Poèmes saturniens (page 2)

Paul Verlaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes saturniens (1902) · 4 pages

C’est un Tartuffe qui, tout en mettant des roses

Pompons sur les autels des Madones moroses,

Tout en faisant chanter à des enfants de chœurs

Ces cantiques d’eau tiède où se baigne le cœur,

Tout en amidonnant ces guimpes amoureuses

Qui serpentent au cœur sacré des Bienheureuses,

Tout en disant à voix basse son chapelet,

Tout en passant la main sur son petit collet,

Tout en parlant avec componction de l’âme,

N’en médite pas moins ma ruine, — l’infâme !

VIII L’ANGOISSE

Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs

Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales

Siciliennes, ni les pompes aurorales,

Ni la solennité dolente des couchants.

Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,

Des vers, des temples grecs et des tours en spirales

Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,

Et je vois du même œil les bons et les méchants.

Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie

Toute pensée, et quant à la vieille ironie,

L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille

Au brick perdu jouet du flux et du reflux,

Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.

VI L’HEURE DU BERGER

La lune est rouge au brumeux horizon ;

Dans un brouillard qui danse, la prairie

S’endort fumeuse, et la grenouille crie

Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles,

Des peupliers profilent aux lointains,

Droits et serrés, leurs spectres incertains ;

Vers les buissons errent les lucioles ;

Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit

Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,

Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.

Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.

III LA CHANSON DES INGÉNUES

Nous sommes les Ingénues

Aux bandeaux plats, à l’œil bleu,

Qui vivons, presque inconnues,

Dans les romans qu’on lit peu.

Nous allons entrelacées,

Et le jour n’est pas plus pur

Que le fond de nos pensées,

Et nos rêves sont d’azur ;

Et nous courons par les prés

Et rions et babillons

Des aubes jusqu’aux vesprées,

Et chassons aux papillons ;

Et des chapeaux de bergères

Défendent notre fraîcheur,

Et nos robes — si légères —

Sont d’une extrême blancheur ;

Les Richelieux, les Caussades

Et les chevaliers Faublas

Nous prodiguent les œillades,

Les saluts et les « hélas ! »

Mais en vain, et leurs mimiques

Se viennent casser le nez

Devant les plis ironiques

De nos jupons détournés ;

Et notre candeur se raille

Des imaginations

De ces raseurs de muraille,

Bien que parfois nous sentions

Battre nos cœurs sous nos mantes

À des pensers clandestins,

En nous sachant les amantes

Futures des libertins.

LA MORT DE PHILIPPE II

À Louis-Xavier de Ricard.

Le coucher d’un soleil de septembre ensanglante

La plaine morne et l’âpre arête des sierras

Et de la brume au loin l’installation lente.

Le Guadarrama pousse entre les sables ras

Son flot hâtif qui va réfléchissant par places

Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras.

Le grand vol anguleux des éperviers rapaces

Raye à l’ouest le ciel mat et rouge qui brunit,

Et leur cri rauque grince à travers les espaces.

Despotique, et dressant au-devant du zénith

L’entassement brutal de ses tours octogones,

L’Escurial étend son orgueil de granit.

Les murs carrés, percés de vitraux monotones,

Montent droits, blancs et nus, sans autres ornements

Que quelques grils sculptés qu’alternent des couronnes.

Avec des bruits pareils aux rudes hurlements

D’un ours que des bergers navrent de coups de pioches

Et dont l’écho redit les râles alarmants,

Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches,

Et puis s’évaporant en des murmures longs,

Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.

Par les cours du palais, où l’ombre met ses plombs,

Circule — tortueux serpent hiératique —

Une procession de moines aux frocs blonds

Qui marchent un par un, suivant l’ordre ascétique,

Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main,

Ululent d’une voix formidable un cantique.

— Qui donc ici se meurt ? Pour qui sur le chemin

Cette paille épandue et ces croix long-voilées

Selon le rituel catholique romain ? —

La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées,

Les portes d’acajou massif tournent sans bruit,

Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.

Une vague rougeur plus triste que la nuit

Filtre à rais indécis par les plis des tentures

À travers les vitraux où le couchant reluit,

Et fait papilloter sur les architectures,

À l’angle des objets, dans l’ombre du plafond,

Ce halo singulier qu’on voit dans les peintures.

Parmi le clair-obscur transparent et profond

S’agitent effarés des hommes et des femmes

À pas furtifs, ainsi que les hyènes font.

Riches, les vêtements des seigneurs et des dames,

Velours, panne, satin, soie, hermine et brocart,

Chantent l’ode du luxe en chatoyantes gammes,

Et, trouant par éclairs distancés avec art

L’opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre

Des gardes alignés scintillent de trois quart.

Un homme en robe noire, à visage de guivre,

Se penche, en caressant de la main ses fémurs,

Sur un lit, comme l’on se penche sur un livre.

Des rideaux de drap d’or roides comme des murs

Tombent d’un dais de bois d’ébène en droite ligne,

Dardant à temps égaux l’œil des diamants durs.

Dans le lit, un vieillard d’une maigreur insigne

Égrène un chapelet, qu’il baise par moment,

Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne.

Ses lèvres font ce sourd et long marmottement,

Dernier signe de vie et premier d’agonie,

— Et son haleine pue épouvantablement.

Dans sa barbe couleur d’amarante ternie,

Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux,

Sous son linge bordé de dentelle jaunie,

Avides, empressés, fourmillants, et jaloux

De pomper tout le sang malsain du mourant fauve

En bataillons serrés vont et viennent les poux.

C’est le Roi, ce mourant qu’assiste un mire chauve,

Le Roi Philippe Deux d’Espagne, — saluez ! —

Et l’aigle autrichien s’effare dans l’alcôve,

Et de grands écussons, aux murailles cloués,

Brillent, et maints drapeaux où l’oiseau noir s’étale

Pendent de çà de là, vaguement remués !…

— La porte s’ouvre. Un flot de lumière brutale

Jaillit soudain, déferle et bientôt s’établit

Par l’ampleur de la chambre en nappe horizontale ;

Porteurs de torches, roux, et que l’extase emplit,

Entrent dix capucins qui restent en prière :

Un d’entre eux se détache et marche droit au lit.

Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre,

Et les élancements farouches de la Foi

Rayonnent à travers les cils de sa paupière ;

Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi,

Sonne sur les tapis, régulier, emphatique :

Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.

Et tous sur son trajet dans un geste extatique

S’agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein,

Car il porte avec lui le sacré Viatique.

Du lit s’écarte avec respect le matassin,

Le médecin du corps, en pareille occurrence,

Devant céder la place, Âme, à ton médecin.

La figure du Roi, qu’étire la souffrance,

À l’approche du fray se rassérène un peu,

Tant la religion est grosse d’espérance !

Le moine cette fois ouvrant son œil de feu,

Tout brillant de pardons mêlés à des reproches,

S’arrête, messager des justices de Dieu.

— Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.

Et la Confession commence. Sur le flanc

Se retournant, le Roi, d’un ton sourd, bas et grêle,

Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.

— « Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle ?

Brûler des juifs, mais c’est une dilection !

Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle. » —

Et, se pétrifiant dans l’exaltation,

Le Révérend, les bras en croix, tête baissée,

Semble l’esprit sculpté de l’Inquisition.

Ayant repris haleine, et d’une voix cassée,

Péniblement, et comme arrachant par lambeaux

Un remords douloureux du fond de sa pensée,

Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux

Éclaire le visage osseux et le front blême,

Prononce ces mots : Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.

— « Les Flamands, révoltés contre l’Église même,

Furent très justement punis, à votre los,

Et je m’étonne, ô Roi, de ce doute suprême.

« Poursuivez. » Et le Roi parla de don Carlos.

Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue

Palpitante et collée affreusement à l’os.

— « Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue !

« L’Infant, certes, était coupable au dernier point,

« Ayant voulu tirer l’Espagne dans la boue

« De l’hérésie anglaise, et de plus n’ayant point

« Frémi de conspirer — ô ruses abhorrées ! —

« Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint ! »

Le moine ensuite dit les formules sacrées

Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis,

Prenant l’Hostie avec ses deux mains timorées,

Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits

Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse,

Pria, muette et pâle, et nul n’a su depuis

Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse.

— Qui dira les pensers obscurs que protégea

Ce silence, brouillard complice qui se dresse ?

Ayant communié, le Roi se replongea

Dans l’ampleur des coussins, et la béatitude

De l’Absolution reçue ouvrant déjà

L’œil de son âme au jour clair de la certitude,

Épanouit ses traits en un sourire exquis

Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.

Et tandis qu’alentour ducs, comtes et marquis,

Pleins d’angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine,

L’âme du Roi mourant montait aux cieux conquis,

Puis le râle des morts hurla dans la poitrine

De l’auguste malade avec des sursauts fous :

Tel l’ouragan passe à travers une ruine.

Et puis plus rien ; et puis, sortant par mille trous,

Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,

Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.

— Philippe Deux était à la droite du Père.

V LASSITUDE

A batallas de amor campo de pluma. (Gongora.)

De la douceur, de la douceur, de la douceur !

Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante.

Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l’amante

Doit avoir l’abandon paisible de la sœur.

Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,

Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur.

Va, l’étreinte jalouse et le spasme obsesseur

Ne valent pas un long baiser, même qui mente !

Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant,

La fauve passion va sonnant l’oliphant

Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse !

Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,

Et fais-moi des serments que tu rompras demain,

Et pleurons jusqu’au jour, ô petite fougueuse !

VII LE ROSSIGNOL

Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,

Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,

S’abattent parmi le feuillage jaune

De mon cœur mirant son tronc plié d’aune

Au tain violet de l’eau des Regrets,

Qui mélancoliquement coule auprès,

S’abattent, et puis la rumeur mauvaise

Qu’une brise moite en montant apaise,

S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien

Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,

Plus rien que la voix célébrant l’Absente,

Plus rien que la voix, — ô si languissante ! —

De l’oiseau qui fut mon Premier Amour,

Et qui chante encor comme au premier jour ;

Et, dans la splendeur triste d’une lune

Se levant blafarde et solennelle, une

Nuit mélancolique et lourde d’été,

Pleine de silence et d’obscurité,

Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure

L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.

MARCO

Quand Marco passait, tous les jeunes hommes

Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes

Où les feux d’Amour brûlaient sans pitié

Ta pauvre cahute, ô froide Amitié ;

Tout autour dansaient des parfums mystiques

Où l’âme, en pleurant, s’anéantissait.

Sur ses cheveux roux un charme glissait ;

Sa robe rendait d’étranges musiques

Quand Marco passait.

Quand Marco chantait, ses mains, sur l’ivoire

Évoquaient souvent la profondeur noire

Des airs primitifs que nul n’a redits,

Et sa voix montait dans les paradis

De la symphonie immense des rêves,

Et l’enthousiasme alors transportait

Vers des cieux connus quiconque écoutait

Ce timbre d’argent qui vibrait sans trêves,

Quand Marco chantait.

Quand Marco pleurait, ses terribles larmes

Défiaient l’éclat des plus belles armes ;

Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin

Et son désespoir n’avait rien d’humain ;

Pareil au foyer que l’huile exaspère,

Son courroux croissait, rouge, et l’on aurait

Dit d’une lionne à l’âpre forêt

Communiquant sa terrible colère,

Quand Marco pleurait.

Quand Marco dansait, sa jupe moirée

Allait et venait comme une marée,

Et, tel qu’un bambou flexible, son flanc

Se tordait, faisant saillir son sein blanc ;

Un éclair partait. Sa jambe de marbre,

Emphatiquement cynique, haussait

Ses mates splendeurs, et cela faisait

Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,

Quand Marco dansait.

Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d’ambre

Et de chair mêlés opprimaient la chambre !

Sous les draps la ligne exquise du dos

Ondulait, et dans l’ombre des rideaux

L’haleine montait, rhythmique et légère ;

Un sommeil heureux et calme fermait

Ses yeux, et ce doux mystère charmait

Les vagues objets parmi l’étagère,

Quand Marco dormait.

Mais quand elle aimait, des flots de luxure

Débordaient, ainsi que d’une blessure

Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,

De ce corps cruel que son crime absout :

Le torrent rompait les digues de l’âme,

Noyait la pensée, et bouleversait

Tout sur son passage, et rebondissait

Souple et dévorant comme de la flamme,

Et puis se glaçait.

III MARINE

L’Océan sonore

Palpite sous l’œil

De la lune en deuil

Et palpite encore,

Tandis qu’un éclair

Brutal et sinistre

Fend le ciel de bistre

D’un long zigzag clair,

Et que chaque lame,

En bonds convulsifs,

Le long des récifs,

Va, vient, luit et clame,

Et qu’au firmament,

Où l’ouragan erre,

Rugit le tonnerre

Formidablement.

VI MON RÊVE FAMILIER

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,

Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent

Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.

Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore,

Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,

Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

V MONSIEUR PRUDHOMME

Il est grave : il est maire et père de famille.

Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux,

Dans un rêve sans fin, flottent insoucieux

Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.

Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille

Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,

Et les prés verts et les gazons silencieux ?

Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille

Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.

Il est juste-milieu, botaniste et pansu,

Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,

Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a

Plus en horreur que son éternel coryza,

Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.

II NEVERMORE

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne

Faisait voler la grive à travers l’air atone,

Et le soleil dardait un rayon monotone

Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,

Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.

Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :

« Quel fut ton plus beau jour ! » fit sa voix d’or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.

Un sourire discret lui donna la réplique,

Et je baisai sa main blanche, dévotement.

— Ah ! les premières fleurs qu’elles sont parfumées !

Et qu’il bruit avec un murmure charmant

Tous les livres