (2) Une querelle s'ensuivit, que leur colère fit dégénérer en combat sanglant; frappé dans la mêlée, Rémus tomba mort. Suivant la

tradition la plus répandue, Rémus, par dérision, avait franchi d'un saut les nouveaux remparts élevés par son frère, et Romulus, transporté de fureur, le tua en s'écriant :

« Ainsi périsse quiconque franchira mes murailles. »

(3) Romulus, resté seul maître, la ville nouvelle prit le nom de son fondateur. Le mont Palatin, sur lequel il avait été élevé, fut le premier endroit qu'il eut soin de fortifier. Dans tous les sacrifices qu'il offrit aux dieux, il suivit le rite albain; pour Hercule seulement, il suivit le rite grec tel qu'Évandre l'avait institué. (4) C'est dans cette contrée, dit-on, qu'Hercule, vainqueur de Géryon,

amena des boeufs d'une beauté merveilleuse; après avoir traversé le Tibre à la nage, chassant son troupeau devant lui, il s'arrêta sur les rives du fleuve, dans de gras pâturages, pour refaire et reposer ses boeufs; et, lui-même, fatigué de la route, il se coucha sur l'herbe : (5) là, tandis qu'appesanti par le vin et la nourriture, il dormait d'un profond sommeil, un pâtre du canton, nommé Cacus, d'une force redoutable, séduit par la beauté de ces

boeufs, résolut de détourner une si riche proie. Mais, comme il craignait qu'en les chassant droit devant lui, leurs traces ne conduisissent leur maître à sa caverne lorsqu'il les chercherait, il choisit seulement les plus beaux, et les saisissant par la queue, il les traîne à reculons dans sa demeure. (6) Hercule, s'éveillant aux premiers rayons de l'aurore, regarde son troupeau, et s'apercevant qu'il lui en manque une partie, il va droit à la caverne voisine, dans l'idée que les traces y conduiraient. Toutes se dirigeaient en sens

contraire, aucune n'allait d'un autre côté : dans le trouble où l'incertitude jetait ses esprits, il s'empresse d'éloigner son troupeau de ces dangereux pâturages. (7) Au moment du départ, quelques génisses marquèrent par des

mugissements, comme c'est l'ordinaire, leur regret d'abandonner leurs

compagnes; celles que l'antre recelait répondirent, et leur voix attira de ce côté l'attention d'Hercule. Il court à la caverne : Cacus s'efforce de lui en disputer l'entrée, implorant, mais en vain, le secours des bergers; il tombe sous la redoutable massue. (8) Évandre, venu du Péloponnèse chercher un asile dans ces nouvelles contrées, les gouvernait bien plus par son ascendant que par l'effet d'une autorité réelle. Il devait cet ascendant à la connaissance de l'écriture, merveille toute nouvelle pour ces nations ignorantes des arts; et plus encore à la croyance répandue sur sa mère Carmenta, qu'on regardait comme une divinité, et dont les prédictions, antérieures à l'arrivée de la Sibylle en Italie, avaient frappé ces peuples d'admiration. (9) Attiré par le concours des

9 pasteurs assemblés en tumulte autour de cet étranger, que leurs cris désignaient comme un meurtrier, il apprend en même temps et le crime et la cause qui l'a fait commettre. Puis, frappé de l'air auguste du héros, et de la majesté de sa taille, si supérieure à celle des hommes, il lui demande qui il est. (10) À peine a-t-il appris son nom, celui de son père et de sa patrie :

« Fils de Jupiter, Hercule, s'écrie-t-il, je te salue; ma mère, fidèle

interprète des dieux, m'a prédit que tu devais augmenter le nombre des

habitants de l'Olympe, et qu'en ces lieux s'élèverait en ton honneur un autel destiné à recevoir un jour de la plus puissante nation du monde le nom de Très-Grand, et dont tu réglerais toi-même culte. »

(11) Hercule, lui tendant la main, répond qu'il accepte le présage, et que, pour accomplir les destinées, il va dresser un autel et le consacrer. (12) Il choisit alors la plus belle génisse de son troupeau, et le premier sacrifice est offert à Hercule. Les Potitii et les Pinarii, les deux familles les plus considérables du canton, choisis pour ministres du sacrifice, prennent place au banquet sacré. (13) Le hasard fit que les Potitii seuls assistèrent au commencement du festin, et qu'on leur servit la chair de la victime : elle était consommée à l'arrivée des Pinarii, qui prirent part au reste du banquet : c'est l'origine de

l'usage, perpétué jusqu'à l'extinction de la famille Pinaria, qui lui

interdisait les prémices des victimes. (14) Les Potitii, instruits par

Évandre, restèrent pendant plusieurs siècles les ministres de ce culte,

jusqu'au moment où, ayant abandonné à des esclaves ces fonctions héréditaires dans leur famille, ils périrent tous en expiation de leur sacrilège. (15) De tous les cultes institués alors par Romulus, ce fut le seul qu'il emprunta aux étrangers : il applaudissait dès lors à cette apothéose du courage, dont les destins lui préparaient l'honneur.

VIII. (1) Les cérémonies religieuses régulièrement établies, il réunit en assemblée générale cette multitude dont la force des lois pouvait seule faire un corps de nation, et lui dicta les siennes : (2) et persuadé que le plus sûr moyen de leur imprimer un caractère sacré aux yeux de ces hommes grossiers, c'était de se grandir lui-même par les marques extérieures du commandement, entre autres signes distinctifs qui relevaient sa dignité, il affecta de

s'entourer de douze licteurs. (3) On pense qu'il régla ce nombre sur celui des douze vautours qui lui avaient présagé l'empire; mais je partage volontiers le sentiment de ceux qui, retrouvant chez les Étrusques, nos voisins, l'idée première des appariteurs et de cette espèce d'officiers publics, comme celle des chaises curules et de la robe prétexte, pensent que c'est dans leurs

coutumes qu'il faut rechercher aussi l'origine de ce nombre. Ils l'avaient adopté parce que les douze peuples qui concouraient à l'élection de leur

souverain fournissaient chacun un licteur à son cortège. (4) Cependant la ville s'agrandissait, et son enceinte s'élargissait chaque jour, mesurée

plutôt sur ses espérances de population future que sur les besoins de sa

population actuelle. (5) Mais pour donner quelque réalité à cette grandeur, Romulus, fidèle à cette vieille politique des fondateurs de villes qui

publiaient que la terre leur avait enfanté des habitants, ouvre un asile dans 10 ce lieu fermé aujourd'hui par une palissade qui se trouve à la descente du Capitole, entre les deux bois. (6) Esclaves ou hommes libres, tous ceux

qu'excitent l'amour du changement viennent en foule s'y réfugier. Ce fut le premier appui de notre grandeur naissante. (7) Satisfait des forces qu'il avait conquises, Romulus les soumet à une direction régulière : il institue cent sénateurs, soit que ce nombre lui parût suffisant, soit qu'il n'en

trouvât pas plus qui fussent dignes de cet honneur. Ce qui est certain, c'est qu'on les nomma Pères, et ce nom devint leur titre d'honneur; leurs descendants reçurent celui de Patriciens.

IX. (1) Déjà Rome était assez puissante pour ne redouter aucune des cités voisines; mais elle manquait de femmes, et une génération devait emporter avec elle toute cette grandeur : sans espoir de postérité au sein de la ville, les Romains étaient aussi sans alliances avec leurs voisins. (2) C'est alors que, d'après l'avis du sénat, Romulus leur envoya des députés, avec mission de leur offrir l'alliance du nouveau peuple par le sang et par les traités.

(3) « Les villes, disaient-ils, comme toutes les choses d'ici-bas, sont chétives à leur naissance; mais ensuite, si leur courage et les dieux leur viennent en aide, elles se font une grande puissance et un grand nom. (4) Vous ne l'ignorez pas, les dieux ont présidé à la naissance de Rome, et la valeur romaine ne fera pas défaut à cette céleste origine; vous ne devez donc pas dédaigner de mêler avec des hommes comme eux votre sang et votre race. »

(5) Nulle part la députation ne fut bien accueillie, tant ces peuples méprisaient et redoutaient à la fois pour eux et leurs descendants cette puissance qui s'élevait menaçante au

milieu d'eux. La plupart demandèrent aux députés en les congédiant :

« Pourquoi ils n'avaient pas ouvert aussi un asile pour les femmes ? Qu'au fond c'était le seul moyen d'avoir des mariages sortables. »

(6) La jeunesse romaine

ressentit cette injure, et tout sembla dès lors faire présager la violence. Mais, dans la pensée de ménager une circonstance et un lieu favorables,

Romulus dissimule son ressentiment et prépare, en l'honneur de Neptune

Équestre, des jeux solennels, sous le nom de Consualia. (7) Il fait annoncer ce spectacle dans les cantons voisins, et toute la pompe que comportaient l'état des arts et la puissance romaine se déploie dans les préparatifs de la fête, afin de lui donner de l'éclat et d'éveiller la curiosité. (8) Les

spectateurs y accourent en foule, attirés aussi par le désir de voir la

nouvelle ville, surtout les peuples les plus voisins : les Céniniens, les Crustuminiens, les Antemnates. (9) La nation entière des Sabins vint aussi avec les femmes et les enfants. L'hospitalité leur ouvrit les demeures des Romains, et à la vue de la ville, de son heureuse situation, de ses remparts, du grand nombre de maisons qu'elle renfermait, déjà ils s'émerveillaient de son rapide accroissement. (10) Arrive le jour de la célébration des jeux. Comme ils captivaient les yeux et les esprits, le projet concerté s'exécute : au signal donné, la jeunesse romaine s'élance de toutes parts pour enlever les jeunes filles. (11) Le plus grand nombre devient la proie du premier ravisseur. Quelques-unes des plus belles, réservées aux principaux sénateurs, étaient portées dans leurs maisons par des plébéiens chargés de ce soin. (12) Une entre autres, bien

11 supérieure à ses compagnes par sa taille et sa beauté, était, dit-on, entraînée par la troupe d'un sénateur nommé Talassius; comme on ne cessait de leur demander à qui ils la conduisaient, pour la préserver de toute insulte, ils criaient en marchant : 'à Talassius'. C'est là l'origine de ce mot consacré dans la cérémonie des noces. (13) La terreur jette le trouble dans la fête, les parents des jeunes filles s'enfuient frappés de douleur; et, se récriant contre cette violation des droits de l'hospitalité, invoquent le dieu dont le nom, en les attirant à la solennité de ces jeux, a couvert un perfide et sacrilège guet-apens. (14) Les victimes du rapt partagent ce

désespoir et cette indignation; mais Romulus lui-même, les visitant l'une après l'autre, leur représente

« que cette violence ne doit être imputée qu'à l'orgueil de leurs pères, et à leur refus de s'allier, par des mariages, à un peuple voisin; que cependant c'est à titre d'épouses qu'elles vont partager avec les Romains leur fortune, leur patrie, et s'unir à eux par le plus doux noeud qui puisse attacher les mortels, en devenant mères. (15) Elles doivent donc adoucir leur ressentiments, et donner leurs coeurs à ceux que le sort a rendus maîtres de leurs personnes. Souvent le sentiment de l'injure fait place à de tendres affections. Les gages de leur bonheur domestique sont d'autant plus assurés, que leurs époux, non contents de satisfaire aux devoirs

qu'impose ce titre, s'efforceront encore de remplacer auprès d'elles la

famille et la patrie qu'elles regrettent. »

(16) À ces paroles se joignaient les caresses des ravisseurs, qui rejetaient la violence de leur action sur celle de leur amour, excuse toute puissante sur l'esprit des femmes.

X. (1) Elles avaient déjà oublié leur ressentiment lorsque leurs parents, plus irrités que jamais, et les habits souillés en signe de deuil, soulevaient les cités par leurs plaintes et leurs larmes. Leur désespoir ne se renfermait pas dans les murs de leurs villes; ils se rassemblaient de toutes parts auprès de Titus Tatius, roi des Sabins. Le nom de ce prince, objet de la plus haute considération dans ces contrées, attirait autour de lui leurs envoyés. (2) Les Céniniens, les Crustuminiens et les Antemnates étaient au nombre des peuples qu'avait frappés cet outrage. Tatius et ses Sabins leur parurent trop lents à prendre un parti. Ces trois peuples se liguent pour une guerre commune. (3) Mais les Crustuminiens et les Antemnates étaient encore trop lents à se lever au gré des Céniniens et de leur impatiente vengeance; seuls avec leurs propres forces, ceux-ci envahissent le territoire romain. (4) Mais, tandis qu'ils pillaient en désordre, Romulus vient à leur rencontre avec son armée. La

facile victoire qu'il remporte leur apprend que la colère sans la force est toujours impuissante. Il enfonce leurs rangs, les disperse, les poursuit dans leur déroute, tue de sa main leur roi, et se pare de sa dépouille. La mort du chef ennemi lui livre la ville. (5) Au retour de son armée victorieuse,

Romulus, qui, au génie des grandes choses alliait l'habileté qui les fait valoir, suspend à un trophée disposé à cet effet les dépouilles du roi mort et monte au Capitole. Là il les dépose au pied d'un chêne consacré par la

vénération des pasteurs, en fait hommage à Jupiter, et trace l'enceinte d'un temple qu'il dédie à ce dieu sous un nouveau surnom :

(6) « Jupiter Férétrien, s'écrie-t-il, c'est à toi qu'un roi vainqueur offre ces armes

12 d'un roi, et qu'il consacre le temple dont sa pensée vient de mesurer l'enceinte. Là seront déposées les dépouilles opimes que mes descendants, vainqueurs à mon exemple, arracheront avec la vie aux rois et aux chefs ennemis. »

(7) Telle est

l'origine de ce temple, le premier dont Rome ait vu la consécration. Dans la suite, les dieux ont voulu ratifier la prédiction des fondateurs du temple, en appelant ses descendants à l'imiter, sans permettre toutefois qu'elle

s'étendît trop, de peur de s'avilir. Dans un si grand nombre d'années remplies par tant de guerres, on ne remporta que deux fois les dépouilles opimes, tant la fortune fut avare de cet honneur.

XI. (1) Tandis que les Romains sont à ces solennités religieuses, les Antemnates saisissent l'occasion, et envahissent leurs frontières abandonnées. Une légion romaine s'y porte aussitôt, et surprend l'ennemi dispersé dans la campagne. (2) À la première attaque, au premier cri de guerre, les Antemnates sont mis en fuite, leur ville prise. Alors Hersilie, femme de Romulus, obsédée par les supplications de ses compagnes enlevées, profite de l'enivrement d'une double victoire pour supplier le vainqueur de faire grâce à leurs parents et de les recevoir dans la ville naissante : c'est le moyen, suivant elle, d'en accroître la puissance par la concorde. Elle l'obtient sans peine. (3) Il marche ensuite contre les Crustuminiens qui venaient l'attaquer; mais ceux-ci, déjà découragés par les revers de leurs alliés, font encore moins de résistance. (4) On envoya des colonies chez les uns et chez les autres. Il se présenta plus de monde pour Crustuminum, à cause de la fertilité du pays; tandis que de fréquentes émigrations, de la part surtout des familles

appartenant aux femmes enlevées, venaient de ces lieux mêmes grossir la

population romaine. (5) La dernière guerre fut celle des Sabins; ce fut aussi la plus sérieuse : car ce peuple agit sans précipitation ni colère; ses menaces ne précédèrent point l'agression; (6) mais sa prudence ne rejeta point les conseils de la ruse. Spurius Tarpéius commandait dans la citadelle de Rome. Sa fille, gagnée par l'or de Tatius, promet de livrer la citadelle aux Sabins. Elle en était sortie par hasard, allant puiser de l'eau pour les

sacrifices. (7) À peine introduits, les Sabins l'écrasent sous leurs armes, et la tuent, soit pour faire croire que la force seule les avait rendus maîtres de ce poste, soit pour prouver que nul n'est tenu à la fidélité envers un traître. (8) On ajoute que les Sabins, qui portaient au bras gauche des

bracelets d'or d'un poids considérable et des anneaux enrichis de pierres précieuses, étaient convenus de donner, pour prix de la trahison, les objets qu'ils avaient à la main gauche. De là, ces boucliers qui, au lieu d'anneaux d'or, payèrent la jeune fille, et qui l'ensevelirent sous leur masse. (9) Selon d'autres, en demandant aux Sabins les ornements de leurs mains gauches, Tarpéia entendait effectivement parler de leurs armes; mais les Sabins,

soupçonnant un piège, l'écrasèrent sous le prix même de sa trahison.

XII. (1) Quoi qu'il en soit, ils étaient maîtres de la citadelle. Le

lendemain, l'armée romaine, rangée en bataille, couvrait de ses lignes

l'espace compris entre le mont Palatin et le mont Capitolin. Les Sabins

n'étaient point encore descendus à

13 sa rencontre, que, déjà transportée par la colère et le désir de reprendre la place, elle s'élance sur la hauteur. (2) De part et d'autre les chefs animent les combattants; c'était Mettius Curtius du côté des Sabins; du côté des Romains, Hostus Hostilius. Celui-ci, placé au premier rang et malgré le désavantage de la position, soutenait les siens de son audace et de son courage; (3) mais à peine fut-il tombé que l'armée

romaine plie tout à coup, et est refoulée jusqu'à la vieille porte du Palatin. Entraîné lui-même par la multitude des fuyards, Romulus élève ses armes vers le ciel :

(4) « Jupiter, s'écrie-t-il, c'est pour obéir à tes ordres, c'est sous tes auspices sacrés qu'ici, sur le mont Palatin, j'ai jeté les fondements de cette ville. Déjà la citadelle, achetée par un crime, est au pouvoir des ennemis; eux-mêmes ont franchi le milieu du vallon, et ils avancent jusqu'ici. (5) Mais toi, père des dieux et des hommes, repousse-les du moins de ces

lieux; rends le courage aux Romains, et suspends leur fuite honteuse. (6) Ici même je te voue, sous le nom de Jupiter Stator, un temple, éternel monument du salut de Rome préservée par la protection puissante. »

(7) Il dit; et, comme il eût senti sa prière exaucée :

« Romains, poursuit-il, Jupiter très bon et très grand ordonne que vous vous arrêtiez et que vous retourniez au combat. »

Ils s'arrêtent en effet, comme s'ils obéissaient à la voix du ciel. Romulus vole aux premiers rangs. (8) Mettius Curtius, à la tête des Sabins, était descendu de la citadelle, et avait poursuivi les Romains en déroute dans toute la

longueur du Forum. Il approchait déjà de la porte du Palatin, et criait :

« Ils sont vaincus, ces hôtes perfides, ces lâches ennemis; ils savent enfin

qu'autre chose est d'enlever des jeunes filles, autre chose de combattre des hommes. »

(9) À cette orgueilleuse apostrophe, Romulus fond sur Mettius avec une troupe de jeunes gens des plus braves. Mettius alors combattait à cheval; il devenait plus facile de le repousser. On le poursuit, et le reste de

l'armée romaine, enflammé par l'audace de son roi, enfonce les Sabins à leur tour. (10) Mettius, dont le cheval est épouvanté par le tumulte de la

poursuite, est jeté dans un marais. Le danger qui environne un personnage aussi important attire l'attention des Sabins. Les uns le rassurent et

l'appellent, les autres l'encouragent, et Mettius parvient enfin à s'échapper. Le combat recommence au milieu du vallon; mais là encore l'avantage demeure aux Romains.

XIII. (1) Alors, les mêmes Sabines, dont l'enlèvement avait allumé la

guerre, surmontent, dans leur dés, espoir, la timidité naturelle à leur sexe, se jettent intrépidement, les cheveux épars et les vêtements en désordre, entre les deux armées et au travers d'une grêle de traits : elles arrêtent les hostilités, enchaînent la fureur, (2) et s'adressant tantôt à leurs pères, tantôt à leurs époux, elles les conjurent de ne point se souiller du sang sacré pour eux, d'un beau-père ou d'un gendre, de ne point imprimer les

stigmates du parricide au front des enfants qu'elles ont déjà conçus, de leurs fils à eux et de leurs petits-fils.

(3) « Si cette parenté, dont nous sommes les liens, si nos mariages vous sont odieux, tournez contre nous votre colère : nous la source de cette guerre, nous la cause des blessures et du massacre de nos époux et de nos pères, 14 nous aimons mieux périr que de vivre sans vous, veuves ou orphelines. »

(4) Tous ces hommes, chefs et soldats, sont émus; ils s'apaisent tout à coup et gardent le silence. Les chefs s'avancent pour

conclure un traité, et la paix n'est pas seulement résolue, mais aussi la fusion des deux états en un seul. Les deux rois se partagent l'empire, dont le siège est établi à Rome. (5) Ainsi, la puissance de Rome est doublée. Mais, pour qu'il soit accordé quelque faveur aux Sabins, les Romains prennent, de la ville de Cures, le surnom de Quirites. En témoignage de ce combat, le marais dans lequel Curtius faillit d'être englouti avec son cheval fut appelé le lac Curtius. (6) Une paix si heureuse, succédant tout à coup à une guerre si

déplorable, rendit les Sabines plus chères à leurs maris, à leurs pères, et surtout à Romulus. Aussi, lorsqu'il partagea le peuple en trente curies, il les désigna par le nom de ces femmes. Leur nombre surpassait sans doute le nombre des curies; mais la tradition ne nous a point appris si leur âge, leur rang, celui de leurs maris, ou le sort enfin décidèrent de l'application de ces noms. (8) À la même époque, on créa trois centuries de cavaliers,

appelées, la première, Ramnenses, de Romulus; la seconde, Titienses, de Titus Tatius. On ignore l'étymologie de Lucères, nom de la troisième. Depuis ce temps, non seulement la souveraineté fut commune aux deux rois, mais elle fut aussi exercée par l'un et l'autre dans une parfaite harmonie.

XIV. (1) Quelques années après, des parents du roi Tatius ayant maltraité les députés des Laurentins, ce peuple réclama, au nom du droit des gens. Mais le crédit et les sollicitations des agresseurs eurent plus de succès auprès de Tatius; (2) aussi leur châtiment retomba-t-il sur sa tête. Il était venu à Lavinium pour la célébration d'un sacrifice solennel; il y fut tué au milieu d'un soulèvement. (3) Romulus ne montra pas, dit-on, dans cette circonstance, toute la douleur convenable, soit qu'il n'eût partagé le trône qu'avec regret, soit que le meurtre de Tatius lui parût juste. Il ne prit pas même les armes; seulement, comme l'outrage reçu par les députés voulait être expié, Rome et Lavinium renouvelèrent leur traité. (4) Mais cette paix inspira peu de

confiance. Un autre orage plus menaçant éclatait presque aux portes de Rome. Le voisinage de cette ville, dont la puissance grandissait chaque jour,

inquiétait les Fidénates : sans attendre qu'elle réalise tout ce que semble lui promettre l'avenir, ils commencent à lui faire la guerre. Ils arment leur jeunesse, la mettent en campagne, et dévastent le territoire qui est entre Rome et Fidènes. (5) De là, ils tournent vers la gauche, parce que, sur la droite, le Tibre leur opposait un obstacle, et sèment devant eux la terreur et la désolation. Les habitants des campagnes fuient en tumulte, et leur retraite précipitée dans Rome y porte la première nouvelle de l'invasion. (6) L'imminence du péril n'admettait pas de retard. Romulus alarmé fait sortir son armée, et vient camper à un mille de Fidènes. (7) Là, il laisse une garde peu nombreuse et se remet en marche avec toutes ses forces. Il en met une partie en embuscade dans des lieux couverts de broussailles, et marche ensuite avec la plus grande partie de son infanterie et toute sa cavalerie. Ce mouvement,

15 opéré avec une apparence de bravade et de désordre, et les incursions de la cavalerie jusque sous les portes de la ville, attirent les ennemis : c'était là ce que voulait Romulus. Des charges de cavalerie rendirent aussi plus

naturelle la fuite que ses soldats devaient simuler. (8) En effet, tandis que les cavaliers exécutent leurs manoeuvres, et qu'ils semblent hésiter entre le désir de fuir et l'honneur de combattre, l'infanterie lâche pied : aussitôt les Fidénates ouvrent les portes de la ville; ils affluent dans la plaine, se jettent en masse sur l'armée romaine, la chassent devant eux, et entraînés par l'ardeur d'une poursuite acharnée, s'engagent dans l'embuscade. (9) Mais les soldats romains qui l'occupent se montrent tout à coup, fondent sur eux, et les prennent en flanc; ceux-ci s'épouvantent, et la réserve du camp, qui

s'ébranle à son tour, accroît encore leur frayeur. L'effroi, qui les frappe de toutes parts, laisse à peine à Romulus et à sa cavalerie le temps de faire volte face; ils prennent la fuite; (10) et, comme cette fuite est réelle, ils regagnent la ville avec plus de désordre et de précipitation qu'ils n'en

avaient mis à poursuivre ceux qui ne fuyaient que par artifice; (11) mais ils n'échappent pas davantage à l'ennemi. Les Romains les poussent l'épée dans les reins, et, avant qu'on ait eu le temps de refermer les portes, vainqueurs et vaincus entrent ensemble, comme si ce n'était qu'une seule armée.

XV. (1) Des Fidénates, le feu de la guerre se communique aux Véiens,

lesquels, descendant comme eux des Étrusques, étaient liés à leur cause par la communauté d'origine, et par l'irritation de leur défaite; outre qu'ils

songeaient avec crainte à la proximité d'une ville dont les armes devaient menacer tous les voisins. Ils se répandent donc sur ses frontières, plutôt pour s'y livrer au pillage, que pour y faire une guerre en règle. (2) C'est pourquoi ils ne se fixent nulle part, ils n'attendent pas l'armée romaine. Chargés de butin, ils reviennent à Véies. Les Romains, trouvant la campagne libre, se disposent néanmoins à provoquer un engagement décisif; ils passent le Tibre, et plantent leur camp. (3) À la nouvelle de leurs préparatifs et de leur marche sur la ville, les Véiens sortent et s'avancent à la rencontre de l'ennemi. Il leur semblait plus convenable de vider la querelle dans une

bataille, que de se retrancher derrière des murs, et d'y combattre pour leurs foyers. (4) Dans cette circonstance, Romulus, dédaignant la ruse, vainquit avec l'aide seule de ses troupes déjà vieillies au métier de la guerre. Il poursuivit les Véiens battus jusque sous leurs remparts, et n'essaya pas

d'assiéger leur ville, doublement forte par ses murailles et par sa position. Il revint sur ses pas, et ravagea le pays, plutôt pour user de représailles que par amour du butin. (5) Ces dévastations, jointes à la perte de la

bataille, achevèrent la ruine des Véiens. Ils envoient des députés à Rome, et proposent la paix; une trêve de cent ans leur est accordée, mais au prix d'une partie de leur territoire. (6) Tels sont, à peu près, les événements militaires et politiques du

règne de Romulus. Ils s'accordent assez avec l'opinion de la divinité de

l'origine de ce roi, et ce qu'on a écrit touchant les circonstances miraculeuses qui suivirent sa mort. Rien ne dément cette opinion, surtout si l'on considère le courage que déploya Romulus dans le rétablissement de son aïeul sur le trône, son projet gigantesque de bâtir une ville,

16 et son habileté à la rendre forte, par le parti qu'il savait tirer, soit de la paix, soit de la guerre. (7) Cette force, qu'elle recevait de son fondateur, Rome en usa si bien, que, depuis ces premiers progrès, sa tranquillité, pendant quarante ans, ne fut jamais troublée. (8) Romulus fut cependant plus cher au peuple qu'au sénat; mais il était surtout aimé des soldats. Il en avait choisi trois cents, qu'il appelait Célères, pour garder sa personne, et il les conserva toujours, non seulement durant la guerre, mais encore pendant la paix.

XVI. (1) Après ces immortels travaux, et un jour qu'il assistait à une assemblée, dans un lieu voisin du marais de la Chèvre, pour procéder au

recensement de l'armée, survint tout à coup un orage, accompagné d'éclats de tonnerre, et le roi, enveloppé d'une vapeur épaisse, fut soustrait à tous les regards. Depuis, il ne reparut plus sur la terre. (2) Quand l'effroi fut

calmé, quand à l'obscurité profonde eut succédé un jour tranquille et pur, le peuple romain, voyant la place de Romulus inoccupée, semblait peu éloigné de croire au témoignage des sénateurs, lesquels, demeurés près du roi, affirmaient que, pendant l'orage, il avait été enlevé au ciel. Cependant, comme si l'idée d'être à jamais privé de son roi l'eût frappé de terreur, il resta quelque temps dans un morne silence. (3) Enfin, entraînés par l'exemple de quelques-uns, tous, par acclamations unanimes, saluent Romulus, dieu, fils de dieu, roi et père de la ville romaine. Ils lui demandent; ils le conjurent de jeter toujours un regard propice sur sa postérité. (4) Je suppose qu'il ne manqua pas alors de gens qui accusèrent tout bas les sénateurs d'avoir déchiré Romulus de leurs propres mains; le bruit même s'en répandit, mais n'acquit jamais beaucoup de consistance. Cependant l'admiration qu'il inspirait, et la terreur du moment, ont consacré le merveilleux de la première tradition. (5) On ajoute que la révélation d'un citoyen vint fortifier encore cette croyance. Tandis que Rome inquiète déplorait la mort de son roi, et laissait percer sa haine contre les sénateurs, Proculus Julius, autorité grave, dit-on, même à propos d'un fait aussi extraordinaire, s'avança au milieu de l'assemblée, et dit :

(6) « Romains, le père de cette ville, Romulus, descendu tout à coup des cieux, m'est apparu ce matin au lever du jour. Frappé de terreur et de

respect, je restais immobile, tâchant d'obtenir de lui, par mes prières, qu'il me permît de contempler son visage : (7) « Va, dit-il, annoncer à tes concitoyens que cette ville que j'ai fondée, ma Rome, sera la reine du monde; telle est la volonté du ciel. Que les Romains se livrent donc tout entiers à la science de la guerre; qu'ils sachent, et après eux leurs descendants, que nulle puissance humaine ne pourra résister aux armes de Rome. »

À ces mots, continua Proculus, il s'éleva dans les airs. (8) Il est étonnant qu'on ait si facilement ajouté foi à un pareil discours, et aussi combien la certitude de l'immortalité de Romulus adoucit les regrets du peuple et de l'armée.

XVII. (1) Cependant l'ambition du trône et les rivalités agitaient le sénat. Nul, parmi ce peuple nouveau, n'ayant encore de supériorité constatée, les prétentions ne s'élevaient pas encore entre les citoyens; la question se

débattait entre les deux races de peuple. (2) Les Sabins d'origine, qui depuis 17 la mort de Tatius n'avaient pas eu de roi de leur nation, et qui, dans cette société fondée sur l'égalité des droits, craignaient de perdre ceux qu'ils avaient à l'empire, exigeaient que le roi fût élu dans le corps des Sabins. Les vieux Romains, de leur côté, repoussaient un roi étranger. (3) Cependant ce conflit de volonté n'empêchait pas les citoyens de vouloir unanimement le gouvernement monarchique. On ignorait encore les douceurs de la liberté. (4) Mais cette ville sans gouvernement, cette armée sans chef, environnées d'une foule de petits états toujours en fermentation, faisaient craindre aux

sénateurs l'attaque imprévue de quelque peuple étranger. On sentait le besoin d'un chef, mais personne ne pouvait se résoudre à céder. (5) Enfin, il fut convenu que les sénateurs, au nombre de cent, seraient partagés en dix

décuries, dont chacune devrait conférer à l'un de ses membres l'exercice de l'autorité. La puissance était collective : un seul en portait les insignes, et marchait précédé des licteurs. (6) La durée en était de cinq jours pour chaque individu et à tour de rôle. La royauté resta ainsi suspendue pendant un an, et l'on donna à cette vacance le nom d'interrègne, encore en usage

aujourd'hui. (7) Le peuple, alors, se plaignit vivement de ce qu'on eût

aggravé sa servitude, et qu'au lieu d'un maître il en eut cent. Il paraissait décidé à ne plus souffrir désormais qu'un roi, et à le choisir lui-même. (8) Les sénateurs conclurent de ces dispositions du peuple qu'ils devaient

résigner volontairement les pouvoirs qu'on allait leur arracher. (9) Mais, en abandonnant au peuple la toute-puissance, ils en retinrent effectivement plus qu'ils n'en accordaient; car ils subordonnèrent l'élection du roi par le

peuple à la ratification du sénat. Cette prérogative usurpée s'est perpétuée jusqu'ici dans le sénat, pour la sanction des lois et les nominations aux emplois de la magistrature; mais ce n'est plus qu'une formalité vaine. Avant que le peuple aille aux voix, le sénat ratifie la décision des comices, quelle qu'elle soit. (10) Mais, à cette époque, l'interroi convoqua l'assemblée, et dit :

« Romains, au nom de la gloire, du bien-être et de la prospérité de Rome, nommez vous-mêmes votre roi : tel est le voeu du sénat. Nous ensuite, si vous donnez à Romulus un successeur digne de lui, nous ratifierons votre choix. »

(11) Le peuple fut si flatté de cette condescendance, que, pour ne pas être vaincu en générosité, il se contenta d'ordonner que l'élection serait déférée au sénat.

XVIII. (1) Dans ce temps-là vivait Numa Pompilius, célèbre par sa justice et par sa piété. Il demeurait à Cures, chez les Sabins. C'était un homme très versé, pour son siècle, dans la connaissance de la morale divine et humaine. (2) C'est à tort qu'à défaut d'autre on lui a donné pour maître Pythagore de Samos. Il est avéré que ce fut sous le règne de Servius Tullius, plus de cent ans après Numa, que Pythagore vint à l'extrémité de l'Italie, dans le

voisinage de Métaponte, d'Héraclée et de Crotone, tenir une école de jeunes gens voués au culte de ses théories. (3) Et même en admettant qu'il eût été contemporain de Numa, de quels lieux eût-il attiré des hommes épris de l'amour de s'instruire ? par quelle voie le bruit de son nom était-il arrivé jusque chez les Sabins ? quelle langue l'aidait à communiquer? et com-

18 ment enfin un homme seul aurait-il pu pénétrer à travers tant de nations, aussi différentes de moeurs que de langage ? (4) Je pense plutôt que Numa puisait en lui même les principes de vertu qui réglaient son âme, et que le complément de son éducation fut moins l'effet de ses études dans les écoles philosophiques

étrangères, que de la discipline mâle et rigoureuse des Sabins, la nation la plus austère de l'antiquité. (5) À ce nom de Numa, et bien que l'élection d'un roi parmi les Sabins dût sembler constituer la prépondérance de ce peuple, personne, parmi les sénateurs romains, n'osa préférer à un tel homme, ni soi, ni tout autre de son parti, sénateur ou citoyen, et tous, sans exception, décernèrent la couronne à Numa Pompilius. (6) Mandé à Rome, il voulut, à

l'exemple de Romulus, qui n'avait jeté les fondements de la ville et pris possession de la royauté qu'après avoir consulté les augures, interroger les dieux sur son élection. Un augure, qui dut à cet honneur de conserver à

perpétuité ce sacerdoce public, conduisit Numa sur le mont Capitolin. Là, il fit asseoir sur une pierre le nouveau roi, la face tournée au midi, (7) et lui-même, ayant la tête voilée, et dans la main un bâton recourbé, sans

noeuds, appelé 'lituus', prit place à sa gauche. Alors, promenant ses regards sur la ville et la campagne, il adressa aux dieux ses prières; il traça en idée des limites imaginaires à l'espace compris centre l'Orient et l'Occident, plaçant la droite au midi et la gauche au nord; (8) puis, aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il désigna, en face de lui, un point imaginaire. Enfin, prenant le 'lituus' dans la main gauche, et étendant la droite sur la tête de Numa, il prononça cette prière :

(9) « Grand Jupiter, si la volonté divine est que Numa, dont je touche la tête, règne sur les Romains, apprends-nous cette volonté par des signes non équivoques, dans l'espace que je viens de fixer. »

(10) Il définit ensuite la nature des auspices qu'il demandait, et lorsqu'ils se furent manifestés, Numa, déclaré roi, quitta le temple.

XIX. (1) Désormais maître du trône, Numa voulut que la ville naissante, fondée par la violence et par les armes, le fût de nouveau par la justice, par les lois et la sainteté des moeurs : (2) et comme il lui semblait impossible, au milieu de guerres perpétuelles, de faire accepter ce nouvel ordre de choses à des esprits dont le métier des armes avait nourri la férocité, il crut

devoir commencer par adoucir cet instinct farouche, en le privant par degrés de son aliment habituel. Dans ce but, il éleva le temple de Janus. Ce temple, construit au bas de l'Argilète, devint le symbole de la paix et de la guerre. Ouvert, il était le signal qui appelait les citoyens aux armes; fermé, il annonçait que la paix régnait entre toutes les nations voisines. (3) Deux fois il a été fermé depuis le règne de Numa, la première, sous le consulat de Titus Manlius, à la fin de la première guerre punique; la seconde, sous César

Auguste, lorsque, par un effet de la bonté des dieux, nous vîmes, après la bataille d'Actium, la paix acquise au monde, et sur terre et sur mer. (4) Quand donc Numa l'eut fermé, quand par des traités et par des alliances il eut consommé l'union entre Rome et les peuples circonvoisins, quand il eut dissipé les inquiétudes sur le retour probable de tout danger extérieur, il redouta l'influence

19 pernicieuse de l'oisiveté sur des hommes que la crainte de l'ennemi et les habitudes de la guerre avaient contenus jusqu'alors. Il pensa d'abord qu'il parviendrait plus aisément à adoucir les moeurs grossières de cette multitude et à dissiper son ignorance, en versant dans les âmes le

sentiment profond de la crainte des dieux. (5) Mais ce but ne pouvait être atteint sans une intervention miraculeuse. Numa feignit donc d'avoir des

entretiens nocturnes avec la déesse Égérie. Il disait que, pour obéir à ses ordres, il instituait les cérémonies religieuses les plus agréables aux dieux, et un sacerdoce particulier pour chacun d'eux. (6) Avant tout, il divisa

l'année suivant les cours de la lune, en douze mois; mais comme chaque

révolution lunaire n'est pas régulièrement de trente jours, et que par

conséquent l'année solaire eût été incomplète, il suppléa cette lacune par l'interposition des mois intercalaires, et il les disposa de telle façon que tous les vingt-quatre ans, le soleil se retrouvant au même point d'où il était parti, chaque lacune annuelle était réparée. (7) Il établit aussi les jours fastes et les jours néfastes, car il pressentait déjà l'utilité de suspendre parfois la vie politique.

XX. (1) Il songea ensuite à créer des prêtres, quoiqu'il remplît lui-même la plupart des fonctions qu'exerce aujourd'hui le flamine de Jupiter. (2) Mais il prévoyait que cette cité belliqueuse compterait plus de princes semblables à Romulus qu'à Numa, de princes faisant la guerre et y marchant en personne; et, de peur que les fonctions de roi ne gênassent les fonctions de prêtre, il créa un flamine, avec mission de ne jamais quitter les autels de Jupiter, le revêtit d'insignes augustes, et lui donna la chaise curule pareille à celle des rois. Il lui adjoignit deux autres flamines, l'un consacré à Mars, l'autre à Quirinus. (3) Il fonda ensuite le collège des Vestales, sacerdoce emprunté aux Albains, et qui n'était point étranger à la famille du fondateur de Rome. Il leur assigna un revenu sur l'état, afin de les enchaîner exclusivement et à toujours aux nécessités de leur ministère : le voeu de virginité et d'autres distinctions achevèrent de leur imprimer un caractère vénérable et sacré. (4) Il institua aussi en l'honneur de Mars Gradivus douze prêtres, sous le nom de saliens; il leur donna pour insignes la tunique brodée, recouverte, sur la poitrine, d'une cuirasse d'airain; leurs fonctions étaient de porter les

boucliers sacrés qu'on nomme anciles, et de courir par la ville en chantant des vers et en exécutant des danses et des mouvements de corps particulièrement affectés à cette solennité. (5) Il nomma grand pontife Numa Marcius, fils de Marcus, sénateur; il lui confia la surveillance de tout ce qui tenait à la religion. Par des règlements consignés dans des registres spéciaux, il lui conféra la prérogative de diriger les cérémonies religieuses, de déterminer la nature des victimes, à quels jours et dans quels temples elles seraient immolées, quels fonds subviendraient à toutes ces dépenses, (6) et enfin, la juridiction sur tous les sacrifices célébrés soit publiquement, soit dans l'intérieur des familles. Ainsi, le peuple savait où venir puiser des lumières, et la religion ne courait pas le risque d'être offensée par l'oubli des rites nationaux et l'introduction des rites étrangers. (7) Le grand pontife ne réglait pas seulement les sacrifices aux dieux du ciel, mais encore les sacrifices aux dieux mânes,

20 et les cérémonies funéraires, et il apprenait aussi à distinguer, parmi les prodiges annoncés par la foudre et d'autres phénomènes, ceux qui demandaient une expiation. Pour obtenir des dieux la connaissance de ces secrets, Numa dédia, sur le mont Aventin, un autel à Jupiter Elicius, et consulta le dieu par la voie des augures, sur les prodiges qui étaient dignes d'attention.

XXI. (1) Ces expiations, ces rapprochements intimes entre le peuple et les ministres de la religion, cette tendance nouvelle des esprits vers les

exercices pieux, firent perdre à cette multitude ses habitudes de violence et tomber ses armes; et la constante sollicitude des dieux, qui paraissaient intervenir dans la direction des destinées humaines, pénétra les coeurs d'une piété si vive, que la foi et la religion du serment, à défaut de la crainte des lois et des châtiments, eussent suffi pour contenir les citoyens de Rome. (2) Tous, d'ailleurs, réglaient leurs moeurs sur celles de Numa, leur unique exemple; aussi les peuples voisins, qui jusqu'alors avaient vu dans Rome, non pas une ville, mais un camp planté au milieu d'eux pour troubler la tranquillité générale, se sentirent peu à peu saisis pour elle d'une telle vénération, qu'ils eussent considéré comme un sacrilège la moindre hostilité contre une ville occupée tout entière au service des dieux. (3) Plus d'une fois, sans témoins, et comme s'il se fût rendu à une conférence avec la

déesse, Numa se retirait dans un bois, traversé par une fontaine dont les eaux intarissables s'échappaient du fond d'une grotte obscure. Ce bois fut par lui consacré aux muses, parce qu'elles y tenaient conseil avec son épouse Égérie. (4) La Bonne Foi eut aussi un temple consacré à elle seule. Numa voulut que les prêtres de ce temple y allassent montés dans un char couvert, à deux

chevaux, et qu'ils eussent, pendant les cérémonies, la main enveloppée

jusqu'aux doigts; voulant dire que la bonne foi devait être protégée, et que la main en est le symbole et le siège. (5) Il institua beaucoup d'autres

sacrifices, et les lieux destinés à leur célébration reçurent des prêtres le nom d'Argées. Mais la plus belle, la plus grande de ses oeuvres, fut d'avoir maintenu, pendant toute la durée de son règne, la paix et la solidité de ses institutions. (6) Ainsi deux rois agrandirent successivement la cité romaine, l'un par la guerre, l'autre par la paix. Romulus avait régné trente-sept ans, Numa quarante-trois. Rome alors était puissante, et les arts dont elle était redevable à la fois à la paix et à la guerre, avaient perfectionné sa

civilisation.

XXII. (1) La mort de Numa ramena un interrègne. Mais le peuple élut roi Tullus Hostilius, petit-fils de cet Hostilius qui s'était illustré contre les Sabins, dans le combat au pied de la citadelle. Le sénat ratifia l'élection. (2) Ce prince, loin de ressembler à son prédécesseur, était d'une nature plus belliqueuse encore que Romulus. Sa jeunesse, sa vigueur et la gloire de son aïeul, animaient son courage. Persuadé qu'un état s'énerve dans l'inaction, il cherchait de toutes parts des prétextes de guerre. (3) Le hasard voulut que des laboureurs des pays de Rome et d'Albe se livrassent les uns envers les autres à des déprédations réciproques. (4) Albe alors était gouvernée par Caius Cluilius. Chaque parti envoya, presque dans le même temps, des ambassadeurs pour demander réparation. Tullus avait ordonné aux siens

d'exposer, avant tout, leur re-

21 quête; il s'attendait à un refus de la part des Albains, ce qui lui fournissait un légitime sujet de guerre. (5) Les Albains mirent plus de lenteur dans la négociation. Accueillis par Tullus, admis à sa table, ils rivalisèrent avec le prince de prévenance et de courtoisie. Dans cet intervalle, les députés romains avaient présenté leurs réclamations, et sur le refus des Albains, ils leur avaient déclaré la guerre pour le trentième jour. Tullus en est informé. (6) Il mande alors à une conférence les députés d'Albe, et les requiert d'expliquer le motif de leur voyage. Ceux-ci, ne

sachant pas encore ce qui s'est passé, et afin de gagner du temps, allèguent de vaines excuses :

« C'est bien malgré eux qu'ils s'exposent à déplaire à Tullus; mais ils subissent la loi de leurs instructions. Ils viennent réclamer la restitution de ce qu'on leur a enlevé, et, s'ils ne l'obtiennent, ils ont ordre de déclarer la guerre. »

(7) À cela, Tullus répond :

« Annoncez donc à votre roi que le roi des Romains atteste les dieux que celui des deux peuples qui le premier a dédaigné de faire droit à la requête des députés doit être responsable des conséquences funestes de cette guerre. »

XXIII. (1) Les Albains portent chez eux cette réponse. Des deux côtés on se prépare avec ardeur à la guerre. Ce conflit avait tout le caractère d'une guerre civile, car il mettait, pour ainsi dire, aux prises les pères et les enfants. Les deux peuples étaient de sang troyen; Lavinium tirait son origine de Troie; Albe de Lavinium; et les Romains descendaient des rois d'Albe. (2)

Cependant l'issue de la guerre rendit la querelle moins déplorable. On ne combattit point en bataille rangée; on détruisit seulement les maisons de l'une des deux villes, et la fusion s'opéra entre les deux peuples. (3) Les Albains envahirent les premiers, avec une armée formidable, le territoire de Rome. Leur camp n'en était pas à plus de cinq milles; ils l'avaient entouré d'un fossé, lequel fut, pendant quelques siècles, appelé du nom de leur chef, 'le fossé Cluilius', jusqu'à ce que le temps eût fait disparaître et la chose et le nom. (4) Cluilius, étant mort dans le camp, les Albains créent dictateur Mettius Fufétius. Mais le fougueux Tullus, dont l'audace s'était accrue par la mort de Cluilius, s'en va publiant partout que la vengeance des dieux, après s'être manifestée d'abord sur la personne du chef, menace de punir du crime de cette guerre impie quiconque porte le nom Albain. Puis, à la faveur de la nuit, il tourne le camp ennemi, et envahit à son tour le territoire d'Albe.

(5) Ce coup de main fait sortir Mettius de ses retranchements. Il s'approche le plus possible de l'ennemi, et de là il envoie un émissaire à Tullus, avec ordre d'exposer au roi l'utilité d'une entrevue avant d'engager l'action; que s'il accorde cette entrevue, il a, lui Mettius, à faire des propositions dont la teneur intéresse Rome et Albe tout ensemble. (6) Tullus ne se refuse point à l'entrevue, quoiqu'il en attende peu de fruit, et range son armée en

bataille. Le même mouvement s'exécute parmi les Albains. Alors le général albain prend la parole :

(7) « Des attaques injustes, dit-il, du butin enlevé contre la foi des traités, réclamé et non rendu, sont les causes de cette guerre. Ce sont celles du moins que j'ai entendu donner par notre roi Cluilius, celles que tu produiras sans doute aussi toi-même, ô Tullus ! Mais, sans recourir à des raisons spécieuses, et pour déclarer ici la vérité, je

22 dis que l'ambition seule arme l'un contre l'autre deux peuples voisins, deux

peuples unis par les liens du sang. (8) Si nous faisons bien ou mal, c'est ce dont je ne décide pas; ce soin regarde les auteurs de la querelle. Quant à cette guerre, comme chef des Albains, je dois la soutenir. Je veux, Tullius, te soumettre un simple avis. Nous sommes environnés, toi et les miens, par la nation étrusque; le danger est grand pour tous, plus grand même pour vous; et vous le savez d'autant mieux que vous êtes plus voisins. Les Étrusques sont tout-puissants sur terre, et plus encore sur mer. (9) Souviens-toi qu'au

moment où tu donneras le signal du combat, ce peuple, les yeux fixés sur les deux armées, attendra que nous soyons épuisés et affaiblis pour attaquer à la fois le vainqueur et le vaincu. Puis donc qu'au lieu de nous contenter d'une liberté assurée, nous courons les chances de la servitude, en convoitant la conquête d'une domination douteuse; au nom des dieux, trouvons un moyen qui, sans dommage sérieux pour les deux peuples et sans effusion de sang, puisse décider enfin lequel des deux doit commander à l'autre. »

(10) Tullus, bien que l'espérance de la victoire le rendît plus intraitable, agréa néanmoins cette proposition. Mais, tandis que les deux chefs cherchaient ce moyen, la fortune prit soin de le leur fournir.

XXIV. (1) Il y avait par hasard dans chacune des deux armées trois frères jumeaux, à peu près de même force et de même âge. C'étaient les Horaces et les Curiaces. L'exactitude de leur nom est suffisamment constatée, et les annales de l'antiquité offrent peu d'actions aussi illustres que la leur. Toutefois cette illustration même n'a pas prévalu contre l'incertitude qui subsiste encore aujourd'hui, de savoir à quelle nation les Horaces, à laquelle les Curiaces appartenaient. Les auteurs varient là-dessus. J'en trouve cependant un plus grand nombre qui font les Horaces Romains; et j'incline vers cette opinion. (2) Chacun des deux rois charge donc ces trois frères de combattre pour la patrie. Là où sera la victoire, là sera l'empire. Cette condition est acceptée, et l'on convient du temps et du lieu du combat. (3) Préalablement, un traité conclu entre les Romains et les Albains porte cette clause principale, que celui des deux peuples qui resterait vainqueur exercerait sur le vaincu un empire doux et modéré. Dans tous les traités, les conditions varient; la formule de tous est la même. (4) Voici l'acte de cette espèce le plus ancien qui nous ait été transmis. Le fécial, s'adressant à Tullus lui dit :

« Roi, m'ordonnes-tu de conclure un traité avec le père patrat du peuple albain ? »

Et sur la réponse affirmative, il ajouta :

« Je te demande l'herbe sacrée.

-- Prends-la pure, répliqua Tullus. »

(5) Alors le fécial apporta de la citadelle l'herbe pure, et s'adressant de nouveau à Tullus :

« Roi, dit-il, me nommes-tu l'interprète de ta volonté royale et de celle du peuple romain des Quirites ? Agrées-tu les vases sacrés, les hommes qui m'accompagnent ?

-- Oui, répondit le roi, sauf mon droit et celui du peuple romain. »

(6) Le fécial était Marcus Valérius : il créa 'père patrat' Spurius Fusius, en lui touchant la tête et les cheveux avec la verveine. Le père patrat prêta le serment et sanctionna le traité. Il employa, à cet effet, une lon-

23 gue série de formules consacrées qu'il est inutile de rapporter ici. (7) Ces conditions lues, le fécial reprit :

« Écoute, Jupiter, écoute, père patrat du peuple albain; écoute aussi, peuple albain. Le peuple romain ne violera jamais le premier les

conditions et les lois. Les conditions inscrites sur ces tablettes ou sur cette cire viennent de vous être lues, depuis la première jusqu'à la dernière, sans ruse ni mensonge. Elles sont, dès aujourd'hui, bien entendues pour tous. Or, ce ne sera pas le peuple romain qui s'en écartera le premier. (8) S'il arrivait que, par une délibération publique ou d'indignes subterfuges, il les enfreignit le premier, alors, grand Jupiter, frappe le peuple romain comme je vais frapper aujourd'hui ce porc; et frappe-le avec d'autant plus de rigueur que ta puissance et ta force sont plus grandes. »

(9) Il finit là son imprécation, puis frappa le porc avec un caillou. De leur côté, les Albains, par l'organe de leur dictateur et de leurs prêtres, répétèrent les mêmes

formules, et prononcèrent le même serment.

XXV. (1) Le traité conclu, les trois frères, de chaque côté, prennent leurs armes, suivant les conventions. La voix de leurs concitoyens les anime. Les dieux de la patrie, la patrie elle-même, tout ce qu'il y a de citoyens dans la ville et dans l'armée ont les yeux fixés tantôt sur leurs armes, tantôt sur leurs bras. Enflammés déjà par leur propre courage, et enivrés du bruit de tant de voix qui les exhortaient, ils s'avancent entre les deux armées. (2) Celles-ci étaient rangées devant leur camp, à l'abri du péril, mais non pas de la crainte. Car il s'agissait de l'empire, remis au courage et à la fortune d'un si petit nombre de combattants. Tous ces esprits tendus et en suspens attendent avec anxiété le commencement d'un spectacle si peu agréable à voir. (3) Le signal est donné. Les six champions s'élancent comme une armée en

bataille, les glaives en avant, portant dans leur coeur le courage de deux grandes nations. Tous, indifférents à leur propre danger, n'ont devant les yeux que le triomphe ou la servitude, et cet avenir de leur patrie, dont la fortune sera ce qu'ils l'auront faite. (4) Au premier choc de ces guerriers, au premier cliquetis de leurs armes, dès qu'on vit étinceler les épées, une horreur profonde saisit les spectateurs. De part et d'autre l'incertitude glace la voix et suspend le souffle. (5) Tout à coup les combattants se

mêlent; déjà ce n'est plus le mouvement des corps, ce n'est plus l'agitation des armes, ni les coups incertains, mais les blessures, mais le sang qui

épouvantent les regards. Des trois Romains, deux tombent morts l'un sur

l'autre; les trois Albains sont blessés. (6) À la chute des deux Horaces, l'armée albaine pousse des cris de joie : les Romains, déjà sans espoir, mais non sans inquiétude, fixent des regards consternés sur le dernier Horace déjà enveloppé par les trois Curiaces. (7) Par un heureux hasard, il était sans blessure. Trop faible contre ses trois ennemis réunis, mais d'autant plus redoutable pour chacun d'eux en particulier, pour diviser leur attaque il prend la fuite, persuadé qu'ils le suivront selon le degré d'ardeur que leur permettront leurs blessures. (8) Déjà il s'était éloigné quelque peu du lieu du combat, lorsque, tournant la tête, il voit en effet ses adversaires le poursuivre à des distances très inégales, et un

24 seul le serrer d'assez près. Il se retourne brusquement et fond sur lui avec furie. (9) L'armée albaine appelle les Curiaces au secours de leur frère; mais, déjà vainqueur, Horace vole à un second combat. Alors un cri, tel qu'en arrache une joie inespérée, part du milieu de l'armée romaine; le guerrier s'anime à ce cri, il précipite le combat, (10) et, sans donner au troisième Curiace le temps d'approcher de lui, il achève le second. (11) Ils restaient deux seulement, égaux par les chances du combat, mais non par la confiance ni par les forces. L'un, sans blessure et fier d'une double victoire, marche avec assurance à un troisième combat : l'autre, épuisé par sa blessure, épuisé par sa course, se traînant à peine, et vaincu d'avance par la mort de ses frères, tend la gorge au glaive du vainqueur. Ce ne fut pas même un combat. (12) Transporté de joie, le Romain s'écrie :

« Je viens d'en immoler deux aux mânes de mes frères : celui-ci, c'est à la cause de cette guerre, c'est afin que Rome commande aux Albains que je le sacrifie. »

Curiace soutenait à peine ses armes. Horace lui plonge son épée dans la gorge, le renverse et le dépouille. (13) Les Romains accueillent le vainqueur et l'entourent en triomphe, d'autant plus joyeux qu'ils avaient été plus près de craindre. Chacun des deux peuples s'occupe ensuite d'enterrer ses morts, mais avec des sentiments bien différents. L'un conquérait l'empire, l'autre passait sous la domination étrangère. (14) On voit encore les tombeaux de ces guerriers à la place où chacun d'eux est tombé; les deux Romains

ensemble, et plus près d'Albe; les trois Albains du côté de Rome, à quelque distance les uns des autres, suivant qu'ils avaient combattu.

XXVI. (1) Mais, avant qu'on se séparât, Mettius, aux termes du traité,

demande à Tullus ce qu'il ordonne :

« Que tu tiennes la jeunesse albaine sous les armes, répond Tullus; je l'emploierai coutre les Véiens, si j'ai la guerre avec eux. »

Les deux armées se retirent ensuite. (2) Horace, chargé de son triple trophée, marchait à la tête des Romains. Sa soeur, qui était fiancée à l'un des Curiaces, se trouve sur son passage, près de la porte Capène; elle a reconnu sur les épaules de son frère la cotte d'armes de son amant, qu'elle-même avait tissée de ses mains : alors, s'arrachant les cheveux, elle redemande son fiancé et l'appelle d'une voix étouffée par les sanglots. (3) Indigné de voir les larmes d'une soeur insulter à son triomphe et troubler la joie de Rome, Horace tire son épée, et en perce la jeune fille en l'accablant d'imprécations :

(4) « Va, lui dit-il, avec ton fol amour, rejoindre ton fiancé, toi qui oublies et tes frères morts, et celui qui te reste, et ta patrie. Périsse ainsi toute Romaine qui osera pleurer la mort d'un ennemi. »

(5) Cet assassinat révolte le peuple et le sénat. Mais l'éclat de sa victoire semblait en diminuer l'horreur. Toutefois il est traîné devant le roi, et accusé. Le roi, craignant d'assumer sur sa tête la responsabilité d'un jugement, dont la rigueur soulèverait la multitude;

craignant plus encore de provoquer le supplice qui suivrait le jugement,

convoque l'assemblée du peuple :

« Je nomme, dit-il, conformément à la loi, des duumvirs pour juger le crime d'Horace. »

(6) La loi

25 était d'une effrayante sévérité :

« Que les duumvirs jugent le crime, disait-elle; si l'on appelle du jugement, qu'on prononce sur l'appel. Si la sentence est confirmée, qu'on voile la tête du coupable, qu'on le suspende à l'arbre fatal, et qu'on le batte de verges dans l'enceinte ou hors de l'enceinte des murailles. »

(7) Les duumvirs, d'après cette formule de la loi, n'auraient pas cru pouvoir absoudre même un innocent, après l'avoir condamné.

« Publius Horatius, dit l'un d'eux, je déclare que tu as mérité la mort. Va, licteur, attache-lui les mains. »

(8) Le licteur s'approche; déjà il passait la corde, lorsque, sur l'avis de Tullus, interprète clément de la loi, Horace s'écrie :

« J'en appelle. »

La cause fut alors déférée au peuple. (9) Tout le monde était ému, surtout

entendant le vieil Horace s'écrier que la mort de sa fille était juste;

qu'autrement il aurait lui-même, en vertu de l'autorité paternelle, sévi tout le premier contre son fils, et il suppliait les Romains, qui l'avaient vu la veille père d'une si belle famille, de ne pas le priver de tous ses enfants. (10) Puis, embrassant son fils et montrant au peuple les dépouilles des

Curiaces, suspendues au lieu nommé encore aujourd'hui le Pilier d'Horace :

« Romains, dit-il, celui que tout à l'heure vous voyiez avec admiration marcher au milieu de vous, triomphant et paré d'illustres dépouilles, le verrez-vous lié à un infâme poteau, battu de verges et supplicié ? Les Albains eux-mêmes ne pourraient soutenir cet horrible spectacle ! (11) Va, licteur, attache ces mains qui viennent de nous donner l'empire : va, couvre d'un voile la tête du libérateur de Rome; suspends-le à l'arbre fatal; frappe-le, dans la ville si tu le veux, pourvu que ce soit devant ces trophées et ces dépouilles; hors de la ville, pourvu que ce soit parmi les tombeaux des Curiaces. Dans quel lieu pourrez-vous le conduire où les monuments de sa gloire ne s'élèvent point contre l'horreur de son supplice ? »

(12) Les citoyens, vaincus et par les larmes du père, et par l'intrépidité du fils, également insensible à tous les périls, prononcèrent l'absolution du coupable, et cette grâce leur fut

arrachée plutôt par l'admiration qu'inspirait son courage, que par la bonté de sa cause. Cependant, pour qu'un crime aussi éclatant ne restât pas sans

expiation, on obligea le père à racheter son fils, en payant une amende. (13) Après quelques sacrifices expiatoires, dont la famille des Horaces conserva depuis la tradition, le vieillard plaça en travers de la rue un poteau, espèce de joug sous lequel il fit passer son fils, la tête voilée. Ce poteau,

conservé et entretenu à perpétuité par les soins de la république, existe encore aujourd'hui. On l'appelle le Poteau de la Soeur. On éleva un tombeau en pierre de taille, à l'endroit où celle-ci reçut le coup mortel.

XXVII. (1) La paix avec les Albains ne fut pas de longue durée. Le dictateur n'eut pas assez de fermeté pour résister à la haine du peuple, qui lui

reprochait d'avoir abandonné le sort de l'état à trois guerriers; l'événement ayant trompé ses bonnes intentions, il eut recours à la perfidie pour

recouvrer la faveur populaire. (2) De même qu'il avait cherché la paix dans la guerre, de même il chercha la guerre dans la paix. Mais, trouvant dans les siens plus de courage que de force, il fait

26 un appel aux autres peuples;

il les pousse à déclarer la guerre à Rome, à la lui faire ouvertement. Il se réserve, à lui et aux siens, la faculté de trahir, tout en conservant les apparences d'une union sincère. (3) Les Fidénates, colonie romaine, associent les Véiens au complot; et, encouragés par les assurances de Mettius, qui

promettait de se joindre à eux, ils prennent les armes, et se préparent à la guerre. (4) Quand la révolte a éclaté, Tullus donne ordre à Mettius de venir avec ses troupes, marche ensuite aux ennemis, traverse l'Anio, et vient camper au confluent de cette rivière et du Tibre. Les Véiens avaient passé le Tibre entre ce point et la ville de Fidènes. (5) Leurs lignes formaient l'aile

droite, et se déployaient sur les bords du fleuve; à l'aile gauche étaient les Fidénates, plus rapprochés des montagnes. Tullus conduit ses soldats contre les Véiens, et oppose les Albains au corps d'armée des Fidénates. Mettius n'était pas plus brave que fidèle; aussi, n'osant ni garder le poste qui lui est confié, ni passer ouvertement à l'ennemi, il se rapproche insensiblement des montagnes. (6) Lorsqu'il se croit assez loin des Romains, il commande halte à sa troupe; puis, ne sachant plus que faire, il déploie ses colonnes, pour gagner du temps. Son dessein était de porter ses forces du côté où

tournerait la fortune. (7) Les Romains, qui gardent leur position, s'étonnent d'abord d'un mouvement qui laisse leur flanc à découvert; mais bientôt un cavalier accourt à toute bride informer Tullus que les Albains se retirent en effet. Tullus, épouvanté, fait voeu de consacrer à Mars douze prêtres saliens, et de bâtir un temple à la 'Pâleur' et à la 'Peur'. (8) Il ordonne ensuite au cavalier d'une voix menaçante, et assez haute pour être entendue de l'ennemi, de retourner au combat, et de ne point s'alarmer; ajoutant que le mouvement des Albains s'exécute d'après son ordre, pour prendre à dos les Fidénates. Il lui commande en même temps d'enjoindre aux cavaliers de tenir les lances

hautes. (9) Cette manoeuvre habile dérobait à la plus grande partie de

l'infanterie romaine la vue de la retraite des Albains. Quant à ceux qui

avaient aperçu cette retraite, trompés par les paroles du roi, qu'ils

croyaient sincères, ils en combattent avec plus d'ardeur. La terreur gagne les Fidénates. Ils avaient entendu aussi la réponse du roi, et l'avaient comprise; car, la plupart d'entre eux, ayant été détachés de Rome pour fonder la

colonie, savaient la langue latine. (10) Craignant que les Albains, descendus brusquement des hauteurs, ne leur coupent le chemin de la ville, ils lâchent pied et tournent le dos. Tullus les presse, met en déroute le corps des

Fidénates, et revient avec plus d'audace contre les Véiens, étourdis déjà de la défaite de leurs alliés. Les Véiens ne peuvent soutenir le choc; ils se débandent et prennent la fuite. Mais le fleuve, qui coule sur leurs derrières, les arrête. (11) Arrivés sur ses bords, les uns jettent lâchement leurs armes et s'élancent au hasard dans les flots, les autres, hésitant entre la fuite et le combat, sont égorgés au milieu de leurs irrésolutions. Dans aucune bataille les Romains n'avaient encore versé tant de sang ennemi.

XXVIII. (1)

Alors, l'armée albaine, qui était demeurée spectatrice du combat, descend dans la plaine. Mettius félicite Tullus de sa victoire,

27 et Tullus le remercie avec bonté. Pour assurer les heureux effets de cette journée, Tullus ordonne aux Albains de réunir leur camp à celui des Romains, et prépare, pour le lendemain, un sacrifice lustral. (2) Dès qu'il fait jour, et que tout est prêt, il convoque, suivant la coutume, les deux armées à une assemblée

générale. les hérauts, commençant l'appel par les derniers rangs, font avancer les Albains les premiers. Ceux-ci, curieux de voir ce qui allait se passer, et d'entendre la harangue du roi des Romains, se tiennent tout près de sa

personne. (3) La légion romaine, aux ordres de Tullus, se range, tout armée, autour des Albains. Les centurions avaient ordre d'exécuter avec promptitude tout ce qui leur serait commandé. (4) Tullus, alors, commence en ces termes :

« Romains, si jamais, dans aucune guerre, vous avez dû rendre grâces d'abord aux dieux immortels, et ensuite à votre courage, ce fut dans le combat d'hier. En effet, vous avez eu à vous défendre, non seulement contre les armes de vos ennemis, mais, chose bien plus dangereuse, contre la trahison et la perfidie de vos alliés; (5) car, afin que vous ne demeuriez pas plus longtemps dans l'erreur, sachez que je n'avais point ordonné aux Albains de gagner les

montagnes. Il est vrai que je feignis d'avoir donné cet ordre; mais c'était par prudence, et pour ne pas vous décourager, en vous dévoilant la désertion de Mettius; c'était encore pour effrayer les ennemis et les mettre en

désordre, en leur faisant croire qu'ils allaient être enveloppés. (6) Je n'accuse pas tous les Albains; ils ont suivi leur chef, comme vous m'auriez suivi moi-même si j'avais voulu changer mes dispositions. Mettius seul a

dirigé le mouvement; Mettius, le machinateur de cette guerre, Mettius, le violateur du traité juré par les deux nations. Mais je veux désormais qu'on imite son exemple, si je ne donne pas aujourd'hui, en sa personne, une

éclatante leçon aux mortels. »

(7) Alors les centurions armés entourent Mettius. Tullus continue :

« Pour le bonheur, la gloire, la prospérité du

peuple romain, et de vous aussi, peuple d'Albe, j'ai résolu de transporter à Rome tous les habitants d'Albe, de donner le droit de cité au peuple, et aux grands le droit de siéger au sénat; de ne faire, en un mot, qu'une seule

ville, un seul état. Albe s'était jadis partagée en deux peuples. Eh bien ! qu'elle se réunisse maintenant en un seul. »

(8) À ces mots, les Albains, sans armes, au milieu de cette troupe armée, sont agités par des sentiments divers; mais, contenus par la terreur, ils gardent le silence. (9) Tullus reprend :

« Mettius Fufétius, si tu pouvais encore apprendre à garder la foi des traités, je te laisserais vivre, pour recevoir de moi cette leçon; mais la perfidie est un mal incurable; que ton supplice enseigne donc aux hommes à croire à la sainteté des lois que tu as violées. De même que tu as partagé ton coeur entre Rome et Fidènes, de même ton corps sera partagé, et ses lambeaux dispersés. »

(10) On fait approcher ensuite deux chars, attelés de quatre chevaux, et Tullus y fait lier Mettius. Les chevaux, lancés en sens contraire, entraînent chacun, avec l'un des chars, les membres déchirés et sanglants de Mettius. (11) Tous les regards se détournent de cet

28 horrible spectacle. C'était le premier, et ce fut le dernier exemple, parmi les Romains, d'un supplice où les lois humaines aient été méconnues. C'est même un de leurs titres de gloire d'avoir préféré toujours les châtiments plus doux.

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